Chapitre 1 – Comiket Pandemonya

Avant l’ouverture du premier jour du Comiket d’été édition XXX, Shizuku commençait à déballer ses cartons et à préparer son stand. Elle installa une grande nappe sur la table, mais se rendit rapidement compte qu’elle débordait sur l’espace de son voisin qui n’était pas encore arrivé.

Son cercle, « Vermeil Roses », était à l’emplacement « o-66 a » dans le hall Ouest 3-4.

Autour d’elle, les différents participants installaient également leurs stands, chacun y apportant sa touche de décoration et de personnalité pour se démarquer de ses voisins.

Au Comiket, les clients n’étaient pas les seuls en grand nombre, c’était aussi le cas des cercles. Pour qu’un parfait inconnu parvienne à attirer l’attention sur ses œuvres, il fallait non seulement qu’il soit doué, mais aussi qu’il attire le regard d’une manière ou d’une autre.

C’est pourquoi Shizuku avait suivi un conseil qu’on lui avait donné en ligne : le cosplay.

Lors de sa précédente participation au Comiket d’hiver, elle avait caché sa nature démoniaque, de peur qu’on la dévoile au grand jour, mais cette fois elle allait jouer sur cette image de démone.

Elle portait une robe rose à dentelles très mignonne, avec des rubans et des broderies. Celle-ci était un peu chaude pour la saison, mais Shizuku avait une résistance à la chaleur surnaturelle – un de ses attributs de Makaijin. Cette fois, elle ne cachait pas ses cornes : c’était son « costume ».
Elle aurait pu inclure des ailes à celui-ci, puisque les siennes étaient rétractables, mais elle avait peur qu’elles fassent « trop vrai » et qu’on remarque la supercherie.

Ses voisins s’étaient déjà présentés à elle et ils avaient déjà procédé à un échange de cartes de visite et de doujin, un rite très courant avec les cercles voisins au cours des préparations.

Alors que Shizuku tirait la nappe pour ne plus empiéter sur l’espace de son voisin, ses livres tombèrent, ainsi que la figurine qu’elle avait apportée en décoration.

« Ahhh, Mayu-chan !! » s’exclama-t-elle en la voyant tomber par terre.

Elle s’empressa de passer à quatre pattes sous la table pour récupérer ses affaires sans gêner ses voisins, mais elle heurta une paire de jambe.

Avant même de prendre le temps de voir à qui elle s’adressait, elle s’excusa en caressant son petit nez qui venait de prendre un choc.

« Toujours aussi maladroite… Deux fois que je te rencontre, deux fois que tu es à terre. »

Lorsqu’elle leva les yeux, dans lesquels quelques larmes s’étaient formées à cause de la douleur, elle reconnut Kana.

« Ohh ! Kana ! Tu es déjà là ? Hein quoi ?! Le Comiket a commencé ? J’ai pas encore fini d’installer, comment je vais faire ?! »

Shizuku commença à paniquer et allait se mettre à pleurer, lorsque Kana s’agenouilla et lui posa la main sur l’épaule.

« T’inquiète pas, il commence dans une heure seulement. Mon cercle est au « o-66 b », un sacré hasard non ? »

En effet, il était une fois encore improbable que parmi tous les cercles présents, les leurs se trouvassent côte à côte.

« Je t’ai prévenue hier soir par message privé, mais j’ai l’impression que tu ne l’as pas lu…

Je suis allée dormir tôt, mais à cause du stress je n’ai pas fermé l’œil… Et ce matin j’ai oublié mon téléphone…

Quelle maladroite tu fais, Shizuku-chan ! Bon, je vais t’aider à mettre tout en place, de toute manière mes livres arrivent dans une demi-heure.

Merchii beaucoup, Kana-san ! »

À ces mots, Shizuku se mit à pleurer, et sauta dans les bras de Kana, accroupie.

Cette dernière rougit, vérifia dans les alentours qu’on ne les regardait pas trop, puis tapota la tête de Shizuku pour la calmer ; elle n’avait jamais pensé qu’un jour elle réconforterait Shizuku-sensei

Quelques minutes après, grâce à l’aide de Kana, le stand était fin prêt, la nappe bien disposée, les livres bien rangés, et les différentes décorations mises en avant, et la dernière chose qu’il restait à faire était calmer Shizuku.

Comme nombre de cercles, Kana avait choisi de se faire livrer directement au Comiket. C’était un service que presque tous les imprimeurs proposaient, connaissant la nature de leur clientèle.
Attendant de recevoir son paquet, elle essaya de faire penser son amie à autre chose.

« Tu vois que je tiendrai promesse : je vais être ta première cliente…

Ah !!! Quelle malpolie, j’aurais dû t’en proposer un tout de suite… Tiens ! »

Shizuku tendit un exemplaire de chaque doujin qu’elle proposait à Kana, en inclinant la tête pour s’excuser, mais celle-ci la regarda en soupirant, puis lui asséna une pichenette sur le front.

« Je t’ai déjà dit l’autre jour que je voulais être ta première cliente ! Bien sûr, ta proposition me touche, mais je trouve ça plus amusant d’acheter tes œuvres, comme l’aurait fait une fan ou une cliente normale. Déjà que je triche en étant là avant tout le monde…

Euh… Ce n’est pas vraiment de la triche, puisque tu…

Puisque j’ai un cercle, je sais… Mais bon, être là avant l’ouverture, j’ai quand même l’impression de tricher sur les règles, mais j’ai pas trop le choix. Je serai donc ta première cliente.

Je vais faire de même alors, répondit Shizuku. Je veux aussi ton nouveau doujin avec la fille dragon.

Ohhhh ! Tu t’es donc informée, petite espionne. Hahaha ! »

Kana se mit à rire alors que Shizuku agitait les mains cherchant à nier ses recherches, qui n’en étaient pas vraiment puisque Kana en avait parlé sur les réseaux sociaux.
Après avoir un peu paniqué, Shizuku baissa la tête et soupira.

« Tu ne devrais pas soupirer comme ça. Il paraît que tu laisses échapper ton bonheur.

Ah oui, j’ai déjà lu ça dans un manga. Mais…

Arrête de t’inquiéter pour tout ! Au pire, je suis là. Fais juste de ton mieux. »

Ces paroles semblèrent faire plaisir à Shizuku, qui essuya ses yeux dans lesquels des larmes se reformaient déjà.

« Oui, je vais faire de mon mieux ! » dit-elle en serra ses petits poings et en hochant de la tête.
Kana sourit avec tendresse et regarda son paquet arriver.

À peine l’eut-elle ouvert qu’elle tendit un livre à Shizuku :

« Il vaut mieux que tu évites de passer sous la table à nouveau ou de faire le tour : tu es trop maladroite et ta jupe un peu courte. Tiens, tu seras quand même ma première cliente ! »

Shizuku la regarda étonnée quelques instants, puis ses yeux se baissèrent pour observer sa jupe.

Elle n’était pas si courte, mais on ne pouvait pas dire qu’elle était longue pour autant. Elle montait à mi-cuisses, et des collants blancs montant au-dessus de ses genoux couvraient ses jambes.

Elle rougit d’un coup et des larmes lui montèrent aux yeux. Avec ses mains, elle descendit le bas de sa jupe autant que possible.

« Je disais ça pour rire. Elle te va à ravir cette robe. Mais c’est vrai qu’avec ta maladresse, il vaut mieux que tu restes là.

Méchante Kana-san ! »

Shizuku martela l’épaule de Kana de ses petits poings aussi durs que de la guimauve, ce qui provoqua l’hilarité de cette dernière.

***

Après que les deux amies se soient acheté leurs doujin respectifs, la matinée se poursuivit.

Leurs stands n’étaient bien sûr pas aussi bondés que ceux situés dans le pourtour du hall, les cercles dits « muraux ».

Ceux-là sont tenus par des créateurs non sérialisés, mais qui jouissent malgré tout d’une telle célébrité qu’ils vendent des milliers de produits durant à événement. La plupart d’entre eux dégage d’ailleurs un tel bénéfice qu’ils doivent déclarer ces revenus aux impôts.
Ils disposent donc d’un statut spécial ; ce ne sont pas vraiment des amateurs, tant au niveau de leur profit que de la qualité de leur travail, mais ils ne sont pas non plus considérés comme des professionnels puisqu’ils ne font pas partie du système de publication classique.

Pour leur part, Kana et Shizuku étaient bien plus modestes. Avec quelques centaines de followers sur les réseaux sociaux, leurs stands ne dépassaient pas les quelques centaines de ventes.

À dire vrai, si lors du précédent Comiket, Shizuku avait atteint la centaine de ventes, c’est uniquement en faisant la somme des ventes de tous ses produits réunis. D’ailleurs, une partie de son stand était réservée au stock qui lui était resté lors de l’événement précédent.

Pour sa part, Kana avait un travail fixe, et dessinait lors de son temps libre. Elle n’avait pas vraiment envie d’en faire son métier, et n’en espérait rien. C’était juste un loisir qu’elle souhaitait partager avec les autres. Aussi, elle n’avait tiré qu’une centaine d’exemplaires de son nouveau doujin et avait amené les quelques-uns qu’elle n’avait pas vendus au cours du dernier événement.

Sa production était plus humble que celle de son amie ; elle n’avait fini que quatre doujin en deux ans. Shizuku, à côté d’elle, exposait presque une dizaine d’œuvres différentes.

Il était presque 13h. La matinée avait été moyennement propice à Shizuku, mais Kana avait vendu plus de la moitié de son stock.

Kana n’arrivait pas à comprendre pourquoi les ventes de Shizuku étaient si peu élevées, alors que son talent lui semblait manifeste, et bien supérieur au sien.

Serait-ce à cause de son attitude ? Elle paraissait certes sans cesse stressée et sa langue fourchait souvent, mais ça ne la rendait que plus mignonne.

Ou alors est-ce de la nature de ses doujin ? Kana aimait les shoujo manga, mais peut-être n’était-ce pas le cas de la majorité des visiteurs. Le premier jour de Comiket était plutôt léger, il y avait beaucoup d’œuvres pour filles, il était étrange que Shizuku ne se fasse pas remarquer.

Peut-être les cercles plus importants happent trop le public, qui n’arrive pas jusqu’à elles ? Dans ce cas, pourquoi le shoujo fantasy de Kana se vendait-il plus que le doujin de Shizuku, qui était d’une qualité bien meilleure ?

Kana éprouvait de la pitié pour son amie, qui investissait bien plus d’espoir et d’efforts qu’elle-même, qui le faisait simplement pour s’amuser.

Au bout d’un moment, malgré le bruit ambiant, Kana entendit très bien un son provenant du ventre de sa voisine.

« Shizuku ? Tu as faim ?

Un peu, j’avoue…

Dans ce cas, mange. Il n’y a pas beaucoup de clients, tu as le droit de manger, tu sais ?

Oui, je sais… Mais j’ai oublié d’apporter à manger… J’étais trop stressée par les préparatifs… Héhéhé ! »

Kana soupira, puis elle sourit. Ça ressemblait bien à Shizuku d’oublier sa nourriture à cause du stress.

« Je vais te donner un peu de ce que j’ai apporté, si tu veux. De toute manière j’ai pas très faim… » proposa gentiment Kana, en cherchant dans son sac un sachet contenant de la nourriture.

« Non, c’est bon, Kana-san. Ne t’embête pas, je vais aller acheter des yakisoba au stand que j’ai vu plus loin… Par contre, est-ce que tu…

Oui, t’inquiètes pas, je tiens ton stand pendant ton absence. Profites-en pour aller aux toilettes, aussi. Je sais à quel point c’est pas facile de tenir un stand ici.

Merci, Kana-san !

« Kana » suffit, je te l’ai déjà dit.

Désolée, Kana-san… euh… Kana… Merci encore. »

Shizuku s’inclina pour la remercier et quitta le stand en direction des toilettes.

Après avoir passé un certain temps dans la file d’attente bloquant l’entrée des toilettes, elle parvint finalement à y entrer et à en sortir, pour se diriger ensuite vers une des extrémités du hall, espérant pouvoir y acheter de quoi manger.

Mais rapidement, elle se rendit compte que le hall était complètement encombré. Il y avait tellement de gens qu’elle ne parvenait pas à voir la route à suivre. Elle se souvenait que c’était tout droit, ce qui rendait l’orientation facile, mais elle se retrouva rapidement encerclée. Elle finit même par trébucher et tomber sur le dos de quelqu’un lorsque que la masse se mit en mouvement ; pour ne pas tomber, elle fut obligée de suivre cette foule qui s’éloignait inexorablement de son objectif.

Lorsqu’elle parvint finalement à s’en extirper, elle se fit à nouveau aspirer par un autre mouvement de masse qu’elle ne put esquiver. Tel un petit poisson emporté par le courant et incapable de le remonter, elle suivait les flux de cette marée humaine qui, avant même qu’elle ne le réalise, la ramena à l’extérieur du hall, au pied d’un escalier.

« Mais c’est… »

Alors qu’elle comprenait qu’elle avait été emportée dans l’espace cosplay situé en extérieur, une personne lui saisit le poignet et la tira hors de la foule.

«  Ah ! Tu es là ! Je t’ai cherchée partout, petite démone. Très réussi ton cosplay, faudra que tu me dises où tu as acheté ces cornes plus tard… L’espace là-bas est libre, enfile ça et vas-y, amuse-toi ! »

Le jeune homme plutôt gentil et jovial lui mit sur la tête un serre-tête avec des oreilles de chat – des nekomimi – et l’entraîna jusqu’à l’espace en question, tout en demandant aux visiteurs de composer sagement une file d’attente.

Sans qu’elle n’ait eu son mot à dire, Shizuku se retrouva là, où les fans de cosplay venaient la prendre en photo les uns après les autres.

Elle était tellement gênée que son visage virait au rouge vif, mais cela ne fit qu’augmenter sa popularité. Rapidement, le nombre de personnes dans la file augmenta, voulant tous photographier « la neko démone timide ».

Shizuku, angoissée et embarrassée, ne pensait plus à son ventre vide et s’inquiétait pour son cercle.

***

Pendant ce temps, Kana continuait de s’occuper des deux cercles. Puisqu’ils étaient côte à côte, sur la même table, ce n’était pas très difficile pour elle.

Travaillant dans une entreprise de communication et étant habituée aux standards téléphoniques, elle n’avait aucun mal à parler à des inconnus, contrairement à Shizuku. D’autant plus que là, il s’agissait certes d’inconnus, mais qui partageaient la même passion qu’elle, ce qui rendait la communication bien plus facile.

« Ah non, désolée, c’est pas moi qui ai dessiné ce doujin là…

Ah bon ? C’est très joli ! J’aime beaucoup ! » dit une cliente, qui s’était arrêtée feuilleter un des doujin de Shizuku.

Pendant son absence, les ventes de ses doujin avaient bien grimpé. De plus en plus de gens s’arrêtaient voir, feuilletaient et achetaient même.

Le problème est-il donc lié à Shizuku elle-même ?

En effet, le vendeur peut influencer directement les ventes dans le cas d’une vente directe comme c’est le cas au Comiket. Contrairement à un magasin classique où l’on juge le produit soi-même, et où l’on prend ce dont on a envie, durant le Comiket, les visiteurs sont soumis au regard direct du créateur, qui est aussi le vendeur. Le client potentiel, lorsqu’il s’approche, regarde, prend un doujin pour le feuilleter, est constamment sous le regard et sujet des espoirs de son créateur.

Peut-être que quelque chose dans l’attitude de Shizuku ne plaisait pas.

« Dommage de ne pas pouvoir rencontrer la dessinatrice en personne…

Elle ne devrait pas tarder à revenir cela dit… » ajouta Kana avec un sourire gêné.

Shizuku avait disparu depuis déjà deux heures, et même en considérant la file d’attente probable devant les toilettes, et les difficultés à se déplacer dans la foule, cela commençait à faire long.

« Bon, je vais en prendre un de chaque.

Je vous remercie de sa part. »

Après avoir encaissé l’argent et inscrit la transaction sur la partie de son cahier de notes dédiée aux ventes de Shizuku, elle s’assit quelques instants.

Elle était vraiment inquiète pour cette dernière, et espérait qu’il ne lui soit rien arrivé. Pendant le Comiket d’été, il arrivait que des personnes s’évanouissent ou soient prises de soudains malaises à cause de la chaleur et du monde.

Une démone peut-elle subir ce genre de problèmes ? Normalement, les habitants du Makai sont résistants à la chaleur, puisque la température moyenne de leur monde est bien plus élevée que celle de la Terre. La tenue que portait Shizuku était d’ailleurs témoin de cette résistance anormale.

Serait-elle tombée à cause de la faim ? Peut-être était-elle bien plus affamée qu’elle ne semblait dire…

Profitant d’une baisse de fréquentation de la clientèle, Kana s’accroupit, comme pour chercher quelque chose dans son sac, et traça avec son doigt sur le sol un symbole qui émit de la lumière.

« Esprit qui sommeille dans les prismes éthérés, entends mon appel. Je te convoque en ce lieu et en cette heure ! »

Après avoir prononcé les termes d’invocation, une petite boule de lumière bleutée évoquant une fée avec de petites ailes apparut au-dessus de sa main ; c’était un Luminar, un élémentaire de lumière mineur.

« Rends-toi invisible ! »

L’esprit devint invisible.

« Je te confie la tâche de retrouver une démone aux cheveux roses. Elle porte une robe rose et des collants blancs. Elle doit être de quelques dix centimètres plus petite que moi. C’est une véritable makaijin, pas une humaine déguisée. Dès que tu l’auras retrouvée, viens m’en informer. »

Le Luminar, doué de télépathie mais ne pouvant produire de son, acquiesça à sa demande directement dans la tête de Kana. Quelques minutes plus tard, l’esprit lui indiqua la position de la démone, qui se trouvait dehors.

Kana comprit immédiatement de quel endroit il s’agissait, remercia l’esprit et le renvoya dans son monde.

« Qu’est-ce qu’elle fait dans la zone cosplay au juste ? À coup sûr, elle s’est laissé entraîner dehors… » pensa Kana, à juste titre puisque c’était ce qui s’était passé.

Quelques gouttes de sueur perlèrent de son front. « Sa maladresse va donc jusque-là… ? »

Mais elle ne pouvait rien faire. Elle ne pouvait pas quitter les stands alors qu’il restait encore une heure de vente, et surtout à présent que les clients semblaient venir de manière plus régulière. Le mieux était d’attendre. Si alors elle apercevait un organisateur, elle lui demanderait d’aller la chercher, n’ayant pas d’autre choix.

***

Profitant d’un moment d’accalmie, Shizuku tenta de s’évader de la zone cosplay. Elle ignorait combien de temps elle y était restée, mais il était temps de revenir à son stand. Elle ne pouvait pas laisser tout son travail à Kana, qui s’était si gentiment proposée de l’aider. De plus, son estomac criait encore famine ; elle n’avait toujours pas mangé.

Il était déjà quinze heures passée. Elle n’avait pu regarder sa montre qu’une fois sortie de la zone où officiaient les cosplayeurs.

Elle avait perdu pas loin de deux heures sans avoir pu partir. À chaque fois qu’elle avait essayé d’élever la voix pour expliquer la situation, les gens l’avaient trouvée encore plus mignonne et l’avaient mitraillée de photos.

Son courage et sa conviction s’étant rapidement étiolés, elle avait fini par se résigner à saisir le bon moment pour prendre la fuite. Venant enfin de le trouver, elle descendit rapidement les marches menant à l’intérieur du hall ouest et se dirigea vers le long escalator qui menait à l’étage supérieur.

Par le passé, cet escalator avait été fermé quelque temps suite à un accident, mais depuis quelques années, il était de nouveau en service.

Shizuku pensait pouvoir gagner du temps en l’empruntant, mais alors qu’il entrait dans son champ de vue, elle constata qu’elle avait fait une erreur de jugement : pour l’atteindre, il lui fallait faire le tour par l’extérieur.

Les voies d’accès changent fréquemment, au gré des exigences du personnel et des flux de déplacement des foules. Personne n’est vraiment apte à anticiper ces changements, que seuls les organisateurs connaissent.

La jeune démone se dépêcha autant que possible. Par chance, à cette heure-ci, le premier jour du Comiket, les zones commençaient déjà à se vider, mais il lui fallut malgré tout plus d’une vingtaine de minutes pour retrouver son cercle.

« Déjolée !! Je… Je… Je me suis fait emporter… » dit Shizuku en reprenant son souffle, et en arrivant devant son stand, où se tenait Kana.

« Ah ! Te voilà de retour ! Je commençais à m’inquiéter.

Désolée !! Vraiment désolée !! »

Shizuku, épuisée d’avoir marché si vite, était au bord des larmes. Heureusement pour elle, son corps était particulièrement résistant à la chaleur, et à moins d’approcher les 60°C, elle n’en souffrait presque pas. Elle était essoufflée, mais pas en sueur.

S’il y avait d’ailleurs eu quelqu’un près d’elle à cet instant-là, sûrement aurait-il trouvé cela étrange. Comment ne pouvait-on pas transpirer du tout par cette chaleur dépassant les trente degrés, malgré l’humidité, et portant un tel costume ?

Kana tendit une bouteille d’eau à Shizuku. Cette dernière la saisit sans vraiment regarder ce que c’était.

« C’est un cadeau de la part d’une fan de Shizuku-sensei1. Elle aurait bien voulu la rencontrer, mais elle était déjà contente d’avoir pu acheter ses nouveaux doujin.

Ahhhh ! Je n’étais pas làààà ! Ouinnnn !

Arrête de pleurer, elle repassera demain, elle a dit. Viens t’asseoir et explique-moi ce qui t’est arrivée. »

Shizuku lui raconta en détail son aventure. Puisqu’il était assez tard, aucun client ne vint les déranger, et elle put finir son récit, pleurant plusieurs fois sur son sort et son incapacité à gérer ce genre de problèmes.

« Hahahaha ! Tu t’es fait confondre avec une cosplayeuse. »

Kana se mit à rire de façon légère et involontaire, mais pas vraiment moqueuse.

« Faut dire que ton costume est tellement réussi aussi… Personne ne peut se douter que c’est pas du cosplay.

Ouais… On me dit souvent qu’il est trop réussi…

Bah, t’inquiète pas, ça m’a pas demandé beaucoup plus de travail… Puis, c’était drôle de se faire passer pour Shizuku-sensei quelques secondes. »

Kana, souriant, lui tendit un mouchoir pour sécher ses larmes.

Un morceau de phrase se répéta dans l’esprit de Shizuku et l’étonna :

« Pas du cosplay ? Tu veux dire quoi par là ? »

Mais quand Kana, perplexe, tourna la tête vers elle, la sonnerie précédent l’annonce de la fin du premier jour d’événement s’extirpa des enceintes du hall et aussitôt des applaudissements s’élevèrent.

« C’est ainsi que le premier jour du Comic market XXX s’achève… »

Puis, les applaudissements retentirent une seconde fois lorsque l’annonce s’acheva.

Shizuku s’affala d’un coup dans sa chaise, comme si elle s’y engouffrait.

« J’ai tellement raté aujourd’hui… Je ne risque pas d’y arriver…

Ne t’inquiète pas, tes doujin se sont assez bien vendus, même en ton absence.

J’en suis contente, mais…

Mais ? »

Shizuku se tut un instant et, croisant les mains et baissant la tête, elle afficha une certaine tristesse sur son visage.

« Mais ce qui est le plus intéressant… lors du Comiket… c’est voir l’intérêt des clients en feuilletant le doujin qu’on a dessiné. Lorsque je dessine, je m’imagine souvent la réaction de mes lecteurs… C’est ce que je préfère, lorsqu’ils feuillettent et que je vois leurs yeux s’illuminer un instant…

Whooo ! Tu dis des choses très profondes, Shizuku-chan. »

Mais ignorant la réflexion de Kana, comme si elle ne l’avait pas entendue parce que trop concentrée, Shizuku poursuivit son explication.

« Il y aussi ceux qui me suivent déjà et qui prennent le livre avec enthousiasme et qui me regardent l’air de me dire qu’ils me font confiance pour le contenu… Pffff, si je n’étais pas aussi nulle, je serais revenue pour voir ça… »

Kana la regardait avec beaucoup de tendresse. Elle sentait une chaleur à l’intérieur de son cœur, et des larmes humidifier ses yeux ; ce genre d’état d’esprit est la raison d’être de ce type d’événements, c’est tout l’intérêt du Comic market.

Il y a bien sûr des personnes qui y participent pour gagner de l’argent, et d’autres qui espèrent la gloire et être repérés par des éditeurs ou d’autres employeurs, mais la plupart des dessinateurs qui composent les différents cercles le font avant tout pour partager leur passion. La majorité y perd même plus d’argent qu’elle n’en gagne vraiment ; c’est ce qui rend cet événement si spécial et si attendu.

Entendre quelqu’un d’autre prononcer à haute voix ce qu’on a sur le cœur provoque toujours une vive émotion, on a l’impression que cette personne nous comprend au plus profond de nous-même, qu’elle lit dans une partie tendre et douce de notre être.

C’était cette émotion qui agitait Kana à cet instant-là. Rapidement, elle se ressaisit et et essaya de détendre l’atmosphère en parlant de choses plus futiles.

« T’es sure que le costume de démone te correspond vraiment ?

Héhéhé ! Je devrais penser à en prendre un autre…

Et le « nya » ?!

Le « nya » ? » demanda Shizuku, en penchant la tête sans comprendre.

« Tu es un démon chat, alors tu devrais finir tes phrases par « nya », non ? »

Elle désigna du doigt les nekomimi que Shizuku portait encore sur la tête.

« Ah, oui ! On me les a mises pendant que j’étais à la zone cosplay… Faudra que je les rende… Mais à qui ?

On verra ça plus tard, j’irai en parler avec un membre du personnel… En attendant, parle en nya. Tu n’as pas le choix si tu veux que je te pardonne. »

Shizuku réalisa à ces mots qu’elle s’était contentée de se plaindre de sa situation, et qu’elle devait avant tout des excuses à celle qui avait tenu son cercle en son absence.

Elle s’inclina et dit d’une voix embarrassée :

« Je chuis désoléeéééé… nya ! Aïe nya ! »

Elle s’était cogné la tête contre la table en s’inclinant.

« Kyaaaa ! T’es trop mignonne !!! »

Kana s’écria sans réfléchir. C’était un peu inattendu de sa part, elle qui était habituellement calme et sérieuse.

Elle toussa et fit comme si rien ne s’était passé.

Shizuku releva sa tête, son front était légèrement rouge à cause du choc.

« Tu vas bien ?

Ça va… Ça ne fait pas si mal, nya. »

Kana mit quelques secondes à se remettre de cette abondance de moe. Elle attrapa un pansement dans son sac, et elle le mit sur le front de Shizuku.

« Tu es vraiment la démone la plus fragile que je connaisse, aussi bien physiquement que mentalement.

Désolée… héhéhé ! Ah, zut, j’ai oublié : nya ! »

Kana la regarda à nouveau avec tendresse. On aurait cru voir une grande sœur prenant soin de sa fragile petite sœur.

Le silence dura quelques secondes, puis Shizuku finit par dire :

« Tu as vendu tous tes livres ?

Oui et pas mal des tiens aussi.

Whaaaa ! Je suis contente pour toi. Et merci beaucoup, Kana-san. Quel dommage que je n’aie pas pu être là pour les vendre moi-même.

Tu vas arrêter de culpabiliser ? Ce qui est fait est fait, prépare la suite au lieu de te plaindre de ce qui est déjà passé.

Je suis désolée, tu as raison. »

Kana secoua la tête et donna une pichenette sur le pansement collé au front de Shizuku.

« Et arrête de t’excuser tout le temps. Ça m’a fait plaisir de le faire en plus.

Merci encore ! »

Shizuku sauta dans les bras de Kana pour la remercier. Cette dernière commença à rougir et s’agita pour se dégager d’elle :

« Qu’est-ce que tu fais, idiote ?! On est en public, tu vois pas que tout le monde regarde ? C’est embarrassant… »

Personne ne les regardait à vrai dire, mais Kana était du genre à facilement s’embarrasser.

Shizuku se mit à pleurer encore plus qu’auparavant ; de grosses larmes coulaient maintenant sur le dos de Kana.

« Désholée… Kana… nya… »

Ce petit être qui faisait partie des belliqueux habitants du Makai n’en pouvait plus. Elle avait utilisé toutes ses faibles ressources pour affronter sa timidité et sa peur. Elle avait donné tout ce qu’elle avait pour revenir à son stand et rien ne s’était passé comme elle l’avait désiré. Ses larmes étaient tout à fait normales ; quelqu’un de plus fort aurait ravalé sa tristesse mais Shizuku en était incapable.

Kana se résigna à la laisser pleurer un peu sur son épaule ; c’était décidément le démon le plus atypique qu’elle avait pu voir.

Après peu, un son inattendu se fit entendre. Il émanait du ventre de Shizuku, qui n’avait toujours pas mangé.

Kana posa sa main sur la tête de la démone et lui dit :

« Bon, pour fêter ton premier jour de Comiket et la vente de nos doujin, je t’invite à manger. Ça te va ? »

Shizuku acquiesça de la tête tout en séchant ses larmes, et Kana lui répondit par un sourire.

***

Les deux amies ramenèrent les cartons de doujin invendus chez Shizuku, cartons qui avaient malgré tout un certain poids. Pour deux filles humaines, cela aurait été particulièrement pénible, mais elles avaient toutes les deux une force supérieure à la moyenne, même Shizuku qui demeurait très faible selon les critères du Makai.

Suite à cela, Kana proposa à son amie démone un izakaya2 de Shibuya, qu’elle aimait beaucoup pour la qualité de la nourriture qu’on y sert. Pour faire patienter l’estomac de Shizuku qui était affamée, elles s’étaient arrêtées pour acheter quelques bonbons sur le chemin.

Dans cet izakaya aux décorations traditionnelles, elles avaient une petite pièce privative séparée des autres clients par des murs en bois.

Après une courte attente, la porte coulissante s’ouvrit, et différents plats furent disposés sur la table par la serveuse. Shizuku s’attaqua la première à la nourriture ; elle avait vraiment très faim et n’arrivait plus à se retenir. Kana la regarda manger avec appétit, tout en souriant.

« C’est très bon, pas vrai ? »

Shizuku se contenta de hocher la tête et d’avaler sa bouchée, en se couvrant la bouche de manière gênée et féminine.

« T’inquiète pas, mange à ta faim. Nous ne sommes que toutes les deux.

Merci Kana, tu es toujours si gentille avec moi… J’ai de la chance de t’avoir rencontrée.

L’inverse est aussi vrai. J’ai de la chance d’être tombée par hasard sur une de mes dessinatrices préférées. »

Shizuku la regarda avec reconnaissance. Ces paroles lui faisaient tellement plaisir qu’elle en oublia de manger quelques secondes. Elle ressentait un certain réconfort dans son cœur.

Kana prit une bouchée et s’étira, puis elle demanda avec nonchalance :

« Tu avais prévu pas mal de tirages de ton nouveau doujin, aujourd’hui. À vue de nez, trois cents, c’est ça ? Pourquoi en avoir imprimé autant ? J’ai réussi à vendre tous les miens, mais j’étais à une centaine de tirages. Si tu avais fait de même, tu aurais tout vendu toi aussi.

Ah bon ? J’ai vendu une centaine de doujin aujourd’hui ? » demanda naturellement Shizuku, étonnée, en s’arrêtant de manger. Avant qu’elle ne parte chercher à manger, elle n’avait vendu qu’une trentaine d’exemplaires de son nouveau doujin, et quelques-uns seulement de ses anciens. Elle n’avait pas encore pris le temps de faire ses comptes.

« Ouais, tu as vendu cent vingt de tes nouveaux doujin, et plus ou moins quatre-vingt de tes anciens… Plus ou moins, faudra que tu refasses les calculs exacts plus tard.

Whaaaaa ! Tu en as tellement vendu pendant mon absence ! C’est épatant, Kana-san.

Le mérite ne me revient pas, c’est toi la dessinatrice. Arrête de te sous-estimer comme ça. »

Kana mentait un peu. Elle avait bien remarqué que pour une raison mystérieuse, Shizuku faisait fuir les clients, et que lorsqu’elle n’était pas là, ses ventes avaient explosé. Toutefois, si les ventes avaient été bonnes, elle pensait réellement que c’était parce que Shizuku était talentueuse.

« Merci encore, Kana-san…

« Kana » ! Je t’ai déjà dit que c’était pas utile, les formules de politesse.

Je suis désolée, Kana-s… Kana !

Et arrête de t’excuser tout le temps aussi… Pffff… »

Kana prit un air faussement courroucé, croisa les bras et regarda Shizuku. Cette dernière, qui allait s’excuser à nouveau, remarqua ce qu’elle s’apprêtait à faire, et couvrit sa bouche avec ses mains.

Un silence s’installa quelques minutes. Kana attendait toujours de savoir ce qui avait motivé Shizuku à imprimer autant de doujin, mais ne souhaitait pas se montrer insistante en lui reposant la question. Shizuku mangeait tout en cherchant ses mots pour lui répondre.

« C’est à cause de mon père… » finit-elle par dire franchement. « Si j’ai besoin de vendre autant de doujin, c’est à cause d’une promesse faite à mon père.

Ah bon ? Quel genre de promesse, si je peux me permettre… ?

Ça ne me dérange pas de te le dire, à toi… Si je parviens à réunir trois mille followers, il me permettra de rester sur Te… au Japon.

Et si tu n’y arrives pas ?

Je devrai revenir à la maison et accepter de me marier avec la personne qu’il me présentera.

Arg ! C’est pas génial, ça… Vraiment pas cool du tout ! Vous êtes vraiment vieux jeu dans le Makai, y’a pas à dire…

À qui le dis-tu ? Ouinnn… Si seulement ma famille était moins riche, je n’aurais pas à subir ça… »

Shizuku baissa la tête d’un air triste, tout en soupirant. En effet, sa famille était issue d’une ancienne noblesse et avait pas mal d’argent et de propriétés. C’était le genre de cadre familial très strict et rigide qui impose beaucoup de contraintes et d’obligations à ses membres.

Une chance pour Shizuku qu’elle n’était ni l’aînée, ni un homme, ou elle n’aurait même pas pu passer ce marché avec son père ; son avenir aurait été tout tracé depuis la naissance.

Soudain, Shizuku réalisa :

« Attends ! Comment tu sais pour le Makai ?! Je l’ai dit à haute voix ?!! » demanda-t-elle en élevant la voix et prenant un air paniqué.

« Pas de panique, tu n’as pas enfreint les lois. Je l’ai remarqué toute seule dès notre première rencontre.

Hein ? Comment ? Comment tu as fait… ? »

Kana soupira longuement, se leva, regarda dans le couloir pour être sûre qu’aucune serveuse ne venait leur apporter à manger et tourna le dos à Shizuku. Elle leva son haut et soudain, des ailes grises légèrement rosâtres aux extrémités bleutées, sortirent de son dos.

« Whaaaaaa !! »

Shizuku ne put s’empêcher de s’extasier devant ce spectacle, qui ne dura pas très longtemps puisque Kana rétracta ses ailes rapidement. C’était la première fois qu’elle voyait une habitante du Tenkai.

« Tu comprends bien que pour une autre étrangère, c’est pas difficile de te repérer.

Moi, je ne savais pas ! Pourquoi tu ne l’as pas dit avant ?

Je préférais te faire la surprise… »

Kana se rassit et la regarda fièrement, contente de son effet théâtral.

Les habitants du Makai ou du Tenkai avaient l’interdiction formelle de révéler leur nature aux humains, mais ces deux mondes ayant connaissance de leurs existences respectives depuis longtemps n’avaient pas ce genre de proscription.

« Si ça ne te dérange pas, continue de m’expliquer. Je peux peut-être t’aider à rester ici. Il te faut donc 3000 followers ? Pourquoi ?

C’est une preuve que les Japonais veulent me garder ici, je suppose. Disons qu’il faut que je lui apporte la preuve qu’il y a 3000 personnes qui s’intéressent à moi, même si ce n’est pas de manière intime.

Un marché étrange quand même… En tout cas, c’est sûr que le plus simple, c’est de chasser les followers.

Oui, j’ai pensé la même chose… Mais je n’ai que 300 followers actuellement. »

Sur ces mots, Shizuku prit son smartphone et vérifia le chiffre une fois de plus. Il avait légèrement augmenté depuis la veille grâce à ses doujin, où figuraient ses identifiants de réseaux sociaux.

« Tu as essayé quoi jusqu’à maintenant ? Les doujin c’est un bon plan, mais 3000, c’est quand même un sacré nombre… Tu as encore combien de temps, d’ailleurs ?

Jusqu’en octobre… Je pense que c’est trop tard pour m’aider de toute façon… Je voulais obtenir des followers en utilisant mes doujin car je voulais apporter quelque chose à la société japonaise. Je pense qu’il y a d’autres manières, mais je ne sais que dessiner et inventer des histoires. J’ai pensé que ce serait la seule chose que je pouvais offrir en contrepartie… Peut-être qu’ils ne veulent pas de moi finalement… »

Le regard de Shizuku s’assombrit un peu plus. Elle baissa les yeux et posa ses baguettes ; des larmes commencèrent à couler de ses yeux.

« Je ne veux pas… rentrer… Je veux vraiment continuer de m’amuser ici… Là-bas… je ne suis pas heureuse… Les gens m’y aiment bien, mais je n’ai pas ma place parmi eux… On ne partage rien… Le simple fait d’être là-bas me fait souffrir… »

La cœur de Kana se resserra. Elle n’était habituellement pas particulièrement sensible au malheur des autres, mais elle ne supportait pas la tristesse de Shizuku. Consciente que, pour une raison obscure, elle s’était rapidement attachée à Shizuku comme à une petite sœur, elle ne pouvait s’en empêcher. Elle ne voulait pas la voir s’éloigner d’elle, et encore moins la voir triste.

Kana était orpheline. Elle avait grandi dans un orphelinat, et avait dû faire beaucoup d’efforts pour se tirer de sa situation.

Les humains pensaient que les anges – les habitants du Tenkai – étaient des personnes aimantes et bienveillantes envers tous, mais la réalité était différente : il y avait des injustices et des discriminations, même parmi eux ; Kana en était une victime.

À cause de la couleur de ses ailes, jugée disgracieuse par les habitants du Tenkai, ou tout simplement différente, elle n’avait pas été adoptée. Généralement, leurs ailes étaient blanches comme celles des colombes, noires comme celles des corbeaux, ou brunes comme celles des aigles. Il n’y avait pas de raison à la couleur des ailes : c’était simplement génétique. Aussi, les couleurs rares éveillaient toujours la méfiance.

Ainsi, alors que ses camarades d’orphelinat furent pour la majorité adoptés, ce ne fut pas son cas. Elle continua de grandir seule, et dut compter sur des bourses d’études pour suivre un enseignement scolaire dans une école privée où elle n’était pas la bienvenue. Finalement, grâce à son diplôme, elle parvint à trouver un travail là où on préférait voir les indésirables de la société : sur Terre.

Elle travaillait à présent depuis plus de deux ans dans une entreprise interdimensionnelle basée au Japon. Elle n’aimait pas particulièrement son travail, mais il lui permettait de survivre et de pouvoir s’offrir des loisirs, elle ne s’en plaignait donc pas.

Cachant sa tristesse en elle comme elle l’avait toujours fait, Kana tendit sa main et caressa la joue de Shizuku, puis elle lui leva le menton pour pouvoir la regarder dans les yeux.

« Les gens d’en-bas ne te méritent pas. Tu es trop douce et gentille pour vivre dans une société si stressante et brutale. Je vais t’aider à rester ici. C’est dommage que nous ne nous soyons pas rencontrées plus tôt.

Merci, Kana !! Ouinnnn ! »

Et sur ces mots, Shizuku se jeta dans ses bras et se mit à pleurer.

Même si Shizuku était issue d’une famille aristocrate, riche et influente, elle partageait en un sens la solitude de Kana. Au Makai, elle avait beau être au milieu d’une foule de gens qui semblaient l’apprécier, aucun ne la comprenait vraiment, aucun n’avait vraiment atteint ce cœur fragile et plein d’amour. Leurs plaintes, leurs attentes, leur spontanéité et surtout le refus de son caractère la blessaient constamment. Elle n’était capable de rien au Makai et n’y avait envie que de s’enfermer pour qu’on ne la regarde plus.

Mais depuis qu’elle était venue au Japon, elle vivait seule, sortait et voyait un monde qu’elle n’avait jamais connu auparavant, un monde dont elle avait toujours rêvé à travers les mangas et les anime. Elle n’avait pas gagné confiance en elle pour autant, mais elle ne cachait pas sa faiblesse. Elle tentait chaque jour d’aller de l’avant malgré ses faibles forces et se relevait chaque fois qu’elle tombait.

Pendant quelques minutes elles restèrent ainsi : Shizuku vidant sa tristesse dans les bras de Kana, et cette dernière enfouissant son inquiétude et sa tristesse en elle. Lorsque Shizuku se calma, Kana lui caressa la tête et lui dit :

« Tu es trop honnête pour une Makaijin. Avec d’autres méthodes, tu aurais sûrement déjà tes followers. Mais c’est ce qui fait ton charme : tu es profondément gentille. Ça se transmet dans tes œuvres et c’est ce qui les rend si spéciales. »

Shizuku ne répondit pas. Elle cessa de pleurer et écouta son amie.

« On va essayer de faire les choses à ta façon. On va commencer par aller déposer tes doujin invendus dans les magasins spécialisés. Tu profiteras de la seconde vague de vente post-Comiket3. Demain et après-demain, on profitera du Comiket pour s’amuser et rencontrer des gens, puis on se mettra au travail pour trouver une solution.

En fait… je participe aux deux autres jours, aussi… J’ai plusieurs cercles, alors j’ai pu m’inscrire les deux autres jours…

Ah bon ? Je savais même pas que c’était autorisé. Mais pour ton père ? Ça passera ?

 – Oui, c’est grâce à lui que j’ai été autorisée à participer les trois jours… J’ai trois comptes différents, trois cercles différents et trois œuvres de genres différents à présenter.

Whaaaa ! Tu es super productive, sérieux ?! J’ai réussi à finir à temps un seul doujin et toi tu en sors tellement ?

En fait, j’en ai encore d’autres en réserve… mais ils ne sont pas super bons… »

Kana la regardait avec de grands yeux. Cette fille avait non seulement du talent, mais en plus elle travaillait d’arrache-pied pour sa passion ; c’était vraiment admirable.

« Bon, bah, changement de plan. Demain je t’aiderai avec ton cercle et on tentera de vendre un maximum… Au fait, c’est quoi comme genre, demain et après-demain ?

Aujourd’hui, c’était mon cercle principal : Vermeil Roses, avec mes doujin shoujo manga. Demain, c’est deux doujin, un d’illustrations et un manga avec pour thèmes deux RPG que j’ai adorés. Le cercle s’appelle Climaphoris. Le troisième jour, c’est un doujin inspiré d’un anime d’idol diffusé récemment. Le cercle s’appelle Saphir Valkyria.

Ok, finis de manger et on rentre se reposer pour attaquer demain en pleine forme ! »

Kana prit la main de Shizuku et la leva en l’air dans un mouvement d’enthousiasme, espérant lui redonner un peu d’énergie et d’espoir.

Elle était décidée à lutter pour la garder près d’elle. Shizuku était devenue la petite sœur qu’elle n’avait jamais eue.

Notes de bas de page :

1Il est assez fréquent que les fans offrent de l’eau aux exposants considérant la chaleur et l’humidité qui règne dans les halls.

2Sorte de bistrot ou brasserie typiquement japonais.

3Après le Comiket plusieurs magasins spécialisés en doujin rachètent les invendus et organisent des ventes spéciales pour ceux n’ayant pas eu la chance de se rendre à l’événement.

Lire la suite – Chapitre 2