Chapitre 1- La Maid qui a volé mon âme

« Réveille-toi, Yuuma ! »

Une douleur se fit sentir sur la joue de Yuuma alors qu’un *baf* se fit entendre dans la pièce. Manifestement, la fille qui cherchait à le réveiller venait de le gifler.

« Je t’ai dit de te réveiller, espèce de fainéant ! »

Alors que le bras se leva à nouveau pour préparer une seconde gifle, la voix du jeune homme s’éleva en réponse :

« C’est bon…. J’ai entendu… Maman ? »

Alors que les yeux de Yuuma s’ouvrirent, il se rendit compte immédiatement de quelque chose : il ne savait pas à qui appartenait cette voix féminine, pas plus qu’il ne savait où il se trouvait.

A dire vrai, il n’avait plus aucun souvenir.

Il reconnaissait le prénom qui venait d’être appelé comme étant le sien… ou plutôt sa logique lui dictait qu’il devait s’agir du sien, mais il était incapable de se souvenir de son âge, voire même de son nom de famille.

Néanmoins, il comprenait et identifiait le langage avec lequel on s’adressait à lui comme étant du japonais.

« Ma… ? Maman ? Comme si je pouvais être ta mère, imbécile ! »

La voix féminine parut être encore plus contrariée qu’elle l’avait initialement été. De toute évidence, elle n’aimait pas l’idée d’être associée à la mère du jeune homme.

Yuuma tourna son visage en direction de l’origine de la voix et observa le visage en colère de la fille qui l’interpellait.

Cette fille était belle, belle au-delà de tout ce que Yuuma concevait (il ne pouvait dire au-delà de tout ce qu’il avait vu puisqu’il n’avait aucun souvenir), même sans avoir de souvenirs, au fond de lui-même quelque chose lui indiquait qu’une telle beauté n’était pas commune.

Son visage délicat avait une forme ovale sans imperfection, il en émanait à la fois douceur, noblesse et gentillesse.

Ses yeux bleus tels des saphirs étaient certes d’un ravissement sans nom, mais ils étaient également très durs, d’autant plus que la fille était en colère.

Ses fines lèvres à la teinte rose clair se tordaient dans une allure qui exprimait la contrariété.

De manière générale, son expression n’était pas sévère au point d’être oppressante et effrayante, mais elle était révélatrice de son agacement et de son indignation.

« Je suppose que je ne devrais pas le prendre mal, puisque tu n’as aucun souvenir… pfff…»

Alors qu’elle tourna son visage de côté et qu’elle ferma les yeux, ses longs cheveux argentés ruisselèrent et s’agitèrent dans une sorte de danse séductrice dont eux seuls avaient le secret.

Même assise par terre à quelques dizaines de centimètres du jeune homme, l’odeur de shampooing, – à moins que ce ne fût leur fragrance naturelle,- arrivait avec force à ses narines, c’était une odeur agréable et enivrante.

Néanmoins, ce qui attira rapidement son attention, c’était la présence de deux oreilles longues et pointues, d’une façon inexpliquée, Yuuma les associait à quelque chose d’extraordinaire, de surnaturelle, il savait que les humains ne présentaient pas normalement de tels attributs, mais quelque chose en lui exprimait le doute, il conclut rapidement que ces oreilles devaient être factices.

Une paire de boucles d’oreilles en argent à la forme de chats assis se balançait à ses lobes, c’était un élément très adorable qui contrastait quelque peu avec la beauté écrasante et sérieuse de la jeune femme.

Après quelques secondes de silence, la fille reporta son attention sur Yuuma.

« Tu peux parler, tu sais ? Même si tu n’as plus ta mémoire épisodique, ta mémoire sémantique est encore intacte, et je sais que tu me comprends… »

Sa voix était à la fois douce et autoritaire, elle était digne de l’image que Yuuma se faisait d’une aristocrate.

« Qui es-tu ? Et c’est quoi cette histoire de mémoire ? Pourquoi je me souviens de rien ? »

Tout en prononçant ces mots, il porta sa main droite à son visage et le palpa. Son corps ne lui indiquait aucune douleur, il n’était pas blessé, pas plus qu’il n’était entravé, il était simplement allongé dans un lit… dans une chambre de fille.

En fait, il s’agissait d’une pièce de plus ou moins 6 tatamis, reliée à un couloir menant à un vestibule et à la sortie.

Il n’y avait pas beaucoup d’affaires dans cette pièce, une table basse, une télévision et un bureau où se trouvaient quelques affaires, cela donnait au lieu une atmosphère vraiment austère.

« Sois reconnaissant du fait que je vais perdre du temps à t’expliquer ta situation alors que tu ne vas sûrement rien y comprendre… Mais d’abord, lève-toi et sors de mon lit ! Tu vas finir par y laisser ton odeur répugnante ! »

Reniflant son bras et constatant que loin de sentir mauvais, il sentait au contraire le savon, Yuuma passa en position assise… et constata qu’il ne portait pas de vêtements.

« Kyaaaa ! J’avais oublié ce détail ! Reste caché sous les draps, je vais te ramener tes vêtements. Tu vas me rendre aveugle si tu me montres cette horreur ! »

Pour une raison qui impliquait ses connaissances de la société humaine, Yuuma décréta rapidement que cette fille l’insupportait.

Elle était peut-être très belle, douce et élégante, mais son langage et ses manières n’étaient pas en adéquation avec son apparence.

Avant même son réveil, il avait subi une gifle et depuis qu’il avait ouvert les yeux, il n’avait fait que subir des insultes.

On avait critiqué aussi bien son odeur que son physique, était-il si répugnant que cela ?

Alors que la fille cherchait des vêtements dans la salle de bain, Yuuma remarqua un grand miroir.

Tirant à lui la couverture qui le couvrait, il s’enroula tant bien que mal dedans et se dirigea vers celui-ci.

Loin de se trouver beau, il ne s’estima pas laid, il était assez normal selon des critères de jugement sociaux dont il se souvenait : il mesurait environ un mètre soixante-quinze, il n’avait pas de barbe ou de moustache et ses cheveux noirs étaient mi-longs. Il n’avait pas de musculature apparente, mais il n’était pas maigre au point de laisser voir son ossature. Il n’avait pas non plus de forte pilosité.

En soi, le physique d’un jeune homme de la vingtaine assez ordinaire.

Profitant de l’absence de la jeune femme, Yuuma se hasarda de baisser son regard pour vérifier un ultime, mais néanmoins important, détail.

Il soupira de soulagement, aucune anomalie à ce niveau-là non plus.

« Que… qu’est-ce que… ? Qu’est-ce que tu étais en train de faire , sale pervers ? »

Yuuma rougit instinctivement, avait-elle assisté à toute la scène ?

Au vue de l’air gêné et des rougeurs qui apparurent sur son visage à cet instant-là, et considérant le fait qu’elle ne voulait absolument pas le voir nu, il ne devait pas s’agir de sa femme, pas plus que de sa petite amie.

De toute manière, qui aimerait que sa copine l’insulte et lui crie dessus de la sorte ?

Leurs deux visages rouges se fixèrent l’un l’autre pendant quelques secondes avant que Yuuma ne finisse par dire :

« Non… je… je voulais… »

Alors qu’il agitait ses mains devant lui pour se défendre de toute accusation, une soudaine fraîcheur vint lui faire comprendre son acte irréfléchi : la couverture venait de glisser au sol, révélant par la même occasion son corps entièrement nu.

« Kyaaaaaa ! Sale perveeeeers !»

La fille lança les vêtements qu’elle portait dans ses bras sur le jeune homme et s’enfuit se réfugier dans la salle de bain.

Pour une raison mystérieuse, il avait l’impression d’avoir déjà vu ce genre de scènes…

***

« C’est bon ? Tu es habillé, M le Pervers ?

– Ouais, je suis habillé… et je suis pas pervers d’abord… »

Les vêtements que lui avait lancé la fille étaient assez communs, un jean bleu assez usé, un t-shirt noir et un pull beige. Bien sûr, il y avait également un caleçon et des chaussettes. Le tout sentait la lessive. Malgré ses apparences insupportables, la jeune femme avait apparemment pris le soin de les nettoyer ?

Alors que cette dernière sortit de la salle de bain d’un pas déterminé et autoritaire, et qu’elle revint dans la chambre, Yuuma posa une question sans trop réfléchir :

« Tiens, je me demandais, puisque nous ne sommes que tous les deux ici et que je me suis réveillé à poil dans ton lit, ça signifierait pas que tu m’y as mis dedans ? Ou alors, je suis…

– Non, non, non !! Ne vas pas t’imaginer des choses ! Il s’est rien passé entre nous, tu comprends ? Je te dis rien de RIEN ! »

Pour une raison inexpliquée, l’évocation de sa nudité l’embarrassait au point de lui faire perdre ses moyens, elle paraissait très faible face à ce type d’attaques. Yuuma classa cette information dans un coin de sa tête.

« OK, je me contenterais de cette réponse pour le moment… Mais par contre, qu’est-ce que je fais ici et pourquoi ai-je perdu la mémoire ?

– Voilà des questions bien plus intéressantes, en effet, dit-elle en reprenant son calme et en croisant ses bras d’un air hautain. Je vais donc étancher ta soif de curiosité, vile manant. Dès à présent, tu peux te considérer comme mon familier ! »

Sur ces mots, elle le pointa du doigt et lui darda un sourire victorieux et suffisant.

– Vraiment insupportable, pensa Yuuma en la regardant de manière blasée. Pourquoi je suis tombé sur une fille comme ça au juste ?

Face au manque de réaction du jeune homme, les lèvres de la fille se remirent à exprimer son agacement et son regard devint perçant.

« Je vois que j’avais présumé que ton intelligence était supérieure à celle d’une grenouille, mais j’ai dû me tromper. C’est désespérant… dit-elle en soupirant, j’aurais finalement dû choisir un chat comme familier, il m’aurait été plus utile… »

D’un air abattu, elle s’assit par terre, devant la table basse.

Même s’il la voyait depuis un moment déjà, Yuuma ne remarqua réellement qu’à cet instant-là la tenue de maid que portait la jeune femme ; la jarretière en dentelle azurée qu’il entraperçut sur sa cuisse lui évoqua instantanément la vision qu’il avait eu avant son réveil.

Était-elle la même personne que dans son rêve ?

« Tu portes toujours des habits de maid chez toi ? A moins… que ce soit ma chambre en fait ?

– Non, on est chez moi ! Et va pas t’imaginer des choses ! C’est normal pour un familier de vivre dans le même endroit que son maître.

– Je vois, je vois… »

Répondit calmement Yuuma en s’asseyant à cette même table.

« Depuis tout à l’heure, tu ne cesses de répéter familier par-ci, familier par-là, tu veux parler de quoi au fait ? Des animaux des magiciens ?

– Oui, tout à fait. Contente de voir que tu comprennes enfin à qui tu as affaire. »

Son visage gagna encore en suffisance et ses yeux manifestaient encore plus son arrogance.

« Eh oui, tu t’adresses à une puissante et illustre magicienne elfe.

– Tu es donc une elfe ? Je vois, je vois… »

Étrangement, le jeune homme ne remit pas en doute cette affirmation, alors que quelques minutes auparavant, sur la base de ses connaissances, il avait estimé ces oreilles factices, mais étrangement il n’avait pas l’impression qu’elle mentait. Assez rapidement, il admis le fait qu’il s’agisse d’une authentique elfe.

Même si ses connaissances attribuaient les elfes aux légendes et à l’irréel, il n’eut aucun mal avec cette désignation.

« Et donc pourquoi une puissante magicienne elfe choisirait un japonais moyen de la vingtaine comme familier ?

– Très bonne question ! Je vois que ton esprit commence à se réveiller, j’ai peut-être été dure avec toi, je vais relégué ton intelligence au niveau d’un chien… »

– Elle est vraiment insupportable cette fille, pensa Yuuma sans pouvoir réprimer une grimace sur son visage.

La fille ne sembla pas y prêter attention, elle était trop occupée à poursuivre son explication.

« En fait, j’ai besoin de toi pour une mission de la plus haute importante, une tâche qu’un chat ne peut accomplir en raison de l’absence de pouce opposables dans ses petites pattes… Qu’on soit clairs, si tel avait été le cas, un chat aurait été bien supérieur à toi, mais bon même ma magie a ses limites… »

La grimace sur le visage de Yuuma s’accentua encore.

« Ça t’arrive d’être gentille ? Et d’aller à l’essentiel aussi ?

– Pfff, c’est bien digne d’un cafard un tel niveau de rustrerie… Bah, pas le choix, je vais devoir faire plus simple pour que tu puisses comprendre… J’ai besoin de toi pour une compétition qui déterminera le futur des elfes. »

Tout en jetant cette explication confuse au visage du jeune homme, elle se pencha par-dessus la table et, approchant son visage de celui de Yuuma, elle le fixa droit dans les yeux.

Même si c’était une fille arrogante, ses yeux de saphir étaient si magnifiques que le cœur de Yuuma se mit à battre immédiatement la chamade.

Une bouffée de chaleur monta à ses joues alors qu’une goutte de sueur perla le long de son visage.

Sans avoir de souvenirs, il avait l’impression de n’avoir jamais vraiment été doué avec les filles, une telle proximité et une telle beauté l’indisposait au point de ne plus savoir quoi faire.

« Euh… ton visage… est un peu trop près… »

Les yeux de la fille se plissèrent légèrement comme s’ils voulaient le transpercer :

« Et alors ? Tu es mon familier, tu es ma chose, tu n’as pas à faire de remarques du genre. J’ai tout à fait le droit de te regarder d’aussi près et ne va pas t’imaginer que j’admire ta ô combien inimaginable beauté, tu en es privé. Ou alors… ? C’est toi qui ne peut pas supporter mon écrasante magnificence ? »

Yuuma ne répondit rien, son cœur continuait à battre à un rythme dément alors que les gouttes de sueur se multipliaient sur son visage.

« Je vais te faire grâce, sois reconnaissant de ma clémence. »

A ce moment-là, un sifflement se fit entendre, il surprit Yuuma au point qu’il sursauta. C’était une bouilloire, il reconnut rapidement ce sifflement caractéristique.

« Attends-moi sagement, manant… et ne te permet pas de fouiller mes affaires, sinon je t’explose en tellement de morceau que ton corps ressemblera à un puzzle. »

Sur ces mots de menace, elle se leva et quitta la chambre en refermant le porte derrière elle.

***

Une fois dans le couloir, la jeune elfe s’arrêta quelques instants, elle inspira et expira comme pour reprendre son souffle.

– Bon sang ! Qu’est-ce qui m’a pris de dire des choses pareilles ?!

Pensa-t-elle en se dirigeant vers un coin de l’appartement relié au couloir qui servait d’espace cuisine. Cet espace cuisine était au final bien trop petit, elle ne l’utilisait guère que pour préparer du thé ou réchauffer des plats achetés.

Alors qu’elle éteignit le gaz et qu’elle vida l’eau dans une théière, elle continua de penser :

– Je suis une imbécile de me comporter comme ça, il va me détester à présent… Il n’aurait pas tort, cela dit. Mais…mais… lorsqu’il a ouvert les yeux… Dire que j’avais même commencé à préparer du thé à l’avance… Pourquoi les choses sont tellement compliquées ?!

Son visage était déformé par une moue que Yuuma ne lui avait pas encore vue, il exprimait la confusion et l’embarras.

Elle ferma quelques secondes les yeux et, tout en soupirant, elle toucha l’une de ses boucles d’oreilles en argent.

Un léger sourire passa alors sur son visage pendant quelques instants, puis ses traits redevinrent à nouveau ceux de la magicienne elfe hautaine.

***

Lorsque la porte s’ouvrit, la jeune femme portait un plateau sur lequel se trouvaient une théière, des tasses, ainsi qu’une assiette avec des sakura daifuku.

Pendant quelques très bref instants, elle parut être réellement une soubrette.

« J’espère que tu aimes les sucreries, manant, car j’ai rien d’autre à te proposer. Mais bon, un petit toutou devrait se contenter de ce que son maître lui offre et laper les restes… »

Avec une attitude tout aussi arrogante que précédemment, l’illusion et l’espoir qui entrèrent dans l’esprit de Yuuma se dissipèrent.

« Je ne sais pas si j’aime ou pas… à vrai dire. Mais je vais m’en accommoder. »

Le jeune homme n’avait pas vraiment faim, mais quelque chose en lui le motivait à manger malgré tout.

« Voilà une attitude qui sied à un familier, tu grimpes un peu dans mon estime. »

Sur ces mots, en prenant soin de baisser sa jupe, elle s’assit à la table et servit le thé.

– Étonnant cet élan de gentillesse de sa part, remarqua le jeune homme sans le dire à haute voix.

La fragrance du thé arriva à ses narines, il lui parut bon.

L’elfe prit une gorgée de thé, puis se saisit d’un sakura daifuku.

Alors que ses lèvres délicates s’ouvrirent pour mordre la petite boule rose sucrée, les yeux du jeune homme se rivèrent sur celles-ci, il n’arrivait pas à s’en détacher.

Il savait que sa sécurité était compromise, il savait que si elle s’apercevait qu’il venait de fantasmer sur ses lèvres, elle le désintégrerait sur place à l’aide de sa magie, mais il ne parvint pas à s’en défaire.

« Mmmmm… S’il y a une chose pour laquelle vous êtes doués vous autres humains, c’est la nourriture. J’aime tellement vos sucreries ! »

Son visage afficha un air de satisfaction très prononcé.

Yuuma nota mentalement le second point faible de la magicienne elfe.

« Au fait ! Je ne connais toujours pas ton nom, tu m’appelles par le mien depuis le début mais moi, comment dois-je t’appeler ? »

D’un coup, le visage de l’elfe redevint hautains, ses yeux fixèrent le jeune homme :

« Appelle-moi maître !

– Hééé ? Arrête de plaisanter, t’appeler comme ça c’est juste pas moyen… En plus, c’est pas les maids qui sont censées être les domestiques ?

– Comme si quelqu’un de mon rang était le serviteur de qui que ce soit, rêve pas trop !

– Ouais, mais dans ce cas, pourquoi tu portes une tenue de maid ? »

La question sembla frapper l’elfe de plein fouet, ses yeux s’écarquillèrent alors que ses joues devinrent rouges.

« Euh… euh… Ça te concerne pas, sois pas impoli envers ta maîtresse d’abord ! »

Elle croisa les bras et détourna le regard indignée.

Après quelques secondes de silence, elle regarda du coin de l’œil Yuuma :

« Disons simplement que j’aime bien… voilà, les uniformes de maid sont très mignons, donc j’aime bien en porter. En plus, on ne le penserait pas comme ça, mais ils sont aussi très pratiques et chaud… »

L’elfe était une piètre menteuse, la réponse ne parvint pas du tout à convaincre le jeune homme.

Probablement pour détourner le sujet :

« Puisque tu insistes et que ma grandeur n’a d’égale que ma bienveillance, je vais te dire mon nom : Claelyss Kethirvaranna. Dans le cadre de cette mission, tu peux m’appeler Clae ou Claelyss, il ne faudrait pas que les gens se rendent compte de notre lien de maître-familier. Par contre, lorsque nous serons en privé, je ne t’autoriserais qu’à m’appeler Maîtresse, votre Excellence, votre Grâce ou ma Sublime Déesse, je te laisse choisir. »

Yuuma eut l’impression qu’en général les choses se déroulaient à l’inverse, les personnes normales utilisaient des appellations moins formelles dans un cadre plus privé et intime.

Il la regarda quelques secondes avec un regard vide, cette fille était aussi belle qu’imbue d’elle-même.

– C’est une tare propre à toutes les filles mignonnes ? Se demanda-t-il intérieurement.

***

« Il y a des millions d’années, avant même la naissance des hommes, l’arbre-monde Yggdrassil a connu un grave problème, expliqua Claelyss d’une voix calme et profonde. Les causes ? Je pense que plus personne ne les connais, je me demande même d’ailleurs si cette histoire d’incident est réelle, il se peut tout simplement que depuis l’origine les choses étaient ainsi conçues. »

Sur ces mots, elle but quelques gorgées de son thé encore fumant.

Yuuma l’écoutait tout en s’essayant à ces étranges boules roses collantes et enrobées d’une feuille qu’il savait être des sakura daifuku. Il était capable d’énoncer les ingrédients de cette sucrerie, mais il n’avait plus aucun souvenir quant au goût qu’ils pouvaient avoir. Il savait que c’était sucré et collant.

« Par contre, ce que tous les elfes savent, car ils le subissent depuis trop longtemps, c’est que l’énergie qui irrigue le plan d’Alfheim a été perturbée et s’est redirigée vers une autre branche de l’Arbre-Monde, en l’occurrence vers Svartalfheim, le plan des Dökkálfar… ou plus communément nommés les elfes noirs. Au fait ! Dit-elle en se pointant du doigt. Je suis une Ljósálfar, mais puisque je sais que vous autres japonais n’arrivez pas à prononcer ce mot, je te permets de le remplacer par elfe blanc ou elfe clair. Tu m’écoutes au moins ? »

Elle observa de manière incrédule Yuuma en train de redécouvrir le goût d’un sakura daifuku. Il venait d’avaler une première bouchée.

« Ouais, j’ai entendu… c’est plutôt bon, merci de m’en avoir proposé.

– C’est normal pour une maître de s’occuper un peu de son esclave, dit-elle en levant dédaigneusement la tête.

– D’après ce que je me souviens, les maîtres ne donnent que les restes aux esclaves, mais je vais pas me plaindre de ta… générosité, dit-il en avalant une seconde bouchée la boule rose.

– Ça dépend du prestige du maître. Plus un maître est prestigieux, plus ses restes le sont également.

– Pour une personne d’un tel prestige, ton appartement est plutôt modeste… Yuuma regarda autour de lui la pièce, puis il fixa de manière cinglante la jeune elfe.

– Ce ne sont pas tes affaires ! Il se peut que je sois en mission secrète et que j’ai besoin de me faire passer pour une roturière… Ou encore que j’avais envie de vivre quelques temps à la manière du bas peuple. Quoi qu’il en soit, sois reconnaissant envers la main qui te nourrit. »

Même si ses paroles justificatives étaient hautaines et prononcées d’une voix sûre et ferme, son visage rouge qu’elle détournait révéla à Yuuma qu’il venait de toucher un point sensible.

« OK, pour le moment, j’arrive à te suivre… Jyuusalfar1 ? C’est ça ?

– Pfff, ton accent est ridicule, appelle-nous ‘elfes blancs’, ce sera plus simple.

– Entendu, chef ! »

Yuuma la salua maladroitement à la manière militaire. Même s’il était ironique et ne l’avait salué de la sorte que pour la taquiner un peu, elle ne parut pas le comprendre de la sorte, elle sourit et sembla satisfaite.

« Donc, disais-je… Suite à cet incident, l’énergie vitale d’Yggdrasil a fini non pas par se partager entre les deux plans, mais au contraire par passer de l’un à l’autre de manière aléatoire. Par un procédé trop vieux pour que l’on dispose encore d’informations à son sujet, quelqu’un a instauré la Compétition. Grâce à ce procédé, tous les siècles un affrontement entre les deux peuples déterminerait qui verrait son monde baigné par les bienfaits de l’énergie de l’Arbre-Monde et qui subirait la misère pendant cent ans.

– Un monde sans énergie ne meurt donc pas ? »

Demanda le jeune homme. Il s’étonna une fois de plus de croire le récit fantasque et incroyable de cette personne, peut-être que le fait qu’il n’ait plus de souvenirs rendait sa crédulité plus aisée.

« Non, un monde qui ne reçoit plus l’énergie d’Yggdrasil est comme une branche pourrissante, elle se flétrit mais ne se détache pas de l’arbre, elle revit lorsque la sève revient à elle. Le perdant connaît la famine, la sécheresse et la maladie pendant un siècle, c’est les habitants qui meurent, le monde revient toujours à la vie.

– La Nature reprend toujours ses droits, c’est ça ?

– En un sens, on peut le résumer de la sorte. Au début, la Compétition était plus martiale, chaque cent ans avait lieu une guerre entre les deux peuples à l’issu de laquelle leur avenir était décidé. Mais nous avons abandonné ce genre de méthode depuis des millénaires.

– Pourquoi ? S’étonna Yuuma. Les conflits militaires sont la plus vieille tradition de notre monde… si une telle chose arrivait sur Terre, probablement qu’il y aurait des guerres permanentes, les perdants essayeraient d’envahir l’espace plus riche et extermineraient leurs adversaires.

– Ta vision de ta propre race est incroyablement sombre… »

Elle posa sur Yuuma un regard compatissant alors qu’elle avala une gorgée de thé pour réhydrater sa gorge.

« C’est bien là la différence entre ton espèce barbare et violente à l’espérance de vie aussi courte qu’un feu de paille et la nôtre. Même les elfes noirs, qui sont connus pour être aussi froids et sombres que les cavernes dans lesquelles ils habitent, ont un respect de la vie plus grand que le vôtre. Je n’existais pas à l’époque, mais, suite aux dépeuplements engendrés par les guerres de Compétition, les deux peuples se sont mis d’accord pour régler cela de manière plus civilisée.

– Je pense effectivement que c’est une meilleure chose, ça me rendrait presque jaloux…

– N’est-ce pas, hein ? Je pourrais te vanter les mérites et la grandeur de notre civilisation pendant des heures, mais je vais plutôt continuer le récit.

– Je t’en prie…, Yuuma la remercia intérieurement de ne pas le faire.

– La nature de la Compétition est déterminée au sort chaque siècle parmi des propositions faites par les médiateurs de deux peuples… et sans surprise, si je suis là en ce jour, c’est parce que la Compétition aura lieu après demain.

– Et vous allez faire ça sur Terre ? Au Japon ?

– Tout à fait ! Pour mener la Compétition sans risque de triche, il nous a paru rapidement nécessaire d’avoir un terrain neutre. A l’époque où la Compétition a été révisée, parmi les neuf royaumes, le Midgard était le plus propice à notre affrontement… il faut dire qu’à l’époque les humains marchaient à quatre pattes et n’avaient même pas de langage parlé, on ne gênait personne. L’actuelle compétition aura lieu à Akihabara et sera une compétition basée sur le jeu vidéo, c’est pour ça que j’ai besoin de toi ! »

Les éléments commencèrent à se mettre en place dans la tête de Yuuma, il n’avait pas besoin de souvenirs pour comprendre de manière logique ces informations.

« Moi ? J’en conclus donc que j’étais un bon joueur, c’est ça ? Par contre, pourquoi utiliser ta magie pour faire de moi ton familier et pourquoi avoir effacé mes souvenirs ? Est-ce que par hasard tu avais déjà négocié et j’avais refusé ? »

Ses yeux s’écarquillèrent alors qu’une goutte de sueur perla de son front. Elle leva le regard et se gratta la joue tout en répondant :

« En fait… c’est plus ou moins ça… Tu ne voulais pas accepter, donc je t’ai lié par magie à moi et j’ai effacé ta mémoire épisodique. J’ai quand même laissé intacte ta mémoire sémantique, sinon tu ne me servirais plus à rien. Tu n’y as pas complètement perdu au change, tu es devenu plus puissant et plus résistant…

– Je ne vois pas l’intérêt de me rendre plus puissant physiquement si la Compétition est basée sur le jeu vidéo. »

Claelyss parut encore plus gênée, de nouvelles gouttes apparurent sur son visage alors qu’elle croisa nerveusement ses doigts sur la table.

Quelque chose clochait dans son histoire, c’était évident, mais que pouvait faire Yuuma contre cette manipulation évidente ?

Le jeune homme connaissait la différence entre les trois types de mémoires, la mémoire épisodique qui lui avait été retirée était celle qui stockait ses expériences personnelles, ses faits et gestes, la vie qu’il avait vécu en somme.

La mémoire sémantique était celle qui lui donnait accès à ses connaissances générales et à ses langues.

Effectivement, dans le cadre de la Compétition, Claelyss n’avait besoin que de ses compétences, pas de ses expériences.

« Il arrive parfois que les elfes noirs trichent avant la compétition… Pour protéger mon champion, j’ai décidé d’en faire mon familier immortel.

– Immortel ?

– Oui, tant que la gemme de cette barrette n’est pas détruite, ton corps régénérera automatiquement toutes les blessures. »

Sur le côté droit de son visage, les longs cheveux argentés de Claelyss étaient retenus par une barrette ouvragée en argent (ou qui semblait être de l’argent) avec une gemme rouge incrustée, elle permettait de faire passer ses mèches de cheveux derrière son oreille à laquelle été suspendue une boucle d’oreille en forme de chat.

On ne voyait pas le lobe de l’oreille gauche de Claelyss, -puisqu’il était couvert par ses cheveux,- mais Yuuma présuma qu’une boucle d’oreille similaire devait s’y trouver.

« Je suppose que si tu m’en parles aussi ouvertement, c’est pour la simple raison que même si je venais à te la dérober je ne parviendrais pas à me défaire de ta malédiction, c’est ça ? »

Poser une telle question aussi directement pouvait paraître stupide, mais Yuuma voulait avant tout voir sa réaction ; en effet, il avait compris que malgré ses grands airs, Claelyss était assez maladroite pour le mensonge.

Selon sa réaction, il saurait si cette idée était viable ou non.

« Ohhh ?! Je vois que tu es finalement plus intelligent que ce que je pensais. Je vais te monter au niveau d’un singe, c’est une belle progression, félicitation ! Mais non, cette barrette ne te servira à rien, tu ne sais pas faire de magie de toute manière. »

Sur ces mots, elle porta la main à sa barrette et la caressa délicatement. Yuuma crut apercevoir un certain changement dans son regard l’espace de quelques instants, il lui sembla triste.

– La barrette serait-elle liée à une triste histoire ? Se demanda-t-il.

« Voilà ! Ce qui m’amène à la fin de mon explication… si tu veux récupérer tes souvenirs et ta liberté, il te faudra non pas m’aider, mais vaincre les elfes noirs dans cette compétitions de Gun Strike Ultimate Force III. Nous serons trois candidats de chaque côté. La compétition se fera sur trois jours, chaque jour il y aura vingt manches, à l’issue de chaque journée un point sera attribué à l’équipe gagnante. Celui qui aura deux points ou plus, remportera la Compétition et bénira son monde des bienfaits d’Yggdrasil. »

Suite à cette explication, un silence de quelques minutes s’instaura dans la pièce. Yuuma analysa les informations qu’il venait de recueillir.

Claelyss était certainement une personne désagréable, égoïste, hautaine et qui avait une mauvaise estime du genre humain, mais elle était vraiment nulle en manipulation. Que quelqu’un comme elle recourt à de telles méthodes et le force à travailler pour elle, c’était quelque chose contre sa volonté, très certainement.

Y avait-il une éminence grise qui l’avait obligé à agir de la sorte ?

Yuuma repoussa prestement cette hypothèse au profit d’une plus simple et plus logique : la pression sociale. Cette compétition pouvait paraître ridicule dans sa forme, – en effet, jouer le destin d’un peuple sur un jeu de tir coopératif en arcade (Yuuma se souvint instinctivement de GSUF3 comme il était également nommé), c’était plutôt déplacé,- mais les conséquences étaient bien là : souffrances, misères et nombre de morts dans un monde appauvri.

En tant que représentant, la pression devait être incroyable, au fond il avait même plutôt pitié d’elle.

« Bon, de toute manière, je n’ai pas trop le choix, n’est-ce pas ?

– Non, il faut que tu m’aides… je suis trop nulle sur ces jeux d’arcade…

– Tu es une joueuse ?

– Un peu, mais pas sur les jeux de tir où on utilise des répliques de pistolets, je suis plus portée sur les jeux d’action-aventure…

– Je vois… Bon, bah, inutile de débattre et de t’en vouloir, je vais t’aider, puis je récupérerai ma liberté et mes souvenirs. Par contre, j’espère que tu tiendras promesse.

– N’en doute pas une seconde, tu as ma parole d’honneur, tu as la promesse de Kethirvaranna Claelyss ! »

Sur ces mots, elle tendit vers lui son petit doigt.

« C’est bien comme ça que vous scellez les promesses au Japon, non ?

– Ouais, y’a des gens qui font ça… Je suis bien obligé de te croire sur parole, mais bon pourquoi un yubikiri ? Enfin bon, pourquoi pas… »

Il serra le petit doigt de l’elfe ; sa peau était douce et agréable au toucher. A peine sentit-il ce contact que *boum* son cœur frappa un violent coup tel un tambour.

Pour la première fois, Yuuma vit apparaître sur le visage de Claelyss un sourire franc et radieux.

– Elle est tellement belle, dommage qu’elle ait un tel caractère… pensa-t-il alors que leurs doigts se détachèrent.

« Bon, cela étant dit, il est l’heure d’aller se coucher… »

Sur ces mots, Claelyss se leva. Le jeune homme fit de même.

L’instant qui suivit, la porte de l’appartement se referma derrière Yuuma alors qu’il entendit Claelyss dire :

« Tu n’espérais quand même pas dormir dans la même chambre que moi, sale pervers !!! Les gentils toutous dorment dehors ! »

*Claaac*

Yuuma enfila ses chaussures, regarda le ciel nocturne, frissonna à cause du froid, puis il grommela :

« Maudite elfe… »

***

Alors que Yuuma se frottait les bras à l’aide de ses mains dans l’espoir de créer un peu de chaleur, ses yeux se portèrent sur un petit éclat de lumière en provenance de la rue.

La porte d’entrée de l’appartement se trouvait sur la façade extérieure du bâtiment au premier étage, le couloir d’accès était donc à espace ouvert.

S’appuyant contre la rambarde, Yuuma scruta plus précisément cet éclat de lumière, à vrai dire il s’agissait plus d’un reflet de lumière… des jumelles…

Quelqu’un qu’il ne distinguait pas bien se tenait au coin d’une rue voisine dans l’ombre et observait dans sa direction.

– Un stalker ? Il en a après Claelyss ? Pensa-t-il. Et si j’allais lui tirer les oreilles à ce pervers ?

Bien qu’il ne sentait aucune obligation envers l’elfe cruelle qui l’avait lié par magie et jeté dehors comme un malotru, il détestait les pervers qui espionnent les filles.

En général, ces personnes sont de simples voyeurs, il ne sont pas vraiment courageux ou méchants, mais s’il partait sans rien faire et qu’il arrivait quelque chose à cette belle fille vêtue en maid, il s’en voudrait éternellement.

D’autre part… il n’avait aucun souvenir de son passé ; où se situait donc sa maison ?

A l’heure actuelle, il était dépendant de Claelyss, il ne pouvait plus évoluer dans cette société tout seul. Peut-être qu’en rapportant son futur succès à la magicienne, il aurait le droit de dormir à l’intérieur de l’appartement…

Aussi, se giflant les joues, il décida d’aller sermonner ce pervers voyeur.

Il descendit rapidement les escaliers et se dirigea vers la ruelle.

Lorsqu’il arriva là où devait se trouver le voyeur, il n’était plus là, mais il l’aperçut en train de fuir.

« Reviens là, sale pervers !! »

Il se mit à lui courir après à travers les ruelles sombres qui passaient derrière les immeubles, lorsqu’il arriva dans une ruelle plus grande et mieux éclairée, il put observer le voyeur.

Il portait un long manteau noir, un bonnet et tenait en main une mallette, ainsi qu’un objet long, une espèce de tige avec quelque chose au bout, il était en train de la plier tout en courant.

« Hééé ! Qu’est-ce que tu fous ?! Pourquoi tu l’espionnes ? »

Sans donner aucune réponse, le type rangea le tube replié à l’intérieur de son manteau et accéléra sa course.

Mais, à ce moment-là, *clic* sa mallette s’ouvrit et laissa tomber diverses boîtes plastiques, des DVD ; il stoppa net sa course et se retourna.

Pour ne pas le heurter, Yuuma s’arrêta également.

Pendant quelques secondes, ils se firent face sans rien dire, ils se trouvaient à une intersection de rue, en pleine nuit, il n’y avait personne.

Le bonnet qu’il portait sur la tête donnait à cet homme un air franchement louche, plus qu’un voyeur il avait l’air d’un malfrat. Son visage était assez quelconque, si ce n’était son regard franchement contrarié et cruel ; Yuuma sentit rapidement l’aura de menace émaner de lui.

« Héé ? T’es qui ? Qu’est-ce que tu lui veux ? »

Le voyeur se redressa et changea d’attitude, il posa sa mallette ouverte au sol et leva les épaules.

« C’est bon, tu m’as découvert. Je me rends. »

Sur ces mots, enfin calmé, il retira son bonnet et dévoila ses cheveux ébouriffés.

« C’est que ta copine est sacrément bien foutue… T’as de la chance de pouvoir te la faire quand tu veux… »

Tout en débitant de telles vulgarités, il s’avança vers Yuuma. Effectivement, le malentendu pouvait exister, il venait de sortir en pleine nuit de l’appartement de Claelyss, n’importe qui aurait cru une telle relation.

« Mais bon, j’ai compris, je vais arrêter de la mater. Je l’avais repérée avant toi, mais bon, elle te préfère, je vais pas continuer à m’accrocher à cette traînée toute ma vie. Allez, fous-moi en une bonne et on est quitte… Qu’est-ce que t’en dis ? »

Il n’était plus qu’un mètre de Yuuma, il écartait les mains et tendait sa joue en attendant la punition du petit copain jaloux.

C’est alors que les yeux de Yuuma se portèrent sur un élément, la mallette qui se trouvait posée derrière lui : à l’intérieur de cette dernière, outre un espace vide duquel avaient dû tomber les DVD, il y avait également un drôle d’appareil qui rappela immédiatement à Yuuma les dispositifs d’espionnage de certains films étrangers.

– Ce n’est pas qu’un voyeur…

Au moment où il eut cette pensée, le voyeur eut un déplacement brusque, il s’approcha du jeune homme.

Ce dernier sans comprendre ce qui se passait vraiment, alerté par sa dernière découverte, l’esquiva en se jetant sur le côté ; une faible douleur se fit néanmoins sentir sur son flanc.

Alors que ses yeux se reportèrent sur le voyeur, ce dernier tenait entre ses mains un long couteau, ou plutôt une dague à la lame d’obsidienne couverte d’écritures aux couleurs sanguinolentes.

***

Alors que la porte se referma derrière Yuuma, Claelyss reprit son souffle.

Les deux mains appuyées contre la porte, elle baissa la tête.

– Qu’est-ce que je fais encore ? Le pauvre, il n’a nul part où aller.

Son visage s’obscurcit, ses yeux se remplirent de tristesse et s’humidifièrent comme si elle allait pleurer.

Finalement, elle le couvrit de ses mains comme pour se cacher et elle s’assit lentement dos contre la porte.

– Qu’est-ce que je dois faire ? L’inviter à l’intérieur après tout ce que je lui ai dit ?

Elle retira ses mains de son visage, tira vers elle ses genoux et les enlaça de ses bras.

Ses traits étaient vraiment ceux d’une personne en proie au doute et à la tristesse.

– Et s’il interprète mal ? Et s’il essaye de me faire des choses ??

Elle s’imagina l’espace de quelques secondes que Yuuma puisse s’introduire dans son lit, lui saisir ses poignets et…

Elle se gifla les joues pour arrêter ses divagations.

– Même s’il n’a pas ses souvenirs, il ne ferait pas une chose pareille… probablement pas…

Elle soupira d’exaspération.

– Je ne suis vraiment pas douée pour ça… Pas étonnant que j’ai jamais eu d’amis…

Des pensées encore plus sombres et plus tristes se jetèrent sur elle tel une meute de bêtes sauvages.

« Bon, ce n’est pas le moment de déprimer, réagissons ! »

Elle se leva d’un coup et levant le poing pour se donner courage et force.

*Cling*

A ce moment-là, un tintement métallique à ses pieds… il s’agissait de sa boucle d’oreille en forme de chat.

Ses yeux s’arrêtèrent quelques instants sur celle-ci, ils s’emplirent de larmes et finalement ils débordèrent :

« Je suis désolée… je suis désolée… je suis… »

Alors qu’elle sanglota, elle tendit la main et ramassa la boucle d’oreille.

Ce n’était pas un bijou d’une grande valeur, d’ailleurs son fermoir était mal conçu et s’ouvrait fréquemment, ce n’était pas la première fois que ces boucles d’oreilles tombaient, mais pour diverses raisons, elle y tenait.

– Bon, je vais lui dire la vérité ! Tant pis s’il me déteste ! Je lui dois bien ça !

Essuyant de sa manche ses larmes, elle ouvrit subitement la porte, mais plus personne… Yuuma n’était plus là.

Elle sortit sur le palier, mais aucune trace du jeune homme.

Ou pouvait-il être allé ? Il s’était passé quelque chose ?

Alors qu’elle se posa ces questions, une vive douleur dans sa poitrine, elle savait ce que cela signifiait : son familier subissait une attaque.

Ses traits se durcirent immédiatement, le temps n’était plus à la déprime.

Elle ferma ses yeux et prononça quelques paroles dans le langage des elfes, il s’agissait d’une incantation assez simple permettant de localiser une personne qui lui était liée.

Instinctivement, elle savait à présent où il se trouvait, il n’était pas très loin.

Sans prendre la peine de descendre les marches, Claelyss sauta par-dessus la rambarde du palier et atterrit dans la rue.

Elle se mit à courir en direction de son familier…

***

Yuuma toucha son flanc, ce n’était pas une profonde entaille, il n’avait qu’une éraflure.

Le voyeur lui refit face, son aura de menace était revenue, il n’avait plus « l’innocente » expression d’un voyeur qui s’était fait prendre, ses traits étaient ceux d’un tueur.

Le cœur du jeune homme se mit à battre rapidement, il savait que la situation était mauvaise, elle était clairement à son désavantage.

Même s’il n’avait pas remis les paroles de Claelyss en doute lorsqu’elle lui avait expliqué qu’il ne pouvait plus mourir, confronté au danger, il avait de sérieux doutes.

C’est à cet instant que le voyeur lui bondit dessus : il porta une première attaque horizontale assez large que Yuuma esquiva en bondissant en arrière, puis il enchaîna sur une série de cinq attaques rapides, verticales et diagonales.

Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas trop, le corps du jeune homme réagissait à une vitesse incroyable. Ses propres connaissances de son corps lui faisaient dire qu’il n’aurait pas dû réagir aussi vite.

Le voyeur, manifestement agacé, accéléra la cadence de ses coups, il enchaînait des attaques horizontales et verticales, ainsi que quelques attaques d’estoc. Mais aucune n’arrivait à atteindre Yuuma.

– Ce n’est pas mon adversaire qui est mauvais, c’est simplement mon corps qui réagit au-delà de la vitesse d’un être normal.

Pensa-t-il alors que son adversaire fatigué et exaspéré marqua une pause dans son assaut.

Devait-il vraiment croire les paroles de Claelyss, avait-il réellement été investi de nouvelles capacités ?

A ce moment, toutefois, il réalisa que sa situation n’était pas avantageuse, il se trouvait littéralement dos au mur.

A force d’esquiver et de reculer face à la lame qui tentait de lui ôter la vie, il avait fini par arriver dos au mur d’une maison ; les prochaines esquives seraient bien plus difficiles dans l’incapacité de reculer.

Le voyeur reprit l’attaque, il se jeta en estoc sur Yuuma.

Voyant l’attaque arriver, le jeune homme agit d’instinct, il pencha son corps de côté, esquiva la lame, saisit le bras du voyeur à l’aide d’un des siens et contre-attaqua d’un coup de poing dans la figure.

Le coup lui parut violent, la tête du voyeur fut projetée en arrière alors que du sang sortit de sa bouche ; il lâcha immédiatement le couteau.

De même, le jeune homme lâcha le bras du voyeur et se mit en garde.

Le voyeur était sonné, il se tint la tête et recula maladroitement de quelques pas.

Ses traits étaient encore plus déformés, en plus de la colère venait de se rajouter une expression de douleur.

« Je vais te tuer ! »

Sur ces mots de colère, le voyeur glissa la main dans son manteau, dégaina un pistolet automatique avec un silencieux et ouvrit le feu.

Pendant quelques instants, des flash de lumière éclairèrent le croisement, alors que plusieurs sifflements couverts se firent entendre.

Yuuma eut mal, terriblement mal, le tueur avait vidé son chargeur sur lui ; toutes les balles n’avaient pas percé ses chairs, probablement que sonné par le coup de poing de Yuuma il n’arrivait plus à viser correctement, mais les quelques balles qui étaient entrée dans son torse suffirent à le faire tomber au sol.

Il était encore conscient, mais il avait terriblement mal et ne pouvait plus bouger.

Ses yeux ouverts virent s’approcher le tueur, son torse sentit la douleur d’un coup de pied, alors que d’une voix rageuse le voyeur dit :

« Saleté de monstre, tu es encore en vie… C’est donc vrai qu’il faut ce genre de vieilleries pour vous envoyer dans l’au-delà… »

Yuuma vit l’homme ramasser la dague au sol, lui attraper la tête en le tenant par les cheveux et s’apprêter à lui trancher la gorge, lorsque…

Lorsqu’une masse d’ombre s’extirpa du sol et avala littéralement l’homme, son corps disparut en un instant, seules la main qui agrippait les cheveux de Yuuma et la main qui posait le couteau sous sa gorge restaient en témoignage de son existence.

Yuuma tomba au sol, il vit des bottes à quelques mètres de lui… ses yeux se fermèrent et se rouvrirent quelques instants plus tard.

Il n’avait plus mal, il se sentait en pleine forme, mais il se souvenait de ce violent affrontement.

Immédiatement, il se mit à chercher autour de lui et la première chose qu’il vit entrer dans son champ de vue, ce fut une jeune fille qui semblait être une collégienne, une fille plutôt petite.

Elle était accroupie devant lui et tenait entre ses mains, une main humaine sectionnée qu’il reconnut rapidement être celle du tueur qui lui avait précédemment saisi les cheveux.

Sa tenue était noire, elle portait une jupe et des collants noirs, que le jeune homme voyait très bien depuis sa position allongée, une chemise noire avec par-dessus un long trench-coat en cuir.

Ses chaussures étaient également caractéristiques, il s’agissait de grosses bottes en cuir avec des semelles compensées d’une quinzaine de centimètres, elles montaient jusqu’à ses genoux et paraissaient disproportionnées sur ses petites jambes.

Alors que Yuuma se mit en position assise, il observa le visage qui l’observait à son tour : une peau blanche comme de la craie, des cheveux noirs attachés en deux longues tresses qui retombaient sur sa poitrine, une frange à la longueur irrégulière, un grain de beauté sous son œil droit, des yeux couleur rouille et surtout deux longues oreilles d’elfes.

– Encore une vraie elfe ? Se demanda intérieurement le jeune homme.

« Euh… Bonsoir… Tu es ? »

Tout en se relevant, Yuuma posa cette question.

Son regard se porta rapidement sur son propre corps, ses vêtements présentaient encore des trous de balles et étaient ensanglantés, mais il n’avait plus aucune blessure.

La jeune fille se redressa à son tour, une fois debout sa taille était légèrement inférieure à celle de Claelyss, mais Yuuma estimait facilement sa véritable taille bien inférieure.

Le regard morne et placide de la jeune fille croisa celui du jeune homme alors que d’une voix calme et monocorde elle se présenta :

« Ilmeryl. Inutile de te dire que je suis une Dökkálfar. »

Une Dökkálfar ? Le jeune se souvint que Claelyss avait ainsi présenté les elfes noirs. Il s’agissait donc d’une rivale ?

« Merci de m’avoir sauvé… Qu’est-ce qui lui est arrivé, j’ai rien compris…

– Les crocs des ténèbres. J’ai invoqué les ténèbres dévorantes. C’est tout ce qu’il reste de lui. »

De sa voix monocorde et de son regard placide, elle tendit la main découpée du tueur. Contre toute attente, elle ne saignait pas, elle avait été découpée comme si on avait effacé de l’existence le corps à laquelle elle était reliée.

Yuuma ne put réprimer une moue de dégoût.

« Je te laisse la dague magique, je prends le reste. »

Sur ces mots, elle ramassa l’autre main au sol, celle qui tenait la dague et, lançant les deux mains en l’air, elle les annihila en tirant une sphère de ténèbres dessus.

Puis, sans attendre la réponse du jeune homme, elle se retourna, disparut et réapparut à côté de la mallette.

« Attends, j’aimerais parler avec toi !

– Une prochaine fois, ta princesse arrive. »

Sur ces mots, elle inclina sa tête en guise de salutation, et s’engouffra dans les ombres en emportant avec elle la mallette et les DVD éparpillés au sol.

Le regard du jeune homme était encore perdu, il venait d’assister et de vivre une scène vraiment incroyable, une partie de son cerveau lui disait que c’était complètement hors normes.

A cet instant, il entendit des pas venir vers lui, quelqu’un courait à vive allure, il s’agissait de Claelyss.

« Yuuma ? Qu’est-ce qui t’arrive ? »

Elle portait encore son uniforme de maid, elle ne s’était pas encore changée. Malgré la course, son visage ne dévoilait aucune trace de fatigue.

« Tu ne me croiras pas… je viens de me faire tirer dessus et j’ai été sauvé par une elfe noire du nom d’Ilmeryl… quelque chose comme ça. »

La connaissant, c’était évident qu’elle allait se fâcher et lui adresser quelque méchanceté, mais…

« Tu vas bien ? J’ai l’impression que tu as déjà guéri, heureusement… »

Elle s’était inquiétée pour lui ? Il n’en croyait pas ses oreilles, il s’immobilisa et la fixa étonné comme s’il avait vu quelque chose d’encore plus inhabituel se produire.

« Quoi ?! J’ai encore besoin de toi je te signale, espèce de cloporte inutile et bon qu’à se faire tirer dessus, reprit-elle en croisant les bras et en affichant une expression colérique. Bon, reviens à l’appartement, je ne peux même pas te laisser dehors, tu es juste tout simplement incapable de survivre sans la présence de ton maître. Exceptionnellement, tu peux dormir à l’intérieur. »

Elle se retourna et prit la direction de l’appartement.

« Par contre…, dit-elle en tournant légèrement sa tête vers lui, si tu te hasardes d’essayer quoi que ce soit sur moi… »

Elle n’eut pas besoin de finir sa phrase, son regard meurtrier était suffisant. Après avoir dégluti, Yuuma se mit à suivre sa maîtresse elfique…

Lire la suite – Chapitre 2

Notes de bas de page

  • 1: Ljósálfar en vieux norrois se prononce Ju-sal-far… Mais Yuuma étant japonais, il le prononce ジューサルファル(Jyuusarufaru). Afin de simplifier la lecture, nous avons légèrement franciser la graphie du terme.