Chapitre 2 – Comiket Pandemonya

« J’ai pensé à amener à manger aujourd’hui ! » dit fièrement Shizuku en montrant à Kana un sachet de nourriture achetée dans un conbini : des onigiri et des melonpan, essentiellement. Mais ce faisant, le sachet lui glissa des mains et c’est les réflexes de Kana qui lui évitèrent de s’écraser au sol.

« T’es vraiment maladroite, c’est terrible…

Désolée ! Héhéhé ! »

Shizuku s’excusa en se grattant l’arrière de la tête avec un sourire gêné.

« Donc aujourd’hui tu es Shizuku du cercle Climaphoris, c’est ça ?

Oui ! D’ailleurs, je ne suis pas un démon mais une kitsune aujourd’hui. Grâce à ces fausses oreilles, j’arrive à cacher mes cornes. Hihihi ! »

Shizuku sourit fièrement, elle était habillée en yukata et portait une fausse queue et des oreilles exagérées de renard.

« Ça te va bien…

Merci ! Kon kon !

T’es vraiment sûre que les renards font « kon kon » ?

Ah ? Ce n’est pas le cri du renard ?

Je suis pas convaincue…

Alors je dis quoi ? Waf ?

J’en sais rien… Bon, je vais chercher sur internet. Finis d’installer le stand. »

Kana sortit son téléphone portable et commença à chercher sur internet. Ce n’était qu’un détail mais Kana était du genre méticuleuse : elle détestait ne pas savoir, et n’hésitait pas à faire de longues recherches pour un détail sans importance.

Alors que Kana constatait qu’effectivement, le cri du renard était bien « kon kon », une voix de femme se fit entendre non loin de Shizuku.

« Bonjour. Je suis Tear du cercle Oralys. Vous êtes le cercle Climaphoris, c’est ça ? »

C’était une belle jeune femme qui devait avoir un peu plus de la vingtaine. Elle avait de longs cheveux qui lui arrivaient jusqu’au bas du dos, et un grain de beauté à côté de la bouche. Elle portait une robe de style gothique.

Elle venait d’arriver et de poser ses affaires sur la même table1, son cercle était mitoyen à celui de Shizuku.

« Ah, bonjour… Enchantée. Je suis Shizuku du cercle Climaphoris, et voici mon amie Kana qui m’aidera aujourd’hui. J’espère que je ne vous dérangerai pas trop. »

La jeune femme sourit et balaya ses cheveux vers l’arrière.

« Vous permettez que je regarde votre bien jolie œuvre ?

Oh ! Oui, bien sûr ! »

Shizuku paniquée et surprise lui tendit un des exemplaires du doujin pour qu’elle le consulte. Kana la salua de la tête avec respect.

« Voyons voyons… Très jolies illustrations, vous êtes vraiment très douée… Et l’autre doujin ?

Oh, je vous en prie. » répondit Shizuku en lui tendant le second doujin.

« Magnifique ! Un tel crayonné… Les personnages sont adorables et l’histoire semble intéressante…

S’ils vous intéressent, je vous les offre.

Oh merci beaucoup, Shizuku-san. Attendez un peu, je vous donne le mien en retour. »

Tear ouvrit un carton qu’elle avait amené et offrit en retour à Shizuku son propre doujin.

Kana regarda sans discrétion au-dessus de l’épaule de cette dernière pour voir de quoi il s’agissait. Le dessin était très joli, intégralement en noir et blanc sans trames, l’œuvre disposait d’un style assez spécial, mais plutôt agréable. Il s’agissait manifestement de l’histoire de deux vampires, et cela collait très bien au dessin de Tear.

« Oh, c’est Lucia et Marius de ce RPG sur console… J’adore ces deux personnages, mais on ne les voit presque pas dans le jeu. Tu les connais, Kana ?

Non, j’ai pas joué à ce jeu, désolée.

Ce n’est pas grave, je te le prêterai un jour si tu veux. Ils sont frère et sœur et ils connaissent un destin tragique. Ils sont vraiment intéressants comme personnages.

Je me suis dit la même chose. » commenta Tear. « C’est pour ça que j’ai voulu dessiner cette histoire… »

Elles se mirent à parler toutes les deux de ce jeu que Kana ne connaissait pas, et dont elles n’avaient même pas révélé le titre en fin de compte. Kana se contenta de mettre en ordre les doujin sur la table et d’écouter distraitement la discussion. Pour une raison inconnue, elle ne supportait pas Tear. Sa manière de parler, ses gestes ; elle la trouvait détestable en tout point et ce depuis le moment de sa présentation. Ce n’était pas le cas de Shizuku, qui lui parlait agréablement, un peu comme elle le faisait avec elle.

« En fait, cette scène m’a été inspirée d’un doujin de Yuyu-sensei » affirma Tear avec un air de supériorité. « Cette dessinatrice est vraiment l’une des meilleures, elle arrive à insuffler tellement de vie et de drame dans ses personnages… Dommage qu’elle ne participe pas au Comiket cette année.

Oui, c’est vraiment très dommage… » répondit Shizuku avec une expression gênée.

Kana trouva cette réponse suspecte ; elle ne connaissait Shizuku que depuis peu, mais elle la savait maladroite en mensonges et il lui semblait qu’elle cachait quelque chose.

Au cours des discussions qui suivirent, et desquels Kana fut mise de côté, Tear expliqua en détail ses méthodes de dessin préférées, ses créateurs favoris et les personnages qu’elle adorait des différents jeux auxquels elle avait joué récemment. Puis, vint l’annonce du début du deuxième jour du Comiket.

Les allées s’emplirent de personnes, le hall devint plus bruyant et Tear s’arrêta de parler pour s’occuper de ses clients.

***

Une petite heure après le début de la journée.

« Kana… Si tu souhaites faire un tour pour acheter des doujin, ne te gêne pas. Je pense pouvoir m’en sortir seule… »

Kana regarda son amie droit dans les yeux. Elle en doutait franchement, considérant la manière dont s’était passée la veille, mais elle ne pouvait pas lui dire ce genre de choses en face. D’autant plus qu’elle ne comprenait elle-même pas vraiment le problème. De son point de vue, Shizuku était juste mignonne, adorable et charmante. Sa fragilité donnait envie de lui caresser la tête et, lorsqu’elle se mordait la lèvre à cause du stress, de la prendre dans ses bras. Si cela ne tenait qu’à elle, elle achèterait son stock entier juste pour lui faire plaisir.

Au cours de la première heure d’ouverture des stands, il y avait eu plus de clients que la veille à la même heure, selon le jugement de Kana, et elles avaient déjà vendu une bonne vingtaine d’exemplaires de chaque doujin. Bien sûr, la foule se réduirait rapidement en après-midi lorsque les cercles les plus importants auront été pris d’assaut, mais ça ne voulait pas dire que ce serait au détriment de cercles moins connus comme celui de Shizuku. En effet, après s’être rendus auprès de leurs cibles prioritaires, nombre de gens se rabattaient sur les petits cercles, et c’est là que ces derniers finissaient par avoir leur plus fort taux d’affluence.

« T’es sûre de pouvoir t’en sortir ? Les clients vont pas tarder à devenir plus nombreux, tu sais ?

Oui, j’ai un peu peur mais… »

Kana crut pouvoir deviner ses pensées à cet instant-là. Elles étaient simples, évidentes pour une otaku comme elles étaient toutes les deux.

« Mais tu veux que je t’achète quelques doujin avant qu’ils soient épuisés, c’est ça ?

Pas seulement ça… Je ne veux pas que tu rates des achats à cause de moi… Mais si tu peux… »

Kana se mit à rire. Shizuku était gentille, et pensait à autrui, mais une partie d’elle demeurait égoïste et pensait à sa propre passion. Ce conflit était adorable sur son petit visage rougit par la gêne et l’émotion.

Kana sortit un stylo de son sac ainsi qu’une feuille et demanda à Shizuku :

« Ok, c’est parti. Dis-moi les cercles et les doujin qui t’intéressent.

En fait… » répondit Shizuku particulièrement gênée, tout en tendant un ensemble de feuilles pliées en quatre à Kana.

Cette dernière les prit entre ses doigts et les déplia soigneusement. C’était des plans des différents halls avec les cercles qui l’intéressaient surlignés au marqueur. Un numéro était écrit à chaque fois et renvoyait vers des indications plus précises au dos de la feuille, parmi lesquelles le nom du cercle, le nom du doujin désiré, le nombre de volumes désirés, etc.

« Ah ouais, je vois que tu as fait du bon travail en effet… Moi j’ai juste fait ça rapidement sur un bloc-notes. »

Kana sortit sa propre liste. Elle l’avait faite la veille en rentrant chez elle, sans trop y prêter attention car elle savait qu’elle risquerait de ne pas pouvoir quitter le cercle de Shizuku pour aller les acheter.

En fait, elle comptait lui demander une pause aux alentours de quinze heures pour acheter ce qu’il resterait de disponible.

« Est-ce que ça te dérange si j’écris mes propres cercles sur les plans ? » demanda Kana.

« Non pas du tout. Tiens, j’ai des marqueurs de couleur et même des feutres.

Tu as amené des feutres pour dessiner ? Pourquoi tu ne dessines pas, alors ?

Je suis… un peu gênée de dessiner devant tout le monde en fait… » dit Shizuku en baissant la tête, les joues rouges, et faisant jouer ses index l’un contre l’autre.

« Pourtant je suis sûre que ça attirerait les clients en fait…

Ah bon ?

Essaye et tu verras bien. Bon, alors, je veux celui-là et celui-là… »

Kana commença à marquer les cercles qui l’intéressaient, puis elle traça sur le plan son itinéraire.

« Whaaaa ! Kana, tu es bien organisée…

Dit celle qui m’a donné des plans avec toutes ces informations détaillées. C’est la base ! La base ! Lorsque tu veux survivre au Comiket, le minimum est d’avoir des plans et de prévoir ses trajets. Sur ce, j’y vais. Je reviens aussi vite que possible. Je te contacte par téléphone en cas de problème. »

En fait, Kana pensait que la distraire en lui envoyant des messages régulièrement permettrait à Shizuku d’être moins stressée.

Shizuku salua Kana de la main. À peine la vit-elle s’engouffrer dans la masse de gens qu’elle se sentit seule et peu rassurée. Un frisson lui parcourut le dos, et elle fut prise d’une soudaine envie de pleurer. Elle n’était finalement peut-être pas faite pour vivre dans ce pays. Même ici, elle avait envie de se réfugier dans un coin et de pleurer tellement elle avait peur.

Mais à cet instant, des souvenirs de sa vie au Makai lui revinrent à l’esprit. Les longues journées d’ennui, les contraintes sociales, toutes les choses qu’elle détestait de ce plan revinrent à sa mémoire d’un coup, à la manière d’un raz-de-marée.

Shizuku se sentit très déprimée. Si elle n’était pas à sa place au Japon et qu’elle ne l’était pas non plus au Makai, où devait-elle vivre ? Elle eut l’impression que des ténèbres se resserraient autour d’elle et tentaient de l’amener dans des abîmes froids et terrifiants.

Mais à ce moment-là, son téléphone se mit à vibrer. Elle le prit dans sa main instinctivement et lu le message qui venait d’arriver :

« Whooo ! Y’a trop de monde dans le hall est, j’arrive même pas à entrer dans la foule pour le moment… Déprime pas trop toute seule, je reviens dans pas longtemps. Objectif : sold out ! »

Le message de Kana redonna un coup de fouet à Shizuku. Il avait chassé le nuage de déprime qui flottait au-dessus de sa tête. La démone serra ses poings et hocha la tête en se disant à basse voix :

« Allez, faisons de notre mieux ! »

Finalement, il y avait au moins une personne qui désirait sa présence au Japon, une personne qui se battait pour elle, alors elle ne pouvait pas se permettre de baisser les bras. De plus, elle savait que personne ne lui reprochait quoi que ce soi ; c’était juste son naturel angoissé. Les gens ici étaient réservés, mais ils lui avaient toujours fait un bon accueil. Elle ne pouvait que persévérer. Pour Kana, mais aussi pour elle-même, pour atteindre le bonheur qu’elle désirait.

Shizuku releva fièrement la tête et sourit à toutes les personnes qui passaient devant son stand.

Pendant ce temps, Kana essayait d’atteindre le hall Est.

Le cercle de Shizuku était dans le hall ouest numéro 3. C’était une zone plutôt calme, malgré la forte affluence engendrée par les cercles des entreprises professionnelles situées dans les hall ouest numéros 1 et 2, au rez-de-chaussée. En effet, lors des deux premiers jours du Comiket, une partie du hall ouest était dédiée aux professionnels tel que de grandes enseignes de la vente de goodies ou de manga, qui y vendaient des produits en édition limitée, attirant ainsi énormément de monde. Le personnel du Comiket avait séparé les flux de personnes se rendant à la zone professionnelle de ceux qui se rendaient aux cercles amateurs, ce qui faisait que malgré la vaste population se dirigean vers la première zone, la seconde était bien plus calme.

Kana se rendait dans la zone la plus chaude du Comiket, le vrai front du combat, là où les obus s’écrasaient chaque seconde et où les combats étaient acharnés : le hall est. Dans ce hall, il y avait une zone particulièrement dangereuse en cette journée, une zone où se trouvaient les cercles d’une célèbre licence de manga/anime militaire aux filles très mignonnes. Kana avait peu d’objectifs dans cette zone, apparemment Shizuku et elle-même avaient beau aimer le moe, elles n’étaient pas de vraies fans de cette licence. Peut-être parce qu’elles étaient toutes les deux des filles.

Avant d’entrer dans le hall est numéro 1 – il y en avait six, trois de chaque côté du bâtiment – Kana eut une idée. Elle se rendit aux toilettes et entra dans une cabine ; bien sûr, il lui avait fallu attendre pas loin d’une demi-heure pour y parvenir, mais elle savait qu’elle y gagnerait du temps au change ensuite. Une fois seule dans la cabine, elle prit une feuille dans son sac, traça un cercle magique avec des symboles complexes et invoqua un familier mineur qui ressemblait à une petite fée.

Une fois qu’elle fut apparue, Kana ajouta deux runes « partage de sens » et « invisibilité » sur son cercle d’invocation, puis elle envoya la petite fée en espionnage au-dessus de la zone qu’elle comptait explorer. Elle pouvait à présent, basculer à volonté entre son propre sens de la vue et celui de son familier, ce qui lui permettait d’avoir une vue aérienne de la zone et d’éviter les passages trop encombrés.

Elle prit les plans dans ses mains et se dirigea vers le premier cercle désiré tout en évitant les mouvements de masse.

« Il faut que je me dépêche, j’ai peur qu’elle ne s’en sorte pas toute seule… »

Malgré ce qu’elle lui avait dit, Kana était inquiète pour Shizuku, elle la savait bien trop fragile. Il suffisait qu’un client ne paraisse pas satisfait de son travail pour qu’elle s’engouffre dans une profonde déprime ; Shizuku n’avait que peu confiance en elle-même, elle pouvait tomber à la moindre attaque.

C’est avec cet impératif de vitesse que Kana commença à passer de cercles en cercles à la recherche des doujin désirés par son amie et elle-même.

Elle continua de lui envoyer des messages fréquemment, recevant des réponses du genre : « Ouais, je suis contente que tu l’as acheté, je ne pensais pas qu’il en resterait ! », puis à un certain moment Shizuku ne répondit plus.

Lui était-il arrivé quelque chose ?

Kana, ayant presque fini ses courses, se dépêcha de se rendre aux deux derniers cercles qui se trouvaient dans la partie bondée, et envoya un message à Shizuku : « Je finis avec les cercles K-23 et L-48, je ne vais pas tarder à revenir. »

Alors que son inquiétude grimpait de plus en plus, une réponse de Shizuku arriva :

« Désolée, j’étais occupée. Merci encore tout plein tout beaucoup, t’es la meilleure Kana. Tu vas drôlement vite quand même… »

« La faute à qui si je me dépêche » pensa Kana alors qu’une goutte de sueur coulait le long de son visage.

Contrairement aux autres passants, Kana ne transpirait presque pas. Dans cette zone du hall particulièrement masculine, l’odeur de sueur était très forte et avait de quoi indisposer les personnes à l’odorat sensible. De plus, on y bousculait, et, sans cesse encerclé de personnes, on n’y pouvait pas se rendre où l’on voulait.

Les cercles muraux étaient pratiquement inaccessibles : un véritable mur humain se dressait dans certaines zones précises, qui correspondaient aux cercles les plus populaires, empêchant complètement le passage. Par chance, ni Shizuku ni Kana ne visaient un de ces cercles, et n’avaient donc besoin de faire la queue pendant des heures pour espérer avoir un exemplaire du dernier doujin.

Grâce à son espion spirituel, Kana avait réussi à gagner beaucoup de temps et avait évité la zone risquée jusqu’à la fin, mais elle n’avait plus d’autre choix pour accéder aux deux derniers cercles.

Bien que Kana fut une jolie fille, personne ne chercha à lui toucher des parties du corps à accès strictement interdit. Bien sûr, il avait pu arriver qu’on lui touche l’épaule ou le bras, mais c’était accidentel et aucunement de manière effrontée.

Après une assez longue attente – les deux cercles attiraient tout de même beaucoup de clients – Kana se dirigea vers le cercle de Shizuku. Malgré ses efforts, il était midi passé, et elle voulait revenir au cercle et manger avec son amie, tout en l’aidant.

Malgré sa triche magique, Kana était fatiguée et avait vraiment mal aux pieds. Elle finit par arriver au hall ouest, et plus précisément à l’emplacement du cercle Climaphoris, quand elle aperçut Shizuku en pleine discussion avec sa voisine, Tear. Elles mangeaient d’ailleurs toutes les deux et semblaient bien s’amuser.

Assistant à ce spectacle, Kana sentit un malaise en elle. Elle s’avança d’un pas déterminé.

« Salut. Je suis de retour…

Ah, Kana ! Chu as chrouvé… aïe ! »

Essayant de parler tout en mangeant, Shizuku se mordit la langue Des larmes montèrent à ses yeux.

« Tiens, voici les tiens, j’ai tout trouvé ! Au fait, tu as encore besoin de mon aide ? Sinon je vais encore partir en exploration… Tu as l’air de t’en sortir toute seule avec Tear… »

Son ton était plus froid et agressif qu’elle ne l’aurait voulu, elle-même n’en comprenait pas vraiment la raison. Elle baissa le regard et durcit ses traits pour cacher ses remords d’avoir parlé si durement.

« Hein ? Pourquoi tu penses ça, Kana ? Bien sûr que je veux ton aide… Mais si tu veux retourner voir d’autres cercles, n’hésite pas. Je suis déjà contente de l’aide que tu m’as fournie. »

Shizuku s’inclina pour s’excuser. Tear regardait Kana avec une expression embarrassée ; elle avait l’impression d’être la source d’un problème. Aussi, elle dit avec une réserve qu’on ne lui aurait initialement pas soupçonné :

« Puisque Kana est de retour, je te laisse t’occuper de ton cercle. Si vous avez besoin de moi… »

Tear éloigna sa chaise un peu. Puisqu’elle était seule à son stand, elle avait un peu plus de place. Elle regarda devant elle, essayant de les ignorer autant que possible.

Sa réaction provoqua encore plus d’embarras chez Kana, qui regrettait encore plus d’avoir réagi de la sorte. Celle-ci utilisa alors une technique qu’elle avait apprise au travail : elle inspira lentement et vida son cerveau et son cœur de toute pensée parasite, pour se concentrer sur sa tâche présente.

« Non, ça ira, j’ai acheté l’essentiel de ce que je voulais. » répondit-elle de manière détachée. « Je vais t’aider pour la suite. J’ai amené à manger, si tu en veux aussi… »

Kana fit le tour de la table et vint se placer sur la chaise à côté de Shizuku, qui agissait comme elle l’avait toujours fait, de manière spontanée et agréable. Elle ne paraissait pas avoir compris les sentiments de Kana.

« Ohhhh ! Tu l’as préparé toi-même, ce bento ?

Oui, pourquoi ?

Whaaaaa ! J’aimerais tellement être douée en cuisine, mais je suis tellement maladroite que je risque de mettre le feu à la maison. Haha haha !

Quoi ? Tu veux dire que tu cuisines jamais ?

En fait… non… J’ai honte en tant que fille, mais j’achète tout ce que je mange…

Bon, si tu arrives à rester ici, faudra que je t’apprenne quelques plats de base.

Mais… mais… je suis vraiment maladroite… »

La conversation se poursuivit sur ce ton-là. Tout en mangeant, elles continuèrent de parler quelque temps de cuisine, Shizuku affirmant qu’elle serait incapable de faire quoi que ce soit. Elles furent parfois interrompues par des clients qui s’arrêtaient à leur cercle.

Le nombre de doujin vendus s’élevait à présent à plus de soixante, Climaphoris ayant réussi, grâce à l’aide de Tear, à en vendre une bonne partie en l’absence de Kana.

***

Un peu plus tard dans l’après-midi.

« Je dois aller aux… toilettes. Tu peux t’occuper du cercle, Kana ?

Quelle question… Bien sûr ! Mais évite de te perdre cette fois, hein ?

OK, je reviens tout de suite, c’est promis. »

Loin de comprendre la plaisanterie ironique de Kana, Shizuku répondit sérieusement, sans s’offusquer, puis se leva et partit en direction des toilettes.

Alors que Kana voyait Shizuku s’éloigner, des clients arrivèrent au stand. Du coin de l’œil, elle vit sa voisine Tear, qui avait épuisé son stock de doujin depuis quelque temps déjà, se lever à son tour et suivre Shizuku. Involontairement, les traits de Kana se durcirent un instant, mais elle reprit rapidement son calme pour accueillir les clients.

Toutefois la pensée de Tear suivant Shizuku ne la quittait pas. Alors même qu’elle parlait, une partie de son cerveau continuait de penser à cela. Était-ce un hasard ? Depuis le début, Kana avait une mauvaise impression à l’égard de Tear. C’était inexpliqué. Presque une question de phéromones, pourrait-on dire.

Quelques minutes plus tard, Kana profita qu’une accalmie revenait au stand pour effectuer une tâche particulièrement difficile pour une invocatrice d’esprits : l’invocation sur papier.

Normalement, dans la tradition magique dont était issue Kana, les cercles d’invocation étaient tracés avec une préparation spéciale faite à base d’herbes magiques et de sang, ce qui permettait de faire appel aux plus puissantes créatures. Cette méthode présentait le moins de risques d’en perdre le contrôle.

Mais parfois, lorsque les invocateurs étaient en manque de temps, ou de moyens, ils utilisaient un cercle tracé à la craie. Mais ainsi, le cercle était bien plus instable et la créature invoquée pouvait s’en libérer, voire se retourner contre l’invocateur, selon sa nature et ses motivations.

L’invocation sur papier était presque impossible pour des pratiquants de l’invocation traditionnelle comme Kana ; d’autres spécialisations magiques permettaient de donner vie à des créations de papier, ou d’utiliser des cartes en papier pour effectuer des sorts, mais ce n’était pas la branche magique qu’utilisait Kana.

En principe, ce procédé d’invocations était tellement instable qu’il échouait systématiquement, et produisait toujours des effets secondaires, en raison des composants inappropriés. Mais dans la situation présente, Kana n’avait pas le choix. C’était la seule possibilité qu’elle avait pour invoquer discrètement au milieu de cette foule.

Dans le pourtour du cercle extérieur, elle prit bien soin de tracer les mots de pouvoir « lien télépathique » et « répulsion mentale » ; elle ne pouvait pas se permettre de dévoiler au grand jour ses pouvoirs.

Aussi, nul ne put voir que ce prodige de l’invocation avait fait appel à un esprit de l’illusion, une variété d’esprits qui apparaissaient parfois dans les déserts et qui étaient responsables des plus célèbres mirages des contes anciens ; des esprits un peu taquins, mais rarement malveillants.

Alors que les incantations s’achevaient, et que les effets des multiples cercles et mots de pouvoirs s’activaient, les personnes aux alentours se retrouvèrent rapidement sous l’effet de la répulsion mentale : personne ne regardait plus en direction du cercle et de Kana.

« Esprit des mirages, de par les pactes anciens contractés auprès de Zéphyr et de Bahamut, je réclame en ce jour ton pouvoir. »

Un esprit qui ressemblait à une petite fille apparut. Ses longs cheveux, bien plus longs que son corps et dont la couleur azurée rappelait le ciel, flottaient, comme portés par un vent surnaturel. Elle portait une simple toge blanche, qui elle aussi ondulait sous l’influence d’une brise qui n’existait pas à l’intérieur du bâtiment.

« Whaaaa ! C’est quoi cet endroit plein de gens ? » demanda l’esprit d’une voix enfantine en regardant autour d’elle.

« Désolée, esprit, je n’ai pas le temps de t’expliquer. Tu recevras récompense et explications ultérieurement, mais pour l’heure, en accord avec les pactes qui lient les invocateurs et les esprits, je demande à ce que tu t’occupes, sous une apparence illusoire, des fonctions liées à la vente, et de recevoir la clientèle poliment. Si l’on te pose des questions, informe simplement que la dessinatrice reviendra très rapidement.

Pfff ! T’es pas drôle comme invocatrice… Mais bon, j’ai pas le choix, j’accepte.

Merci beaucoup. En guise de remerciement, tu peux avoir un exemplaire de chaque tome et tu recevras plus tard une récompense plus importante.

Ohhhh ! C’est joli tout plein. C’est bon, j’accepte. »

Aussitôt ces paroles prononcées, l’esprit à l’apparence de petite fille se couvrit d’une illusion qui la fit ressembler à Kana trait pour trait.

Kana effaça d’un mouvement de gomme les paroles du cercle extérieur qui généraient le brouillage mental, et partit rapidement en direction des toilettes les plus proches. Certes, le hall ouest était moins bondé que le hall est, mais il y avait tout de même suffisamment de personnes pour la ralentir. Il lui fallut quelques minutes pour finalement atteindre son objectif. Mais avant même d’entrer, ses oreilles à l’acuité supérieure à la normale perçurent la voix de Shizuku :

« Hééé, attends une seconde, il faut que je retourne à mon cercle, tu sais ? »

Près de l’entrée, dans une zone un peu dégagée et entourée par le passage des gens, Tear avait saisi la main de Shizuku et s’était approchée d’elle.

« Je n’en ai pas pour très longtemps, j’ai juste une chose à te dire.

Ah, OK, si ce n’est pas très long, pas de problèmes alors…

En fait, je… je… Depuis la première fois que j’ai lu ton shoujo manga, j’ai commencé à me sentir proche de toi et…

Je t’entends pas très bien, Tear. Désolée, mais il y a beaucoup de bruit aux environs.

Finalement, je pense que le mieux c’est encore de te montrer. » dit Tear en tirant Shizuku vers elle, dans l’intention évidente de l’embrasser. Mais à cause de la maladresse légendaire de la jeune femme et de la surprise, son pied glissa en arrière, et la fit tomber sur les fesses.

« Aïaïaïe~ »

Tout de suite, Tear se rapprocha pour l’aider à la relever.

« Désolé Tear, je suis plutôt maladroite… Tu voulais me dire quoi ? Je ne comprends pas vraiment, je suis désolée. »

Mais alors que Tear allait renouveler sa stratégie, Kana s’approcha des deux filles ; leurs visages surpris se tournèrent vers elle.

« Désolé, Shizuku, je dois partir. Une urgence est arrivée au travail, je vais devoir y aller. Tu devrais te dépêcher d’aller au cercle, je voulais te prévenir rapidement. Demande de l’aide à Tear.

Ah bon ? Tu vas vraiment me laisser… ? »

Le regard de Shizuku exprimait toute sa douceur et sa peur. Elle voulait vraiment être avec Kana et l’annonce de cette nouvelle soudaine l’attristait réellement.

« Ouais, désolée… Je te rejoins demain pour le dernier jour, OK ?

S’il s’agit du travail… je suppose qu’on ne peut rien y faire… Merci pour ton aide, Kana-chan, je serais ravie d’avoir ton aide demain également. »

Shizuku s’inclina pour la remercier avec un sourire honnête qui ne cachait pas vraiment sa déception.

Kana avait mal à la poitrine. Elle n’était pas habituée à mentir et n’avait pas l’intention de blesser Shizuku, mais à ce stade elle n’avait plus moyen de revenir en arrière sans avouer son mensonge. Aussi, elle s’inclina à son tour et salua les deux filles avant de se diriger vers la sortie du hall. En cours de marche, elle annula télépathiquement le sort d’invocation qu’elle avait placé au stand, révoquant par ce biais l’esprit du mirage.

Alors qu’elle se dirigeait vers la sortie, se mêlant à la foule, des larmes coulaient malgré elle de ses yeux. Elle avait menti à une personne qui lui était chère et qu’elle admirait, sa seule amie, une de ses dessinatrices préférées, et l’avait abandonnée sans même trop savoir pourquoi.

S’était-elle sentie trahie par la confession de Tear ? Avait-elle eu peur d’être abandonnée si Shizuku répondait aux sentiments de cette dernière ? Elle ne se comprenait pas elle-même, c’était la première fois qu’elle réagissait de manière aussi absurde.

De plus, si Tear était dangereuse et si elle avait de mauvaises intentions à son égard, la laisser seule ainsi n’était pas finalement le pire à faire ? Que lui dirait-elle le lendemain ?

Soucieuse et en proie à ces sentiments étranges, Kana arrivait lentement dans le hall principal du Big Sight, en direction de la sortie.

***

Après le départ de Kana, Tear et Shizuku retournèrent au stand ; l’esprit avait disparu le laissant vide. Shizuku reprit sa place et Tear s’installa à la sienne, à la table voisine, qui lui permettait d’aider la jeune démone si nécessaire.

Il ne restait que peu de temps avant la fin du second jour du Comiket, à peine plus d’une heure. Les ventes ne progressaient plus. Les doujin vendus n’atteignaient pas le nombre de la veille : ils étaient inférieurs à quatre-vingt, mais c’était normal.

En effet, Vermeil Roses, le cercle principal de Shizuku, existait déjà depuis presque un an. Elle l’avait créé en arrivant au Japon et certains de ses followers connaissaient ses dessins depuis la période où elle vivait au Makai. En revanche, Climaphoris et Saphir Valkyria étaient des cercles récents qu’elle avait créés uniquement dans le cadre de ce Comiket et du pari avec son père. Les personnes qui étaient venues cette journée venaient donc principalement de découvrir le cercle.

En soi, les ventes n’étaient pas mauvaises, mais Shizuku n’avait pas de mal à calculer qu’elle n’arriverait jamais à gagner le pari avec son père ; il lui faudrait revenir au Makai, l’endroit qu’elle détestait plus que tout.

Pour Shizuku, le Japon n’était pas seulement l’endroit où elle pouvait être proche de ses passions, mais aussi celui où elle se sentait à l’aise. Au Makai, elle n’avait pas envie de sortir, elle avait constamment peur de tous et de tout. Elle n’aurait jamais pu tenir un cercle face à des milliers d’inconnus comme elle l’avait fait ce jour-là.

Le seul réconfort qu’elle avait au Makai était internet, cet espace virtuel où tout était possible. Ses rencontres en ligne étaient intéressantes en général, mais elle voulait un endroit où elle pouvait avoir la paix et vivre sa passion. Au Japon, elle pouvait espérer accomplir son rêve de devenir mangaka. Au Makai on lui réservait simplement le rôle d’épouse.

Alors que ses pensées s’assombrissaient et que la fin du deuxième jour n’était plus qu’à une dizaine de minutes, elle sentit la main de Tear se poser sur son épaule.

« Tu as une mine bien sombre, tu vas bien ?

Ah, ne t’inquiète pas… Désolée de t’inquiéter. »

Tear la dévisagea quelques instants, puis retira sa main en inspirant profondément, et reprit la parole :

« Je n’ai pas eu le temps de te dire ce que je voulais te dire avant… En fait… En fait, Shizuku-san, je t’aime depuis que j’ai découvert ton œuvre. Cette nuit je n’ai pas pu dormir à l’idée d’être à côté de Shizuku-sensei, que je suis depuis des mois.

Quoi ?! Comment…

J’ai regardé les liens écrits sur la vignette du Catalogue… Climaphoris est le cercle fantasy de Shizuku, et lorsque je l’ai découvert je n’ai pu penser à rien d’autre. J’allais rencontrer la fille qui m’avait si profondément touchée par son œuvre. »

Les yeux de Tear étaient humides, ses mains croisées sur sa poitrine, et elle tremblait légèrement. son attitude était complètement différente de celle d’auparavant, elle n’était plus cette femme entreprenante et hautaine, mais une fille fragile.

Shizuku était choquée, elle ne s’attendait pas du tout à ce qu’on lui dise ça. Elle sentit ses joues bouillonner, et ne savait pas quoi répondre. Quelques instants auparavant, elle était déprimée concernant son retour au Makai et là elle recevait une déclaration amoureuse !

C’était un choc trop brutal. Shizuku avait envie de pleurer et de s’enfuir, elle ne savait pas comment gérer ce problème.

Elle se tut quelques instants et tenta de reprendre son calme.

Tear la regardait toujours. Elle semblait elle-même très gênée par la situation ; ses joues étaient rouges et elle observait à présent le sol en attendant la réponse.

Le silence qui suivit cette déclaration était lourd. C’était comme si toutes les voix et tous les sons des alentours s’était arrêtés pour laisser les deux filles dans une bulle de silence.

Finalement, après avoir inspiré quelques fois, la voix faiblarde et hésitante de Shizuku répondit :

« Dé…désolée… Je t’aime en tant qu’amie… mais… mais…

C’est bon, n’en dis pas plus, j’ai compris… Ahhhh, je m’y attendais un peu, quelle idiote je suis. Nous nous sommes rencontrées pour la première fois aujourd’hui et je dis de telles choses. Je te demande pardon…

Non, non… T’excuse pas… C’était soudain… mais pas désagréable… Ça me fait vraiment plaisir. »

Les larmes montaient peu à peu aux yeux de Shizuku. elle avait fait appel à toutes ses forces dans un élan désespéré de courage, mais son naturel n’allait pas tarder à revenir à la charge.

« Désolée, Shizuku. Je vais partir, je ne t’en veux pas… C’est juste que c’est difficile… Devenons de bonnes amies. Je te ferai découvrir mes bons côtés.

Je compte sur toi, Tear ! »

Sur ces mots, sans même attendre l’annonce de fin du deuxième jour du Comiket, Tear prit ses affaires et s’en alla en saluant Shizuku. Elle retenait ses larmes, mais sa tristesse était évidente sur son visage.

Shizuku était triste aussi, elle détestait rendre qui que ce soit malheureux, mais accepter sa proposition alors qu’elle n’éprouvait pas la même chose aurait été encore plus cruel et injuste pour elle.

Se retrouvant seule, Shizuku poussa un long soupir et versa quelques larmes.

« Le monde est trop compliqué pour moi, c’est plus simple de dessiner… » pensa-t-elle au sein de sa solitude.

***

« C’est ainsi que le deuxième jour du Comik market XXX s’achève… »

Après les applaudissements et l’annonce de fin de journée, Shizuku commença à ranger ses affaires. Comme l’avait dit Kana, elle avait fait imprimer beaucoup trop de tirages de ses doujin : il lui restait deux cartons pleins.

Transporter seule autant d’affaires n’était pas envisageable. Elle pensait à faire appel aux services de livraison à domicile du Comiket.

Elle finit de ranger ses affaires, referma les cartons qu’elle mit sur un diable et se dirigea vers un des responsables en tirant derrière elle son fardeau. Lorsqu’elle sortit du hall, une voix l’interpella :

« Je vais t’aider, Shizuku. C’est le moins que je puisse faire pour m’excuser… »

C’était la voix de Kana.

Shizuku poussa un cri manifestant sa surprise et sa joie. Elle était contente de revoir son amie qu’elle pensait partie depuis un moment.

« Kana ?! Tu… tu… »

Kana posa son doigt sur la bouche de Shizuku pour l’empêcher de parler, et, avec une expression angoissée et triste, elle reprit la parole.

« Désolée, je t’ai menti tout à l’heure. Quand j’ai vu que Tear essayait de se rapprocher de toi, je me suis sentie trahie et effrayée, et j’ai inventé ce mensonge sans trop réfléchir. Je suis sincèrement désolée, c’est moi qui t’ai trahie au final, je t’avais promis de t’aider aujourd’hui… »

Sur ces mots, Kana s’inclina pour s’excuser.

« Non c’est bon, ne t’inquiète pas… Ce n’est pas grave… C’est juste un peu surprenant…

Je sais, je n’aurais pas dû réagir comme ça, c’était nul et malpoli… Je m’en veux énormément.

Je te dis que ce n’est pas grave, tu sais ? Tu as pensé que je t’abandonnerais pour Tear et tu as eu peur. Je connais bien la peur, je t’en veux pas. Mais ne t’inquiète pas, je t’abandonnerai jamais, Kana. »

Shizuku affichait un sourire ravissant en direction de Kana tout en lui répondant. Elle ne mentait pas, elle ne lui en voulait pas.

Au contraire, elle s’en voulait à elle-même d’être toujours dépendante des autres, de toujours compter sur eux pour avancer. À cause de son caractère fragile, les gens autour d’elle se sentaient obligés de l’aider et d’être gentils avec elle.

« Vraiment ? Tu me pardonnes comme ça ?

En fait, je ne t’en ai jamais voulu, donc je ne sais pas si pardonner est le bon mot… Hahaha ! »

Shizuku tira la langue et se gratta l’arrière de la tête avec nonchalance.

Sur le visage de Kana, on pouvait lire la surprise et l’émotion. De son côté elle avait vraiment vécu cet épisode comme une séparation dramatique, ce n’était pas rien pour elle. Devait-elle considérer qu’elle était insignifiante pour Shizuku si de telles choses ne l’affectaient pas ?

Intérieurement, elle secoua la tête, ce n’était pas comme ça qu’il fallait interpréter ces mots, Shizuku était simplement une fille gentille, sans malignité, et qui aimait les autres sincèrement ; la rancune, la haine, la colère, c’était des sentiments qui lui étaient étrangers.

Kana réprima ses larmes, mais ne put s’empêcher soudainement de prendre Shizuku dans ses bras, un peu comme une grande sœur l’aurait fait avec sa petite sœur. C’était un débordement de joie, celle des retrouvailles.

« Euh… Kana… ?! »

Shizuku était surprise mais elle ne résista nullement ; c’était un signe d’affection qu’elle appréciait sincèrement. En fait, ce fut Kana la première à se sentir gênée par l’attention des gens autour d’elles, qui rentraient chez eux et les observaient en passant.

À cette heure, il ne restait presque plus que les membres du personnel et les dessinateurs des différents cercles. Un adage otaku du Comiket disait à ce propos que les cercles étaient : « les premiers à entrer et les derniers à sortir », ce qui correspondait effectivement à la vérité ; les cercles sont les premiers à entrer pour préparer les stands, et les derniers à partir puisqu’ils doivent les ranger.

Bien sûr, cela ne prenait pas en compte les membres du personnel qui, bien que bénévoles, passaient un temps considérable au service de cet événement.

Kana se sépara brusquement de Shizuku et agita ses mains devant elle.

« Ne va pas t’imaginer des trucs du genre que je suis… que… voilà quoi ! C’était juste sous le coup de l’émotion, j’étais juste contente, te méprends pas !! »

Shizuku se mit à rire en cachant sa bouche de sa main, attitude très féminine et adorable, puis elle dit :

« Tu es vraiment mignonne quand tu fais ça. Ne t’inquiète pas, voyons. »

Peu à peu la tension retomba et les deux filles prirent la direction du service de livraison à domicile.

Malgré les protestations de Kana quant à dépenser de l’argent pour ça alors qu’elle pouvait transporter aisément les cartons, Shizuku insista pour l’utiliser. L’argent n’était pas son problème actuel, elle préférait ménager leurs corps pour le troisième et dernier jour, clou de l’événement et jour le plus bondé.

La raison de cette présence si élevée au dernier jour avait sûrement pour origine le fait qu’il se déroulaient le dimanche, un jour où nombre de personnes étaient libres, mais il se trouvait également dans la forte présence d’œuvres pour adulte.

Bien sûr, Shizuku ne se trouverait pas dans la zone « pour adulte » puisqu’elle présentait un doujin tout public inspiré d’un anime d’idol populaire. Elle serait dans le secteur « doujin tirés d’anime », qui se trouverait malgré tout dans le hall est, le lieu le plus fréquenté du troisième jour.

De fait, pour Shizuku aussi ce serait un jour important. L’affluence de ce hall n’avait rien à voir avec celui du hall ouest où elle avait passé les deux jours précédents.

« Bon, d’accord, je te laisse dépenser ton argent comme tu veux, mais au moins laisse-moi t’inviter à manger, j’insiste vraiment.

Tu n’as rien à te faire pardon…

J’insiste ! » répéta Kana avec une voix ferme.

Shizuku comprit rapidement que refuser serait malpoli, et accepta de se laisser inviter une fois de plus par Kana.

***

« Kana-chan~ Tu es… très mignonne, tu sais ? »

La voix de Shizuku arriva directement dans l’oreille de Kana. Elle était assez proche pour pouvoir sentir son haleine chargée en senteur d’éthanol et voir son regard brillant. Même si ces paroles étaient motivées par l’alcool que Shizuku avait accidentellement ingéré, Kana ne put s’empêcher de rougir du compliment.

« Raconte pas n’importe quoi, idiote ! » dit-elle en posant ses mains sur les épaules de Shizuku pour la tenir à distance ; en effet, depuis le début de son état d’ivresse elle avait tendance à se montrer encore plus « amicale » que d’habitude.

En temps normal, déjà, elle était du genre à sauter facilement sous l’effet de l’émotion dans les bras de Kana, alors de quoi était-elle capable dans son état actuel ? Kana, préférant ne pas savoir, la maintint à distance.

« Mais euh… »

Après s’être rendue dans un izakaya, elles avaient passé commande et Shizuku avait cliqué sur le mauvais produit sur l’écran tactile destiné à la commande et on leur avait apporté de l’alcool de prune.

Shizuku avait dit à ce moment-là :

« Un seul verre, ça ira, t’inquiète pas. On ne va pas déranger le personnel pour une erreur que j’ai commise. Puis, je suis une adulte maintenant, je peux au moins boire un verre, hein ? »

Mais elle n’avait même pas fini la moitié du verre qu’elle était devenue ivre, ses yeux s’était mis à briller, ses joues avaient rougi et elle racontait des choses étranges. Sur ce point-là encore, Shizuku était loin de l’image archétypale d’une Makaijin, qui avaient pour réputation d’être de gros buveurs.

Shizuku leva la main et appuya son index sur la joue de Kana.

« Meuh euh… t’es froide… Pourquoi tu n’es pas plus chaleureuse envers moi~

Kyaaa ! Arrête de me toucher le visage ! Qu’est-ce que tu racontes au juste ? Reviens à ton état normal !

Mais je suis normale~ Je veux faire plein de câlins à Kana-chan qui m’a aidé ces deux derniers jours… Tu préfères que je touche autre chose que ton visage ? » demanda Shizuku avec une expression innocente qui contrastait avec la perversité de ses mots.

Kana rougit jusqu’aux oreilles et l’on eut dit que de la fumée sortait de sa tête.

« Arrête de dire des choses perverses !!! » s’écria-t-elle.

Heureusement, elles étaient dans une pièce privative, et personne ne les observait, mais nul doute que dans les pièces voisines quelques personnes devaient se poser des questions.

Shizuku sourit, puis elle se rapprocha brutalement de Kana au point qu’elle la fit tomber sur le dos –elles mangeaient assises sur le sol, comme on fait dans un izakaya traditionnel.

« Allez, sois pas comme ça… Kana-chan~

Si tu n’arrêtes pas, je vais devoir employer la force !

Oh oui ! Fais donc ça, Kana-chan~ J’adore qu… »

Elle ne finit pas sa phrase qu’elle s’endormit sur la poitrine de Kana. Le cœur de cette dernière battait à vive allure. Shizuku, ivre, s’était révélée avoir plus de force que prévu, et Kana ne savait pas si elle aurait pu lui résister si elle ne s’était pas arrêtée d’elle-même ; Shizuku était un démon après tout, malgré son apparence frêle, elle avait une force hors-norme.

En tout cas, elle était bien rassurée de la voir endormie. Après avoir payé l’addition, elle quitta les lieux en emportant Shizuku sur son dos, dans l’intention de la ramener chez elle, qui par chance n’habitait pas loin du local où elles avaient mangé.

Après être rentrées chez Shizuku ensemble pour recevoir le livreur qui devait apporter les cartons pleins de doujin invendus, elles s’étaient rendues à un izakaya qui se trouvait à deux stations de l’appartement.

Kana ne se sentait vraiment pas le courage de prendre le train avec Shizuku sur le dos, c’était trop embarrassant. À cette heure de la nuit, il n’y avait plus beaucoup de gens dans les rues, elle préféra donc la porter et marcher.

« Elle est vraiment légère… » pensa-t-elle se rendant compte que son fardeau n’était pas si pénible à porter.

Bien sûr, Kana était quand même gênée chaque fois qu’elle croisait quelqu’un, mais contrairement à si elle avait pris le train, ces personnes n’étaient que de passage, ce qui la dérangeait tout de même moins.

Sur le trajet, quelques pensées très sérieuses s’agitaient dans l’esprit de Kana, concernant Shizuku.

Son cas lui paraissait injuste. Cette fille avait un réel attachement envers le Japon et une passion véritable et sincère ; elle était de surcroît très sérieuse dans son travail, c’était injuste qu’elle doive repartir au Makai faute d’avoir assez de followers.

La pensée de la perdre fit frissonner Kana. Ces derniers jours, elle s’était sentie bien, heureuse. Même à cette heure tardive où son visage brûlait de honte à cause de cette dernière, elle était finalement contente. C’était sa première et seule amie, et la dessinatrice qu’elle admirait ; toutes les personnes qu’elle aimait n’étaient qu’une seule : Shizuku.

Que ferait-elle après son départ ? Allait-elle revenir à ses mornes journées sans but, sans saveur ? Son trouble laissa place à une inquiétude plus sombre, ses pensées devinrent douloureuses et ses yeux se vidèrent de leur éclat alors que des larmes venaient les humidifier. Elle ne le voulait pas. Elle ne voulait pas que Shizuku la quitte, quelle que soit la raison.

C’était parfaitement irrationnel de sa part, mais Kana s’était attachée à elle à tel point qu’affronter l’autorité paternelle de ce noble du Makai ne lui faisait pas peur. La seule chose qui l’effrayait était perdre Shizuku.

C’est avec de telles pensées qu’elle arriva finalement au pied de l’immeuble où se trouvait l’appartement de la jeune démone.

« Même si à ce stade son départ semble inévitable, je vais trouver une solution… Il le faut ! » pensa-t-elle en prenant la clef de l’appartement dans le sac à main de Shizuku.

« Désolée de fouiller tes affaires, Shizuku-chan… C’est une urgence. »

Elle ouvrit la porte de l’appartement et y entra, son fardeau sur le dos.

C’était la deuxième fois qu’elle voyait cet endroit, et elle l’aimait beaucoup. Il n’y avait pas de raison particulière, l’appartement était simple, mais on y sentait la touche personnelle et surtout l’inspiration de la dessinatrice. Que ce soit les murs tapissés de poster d’anime, les bibliothèques remplies de manga et de doujin, ou le lit aux housses décorées, tout transpirait la créativité de Shizuku.

À l’intérieur de ces murs, Kana se sentait bien, paisible, contente.

Elle posa Shizuku sur le lit et lui fit boire un verre d’eau.

« Tu te sens mieux ?

J’ai… un peu mal à la tête… Merci Kana…

C’est bon t’inquiète pas, je reste un peu avec toi.

Merci encore Kana et excuse-moi… »

Kana sourit et caressa le front de Shizuku qui se remit à dormir. Il n’était pas encore tard, mais le lendemain elles devraient se lever toutes les deux très tôt puisqu’elles tenaient encore un cercle.

Kana avait encore quelques heures avant le dernier train, alors elle décida de s’occuper un peu de Shizuku, le temps d’être sûre qu’elle se porterait mieux, puis elle rentrerait.

Elle la déshabilla et la mit proprement dans son lit, puis elle chercha un peu d’occupation. Ce faisant, une boîte attira son attention. Dessus, il y avait marqué : « Yuyu doujin ».

Était-ce les doujin de Yuyu que Shizuku avait achetés ?

Mais pourquoi avoir séparé ces doujin des autres ? Était-ce par pudeur, parce qu’ils avaient un contenu yuri ? Ils n’étaient pourtant pas malsains pour autant, les scènes n’avaient rien de pornographique, c’était tout au plus érotique.

Cette boîte avait pénétré l’esprit de Kana si profondément qu’elle devint rapidement obsédée, elle devait savoir ce qu’elle renfermait, juste cette fois, elle devait absolument savoir.

Lorsqu’elle ouvrit la boîte, son visage s’illumina ; ce n’était pas des doujin qui s’y trouvait – ou du moins, pas dans leur version finale – mais les manuscrits.

Yuyu était apparue sur la toile moins d’un an auparavant. C’était une dessinatrice sous pseudonyme dont on ne savait rien, si ce n’était qu’il s’agissait d’une fille. Ses œuvres étaient toutes des romances yuri particulièrement bien dessinées et aux scénarios intéressants, à défaut d’être vraiment novateurs.

Elle avait publié deux doujin seulement, qui se vendaient dans quelques magasins spécialisés d’Akiba. Il était également possible de les lire en ligne. En revanche, elle n’était jamais apparue au Comiket, pas plus que ses doujin. La dessinatrice n’avait jamais vraiment justifié son absence lors de ces conventions pourtant très populaires. Les spéculations allaient bon train, mais la théorie qui revenait le plus était qu’elle était une étrangère vivant à l’étranger et donc incapable de pouvoir participer à de tels événements.

Toutefois, ce qui se trouvait sous les yeux de Kana était la preuve qui confirmait ses soupçons : Shizuku était bel et bien Yuyu.

Ses doutes étaient nés lorsqu’elle avait comparé les personnages et les décors des œuvres des deux dessinatrices. Elle avait exposé sa théorie sur les forums et plusieurs personnes s’étaient rangées de son côté. Shizuku avait toutefois nié cette hypothèse, affirmant qu’elle aimait le style de Yuyu-sensei dont elle s’était inspirée.

Kana était totalement absorbée par ce qu’elle voyait. Elle prit en main le paquet de feuilles et constata avec émerveillement qu’il n’y avait pas seulement les manuscrits de deux doujin mais de quatre. Shizuku avait dessiné deux nouveaux doujin qu’elle n’avait pas encore publiés.

Alors qu’elle se demandait pourquoi tous les doujin n’avaient pas été publiés, un papier glissa de la pile ; c’était une lettre écrite en langage du Makai. Kana n’était pas experte de cette langue, mais elle arrivait plus ou moins à la lire.

« Chère Sarvyl’zae… »

C’était le vrai nom de Shizuku, son nom de naissance au Makai.

Kana poursuivit la lecture en diagonale, mais certains mots attirèrent son attention. La lettre venait du père de Shizuku, le comte Dor Thrael’xyrverax.

Le visage de Kana se déforma sous l’effet de la colère : ce qu’elle lisait ne lui plaisait pas, et elle comprenait mieux à présent pourquoi Shizuku n’avait pas publié les deux tomes suivants : son père qualifiait ces œuvres d’immorales et d’inappropriées à une héritière de la famille Dor Thrael’xyrverax.

Kana ne comprenait pas pourquoi Shizuku se pliait ainsi à la volonté de son père alors qu’elle pouvait se révolter et vivre sa vie à sa manière. N’ayant pas de parents, elle avait du mal à saisir ce genre de liens affectifs et familiaux. En revanche, elle avait bien compris que Shizuku aimait dessiner ces œuvres yuri. Les dessins de ces manuscrits étaient encore plus élaborés que ses autres œuvres, et malgré les mots de son père, Shizuku n’avait pu s’empêcher de continuer à en dessiner pour son propre plaisir.

Kana grinça des dents tout en feuilletant les manuscrits. Leur qualité était impressionnante, du niveau de professionnels à tous les égards : dessins, décors et colorisation.

Kana regarda Shizuku dormir, soupira et saisit son téléphone. Malgré l’heure tardive, elle passa un appel à une de ses connaissances. Elle était certaine qu’elle ne dormait pas encore et surtout, il s’agissait d’une urgence.

Après avoir passé quelques dizaines de minutes au téléphone, elle finit par prendre les manuscrits, les mettre dans une pochette et quitter l’appartement après avoir caressé le front de Shizuku.

« Je reviens rapidement. »

À son retour à l’appartement, avec l’intention de tenir son chevet le restant de la nuit, elle finit par s’endormir malgré elle en veillant sur Shizuku.

Note de bas de page :

1En général, les tables fournies par les organisateurs du Comiket accueillent deux cercles côte à côte.

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