Chapitre IV – L’Eclipse lunaire des sorcières et des fees

Incantation I

— Au fait, les filles… Cela fait un mois que le directeur n’est plus, comment se fait-il qu’il n’y a pas eu de remous et que personne n’en parle ? D’ailleurs, je crois bien l’avoir croisé ce matin-même. Vous y êtes pour quelque chose ?

Je m’informais de la sorte après les cours, dans la salle du club où tout le monde était réuni et affairé à diverses activités.

En effet, ma curiosité était légitime, le directeur s’était révélé être un inquisiteur qui nous avait attaqué. Le souvenir de ce combat n’était pas prêt de s’effacer dans ma mémoire, pas plus que les regrets de ce qui s’était passé.

Récemment, le sentiment de reproche était devenu plus léger, mais je n’oubliais pas que je…

Comme toujours, Mana avait le nez plongé dans un livre, tandis que Selena lisait un manga et qu’Eri était en train de préparer une potion, elle remuait à l’aide d’une grosse cuillère en bois une concoction sirupeuse qu’elle faisait cuire dans un chaudron, à l’ancienne.

Évidemment, l’odeur qui régnait dans la salle était désagréable, mais les filles n’en avaient cure ; les sorcières ne devaient pas être incommodées par ce genre d’odeur, c’était ma conclusion alors que je me couvrais le nez à l’aide d’une écharpe.

— Au fait, tu fous quoi, Eri ? Cette odeur est infecte !

— Ah ça ? C’est pour Mana, une nouvelle potion… J’ai bientôt fini, tu peux commencer à te chauffer, on va copuler jusqu’au petit matin…

Et comme toujours, Eri me lançait des insanités l’air de rien, comme s’il était parfaitement logique qu’une lycéenne fasse de telles propositions.

Je me tournai vers Mana, qui était l’instigatrice de cette odeur horrible, à peine supportable, elle ne leva pas ses yeux, mais prit conscience de mon regard puisqu’elle répondit :

— Après l’incident, j’ai fait appel à de la nécro-animation sur le directeur, ce qui lui a permis de revenir à la vie sous une forme plus digne que celle d’un inquisiteur. Souhaitez-vous plus de détails, peut-être, Mizuno-san ?

— Tu veux dire que c’est un…zombie ?

— En effet, c’est ce qu’il est devenu.

— Normal, mon chéri, c’est ce que font les nécromanciennes. Elles ne ressuscitent pas, personne n’a le pouvoir de le faire, par contre, elles transforment les morts en morts-vivants. C’est un peu comme dans les jeux ou les mangas.

Lorsqu’elle évoqua ce dernier mot, je vis le regard de Selena, qui n’avait pas encore pris part à la discussion s’orienter vers Eri, puis retourner à son livre. La culture otaku avait-elle dans son cœur une telle importance ? C’est ce que je me demandais en cet instant.

 Depuis les vacances, globalement, l’attitude d’Eri avait un peu changé à mon égard, elle avait tendance à parler de manière plus féminine et douce, même s’il lui arrivait encore souvent de débiter des propos très salaces comme précédemment.

— Euh… c’est un zombie qui peut parler ? Comment il peut tromper tout le monde ? D’ailleurs, pourquoi il a juste l’air vivant et il n’est pas comme dans les films en décomposition ?

— Vous manquez cruellement de connaissances magiques, Mizuno-san, me fit remarquer une nouvelle fois la voix monocorde de Mana. Les zombies ont diverses apparences selon le type de sortilèges d’animation utilisés et la puissance du nécromancien. J’ai utilisé la méthode vaudou qui permet d’en créer de très proches de créatures vivantes, seule une étude approfondie révélerait le fait qu’il soit mort.

— Ah bon ? Je ne connaissais pas cette histoire de zombie vaudou… Euh…  J’ai du mal à t’imaginer en train de faire une cérémonie vaudou quand même…

Mana ne prit pas la peine de répondre, elle leva rapidement son regard sur moi, croisa mon regard, puis retourna à sa lecture.

Apparemment, ce n’était pas une remarque très intelligente de son point de vue, pourtant j’avais quand même du mal à m’imaginer Mana le visage peint et habillée comme une sorcière vaudou de film.

— Mais du coup, il arrive à gérer toute l’école en étant un zombie ?

— Non, mon chéri. En fait, Mana-chan n’a pas tout expliqué. Parmi les zombies, les zombies-vaudous sont les plus proches des humains, mais ils sont obligés de suivre les ordres de leur nécromant. Ils gardent une bonne partie de leur personnalité, mais ils deviennent assez dépendants, c’est vrai. Du coup, Mana-chan a demandé à ses parents de l’aide, ils ont contacté la Loge et ils ont envoyé une nouvelle secrétaire ici.

— La Loge ?

— Un collectif de magicien qui se trouve un peu partout dans le monde. Ils ne sont plus très nombreux, continua d’expliquer Eri en touillant le contenu de son chaudron, et ils sont plutôt faibles, mais pour survivre à l’Inquisition ils ont eu la bonne idée de se réunir. Ils se transmettent des secrets magiques pour s’aider mutuellement à évoluer plus vite aussi.

— C’est vraiment une bonne idée, je trouve.

— Yep ! C’est pas nouveau, mais c’est cool qu’ils aient gardé cette tradition, j’avoue.

Sur ces mots, Eri goûta sa potion comme s’il s’agissait d’une simple soupe qu’elle préparait. Note pour moi, éviter de la laisser s’approcher, considérant l’odeur qui se dégage de ce chaudron, son haleine doit être fétide…

— Le plus dur dans cette histoire, c’est tromper l’Inquisition. Un jour, ils enverront sûrement quelqu’un contrôler le dirlo, mais en attendant il fait ses rapports et tout, ils suspectent rien. Au fait, c’est prêt ! Faut juste laisser le temps de refroidir un peu, une dizaine de minutes je dirais…

Eri approcha sa main du feu magique et en claquant des doigts, elle l’éteignit. J’avais été quelque peu surpris au début jusqu’à ce qu’on m’explique que ces flammes ne produisaient que de la chaleur et pas de fumée ; c’était apparemment un ancien sortilège, accessible même par les plus faibles pratiquants de magie. En combat, il n’avait pas de grande efficacité, c’était réellement un sort utilitaire permettant de faire chauffer des aliments.

Eri déversa le liquide à l’odeur infecte et à l’apparence pire encore dans quatre fioles qu’elle posa sur la table le temps de les laisser refroidir.

— Tu as mélangé un truc bizarre cette fois aussi ? Demanda Selena en plissant les yeux et la fixant.

Apparemment, elle n’avait pas encore digéré ce qui s’était passé au campement.

— Non, pas cette fois. C’était une préparation, très complexe, je n’aurais pas pris le risque de rajouter quoi que ce soit. C’est bien dommage d’ailleurs, j’aurais pu voir de nouveau notre Sainte-nitouche arriver à la première base avant tout le monde…, répondit-elle alors que sur son visage se dessina une expression provocatrice.

Selena rougit et cacha son visage derrière son manga. Elle ne rétorqua rien, évidemment.

Je ne pus m’empêcher de rougir également alors que les souvenirs de tout ce qu’elles m’avaient fait subir au campement se ravivèrent dans mon esprit.

Cela dit, je me demandais malgré tout : comment pouvait-elle savoir que c’était mon premier baiser ?

Je supposais que « première base » voulait sûrement dire ça, aussi j’étais perplexe. Elle nous avait vu nous embrasser, certes, mais rien n’indiquait que c’était mon premier… ou celui de Selena, puisque personne n’en avait parlé. A moins que derrière mon dos elles en avaient parlé entre elles, c’était une possibilité, quoi qu’étonnante considérant l’entente difficile entre Selena et Eri.

Bref, il valait mieux taire le sujet pour cette fois.

Quelques temps plus tard, Selena reprit confiance en soi et porta un regard colérique à Eri. Il était possible de lire une certaine tension entre elles, des éclairs exprimant leur agressivité s’entrechoquaient dans l’espace entre les deux, comme si un combat risquait de se déclencher d’une seconde à l’autre.

— Bah, je m’en fiche bien, j’ai aussi embrassé mon chéri-d’amour, expliqua Eri d’un air condescendant.

— Hein ? Vraiment ?

— Évidemment ! Tu crois que j’allais perdre contre toi ? Et moi, j’ai mis la langue. Héhé !

Tandis qu’Eri dénigra du regard sa rivale, le visage de Selena devenait de plus en plus colérique. Je devinais déjà la suite…

Les flammes ne tardèrent pas à apparaître sur le corps de la sorcière. Décidément, sa magie était vraiment trop émotive.

Bien sûr, j’étais parfaitement embarrassé par la situation, j’avais l’impression qu’on se battait pour moi… d’ailleurs, ce n’était pas qu’une impression, je pense.

Pourquoi cette satanée Eri avait jeté de l’huile sur le feu ?

Était-elle si amusée par semer la zizanie? Ou alors c’était juste énerver Selena qui l’amusait ?

Mais soudain, les flammes disparurent, comme si la sorcière s’était calmée.

Effectivement, elle ne tarda pas à dire :

— Tu pensais m’énerver comme ça, Eri-san ? De toute manière, ce n’est pas comme si j’en avais quelque chose à faire d’un minable lycéen incapable de faire de la magie. Je m’en fiche totalement, tu peux bien lui monter dessus ici-même, je réagirais même pas ! Mmmpf !

Eh oh ! Selena ! Lui donne pas des idées saugrenues, déjà que sa tête en est remplie !!

Puis comment tu peux dire ça alors que je suis juste à côté ?

D’ailleurs, pourquoi tu t’es enflammée si ça te touche pas du tout, hein ?

Alors que je me taisais et que je les observais les yeux plissés, Eri contre-attaqua, bien sûr :

— C’est vraiment une phrase de tsundere.

— Je n’en suis pas une, désolée de te décevoir, rétorqua Selena en croisant les bras et en détournant le regard.

— Ah bon ? C’est exactement ce que dirait une tsundere, d’ailleurs. Tu l’es à 200 %!! Héhé !

— Je n’en suis pas une, arrête de m’énerver, espèce de nymphomane ! En plus, 200 % ça ne veut rien dire dans ce genre de cas, retourne réviser tes maths !

— Veuillez cesser vos disputes, je vous prie, déclara Mana sans interrompre sa lecture.

Étrangement, sa seule voix, pourtant faible et inexpressive, suffit à les faire taire et mettre fin à leur échange houleux.

Je t’en suis reconnaissant, Mana, cela prenait vraiment une mauvaise tournure, y compris pour moi.

— Afin que nous puissions nous souvenirs de nos vies antérieurs, j’ai quémandé à Kanai-san cette potion qu’elle a brillamment fabriquée, expliqua Mana en fermant son livre. J’ai bon espoir que nous trouvions quelques indices dans ces dernières, ainsi que la raison qui vous empêche de devenir la quatrième sorcière.

Je déglutis malgré moi, cela faisait un moment que le sujet n’avait plus été mis sur le tapis. En réalité, cela ne faisait pas si longtemps, mais l’humain tend à oublier ce qui lui déplaît.

— C’est bon, elles sont assez froides, annonça Eri en les touchant pour vérifier. Le goût devrait être bon, j’ai rajouté de la fraise.

Cette explication ne parût pas convaincre Selena qui rétorqua de suite :

— Attends, juste avant tu as dit que c’était trop complexe pour que tu rajoutes quoi que ce soit… Puis, si tu as réussi à mettre de la fraise dedans, qui nous assure que tu n’as pas aussi rajouter d’autres produits tendancieux ?

— Tu chipotes vraiment trop, Selena-chan. Puisque je te dis que c’est bon, bois, bois !

En vrai, même si je me taisais, j’étais du même avis que Selena. Eri cachait forcément quelque chose, elle n’était pas le genre de personne à qui on pouvait se fier sur ce sujet. Le fait qu’elle ait déjà menti n’était pas pour me rassurer.

— Toi d’abord ! Déclara Selena.

— Puisque je t’ai dit qu’il n’y avait rien ! Enfin bon, pas de souci, j’y vais.

Eri but la potion d’un trait, puis s’assit. Soudain, elle se tourna vers moi et, avec un regard langoureux, tout en commençant à déboutonner son chemisier, laissant entrevoir dans l’échancrure son opulente poitrine, elle dit :

— Mon chéri !! Faisons-le ! Ici ! Je… je…

Elle se rapprocha dans l’intention de m’embrasser, mais soudain elle fut arrêtée et tirée en arrière par Selena.

— J’en étais sûre ! On peut vraiment pas te…

— C’était une blague ! C’est bon, c’est bon, je plaisantais…

Eri redevint d’un seul coup sérieuse, ce changement d’attitude semblait effectivement prouver qu’elle faisait semblant depuis le début.

— Tu vois, je suis nor…

Elle ne finit pas sa phrase qu’elle tomba endormie sur la chaise.

— Ne vous inquiétez guère, c’est l’effet normal de la potion, nous rassura Mana en en saisissant une sur la table. Le seul moyen de revoir ses vies antérieures, c’est par les rêves. Même si elle avait mélangé quelque chose d’étrange, aucun risque que nous agissions comme la fois précédente. Veuillez la boire, vous aussi, je vous prie.

Seule Mana pouvait évoquer l’épisode du campement sans présenter de changement dans son attitude ou son expression faciale.

Sur ces mots, elle avala à son tour la potion comme pour nous montrer l’exemple. Selena et moi nous regardions avec fort peu de motivation, malgré ses explications rassurantes.

Contrairement à Eri qui s’était véritablement écroulée, Mana prit le temps de croiser ses bras sur la table et de poser sa tête dessus avant de fermer les yeux.

Selena me tendit une potion et me dit :

— A toi l’honneur. Je… je ne peux pas être rassurée de m’endormir avec un garçon ici, tu pourrais très bien faire des choses per… perverses pendant que je dors…

Elle rougit jusqu’aux oreilles en m’expliquant honnêtement tout cela. A vrai dire, même si ce n’était clairement pas mon intention, je trouvais le raisonnement plutôt normal et censé, c’était plutôt rassurant de voir qu’au moins une me considérait à quelque part comme un homme.

— Soit pas stupide, je ne ferais pas ça. Pourquoi penses-tu que je…

— On ne peut pas savoir, t’es un garçon après tout, m’interrompit-elle pour m’expliquer avec énergie. Tu… Il se pourrait qu’en nous voyant si faibles, tu… finisses par craquer et… et…

Elle ne finit pas sa phrase, mais je comprenais précisément ce qu’elle s’imaginait.

J’étais sûr de ne jamais céder de la sorte à mes pulsions, mais afin de la rassurer :

— Je te jure, Selena, t’es une parano…

Je pris la potion et l’avalai d’un trait. Il y avait peut-être un goût de fraise, difficile de réellement en être sûr, mais cette potion était la plus immonde qu’il m’avait été donné lieu de boire. Même les pires médicaments ne lui arrivaient pas à la cheville.

Je ne comprends pas comment Mana et Eri avaient pu l’avaler sans afficher la moindre expression sur leur visage. J’étais sûr du genre de grimaces qui s’afficha sur le mien en la buvant.

Les sorcières sont vraiment des formes d’existences à part, c’est prouvé.

A peine sentis-je ce liquide onctueuse, acide, amer et immonde, en un mot, arriver dans mon estomac que je me sentis fatigué au point où j’allais m’écrouler malgré moi.

— C’est immonde ! Il est où le goût de fraise ? Expliquai-je à haute voix à Selena alors que je luttais pour ne pas m’effondrer.

Alors que j’étais à bout et que je ne pouvais plus résister, j’entendis sa voix me dire « bonne nuit », puis mes yeux se fermèrent.

***

Un certain nombre de rêves rapides s’enchaînèrent, sans nul doute je les reconnaissais comme mes vies antérieures, mais la sensation était très diffuse et difficile à expliquer à travers des mots.

Combien de fois suis-je au juste venu au monde et combien de morts ai-je subi ?

C’est vraiment impossible de décrire ce que j’ai vécu dans ce bref laps de temps, puisque toutes ces informations se sont mélangées en moi, chacune de ces vies étaient la mienne tout en étant différentes.

La chose qui m’avait parue étrange de suite, c’était le nombre de réincarnations que j’avais vécu en tant que femme. Disons qu’au début j’alternais assez souvent, puis à un moment donné je n’avais plus eu que des réincarnations féminines, et la dernière période plus moderne je ne m’étais plus réincarné qu’en homme.

A l’origine, lors de ma première vie, je me nommais Vigdis. Je ne vais me concentrer que sur les étapes importantes de mon parcours atavique, passant sur les détails qui pourraient remplir des livres entiers.

A l’époque, je vivais au nord de l’Europe, plus précisément dans l’actuel territoire Suédois, en tant qu’épouse d’un seigneur scandinave, un jarl.

Un jour, je m’éveillais à la magie et mon mari m’incita à la développer. Il n’était pas une mauvaise personne, il m’aimait sincèrement et était tolérant.

Suivant ses conseils, je me suis entraînée jour après jour et j’ai mené diverses recherches pour connaître mieux cette force mystérieuse qui avait trouvé refuge en moi.

A cette époque et en ce lieu, il n’y avait pas encore d’organisation de magiciens pour mettre en commun les informations, il m’avait fallu tout découvrir par moi-même ; c’était une époque où les magiciens étaient encore des pionniers de la magie.

Lorsqu’une guerre éclata sur nos terres, j’ai décidé d’aider mon tendre mari et j’ai utilisé en public ma magie de glace.

Contrairement à ce qui se serait passé des siècles plus tard après la christianisation, mon pouvoir de destruction fut respecté par ces guerriers qui ne craignaient pas la mort, seule la populace avait eu peur de la « femme du seigneur ».

Cette vie se poursuivit plutôt paisiblement et c’est en aidant à la gestion du royaume que je m’éteignis d’une douce mort.

Ensuite, d’autres vies peu nobles prirent la relève, puisqu’il ne s’y passa rien de remarquable, je vais les passer sous silence. Au cours de celles-ci, je ne me redécouvris pas le don de magie, j’alternais entre homme et femme et je me réincarnais dans différents pays.

Puis, au 8ème siècle environ, je me réincarnais à nouveau en tant que magicienne, dans ce qui deviendrait plus tard la France.

L’Empire Romain s’était écroulé, nous étions dans ce que les historiens nommèrent plus tard « l’âge des ténèbres ».  Pour d’autres raisons que celles citées dans les livres d’Histoire, on ne pouvait leur donner tort.

C’était une période violente et pleine de surnaturel. Les fées sombres avaient réussi à faire tomber un empire millénaire et cherchaient à s’imposer à nombre d’endroits plus ou moins reculés.

Les magiciens, afin d’arrêter leur invasion, se réunirent, et comme me l’avait expliqué Mana, ils leur déclarèrent la guerre d’un commun accord.

Mais, à cette époque, pour diverses raisons, je détestais les humains et j’avais refusé de prendre part au conflit. Trois autres qui firent de même.

A partir de cette réunion, toutes les quatre nous n’avions plus notre place parmi la société des magiciens, nous ne les fréquentions plus. En effet, des organisations de magiciens avaient vu le jour entre mes deux vies de magicienne.

D’ailleurs, pour bien se distinguer d’eux, nous adoptâmes un autre titre, nous nous faisions nommer non plus des magiciennes, mais des sorcières.

Cela dit, il ne faut pas penser que c’était une guerre ouverte entre nous, loin de là. Nous n’avions pas le même objectif, mais nous demeurions des créatures liés à la face cachée du monde, à la magie. Aussi, plus souvent qu’on ne pouvait le penser, nous nous entraidions, sauf lorsqu’il s’agissait de ces sombres fées.

Précisons aussi que, contrairement à ma première vie, mes pouvoirs se développèrent énormément. Ce qui permet une telle avancée, c’était diverses méthodes pour rallonger l’existence qui avaient été créées par les sociétés de mages et dont nous avions profité. A cette époque, ils pouvaient vivre des siècles et des siècles.

Au cours des époques précédentes, les magiciens avaient fini par comprendre le lien entre l’expérience et la magie ; une vie humaine ne suffisait pas, mais en cumulant les réincarnations ou en vivant anormalement plus longtemps il était possible de devenir très puissant.

C’était exactement ce que Mana m’avait expliqué, ni plus ni moins.

Je mourus au cours d’un accident de laboratoire et, finalement, après quelques autres réincarnations insignifiantes, je finis par revenir en Scandinavie aux alentours du 12ème siècle.

A cette époque, j’avais reçu le nom d’Afildo, mais à peine je me réveillai à mes pouvoirs que je repris mon nom de sorcière, celui qui était le mien à la base : Vigdis.

Le soir où les filles du club de magie m’ont éveillé à mes pouvoirs à l’aide d’un rituel, c’était les souvenirs de cette époque dont j’avais rêvé.

Sous cette forme, j’ai vécu du 12ème siècle au 15ème siècle environ. Grâce à ma magie de gel, je ralentis,— ou serait-il mieux avisé de dire « gelais », — mon vieillissement encore et encore. Cela faisait partie des nombreuses méthodes développées par les magiciens pour prolonger leurs existences.

J’étais réellement très puissante à cette époque, ma magie avait fait d’énormes progrès, ma vie précédente vie de magicienne avait duré presque deux siècles. J’atteignis un nouvel échelon lors de cette vie-là, néanmoins.

Afin de déjouer le secret de la magie, je menais nombre d’expériences au cours desquels j’avais besoin d’énormément de composants, c’est pourquoi je pris un visage mondain et j’entrais dans la noblesse pour y trouver un mécène ou simplement pour y escroquer de l’argent.

En 1350 environ, afin de se protéger de l’Inquisition et de leur technique de vol de magie, j’ai rencontré les autres sorcières à Prague, dans le plus grand des secrets.

Nous avons mis nos forces en commun et pendant quelques années nous avons vécu toutes les quatre dans cette ville pour développer un rituel secret qui allait nous prémunir contre la nouvelle arme de l’Inquisition.

Il s’agissait d’un rituel qu’il nous fallait renouveler tous les siècles pour qu’il demeure efficace. Mais, à cause de celui-ci, nos pouvoirs se retrouvèrent liés à notre forme originelle, celle de notre première vie. A cause de cela, nous ne devînmes plus capables que de nous réincarner en tant que femmes.

Je passe sur l’explication complexe sur les énergies magiques qui ont produit un tel effet, mais c’était le prix à payer pour disposer d’une telle protection, et nous le payâmes sans rechigner.

Au début du 15ème siècle, afin de poursuivre mes recherches, je finis par me marier à un noble nommé Christophe de Bavière. En fait, je lui fis boire un filtre d’amour qui ne tarda pas à le rendre fou de moi.

Au cours de siècles de tromperie au sein de la noblesse, j’avais développé certaines techniques : je trompais leur vigilance quant à ma longévité en changeant de nom, je faisais disparaître mes époux lorsqu’ils commençaient à devenir gênants ou alors je leur donnais des filtres qui les empêchaient de voir la réalité de ma nature.

Il était riche et influent, c’était une occasion que j’ai saisi.

Je n’avais pas beaucoup d’éthique à cette époque, j’étais surtout passionnée de magie et tout était justifiable si tant est que ça servait cet objectif. Bien sûr, mon moi actuel est plutôt révolté par celle que j’étais.

Mais quelque chose d’inattendu se produisit à cette époque, Vigdis tomba amoureuse de son mari et même lorsque par amour elle annula les effets de la potion, cela ne changea rien à leur relation, ils continuèrent de s’aimer.

Il y a, cela dit, une chose que je ne m’expliquais pas en regardant défiler devant mon esprit cette réincarnation : pourquoi étais-je toujours si attirante dans chaque vie ?

En effet, même celle où je n’étais qu’une simple fermière ou une modeste artisane, il y avait toujours énormément de monde qui était attiré par moi. Disons que même sans comprendre la raison, cela m’a permis de mieux comprendre pourquoi à cette époque aussi Eri et les autres ne pouvaient pas m’ignorer…

Christophe, mon mari, était un écrivain, un catholique et il avait de l’ambition. Il fonda l’Ordre des Chevaliers du Dragon et, finalement, il me trahit.

D’ailleurs, c’est grâce à cela qu’il finit par devenir roi de la Scandinavie. Les souvenirs lors du rituel d’Éveil étaient ceux du jour où nous nous affrontâmes l’un l’autre. Avant ma mort, toutefois, je le maudis comme toute bonne sorcière se doit de faire :

« Toi, le traître à l’amour, à partir de maintenant et jusqu’à ce que mille éternités soient révolues, tu ne connaîtras plus l’amour d’aucune autre femme et aucune de celles qui se lieront à toi ne portera ton héritier ! »

D’après les livres d’histoire, il semblerait qu’effectivement ma malédiction ait eu effet. Difficile de dire si elle continue de le poursuivre dans ses réincarnations, mais j’espère vraiment que ce n’est pas le cas ; je ne ressens pas la même haine qu’à cette époque, je m’en voudrais qu’il porte effectivement la malédiction pendant « mille éternités ».

Suite à cela, je suis entrée dans une époque de vengeance contre l’église catholique. A chaque réincarnation où mes pouvoirs se réveillaient, je finissais systématiquement par leur faire la guerre avant de mourir de leurs mains.

Bien sûr, grâce au rituel, je ne perdais pas mes pouvoirs quant bien même essayaient-ils de me les voler.

Les livres n’en portent pas mention, mais mes actions, surtout en Scandinavie, m’avaient valu le titre d’ennemi juré numéro un de l’Inquisition. Il faut dire que j’avais causé tant de morts et tellement de ravages à chaque fois…

Lors de la dernière vie où j’avais des pouvoirs, je pris part au siège de Philippsbourg en 1634, c’est là que l’Inquisition m’attrapa. Cette fois, au lieu de perdre du temps à me torturer et me tuer, ils utilisèrent une méthode bien plus inventive : ils me maudirent.

Comment avaient-ils eu les pouvoirs pour ce faire ?

Je n’en savais rien, néanmoins je fus la première surprise lorsque cela arriva. Bien sûr, ils me tuèrent juste après m’avoir infligé cette sentence.

Même si mon âme n’était pas spolié de sa magie, à cause de la malédiction je ne pouvais plus être une femme.

Que ce soit à ma naissance, où malgré les conséquences du rituel, la malédiction me transformait en homme avant même ma naissance, ou que ce soit par la suite lors des transformations magiques, maintenir une forme féminine m’était devenu impossible.

Étaient-ils au courant que cela me priverait de mes pouvoirs ?

Je pense qu’ils l’étaient, pour quelle autre raison m’auraient-ils lancé une telle malédiction ?

Qui avait vendu le secret de notre magie conditionnelle, à nous autres les quatre sorcières ?

Au passage, même si j’en suis l’unique victime, nul doute que les trois autres perdraient leurs pouvoirs si elles étaient transformée en homme.

Quoi qu’il en soit, à cause de cette malédiction, je ne redevins plus Vigdis pendant les siècles qui suivirent et l’Inquisition, ainsi que les trois autres sorcières perdirent ma trace. En un sens, c’était une aubaine, puisque le rituel de protection qui me protégeait de nos ennemis s’était tari depuis fort longtemps.

***

Lorsque j’ouvris les yeux, Mana se tenait face à moi et m’observait. Elle était vraiment trop proche, sa tête n’était qu’à quelques centimètres de la mienne. Que voulait-elle faire au juste ?

Les paroles de Selena me revinrent à l’esprit et je me demandais soudain si elle n’avait pas eu l’intention de m’embrasser pendant mon sommeil… à moins qu’elle n’avait pires intentions.

Je chassais rapidement ces idées en me souvenant qu’on parlait de Mana, la fille aussi froide qu’un bloc de glace et avec une libido égale à zéro.

Sans attendre que je lui le demande, l’air de rien, elle s’éloigna et pencha la tête de côté d’une manière qui exprimait son interrogation.

— Vous les avez vues ? Me demanda-t-elle sans détour.

J’acquiesçai et je cherchais du regard Eri et Selena : elles dormaient encore.

— Elles n’ont pas encore fini. Comment vous sentez-vous à présent ? Avez-vous remarqué un changement en vous ? Un détail qui pourrait nous aider ?

Alors que nos yeux se croisèrent un détail revint à mon esprit. C’était étrange, comme si ce détail n’avait pas d’importance alors qu’il en avait une fondamentale. Je ne pouvais m’expliquer mon inadvertance autrement que pour des raisons magiques.

 Une image s’imprima devant ma rétine, quelque chose que j’avais vu et immédiatement oublié : lors du rituel de protection des sorcières, il n’y avait pas quatre personnes, mais cinq. Nous n’étions pas que quatre sorcières, non, nous formions un pentagramme à nous cinq.

Qui était cette fille ? Pourquoi mes souvenirs d’elle sont si confus ?

Néanmoins aucun doute, cinq sorcières avaient été là !

Incantation II

Quelques minutes après mon réveil, ce fut le tour de Selena d’ouvrir les yeux.

— Bonjour, bien dormi ? Lui dis-je d’un ton un peu moqueur.

Tout en baillant et en étirant les bras, elle me porta un regard fatigué :

— Buongiorno~ Oh ! Désolé, ça m’a échappé en italien.

Elle me fixa un instant, puis regarda autour d’elle et en plissant les yeux me rétorqua :

— On est le soir, tu ne peux pas me dire « bonjour »… Enfin bon, trêve de discussion sans intérêt. J’ai découvert un tas de choses et je comprends enfin la situation actuelle de notre club de magie !

— En fait, moi aussi j’ai fait d’importantes découvertes, lui expliquais-je. En vrai, nous étions cinq à une époque, c’est bien ça ? Je viens juste de l’expliquer à Mana que le souvenir est assez flou, mais j’en suis sûr. Mais je t’en prie tu peux expliquer si tu veux…

J’avoue avoir dit ça pour l’embêter un peu. Oh, me jugez pas, ça n’avait rien de méchant, je voulais juste la taquiner parce que… parce que… me posez pas de questions, j’étais assez excité à l’idée d’avoir percé le mystère et j’étais à quelque part fier, j’ai voulu me pavaner, voilà tout !

Selena fit la moue et m’observa contrariée et déçue. Ma plaisanterie n’était finalement pas si terrible.

— Tssss ! Merci d’avoir cassé tout mon effet… Si c’est comme ça, je me tais, t’as qu’à parler à Mana… Mmmpf !

Elle croisa les bras, gonfla les joues et tourna la tête pour ne plus me voir.

Je ne savais vraiment pas comment réagir face à cette attitude. Était-elle sérieuse ou pas ? Pouvait-on réellement s’énerver pour si peu ?

En tout cas, je ne voyais aucune flamme apparaître sur son corps, elle ne devait pas avoir atteint ce stade.

— Excuse-moi, Selena…

Je joignis humblement les mains pour m’excuser et m’inclinai légèrement, mais elle ne paraissait pas vouloir me pardonner si facilement.

Aussi, je tournai ma tête vers Mana en levant les épaules pour lui demander quoi faire, lorsque soudain, à la vue de son visage impassible, une idée traversa mon esprit.

Depuis l’épisode du camp en montagne, j’avais commencé à la suspecter de nous avoir tous réunis par divers moyens, j’avais même plus ou moins dévoiler l’implication de l’association de ses parents dans ce projet.

Lorsque j’avais été « convié » (ou emporté de force) chez elle, elle avait esquivé la question n’avait fait que confirmer que j’avais raison.

Mais, ce que je me demandais soudain, c’était bien plus de savoir si, par hasard, elle n’avait pas été consciente de cette cinquième sorcière ?

D’ailleurs, à la réflexion, c’était elle qui avait demandé à Eri de fabriquer ces potions, pourquoi d’un seul coup venait-elle nous proposer cette solution ?

Nombre de mystères entouraient cette fille à la tenue gothique et au visage de poupée de porcelaine.

Sûrement à cause de mon caractère plutôt franc et du fait que je m’étais pas mal rapprocher de ces filles récemment, je me permis de directement lui demander :

— En fait, Mana… tu savais déjà tout ça, pas vrai ? Ces potions… c’était ce que tu voulais que nous découvrions, pas vrai ?

Selena, qui boudait, dégonfla ses joues et porta un regard surpris à son amie, mes questions avaient bien entendu eut un effet sur elle aussi.

Mana frappa ses mains l’une l’autre, sans réelle animosité, cherchant bien moins à faire du bruit qu’à me féliciter par ce geste.

— Fort bien, Mizuno-san. En effet, vous avez raison, je n’ignorais que peu de choses de toute cette histoire.

— Comment… ?! S’exclama Selena.

— Tu nous as manipulé ? Lui demandai-je avec un peu d’indignation.

A la réflexion, était-ce si surprenant et si grave ?

En fait, j’avais été forcé à rejoindre toute cette histoire, je n’aurais pas dû me sentir si concerné. De plus, je savais qu’elles ne me disaient pas tout, du moins j’en étais persuadé sans avoir de réelles preuves.

Mais Mana ne sourcilla même pas, elle nous laissa à notre surprise, puis remettant en place une mèche de ses longs cheveux noirs comme les ténèbres, elle continua son aveu :

— En réalité, j’ai accès à tous les souvenirs de mes précédentes vies et ce depuis le jour de mon éveil magique. Telle est la nature de mon âme et de mes travaux nécromantiques qui me permirent de transcender la mort elle-même.

Le visage de Selena était réellement surpris en cet instant, elle se leva en frappant les mains sur la table, mais ne parvint pas à trouver ses mots.

De mon côté, j’étais certes moins choqué, mais une part de moi prenait conscience une fois de plus du fossé qu’il existe entre un humain normal et une sorcière. Avoir tous les souvenirs de ses vies antérieures à chaque éveil magique ?

Je venais de faire l’expérience de mes vies antérieures, mais les souvenirs commençaient déjà à se dissiper peu à peu, seules les parties réellement importantes restaient imprimées dans ma mémoire ; et encore, elles me paraissent presque comme les souvenirs de quelqu’un d’autre.

Si comme elle le disait, sa magie lui permettait d’accéder à chaque fois à l’ensemble de ses vies antérieures, c’était comme si existait depuis des milliers d’années. C’était tout simplement terrifiant pour ma conscience encore très humaine.

— Tu… Quel est le but de ta conspiration ? Osais-je lui demander.

Cacher quelques informations, était-ce réellement une conspiration ? Peut-être m’étais-je un peu emporté… Cela dit, depuis combien de vies nous menait-elle en bateau ?

Aucune de mes vies n’avait jamais eu conscience de son avantage sur nous tous, sûrement nous l’avait-elle caché. Mais pourquoi ?

Dans la masse de souvenirs qui demeurait en moi, notre relation m’avait parue assez profonde, mais finalement elle n’avait peut-être jamais partagé les sentiments que mon moi du passé.

— Veuillez vous calmer, je vous prie. Je vous ai certes omis ce détail, mais mon objectif et mes actions n’étaient pas des mensonges. Je n’ai jamais œuvré pour autre chose que le retour de la magie.

— Pourquoi tu ne nous l’as pas dit plus tôt dans ce cas ? Commença à s’énerver Selena, bien plus émotive que moi à cette occasion.

— Ce genre de détails ne vous auraient été d’aucune utilité, c’est ce que j’avais estimé. N’ayez crainte, notre alliance séculaire n’est point caduque, je n’ai agi que pour notre bien à toutes. D’ailleurs, précisons, que j’ignorais tout de l’endroit où se trouve Omaga, ainsi que des raisons de l’échec de l’éveil de Mizuno-san.

— Omaga ? C’est son nom alors… ? Murmura Selena l’air pensive, mais également triste.

Il était vrai qu’à cause de moi, elle n’avait pas eu le temps de nous révéler ce qu’elle avait appris.

— Même si je ne connaissais plus son nom, je me suis parfaitement souvenue d’Omaga, déclara Selena en me regardant avec une certaine douceur qui révélait surtout sa faiblesse actuelle.

Contrairement à moi qui n’avait plus que des souvenirs si vagues qu’ils révélaient plus de l’impression, elle affirmait avoir de vrais souvenirs de la cinquième sorcière.

— En fait, après le grand rituel que nous avons mis au point, continua-t-elle d’expliquer en baissant la tête et en fixant la table, nous sommes restées ensemble et sommes allées en Italie. Pendant un siècle entier, nous ne nous sommes pas quittées. Mais en 1500 environ, je ne peux pas dire la date précise, nous avons été attaquées par l’Inquisition…

Le souvenir était si douloureux qu’elle marqua une pause et retint ses larmes. Instinctivement, je lui pris la main pour la rassurer. Elle n’allait pas bien et moi je… j’avoue avoir ressenti une certaine attirance envers elle. Je ne comprenais pas ce soudain sentiment contradictoire en moi.

— Elle a été capturée par eux, tandis que moi ils m’ont tuée. Ils avaient mis pas mal de moyens pour nous avoir et nous avons été surprises par leur stratégie de combat. Lors de ma vie suivante, je ne me souvenais plus de rien, je n’ai jamais pu aller l’aider ou simplement savoir ce qui s’était passé…

Son visage était pâle, pour diverses raisons elle prenait très à cœur le fait qu’elle avait échoué à la protéger, quand bien même elle l’avait payé de sa vie. Encore une fois, il n’y a que des sorcières pour raisonner de la sorte, la mort n’est pas une fin et une excuse pour elles.

La voyant aux bords des larmes, par un courage que je ne m’explique toujours pas, — sûrement une forme de pitié et de paternalisme, allez savoir, — je lui ai saisi les épaules pour la secouer ; si elle sombrait à cet instant, j’avais peur qu’elle ne revienne jamais.

C’est difficile à expliquer, mais c’était ce que je pensais.

— Eh ! Selena ! Calme-toi, OK ? Ce n’était pas ta faute, j’en suis sûr.

Déjà en temps normal, la peau de Selena était particulièrement blanche, mais en cet instant elle était presque devenu grise comme un cadavre. Finalement, estimant que cela n’était pas suffisant, j’ouvris mes bras et je la jetais dedans. Je voulais la réchauffer de mon affection pour elle, je ne voulais pas la perdre.

Ne croyez pas qu’écrire ces mots embarrassants me soit facile, mais j’essaye de retranscrire mon état d’esprit du moment.

Soudain, dans la pièce nous entendîmes un sifflement qui nous amena, Mana et moi, à nous retourner ; il s’agissait d’Eri qui se tenait debout.

— Je reconnais bien là mon éternelle rivale, Selena et toute sa fourberie. Montrer un visage triste et obliger mon chéri d’amour à la prendre dans ses bras, c’est bien joué n’empêche.

— Arrête avec ça, tu ne vois pas qu’elle souffre vraiment ? Rétorquai-je sur un ton réprobateur.

— Selena c’est une dure, tu crois vraiment qu’elle se laisserait abattre comme ça ? Non, non, c’est de stratégie, c’est tout…

A ce moment-là, j’en ai voulu à Eri, s’en prendre à une collègue qui souffrait, c’était vil et détestable, mais je compris quelques temps plus tard que ces mots furent sûrement plus efficaces que mes actes.

En affichant une expression sournoise, Eri se lécha les lèvres, puis s’approcha de nous et à son tour vint se mêler à l’étreinte.

— Voilà, c’est comme ça qu’on commence son harem, s’exclama-t-elle en tirant ma tête jusqu’à sa poitrine.

Inutile de dire qu’avec sa force de brute, la fuite n’était pas envisageable.

En même temps qu’elle me retenait d’une main, elle utilisa l’autre pour commencer à caresser Selena, je sentais son corps se blottir contre le mien pour échapper à son prédateur. Bien sûr, je ne peux pas précisément savoir ce qu’elle lui fit, je ne voyais plus rien et je sentais ma conscience s’affaisser à mesure que je me plongeais dans cette sensation cotonneuse et délicate, mais le reste de mon corps sentait fort bien le corps de Selena qui s’appuyer dessus… puis se mit à gigoter… En fait, imaginer Eri en train de l’attoucher, augmentait encore plus la chaleur en moi.

Tu parles de stratagème, tu es la pire de toutes, Eri !

Néanmoins, que je veuille le reconnaître ou non, Selena réagit et cria soudain :

— Éloigne-toi ! Espèce de nympho… Kyaaaaaa ! Arrête de toucher à cet endroit ! Non ! Lâche-moi !

Je me confesse : ces cris m’excitèrent un peu… enfin, un peu plus qu’un peu.

Selena commença à se débattre sans me prendre en considération, frottant son corps contre le mien avec plus de vigueur, contrairement à elle j’avais laissé tomber l’idée de lutter, face à Eri ça ne pouvait qu’empirer les choses au final.

— Non ! Commence pas à me déshabiller ! Ça va pas la tête ! Je suis une fille !

— Moi, peu m’importe, homme ou femme, j’aime tout le monde !

— T’es vraiment une nympho !!

En fait, j’ai bien cru que mon heure était venue en cet instant. L’image de Selena en train de se faire déshabillée par Eri, cumulée à cette sensation autour de moi, c’en était trop. Je pouvais bien mourir après ça, peu m’importait.

— Mana ! Reste pas comme ça ! Viens nous aider ! L’implora Selena en criant.

Ce qui se passa précisément, je l’ignore, mais quelques instants plus tard, je me sentis tomber, puis je finis au sol avec toutes les filles sur moi, dans des positions plus ou moins lascives, provoquée par l’action involontaire de la gravité.

— Aïe, aïe, aïe ! Tu n’as aidé en rien, Mana ! Cria Selena.

Cette dernière était littéralement couchée sur moi, sa coiffure était un peu dépareillée, mais ce qui attira bien plus mon regard c’était sa chemise qui était ouverte jusqu’au nombril et sa jupe qui ne se trouvait plus à sa taille, mais à ses pieds.

— Veuillez m’excuser, je vous prie. A peine me suis-je approchée que Kanai-san m’a saisie et m’a tiré également.

Sûrement voulait-elle l’obliger à nous rejoindre, elle avait souvent évoquer ce genre de volonté par le passé et elle avait bien parlé d’un harem à l’instant, il ne se limitait manifestement pas à trois personnes.

Pour sa part, Mana était en partie tombée sur les jambes de Selena et reposait actuellement sur mon bras gauche. Contrairement à Selena, elle n’était ni dépareillée, ni dévêtue, mais, tombée en avant, ma main se trouvait actuellement en plein sur sa poitrine. Étonnamment, bien que très peu abondante, pour ne pas dire inexistante, je reconnais que ce contact était plutôt agréable. D’autant que je constatais rapidement qu’elle ne portait pas de sous-vêtements à cet endroit-là, il n’y avait qu’une couche de vêtements qui séparait ma peau de la sienne.

Évidemment, Mana s’en fichait, elle ne bougea pas et m’observa de manière inexpressive.

— Héhé ! C’est pas mieux comme ça ? Demanda avec enthousiasme Eri. Puisque nous sommes déjà au sol, il est temps de cuisiner notre Ren-chéri ! Allez ! Illustre-toi, mon prince charmant !

Eri se trouvait sur mon bras droit qu’elle saisissait encore. Sans entrer dans les détails, elle avait placé ma main à un endroit stratégique comme pour inciter une comparaison avec mon autre main. Pendant quelques instants, je me dis que tout était fichu, essayer de fuir était inutile, je voulais sûrement me résigner, lorsque Eri, le maître d’œuvre, saisit ma ceinture et avec une main experte la retira d’un coup.

Je compris que si je ne réagissais pas les choses allaient vraiment devenir sérieuse, elle n’était pas du genre à plaisanter. D’autant que si elle retirait mon pantalon, j’avais Selena juste au-dessus de moi, ça craindrait réellement !

Au passage, sûrement pour éviter que je ne vois sa tenue embarrassante, cette dernière avait rougi jusqu’aux oreilles et avait cessé de bouger ; elle aussi s’était sûrement résignée en pensant pouvoir s’en sortir si elle « faisait la morte ».

— Stop !! Tu vas trop loin, Eri ! Si tu fais ça… si tu fais ça…

— Quoi ? Selena risque quelque chose ? Voyons voir le monstre que tu caches là-dessous…

— Non !!! Nooooooooooooooonnnn !!!

Évidemment, ma résistance ne fit que donner plus encore envie à la sorcière d’aller plus loin, mais ce qui vint l’arrêter à ce moment-là, ce fut une frappe sur sa tête et surtout l’incroyable chaleur qui s’éleva soudain.

— Ne m’implique pas dans tes délires de perverse, espèce de nymphomaneeeeeeeeee !!!

— Bouh ! T’es pas drôle ! Ça te ferait du bien pourtant !

— Ça va pas chez toi ?! Ti detestoooooooo !!

— Arrête Eri, je t’en prie, si tu continues, elle va me transformer en saucisse grillée !

Je l’implorais sincèrement, si les flammes commençaient à partir de Selena, je serais le premier à prendre feu.

Tant bien que mal, nous finîmes par mettre fin à cette crise. Eri se releva, Selena me cacha les yeux pendant qu’elle réajustait sa tenue, pendant ce temps Mana se fit oublier et je continuais à lui toucher sa poitrine, sans que nul ne dise rien…

Dire que j’avais espéré un changement chez Eri, mais en fin de compte, non.

***

— Donc Mana savait tout et n’a rien dit ? Demanda Eri les bras derrière la tête de manière décontractée. Bah, perso, je m’en fiche pas mal, mais j’ai quand même une question : la prophétie, c’était du vent ou pas ? On va vraiment révolutionner le monde ?

Nous avions expliqué à Eri ce que nous avions découvert, mais d’après sa réponse elle n’était pas réellement affectée. En tout cas, elle le prenait bien mieux que nous.

Suite à sa question, tous les regards se tournèrent vers Mana, ce n’était certainement pas une interrogation dénuée de sens. Eri avait parfois de bonnes idées entre deux propos obscènes.

— Je n’ai guère menti à ce sujet. Les seules choses que je m’étais targué de vous dire étaient que j’avais déjà les souvenirs précis de son contenu et de certains autres éléments. N’ayez crainte je vous prie, nous sommes bien celles destinées à rendre la magie au monde.

— OK ! J’te fais confiance, Mana ! S’exclama Eri en tournant déjà la page sur cette affaire.

— Quoi c’est tout ?! Tu n’es pas un peu fâchée de cette trahison ? Lui demandai-je.

— C’est bon, mon chéri. Pour moi, c’est pas de la trahison ça.

— T’es vraiment une fille particulière…, murmurai-je en soupirant.

Mes propos n’avaient bien sûr pas contrarié Eri, elle souriait avec joie, l’air de dire « eh oui ! Je ne suis pas une fille comme les autres » et s’en enorgueillissait.

Pendant ce temps, Selena réfléchit à quelque chose, puis fit face à Mana.

— Euh… Du coup, la traduction de la prophétie était inutile ?

En face d’elle, la nécromancienne remit en place ses cheveux :

— En effet, j’ai un souvenir précis de son contenu. Mais vous nous avez prouvé détenir des compétences forts utiles en latin, je vous en remercie infiniment.

— Tu te moques de moi ? Mon latin est très moyen, j’ai passé pas mal de temps sur cette traduction, tu sais ?!

— Euh… Selena, tu pourrais du coup nous en dire plus sur la prophétie ? Lui demandai-je en m’immisçant dans la dispute qui risquait d’éclater.

— Tu rajoutes de l’huile sur le feu ?

Selena me jeta un regard noir, puis finit par soupirer et prendre une expression déçue.

— C’était une de mes découvertes récentes, j’étais en train d’enquêter dessus et je pensais vous apprendre la nouvelle choquante… En gros, ça dit que « lorsque les branches du pentacle se réuniront, blabla, le rituel de révolution de la magie aura lieu » et c’est tout.

— On sent ta motivation, Selena-chan, commenta Eri en se rapprochant.

— Tsss ! Je me passerais de tes commentaires, nympho dégénérée.

— En effet, je confirme bel et bien que la prophétie à l’origine parle des branches d’une étoiles à cinq branches, expliqua Mana. Votre traduction est bonne, Rossi-san.

— Je commence à trouver cette histoire de prophétie de plus en plus suspecte, annonçai-je. Tout ça me paraît un peu trop simple, pas vous ? On parle du monde entier, quand même…

En effet, plus j’en entendais parler plus je la trouvais simpliste ; s’il suffisait d’accomplir un rituel pour modifier le monde… D’ailleurs, qui avait à la base créé cette prophétie ?

C’était une bonne question à se poser, mais je ne l’ai pas fait.

— Le rituel est destiné à briser le Carcan qui entoure la planète, expliqua Mana de sa voix monocorde, son effet direct est moins disproportionné que ses enjeux et les conséquences qu’il est susceptible d’avoir.

— Un carcan ?

— Attends, je vais te briefé, mon chéri, répondit à sa place Eri en croisant les bras. En fait, comme on te l’a déjà dit, l’Inquisition n’a pas de magie, normalement, mais à la place ils ont les pouvoirs de la foi. En gros, leurs esprits sont tellement fermés et obtus, qu’ils arrivent à créer un bouclier contre la magie. Bah, ce qu’ils ont fait au Moyen-Age, c’est qu’ils ont développé encore et encore la foi grâce aux croisades et autres, jusqu’à ce que la foi finisse par créer une sorte de barrière autour du monde. C’est ça qu’on appelle le Carcan. C’est pas un phénomène que tu peux pas voir, mais c’est à cause de ça que la magie est rare maintenant.

— Même si son explication est douteuse, c’est tout à fait ça, commenta Selena. La chasse aux sorcières avait la double utilité de tuer des magiciens, mais aussi de renforcer la superstition et la nécessité de la religion.

— Eh oh ! Mon explication était cool. J’te trouve bien prétentieuse pour une si petite poitrine, répliqua Eri.

— Je vois pas le rapport ! Puis ma poitrine est très bien, fiche-lui la paix !! Se défendit Selena en rougissant et en croisant les bras avec mépris.

Nous la regardions espérant la suite de l’explication, si suite il y avait, mais Selena continua de nous ignorer par vengeance. Finalement, ce fut Mana qui poursuivit :

— Pour expliquer les choses jusqu’au bout, Mizuno-san, commença-t-elle par dire en remettant une mèche de cheveux derrière son oreille. Jadis, les sorcières que nous étions avaient déjà commencé à œuvrer pour la destruction du Carcan. L’apparition de ce dernier ne correspond certes pas à un sortilège ou un rituel, mais vous pouvez vous l’imaginer en tant que barrière tangible, si cela vous permet de mieux le comprendre. Par le biais de divers rituels, nous avions creusé un trou à travers celle-ci. La prophétie était simplement un subterfuge que nous avons mis en place pour que n’oublions pas, même au-delà de nos morts, notre objectif : élargir cette brèche et libérer le monde du joug de l’Inquisition.

— Euh… c’est assez flou, mais admettons que c’est un mur avec un trou. Du coup, pourquoi on n’a pas fini notre travail à l’époque ? Pourquoi avoir laissé une prophétie pour qu’on le fasse maintenant ? Demandai-je perplexe. En plus, à l’époque nous avions nos souvenirs, c’était mieux, non ?

Les trois filles m’observèrent comme si je venais de dire quelque chose de choquant, je ne comprenais pas vraiment leur réaction. Plus tard, j’ai fini par conclure qu’en cet instant elles étaient simplement impressionnées par ma question.

— Le rituel ne s’est pas fait d’un seul coup, expliqua Selena. Il faut bien que tu comprennes que l’Inquisition a juste exploité la croyance populaire pour que naturellement le Carcan se place sur le monde. Lorsque nous tentions de le détruire et de ré-instiller la magie dans le monde, nous nous heurtions contre lui. A cinq, aller contre le monde entier, c’était une tâche colossale et impossible.

— Aussi, nous nous fîmes une promesse : chaque siècle, nous nous réunirions pour essayer encore, expliqua Mana à la place de Selena. Même s’il ne s’agrandissait qu’un peu, nous avions espoir qu’un jour il finisse par s’étendre. Mais…

En fait, je connaissais la réponse à ma question, je savais ce qui avait mal tourné.

— … mais nous avons été tuées pendant notre séparation, l’interrompis-je. Au final, nous n’avons eu l’occasion de le lancer qu’une seule fois, ensuite nous avons été séparées et nous n’avons jamais été réunies…

La potion qui m’avait permis de voir mes souvenirs avait laissé quelques informations importantes dans mon esprit, elle en faisait partie. En réalité, si je m’étais forcé d’autres informations du genre me seraient revenues à l’esprit, mais pour l’humain que j’étais un tel effort était difficile.

— Vous étiez toute au courant ? Demandai-je intrigué.

Finalement, Mana n’était peut-être pas la seule à cacher des choses.

— Personnellement, je connaissais la théorie du Carcan, mais j’ignorais tout du rituel et du trou que nous avions fait autrefois. J’ai commencé à m’en douter lors de la traduction de la prophétie, mais c’est tout à l’heure que j’ai vraiment réalisé tout ça.

— Pareil… plus ou moins, déclara Eri en levant la main avec enthousiasme.

— Donc en fait, il n’y avait que Mana qui savait tout depuis le début…

— Tu nous suspectais ? Demanda Selena en plissant les yeux de manière inquiétante.

— Non, mais… je…

— Haha ! Mon chéri t’es pas honnête ! Mais c’est pas grave, t’es encore humain, tu dois te sentir dépasser par toutes nos histoires.

En effet, comme elle venait de le dire, j’étais encore humain. De plus en plus, je m’identifiais comme leur paire, mais au final j’étais Mizuno Ren, je n’avais plus rien à voir avec Vigdis et ses promesses passées.

Mana m’observa un moment, j’eus l’impression que ses yeux glaciaux pénétraient mon âme et lisaient dans mon âme.

— L’heure n’est pas aux doutes, Mizuno-san. Puisque vous connaissez à présent toute la vérité, il est temps de passer à la suite du plan. Les erreurs et échecs du passé ne sont que du passé, ce qui importe, c’est le futur que nous souhaitons donner au monde de la magie. Notre objectif principal est de délivrer Mizuno-san de sa malédiction, finit-elle par préciser.

— Sa malédiction ? Demandèrent Selena et Eri en même temps.

En effet, nous nous étions surtout focalisés sur la trahison de Mana, mais nous n’avions pas encore abordé ce sujet. Je confesse qu’il me tenait à cœur, mais j’avais réellement souhaité qu’elles n’y fassent plus allusion. C’était un souhait irréalisable, cette question, mon existence, était au centre d’un mécanisme qui me dépassait complètement, un plan séculaire qui ne visait rien de moins que la planète entière avec ses six milliards d’habitants.

Pendant que Mana expliquait aux filles les informations me concernant, je me confrontais pour la première fois sérieusement à l’immensité de la tâche qu’elles visaient toutes les trois. Je déglutis et blêmis.

***

Concernant l’origine de l’âme d’Eri, — d’elle-même se proposa-t-elle de nous narrer le récit de ses vies, — elle est initialement née en Roumanie et après avoir découvert ses pouvoirs elle avait défendu son village natal.

Déjà à cette époque, ses pouvoirs étaient spécialisés en soins et défense, elle m’a assuré toutefois qu’au cours de cette première vie de magicienne elle n’avait pas encore développé ses pouvoirs de poisons ou de contrôle végétale.

Je lui ai demandé si sa personnalité avait été la même, elle m’avait répondu en plaisantant : « oui, j’étais la fille de tous », comme si cela lui donnait lieu à une quelconque fierté. Après l’avoir observée quelques secondes durant et lui avoir reposer la question, elle avait répondu plus sérieusement :

— Bien sûr que non, les personnalités changent d’une vie à l’autre et l’expérience vient apporter ses propres modifications… Je suppose qu’il n’y a que des filles comme Mana qui ne changent pas, puisqu’elles se souviennent à chaque fois de toutes leurs vies et tout ça…

C’était une explication logique, qui me signalait qu’elle n’était pas la fille facile qu’elle prétendait avoir été.

Je ne comprenais vraiment pas ce qui passait par le cerveau de cette fille, à quel moment doit-on s’enorgueillir de ce genre de choses ?

Ce n’est que plus tard que je finis par comprendre que c’était sa manière à elle de me dire qu’elle avait été une magicienne pleine d’amour pour son prochain et qu’elle était morte en protégeant tous les villageois.

En fait, c’était même une histoire assez triste dans laquelle la sorcière meurt en soignant un grave cas d’épidémie apparut dans le village, mais finit par l’attraper elle-même et en mourir. Je ne donne pas les détails, mais j’avais les larmes aux yeux lorsqu’Eri me l’a racontée ; bien sûr, je fais l’impasse sur les différentes exagérations qu’elle inclut dans son récit afin de ne pas le rendre trop dramatique.

A sa manière folle et exubérante, elle cherchait réellement à me protéger, je pense.

Elle ne raconta pas toutes ses réincarnations, comme les miennes, elle en passa un certain nombre sans pouvoirs et dans une vie parfaitement normale avec des préoccupations normales ; comme moi d’ailleurs, elle m’a certifié qu’elle n’en gardait qu’un souvenir si vague qu’elle ne pouvait même pas se rappeler de leurs noms.

Au Moyen-Age, elle a eu une naissance sous le nom d’Irena, qui fut plus marquante que les autres. C’est sous cette forme que nous l’avons rencontrée et qu’elle devint une des cinq sorcières.

Cette fois-là, elle était une aristocrate roumaine, — le Destin aimait à la lier à l’Europe de l’Est, tout comme moi j’avais d’une manière ou d’une autre été liée à l’Europe du Nord.

Afin d’honorer notre promesse de sorcière, elle se mit à avoir peur de mourir de vieillesse. En effet, même si l’espérance de vie des magiciens et sorcières est bien plus longue que la normale, elle varie d’un individu à l’autre. Sa magie proche de la « vie » rendait son corps incroyablement vigoureux, mais contrairement à Mana qui en tant que nécromant tendait à tromper la mort, elle ne pouvait s’y soustraire et elle le savait.

Aussi, elle chercha la solution à travers la magie, c’est ainsi qu’elle finit par s’associer à un célèbre magicien italien qui lui avait paru de confiance. En réalité, il n’avait fait que servir ses propres intérêts et non ceux d’Irena.

Lui aussi avait peur de la mort, mais ce qu’il cherchait à travers l’immortalité, était emmagasiné suffisamment de pouvoir, il suivait un objectif égoïste contrairement à celui de la noble Irena.

Sa magie était réelle, mais elle était bien inférieure à celle de l’aristocrate, aussi il exploita sa crédulité et sa bonté.

Ensemble, ils étudièrent les possibilités magiques pour atteindre l’immortalité, allant jusqu’à certaines actions plutôt maléfiques.

Par jalousie sûrement, lorsqu’il se rendit compte qu’aucune des méthodes qu’ils avaient essayé ne portait ses fruits, il trompa son alliée et au cours d’un rituel, il la maudit par le vampirisme.

Sous sa tromperie, Irena se transforma en redoutable suceur de sang. Elle m’a assuré qu’en réalité ils sont loin d’être aussi romantiques que ceux des films.

— En plus, tu perds toute ta libido, tu t’imagines, mon chéri ?!

De mon point de vue, ce n’était pas le pire de cet état, mais Eri ne manqua pas de me le faire remarquer.

A cause de cette forme maudite, elle tua nombre de ses proches, elle fut prise en chasse par des chevaliers et elle apprit même que si elle mourrait en tant que vampire, elle perdrait son âme à jamais, ce qui revenait à dire qu’elle arrêterait le cycle de réincarnation de son âme et ne pourrait plus jamais avoir des pouvoirs magiques. Même la mort n’était pas une solution.

Finalement, elle se mit en chasse du remède contre cet état assez proche d’une maladie. Elle utilisa un procédé proche de celui auquel elle avait eu recours dans sa première vie : elle troqua sa vie contre la survie de son âme, elle mourut et se réincarna.

Elle avait vécu en tant qu’Irena jusqu’aux alentours de 1600, elle avait eu une vie fort longue. A l’époque où elle avait coopéré avec nous, elle n’était pas encore devenue un vampire, c’est suite à notre séparation qu’elle le devint.

A partir des vies suivants, d’une manière ou d’une autre, elle se sacrifia très fréquemment pour sauver des êtres humains.

Ce qui ne put que m’intriguer, c’est pourquoi une personne si liée aux mortels avait voté contre leur sauvetage lors du Concile des Magiciens ?

Même si elle faisait l’idiote dans sa vie actuelle, elle aimait vraiment l’Humanité, probablement bien plus que nous autres.

Je n’ai pas osé lui en parler, puisqu’elle avait l’air triste lorsqu’elle m’avait raconté l’histoire d’Irena, mais je me demandais si plutôt qu’être le fruit du hasard ou de la destinée, les sacrifices qu’elle avait mené dans ses vies suivants n’avaient pas été sa manière de se racheter de tous les morts qu’elle avait causé pendant sa période vampirique ?

D’ailleurs, la connaissant bien mieux qu’auparavant, je ne doutais pas qu’elle portait encore le poids de sa culpabilité.

Ma question sur ses motivations d’intégrer les sorcières, cependant, ne trouvèrent pas encore de réponse, il m’était difficile de comprendre ce choix.

La seule réponse que je voyais était qu’en tant qu’Irena elle avait oublié cet amour profond qu’elle portait à l’Humanité et avait décidé de suivre les autres sorcières. Liée par une promesse et par un nouveau statut, elle avait continué de les suivre alors même qu’elle avait remis en doute maintes fois cette décision.

Si tel était le cas, Eri était probablement une fille bien plus torturé qu’elle ne semblait l’être.

***

— En fait, à l’époque où j’étais une vampire, nous expliqua Eri un peu plus tard dans la journée dans la salle du club. Ch’suis allée en Italie, j’avais entendue des rumeurs qui m’ont intriguée. Au 16ème siècle, les inquisiteurs ont commencé à développer des pouvoirs magiques, tu penses bien qu’une telle nouvelle m’avait perturbée.

En effet, à la lumière de tout ce qu’on m’avait expliqué sur le fonctionnement de l’Inquisition, la magie, la foi et tout cela, même moi je comprenais à quel point c’était surprenant.

— Pour être honnête, mon chéri, continua-t-elle en faisant exprès de se pencher en avant en étirant ses bras dans son dos, j’sais d’où qu’ils viennent leurs pouvoirs interdits… Ils viennent d’une sorcière captive. Autrefois, elle était prisonnière au Vatican, mais puisque j’avais réussi à déterminer que la portée de transfert de pouvoir n’était que de 200 kilomètres, je suppose qu’ils l’ont déplacée.

— Omaga est donc au Japon ?

Ce qu’elle nous apprenait là était une troublante vérité, personnellement elle me choqua. Ils avaient gardé captive une sorcière depuis… allez savoir combien de siècles ! Eri l’avait découverte au 16ème siècle, mais Selena avait expliqué qu’elle avait été capturée bien avant, aussi cela faisait plus ou moins cinq ou six siècles qu’elle était entre leurs mains.

— Bingo, mon chéri ! C’est la bonne réponse ! Notre Omaga-chérie doit se trouver dans le Kantô.

— La pauvre Omaga…, dit Selena en baissant le regard. Je suppose qu’ils doivent lui faire des trucs horribles depuis tout ce temps… ?

Les yeux de Selena devinrent humides et son visage crispé, je vis qu’elle ferma ses poings avec vigueur ; nul doute qu’elle se sentait responsable du calvaire de notre cinquième sorcière.

— Elle doit actuellement être cachée quelque part dans la métropole, à n’en point douter, affirma Mana toujours aussi imperturbable, malgré cette triste révélation.

— Ça paraît logique… Si je devais cacher quelqu’un, j’utiliserais cette immense ville qu’est Tokyo aussi.

Je tournai mon visage vers Selena et en rassemblant toute ma détermination, je poursuivis :

— Je te promets qu’on va la retrouver et la sauver !

L’espace d’un bref instant, je vis les larmes se former au coin de ses yeux et son visage triste s’illuminer lorsqu’elle déclara :

— Oui ! Coûte que coûte !

Eri tourna son regard sur Selena en prenant une expression qui laissait supposer qu’elle ourdissait quelque sombre projet et demanda :

— Au fait, moi c’est déjà fait, mais tu comptes nous la raconter l’histoire de ton passé, Selena ?

— Hein ? Je…je… Pourquoi tu veux le connaître ? Et c’est quoi ce regard bizarre ?!

Apparemment, elle savait déjà quelque chose qui gênait la sorcière de feu ; probablement aurait-elle préféré taire ce récit, mais sous le regard insistant d’Eri qui lui disait « auras-tu le courage ? », elle finit par céder et ce fut son tour de nous dévoiler ses vies antérieures.

***

L’âme de Selena apparut sur le monde pour la première fois en 1100 environ, dans le nord de l’Italie. Contrairement à nous autres, elle avait une âme bien plus jeune puisqu’elle était apparue au Moyen-Age.

Son premier nom était Nina, elle était la femme d’un général de guerre. Mais, à cause d’une guerre, elle perdit ses parents à l’âge de 10 ans et elle ne survécut que grâce à l’aide d’une magicienne. Devenue orpheline, cette magicienne adopta Nina et l’éleva au sein de son sabbat de magicienne (une sorte de groupe rassemblant des magiciens, plus tard le terme sera exclusivement utilisé pour les rassemblement de sorcières ou adorateurs du Démon, en d’autres termes on peut dire que tous les quatre nous sommes un sabbat de sorcières).

Les magiciennes de ce sabbat se faisaient nommer « Masca ». Dans le folklore, elles avaient toutes des apparences normales, — elles n’étaient pas les vieilles sorcières d’autres récits,— et leurs pouvoirs étaient immenses.

Autour de 1250, l’Inquisition attaqua le sabbat, élimina toutes les Masca présentes et vola leurs pouvoirs. Selena fut la seule survivante, elle se présenta seule face aux autres magiciens pour leur témoigner cet étrange procédé qu’elle avait vu de ses yeux, mais la plupart ne la crurent pas.

Les Masca n’étaient pas des magiciennes très aimées par les autres pratiquants plus traditionalistes, leur vision et approche de la magie était assez proche de la nôtre, elles étaient plus proches de la sorcellerie que de la magie formelle et ritualisée des traditionalistes. Aussi, elles n’avaient que peu de liens avec les autres communautés de magiciens.

A cette époque, l’Inquisition était sous-estimée, ils n’étaient vu que comme des humains armés d’épée et de torches, aussi la nouvelle d’une méthode capable de voler les pouvoirs partagea le monde des magiciens. Au final, ils ne réagirent pas assez vite, ce qu’ils regretteraient bien plus tard.

A cause du manque d’assistance qu’on avait porté à son groupe et le manque de confiance qu’on accordait à ses paroles, Nina se mit à détester et fuir les autres magiciens.

A ce stade de son récit, je me rendis compte que Selena ne faisait pas partie de ces quatre sorcières qui avaient voté contre le sauvetage des humains puisqu’elle n’était née pour la première fois que bien des siècles après.

C’est pendant sa période d’ermitage que certaines d’entre nous l’approchèrent et l’intégrèrent à notre cause.

Finalement, en 1350 lorsque nous élaborions notre rituel pour contrer le vol magique de l’Inquisition, elle nous avait rejoints en tant que membre à part entière.

C’est suite à notre séparation qu’elle partit avec Omaga, — c’était cette dernière qui l’avait recrutée à la base — elles passèrent un long moment ensemble, c’est pourquoi d’entre nous tous c’est elle qui en avait le plus de souvenirs.

Même si nous faisions partie du même sabbat de sorcière, en réalité, nous avons rarement été ensemble sur de longues périodes ; nous avions chacune nos objectifs, nos priorités et notre façon de vivre, il s’agissait plus d’une alliance que d’une sororité.

Au cours de son récit, Selena nous rappela ou nous appris, selon la personne, qu’Omaga était une demi-fée, une métisse née de l’union entre une fée et un humain, et qu’elle avait toujours possédé des pouvoirs incroyables de par sa nature magique.

Aux environs de 1500, les deux sorcières furent attaquées par l’Inquisition. Nina essaya de sauver Omaga, mais échoua au prix de sa vie. Selena porte encore en elle le regret de sa défaite.

Contrairement à moi, Selena avait eu une première vie très longue et très chargée, en un sens, j’avais l’impression qu’elle était née pour devenir une magicienne, c’était absolument incroyable de l’entendre nous raconter tout ce qu’elle avait entrepris dès sa première vie.

Au cours des suivantes, lorsqu’elle s’était éveillée à la magie à nouveau, elle n’avait eu que rarement des souvenirs d’Omaga et à chaque fois elle avait essayé de la retrouver, en vain ; elle avait emporté dans ses flammes d’innombrables inquisiteurs pour ce faire, mais elle demeurait introuvable.

Par contre, jamais elle ne demanda notre aide, d’ailleurs d’une certaine manière, à cause du poids de sa culpabilité elle essayait de nous éviter au cours de ces vies. Elle porta seule ce fardeau et mourut plusieurs fois en essayant de réparer une erreur dont elle n’était — de mon point de vue — pas responsable. Telle était et demeure encore Selena, une sorcière de feu fière et exigeante envers elle-même à un point extrême.

A la fin du récit, je me demandais bien pourquoi Selena comptait nous cacher son passé, il n’y avait rien d’embarrassant, au contraire c’était une histoire plutôt triste.

***

— Ah bon ? Tu es donc né au Moyen-Age, fis-je remarquer à la fin de son récit. Même aussi jeune, tu es si puissante ? T’es une sorte de génie ou quoi ?!

Dans ma remarque il n’y avait pas de mensonge, c’était ce que je pensais réellement en cet instant. Néanmoins, j’avoue que c’était principalement pour faire disparaître ce visage triste qui se présentait devant mes yeux que je l’avais félicité de la sorte.

Par contre, je n’avais pas vraiment pris en compte les réactions des deux autres filles.

— Je… je ne pense pas… Arrête de dire des choses gênantes comme ça, idiot ! Me reprocha timidement Selena en guise de remerciement.

Elle était devenue rouge, mais un petit sourire dont elle ne devait pas avoir conscience se lisait sur son visage ; c’était donc à sa manière un remerciement.

— Y a pas à dire, les étrangères sont fourbes, exprima de manière mécontente Eri en fixant Selena. Même quand elles n’ont pas de poitrine… je note…

— Qu’est-ce que tu racontes, nymphomaniaque ?! Je lui ai pas dit de dire ça ! En plus, c’est même pas vrai, je suis une fille normale ! Se défendit maladroitement Selena.

— Les filles normales ne développent pas de magie, fit remarquer Mana avec désinvolture. Mizuno-san, veuillez arrêter de jeter de l’huile sur le feu, je vous prie.

— Moi ? Mais j’ai rien fait ! Protestai-je avec étonnement.

— Tu parles ! Tu dragues Selena sous mes yeux, me lança soudain Eri en me pointant du doigt. Si au moins tu glissais une bonne remarque sur mes seins : « Selena est douée, mais c’est une planche à pain. Par contre, Eri-chérie-d’amour, tes seins s’embellissent de réincarnation en réincarnation. Smack ! »

Elle se mit à simuler une étreinte passionnée et un long baiser ; elle était plus sérieuse qu’auparavant, mais Eri demeurait Eri au final.

— Raconte pas n’importe quoi !

— Tu… tu es une idiote, Eri ! Protesta à son tour Selena. Je ne suis pas plate comme une planche à pain !!!

— Pourquoi on en revient toujours aux seins ?! Constatais-je soudain.

— La fierté d’une sorcière est sa magie. Mais dans le cas de Kanai-san, seule sa poitrine semble avoir quelque valeur, veuillez en prendre note, Mizuno-san, dénota Mana en ouvrant un épais livre comme elle le faisait habituellement.

— Je ne vois pas de quoi être fière ?

— C’est parce que tu ne les as pas encore léchouiller, mon chérie d’amour. Allez, viens ! Viens !

Bien sûr, suite à cette invitation, un nouveau conflit éclata entre Selena et Eri, je finis par m’asseoir aux côtés de Mana en soupirant.

— Décidément, elles ne changeront jamais…

— Leurs querelles étaient déjà similaires à l’époque, expliqua Mana. Vous ne vous en souvenez probablement pas, mais leur relation a toujours été… bruyante.

Mana avait sûrement voulu utiliser un autre mot, mais elle se modéra en choisissant celui-là.

Je lui souris bêtement sans même remettre en doute sa remarque, je n’avais aucun doute, les réincarnations n’avaient pas changé leur relation.

— Tiens, au fait. Puisqu’on en est aux récits du passé, j’aimerais bien entendre le tien aussi, Mana. Ça te dérange de nous l’expliquer ?

Elle tourna sa tête vers moi :

— Mon passé n’est guère digne d’intérêt et vous disposez à ce stade des informations les plus utiles qui y sont liées. Pourquoi cela vous intéresserait-il ?

— Curiosité ? Envie de mieux te connaître ?

Mana me dévisagea un long moment, c’était plutôt gênant au final d’être ainsi observer par une personne dont on ne comprend aucunement les intentions ou les sentiments.

Était-elle surprise ?

Était-elle contente ? Ou alors embarrassée par ma demande ?

Impossible de le savoir en se basant sur son expression impassible.

— Eh !! Y’a urgence ! Ren-chéri tente de draguer Mana ! Temps mort, Selena-chan !

Les deux filles cessèrent leur dispute et se rapprochèrent.

— Je ne la drague pas, je lui ai demandé le récit de son passé. Mais elle n’a rien répondu depuis…

Mana ferma soudain son livre, ce qui me fit sursauté, — avais-je dit quelque chose de mal ?

— Comme vous le voudrez, je consens à votre demande. Toutefois, ne me prenez pas en tort si le récit vous ennuie.

Suite à cela, elle commença le récit de ses vies antérieures.

***

Pour sa part, Mana était originaire de Grèce. Elle ne se souvenait plus vraiment de sa première identité. J’ai été surpris lorsqu’elle a affirmé cela, mais je comprendrais la raison par la suite.

En fait, à chaque fois que la magie se réveillait en elle, elle héritait des souvenirs de ses anciennes vies au complet, mais elle nous expliquera que ce n’est vrai qu’à partir de la période médiévale, elle n’a pas de souvenirs des vies qui précédaient.

De sa première vie, elle ne connaissait que son intérêt pour la nécromancie. Apparemment, la magie était l’élément qui lui tenait le plus à cœur à cette période.

Mana nous a affirmé avoir pris maintes fois la même potion que nous, mais c’était comme si sa magie avait détruit la partie de sa mémoire liée à l’Antiquité. Elle exprima également l’hypothèse d’avoir été mise en « pause » et d’avoir sauté cette période historique de ce fait.

Quoi qu’il en soit, elle revint à la vie en France, en tant que noble, elle répondait au nom d’Eleonore. Elle connaît son nom de famille, mais elle n’a pas voulu nous le révéler affirmant « qu’il s’agissait d’une information inutile ».

Sa famille était composée de croyants de l’ancien paganisme, ils se cachaient aux yeux de l’Église qui avait gagné du pouvoir après la chute de l’Empire Romain. Dans cette vie, elle s’éveilla dans un contexte familial plutôt favorable à ses pouvoirs.

Bien loin de l’exclure pour cette raison, ses parents, qui étaient également des magiciens, furent fiers d’elle, d’autant plus qu’elle était déjà très puissante, un réel talent de naissance.

Mais il y avait une face cachée à cet chance apparente, une triste et ignoble vérité. En réalité, la famille d’Eleonore n’étaient pas des pratiquants de la foi antique comme ils lui l’avaient fait croire, mais des adorateurs du Diable, des satanistes. Ils avaient utilisé leur magie pour conclure des pactes avec des démons et développer une magie impie, condamnée et proscrite même parmi les magiciens.

Même si la nécromancie a des allures malfaisantes, elle tire son énergie de la Mort, un concept naturel, mais la magie infernale était celle de la décadence et de la corruption, les magiciens de l’époque étaient sensibles à ce risque et le punissaient.

En réalité, son éveil magique si jeune n’était pas dû à la force de son âme de nécromancienne, mais à des expériences qui avaient été menées pour en faire un réceptacle à démon. Ils visaient l’incarnation d’une princesse démonne dans son corps et ils avaient commencé à le corrompre dès ses premiers jours en prévision de leur objectif.

Selon les dires de Mana, grâce à l’aide de leurs alliés démons, ils avaient rapidement découvert qu’elle possédait une âme jadis initiée à la magie, qu’elle avait été une nécromancienne de renom. Aussi, ils profitèrent de l’occasion pour faire avancer leurs projets diaboliques.

Mais, leurs vilenies furent déjouées par l’intervention d’un magicien qui sans scrupule extermina toute la famille pour ne laisser que la petite fille dont l’âme avait résisté à la corruption.

Présumée d’avoir eu des influences démoniaques, il aurait pu la tuer pour ne pas prendre de risque, mais il n’en fit rien, il fit confiance à son instinct et son cœur. Cette fillette n’y était pour rien, elle n’était pas comme sa famille.

Aussi, puisque aucun autre magicien ne prendrait le même risque, il décida de l’élever comme sa propre fille.

Son éducation fut rude, mais elle ne s’en plaignit jamais ; il avait vu en elle son potentiel et, même si la nécromancie n’était pas sa propre voie, il ne l’empêcha pas de la développer. Elle finit par devenir une référence en la matière.

Toutefois, la jalousie et la peur les frappèrent tous les deux. A cause de l’affaire liée à sa famille, son mentor et elle-même furent mis au ban de la société des magiciens, on les voyait comme de vils ensorceleurs traitant avec des démons.

Mais il n’en avait que faire, aux yeux de son mentor, le plus important était de faire ce qu’il était juste, ce qui revenait à dire renforcer le monde de la magie par des pratiquants de talent, comme l’était son élève. Jamais il n’exprima le moindre regret sur son choix.

L’ironie du sort avait voulu que son mentor était un chasseur de démon réputé parmi les mages. Lorsqu’il était intervenu pour terrasser la famille d’Eleonore, ce n’était pas un hasard, il se renseignait sur leur compte depuis fort longtemps.

Pendant quelques années, ils traquèrent les créatures infernales ensemble, mais un certain jour, le mentor périt dans un combat contre ces derniers. C’était une conséquence inévitable, tôt ou tard, à force d’enchaîner les combats, son heure devait arriver, c’est ainsi que l’expliqua Mana.

Mais, dans ses derniers mots, il ne parut pas réellement triste, il était fier de sa vie et il était fier d’avoir laisser quelqu’un de puissant pour veiller sur le monde magique.

Eleonore se retira dans un marais suite à cela, elle était de toute manière indésirable parmi les siens.

Elle dérogea à la règle lors du grand Concile des mage où elle vota contre la guerre contre les fées des ténèbres. A ses yeux, il était plus important de garder une magie puissante que de sauver des vies humaines. Contrairement aux démons qui par essence corrompent la magie, les fées des ténèbres étaient des créatures issues de la magie et qui vivaient selon son respect, quand bien même leurs actions étaient maléfiques.

De l’avis d’une magicienne, les humains importaient moins que la magie du monde, ce qui motiva son choix et renforça cette exclusion à son égard.

Lorsqu’elle entendit parler des techniques de vol de magie de l’Inquisition, bien après ce concile, elle prit l’initiative de réunir les quatre sorcières, ses trois consœurs qui avaient décidé comme elle.

C’est elle qui était à la base du rituel pour contrer les effets du vol, elle était la mieux placée en tant que nécromancienne pour trouver une solution à ce problème. Même si elle avait déjà créé la base, elle finalisa le rituel grâce à notre aide et celui de Selena qui s’était rajoutée au groupe.

Au final, par un cercle de vengeance, elle fut attaquée par des démons liés à ceux que son mentor avait chassés et périt aux alentours de mille cinq cent.

Pour une mystérieuse raison, à chaque fois où elle s’éveillait à la magie au cours de ses réincarnations suivantes, elle était une aristocrate et cherchait désespérément à réunir les sorcières pour mettre achevé le rituel de retour mondial de la magie.

Dans la présente vie, elle était à nouveau née dans une famille riche de magiciens, mais contrairement aux parents d’Eleonore, ils n’étaient pas de mauvaises personnes.

***

Suite à cet étonnant récit, Eri qui s’ennuyait finit par demander :

— Avec tout ça, on va faire quoi au juste ?

Mana se leva, ferma un instant les yeux, puis en les rouvrant elle répondit à la question :

— Veuillez me faire confiance et me laisser me charger de la suite. Comme vous l’avez compris, je n’ai nul autre intérêt que la magie et tant que nos routes iront dans ce sens, jamais je ne vous trahirai. Après demain, le club de magie part en guerre, préparez-vous.

Incantion III

Deux jours s’écoulèrent, c’était la nuit.

Au pied de l’immense tour de plus de 600 mètres de hauteur, la Tokyo Sky Tree, Selena, Eri et moi attendions.

— Elle est en retard !! J’te jure, cette Mana ! Elle explique que dalle, elle te donne rendez-vous, puis elle arrive en retard… Pffff !

C’était assez inhabituel qu’Eri, toujours dynamique, se plaigne de la sorte, mais j’ai appris ce soir-là qu’elle n’avait pas la patience d’attendre.

— Mon chéri ! J’ai super froid ! Rapproche-toi un peu pour me réchauffer ! Hé hé hé !

C’est avec un sourire de vieux pervers, — de la bave s’écoulait légèrement de ses lèvres, d’ailleurs, — qu’elle s’approcha de moi en tendant les mains ; elle ressemblait vraiment à un zombie de film d’horreur… mais avec un visage de pervers.

— Arrête de te moquer de moi, lui rétorquai-je. Il ne fait même pas froid aujourd’hui.

— Oui, c’est vrai ! Eri-san, tu es une menteuse manipulatrice ! Déclara Selena en la pointant du doigt.

Lorsqu’il s’agissait d’affaires du genre, elle n’arrivait pas à ne pas s’en mêler, elle me sauvait toujours d’une manière ou d’une autre.

Comme Eri venait de l’expliquer, Mana nous avait contacté la veille pour nous donner rendez-vous en ce lieu ; sa seule explication fut : « c’est important ». C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés là à l’attendre et c’est ainsi que commença une nouvelle dispute entre les deux filles. C’était tellement habituel que je les écoutais sans intervenir, les mains dans les poches, sans réellement m’en inquiéter.

— Bah, tu peux parler, toi ! T’es carrément passée maîtresse en manipulation donc bon…

— Quoi ?! Je ne suis pas une manipulatrice, contrairement à toi, nymphomane !

— Ouais, c’est ça ! Tu te fais passer pour une faible petite étrangère pour qu’il te prenne dans ses bras, qu’il t’embrasse, puis t’amène dans un hôtel, pas vrai ? J’connais ce genre…

Eri se mit à imiter la sorcière de feu, elle se caressa les épaules pour faire semblant qu’elle était enlacée par moi, tout en produisant d’étranges sons avec sa bouche. Alors que Selena rougit et commença à s’énerver, je pris mon visage dans ma main.

— Cette fille, elle n’est pas possible, pensai-je alors que Selena, se rendant compte qu’on l’accusait d’obscénité, répliqua :

— Ce n’est pas moi !! Je… je… je vais te tuer !!

— Mon chéri !! Protège-moi de cette sorcière complètement folle ! Viens te blottir dans ma belle poitrine !!

En général, même si j’essayais d’esquiver la dispute, elles finissaient par m’y entraîner d’une manière ou d’une autre.

Eri m’attrapa la main sans crier gare et la posa sur sa poitrine. Même si je les ignorais, je ne pus empêcher mon cœur de se mettre à battre la chamade alors que ma main fut enveloppée par cette poitrine. Une goutte de sang s’écoula de mon nez, j’étais encore au stade un de ma crise d’excitation, c’était supportable.

Nous étions au mois de mai, elle ne portait déjà plus les épais vêtements hivernaux, c’était donc un haut léger et coloré qui couvrait son torse et il n’y avait pas beaucoup de tissus entre nos épidermes.

— Ahhhh ! Qu’est-ce que tu fais ?! Tu… tu…

Selena s’approcha en pointant du doigt Eri, elle était furieuse et cherchait ses mots. Elle fut totalement prise par surprise alors qu’Eri attrapa mon autre main et la posa jusqu’à sa poitrine.

C’était une sensation différente, mais pas moins agréable. Elle était petite, quelques couches de vêtements étaient interposées entre nous, mais je ressentais son incroyable douceur.

A cet instant, mon cerveau se déconnecta un instant alors que de la fumée sortit de mes oreilles, je venais de passer au stade supérieur, encore plus de sang s’écoula de mon nez. C’était déjà un trop pour moi, d’autant plus que je ne m’attendais pas à un tel combo.

Considérant le manque de réaction de Selena, je suppose qu’elle devait être très surprise également. Elle se figea alors que ma main, contrôlée par Eri, continuait de lui masser la poitrine. Bien sûr, Eri affichait un large sourire de satisfaction.

J’étais persuadé de mourir en cet instant, lorsque le sang arriverait au cerveau de Selena, nul doute que ça chaufferait, sans mauvais jeu de mots.

— Tu vois, comme je l’avais dit, tu es plus fourbe que moi. Regarde ce que tu m’as obligé à faire ! Alors mon chéri, laquelle tu préfères ? La mienne est mieux, hein ?

Face à notre manque de réaction respectif, Eri soupira et finit par dire :

— Ch’suis sûre que mon chéri est tellement pervers, qu’il aime les deux, pas vrai ?

Je pense avoir eu une réaction inhabituelle à ce moment-là, difficile de m’en rendre compte moi-même. Elle sourit encore plus et annonça :

— J’ai compris, c’est pas assez compréhensible comme ça, je vais passer les mains sous les vêtements, tu comprendras mieux…

— Grrrrrrrrr!!!!

Je sentis littéralement la chaleur monter dans ma main, Eri la retira juste à temps ; des flammes commencèrent à parcourir le corps de Selena alors qu’elle se mit à nous hurler dessus. Je tentais de me faire petit, mais Eri continuait de la provoquer.

Pourquoi faire ça ? Pourquoi jeter de l’huile sur le feu, sérieux ?!

— Je vais t’apprendre à abuser des seins des autres ! Annonça Selena. Ti ridurro in cenere!

Elle se mit à parler en italien, c’était la preuve qu’elle était réellement énervée cette fois.

— Bah, va ! Tu ne vas pas me faire croire que c’était désagréable, non ? Mais peut-être es-tu frustrée parce que tu aurais voulu, bien plus, non ?

Leur dispute dura un petit moment, finalement, sans que je m’en rende compte, elles se liguèrent contre moi et finirent par tourner leurs regards mécontents vers moi :

— Tout ça c’est à cause de toi, mon chéri. Pourquoi tu ne choisis pas un peu ?

— Pourquoi l’as-tu laissée faire ? Puis, comment vas-tu prendre tes responsabilités pour ça ?

— Bon, décide mon chéri ! Tu préfères quoi : gros ou petit ? Ou alors, t’es un gourmand et tu veux les deux ? J’t’ai déjà dit que j’suis pas jalouse, du moment que tu me laisses pas de côté…

— N’écoute pas les paroles de cette perverse !… Les petits sont mieux, pas vrai ?

Pourquoi ça doit toujours finir par me tomber dessus ?

Il y avait un petit changement dans leur modèle de dispute habituel, cela dit : Selena était entrée dans le jeu d’Eri et venait même de me demander de prendre son parti.

Bien sûr, je savais que quelle que soit ma réponse, elle serait toujours mauvaise, j’étais pris dans un étau où ma seule possibilité était de finir broyer.

Intérieurement, je m’apprêtais à faire mes adieux à ce monde, lorsqu’Eri vint encore rajouter de l’huile sur le feu.

A ce stade, il est bon de préciser que, — sûrement par le fruit d’un plan finement élaborer par Mana, — nous étions dans un coin où il n’y avait personne. Il fallait dire que nous avions dépassé les horaires d’ouverture pour visiteurs, aussi il n’y avait pas grand monde à la base. Mais, le lieu exact de rendez-vous se trouvait de surcroît totalement à l’écart.

Je remerciais Mana en cet instant d’avoir pris cette disposition, elle avait sûrement anticipé à quel point Eri était une bombe à retardement.

Face à mon manque de réponse et mon visage embarrassé, j’agitais en effet juste les mains devant moi en balbutiant incapable de réellement formuler une phrase précise, elle s’écarta d’un pas et soudain elle retira son haut.

Une fois de plus, elle nous cloua sur place, ni Selena, ni moi, ne nous attendions à cette réaction. Comme je l’avais ressenti précédemment, elle ne portait pas de soutien-gorge en cette soirée.

— Bon, il est temps de régler ça de suite, mon chéri ! Faisons-le : là ! Tout de suite ! Maintenant !

Non mais ça va paaaaaaaaaaassss !!! Cria Selena en observant les alentours alors qu’involontairement un brasier qui se dégagea de son corps.

Eriiiii !!! Tu fiches quoi ?! Range-moi ça !!!

J’l’ai dit, on va en finir de suite ! Faisons le maintenant, entraînons Selena et ensuite tu donneras ton avis.

Quelque chose devait manquer dans le cerveau de cette fille, c’était assuré !! Dire que j’avais cru à un changement en elle de récent, j’avais été bien naïf !

I chimmu ti cantanu a missa !!1 Cria à nouveau Selena alors que je sentis les flammes me lécher le visage.

Elle allait réellement exploser, cette fois ce n’était pas qu’une image.

Mais, à ce moment-là, une silhouette se dirigea vers nous. Avec tout le remue-ménage qu’avait causé Eri, nous n’avions pas vu arriver Mana.

Bien le bonsoir. Veuillez m’excuser pour ce retard, je vous prie.

Elle observa la poitrine d’Eri et les flammes de Selena sans aucune réaction, comme s’il s’agissait d’un élément du décor, puis se dirigea vers l’entrée en expliquant :

Veuillez me suivre, je vous prie.

Sa froide réaction parvint, d’une façon assez inattendue, à calmer les deux sorcières. Je restais bouche bée devant tout ce qui venait de se passer.

***

Euh… c’est normal qu’il n’y ait personne ? Demandai-je en m’inquiétant un peu.

Certes nous étions après les horaires de visite, mais il restait une heure pendant laquelle les visiteurs pouvaient encore profiter de leur entrée. En effet, le guichet fermait à 21 heures, mais la visite, elle, se concluait à 22 heures.

Nous étions dans cette tranche horaire et surtout nous étions au dernier étage d’observatoire accessible au public.

Normalement, il aurait dû y avoir d’autres personnes que nous, mais là nous n’avions même pas rencontré les membres du personnel, comme si tous avaient déserté.

N’ayez crainte, Mizuno-san, j’ai réservé cet étage pour nos affaires. Personne ne viendra nous déranger.

Saleté de bourge ! S’exclama Eri soudain. Faut sacrément du fric pour se louer tout l’étage j’suppose, non ?

Mana tourna son regard vers elle, mais ne prit pas la peine de lui répondre ; c’était évident qu’il fallait être riche pour n’avoir ne serait-ce que l’idée de le faire.

La question était surtout pour quel motif nous y avait-elle amené ?

Quel est le plan, Mana-san ? Pourquoi nous avoir demandé de venir ici ?

C’était finalement Selena qui avait pris l’initiative de poser la question.

Mana répondit simplement en désignant une table du doigt.

En nous en approchant, nous pûmes voir des tas de choses disposées dessus : des composants de sortilèges et des outils de sorcellerie comme nous en avions dans la salle du club.

Nous allons en mener un rituel qui permettra de localiser les sorcières.

Ah oui ! C’est bien pensé ! la félicita Selena en souriant. C’est vrai que nous avons toutes un lien magique en commun, si on utilise un rituel pour pointer vers la cinquième, nous devrions y arriver. Surtout depuis ici…

Contrairement à Selena et Eri (qui n’avait rien dit, mais qui avait approuvé d’un léger hochement de tête), je ne comprenais pas réellement le principe. Selena parvint à le lire sur les traits de mon visage, je présume, puisqu’elle expliqua d’elle-même :

Les rituels de localisation permettent, comme son nom l’indique, de trouver quelqu’un ou quelque chose. Certains permettent de les repérer à très longue distance, mais les plus puissants sont à vue. Normalement, le statut de sorcière est un titre que nous nous sommes données à l’époque, mais à cause du rituel que nous avons fait pour nous protéger, nous devrions pouvoir localiser toutes les personnes comme nous, qui ont la même protection.

OK, je vois… Du coup, venir ici, c’est logique.

Mana tourna sa tête vers moi et expliqua :

La perception n’est pas la seule raison, cette tour est un centre de convergence magique. Nous disposons de peu de temps, je ne peux vous dispenser toutes les explications. Nous allons enchaîner deux rituels d’affilés, je vous prie de vous tenir alerte il se peut que cette nuit nous soyons à nouveau toutes réunies.

Deux rituels ? Quel genre ? Demanda Selena.

Vous comprendrez rapidement en l’exécutant. Faites-moi confiance, je vous prie, je ne saurais nuire à notre cause, soyez-en assurées.

Nous nous observâmes un bref instant, puis tacitement nous décidions de lui faire confiance. Mana n’était pas le genre à nous trahir sur des choses aussi importantes, même moi j’étais capable de le dire.

Tandis que Selena et Mana se mirent à préparer le rituel auquel je devais d’une manière ou d’une autre assister et prendre part (même si je ne voyais pas réellement comment), Eri s’approcha d’une vitre et observa l’impressionnant spectacle au-dessous de nous.

Étrangement, j’avais l’impression qu’elle était bien plus triste qu’émerveillée, ce qui m’étonna ; je ne pus m’empêcher de lui demander :

Tu vas bien, Eri ?

Je me mis à ses côtés en regardant dans sa même direction.

Si je te disais que « non », ça te donnerait envie de me coller contre cette vitre et de le faire ?

Raconte pas n’importe quoi, idiote ! Comme si quelqu’un avait ce genre d’envie ?!

Il y en a plus que tu ne le crois, mon chéri, répondit-elle avec un sourire énigmatique mais triste.

Je ne comprenais pas ce changement d’humeur soudain. Pourquoi n’allait-elle pas aider aux rituels ?

Même pas dix minutes avant, elle riait et faisait des choses insensées et là…

Ne t’inquiètes pas, c’est rien d’important…, expliqua-t-elle en inspirant pour se reprendre. C’est juste que voir Tokyo la nuit avec ses lumières partout, ça me rend un peu nostalgique.

Nostalgique ? De quoi ?

Ma famille… Je repense à eux, je me demande ce qu’ils font en ce moment.

Toute cette discussion se faisait d’une voix assez basse, considérant la distance entre nous et les deux autres filles qui discutaient de magie, il était peu probable qu’elles nous entendent, même si elles pouvaient nous voir.

C’est une belle ville vue d’ici, pas vrai ?

Elle est aussi belle qu’absurde, je trouve.

C’était mon sentiment envers cette ville, elle était tellement immense que l’esprit humain avait du mal à se la représenter correctement, et à la fois elle avait une beauté qui lui était propre.

C’est rare de te voir comme ça, lui fis-je remarquer.

Tu parles de moi comme si je n’avais pas de cœur… C’est pas très sympa, mon chéri.

Non, c’était pas ce que je voulais dire…

Je secouais les mains devant moi pour protester, elle sourit en m’observant, puis elle retourna sa vue sur cet océan de petites lumières.

Je voulais juste dire, lui expliquai-je en rougissant un peu, que tu n’es pas une fille normale : tu es une sorcière, tu es forte, tu es belle et confiante, te voir déprimer aussi soudainement c’est inattendu. Mais puisqu’il s’agit de ta famille, je comprends mieux. Tu as peur, n’est-ce pas ?

C’est embarrassant, ce que tu dis, mon chéri…

Elle ne semblait pourtant pas si gênée de montrer son corps en public tout à l’heure, de simple compliments avaient-ils un si puissant effet ?

En effet, j’ai peur, je le reconnais, continua-t-elle en se retournant et en s’adossant contre la vitre. Tu te demandes pourquoi, non ? C’est simple : que se passera-t-il une fois toutes les cinq réunies ? Mes doutes n’ont pas changé, j’ai confiance en vous tous, mais…

— … mais tu as peur de ce que nous pourrions déclencher en nous réunissant, c’est ça?

Elle acquiesça alors que je l’observais, c’était une autre Eri. J’avais parfois remarqué cette bipolarité chez elle, elle pouvait être aussi charmante et sérieuse que folle et délurée.

Lorsqu’on observe ce genre de paysage, je me dis que les humains sont quand même capables de choses stupéfiantes… même si en temps normal, ils sont juste idiots. J’aimerais tant que la magie puisse avoir sa place dans ce paysage, je n’ai pas vraiment envie de tout détruire, contrairement à Mana. Mais… mais je me dis souvent qu’en fait ce monde n’a pas besoin de magie, pas plus qu’il n’a besoin de nous… Enfin bref, j’espère que la conclusion sera bonne quand même, je préfère les happy end.

Un sourire forcé se dessina sur son visage, il avait un charme triste.

Je suis rassuré par tes doutes, mais ne t’inquiètes pas. Comme nous l’avons vu dans nos vies antérieures, le fait de nous réunir ne suffit pas, nous devons finir le rituel de révolution magique, non ? Une fois Omaga avec nous, nous pourrons prendre le temps de réfléchir à tout ça, calmement.

Puisses-tu avoir raison…

Sur ces mots, elle me caressa la joue de sa main et sans attendre de voir mon visage embarrassé, elle se dirigea joyeusement vers la table où se trouvaient les deux autres sorcières.

Une fois de plus, elle me démontra être mystérieuse. Je restai quelques minutes abasourdi et pensif.

***

— … Oyez ! Esprits de l’éternel pouvoir ! En vertu des accords jadis établis par le sang versé, offrez-nous votre pouvoir et révélez à nos yeux l’existence de la sorcière qui par la règle de contagion nous est liée !

C’est sur ces mots que le rituel d’une heure prit fin.

Pendant une heure, les trois avaient récité des mots de pouvoirs sans discontinuité, parfois ensemble, parfois en alternant de l’une à l’autre. Puisque je n’avais pas de pouvoirs, je ne pouvais y participer, je n’ai fait qu’apporter des outils et surtout servir de « canal ».

En somme, j’ai été placé au centre et elles ont tracé à l’aide de leur sang des symboles sur mon front. Mana avait affirmé que même sous ma forme d’homme je pourrais servir d’ancre pour localiser la cinquième, mais Selena n’était pas convaincue. Eri, quant à elle, avait simplement affirmé que sans avoir essayé, il n’était pas possible de savoir.

Je n’ai pas compris les détails, mais en résumé, même sans pouvoirs, mon âme était liée aux leurs, donc je pouvais servir.

Personnellement, j’étais surtout effrayé, j’avais l’impression de voir un rituel satanique d’un film, surtout que toutes les lumières avaient été éteintes et l’endroit était uniquement éclairé par les myriades de lumières qui nous venaient de la rue (et les lumières accrochés sur la surface extérieure de la tour, évidemment).

En tout cas, ce qui m’impressionna cette fois encore, c’était le niveau de concentration qu’elles devaient déployer pendant ce genre de tâches. Je peux comprendre qu’elles se sentent vulnérables, elles semblent en transe tellement elles sont appliquées.

A leurs yeux, tout ça devait être normal, mais pour moi c’était encore nouveau, quand bien même ce n’était plus mon premier rituel.

Bon, je vais passer sur les détails que je serais incapable de donner, en plus une partie du rituel était en latin donc inutile de dire que je suis incapable de le retranscrire.

Finalement, après cette fastidieuse tâche, les cercles magiques tracés au sol se mirent à luire et une sphère magique apparut.

Aussi soudainement que fut son apparition, aussi soudaine fut sa disparition : elle éclata et répandit une poussière scintillante autour de nous.

Hein ? C’est tout ? Ça n’aurait pas foiré, en fait ? Demandai-je avec étonnement.

Disons que je m’attendais à un truc plus spectaculaire, mais au final c’était juste une boule de lumière qui avait explosé.

Mizuno-san, veuillez observer par la fenêtre, je vous prie.

Suivant les instructions de Mana, je m’approchais de la fenêtre, mais rien de spécial, le paysage était toujours aussi beau et scintillant.

Je me retournai vers la nécromancienne en levant mes épaules.

Fermez les yeux, je vous prie. Puis, veuillez-vous concentrer.

Je suivi ses instructions :

Vous pouvez les rouvrir à présent.

A ce moment-là, je fus interdit face au nouveau spectacle devant mes yeux. Les couleurs étaient différentes, tout brillait avec une lumière si vive et si vivante, tellement chaude que je tendis ma main pour les effleurer. Des ruisseaux de lumières s’écoulaient dans toute la ville et convergeaient à mes pieds. Je n’eus aucune difficulté à comprendre qu’il s’agissait des flux de magie dont m’avaient parlé les filles.

Lorsque je me tournai vers elles pour leur demander des explications, je les découvris sous un jour différent.

En effet, elles brillaient toutes comme jamais, ce que je voyais c’était la magie en elles. Elle était rouge dans le cas de Selena, elle pétillait et flambait tel un brasier, tandis que celle d’Eri était de couleur verte et bien plus apaisante. Quant à celle de Mana, elle était violette et froide comme la Mort.

Tu comprends, mon chéri ? Ce que tu vois, c’est la magie. C’est beau, pas vrai ?

Oui… c’est…

Veuillez observer la cité, je vous prie, me demanda Mana en constatant que j’avais du mal à mettre des mots sur mes sensations. Cela sera peut-être un peu complexe pour vous, mais, à présent que vous connaissez la radiance des sorcières, veuillez chercher entre ces murs et ces immeubles.

Selena à ses côtés approuva de la tête, je me retournai donc à la recherche de quelque chose qui brillait autant qu’elles. Sincèrement, c’était tellement difficile, elle m’avait demandé l’air de rien quelque chose de bien compliqué. En réalité, détecter une lumière parmi toutes celles qui se trouvaient devant moi, c’était impossible.

Au moment où j’allais abandonné, néanmoins…

Hein ? Ce… ce ne serait pas une sorcière ?

Oh ! T’as trouvé ! Tu es trop fort mon chéri !

Effectivement, je ne pensais pas que tu y arriverais, commenta Selena en se rapprochant de moi et en observant au même endroit.

Je présume qu’elles l’avaient tout de suite repérée pour leur part, elles n’eurent pas besoin de mes indications pour trouver l’endroit ; c’était un peu frustrant, l’impossible ne l’était donc pas pour une sorcière ?

Parfait, vous êtes digne de nos espérances. Vigdis-san est bel et bien en vous.

Un silence s’installa alors qu’elles vinrent se placer à mes côtés et observèrent toutes cette lueur que je voyais au loin.

C’est où ? Demandai-je avec curiosité.

C’est une église, non ? Demanda Selena.

Je vais procéder à quelques recherches, mais il se peut que vous ayez raison, Rossi-san.

Sur ces mots, Mana prit son téléphone et passa un appel à ses parents. Je l’entendis de manière professionnelle et robotique leur donner des coordonnées du genre « 12L.38R.56 »… bien sûr, pas la peine d’aller chercher si ces chiffres correspondent à quelque chose, c’était juste pour dire que c’était dans ce genre-là. Je ne m’y suis jamais intéressé donc j’avoue n’y avoir rien compris.

Pendant qu’elle confirmait les coordonnées, Selena prit la parole :

En tout cas, pour des inquisiteurs, se cacher dans une église… quel manque d’originalité.

Ah ça ! J’te le fais pas dire…, commenta Eri en croisant les bras, son regard perdu dans le lointain.

En effet, c’est peu recherché, dis-je à mon tour.

C’est presque vexant d’avoir utilisé un tel rituel pour trouver une église. Pfffff ! Se plaignit Selena.

Je partageais son ressentiment.

Mana revint vers nous, son expression était toujours aussi sérieuse.

La localisation est bel et bien une église appartenant à un petit culte. A présent, je vous propose sans tarder de passer à la suite du plan, il est temps de profiter de « l’Eclipse des Sorcières ».

Sur ces paroles mystérieuses qui me firent froid dans le dos, les trois filles s’observèrent l’une l’autre et acquiescèrent.

***

Apparemment, même si les filles savaient de quoi il s’agissait, elles n’en furent pas moins surprises ; leurs yeux s’écarquillèrent et elles observèrent Mana avec attention, attendant des explications.

Cette dernière passa une mèche de cheveux derrière son oreille, puis elle commença à nous expliquer :

Bientôt elle commencera, il m’a été à peine transmis que les préparatifs étaient achevés.

Tu rigoles, j’espère ? Une vraie de vraie ? Demanda Eri.

Comment as-tu réussi à mettre quelque chose d’aussi gros en place ? Demanda à son tour Selena.

Vous ne me croyez pas ? Je vous avais pourtant bel et bien assuré que nous récupérerions Omaga ce soir même, n’est-il pas ?

Il était vrai qu’elle avait annoncé quelque chose du genre. Elle s’était déjà donné la peine de louer le dernier étage de cette tour afin d’avoir une vue dégagée sur une partie de la plaine du Kanto, en soi elles n’auraient pas dû être si surprise ; ou alors était-ce moi qui ne me rendais pas encore compte à quel point c’était exceptionnel.

Constatant que ses collègues étaient perplexes, Mana expliqua :

C’est par le biais des contacts de mes parents dans le monde de la magie qu’une telle action a pu être coordonnée. Son succès est avéré, les effets ne devraient plus tarder à se faire ressentir.

Attends un instant ! S’écria Eri en se grattant la tête. Ce rituel, il est super compliqué, t’sais ? N’en parle pas comme si de rien n’était !

En effet, je suis d’accord avec Eri. Il faut le préparer pendant au moins trois mois et il faut pas mal de magiciens de niveau intermédiaire… Depuis le 16ème siècle, personne ne l’a utilisé.

C’est exactement ça ! Bon, c’est pas un mensonge, t’es sûre ?

Mana observa attentivement Eri, elle resta impassible, elle ignora tout simplement sa question.

Euh, les filles… J’ai bien compris que c’était impressionnant, fis-je remarquer. Mais au final, c’est si génial que ça ?

Elles m’avaient un peu oublié depuis quelques minutes, j’avais compris que c’était puissant et difficile à réaliser, mais j’ignorais ses bénéfices.

C’est un rituel qui permet de créer une vaste zone consacrée, commença à m’expliquer Selena. Les pouvoirs magiques sont fortement augmentés à l’intérieur, mais c’est vraiment difficile à mettre en place. Il faut une bonne trentaine de participants qui font un rituel simultané à plusieurs endroits spécifiques sur les flux telluriques.

D’où votre étonnement… Ouais, je comprends. En tout cas, Mana, t’es vraiment quelque chose !

Les regards noirs d’Eri et de Selena se tournèrent vers moi avec fureur, elles n’étaient sûrement pas contentes que je vante les mérites de Mana, pourtant je pensais vraiment que cette fille était un sacré phénomène.

Compliments ou non, le visage de Mana ne changea nullement.

J’ai fait des préparatifs pour ce rituel il y a des années de cela, dans l’optique que la bataille finale se déroule à Tokyo. Avec mes parents, nous avons localisés les endroits pour mener les rituels et les avons acquis légalement. Suite à quoi, nous avons créé une institution dans l’ombre pour réunir des pratiquants de magie du monde entier. Le plus difficile était de déterminer à quel moment nous devions le déclencher, mais lorsque nous avons trouvé Mizuno-san, j’ai décidé de lancer les préparatifs et de consacrer les zones de rituel.

Tous les trois nous la regardions sans savoir quoi dire. Cette fille était redoutable, elle avait réussi à envisager un projet des mois, voire des années en avance, tout ça pour une unique nuit, un unique moment.

En fait, plus que jamais, j’avais peur d’elle, ce n’était pas ses pouvoirs qui étaient le pire, mais son mode de pensée, elle n’avait plus rien d’humain à mes yeux.

En tout cas, chapeau ! La félicita Eri. Avec ça, on va pouvoir leur reprendre facile not’chère Omaga !

Sur ces mots, elle frappa avec vigueur son poing dans sa main, elle était prête à en découdre.

L’heure de rétablir les erreurs passées à sonner, affirma à son tour Selena.

Il n’y avait donc que moi qui n’étais pas si enthousiaste d’aller affronter les inquisiteurs ?

La durée de l’Eclipse ne sera que d’une seule heure, il nous faudra intervenir rapidement, expliqua Mana. C’est pour cette raison que j’ai pris la liberté d’apporter ce rituel de téléportation. Dès lors que l’Eclipse apparaîtra, nous pourrons le mener à bien.

Bien joué, Mana !

Effectivement, avec l’amélioration de nos pouvoirs, nous devrions pouvoir raccourcir le temps de préparation du rituel. Bien pensé en effet…

Mana avait vraiment l’air d’être la chef de l’équipe, toutes les félicitaient, elle avait tout penser, tout calculer, c’était incroyable.

En soi, pour quelqu’un de si obsédé par la magie, ce n’était probablement pas si impressionnant.

Pendant quelques minutes, nous attendîmes en silence le début de l’Eclipse. De manière normale, je fixais le ciel en attendant cet événement si particulier, mais je fus surpris de ne rien y remarquer lorsque Selena affirma :

Ça commence…

Ah bon ?

Tu ne vois pas le ciel rouge, mon chéri ? Demanda Eri en souriant.

Non, je ne vois rien…

Pas étonnant, il n’a pas de pouvoir sous cette forme, expliqua Selena. Commençons, j’ai hâte !

Si ce phénomène était de nature magique, il était normal que mes yeux ne puissent le voir, c’était très frustrant. Je venais de faire l’expérience de ce qu’elles étaient capables de voir du monde et j’eus l’impression soudaine que toute ma vie n’avait été qu’un mensonge, un simple filtre posé sur la véritable nature du monde.

Etait-ce mon âme de sorcière qui s’était éveillée au fond de moi qui réagissait ainsi ou alors était-ce moi, Mizuno Ren, qui commençait à entrevoir la face cachée des choses ?

Sans plus attendre, elles se lancèrent dans un second rituel, bien plus court, celui de téléportation. Cette fois, je ne les aidais pas, je ne fis qu’assister.

A la fin de leurs paroles de pouvoirs, un portail noir apparut au centre de la pièce, dans l’espace entre elles.

Eri sourit et fit craquer ses doigts, puis elle cria :

Trainez pas et vous plaignez pas si je vous laisse aucune de mes proies !

Nous n’y allons pas pour jouer, Kanai-san, mais pour…

Sans écouter les réprimandes de Mana, Eri se jeta dans ce vortex noir qui venait d’apparaître en riant d’une joie carnassière.

Mana interrompit sa phrase et sans attendre la suivit de l’autre côté.

Viens, Ren-san, allons-y ! La bataille commence maintenant !

Selena s’approcha de moi, me prit la main en souriant avec gentillesse et nous traversâmes ensemble le portail. Je voudrais bien faire un commentaire sur la sensation de traverser un portail, mais en fait je ne peux rien en dire. C’est comme passer une porte au final.

C’est aux alentours de 23 heures que nous apparûmes dans l’église, il n’y avait plus aucun civil à l’intérieur. A peine arrivés, je vis les corps allongés de cinq personnes, sûrement des inquisiteurs, portant des tenues noirs marqués d’une croix blanche.

Mana et Eri en avaient déjà fini avec eux avant même notre arrivée.

Je remarquais rapidement que tous les cinq avaient des épées à leur ceinture, il n’y avait plus de doute que nous étions bel et bien arrivés dans un antre d’inquisiteurs.

Ils ne vont pas tarder à appeler des renforts, expliqua Mana. Veuillez me laisser la charge de notre zone d’extraction, je vous prie. Lorsque vous aurez trouvé notre alliée, revenez au plus vite.

Selena ne me lâcha pas la main, elle acquiesça et m’entraîna vers une porte menant à la sacristie. Eri cria un « OK~! », puis en courant prit les devants et nous dépassa.

A peine la porte ouverte, nous vîmes deux inquisiteurs surpris tirer leurs épées de leurs fourreaux.

Mais Eri réagit aussitôt et projeta son poing, entouré par des tentacules immondes, dans le visage du premier, avant de porter un coup de pied au second, ce qui le projeta contre un mur voisin.

Eri n’était pas réellement pas à prendre à la légère, elle était redoutable au corps-à-corps.

Poursuivons ! J’suis sûr que c’est en bas, j’sens une présence !

Pareil ! Il faut trouver l’accès à la crypte ! Il est possible qu’il y ait un passage secret.

Elles ressentaient donc la présence d’Omaga à présent qu’elles étaient à proximité ? En tout cas, de mon côté, je ne ressentais rien du tout.

Je continuais de les suivre toutes les deux, j’entendis des bruits de combat derrière moi, dans la salle principale de l’église. Mana avait sûrement commencée son combat. Je voulais voir, mais une partie de moi estima non seulement que je n’avais pas le temps, mais que je finirais traumatisé par ce que je verrais.

Il me plaisait à croire que les inquisiteurs qu’avaient frappés Eri étaient encore en vie, mais je ne suis pas allé vérifier. S’ils n’étaient que des humains normaux, il était fort possible qu’elle les ait tués sur le coup, considérant la violence des impacts.

Néanmoins, si je me basais sur les compétences du directeur, ils avaient peut-être survécu.

Attention, Ren-san !

Selena me poussa violemment. Surpris, je perdis l’équilibre et je m’effondrais au sol à quelques mètres d’elle. Mes réflexions m’avait fait perdre ma vigilance, j’avais commis une erreur.

En relevant la tête pour voir ce qui se passait.

  • Esplosione di fiamme ! 

Suite aux paroles en italien de Selena, des flammes très vives jaillirent d’elle et enflammèrent la zone tout autour. Je ressentis le souffle de chaleur, mais les flammes s’arrêtèrent devant mes pieds.

Par contre, les deux inquisiteurs qui s’étaient jetés sur elle épées en avant furent réduit en cendres en un seul bref instant. Etaient-elles si chaudes que cela ?

Dans ce cas de figure, aucun doute, ils étaient morts…

A quelque part, je sentais que les effets de leurs pouvoirs à toutes les deux n’avaient rien à voir avec la normale, c’était sûrement les effets de l’Eclipse.

Après avoir surmonté mon envie de vomir et m’être relevé, nous poursuivîmes notre route plus loin dans l’édifice. Selena, sans oser me regarder dans les yeux, m’avait repris la main. Je ne cache pas le fait que je tremblais en me laissant entraîner, elle avait assassiné devant moi deux personnes. Non, en fait, c’était encore pire, elle les avait tout simplement fait disparaître. Tout ce qui était resté après leur charge était des gouttes de métal en fusion, leurs armes uniquement.

Devant nous, ce n’était pas moins brutal : Eri riait aux éclats et se battait comme un fauve. Elle bondissait contre les murs, elle frappait avec une telle violence qu’elle peignait les murs de sang.

A un moment donné, elle subit une salve de balles tirées par des inquisiteurs armés de pistolet : son corps ne s’arrêta même pas, elle projeta un nuage de poison qui les tua presque immédiatement, je les entendis crier et se plier de douleur empoisonnées. Puis, je vis les balles sortir du corps d’Eri d’elles-mêmes, et ses plaies se refermer à vue d’œil.

Pour me protéger, Selena agissait un peu moins, elle laissait faire Eri, mais elle projeta malgré tout quelques boules de feu sur des inquisiteurs en approche. L’un d’eux, doté d’une aura anti-magie, d’ailleurs, subit les flammes sans sourciller, il semblait très confiant dans sa capacité à vaincre Selena ; les autres tombèrent au sol réduit à l’état de charbon. Cette dernière me lâcha la main.

Je vis ses couettes flotter dans les airs sous l’effet d’un puissant courant d’air chaud, puis elle pointa ses deux mains sur son adversaire et déclama :

« Regno delle fiamme ! »

Cette fois, elle ne lança pas qu’une simple boule de feu, elle provoqua une série d’explosions dans le couloir où se trouvait l’inquisiteur, elle ne le cibla pas directement, son objectif était la structure autour de lui. Le couloir s’effondra sur l’homme et l’écrasa sous quelques tonnes de gravats.

Décidément, rien ne pouvait les arrêter en cette nuit. C’était cela le vrai pouvoir des sorcières ? Malgré tout, j’avais pitié pour ces gens qui se voyaient ainsi confronté à elles, leur sort était atroce.

Ne ho le tasce piene ! On prend un raccourci, Eri !

Sur ces mots, Selena, qui semblait passablement irritée, cibla le sol dans la grande salle où nous nous trouvions et produisit une violente explosion. Les pierres volèrent autour de nous, l’une failli se heurter à moi, mais Eri s’interposa et la dévia d’un coup de poing.

Alors, excité, mon chéri ?!

Même en pleine bataille, elle ne pouvait s’empêcher de penser à des choses obscènes, je ne pus que soupirer de dépit.

Grâce au « raccourci » de Selena, nous venions de mettre en évidence un couloir souterrain et, en le suivant, nous arrivâmes face à une porte où étaient gravés nombre de symboles ésotériques.

Hahaha ! T’as vu ça, Selena-chan ? Ils pensent nous empêcher d’avancer avec leur porte miteuse. J’remonte protéger not’raccourci, réduit tout ça en cendres, OK ?

Compte sur moi !

Eri et Selena frappèrent leurs poings l’un l’autre. Pendant un instant, je crus rêver, de toute la soirée, c’était sûrement la chose la plus improbable que je vis. Je restais bouche bée sans pouvoir demander quoi que ce soit.

Oh ? Mon chéri s’inquiète pour moi. Dans ce cas, un baiser de bonne chance, non ?

En passant à mes côtés, Eri s’approcha et colla ses lèvres contre les miennes. J’étais trop surpris pour réagir.

Bien sûr, elle ne se contenta pas de « juste » coller ses lèvres, elle engouffra sa langue dans ma bouche et m’embrassa avec vigueur.

Je ne compris pas de suite, je pensais que ce baiser était encore une de lubies, un de ses perversions, mais après qu’elle soit partie en souriant et en sautillant fière d’elle, je vis les flammes autour de Selena plus vives que jamais.

Elle avait sûrement essayé de lui donner « un coup de pouce » en l’énervant.

En tout cas, c’était une stratégie efficace :

Eriiiiiiiiii !!! Je vais te tuer !! Et toi ! Espèce de chien en rut infidèle !! Nous réglerons ça plus tard !!!

Je… je n’y suis pour rien… tu l’as bien vue…

J’essayais de me défendre, mais cela fit sûrement plus encore rager Selena. Que fallait-il que je fasse pour qu’elle se calme, l’embrasser à son tour ?

Tant qu’il y aurait ces flammes autour d’elle, je ne m’y serais pas risqué, c’est évident.

Grrrrrrrrrrr !!!

Tout en grognant, elle posa sa main sur la porte, une lumière blanche y apparut comme pour servir de bouclier contre les pouvoirs de Selena, mais…

Sparisciiiiii !!!

Elle projeta un torrent de flammes si chaudes et vives qu’elle brisa la barrière et réduisit en centre la porte.

Han… Han… nous pouvons y aller, Ren-san…

Essoufflée, elle m’invita à la suivre, je n’obéis que par peur, mon corps était couvert de sueur. Après avoir vu la réelle menace de ses flammes, elle me faisait de plus en plus peur. Après avoir tellement plaisanter et l’avoir mise en colère tellement de fois, je me rendais compte à quel point « nous jouions vraiment avec le feu ». Ce n’était sûrement pas pour rien qu’elle m’avait été présentée comme la plus destructrice des sorcières.

La salle qui se trouvait derrière cette porte était plongée dans l’obscurité, c’est lorsque Selena fit apparaître une petite boule de lumière que nous distinguâmes l’horreur qui s’y trouvait.

Au centre de cette froide salle aux pierres taillées (sûrement amenées de l’étranger, au passage) se trouvait une grande croix et sur celle-ci une fille. Elle était emprisonnée, nue, des centaines de câbles reliés à des machines se trouvaient là.

Elle ne semblait pas réellement âgée, on aurait pu la confondre avec une collégienne : petite aux très longs cheveux blonds, elle portait autour du cou une croix en or de la taille d’une main. Dans sa bouche, il y avait un tuyau qui servait sûrement à la nourrir ou la faire respirer, je ne savais pas trop et je préférais ne pas le savoir.

Traiter un humain ainsi… Depuis combien d’années… Non, de siècles avait-elle était traitée de la sorte ?

La pauvre…, murmurai-je en contemplant cet horrible spectacle et en me couvrant la bouche de la main.

Vous avez osé… Vi… Vi ammazzero tutti, fino a l’ultimo !! Figli di p***** !!

En plein milieu de sa phrase, Selena se mit à parler en italien. Je ne saurais que deviner le sens de ses mots, mais je ne prendrais jamais le temps de lui demander une traduction.

Une boule de flamme apparut dans chacune de ses mains, elles brillaient si vivement que le moindre recoin nous fut visible.

Ne bouge pas, Ren-san…, m’ordonna Selena.

A ce moment-là, les flammes changèrent de couleur et devinrent bleues, puis elles s’éloignèrent de la sorcière et avant que je n’ai eu le temps de souffler, elles explosèrent.

Je me protégeais en mettant inutilement mes mains devant moi, des flammes de cette chaleur m’auraient réduit en cendres peu importe ce que je faisais, c’est ce que je pense, mais… elles me contournaient comme si elles étaient intelligentes. Selena contrôlait chaque étincelle, chaque partie de ces flammes, c’était comme une extension de son corps et de sa juste colère.

Elle brûla toutes les machines, tous les câbles, liquéfia les métaux et finalement détacha Omaga qui, sans la moindre brûlure, lui tomba dans les bras.

Voilà, c’est ça dont est capable la perfidie humaine, Ren-san. N’oublie jamais le vrai visage de nos ennemis…

Je contemplais Selena avec la jeune fille dans ses bras, derrière elles c’était une vision infernale, tout brûlait ; mais il se dégageait quelque chose de puissant et de beau de cette scène.

Une douleur vive se fit ressentir dans ma poitrine, je tombai à genoux, puis après quelques secondes, je m’évanouis.

Cela ne dura pas très longtemps, quelques secondes, tout au plus. Lorsque j’ouvris les yeux, je n’étais plus Ren, mais Vigdis.

C’était une sensation particulièrement étrange, je n’avais perdu aucun de mes souvenirs, je gardais ma personnalité de Ren, mais celle de Vigdis venait de trouver sa place en moi, produisant un étrange mélange de nous deux.

A présent, tout cela me paraît normal, mais pendant quelques instants, ce qui restait de résistance en moi au monde surnaturel fut plongé dans la terreur.

Cette fois, ce n’était pas un retour temporaire, je savais être revenue pour de bon, mon corps était celui de Vigdis, mon esprit également.

Selena m’observait avec inquiétude, je me relevais et la rassurait :

Ne t’inquiète pas, Selena, je vais bien à présent. Retournons voir Mana et Eri, et quittons cet endroit.

Cette fois, je ne parlais pas comme la Vigdis qui était apparu la dernière fois, je n’avais pas cet espèce de langage de chuunibyou, c’était la preuve que nos personnalités avaient fusionnées.

Selena acquiesça, mit Omaga sur ses épaules et me suivit. Sans nous concerter, nous avions décidé que je les protégerais, Selena avait suffisamment utilisé sa magie, il était temps qu’elle se repose.

Dire que ma vie en tant que lycéen venait de s’achever sans que cela ne produise en moi le moindre regret. Difficile une fois transformée en Vigdis de pouvoir revenir à une vie normale, comment expliquerais-je ma transformation ?

Puis, à présent, que m’importait l’école et tout cela. J’étais une sorcière, la Sorcière du Nord, Vigdis des glaces éternelles.

La suite fut assez rapide, nous ressortîmes de la crypte avec Omaga inconsciente, Eri avait sécurisé notre point de sortie. Elle ne posa pas de question, elle décida de porter Omaga, étant plus forte que nous, et nous courûmes vers la nef principale où se trouvait Mana.

Des renforts étaient arrivés, mais il ne restait plus personne de vivant au moment où nous arrivâmes. Mana n’était même pas blessée, elle nous observa arriver avec impassibilité, puis elle nous fit signe de passer le portail.

Je n’entendais plus de bruit dans l’église, probablement que tous les inquisiteurs qui s’y trouvait avaient été vaincus, mais les policiers et pompiers n’allaient pas tarder.

Selena et Eri passèrent les premières, puis ce fut mon tour. En passant aux côtés de Mana, elle me souffla :

Bienvenue parmi nous, Vigdis-sama.

Puis, elle nous rejoignit de l’autre côté, dans la Sky Tree. Sans même demander aux autres, comme pour leur montrer que j’étais effectivement de retour, je concentrai ma magie et refermai le portail à l’aide des paroles du rituel.

En effet, je n’avais rien compris au moment où je l’avais entendu, mais une fois Vigdis de retour, toutes ces paroles étaient limpides en moi.

Ce jour-là, ce fut notre première réelle victoire depuis des siècles contre nos oppresseurs, mais ce n’était que le début de notre guerre.

J’observais par la baie vitrée l’Eclipse rouge de sang qui illuminait la cité tout entière et en me retournant vers les filles je leur dis :

Me voici de retour. Que la prophétie soit accomplie ! Libérons la magie de ce monde !!

1 Selena utilise une expression de dialecte calabrais qui en italien standard signifie « che tu possa morire subito» soit « puisses-tu mourir rapidement ! ».