Chapitre V – Le Sabbat de l’Apocalypse

Incantation I

Après la libération d’Omaga, nous étions toutes épuisées. L’Eclipse des Sorcières avait certes libéré une grande puissance en nous, mais elle avait aussi provoqué un écoulement de magie anormal dans nos corps qui en ressentaient soudain les effets.

C’est pourquoi, après ce rude affrontement contre l’Inquisition, nous sommes toutes rentrées, avons pris un bain et nous sommes empressées de nous endormir. Du moins, c’était mon cas, je n’étais évidemment pas dans les demeures de mes collègues cette nuit-là.

Néanmoins, à l’aube…

— Bonjour~, Oneesama !! Fait beau aujourd’hui, pas vrai ?

J’écarquillais les yeux. Depuis que la fusion de mes personnalités, j’étais devenue plus craintive envers mes ennemis ancestraux : les inquisiteurs. Si en tant que Ren je ne m’en préoccupais pas réellement, en tant que Vigdis j’avais été tué de nombreuses fois par ces derniers et je connaissais parfaitement leurs méthodes. Ma nouvelle personnalité était un résultat des deux, aussi en entendant cette voix si proche de moi, je ne me mis instinctivement en garde.

Mais, cette voix juvénile, douce et enjouée n’appartenait à nul autre qu’à Omaga, notre cinquième sorcière.

La vraie question était : quand était-elle venue ici ?

Dans mes souvenirs, elle était partie dormir chez Selena…

Puis, j’avais un peu du mal à m’habituer à ce « oneesama », il fallait dire que quelques heures auparavant j’étais un homme.

— Bonjour, Petite Maga. Pourrais-tu me dire ce que tu fais là et pourquoi tu es allongée sur moi ?

— Parce qu’Omaga voulait s’amuser ! Puis, Oneesama est toute froide, Omaga voulait la réchauffer.

Il n’y avait sûrement pas de malice derrière ces paroles, mais disons qu’il y avait matière à une mauvaise interprétation.

En tant que sorcière spécialisée en magie de glace, mon corps était de base d’une température plus basse que la moyenne. A l’époque, il n’y avait pas de thermomètre pour mesurer ce genre de choses, mais je l’avais déjà constaté. Si Selena devait avoir constamment une température plus haute, j’étais l’exact inverse. Cela dit, cette différence n’était pas si inhumaine, il ne s’agissait que de quelques degrés, rien de plus.

— Ma chère petite fée, pourrais-tu te lever, il me plairait de quitter mon futon.

J’aurais pu m’énerver de son attitude invasive, mais je me montrais patiente envers celle qui avait passé des siècles enchaînée à une machine qui lui prélevait sa magie et la redistribuait à nos ennemis. Pendant des siècles, la malédiction qui m’avait contrainte à me réincarner en homme était en réalité la magie de ma précieuse et jeune alliée ; quelle ironie du sort.

— D’accord, Oneesama !

Elle se leva sans attendre, elle était prête à s’amuser et pétillait d’énergie malgré le traumatisme qu’avait dû être sa détention.

Omaga était une fille très petite, malgré son âge de plusieurs siècles, elle avait un physique de collégienne et sa taille avoisinait le mètre quarante. Elle n’avait pas de poitrine, elle était complètement plate, bien plus démunie que Selena et moi ne l’étions.

Néanmoins, si ses formes n’étaient très adultes, son visage était adorable au possible, sa peau était d’un blanc laiteux et avait une texture aussi douce de la soie. Ses longs cheveux blonds s’écoulaient sur son corps et arrivaient jusqu’à ses genoux. Cette couleur blonde comme les blés était sûrement liée à ses origines d’Angleterre.

Ses yeux violets pétillaient non seulement d’énergie, mais disposaient de motifs inscrits dans leurs pupilles qui les rendaient réellement inhumains, il s’agissait là de son héritage féerique, des yeux capables de voir dans la nuit et de voir des phénomènes magiques invisibles même pour les sorcières.

Omaga était une demi-fée, le charisme qui se dégageait d’elle, malgré son apparence d’adolescente, était incroyable, il était à même d’écraser par sa présence n’importe quel humain ordinaire.

Tant qu’elle se trouvait dans le futon, je ne pouvais pas le remarquer, mais dès qu’elle se redressa je la vis nue comme lorsque nous l’avions sortie de sa prison. Je ne peux pas dire que cela me laissa indifférente, était-ce à cause de la part d’homme qui restait en moi ou alors avais-je toujours eu ce genre de penchants saphistes ?

J’avais pourtant souvenir d’avoir eu des romances hétérosexuelles dans mes vies antérieures, mais peut-être y avait-il eu une évolution de mes goûts. Pour être honnête, je me rendais compte que, depuis ma fusion avec Vigdis, c’était plutôt l’idée d’être attirée par les hommes qui me faisait peur et me repoussai ;, je suppose donc que c’était bel et bien l’influence de mes vies antérieures qui avaient fini par me changer.

Quoi qu’il en soit, je n’étais pas bien vêtue également : une simple chemise d’homme bien trop grande pour moi me recouvrait.

J’étais trop fatiguée en rentrant pour me poser la question, mais de toute manière la garde-robe disponible était celle d’un homme, impossible d’y trouver des sous-vêtements ou autres à ma taille.

— Couvre-toi, Petite Maga ! Lui dis-je en me couvrant les yeux et en tirant sur ma chemise pour ne pas m’exposer.

— Pourquoi ? Me demanda-t-elle en guise de réponse.

— C’est… c’est embarrassant, non ?

— Pas du tout, on est des filles.

Je me sentis soudain ridicule, si on pensait de la sorte, il était vrai que ce n’était pas si honteux. Mais dès que je portais mon regard sur elle, je sentais que ça n’irait pas pour moi, je ne pouvais pas encore me considérer comme une femme à part entière et son corps me perturbait par sa délicate beauté.

— Je… je vais dans la salle de bain. Tu peux prendre n’importe quel vêtement dans mon armoire et te gêne pas pour manger.

Je ne lui laissai pas le temps de me répondre, je courus jusqu’à la salle de bain où je repris mon souffle. Cette situation était périlleuse, bien trop à mon goût !

Après m’être enfermée à clef, je me dirigeai vers le miroir pour me laver le visage et j’aperçus pour la première fois depuis des siècles ma réelle apparence. Un peu comme Mana dont les souvenirs revenaient à chaque éveil, pour ma part je n’avais cessé de reprendre ma première forme de Vigdis à chaque éveil magique comme si j’avais voulu simulé une sorte de continuité.

Cette fois encore, mon corps avait magiquement repris l’apparence qui était sienne à l’origine, celle d’une femme d’un mètre cinquante cinq, à la très longue chevelure argentés qui lui descendait jusqu’aux fesses, aux yeux rouges et à la peau blanche comme la neige. Inutile de dire que je n’avais plus le phénotype japonais mais scandinave.

En fait, en l’état, sans papier d’identité, j’aurais été considérée comme clandestine par les autorités du pays alors que j’étais bien née au Japon. Autrefois, nul doute que cela aurait été encore plus difficile avec une telle apparence, déjà en Europe j’avais été quelques fois dénoncée et pointée du doigt comme une créature impie, mais au Japon j’aurais été très remarquable.

Avec l’évolution de la société, je pouvais toujours prétendre qu’il s’agissait d’un cosplay, c’est une excuse qui marche plutôt bien et qui est une belle possibilité pour les créatures surnaturelles de notre monde.

Finalement, il n’y avait pas qu’Omaga qui avait une apparence extraordinaire, l’image qui se reflétait en cet instant dans le miroir était plutôt incroyable aussi.

Je retirais ma chemise en vue de prendre un bain et je constatai effectivement, comme dans mes souvenirs, que j’appartenais au « clan des petits». En fait, j’étais au niveau de Selena, des seins qu’on ne pouvait considérer comme inexistants, mais pas bien gros. Dans notre groupe, Eri demeurerait la seule « vache laitière » comme pourrait le dire Selena par jalousie.

A se demander si la magie ne tarissait pas la graisse mammaire. Sur cinq sorcière, nous étions quatre à ne pas avoir de gros seins, y avait-il donc une raison métaphysique ? Ou alors était-ce un simple hasard ?

Je n’avais pas l’impression que les pouvoirs d’Eri étaient si faibles, pourtant la différence de poitrine était flagrante.

— Oneesama ? Omaga peut entrer ?

— Hein ? Non, c’est fermé à clef ! Tu me voulais quoi, Petite Maga ?

— Les serrures c’est pas un problème, Oneesama.

Sur ces mots, je l’entendis incanter et soudain un portail se créa en plein dans la salle de bain ; elle le franchit.

J’étais nue dans ma baignoire et celle que j’avais fui venait d’apparaître devant moi tout aussi dévêtue qu’auparavant. Je restais bouche bée et je me souvins qu’elle avait effectivement le pouvoir d’utiliser la téléportation ; j’avais souvenir toutefois que c’était un pouvoir complexe qu’elle maîtrisait difficilement.

Était-ce à cause de la faible distance parcourue qu’elle l’avait produit aussi aisément ?

— Oneesama, Omaga peut entrer dans la baignoire ? Omaga ne s’est pas lavée depuis… su~per longtemps !

Comment ne pas la prendre en pitié alors qu’elle remettait sur le tapis son enfermement. Je soupirais et je lui dis :

— OK, je te laisse la place… Attends un instant, je s…

Mais je n’eus pas le temps de finir ma phrase qu’elle sourit et entra dans la petite baignoire et s’installa entre mes jambes comme une enfant qui viendrait s’asseoir près de sa mère. Toutefois, considérant notre différence de taille, j’avais peur de passer plus pour une perverse que pour une mère.

— Aïe ! L’eau est froide, Oneesama…

— Que… que…

Personnellement, j’étais brûlante, ma tête était confuse. Malgré son innocence apparente, il s’agissait d’une femme vieille de presque mille ans… c’était impossible qu’elle n’ait pas d’arrière-pensées.

— Ah, je vois… Oneesama, il faut te chauffer, c’est ça ? Omaga va s’en occuper, car elle aime Oneesama.

Sur ces mots, elle se retourna et me prit le visage entre ses mains. J’en étais sûre, elle faisait semblant, ses véritables intentions avaient toujours été celles-là.

— Tu sais ce que tu fais ? Tu…

— Oui, Oneesama. Omaga veut te donner l’amour qu’elle a conservé au fond de son cœur pendant des siècles. C’est mal ?

Même si son visage était juvénile, ses paroles étaient celle d’une adulte, je pus le lire au fond de ses yeux.

— Tu aimes les filles ?

— Non, Omaga aime les sorcières ! Et surtout Oneesama !

Je me rappelais soudain que j’avais toujours eu du succès, j’avais un pouvoir d’attraction qui attirait indistinctement homme, femme et même les créatures féeriques. Déjà autrefois, Omaga était amoureuse de moi et me faisait des avances. Comment avais-je pu l’oublier au juste ?

— Euh… comment dire…

— Ne dis rien et laisse Omaga faire. Ça ne te fera du bien…

Ses yeux étaient de plus en plus pétillants, je crus un instant voir les motifs de sa pupille se déplacer et changer de forme. Ses lèvres se rapprochaient de plus en plus des miennes, je sentais son souffle me caresser le visage.

Mais je repris des forces et j’interposais ma main entre nos lèvres.

— Je ne peux pas…

— Ahlàlà ! Oneesama me voit comme une petite fille encore, mais Omaga est plus âgée qu’Oneesama.

Difficile toutefois de te donner un tel crédit, Omaga-chan, ta manière de parler tout autant que ton corps ne vont pas de paire avec ta volonté.

Sans respecter ma volonté, elle retira ma main et continua ce qu’elle voulait faire. Je me remémorais en cet instant autre chose à son propos : elle était physiquement très faible.

Son corps juvénile n’avait rien de la force et de l’endurance d’une adolescente, elle avait aussi peu de force qu’une fillette de six ans. Sans réellement forcer, je suis parvenue à lui résister.

— Mais… euh… Oneesama !!!

— On reparlera de tout ça une autre fois, OK ? En attendant, allons manger quelque chose, je meurs de faim !

— Dans ce cas, Omaga va attaquer par en bas !

Si elle n’avait pas eu l’idée d’annoncer son attaque surprise, probablement aurait-elle réussi, mais je parvins à saisir sa main avant qu’elle n’atteigne cette partie anatomique rudement défendue d’accès. En tout cas, je me rendais bien compte qu’elle n’avait aucun scrupule et qu’elle était plutôt égoïste, ses désirs passaient avant ceux des autres ; c’était sûrement là un héritage de son sang féerique, ces dernières étaient des créatures qu’on pouvait aisément qualifiée de tel.

Finalement, puisqu’elle ne voulait pas lâcher prise, je finis par passer à la contre-attaque et je me retrouvais en quelques instants au-dessus d’elle en train de lui tenir les mains.

— Oneesama !! Omaga… ne savait pas que tu étais comme ça… Kyaaaaa !

— Arrête avec tes « kyaaa ! » je ne fais rien.

— Ahhhh ! Ahhh ! Oneesama !!!

Simulait-elle ? C’était ce que je pensais avant de me rendre compte que mon genou était un peu mal situé, ce qui était loin de la déranger. Je rougis jusqu’aux oreilles et je sortis en vitesse de la salle de bain.

Pourquoi j’ai une Eri-bis dans ma maison au juste ?! Pensais-je en tentant de reprendre mes esprits.

Alors que j’entendis la voix d’Omaga dans ma salle de bain, je sortis avec une serviette de cette pièce et je me dirigeai vers mon portable pour appeler de l’aide. J’avais décidé que dans une telle situation la personne la plus fiable n’était autre que Selena, je choisis son nom dans le répertoire.

— Oui, Ren-san ?

— Écoute, viens m’aider tout de suite, s’il te plaît ! Omaga est venue pendant la nuit, elle est folle !!

— Hein ? J’arrive !

— Attends, Selena… Apporte des vêtements pour nous deux, s’il te plaît…

— Des vêtements ? Tu… tu es nue avec Omaga ?

— Je me suis transformée hier, je n’avais de vêtements de…

Je ne pus finir la phrase que la communication coupa, connaissant Selena elle était sûrement furuieuse à l’idée que je sois seule avec une autre fille.

Tel un zombie, Omaga dégoulinante arriva dans le salon en répétant d’une voix douce mais inquiétante :

— Onesama… Oneesama…

Puis, elle me sauta dessus et je dus lutter pour protéger mon « innocence » de femme. Heureusement qu’elle était faible, car si elle avait été comme Eri, je n’aurais pas eu l’ombre d’une chance de lui résister. Bien sûr, même dans une telle circonstance, j’aurais pu recourir à la magie, mais il y avait un fort risque de tuer par son emploi, c’était donc hors de question.

Pendant notre lutte, je me demandais malgré tout si sa détention n’avait pas atrophié ses muscles, elle était faible autrefois, mais pas à ce point-là.

Quelques dizaines de minutes plus tard, à une vitesse somme toute incroyablement rapide, quelqu’un toqua à ma porte alors que j’étais encore en train d’immobiliser Omaga.

— Entre Selena ! Je… je pense que c’est ouvert !

En effet, j’étais très fatiguée la veille, je n’avais même pas pensé à la refermer alors que je craignais l’arrivée des inquisiteurs. Quelle manque de vigilance !

Mais celle qui ouvrit la porte ce n’était pas Selena, mais Eri. Mes yeux s’écarquillèrent avec horreur, alors que des larmes y montèrent.

— Noooooonnnnn !!

— Salut ma chérie d’amour ! Ah tiens ! Tu me fais des infidélités si tôt le matin ? Dans ce cas…

Sans même fermer la porte derrière, elle se déshabilla à une vitesse vraiment impressionnante, c’était comme si ses vêtements glissaient sur elle ; c’était un spectacle assez incroyable, exercé sans recours à la magie.

— Oui ! Ileana-neesan !! Viens t’amuser avec nous !

— Nonnnn !! Arrête, Eri !!

Bien sûr, il était déjà trop tard, l’excitation se lisait dans ses yeux et elle était déjà nue. Je me résignais en cette instant, j’avais bien lutté pour garder un semblant de dignité dans nos relations, mais tout allait basculer.

Quelle genre de relations aurions-nous par la suite ?

Puis, étais-je disposée à avoir plusieurs personnes dans ma vie ?

C’était des questions compliquées pour moi. Bien sûr, Eri n’en avait que faire, elle vivait dans l’instant présent, sans s’embarrasser de tels détails, pour elle peu importait si j’avais une ou des milliers d’amantes, du moment qu’elle en faisait partie…

Heureusement, je fus sauvée par celle à qui je faisais le plus confiance, le pilier de sanité de notre groupe : Selena. Mana n’était pas fiable, elle avait un tel désintérêt pour ce genre d’histoire qu’elle se serait simplement assise dans un coin et aurait lu un livre en laissant Eri et Omaga faire.

Par contre, Selena…

— Qu’est-ce que vous foutez, bon sang !! Laissez Ren-san !!!

L’onde de chaleur qui traversa la pièce était une telle fournaise que même nue la sueur apparue sur mon corps, — pleine de sueurs, on pouvait vraiment avoir l’impression que nous l’avions fait. Eri me lâcha, Omaga fit de même, elles étaient conscientes du danger représenté par la poursuite de leurs actions. L’immeuble pouvait prendre feu d’un instant à l’autre.

Pour ma part, je me rapprochais d’elle à quatre pattes, c’était pénible puisque je n’aimais vraiment pas la chaleur depuis le retour de mes pouvoirs.

— Merci, Selenaaaaaaaaaa !!!

Je me mis à pleurer en lui enlaçant la taille, mais mon action eut des conséquences un peu différentes de celles que je pensais : elle rougit, de la vapeur sortit de ses oreilles, puis elle se pétrifia.

— Mon chéri, je crois que tu as cassé Selena…, affirma Eri en passant ses bras derrière la tête, nue, sans aucune gêne.

— Selena-neesan ? Tu vas bien ? Du coup, on fait quoi, Eri-neesan ? On l’ajoute au groupe ?

— Trop risqué, elle est devenue plus coincée qu’autrefois, tu sais ? Bah, retraite pour cette fois.

— OOOOOKKKK~ !

C’est ainsi que se déroula mon premier réveil depuis la fusion de mes personnalités. Les choses s’annonçaient mal, très mal, les forces de la corruption s’étaient multipliées par le biais d’une adolescente égoïste et perverse.

***

Le calme revint peu à peu, finalement non seulement Selena, mais aussi Eri avait rapporté des vêtements de secours. J’ignore comment elle avait fait pour prévoir ma demande, mais elle était venue elle aussi avec quelques ensembles.

— Prends les miens plutôt, ma chérie ! M’exhorta Eri en me tendant un robe à carreau assez légère.

Personnellement, porter des vêtements léger par cette saison n’était pas un problème, j’avais chaud et nous n’étions même pas encore en été, mais, sachant que la proposition venait d’Eri, j’éprouvais une certaine méfiance.

— Laisse-moi deviner, c’est une robe soluble ou un truc du genre ? Lui demandai-je en plissant les yeux avec désapprobation.

— Ah non, j’y avais pas pensé en fait… Ma chérie, t’es vraiment un génie, j’aurais dû faire ça !

Je soupirais en me disant que je venais peut-être de lui donner une mauvaise idée. Il y avait eu une amélioration de récent, mais je craignais fort que l’arrivée de sa disciple de l’obscénité ne lui fasse faire machine arrière.

Je me contentai de l’ignorer et je pris plutôt une robe que m’avait apporté Selena. Nos tailles correspondaient et le style n’était pas vulgaire.

— Je vais prendre celle-là, j’annonçais… Par contre… euh… il faut des sous-vêtements, non ?

— Une culotte te suffira, ma chérie. T’es aussi plate que Selena au final.

— Oui, c’est des petites pommes ! Déclara Omaga avec joie alors qu’elle regardait les vêtements disposés sur la table.

— Eh oh ! Une telle remarque ne devrait pas sortir de la bouche d’une fille encore plus plate, rétorquai-je avec une voix peu convaincue.

— Eh !!! J’ai pas des pommes !! S’exclama Selena mécontente.

— Tu aurais préféré des raisins ou des fraises ? Demanda de manière moqueuse Eri.

— Non, ça c’est Omaga. Elle n’a pas grandi du tout à cet endroit-là, on pense toujours que c’est une enfant alors qu’elle est adulte et qu’elle veut pouvoir aimer comme une femme. C’est triste, n’est-ce pas Eri-neesan ? Oneesama ne veut pas de moi à cause de ça…

Elle avait réellement l’air triste en s’expliquant de la sorte, elle parvint à me faire sentir coupable. En effet, cela ne devait pas être simple pour elle. Je ne pus m’empêcher de lui lancer un regard doux et compatissant.

Mais rapidement je me rendis compte des œillades qu’elle échangeait avec son mentor et je compris que, même s’il y avait une part de vérité, elle avait surtout essayé de me tromper.

Je les ignorais et je dis par vengeance à Selena :

— Tu peux venir avec moi dans la salle de bain et m’aider avec ça ?

— Quoi ?!

— Quoi ?! C’est de la triche ! Je prends sa place !

— Moi pareille !

— Non, je vous veux pas, vous, les perverses ! Selena est fiable contrairement à vous, c’est une fille bien.

— Tsssss ! Encore cette sale fourbe d’étrangère…

Sans réellement être énervée, Omaga imita Eri et grogna avec insatisfaction.

— Pourquoi… tu… tu as besoin…

— Eh bien…, expliquai-je en jouant avec mes doigts embarrassée. La dernière fois que j’étais une femme, ça remonte, j’ai jamais appris… à mettre ce genre de choses… ça n’existait pas à l’époque…

En effet, les sous-vêtements comme nous les connaissons n’existaient pas à cette époque.

— Je… je vais t’aider… Che cosa dico ? Non so più cosa fare ! s’écria-t-elle en italien.

— Se vuoi vi posso aiutare…, répondit Omaga en tirant la langue. Profitane per fare qualche scochezze, ne hai bisogno, mia cara Nina.1

Impossible de savoir de quoi elles parlaient. J’observais Eri avec un point d’interrogation au-dessus de ma tête, mais elle ne parlait pas plus que moi l’italien.

J’ignorais qu’Omaga savait le parler, mais, à la réflexion, cela n’avait rien d’extraordinaire puisqu’elles avaient vécu ensemble jadis.

Je partis dans la salle de bain avec Selena et je tairais ce qui s’y passa… Imaginez ce que vous voulez, mais je tiens à vous rappeler que Selena est une fille correcte et timide donc n’allait pas partir sur des fantasmes exagérés non plus.

A mon grand étonnement, en ressortant, Eri et Omaga (habillée de la robe que m’avait proposé précédemment Eri) étaient assises à la table et avaient préparé un petit déjeuner. C’était la pire des situations, il allait être difficile de manger sachant qu’elles avaient pu y ajouter des aphrodisiaques.

D’ailleurs, j’estimais que le meilleur moyen de désamorcer la situation était encore de lui faire front.

Selena qui était encore perturbée et rouge s’assit comme honteuse à la table, tandis que je restais debout et que je m’éclaircis la gorge.

— Bon écoutez, je pense qu’avant que les choses n’aillent plus loin et deviennent terribles, il vaut mieux que je vous parle honnêtement. J’ai bien compris vos différents sentiments à mon égard, ils me font plaisir, mais je n’ai pas trop eu le temps d’y penser et je ne peux vous donner de réponse pour le moment. Disons qu’une fois le rituel de retour de la magie achevé, je vous donnerais une réponse claire. Jusque là, essayez de ne pas commettre d’actes inconsidérés comme tout à l’heure, je vous en prie.

Les trois filles m’observèrent avec de grands yeux, j’eus l’impression un instant d’avoir dit quelque chose de complètement absurde, mais finalement Eri sourit du coin des lèvres et déclara :

— J’vois qu’enfin tu te décides à dire ce que t’as sur le cœur. OK, j’accepte le marché, j’ne ferais que te draguer normalement pour gagner des points, je ne vais pas activer le plan B.

— Jusqu’à maintenant c’était ton plan B ? Demanda en plissant les yeux Selena à ma place.

— Bah, ouais, le plan A était de lui faire du rentre-dedans gentillet, le B, au cas où elle n’aurait toujours pas compris, était de carrément la chopper pour que son corps fasse l’expérience de mes sentiments.

— Je suis contente que tu aies laissé tomber ce plan B…, expliquai-je en passant ma main sur mon front humide.

Un bref silence s’ensuivit. Sans réponse de la part de Selena et d’Omaga, je me tournais vers cette dernière pour lui signifier mon attente.

Elle détourna le regard pour m’échapper et se mit à siffloter, mais sentant que toutes l’observaient, elle finit par faire la moue et par approuver :

— Omaga aussi va faire comme Eri-neesan… par contre, après le rituel, faut que tu la choisisses, OK ?

— Merci, j’apprécie, la remerciai-je en joignant les mains.

Puis, ce fut au tour de Selena qui rougit et croisa les bras :

— Je ne vois pas pourquoi tu attends une réponse de ma part, ce n’est pas comme si j’étais un petit peu, à moindre mesure même, à une quantité infinitésimale intéressée par une fille comme toi ! En plus, qui a dit que j’aimais les filles d’abord, hein ? Non, tu n’as rien à craindre de moi, de toute manière, faut faire attention à ces deux nymphos…

Elle n’avait pas complètement tort sur la fin de sa phrase, mais, même moi je m’étais rendu compte qu’elle n’était pas si indifférente qu’elle le disait. J’avais préféré l’ignorer en tant que Ren, mais une part de moi savait que sa gentillesse n’était pas si désintéressée.

— Regardez-moi cette tsundere ! Mpfff ! Ne te fais pas de fausses idées, ce n’est pas comme si je t’aimais un petit peu, en fait je te déteste, mon chériiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!! Se moqua immédiatement Eri en l’imitant.

Omaga se mit à rire bruyamment en frappant la table de sa main, son sang féerique en faisait une personne très libre qui ne se sentait pas concernée par la bienséance ou son image (de toute manière avec sa beauté féerique, elle était habituée à ce qu’on l’excuse de tout).

— C’est pas ce que j’ai dit !!

— Tu l’imites trop bien, Eri-neesan ! C’est elle ! Hahahahaha !

— Tu vas arrêter, Omaga-chan ! Je ne suis pas une tsundere, je suis juste une sorcière normale qui n’est pas amoureuse de Ren-san, c’est tout !!

— Oui, c’est ça ! A d’autres ! Hahaha !

Eri joignit Omaga dans son fou rire moqueur. Seule contre les deux, je finis par aller poser mes mains sur ses épaules alors qu’elle commençait à fulminer ; le risque d’embrasement était élevé.

Au fond, qui de mieux qu’une sorcière de glace pour supporter la colère ardente d’une sorcière de feu ?

Mes mains la firent sursauter et rougir jusqu’aux oreilles, elle baissa le visage et marmonna quelque chose d’inintelligible.

— Selena tricheuse !

— Selena-neesan, tu es fourbe !!

Les deux autres filles me jetèrent des regards noirs et finalement pour que le calme revienne, je proposai de moi-même de les soumettre au même traitement à condition qu’elles acceptent de tenir leurs promesses. Bien sûr, leurs réactions furent disproportionnées par rapport à ce simple contact amical, mais je tins le coup en m’affirmant que ce serait la dernière fois avant un moment.

Quelle naïve pensée de ma part.

***

Après le petit-déjeuner, nous avons appelé Mana qui était indisponible, elle préparait avec sa famille les préparatifs pour le grand rituel.

— Vigdis-sama, vous devriez profiter de cette accalmie pour refaire connaissance avec Omaga-san, je vous prie. Les événements risquent de prendre une tournure plus rapide à partir de maintenant.

— Vigdis-sama ?

— N’est-ce pas votre nom ?

— Oui, en effet…

En réalité, j’étais surtout interloqué par ce « sama » qui impliquait une plus haute déférence que le « san » qu’elle m’octroyait auparavant. Était-ce parce que j’étais une sorcière à présent ?

Pourtant, elle n’utilisait pas ce suffixe pour Selena, Eri ou Omaga, nous étions des paires, ce surplus de politesse me sembla inopiné.

— L’Inquisition a commencé à bouger ? Lui demandai-je en m’éloignant dans la pièce.

J’étais au téléphone pendant que les trois filles finissaient, à leur propre initiative, de débarrasser la table et laver les assiettes ; elles m’avaient persuadée que s’étant invitées chez moi c’était la moindre des choses. Je n’avais pas compris en quoi cela impliquait Selena qui était venue à ma demande et qui m’avait rendu service, mais puisqu’elle insista, je décidai de les laisser faire. Puis, cela ferait une bonne occasion pour elles de travailler ensemble et d’améliorer leur relation.

De plus, en évoquant l’Inquisition, j’avais peur de réveiller quelque traumatisme dans le cœur de notre pauvre Omaga, aussi je ne parlais pas très fort.

— Non, ils ne semblent nullement avoir réagi à notre offensive, mais sans doute est-ce trop tôt pour constater quoi que ce soit. Nul doute qu’ils seront là pour l’affrontement final lors du rituel, nous sommes en train de pourvoir à des dispositifs les concernant.

— Bien joué, Mana !

Contrairement à avant, ma haine des inquisiteurs s’était bien renforcée. L’ancien Ren aurait sûrement éprouvé un pincement de cœur en apprenant que Mana posait des pièges contre eux, mais l’actuelle Ren que j’étais devenue n’avait pas une telle pitié.

Au fond, combien de mes frères et sœurs magiciens avaient-ils torturés et exécutés ?

Je savais que l’Église n’était pas remplie de mauvaises personnes, mais ceux qui avaient rejoint les rangs des inquisiteurs, ordre fanatique par définition, étaient des humains qui vouaient leurs âmes à notre destruction. Je n’aurais plus de pitié envers ceux qui se dresseraient contre nous après nous avoir opprimé si longtemps, la magie doit renaître de ses cendres et l’Humanité devenir libre de choisir sa voie.

— Mille merci, Vigdis-sama. Je vous prie de me contacter pour quelque demande que ce soit. Transmettez mes salutations à Rossi-san, Omaga-san et Kanai-san, je vous prie.

Sur ces mots, nous arrêtâmes la communication.

D’une certaine manière, depuis que j’avais changé, j’éprouvais plus de sympathie pour Mana et je la trouvais même plus expressive. Bien sûr, c’était sûrement qu’une impression, sa voix était aussi monocorde qu’auparavant, c’était simplement moi qui parvenait à mieux la comprendre et qui n’avait plus cette aversion instinctive envers sa magie.

C’est la contre-partie de l’étude de la mort, celle de s’éloigner des vivants. Malgré sa beauté et son sérieux, tous admiraient Mana à l’école, mais très peu l’approchaient, instinctivement elle faisait peur.

Je revins vers les filles qui avaient presque fini sans entrer en conflit, ce qui était au-delà de toutes mes espérances :

— Merci à Selena et Eri de nous avoir prêté des vêtements, mais j’aimerais refaire ma garde-robe pour n’avoir plus besoin de vous emprunter quoi que ce soit. Accepteriez-vous de m’accompagner faire les magasins ? J’avoue que c’est un peu nouveau pour moi…

Tout comme pour les sous-vêtements, j’étais en retard sur tout ce qui touchait la féminité moderne. Autrefois, il n’y avait pas de magasins de prêt-à-porter et la mode était bien différente. Mes critères en la matière étaient largement dépassés et ce n’était pas les vagues souvenirs de mes vies antérieurs, pas plus que les années de vie sous la forme de Ren, qui allaient m’aider.

Ce que je savais, toutefois, c’était que si j’arrivais dans un magasin avec mon niveau de connaissance, je deviendrais la proie idéale des vendeuses et je ne m’en tirerais pas à bon prix.

Je préférais faire confiance à des filles de ma connaissance.

Bien sûr, elles acceptèrent :

— Plutôt deux fois qu’une, ma chérie !!!!

— Euh.. hein ? Enfin, si tu penses que je peux aider… pourquoi pas ?

Tandis que Selena répondit en jouant avec une de ses couettes, Eri se leva et exprima exagérément sa joie en gesticulant.

Omaga m’observa avec un air pensif, puis elle posa son index sur sa lèvre et me demanda :

— Et moi ?

— Viens avec nous, je t’achèterai quelque chose. Tu as autant besoin d’une garde-robe que moi, toi aussi tu as fait un bond temporel, n’est-ce pas ?

Je regrettais immédiatement mes dernières paroles. Était-ce une bonne idée de lui rappeler ce genre de mauvais souvenirs ?

Mais elle sourit avec une joie sincère et me remercia :

— Merci, Oneesama ! Tu es la meilleure !

— Eh ! Attends ! Commence pas à draguer Omaga sous mes yeux ! Moi aussi je t’offre un truc, compris Ma-chan ?

— Ohhh ! Merci, Eri-neesan !!

Sur ces mots, elle sauta dans les bras de cette dernière et engouffra sa tête dans cette opulente poitrine.

Lorsque je tournais mon regard vers Selena, cette dernière parut gênée ; je compris sans mal qu’elle avait l’intention de faire comme Eri et d’offrir quelque chose à Omaga, mais à présent elle n’osait plus le dire.

Selena se sentait coupable, elle l’avait déjà manifesté avant même notre mission d’intervention, elle s’en voulait de l’emprisonnement d’Omaga, aussi je suppose que c’était l’occasion de lui faire plaisir.

Sûrement pour l’aider à se défaire de cette culpabilité, je choisis en cet instant d’assumer le rôle de méchante et de briser l’ambiance agréable qui régnait.

— Au fait, Petite Maga ? Désolée d’être aussi directe, mais tu as des souvenirs de ton emprisonnement ?

Selena et Eri me portèrent un regard surpris et un peu outrées, j’avais posé la question que nulle autre que Mana et moi n’aurait pu poser.

Comme je commençais à m’en douter, Omaga leva les yeux au plafond, prit un air pensif, puis expliqua :

— En fait, je me souviens un peu au début, c’était pénible, ils faisaient mal à Omaga, mais après ils l’ont mise dans une sorte d’engin bizarre et c’était comme être endormie. Lorsque Omaga s’est réveillée, Selena-neesan et Oneesama étaient là à l’attendre, puis elle s’est rendormie à nouveau. Ils ont fait des choses mal à Omaga, mais elle ne s’en souvient pas.

J’avais plusieurs fois exprimé des choses qui auraient pu attiser sa tristesse, mais elle n’avait à aucun moment réagi, c’est pourquoi j’avais commencé à me douter qu’elle n’avait en réalité aucun souvenir. Même si cela avait été bref, elle avait quand même à l’esprit sa libération dans l’église.

Elle souriait d’un air insouciant, c’était triste pour nous qui l’avions trouvé dans un horrible état, mais peut-être que finalement elle avait été bien moins traumatisée que nous ne le pensions. Puis, elle avait toujours eu ce caractère insouciant, prompte à rapidement effacer le malheur pour ne s’intéresser qu’à son amusement.

J’observais Selena, elle semblait un peu plus sereine malgré tout. Elle finit par prendre son courage à deux mains :

— Moi aussi je vais t’offrir une belle robe, Omaga-chan. Mais c’est pas pour toi, c’est juste que… qu’Eri va t’offrir des vêtements de prostituée, il faut que quelqu’un t’offre quelque chose de plus décent.

Omaga pencha sa tête de côté, puis passa des bras d’Eri à ceux de Selena.

— Oui ! Merciiii ! Je vous aime toutes !!

Telle était notre cinquième sorcière, quelqu’un d’insouciante et d’impulsive, projetant autour d’elle sa joie de vivre et son amour.

Quelques minutes plus tard, nous quitions l’appartement pour nous rendre vers un centre commercial.

***

Puisque nous avions le temps, Eri et Selena décidèrent de nous amener à Shibuya pour trouver de beaux vêtements. Cette fois Selena ne portait pas son déguisement comme la première fois que je l’avais rencontrée dans ce même quartier.

Après quelques magasins qui ne m’avaient pas réellement intéressée, nous nous sommes rendues à Harajuku dans des boutiques proposant des vêtements plus underground, comme l’avait dit Eri. Il était vrai que le quartier était réputé pour ses modes étranges et rares, je n’y étais jamais allé en tant qu’homme puisque les vêtements n’étaient pas l’un de mes centres d’intérêts.

Les boutiques étaient toutes petites, mais elles regorgeaient de fournitures en tout genre.

J’étais persuadée qu’Eri nous jouerait un sale tour en nous proposant des tenues osées ou des sous-vêtements sexy, mais elle n’en fit rien. Au contraire, elle fut bien plus utile que Selena lorsqu’il s’agissait de mode.

Selena est une otaku, même si elle a un style que je trouve fort agréable, la mode n’est pas sa passion non plus.

L’après-midi passa en un clin d’œil, la soirée approcha et nous décidions d’aller manger toutes ensembles.

— Au fait, Omaga n’a pas de maison, elle habitera où ? Demandai-je.

— Je pense que la question se posera pour toi aussi, Ren-san… D’ailleurs, comment devons-nous t’appeler à présent ? Ren-san ou Vigdis-san ? Commenta Selena.

— Hein ? Pourquoi dis-tu cela ? Quant au nom, choisissez entre les deux celui que vous voulez.

— Moi je continuerais de t’appeler ma chérie !! Exprima avec joie Eri.

Nous étions encore à Harajuku les mains pleines de sachets. Finalement, j’avais dépensé bien plus que je ne l’avais pensé au départ sous les conseils des deux filles.

— Tu es devenue une fille, comment vas-tu l’expliquer à tes parents ?

C’était une remarque très juste de la part de Selena, je n’y avais pas encore pensé ; en effet, c’était le premier jour de ma nouvelle vie. Somme toute, ma réponse était assez simple, je n’avais beaucoup de solutions.

— Je pense que je vais demander de l’aide à Mana et sa famille. S’ils ont les moyens de leur faire oublier mon existence, ce serait le mieux, ils ne souffriraient pas de mon absence. Outre le fait que je sois une fille à présent, je ne suis plus le même Ren qu’ils ont mis au monde. En un sens, même si c’est triste, Ren a disparu hier soir…

En effet, je ne pus m’empêcher d’exprimer cela sur un ton maussade, je les aimais encore même avec ma nouvelle personnalité, je n’avais pas envie de leur faire du tort, mais tout était devenu complexe.

Justifier un changement de sexe aurait éventuellement été possible par des mensonges fort bien menés, mais je n’avais pas la même physionomie d’avant, j’étais une tout autre personne.

— Oneesama… et si on changeait leur souvenir et on transformait Ren le garçon en Ren fille ?

— Bien pensé, Ma-chan, commenta Eri en passant les bras derrière la tête. Pour tout ce qui est paperasse, tu laisses Mana gérer et tu pourras rester leur fille adorée qui étudie en ville, non ? Perso, j’te conseille pas de les abandonner comme ça…

— D’un autre côté, nous nous apprêtons à faire quelque chose qui risquera de nous apporter des ennemis, non ? Commentai-je à mon tour. Si je finissais par leur apporter des ennuis à cause de ça…

Eri grimaça, c’était un problème qu’elle connaissait bien elle qui était si proche de sa famille. Le sujet n’était pas des plus agréables pour elle.

Finalement, de manière inattendue, c’est Selena qui tenta de nous remonter le moral, elle se plaça devant nous et expliqua :

— Si disparaître leur apportera du malheur et continuer leur en apportera également, n’est-il pas mieux de les laisser profiter de ta présence autant que possible ? Je sais que ma parole compte peu vu que je suis orpheline, mais… mais disons que tout le monde prend des risques en vivant et pour un parent c’est sûrement pire de n’avoir plus son enfant que de soi-même mourir pour le protéger… Ah, qu’est-ce que je dis ?! Stupida ciota !! Oubliez ça !

Pendant quelques instants, Eri et moi l’observions sans trouver nos mots. Ce qu’elle venait de dire était loin d’être stupide, au contraire. Parfois prendre de la distance permet d’enrichir le raisonnement, elle venait de nous le prouver.

— Non, tu as sûrement raison Selena, lui dis-je en lui posant la main sur la tête. Si l’Inquisition veut s’en prendre à eux pour m’avoir, il suffira de mieux dissimuler notre lien et au pire j’irais les protéger. Merci, c’était un bon conseil.

Elle rougit et ferma un instant les yeux. Je tournai ma tête vers Eri, elle me regarda avec douceur, elle savait que ce conseil valait aussi pour elle qui avait tant souffert avec sa famille et ses pouvoirs.

— Omaga ne comprend pas trop votre problème, sa seule famille c’est vous toutes ! A partir d’aujourd’hui, on va toutes bien s’amuser et tant pis pour ces méchants de l’Inquisition !! Yeah !

— Yeah !! S’écria à son tour Eri pour l’accompagner.

L’ambiance était devenue plutôt légère, nous avions toutes nos propres préoccupations et nous nous sentions un peu plus sereines à présent que nous étions ensemble pour les partager. J’étais un peu triste que Mana n’avait pu se joindre à nous, mais je comptais bien rattraper le temps perdu une autre fois.

Finalement, je finis par revenir à des questions plus pragmatiques :

— Et sinon… quel est le plan pour ce soir ? Où mangeons-nous ?

— Ma-chan, tu connais pas la cuisine japonaise, non ? Demanda Eri en faisant face à la jeune femme.

Cette dernière répondit non de la tête, c’était normal puisque ses derniers souvenirs remontaient au Moyen-Age en Europe. Certaines d’entre nous ont peut-être eu des réincarnations en Extrême-Orient, mais aucune n’avait vécu en tant que sorcière sur ces terres. Dans le cas d’Omaga, elle était la seule parmi nous à n’être jamais morte.

Au passage, je ne l’ai pas dit puisque c’était une connaissance claire pour moi considérant mes souvenirs de sa personne, mais la Petite Maga disposait comme nombre de fées de la jeunesse éternelle, elle ne vieillirait jamais et ne connaîtrait pas de mort naturelle.

— Dans ce cas, autant aller dans un restaurant bien japonais qu’elle puisse découvrir, non ? Proposai-je.

— Je suis pour, affirma Selena. La cuisine japonaise, c’est la meilleure !

— Ah bon ? Même Selena-neesan adore ? Omaga est curieuse de voir ce que c’est…

Sur ces mots, nous décidâmes de changer de quartier et nous partîmes toutes les quatre vers un restaurant de ma connaissance qui faisait des udon à la main, ainsi que d’autres spécialités.

Que ce soit dans le train ou dans le restaurant où j’allais parfois, je remarquais que le regard des passants avait changé et pour cause je n’étais plus Mizuno Ren, le lycéen, mais Mizuno Ren, la sorcière de glace.

Encore une impression bien étrange : retourner dans des endroits connus mais ne pas être reconnue. D’ailleurs, il va sans dire qu’en voyant trois occidentales et une japonaise ensemble, la serveuse nous a parlé en anglais sans penser un seul instant que j’étais née au Japon.

Il me faudrait un peu de temps pour m’habituer à ce changement également, on ne me verrait plus jamais comme un japonais à présent…

Afin de faire goûter diverses recettes à Omaga (je suis sûre que nombre devaient penser que c’était une première pour moi aussi), nous avons commandé nombre de plats différents que nous partagions. Notre petite fée n’était pas très difficile, elle aimait plus ou moins tout ce que nous lui proposions.

— Tu aimes ? Lui demandai-je pour avoir confirmation que son expression faciale n’était pas une fausse impression.

— Oui ! C’est aussi bon que les pâtes de Selena-neesan !

— En effet, elles sont super bonnes, commentai-je innocemment.

Nos remarques firent rougir Selena et provoquèrent une réaction jalouse chez Eri.

— Tu y as donc goûté, ma chérie…, marmonna-t-elle en plissant des yeux et en me fixant. Et toi, Ma-chan, comment tu peux être sûre qu’elles sont bonnes, Selena c’est plus la même, tu sais ?

— C’est vrai qu’elles sont différentes…, appuya sérieusement et timidement Selena. Il n’y avait pas les mêmes ingrédients, comme la tomate, par exemple.

— Quand y as-tu goûté, ma chérie ? Insista Eri en ignorant la remarque de Selena.

— Bah, c’était pendant la Golden Week… pourquoi est-ce un problème ?

— Carrément !! T’as goûté à Selena en mon absence et tu l’as trouvée succulente en plus ! C’est une infidélité !!

— Nous parlons toujours de nourriture, pas vrai ? Commentai-je en persiflant.

— De quoi veux-tu que je parle ?

Elle me lança un regard jaloux qui ne cachait pas du tout le fait qu’elle avait eu une pensée bien plus perverse.

Du coup, comme pour la défier, je posais mes baguettes, m’essuyais les lèvres et en plissant les yeux je lui répondit :

— Elles étaient bonnes, je ne reviendrais pas dessus. Manger ses pâtes ne concerne que nous, sauf si ton allusion était tout autre, mais je crois que nous avons passé un marché, non ?

— J’vois, j’vois… Ma chérie est rebelle. Sois, la prochaine fois je te ferais manger mes udon.

Omaga et Selena ne comprenaient plus réellement la discussion, elles se rendaient compte que nous ne parlions pas de nourriture réellement, mais nous étions dans un langage codé que nous seules pouvions comprendre en cet instant.

— Euh… vous battez pas pour ça, je peux en cuisiner pour tout le monde la prochaine fois, expliqua Selena qui tentait de calmer les tensions.

A vrai dire, je m’amusais juste de tester jusqu’où irait Eri pour tenir promesse. Lorsqu’il s’agissait d’obscénité, elle avait généralement du mal à se refréner et l’entendre déguiser ses propos était inédit.

Bien sûr, ce qu’elle me reprochait réellement c’était d’avoir passer un bon moment avec Selena sa rivale, mais d’un autre côté, au cours de cette semaine de vacances, j’en avais passé un bon avec elle et Mana également.

En y repensant, tout cela me parut bien lointain, même l’école me donnait une certaine nostalgie et pourtant je n’avait jamais aimé y aller. Perdre une habitude peut produire ce genre d’effet…

— Bon, puisque de toute manière personne ne va en cours demain…, commença à proposer Eri.

— Je compte y aller, contesta Selena.

— … j’vous propose qu’on aille au bains publics, toutes les quatre. Ça aussi ça fait partie de la culture japonaise, il faut le montrer à notre Ma-chan, non ? Après si Selena-chan préfère rentrer chez elle…

— Non, je viens aussi !

— C’est donc décidé…

— Moi je n’ai pas approuvé, contestai-je.

Aller dans un bain avec Eri, c’était suicidaire, d’autant que cette fois je serais du même côté qu’elles. D’ailleurs, l’idée même d’aller dans le bain des femmes me provoquait un certain inconfort.

— Tu ne veux pas venir, Oneesama ? Omaga voudrait qu’on soit toutes ensemble…

Les yeux pitoyables d’Omaga étaient une arme de destruction massive, comment pouvais-je lui dire « non » ?

Je fis la moue, puis je finis par détourner le regard et accepter :

— Va pour les bains cette fois, mais je rappelle à notre chère Eri qu’elle a fait une promesse.

— Et je rappelle à ma tendre bien-aimée que je ne reviens pas sur mes mots.

En la défiant de la sorte, j’espérais vraiment qu’elle ne tenterait rien d’inconsidéré, car la connaissant elle en était bien capable. Mais en jouant sur la corde de son honneur et sur du défi, il y avait une chance qu’elle tienne promesse.

Tant qu’Eri restait calme, Omaga l’imiterait, mais au moindre dérapage il faudrait s’attendre à ce qu’elles agissent en duo.

***

Dans les bains publics… Disons que c’était très pénible pour Selena et moi.

Bien sûr, Eri et Omaga n’eurent aucun scrupules à retirer leurs vêtements, on aurait presque pu penser qu’elles s’en libéraient. L’une avec érotisme (qui m’était destiné même si elle disait l’inverse) et l’autre avec innocence (le cerveau d’Omaga n’avait pas été atteint par l’influence d’Eri à ce point, pas encore en tout cas).

Par contre, je n’arrivais pas à me faire à l’idée d’être au sein de filles nues et encore moins de trouver ça naturel. Selena, de même, n’arrivait pas encore à me voir comme une femme, à ses yeux j’étais plus comme un garçon qui s’infiltrait en territoire interdit.

— Non guardare ! Me reprocha-t-elle en italien alors que je regardais autour de moi et que je croisais son regard.

Sans connaître la langue je compris qu’elle me disait de ne pas me tourner vers elle. Je n’avais retiré que mon haut et mes chaussettes et j’observais mon soutien-gorge et ma jupe.

Personne ne me verrait comme un homme, ce n’était pas moi qui embarrasserait les clientes (sauf Selena), mais bien l’inverse.

Je sentais Eri trépigner, elle s’était adossée à son casier et, sans même prendre la délicatesse de se cacher avec une serviette, elle attendait.

— Qual’é il problema, Nina ? Siamo tutte ragazze, no ? Demanda Omaga en nouant ses cheveux et en se rapprochant de Selena.

— Non dire scochezze, Omaga ! Ren… e un’uomo, non te lo puoi ricordare, ma non dico buggie !

— E allora ? Dov’è il problema ? Adesso e ritornato donna, no ?2

Bien sûr, impossible de comprendre une telle conversation, elles parlaient vite et entre elles, même leur langage corporel ne me donnait aucun indice. Leurs voix étaient différentes lorsqu’elles parlaient italien et Selena avait tendance à gesticuler contrairement aux moments où elle parlait japonais.

Profitant de leur discussion, je remis mon haut et je me dirigeai à pas de loups vers la sortie. Finalement, elles n’avaient pas besoin de moi pour aller dans des bains, non ?

J’avais beau pensé à diverses solutions, c’était assurément la meilleure : si je n’étais plus là, ce serait un simple bain entre filles et il n’y aurait pas de risque qu’Eri finisse par se lâcher et faire n’importe quoi.

Au passage, considérant l’heure, il n’y avait pas beaucoup de clientes, une aubaine pour moi ; lorsque nous sommes arrivées, il n’y avait personne dans les vestiaires, mais il n’était pas à exclure que des clientes se trouvaient déjà dans les bains.

Eri se plaça devant moi soudain, elle me bloqua le passage de son corps nu. L’impact psychologique me fit tomber en arrière, je me cachais les yeux de mes mains.

— Où comptes-tu aller, ma chérie ? Les baignoires, c’est de l’autre côté…

— Laisse-moi partir, Eri. Le problème c’est moi, donc…

— J’me force à simplement te voir comme une amie, ce serait dommage que tu joues pas le jeu, Ren-chan. Tu vas pas me dire que voir une amie nue te fait cet effet, non ?

En effet, son raisonnement était logique, puisque je lui avais interdit d’agir comme elle le faisait habituellement, c’est-à-dire avec perversion, c’était sous-entendre que nous serions « juste » amies jusqu’à ce que je prenne ma décision. Or, en tant qu’amies, il n’y avait pas de raison que je sois excitée par son corps dévêtu, non ? Il y avait cependant un autre carte à jouer.

Je retirais mes mains de mes yeux, ses gros seins étaient juste au-dessus de moi, impossible de lui regarder le visage sans passer par ces deux grosses collines, sans parler du reste qui était parfaitement dévoilé devant moi.

Je tentais de rester calme, mais je ne pouvais sûrement pas combattre en quelques secondes des années de conditionnement en tant qu’homme. J’avais incroyablement chaud, c’était sûrement la première fois que je la voyais nue aussi près de moi et sous un éclairage pareil.

— T’inquiètes je reviens pas sur mes mots, Eri, mais… c’est juste moi qui suis gênée, en tant qu’amie tu ne voudrais pas me forcer, non ? Le regard des inconnues m’indisposent, tu le sais bien…

C’était la seule contre-attaque qui me vint à l’esprit, je la trouvais pas mal. Si elle voulait joué le rôle d’une amie, il ne restait plus que ça.

— Pas de problèmes, Oneesama, je peux faire une illusion pour nous cacher, proposa Omaga derrière nous.

— Tsss !

J’avais effectivement oublié ce détail. La branche de magie principale d’Omaga était les cercles de protections, mais elle était également dotée de pouvoirs de l’élément « vent », ainsi que d’illusions, — au passage, pouvoir très répandu parmi les fées. Il fallait ajouter à cela qu’elle savait créer des portails de téléportation, elle était sans aucun doute la plus versatile de toutes les cinq, au final.

— Mais… mais… ça ne change rien à Selena, elle me verra quand même.

— Omaga n’aura qu’à donner l’illusion que vous êtes habillés, non ?

— Dans ce cas, nous pourrions aussi y entrer avec des serviettes, proposa Selena complètement rouge qui était à présent presque entièrement nue et qui se cachait.

Si le corps d’Eri avait provoqué une vive réaction en moi, voir Selena dans cet état me provoqua au moins autant d’effet ; plus que la nudité, cette attitude de résistance rendait la situation bien pire.

Eri s’éloigna de moi et se plaça devant Selena, furieuse ; je détournais les yeux de ses fesses et de son dos qui m’étaient facilement visibles.

— Tu rigoles j’espère ! Au Japon ça ne se fait pas de telles choses, tu ne vas pas apprendre des bêtises à Ma-chan, non ? Puis regarde ! Contrairement à la poule mouillée que t’es, elle s’en fiche, elle !

Selena blêmit, puis, les larmes aux yeux, elle prit la fuite et entra dans la partie où se trouvaient les bains ; elle fut suivie d’Omaga qui l’imita.

— Il ne reste plus que toi, Ren-chan… ou devrais-je dire Vigdis-chan ?

Eri se retourna et je déglutis, je ne pouvais plus lui échapper.

Après nous être lavées, nous entrâmes dans un grand bain avec un décor peint sur le mur représentant un paysage traditionnel. Cela faisait des années que je n’étais plus allée dans un bain public, ce décor provoqua un effet de nostalgie.

Omaga avait utilisé sa magie, les autres usagères ne remarquèrent pas notre présence malgré toute la place que nous occupions. De toute manière, il n’y avait pas foule, un coin inoccupé n’était pas surprenant.

Selena et moi étions plongées jusqu’au nez sous l’eau, même si les illusions d’Omaga faisait en sorte que l’on se voyait habillées, nous savions que ce n’était pas la réalité. Normalement, la magie d’illusion permet de créer des choses fictives trompant les sens, en cas d’interaction les victimes peuvent se rendre compte de la supercherie et, par la force de leur lucidité, la faire disparaître (la vue n’était pas le seul sens qui pouvait être affecté par les illusions magiques).

Par contre, celle d’Omaga étaient d’un niveau supérieur, même en les sachant fausses, il était très difficile de les chasser complètement de ses sens. Je savais que la serviette autour du corps de Selena était fausse, mais impossible de voir au travers. Bien sûr, si Omaga n’avait pas crée une illusion tactile, en touchant je ne l’aurais pas ressentie.

L’illusionnisme est vraiment une branche de magie effrayante de mon point de vue, elle remet en doute toutes nos croyances les plus profondes, elle recrée notre environnement. Il est difficile d’aller contre la vérité sensorielle.

La seule chose qui vient mettre une limite à ce pouvoir c’est la force de sa propre volonté. Si je ne pouvais pas percer l’illusion de la serviette en cet instant c’était uniquement parce que je n’en avais pas réellement envie.

Cela ne faisait que rajouter une source d’angoisse en plus, si mon inconscient souhaitait voir Selena nue, ne serait-ce qu’une seconde, n’y avait-il pas un risque que je brise l’illusion ?

— Ahhhh ! C’est agréable~ ! S’exprima Omaga.

— Ouais, j’te le fais pas dire. Regarde-moi ces deux étrangères qui n’arrivent pas à comprendre la beauté des bains, commenta Eri avec une expression provocante.

— Je suis japonaise, grommelai-je en remontant à peine ma bouche.

— Je n’entends pas… bloubloublou ?

Elle imita le son des bulles dans l’eau pour continuer de me provoquer.

— A côté de Selena, l’eau est encore plus chaude ! Fit remarquer Omaga en s’approchant de la sorcière de feu qui n’osait pas parler tant elle était embarrassée.

— Ouais, alors que de ce côté, elle est plus froide. Vous devriez vraiment apprendre à vous calmer toutes les deux. En plus, Ren-chan, t’es une nana maintenant, va falloir t’y faire. Moi aussi ch’suis toute excitée, j’en fais pas tout un plat.

C’était un argument invraisemblable, mais je comprenais l’idée. C’était moi qui devait apprendre à me maîtriser. Je ne voyais pas quoi répondre au juste, d’autant qu’elle avait raison, aussi je continuais d’éviter leurs regards.

— Eri-neesan, ils flottent vraiment ?

— Bah si tu veux vérifier…

— OK~ !

Omaga se mit à toucher les seins d’Eri, je ne pouvais pas le voir, mais les sons qui arrivaient à mes oreilles étaient assez faciles à interpréter. Je ne retranscrirais pas tout ce que j’entendis en cet instant, Eri était du genre à simuler vraiment beaucoup. Lorsque je lui dis d’arrêter de faire des choses qui iraient contre notre promesse, elle me répondit que notre accord ne concernait que moi et non les autres sorcières du groupe ; puis, ce n’était pas elle qui tripotait, mais Omaga.

Sentant sûrement que la prochaine victime serait Selena, cette dernière se leva et annonça :

— Je… je suis propre, je vais sortir…

Je ne la vis que du coin de l’œil, elle se dirigea vers moi pour me passer à côté et sortir, mais à cet instant elle glissa et me tomba dessus. Son corps s’étala de tout son long contre le mien et même si j’aurais dû sentir sa serviette je ne ressentis que sa peau nue. En baissant les yeux, je vis que nous étions nues.

— Que… que… Selena ne t’éloigne pas sinon…

— Kyaaaa! Ren-san !! Qu’est-ce que… Ferme les yeux !!

— Omaga ! Qu’est-ce que tu fiches ?

— Oups ! Désolée ! Eri-neesan m’a distraite, j’ai perdu la concentration de mon pouvoir. Ahhhh !! Touche pas cet endroit, Eri-neesan !! S’excusa Omaga avant de crier de plaisir.

— Ohlala ! Selena-chan, quelle maladroite ! J’me demande si Ma-chan arrivera à garder son illusion si j’continue de la caresser à cet endroit… ?

Nous étions toutes les deux conscientes d’être tombées dans le piège d’Eri. Elle nous menaçait en nous exposant aux yeux des inconnues afin de nous obliger à agir. Après avoir grommeler, je proposai à Selena :

— Nous nous sommes faites avoir ! Vite, lève-toi et sors d’ici ! Je ferme les yeux pour ne rien voir, c’est pas grave si tu me vois, tu es une fille depuis toujours…

J’entendis la voix de Selena dans mon oreille, hésitante, timide, elle me susurra :

— C’est.. gentil, Ren-san… mais ce…pas juste… Regarde-moi aussi… s’il te plaît !

Sûrement une faiblesse de ma volonté : en cet instant, je ne pensais plus réellement, je fis ce qu’elle me demanda et je l’observais.

Elle n’avait réellement rien à envier à Eri, son corps mince était désirable et était exacerbé par sa longue chevelure rousse qui lui collait à la peau.

Cela ne dura pas longtemps, elle s’enfuit et me laissa interdite dans le bassin. D’une certaine manière, le développement qu’avait pris la situation n’avait pas plu à Eri, elle me fixait avec une regard mécontent, tandis qu’elle s’éloigna d’Omaga, qui ne comprenait pas bien la situation. Eri avait probablement voulu s’amuser à notre détriment, mais se rendait compte soudain qu’elle avait favorisé malgré elle sa rivale.

***

Après tout cela, nous avons décidé de rentrer chez nous, mais en se dirigeant vers la gare, nous avons fait une pause dans un petit parc. Il faisait à présent nuit et le lieu était vide, nous nous assîmes sur un banc pendant qu’Eri, — pour se faire excuser, — était partie nous acheter des boissons au distributeur non loin.

Peut-être que j’aurais dû comprendre que cet éloignement visait un autre but, je me sentis soudain de trop alors que Selena et Omaga se mirent à parler en italien.

Au début, Selena prit la parole timidement, en japonais, elle jeta des regards en coin à Omaga qui me collait de près :

— Au fait… Omaga-chan…je… je voulais te dire…

— Qu’y a-t-il, Selena-neesan ?

— … je… excuse… euh…

— Omaga ne comprends pas trop bien, tu parles trop bas. Tu veux qu’Omaga s’excuse pour avant ? C’est vrai que c’était pas sympa, Oneesama t’as reluquée en entier.

Selena et moi rougîmes en même temps, tandis qu’Omaga se leva, se plaça devant nous et en levant les bords se jupe, elle s’excusa en pliant le genou.

— Désolée, Selena-neesan, je pensais que ça te rendrait service…

Elle ne put finir sa phrase que soudain Selena l’enlaça en pleurant.

— C’est moi… qui m’excuse… Je… Ti volevo davvero salvare ! Ma… non ho potuto !!

Suite à quoi, elles se mirent à échanger en italien, je ne comprenais rien, mais je pouvais deviner aux pleurs de Selena et aux caresses rassurantes d’Omaga qu’elle s’excusait auprès d’elle de n’être pas venue la sauver.

D’ailleurs, plus que jamais, en cette journée je m’étais rendue compte à quel point c’était handicapant de ne pas maîtriser une langue. Auparavant, Selena ne faisait que prononcer de temps en temps quelques phrases en italien, mais depuis qu’Omaga était là elles avaient communiqué à quelques reprises dans cette langue. Ne pas les comprendre et se sentir mis à l’écart, c’était frustrant.

Par la même occasion, je m’interrogeais sur une autre question : si Omaga avait été prisonnière pendant tellement de temps, comment pouvait-elle parler avec nous en japonais ? Et aussi, son italien n’était-il pas différent de celui de Selena ?

Ce n’était pas le moment de lui poser la question, aussi je laissais tomber et je m’éloignais d’elles pour les laisser tranquilles. Je rejoignis Eri qui buvait tranquillement adossée au distributeur.

— Elle s’est lâchée ? Me demanda-t-elle.

— Tu l’avais senti venir ?

— Yep. Ça pendait aux lèvres de Selena depuis hier soir, ch’suis sûre qu’elle n’en a pas dormi de la nuit.

— Sûrement… J’aurais bien aimé comprendre ce qu’elles disent pour défendre Selena, mais bon…

Nous restions silencieuses quelques temps, puis pour changer de sujet de conversation :

— Au fait, tu sais comment Omaga arrive à parler notre langue ? A ma connaissance, elle ne devrait pas parler japonais…

Elle m’observa avec surprise et sourit amusée. Puis elle me tendit une canette de café au lait :

— Y reste encore un peu de Ren-kun en toi… Vigdis saurait qu’y a qu’une explication : la magie.

Effectivement, lorsqu’on ne trouve de solution logique à une question, la réponse se trouve généralement là. Je souris à mon tour de ma propre stupidité et je m’adossais à ses côtés contre le distributeur.

— Tu penses qu’on doit leur laisser combien de temps ?

— Ch’sais pas… Quand on entendra plus l’aut’pleureuse, ça d’vrait être bon… Question : elle t’a excitée ? Tu vas choisir Selena, c’est ça ?

— Hein ? Qu’est-ce que tu racontes au juste ?

— J’pense avoir été claire, non ? Si tu la choisis elle seule, j’accepterais mais tu vas vraiment me fâcher, t’sais ?

En réalité, je n’avais pris aucune décision, cette proposition d’attendre le renouveau de la magie était plus une mesure pour moi pour temporiser. Mais il était vrai que je ne pouvais ignorer indéfiniment leurs sentiments.

— Je… je ne vois pas de quoi tu veux…

Je tentais l’esquive, je détournais le regard et niait tout en bloc, mais Eri frappa de sa main ouverte à côté de moi, elle me coinça entre ses deux mains ; j’entendis sa canette tomber au sol. Généralement, ce genre de « plaquages » contre un mur étaient nommés « kabedon », or là ce n’était pas un mur ; lorsqu’il s’agissait d’un plaquage au sol, certains parlaient de « yukadon », mais composer un mot avec « jidohanbaiki » (distributeur automatique) aurait été quelque peu étrange.

Quoi qu’il en fut, ce n’était pas réellement le plus important en cet instant que de savoir comment appeler cette action, mais bien plus de trouver un moyen d’y échapper.

Mon visage se couvrit de sueur et malgré moi je finis par la regarder droit dans les yeux. Elle semblait déterminée.

— Réponds, Ren-chan. J’ai promis de ne pas faire de choses cochonnes avec toi, mais si de toute manière tu vas m’jeter, j’m’en fiche finalement pas mal…

En effet, je ne m’attendais pas à lier Eri par son sens de l’honneur indéfiniment, même si elle m’avait prouvé plus d’une fois être une personne respectueuse de ses engagements.

— Je… je ne sais pas encore…, lui confessais-je.

— Pourquoi perdre du temps à décider alors que tu peux tout avoir ?

Elle en avait parlé plusieurs fois déjà, mais elle semblait si sérieuse en cet instant. Quelques passants nous observèrent, mais n’osèrent rien dire, pensant sûrement que nous étions des délinquantes.

Je ne répondis rien, je sentis son souffle tiède contre mon visage et finalement elle s’écarta.

— Bon d’accord, j’vais attendre ta réponse, mais ne me déçoit pas, ma chérie.

Je ne pouvais rien répondre à cela. Intérieurement, je m’en voulu de leur imposer ce genre d’attente.

Finalement, nous rejoignîmes Selena et Omaga. Elles étaient calmes et discutaient encore en italien, le visage de Selena surtout semblait bien plus paisible, plus joyeux.

La journée commençant à être avancée, je proposais de rentrer, c’est alors qu’Omaga demanda à ce que l’on toutes ensembles cette nuit.

— Ça fait tellement longtemps qu’on est plus ensembles, Omaga veut pas se séparer de vous…

— Hein ?

— Ma chérie, tu n’oserais pas lui dire, non ?

Les regards s’étaient tournés vers moi. Pourquoi m’avait-on à mon insu désignée comme la cheffe qui devait décider pour toutes ?

Je me doutais qu’il y avait un fond de stratégie derrière la demande de notre demi-fée, mais ses yeux implorants me firent accepter.

D’autant plus qu’après ce qui venait de se passer avec Eri, j’étais perdue. Mon égoïsme les faisait souffrir, je m’en rendais compte plus que jamais. Puis, même Selena qui était plus timide que les autres avait été si facilement convaincue, je ne pouvais m’opposer à ma meilleure alliée.

En arrivant toutes ensemble chez moi, une personne nous attendait : il s’agissait de Mana. D’une manière ou d’une autre, elle pensait que nous rentrerions toutes ensemble et voulait nous proposer de dormir toutes ensemble chez elle. Mais Eri proposa à la place :

— On sera mieux chez Ren-chan, c’est plus petit et intime. Ta baraque est un palais, on va juste être chacune dans nos chambres…

— Je comprends votre raisonnement, Kanai-san, mais nous pouvons également nous installer dans une seule chambre, vous savez ?

— Ça n’aurait aucun sens, y’a assez d’place chez toi. Allons toutes chez Ren-chan ! Yeah !

— Yeah ! S’écria en chœur Omaga avec enthousiasme.

— Vous pourriez en parler avec l’hôte quand même ! contestai-je en passant la première dans les escaliers.

C’était juste par principe, j’avais accepté de toute manière, je n’allais pas revenir sur ma parole.

C’est ainsi que finalement, nous passions notre première nuit toutes ensemble, entre sorcières, dans un pyjama party mystique… Je suis sûr que les livres d’occultismes ne parlent pas des pyjama sabbat de sorcières adolescentes, pas vrai ? Au final, en nous voyant toutes les cinq parler et chahuter de la sorte, devait-on vraiment parler d’un sabbat de sorcières ou simplement de cinq lycéennes normales ?

1Selena dit : « Qu’est-ce que je dis ? je ne sais plus quoi faire ! », ce à quoi Omaga lui répond : « Si tu veux je peux t’aider… Profite-en pour faire quelques légèretés, tu en as besoin, ma chère Nina ».

2 Traduction du passage :

« Quel est le problème, Nina ? Nous sommes toutes des filles, non ?

– Arrête de dire n’importe quoi, Omaga ! Ren… c’est un homme, tu ne peux pas t’en souvenir, mais c’est la vérité !

– Et alors ? Il est où le problème ? Maintenant, il est redevenu une fille, pas vrai ? »

Incantation II

Quelques jours après le retour d’Omaga…

Mon pied s’enfonça soudain dans le sable d’une plage, dire que quelques secondes auparavant j’étais encore à Tokyo, en plein paysage urbain…

Avec l’aide de la téléportation d’Omaga, le voyage était instantané partout dans le monde, mais il fallait une préparation assez conséquente selon la distance. Cette magie faisait partie de l’apanage des créatures nées et liées à la magie telle que les fées, les démons, etc, elle nous est très difficile d’accès à nous autres sorcières (mais pas impossible).

Sans faire appel à l’Eclipse des Sorcières, qui est déjà un rituel complexe, il faut des jours de préparation pour une téléportation sur une longue distance. Selon la destination, le voyage en avion est devenu plus rapide dans le monde actuel et moins risqué puisqu’il y a toujours un risque que le lieu d’arrivé soit faussé en utilisant une telle magie. En effet, il est nécessaire de bien définir la destination et un manque d’informations ou une inexactitude peut avoir des effets indésirables.

Avec Omaga et sa magie féerique, il n’avait fallu même pas une heure de rituel pour ouvrir un portail et nous amener si loin de notre Tokyo. En un sens, je peux comprendre la terreur que nous produisons sur nos adversaires. J’étais un peu dans le même genre de place il n’y a pas si longtemps, lorsque je n’étais qu’un simple humain. Nos pouvoirs permettent réellement de dépasser l’entendement, de rendre l’impossible réel. Avec de la volonté, rien ne nous est impossible, tel est le credo des sorcières. Toutefois, tout est question de pouvoir. Lorsque nous en manquons, il est possible d’inviter des confrères et consœurs pour mettre nos forces en commun et atteindre un objectif inaccessible autrement.

La magie est la force de rendre l’impossible réel, c’est ce qu’on pourrait dire en résumé.

Le cas d’Omaga était très particulier, les métisses fées existaient à une époque en bien plus grand nombre, mais peu, — vraiment très peu, — s’éveillaient aux mêmes disciplines magiques que nous. Les fées sont naturellement capables de magie, mais en tant que créatures nées et liées à celle-ci, elles ont nombre de restrictions et n’ont pas accès à toutes les possibilités de cette dernière.

En un sens, on pourrait dire que pour les fées la réalité a d’autres règles que les nôtres, mais elles ne peuvent aller à l’encontre de leurs propres règles aussi différentes soit-elles de celle communément admises par les humains.

Se téléporter n’est rien d’autre qu’une loi physique normale pour elles, mais lancer des boules de feu est une action qui leur demeure impossible (en général, les pouvoirs féeriques sont les illusions et les charmes).

Omaga en tant que demi-fée dispose certes de moins de pouvoirs que ceux de race pure, mais à l’opposé grâce à ses efforts pour apprendre la sorcellerie, elle a accès à présent à un vaste domaine de pouvoirs qui leur seraient inaccessibles (tel que la magie du vent). Malheureusement, le cas d’Omaga est très rare et isolé, la majorité des métisses n’arrivent pas à garder un équilibre entre leurs deux origines et penchent tantôt vers l’un tantôt vers l’autre.

En soi, la magie innée des créatures magiques semble certes très enviable, mais j’ai fini par me dire au cours de mes réincarnations que la nôtre l’est bien plus sur le long terme ; rien ne nous est impossible comme je l’ai expliqué auparavant.

En cette journée, nous avions décidé de passer à la « Grande Offensive », de procéder au rituel de « l’Eveil de la magie ».

Afin de tromper l’Inquisition qui passerait à coup sûr à l’action, les parents de Mana avaient envoyé des demandes aux magiciens de leur connaissance pour leur expliquer la situation et procéder à une action groupée. Le but était de faire diversion et d’obliger l’Inquisition à agir sur de nombreux fronts afin de nous faire gagner du temps pour achever le rituel.

Toutes ces personnes prenaient bien sûr des risques importants, mais si l’opération était couronnée de succès, ils en profiteraient également. Je suis sûre que certains devaient même penser que si nous réussissions, peu importait si cela leur coûtait la vie, puisqu’ils pourraient se réincarner dans un monde nouveau et reprendre le cours de leur évolution magique. C’était un pari risqué de mon point de vue.

Les parents de Mana, bien sûr, utilisèrent leur fortune pour poser des appâts, jouer sur le désinformation et simultanément nous mettre à disposition un petit îlot désert proche d’Okinawa. Je n’ai pas demandé si ce dernier appartenait à la famille Kuroda, mais c’était fort probable.

Pour préparer le rituel tant attendu, il nous fallait une journée entière, nous avions donc prévu de séjourner sur cette île déserte. Puisque nous avions utilisé une téléportation, en principe l’Inquisition ne nous retrouverait pas aussi facilement qu’avec un avion ; j’espérais de toute manière que notre action discrète les prenne de court et que nous puissions finir sans subir d’attaque.

— En tout cas, tu es toujours aussi efficace, Petite Maga, la félicitai-je.

— Merci, Oneesama ! Ce n’était pas grand…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que je vis ses yeux se fermer et ses jambes fléchir, elle allait s’évanouir. Je la pris dans mes bras pour l’empêcher de tomber et elle s’endormit aussitôt ; contrairement à ce qu’elle disait, téléporter cinq personnes à des milliers de kilomètres avec tout un tas d’affaires, c’était bien plus éprouvant qu’il n’y paraissait.

— Repose-toi, Petite Maga, tu as bien travaillé.

— Ouais, elle a bien bossé. Bon, par contre, ch’suis un peu jalouse. Moi aussi…

— Tu vas arrêter un peu, espèce de nympho ? Elle se repose dans les bras de Ren-san, ça n’a rien de si excitant.

Eri, en guise de réponse, lui porta un simple regard dubitatif qui semblait dire : « Ah ouais ? Ça ne l’est pas ? ». Selena soupira puis se massa les tempes. J’avais envie de faire de même, mais mes mains étaient un peu trop occupées.

— Sinon c’est quoi la suite du… Mais on meurt de chaud ici !!

En effet, jusque lors j’avais encore un peu de la fraîcheur de la salle climatisée où nous nous trouvions précédemment, mais soudain je me rendis compte de la lourde et humide chaleur qui régnait sur cette plage. Le soleil ne brillait pas dans le ciel, il nous brûlait littéralement.

Ma peau blanche de nordique et surtout ma magie de glace me rendaient très sensible à la chaleur. Rapidement, je sentis ma robe coller à ma peau et mon visage dégouliner.

— Aaaaaaaaaahhhhh ! S’écria Eri en me pointant du doigt. Avec cette sueur, j’ai l’impression que t’as fait des trucs trop ouf avec Omaga ! J’veux aussi !!!!

Elle serrait ses poings avec jalousie en se mordant la lèvre, elle voulait me sauter dessus, mais elle se retenait à cause de notre promesse.

Je confesse que par simple malignité, sûrement pour communiquer un peu de ma souffrance à quelqu’un, j’ai souri avec sadisme et j’ai remué le couteau dans la plaie :

— Oui, c’était complètement bestial, j’ai fini par l’épuiser… Dommage que tu n’étais pas là…

— AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHH !!! Mon imagination !!! Ren-chan-chérie !!!!

J’avais l’impression de la torturer littéralement tellement elle gigotait. En fait, j’eus même peur qu’elle rompe le pacte et me saute dessus, c’était Eri dont on parlait. Je me jurais intérieurement de ne plus le refaire de peur de relâcher un monstre incontrôlable.

Selena mit un coup sur la tête d’Eri et lui reprocha :

— Tu fais trop de bruit et c’est pas en t’excitant comme ça que tu auras moins chaud.

En fixant Selena, ce fut mon tour d’être jalouse : elle ne transpirait pas du tout et elle était bien plus couverte que moi. En tant que sorcière de feu, c’était normal cela dit.

— Au lieu de gaspiller vos forces pour des choses inutiles, pourquoi n’irions-nous pas installer notre campement ? Nous aurions des zones d’ombre pour nous abriter, proposa Mana d’une voix monocorde.

Elle me faisait réellement souffrir à la voir dans sa robe gothique noire sous ce soleil de plomb, elle ne s’était pas du tout dévêtue.

— Tu ne souffres pas la chaleur, lui demandai-je en grimaçant.

— En effet. En tant que nécromancienne, mon corps est suspendu entre vie et mort, de telles circonstances météorologiques n’ont nulle influence pour moi. Veuillez me suivre je vous prie, le lieu du rituel se trouve un peu plus loin à la sortie de la plage.

Elle prit quelques sacs et commença à s’y diriger.

Cette fille était impressionnante, j’aurais pu être nue que je serais morte de chaud malgré, mais ce n’était pas son cas. En tout cas, c’est ce que je pensais en cet instant.

Je troquai Omaga contre des sacs, c’est Eri qui allait se charger de porter notre sorcière endormie puisqu’elle était bien plus forte que nous toutes. Plus que des sorcières, nous devions avoir l’air de simples lycéennes en sortie à la plage.

C’est en m’approchant de Mana que je me rendis compte qu’elle suait, même s’il n’y avait aucun changement dans son attitude ou son expression faciale.

— Tu es sûre que ça va, Mana ?

— De quoi voulez-vous parler, Vigdis-sama ?

— De cette chaleur. Si tu as chaud, il vaudrait mieux retirer un peu de vêtements, non ?

Elle me fixa sans émotion, puis poursuivit la marche et répondit simplement :

— Je vous l’ai dit, je suis une nécromancienne, la chaleur n’est pas un problème.

C’était donc une question de fierté personnelle…

Quelques minutes plus tard (il ne s’agissait pas d’une si grande île au final, une heure aurait suffi à en faire le tour), nous arrivions dans une espace plus terreux et dégagé où se trouvait un petit drapeau à peine visible. J’avais l’intuition que les parents de Mana nous guidaient à distance et je me posais des questions sur ces derniers ; n’était-il que des parents bienveillants et des magiciens débutants comme elle le laissait à penser ?

Quoi qu’il en fut, après avoir étalé une serviette au sol, Selena y posa Omaga, c’est alors qu’elle se réveilla.

— Désolée… je crois que je me suis assoupie…, expliqua-t-elle en baillant et en se frottant les yeux.

— Pas de problème, Omaga… Sérieux, qu’on fasse quelque chose les filles, j’en peux plus… !

Je me laissais tomber au sol mollement alors que j’avais l’impression de devenir une flaque de sueur. Je ne savais pas quelle était la température, mais si je devais donner une estimation de mon ressenti je dirais 50 ou 60 degrés. Évidemment, je savais que ce n’était pas réellement la température qu’il faisait, mais je parle bien de mon ressenti.

Étrangement, Eri n’avait pas non plus l’air d’en souffrir, était-ce parce qu’elle était physiquement plus endurante que nous ? Ou alors était-elle entrée en compétition avec Selena ?

Soudain Eri se mit à rire et arracha littéralement ses vêtements. Après une réaction de surprise, nous nous aperçûmes qu’elle portait un maillot de bain en-dessous.

— Lorsqu’il fait trop chaud, il n’y a qu’une solution : les maillots de bain !!!!

Étendue sur un sol qui était trop chaud pour moi malgré l’ombre des arbres aux alentours, — au centre de l’île se trouvait une montagne pas très haute et de la jungle tout autour, la zone où nous nous trouvions était dans l’ombre projetée par la végétation voisine, — je ne réagis pas vraiment, je me contentais de regarder ce bikini vert pomme qui couvrait avec peine ce qu’il fallait ; ses seins avaient l’air de déborder de tous les côtés, mais je ne doutais pas une seconde qu’elle l’avait choisi exprès à ces dimensions.

— J’en ai ramené pour vous aussi les filles !

Elle tira de l’un des sacs de sport que nous transportions tout un tas de maillots de bain. Elle en avait tant que ça ?

— Des maillots de bain… J’en étais sûre ! S’écria Selana. Ton maillot, il serait pas un peu trop… troietta… je veux dire, un peu trop osé ?

J’ignore ce que voulais dire ce mot italien qu’elle avait subrepticement glissé dans sa phrase, mais je doute que ce soit autre chose qu’une insulte.

— Non, j’trouve que ça va… j’avais pensé à un mini-string, puis j’ai laisser tomber, ma chérie n’aimerait pas.

Mini-string ? En entendant ce mot, je ne pus que me demander quel était l’intérêt d’un tel maillot. Déjà les string ne cachaient que le nécessaire, s’ils cachaient encore moins…

— Merci de me préserver…, commentai-je en restant avachie au sol et en grimaçant.

— Personnellement, je n’en ai pas besoin, je passe, déclara Selena en secouant ses couettes et en croisant les bras.

— De même. Comme je vous le disais, je ne vois guère l’intérêt de ces tenues indécentes alors même que je ne ressens nulle chaleur.

— Comme vous voulez… Et Ma-chan ?

— Ouiiiiiiiiiii !!!

Cette dernière s’approcha d’Eri et prit un des maillots qu’elle lui tendit. Sans aucune gêne, elle se déshabilla et se changea.

Remarquant que je ne bougerais pas même si le monde venait à s’écrouler, Selena s’interposa entre Omaga et mon regard ; elle posa ses mains sur ses hanches et en se baissant elle me scruta droit dans les yeux.

Elle n’avait pas besoin de parler pour me signifier ses pensées : « Ne regarde pas, pervers ! ». J’étais sûr qu’elle continuait de me voir comme un garçon, ce n’était déjà pas tellement clair pour moi de toute manière.

Pendant qu’Omaga se changeait, Eri s’approcha de moi en passant à côté de Selena et me dit :

— J’vais te changer… non pas comme une perverse le ferait, bien sûr… j’ai promis… Mais juste parce que t’as l’air d’une grosse limace.

Sur ces mots, elle commença à me dévêtir. Puisque je ne montrais aucune résistance, même Selena la laissa faire, surveillant qu’elle ne fasse rien d’obscène. Eri joua le jeu, elle m’habilla comme si j’étais une poupée et me mit un maillot de bain.

J’avoue qu’il faisait un peu plus frais, même si j’avais encore bien trop chaud. Quelle idée de venir sur cette île avec une sorcière de glace comme moi ?

Je me relevais tant bien que mal pour voir le visage embarrassé de Selena et entendre Omaga me dire :

Whoooo !! Oneesama ! C’est super sexy !

Mana ne dit rien, elle ressemblait à un poteau planté là, ses yeux nous suivaient, mais elle ne bougeait plus du tout et elle ne parlait plus.

Selena finit par rougir et se cacher le visage, je baissai les yeux. Eri m’avait enfilé un bikini blanc particulièrement économe en tissu, seuls ce qui devait être couvert absolument l’était, j’étais presque nue.

D’une certaine façon, à cause de la douleur engendrée par la chaleur, je n’eus même pas la force d’être scandalisée, je m’attendais à ce qu’elle fasse quelque chose du genre.

— Eh ? Tu n’abuserais pas de ma faiblesse pour rompre notre marché ?

— De quoi tu parles ma chérie ? Ça te va trop bien !! T’avais l’air de tellement souffrir que j’me suis dit qu’il te fallait quelque chose de léger. T’en penses quoi ?

— Hors de question…

— Mais y’a pas de quoi être gênée, nous sommes entre nana et y’a personne dans le coin.

En soi, elle n’avait pas tort, mais c’était quand même embarrassant d’être presque nue.

— T’es juste une perverse qui essaye de me manipuler. J’en veux un autre plus normal…

Omaga qui me regardait avec enthousiasme finit par se rendre compte que personne ne lui avait fait de remarque sur son maillot de bain.

— Oneesama ? Il est comment le mien ?

Celui qu’elle portait était un bikini de couleur rose, comparé au mien c’était la nuit et le jour, il était bien plus mignon que sexy, il y avait même quelques froufrous.

— Je pense qu’il te va très bien…, me forçai-je à dire en prenant des forces.

Selena prit son sac et annonça à ce moment-là :

— J’étais sûre que ça finirait comme ça, j’ai donc amené des maillots de bains qui sont moins… nymphomaniaques. Si vous voulez les essayer.. ?

Elle sortit de son sac des maillots de bain scolaires, sobres, bleus, classiques et efficaces. Personnellement, je ne les trouvais pas si géniaux que ça, mais plutôt que ceux d’Eri… J’en pris un sans réfléchir dans l’intention de me changer.

— Merci Selena, tu me sauves. Tu peux me couvrir pendant que je me change ?

— Quoi tu vas pas mettre ces trucs horribles ? Rétorqua Eri. On dirait des machins tout gamin et sérieux comme Selena.

— Quel est problème d’être sérieuse au juste ? Se défendit Selena. Ce sont des maillots de bain normaux qui n’ont rien à voir avec ceux que tu as apporté pour nous reluquer.

J’entendis Eri faire claquer sa langue. Dans sa tête, elle était vraiment comme un vieux pervers, c’était incroyable.

— C’est bon, moi aussi j’ai rapporté d’autres maillots plus simples ! Annonça Eri. Regardez !

Cette fois, c’était effectivement des maillots plus normaux et plus décontractés que les scolaires. Même après inspection, ils n’étaient pas indécents.

— Pas mal en effet. Désolé, Selena, mais je préfère ce maillot bleu à ceux de l’école…

Alors que j’allais le prendre entre mes mains, Selena m’arrêta et m’expliqua :

— J’ai compris ! Ce sont les fameux maillots de bain transparents, pas vrai ? A moins que ce ne soit ceux qui rétrécissent dans l’eau ou à la sueur… J’en ai entendu parler dans les anime.

— Tsss ! Foutu otaku ! Grommela de manière à peine audible Eri.

Elle afficha une expression inhabituellement contrarié qui révélait sa supercherie, Selena avait percé le plan dans lequel elle plaçait ses espoirs.

— Mais non voyons… Ça n’existe pas en vrai, ce genre de trucs…

— Tu as vraiment fait ça, Eri ? Lui demandai-je déçue.

— Je ne mens pas, rétorqua Selena. Ils existent vraiment, je le sais. Ren-san ne lui fait pas confiance, tu aurais tort.

Eri se mit à regarder le ciel sans nous regarder droit dans les yeux, elle était coupable, c’était tellement évident.

— Tu m’as convaincue, Selena. Je prends le tien.

Elle sourit en jetant un regard victorieux en coin à Eri, il y avait plus d’enjeux qu’on ne le pensait dans ce choix de maillot de bain.

Personnellement, je voulais juste retrouver un climat décent, cette chaleur me rendait folle.

Selena prit une grande serviette et la leva devant moi pour me permettre de me changer, à ce stade j’avoue que peu m’importait ces détails, mais j’ai quand même apprécié l’intention.

Une fois revêtue de ma nouvelle tenue, de manière presque robotique, je me laissais faire alors que Selena plaça la serviette entre mes mains et qu’elle me la fit tenir pendant son changement. Même en maillot de bain, il faisait chaud et celui d’Eri était finalement plus frais.

Après tout ce qui s’était passé, je n’allais toutefois pas lui le dire à haute voix.

— Selena, pourquoi tu t’es changée si t’as pas chaud ? Lui demanda Eri une fois que cette dernière ressortit de derrière la serviette.

— J’avais un peu chaud quand même en fait…, expliqua-t-elle à basse voix en se grattant la joue. Ren-san, tu… tu me trouves comment ?

En réalité, j’avais tellement chaud que cette question m’était devenue insipide. Elles étaient toutes de base de très belles femmes, peu importe le maillot qu’elles portaient elles resteraient belles. Aussi, j’inspirais intérieurement pour reprendre mes forces et je lui dis avec un faux enthousiasme :

— Ah oui ! Tu es très belle, ça te va à ravir !

Selena rougit et s’inclina pour me remercier.

A ce moment-là, Eri me bouscula en se jetant sur mon flanc, je ressentis sa poitrine me frapper le haut du torse.

— Et moi? Tu n’as pas dit une telle chose…

— Bah, même s’il te va bien, ça reste un maillot de perverse… Tu ne veux pas mettre les mêmes que nous ?

— Nan, sans façon. Ch’suis pas en cours… Pis, avec des nichons comme les miens, c’serait un gâchis.

Je m’attendais à une réponse du genre venant d’elle. Malgré son air fier, cette manche était une victoire de Selena.

Je me tournais vers Mana, elle n’avait rien dit depuis un moment. En général, elle n’était pas très bavarde, mais aujourd’hui elle était comme morte. Généralement, lorsque Selena et Eri commençaient à faire n’importe quoi, elle les rappelait à l’ordre, puis elle nous parlait toujours de nos missions, mais là, rien.

Ma suspicion était simplement qu’elle mourrait autant de chaud que moi, mais à l’inverse de moi elle ne l’avouait pas.

— Mana, tu es sûre que tu ne veux pas de maillot de bain aussi ? Ça rafraîchit pas mal…

Surtout en considérant les vêtements inappropriés qu’elle portait.

— Comme je vous l’ai annoncé précédemment, je n’ai cure de ce genre de choses.

Il me fallait une stratégie pour avoir raison de sa fierté sans qu’elle le remarque, nous ne pouvions garder une Mana improductive et muette à nos côtés.

— Quel dommage… Je pensais que nous étions un sabbat de cinq sorcières, mais finalement une d’entre elle n’est pas vraiment notre sœur d’arme… J’ai toujours vu en Mana une sorcière modèle et admirable, mais finalement elle ne peut faire de choses inutiles juste pour s’intégrer à notre groupe. Je me demande si le rituel ne va pas échouer à cause de nos liens trop faibles.

J’avoue que je ne croyais pas moi-même à mes mensonges, ça me paraissait tellement grossier. Eri se retint de rigoler, tandis que Selena cherchait à comprendre où je voulais en venir. Pour sa part, Omaga acquiesçait et serrait ses poings.

Mana ne répondit pas à ma provocation, elle m’observa quelques secondes droit dans les yeux, puis, sans mot dire, elle commença à se déshabiller.

Selena et moi courûmes pour la cacher et lui tendre le maillot de bain. Quelques temps plus tard elle ressortit de derrière la serviette avec le même maillot que Selena et moi.

— Je n’en ai cure, mais il semblerait que Vigdis-sama souhaite m’épier dans ces atours, je ne voudrais, par mon indélicatesse, provoquer un émoi qui bouleverserait ses pensées immorales et provoqueraient l’échec de nos tentatives de renouveler la magie.

Je souris intérieurement, elle n’était vraiment pas honnête. Ne serait-ce que la longueur de sa phrase, c’était un indice indiquant qu’elle se sentait mieux à présent.

Au passage, contrairement à mon maillot et celui de Selena, celui de Mana était noir et était décorée d’une rose rouge en tissu entre les seins. Selena avait intentionnellement pris un modèle plus gothique pour elle.

— Oh, oui ! Je suis très impudique, ma chère Mana. Quoi qu’il en soit, ce maillot vous va à ravir.

Encore une fois il fallait en arriver là. Bien sûr qu’elle était superbe, Mana était une très belle femme et voir ses jambes, les courbes de son ventre plat, c’était forcément agréable.

Contrairement aux autres filles, elle se contenta de m’observer sans rien dire, impossible de savoir si je lui avais fait plaisir ou non, rien ne changea sur ce visage de poupée.

Soudain, nous remarquions que notre sabbat était à présent scindé en deux : le groupe des bikini et le groupe des maillots scolaires. Nous nous observâmes avec un air de conflit pendant quelques instants.

Mais, il faisait juste trop chaud, je finis par baisser les bras et me plaindre :

— J’en peux plus de cette chaleur ! Je vais devenir folle !!

Sans réfléchir, je m’éloignais de la zone du rituel et j’entrais dans l’eau. Elle n’était pas si fraîche, du moins pas assez pour moi.

Je joignis mes mains et soudain j’utilisai ma magie. Un bloc de glace se forma au-dessus d’elles, je le brisais en petit morceaux et, ouvrant en grand le décolleté de mon maillot je jetais les glaçons à l’intérieur, devant comme derrière.

Mon corps se sentit renaître, je me rafraîchis d’un seul coup. Je n’avais pas lésiné sur les moyens, j’avais concentré suffisamment de magie pour créer une glace à plus ou moins -40°C, elle ne tiendrait pas indéfiniment, mais elle devrait suffire un bon moment si je restais à l’ombre.

Assez fière de mon idée, je me retournais vers les filles.

— Ah !! Ça fait du bien~ ! Là, je me sens revivre !

Mais, elles m’observaient avec une expression étrange, comme si elles étaient choquées par ce qui venait de se passer (à l’exception de Mana bien sûr).

— Ch’suis choquée… Quelle bête !

— Pas de doute, Ren-san est sauvage.

— Oneesama, quelle sauvagerie !

— Vigdis-sama est étonnamment une créature indomptée.

Même Mana ?

J’étais gênée, j’avais envie de me cacher dans un trou. Je me rendais compte que ce comportement avait été bien peu féminin.

— Bah, cette chaleur, c’est une vrai torture, vous savez… ? Je suis une sorcière de glace…, cherchai-je à me justifier.

— J’kiffe ce côté de ma chérie d’amour ! Kyaaaa !

Eri me projetait des petits cœurs en masse, je me rendais compte que j’avais montré quelque chose qu’il n’aurait jamais fallu mettre sous les yeux de cette perverse.

— Omaga aussi adore cette Oneesama ! Je veux sucer les glaçons !

Eh oh ! Omaga ! Arrête de dire ce genre de choses, tu deviens pire qu’Eri !! En plus, comment tu peux dire ça avec ce visage plein d’innocence, c’est presque criminel !

— Vous allez arrêter toutes les deux ! Nous sommes ici pour travailler, pas nous amuser !

— Ohlà, Selena ! Ne me dis pas que ma chérie ne t’as pas un peu excitée aussi ? demanda Eri en s’approchant de la sorcière de feu avec un regard lubrique.

— Anch’io, ne sono sicura…, ajouta Omaga en italien en s’approchant de Selena à son tour.

— Vous allez arrêter toutes les deux ? Je vais vous réduire en cendres si vous…

Malgré ses menaces, elle n’utilisa pas sa magie alors qu’elles lui bondirent dessus, elle se contenta de fuir sur la plage. Une course-poursuite pour lui faire des choses que je préfère ne pas dire ici s’engagea.

Pendant ce temps, Mana s’approcha de moi, elle entra dans l’eau et me dit :

— Veuillez me suivre, je vous prie. Je souhaiterais vous offrir un présent.

Un cadeau ? En quel honneur ?

Je la suivis intrigué par ces mots.

Elle m’amena jusqu’à une grande valise qu’elle avait transportée, elle m’avait paru lourde. En l’ouvrant, elle sortit un chapeau de sorcière qu’elle me tendit.

Pour ne pas prendre de coup de soleil ce genre d’attirail était idéal, ses larges bords couvraient bien le visage. Puis… nous étions des sorcières, non ?

— Ah ! Merci, Mana. Mais, ça ira sur des maillots de bains ? Traditionnellement, ça ne colle pas…

— Ne vous préoccupez pas de ces détails, je vous prie. Je compte à titre personnel en porter un, une sorcière ne devrait jamais avoir à se préoccuper de ce qui fait son identité visuelle.

Me dit celle qui portait toujours des vêtements noirs parce qu’elle était une nécromancienne. Mana avait parfois d’amusantes contradictions qui avaient fini à force par me la rendre charmante.

Bien plus qu’auparavant, je la comprenais et j’appréciais ce caractère fort particulier.

J’enfonçais ma tête dans le chapeau avec fierté et amusement, j’avais à présent réellement l’air d’une authentique sorcière… le nez crochu et les verrues en moins, bien sûr.

Mana fit de même.

— Héhéhé ! Ça te va bien, Mana. Tu as bien fait de les amener.

Son expression ne changea pas, mais d’une manière ou d’une autre j’eus l’impression qu’elle avait apprécié mon compliment.

— Je vous remercie, Vigdis-sama. Vous aussi, il vous va à merveille.

Je lui renvoyais un sourire à pleine dents, enfantin et insouciant.

Finalement, les trois autres filles s’approchèrent de nous, attirées par ces gros chapeaux, et elles s’écrièrent presque en même temps :

— Whaaaa ! C’est mignon !!

Était-ce si bien que ça des sorcières en maillot de bain scolaire avec un chapeau traditionnel ?

En posant mes yeux sur Mana, je trouvais la réponse à ma question toute seule.

Cette dernière, sans être affectée par les louanges, prit dans son sac les trois autres chapeaux qu’elle avait emportés et les tendit aux trois filles.

Sur elles également, ça leur allait comme un gant, chacune avait un charme différent avec cet accessoire sur la tête.

— Il serait temps de cesser vos enfantillages et votre tintamarre et de nous consacrer à notre devoir. Kanai-san, veuillez, je vous prie, dresser notre campement pour la nuit et pour nos diverses pauses. Omaga-san, je vous prierais de dresser des barrières de protection tout autour du périmètre du rituel, il vaut mieux prévoir l’éventualité d’une attaque. Selena-san, Vigdis-sama et moi, nous nous occuperons de préparer le matériel et de tracer les cercles magiques.

Eri grommela quelque chose comme « t’es pas la cheffe », mais s’en alla s’occuper des tentes, elle était la seule réellement compétente pour ce genre de choses.

Omaga avec une joie de vivre débordante s’écria « OK ! », puis s’éloigna pour considérer la zone du rituel et commença à effectuer les préparatifs pour ériger les barrières de protections demandées.

En fait, j’avais malgré tout un seul problème.

— Je suis d’accord, mais… et pour le soleil, on fait comment ? Personnellement, je ne le supporterais pas des heures durant le rituel…

J’avais pu me rafraîchir avec cette méthode « sauvage », mais en plein rituel je ne pourrais pas m’éloigner pour faire des glaçons.

Ma question ne tomba pas dans l’oreille d’une sourde, Eri qui était en train de s’éloigner avec résignation revint à la charge rapidement.

— Ouais ! Surtout qu’avec un peau comme la tienne, tu vas choper des coups d’soleil ! Nous sommes des femmes fragiles, nous faut de la crème solaire. J’en ai apporté au fait !!

— Je préfère que nous utilisions la mienne, Eri-san, contesta Selena. Qui sait quels extraits de plantes perverses tu y as rajouté.

— Tssss ! Les plantes perverses ça existe pas.

— Lorsqu’une perverse les contrôle, elles deviennent perverses aussi !

La bataille allait sûrement reprendre et nous n’allions pas pouvoir nous y mettre avant un moment. Mana me lança un regard dont la signification était bien sûr sujette à mon interprétation étant donné qu’elle n’affichait aucune expression précise.

Néanmoins, je compris qu’elle me demandait de désamorcer la situation.

— Bon, écoutez, j’accepte de vous en enduire, mais arrêtez de vous disputer, OK ?

— Ouiiiiiiiiii !!! Moi d’abord !

— Pourquoi serais-tu la première ?

— Tirez ça au pierre-feuille-ciseau, proposai-je.

Omaga voyant de l’activité se rapprocha et joua avec elles sans trop comprendre ce qu’il y avait en jeu. La première, ce fut Eri, la chance lui avait souri.

En vrai, cela ne faisait pas grande différence étant donné que j’étais partie pour enduire le dos de chacune d’elles (bien sûr, la face avant, elles s’en occuperaient elles-mêmes).

— Ma chérie, j’sais que je peux pas faire de trucs cochons, mais si tu veux les faire, te gêne pas !

— Sans façon…

Elle retira tout son maillot avant de se coucher sur la serviette et de me présenter son dos. Elle tourna légèrement la tête avec un sourire malicieux.

Alors que j’allais approcher mes mains enduites de crème, Selena et Omaga vinrent lui tenir un bras chacune tandis que Mana vint lui tenir les deux jambes.

— Qu’est-ce que vous fichez ?!

— C’est pour éviter que tu ne rompes ta promesse, expliqua Selena. Dépêche-toi, Ren-san, s’il te plaît !

J’avais l’impression qu’on retenait un fauve ou un fou, cela dit les deux qualificatifs pouvaient désigner Eri au final.

Même retenue par trois sorcières, cela ne l’empêcha pas de gémir de manière particulièrement embarrassante au point que Selena et moi étions devenues rouges. C’était sa vengeance.

La suivante ce fut justement Selena. Comparée à Eri, elle ne retira pas son maillot mais écarta simplement les parties gênantes. Pendant qu’Eri grommelait dans son coin, je m’occupais de ce dos parfaitement blanc. Mes mains lui extirpèrent quelques cris de surprise et de honte, mais elle se laissa faire jusqu’au bout.

Ensuite, ce fut Omaga. Même si elle était perverse, je compris qu’elle le faisait plus par jeu, lorsqu’on lui demandait simplement de rester tranquille, elle ne causait pas d’esclandre. Elle se laissa faire et se mit à rire plusieurs fois en affirmant que je la chatouillais.

Par défaut, puisque Mana n’avait pas participé, elle était la dernière.

D’une toute autre manière, c’était assez difficile aussi. Elle se coucha par terre et devint raide comme un cadavre, elle ne me facilita pas la tâche, il me fallut moi-même passer les mains sous son maillot pour couvrir tout son dos.

Et pour finir, c’était mon tour. Je me serais bien passée de cette formalité, mais il était vrai que ma peau d’albâtre était bien trop fragile. En fait, je pense même qu’on aurait même pu dire que j’avais une peau d’albinos, j’avais naturellement les cheveux blancs et les yeux rouges, n’en était-je pas une ?

D’après les connaissances acquises sur internet, les albinos étaient ceux qui avaient la peau la plus fragile face au soleil, venaient ensuite les roux. Ce qui voulait dire, que même si Selena était résistante à la chaleur et aux flammes, elle était soumise aux coups de soleil, non ?

Sans même avoir à le proposer, les filles se regardèrent et jouèrent le « privilège » au pierre-feuille-ciseau. C’était un peu blessant de devenir une sorte de trophée.

Contre toute-attente, même si rien ne le laissait présager, Mana participa au dernier moment ; toutes furent autant surprises que moi.

« L’insensible Mana aurait envie de quelque chose ? ». C’était la pensée qui nous fédérait toutes en cet instant.

Ce fut d’ailleurs elle qui gagna le droit d’étaler la crème sur mon dos. Au passage, non pas que je n’avais pas confiance en la crème d’Eri (qui était un produit acheté et non pas confectionné par ses soins, ce qui la rendait moins suspecte), mais celle de Selena avait un indice bien plus fort. C’était attendu de la part d’une rousse qui était soumise plus lourdement à ce genre de problèmes.

Eri, déçue et désintéressée, s’éloigna en soupirant, elle se remit au travail. Omaga l’imita et retourna à ses préparatifs. Quant à Selena, elle parut rassurée.

— Je vous prête la pommade, vous la remettrez à sa place lorsque vous aurez fini.

Elle s’éloigna à son tour pour commencer les préparatifs du rituel. En un sens, j’étais rassurée aussi, avoir quatre filles autour de moi en train de me « reluquer » ce n’était pas agréable, mais…

Mais…

Toutes avaient sous-estimée Mana, moi y compris.

Elle commença à étaler la froide crème sur mon dos de manière normale. Au début, tout allait bien, mais, à ma grande surprise, elle glissa sa main sous le maillot et commença à me toucher les seins et les fesses. Je ne me défendis pas tellement la surprise était grande. J’avais du mal à me dire qu’il s’agissait de Mana. Lorsque je me retournai pour lui faire des reproches, elle avait déjà cessé, je me retrouvais à nouveau face à ce visage inexpressif qui semblait me demander : « quel est le problème, Vigdis-sama ? ».

J’en vins même à douter de mes sens. N’avais-je pas tout simplement rêvé ?

***

Le rituel exigeait douze heures de cérémonie continue, aussi nous sommes allées rapidement nous coucher pour être en forme le lendemain. Bien sûr, ce n’était pas si simple que cela, douze heures ne suffisent pas à changer le monde, mais le but était simplement de détruire la barrière érigée par l’Inquisition et qui empêchait la magie de s’écouler comme jadis.

Nous avions tout préparé depuis des siècles, nous avions affaiblie cette barrière à leur insu et il ne restait plus qu’une dernière étape pour l’envoyer voler en éclats et pouvoir faire revenir la magie à nouveau.

Plus que jamais, j’étais consciente de ce pourquoi nous œuvrions et j’étais persuadée que nous étions dans le vrai, le monde avait été spolié, il fallait lui rendre ce qui lui appartenait.

Eri avait non seulement monté le campement seule, mais elle avait également préparé à manger, malgré son côté déluré, elle avait ce genre de bons côtés.

Les protections d’Omaga prirent plus de temps que prévu, peut-être était-elle exténuée par la téléportation qui nous avait mené sur l’île en matinée. En tout cas, nous n’aurions pas à craindre un certain nombre de menaces, telles que les tempêtes, les missiles ou même simplement les perceptions satellites. Omaga ignorait de telles technologies, mais elle avait créé une zone nous rendant invisibles, aussi les satellites ne nous détecteraient pas non plus, en principe.

Quant à nous trois, nous avions achevé les cercles magiques, ce qui incluait les enchantements qui prenaient des heures et nous avions déjà disposé les pupitres et les tables avec les objets nécessaires dans la zone de rituel.

Il ne restait plus que l’étape final, le long rituel de douze heures qui allait clore notre projet pluriséculaire.

Alors que j’étais couchée dans mon sac de couchage après le dîner, exténuée en raison de toute la magie dont j’avais dû user en journée et à cause de la chaleur, je me mis à réfléchir.

J’étais partagée entre le moi masculin qui avait peur de la destruction du monde et la moi du passé qui était persuadée que le rituel déboucherait sur une nouvelle ère bien meilleure.

Il y avait également un affrontement entre un moi qui avait vécu dans ce monde et qui s’inquiétait pour sa famille et ses amis, et un moi qui n’avait comme seule attache que les quatre sorcières ci-présentes.

— Tout ira bien, Ren-san. Demain, nous restaurerons le monde, j’en suis sûre.

Cette voix, à mes côtés qui me chuchota à l’oreille et manqua de me tuer par crise cardiaque, n’était autre que celle de Selena.

Qu’est-ce qu’elle faisait dans ma tente et comment savait-elle ce qui me perturbait ?

— Tu as lu…

— Ne dis pas des choses insensées, Ren-san, je ne peux pas lire ton esprit. C’est juste une intuition féminine.

Encore une fois, à ses yeux je n’étais pas une femme à part entière, il faudrait vraiment longtemps pour que Ren masculin disparaisse à ses yeux.

Dans l’obscurité de la tente, elle me saisit la main et passa son autre bras autour de moi.

— Euh…Se… Selena ? Tu…

— Endors-toi, s’il te plaît. Laisse-moi te protéger, cette fois seulement.

J’étais on ne peut plus perturbée, l’odeur de Selena arrivait à mes narines, même si nous n’avions pas pu prendre de bain faute d’eau potable suffisante et de temps, elle ne sentait pas mauvais du tout. Son corps dégageait une douce chaleur apaisante.

Avant que je ne m’en rende compte, je m’endormis dans ses bras.

Au matin, elle n’était plus là, elle agissait comme d’habitude, comme si de rien n’était, à tel point que je doutais de mes souvenirs.

Je vais vous passer la description détaillée du rituel, c’était long, répétitif et éprouvant. La Ren que j’étais devenue pouvait soutenir un tel procédé, mais avec ma patience et ma concentration passée, j’en aurais été incapable.

Douze heures, c’était réellement long, trop long, nous ne pouvions nous interrompre aussi pas question de boire et de manger ou même d’interrompre pour des besoins biologiques. Sur certains rituels, il était possible de faire des pauses de quelques minutes ou de transférer l’action à un suppléant, mais pas cette fois.

C’était trop pointilleux et précis, aucune erreur ou distraction n’était permise.

Je n’ai jamais été une grande pratiquante de rituels, ils permettent d’unir les forces de plusieurs pratiquants de la magie ou d’accumuler la magie pour des effets bien plus impressionnants, mais j’ai toujours privilégié la magie directe et instantanée en fait.

Ce n’est pas pour autant que j’en étais inapte, mais comparée à une spécialiste comme Mana, je faisais pâle figure. En nécromancie, les rituels sont fréquents, même seule, puisque les effets amenaient le pratiquant à contourner un des plus anciens tabou du monde.

Un certain sentiment de nostalgie s’empara de moi au cours du rituel : cela faisait tellement longtemps que nous n’avions pas fait quelque chose comme ça toutes les cinq. Pendant quelques instants, je vis se superposer à leurs apparences actuelles celles qu’elles avaient autrefois.

Nous étions actuellement le « club de magie » alors qu’autrefois nous étions « le sabbat des sorcières », mais au final nos cœurs et nos personnalités n’avaient pas tellement changés. Même le temps était incapable d’affecter pleinement les sorcières que nous étions. Le passé et le présent s’entremêlaient pour modifier un funeste futur par la force de nos volontés et de nos espoirs.

Temporairement, nos cinq consciences ne formèrent qu’une et nous brisions de toutes nos forces cette coquille qui retenait la magie. Le rituel prit fin.

« Lorsque les quatre points cardinaux se réuniront et convergeront au centre d’un vaste nexus, commencera la tempête de tourmente et de magie.

Nul n’y échappera, la Source issue du chaos immémorial se déversera sur les terres comme dans les cœurs. Le temps de la Fin sera charriées par son cortège de calamités et de renouveau. »

Ces phrases en latin au cours du rituel, mais que j’ai retranscrit en japonais, achevèrent notre œuvre. L’Inquisition n’était pas venue s’en mêler, fort heureusement considérant l’extrême vulnérabilité dont nous faisions preuve au cours de cette période, mais combien de frères et sœurs d’arme avaient été attaqués dans ces derniers heures dans leur tentative de nous protéger ?

Nos paroles se propagèrent sur cette plage crépusculaire, mais rien, aucun effet visible.

Si nous avions été dans un anime, il y aurait eu des tremblements de terre, des flash de lumière et autres, mais la réalité n’était pas très amatrice de ce genre de manifestations inutiles.

  • Euh… C’est tout ? Je n’ai pas l’impression de sentir une différence, commentai-je déçue.

  • J’me pose la question aussi… Mana ? On aurait pas foiré par hasard ? Demanda Eri tout aussi surprise.

  • Vous avez tort, il a fonctionné… C’est léger, mais je ressens quelque chose.

  • Moi aussi !

Selena et Omaga étaient vraisemblablement plus sensibles que nous. Je comprenais dans le cas d’Omaga, étant donné sa nature féerique et les forts liens existentiels qu’elle avait avec la magie, c’était logique qu’elle le ressente plus que nous, mais Selena…

Je ne pouvais que le mettre sur le compte de son talent, cette fille était une sorte de génie.

— Je ne ressens rien également. Cependant, le rituel a été correctement mené, vous pouvez me croire sur parole. A partir de maintenant, le monde changera, même la plèbe finira par découvrir l’existence de la magie et certains s’éveilleront à de nouvelles possibilités. Les enfants qui naîtront seront de plus en plus porteur des marques de la magie à mesure qu’elle se renforcera jour après jour.

— Mais, cela ne risquera pas de tourner au chaos si la magie se réveille si rapidement, demanda Omaga.

En effet, c’était un risque malheureusement. Les humains d’antan avait eu peur de la magie, comment allait réagir ceux de cette époque ? Les humains étaient tous habitués à la science qui leur avait permis de rationaliser un tas de choses, comment accepteraient-ils l’arrivée d’une force inconnue capable de modifier leur quotidien ?

A travers les films, les mangas et autres, la magie avait été banalisée, en aurait-il autant peur qu’à une époque où on voyait le Diable en toutes choses ?

— Pour que de telles choses n’arrivent pas, il faut que des personnes compétentes l’enseignent à l’Humanité, c’est ce que je pense, expliqua Selena.

— Ouais, c’est pas faux… J’pense aussi qu’une école de magie serait une idée cool.

Je n’avais pas pris le temps de penser à « l’après », mais une école de magie ne semblait pas une mauvaise idée.

— C’est une bonne idée, je pense. Mais avec cela, ne faudrait-il pas que nous soyons nous-même diplômées ? Fis-je remarquer.

— Diplômées ? C’est quoi ? Demanda ingénument Omaga.

En effet, même si les écoles existaient à l’époque, elles n’avaient pas un caractère obligatoire et en tant que demi-fée il ne lui était pas possible d’en fréquenter sans attirer l’attention.

— Ah oui, c’est vrai… Je t’expliquerai après être rentrées. Je suis un peu fatiguée ce soir, tu m’en excuseras. Au fait, Mana, tu aurais moyen de faire quelque chose pour que nous puissions toutes les deux retourner en cours et pour modifier notre statut social ?

Je ne lui en avais pas encore parlé, c’était une question que je me réservais pour après le rituel, mais qu’il fallait pourtant bien aborder, ne serait-ce que pour la question de mes parents.

Mana acquiesça.

— Au fait, comment allons-nous rentrer ? Demandai-je. Faut-il attendre demain que notre Petite Maga nous ramène à Tokyo ?

— Dis-moi plutôt, ma chérie ? Tu n’aurais pas oublié quelque chose d’important ?

— Ah oui…

J’avais essayé de gagner du temps, mais impossible qu’Eri oublie cela. Derrière elle, Omaga et Selena me fixaient également, même si elles ne disaient rien, elles n’avaient pas oublié non plus.

— Euh, en fait… je… je…

— Non, attends, ma chérie. Avant que tu ne donnes ta réponse, je voulais juste te dire que peu importe que tu sois un mec ou une nana, je t’aime toujours autant comme tu es. Et aussi, si tu me choisis pas j’risque de te sauter dessus quand même, tant pis si tu me détestes.

Quelle était ce discours ? Il avait bien commencé, mais finalement elle me menaçait ?

— Ah oui, j’oubliais ! Je veux bien des enfants de toi aussi, mais on peut prendre encore un peu de temps.

— Nous sommes des filles, on peut pas faire des enfants ensemble !! Rétorquai-je rouge de honte et de colère.

Il était impossible de rester sérieuse avec Eri dans les parages.

— Omaga aussi ! Je peux faire pareil qu’Eri-neesan et je ferais tout ce que tu voudras. Et si tu veux pas m’épouser, je peux devenir ton amante secrète, ça me va très bien.

— C’est quoi ce genre de réflexion ?! De telles choses ne devraient pas sortir de ta bouche !

Elle se contenta de me sourire en faisant des « héhéhé » innocents. Sacrée Omaga, imprévisible et perturbante jusqu’au bout.

Suivant la logique des choses, je me tournais vers Selena pour écouter ce qu’elle avait à dire. Elle fixait le sol et était rouge.

— Je… je… je me plierais à ta décision, Ren-san… Mais je serais honorée que tu me choisisses.

Parmi toutes, c’était le seul discours sensé que j’avais entendu.

Sincèrement, je me serais bien dispensée de cette conversation, j’étais exténuée et elles devaient l’être tout autant. Dans le doute, je me tournais vers Mana en lui demandant par mon seul regard si elle voulait s’exprimer également, mais elle ne dit mot et se contenta de m’observer.

— Bon écoutez, vous toutes… je suis navrée de vous avoir fait attendre si longtemps, mais je pense qu’il vaudrait mieux le reporter à un autre jour. Nous sommes toutes fatiguées et nous ne sommes pas en état de penser correctement.

— Ah non ! Tu ne vas pas me faire ça, ma chérie ! Ch’suis super chaude là ! En plus, y’a le coucher du soleil et la plage, c’est le meilleur moment pour copuler !

— Tu peux pas penser à autre chose un moment ?! D’ailleurs, c’est juste une question de physique pour toi ?

— Raconte pas n’importe quoi ! Tu l’sais très bien ! Je t’aime et c’est tout !!

Comme toujours avec Eri, il n’était pas facile de la comprendre. J’avais toujours eu des doutes sur ses vraies intentions et sa véritable personnalité, si elle était plus claire cela rendrait les choses plus faciles.

— Oneesama ! Choisi la route harem, c’est la plus simple !

— Qui t’as appris ça ?

— Eri-neesan ! Après m’avoir expliqué, je suis totalement d’accord. Même si tu choisis quelqu’un d’autre, je veux rester avec Oneesama pour toujours. En fait, moi je vous choisis toutes, je vous aime toutes, je veux être avec vous !

Je commençais à avoir vraiment mal à la tête, avec ces deux-là les choses ne seraient pas faciles. En réalité, je n’arrivais pas à me décider et surtout à en exclure l’une ou l’autre. L’idée de les perdre m’était insupportable. Nous avions été ensemble si longtemps, nous nous étions séparées et enfin nous étions réunies depuis quelques jours seulement, à mes yeux elles étaient toutes précieuses.

La responsabilité qu’on me faisait peser sur les épaules était trop lourde, je ne savais que faire. J’avais appris à voir et aimer leurs bons et mauvais côtés à chacune, comment en choisir qu’une ?

A la vérité, les choisir toutes aurait sûrement été la chose la plus simple.

Pendant que je me massais les tempes, Selena et Eri s’étaient mises à se disputer sur le fait de ne pas me forcer la main et me laisser plus de temps. Comme toujours Selena était ma plus grande alliée.

Un vacarme se fit entendre en provenance de l’intérieur de l’île, il se rapprocha. Je fus la première à voir un hélicoptère survoler la zone, Selena et Eri étaient tellement concentrées dans leur dispute qu’elles furent les dernières.

Il s’arrêta au-dessus de nos têtes alors qu’une corde en tomba pour nous permettre d’y monter. A cet instant, avant que je ne puisse réagir, une main m’attrapa par la hanche et m’entraîna. Il s’agissait de Mana, elle saisit la corde et annonça alors qu’on nous remontait à bord.

— Votre dispute n’a guère lieu d’être. J’ai depuis des semaines obtenu le consentement de Vigdis-sama et de sa famille, notre union a déjà été scellée. Vigdis-sama héritera d’une partie de ma fortune et vivra le parfait bonheur. Nous n’oublierons pas de vous envoyer les photographies de notre lune de miel.

Les trois filles et moi-même restâmes interdites en cet instant.

— Quoi ?! Depuis quand je suis mariée à toi ?!

— Mana-san ! Arrête tes plaisanteries ! Rends-moi Ren-san !!

— Quelle fourbe !! J’t’avais pas vu venir !

— Ohla ! Omaga n’a pas tout compris, mais Mana-neesan, ne nous aurait-elle pas trahie ?

Tandis qu’on me hissa dans l’hélicoptère sans me laisser mon mot à dire, les filles coururent sur la plage pour nous rattraper. Quelques boules de feu maladroites frôlèrent même le véhicule volant.

— Saleté de bourgeoiseeeeeee !!!! Cria Eri au sol en dressant ses poings.

De mon côté, on me passa des cordes autour des poignets pour m’empêcher de m’enfuir.

— Mana… tu plais…

Elle avait bien changée sans même que nous nous en rendions compte. Je ne pus finir ma phrase que, sous ce soleil couchant qui se dépeignait en arrière-fond en raison de la portière ouverte, elle m’embrassa en me prenant le visage entre ses mains.

Lorsqu’elle se sépara de moi, je lui criais avec désespoir :

— Mais pourquoi je suis encore attachée !!!

FIN

Yorak: Merci d’avoir lu cette histoire, j’espère qu’elle vous aura plu^^