Chapitre II Une nuit de Walpurgis sous le signe du Chaos

Incantation I

« Euh… ? Encore attaché ? Vous êtes sérieuses ? Cette blague devient lourde les filles… »

J’étais à nouveau ligoté, j’étais à nouveau le prisonnier de ces sorcières complètement étranges et folles. Mais cette fois, nous étions dans un bus.

Au club, la veille, Eri nous avait proposé de partir à la montagne dans le cadre de nos activités, une sorte de camp d’entraînement pendant le week-end, hors des activités scolaires, et bien sûr j’avais refusé, je n’avais aucune envie d’être avec elles pendant deux jours complets.

En fait, depuis l’incident avec l’Inquisition, j’avais pris soin d’éviter tout contact avec les filles du club.

Pendant presque deux jours, cette stratégie fut couronnée de succès, mais le vendredi je rencontrai par hasard Eri dans un couloir de l’école.

Contrairement à son habitude, elle semblait calme, elle ne fit aucune remarque sur mon refus de les suivre à la montagne et ne tenta rien de pervers… elle n’était peut-être pas en forme, c’est ce que je pensais en cet instant.

Pour ne pas attirer l’attention sur mon refus, j’ai préféré ne pas lui poser plus de questions.

Ce manque de réactivité ne ressemblait pas à la Eri que je connaissais.

Mais, le lendemain matin, très tôt, quelqu’un sonna à ma porte. Quelle naïveté de ma part, vraiment…

Mes parents étaient en voyage de travail, j’étais donc seul chez moi, un samedi matin où il n’y avait pas cours, aussi je profitais des joies de mon lit.

Ne me doutant de rien, je suis allé ouvrir la porte, mais dès que je vis Eri devant moi je compris qu’il était trop tard : elle souffla sur moi cette maudite poudre qui me fit perdre conscience.

Avant de fermer les yeux, je pus constater son expression machiavélique et son triomphant sourire plein de fourberie.

Puis, je me réveillai dans le bus… et bien sûr cette fois encore j’étais ligoté.

« Tsss, t’es vraiment bruyant ! En effet, nous avons eu recours à ces moyens malhonnêtes, mais nous n’avions pas vraiment le choix, Ren-san. »

Selena affichait un visage totalement contrarié. Plutôt que de me faire face en me parlant, elle préféra regarder par la fenêtre du bus.

« Mon chéri, tu es bien cruel. Pourquoi tu voulais éviter ta tendre et bien-aimée épouse ? Est-ce que par hasard… Non, je ne peux même pas le penser…, dit Eri en jouant la comédie. Y’a une autre sal*** dans ta vie ? Ch’suis pas jalouse, mais… j’veux participer aussi à tous les trucs sexuels, tu sais ?

– T’es une authentique idiote… Ton cerveau est foutu ou quoi ? Lui demandai-je.

– Mon chéri, tu serais pas du genre sado, pas vrai ? Tu sais que j’aime ça et tu tentes de m’exciter… Mmmm, chériiii~ »

C’était une réponse digne de l’habituelle Eri. Celle qui s’était calmement tue, n’était manifestement qu’un piège, la fourberie de cette fille aurait dû me mettre sur la piste.

« Je me demande bien qui est le sado d’entre nous ? Lui dis-je en gonflant les joues. Vous n’arrêtez pas de me ligoter comme une bande de perverse et on me dit que je suis un sado…

– C’est parce que j’sais que t’aimes ça en vrai, mon chéri…

– Mais alors carrément pas ! »

M’écria-je avant de regarder les autres passagers autour de nous ; aucune réaction de leur part.

« Eh, pourquoi les gens font semblant de nous ignorer ? »

La première à répondre fut Mana, lorsqu’il s’agissait de parler de magie on ne pouvait que lui faire confiance.

« La raison réside substantiellement dans le parfum magique que diffuse Kanai-san. Les personnes ordinaires sont incapables de nous remarquer.

– C’est pour ça que ch’vais forcer mon chéri à faire des choses.

– Je vois, je vois, c’est vraiment pratique… Quoi ?! Arrête de plaisanter, toi, garde tes idées perverses dans ta tête. »

Évidemment, en vrai Eri avait utilisé une autre tournure de phrase, bien plus ordurière, mais je vais censurer pour cette fois.

« Tssss, arrêtez avec vos inutiles jérémiades. Est-ce que quelqu’un désire expliquer la situation à Ren-san ?

– En effet, Kanai-san est particulièrement habile en ce qui concerne les discussions futiles, j’en conviens. Puisque nous avons de récent eu la chance de trouver celle que nous recherchions en votre personne, je suppose que nous pouvons nous permettre de vous expliquer la situation, n’est-il pas ? »

Je regardai le visage impassible de Mana alors qu’Eri s’exprima à son tour :

« Ce que je comprends, c’est à quel point vous êtes chiantes et pas drôles toutes les deux… Bah, va-y pour les explications…

– Ouais, mais avant ça, vous pouvez pas me détacher ?

– Je refuse ! Reste tranquille et écoute ce qu’elles ont à te raconter, dit Eri.

– Fais comme tu veux, Eri-san. »

Sans même nous regarder, Selena répondit de la sorte, sans motivation et en cachant sa colère.

«  Je ne peux qu’approuver cette assertion. »

A l’intérieur de mon cœur, j’étais en pleurs, je n’avais aucun allié sur ce coup-là. Je ne comprenais pas bien pourquoi elles n’étaient d’accord entre elles que dans les décisions qui consistaient à me martyriser ?

Les filles sont des êtres bien mystérieux au final…

« Bah, vous vous y collez les filles ? Selena, va-y, t’es douée pour ça…

– J’ai pas envie… J’ai pas envie de parler avec Ren-san, cet assassin pervers et idiot. »

Si jusque lors je n’éprouvais qu’une certaine colère et un agacement, ces mots me rendirent tristes, ils me renvoyèrent à une sombre réalité. Même si en un sens, ce n’était pas moi, j’éprouvais de profonds regrets quant à ce qui s’était passé précédemment dans la salle du club.

Sûrement que mes pensées devaient se lire sur visage, puisque Mana dit :

« Rossi-san a exprimé des paroles bien maladroites et vides de sens à l’instant. La cruauté de l’Inquisition et de ses séides ne connaît aucune limite et alors même que nous sommes en guerre contre eux depuis presque mille ans nous devrions nous comporter de manière naïve et magnanime ? Est-ce cela que vous insinuez à travers vos paroles pernicieuses pleines de reproches à l’égard de notre sœur de magie ? L’existence d’une sorcière est bien au-dessus de celle d’un vulgaire inquisiteur, ne vous en rendez vous pas compte ? »

La longue tirade de Mana à l’encontre de Selena fut suivie d’un bref silence, je commençais à me rendre compte en cet instant que dans ce groupe celle qui avait le plus à cœur la cause des sorcières était probablement la taciturne et silencieuse nécromancienne.

« Qu’est-ce que tu as dit ? Répondit Selena agacée, les bras croisées tout en tournant un regard noir vers elle.

– Notre bourgeoise a bien raison, répondit Eri à sa place les bras derrière la tête. C’est vrai, pour eux l’extermination des sorcières est l’objectif numéro un, c’est pour ça qu’ils nous attaquent sans ménagement. En plus, dire ça à Ren, ça change que dalle, ce qui est fait est fait et c’est pas plus mal j’dis. »

Selena ne répondit rien, elle se tut et se remit à regarder par la fenêtre. Cette fois, c’était elle qui semblait seule contre tous, même si au fond j’étais plutôt de son côté.

Mana se renferma une fois de plus dans son mutisme habituel, de fait…

« Ok, j’m’y colle alors. Vous z’êtes pénibles par moment… Bon bon… »

Sur ces mots, Eri se rapprocha de moi, s’assit sur mes genoux et enlaça ma tête de ses bras.

Évidemment, je sentais à travers ses vêtements sa douce et chaude poitrine qui s’appuyait contre mon visage.

« C’est parfait pour les explications, t’entendras mieux comme ça. »

Elle se mit à rire alors que je protestais :

« C’est pas parfait du tout ! Assieds-toi à côté de moi, tu m’étouffes ! »

Le vrai problème n’était pas tant le manque d’air que le fait que je sentais mon corps réagir à cet agréable parfum et à cette enivrante douceur.

De toute manière, malgré mes protestations, elle m’ignora tout simplement et elle commença à m’expliquer :

« Par où commencer… ? Voyons voir… Ah, évidemment ! Comme on l’a dit avant, notre principal ennemi c’est l’Inquisition, mais je pense que mon chéri l’avait déjà compris, pas vrai ? »

L’Inquisition… Lorsque j’entendis ce mot, malgré l’excitation qui était montée en moi je ne pus réprimer une certaine tristesse.

« Ne fais pas cette tête, mon chéri ! Ce n’était pas de ta faute, ne te reproche rien. Celui qui l’a éliminé, c’était l’autre chérie, du coup arrête de culpabiliser. En plus, tu as fait ça pour me protéger, c’est pourquoi… J’t’offre volontiers ce corps en récompense. Profite-en bien !! »

Elle pressa encore plus fort ma tête contre ses seins et s’agita de sorte que j’avais l’impression d’avoir la tête sur une enclume mammaire. Puisque ses seins étaient plutôt gros, je ne pouvais pas vraiment dire que c’était douloureux, mais en me serrant aussi fort ma situation commençait à ressembler à de la strangulation.

Malgré tout, mon corps n’interprétait pas la situation de cette façon-là, mon cœur battait à un rythme fou et mon visage brûlait comme la lave.

«  Eri-san, arrête tout de suite ! Éloigne-toi de lui ! Je vais prendre la relève, je vais lui expliquer notre situation actuelle en détail. »

Se prononça Selena sur un ton autoritaire et agressif.

Allait-elle remplacer Eri et s’asseoir sur mes genoux pour m’étouffer de sa petite poitrine ?

Alors que je pensais cela tandis qu’Eri relâcha son étreinte sur moi, Selena comprit d’une manière ou d’une autre mes pensées et se couvrit le torse de ses mains tout en me jetant un regard noir.

Évidemment, pour une fille complexée comme elle, comparer sa poitrine à celle d’Eri était la première chose qui lui traversa l’esprit, sûrement qu’elle m’avait « sauvé » simplement par jalousie envers cette dernière.

Les ordres de Selena furent une nouvelle fois suivis, Eri me relâcha et s’assit à mes côtés conformément à ce qu’avait demandé la sorcière de feu.

Malgré son caractère étrange, Selena était bel et bien considérée comme la chef de ce groupe…

« Comme l’a dit Eri-san, les inquisiteurs sont nos ennemis. Depuis un long moment… En fait, cela remonte plus ou moins au treizième siècle, pendant la Croisade des Albigeois, auparavant les conflits étaient plus individuels, ce n’était pas une institution qui nous en voulait. Afin de combattre l’hérésie que représentait ce culte à la mode dans le sud de la France, l’église catholique de Rome a fondé cette organisation que nous connaissons sous le nom d’Inquisition. Cela dit, nos vrais ennemis ne sont pas les inquisiteurs normaux qui chassaient de fausses sorcières… »

J’écoutais attentivement les paroles de Selena, je n’étais pas du tout au courant de cela. J’avoue que l’histoire n’était pas mon fort et encore moins l’histoire européenne.

« J’y connais vraiment rien à l’histoire de l’Europe en vrai, lui dis-je honnêtement.

– Ouais, ça ne m’étonne pas, même les européens connaissent mal l’histoire médiévale. Je poursuis… Au treizième siècle, le culte des Albigeois était devenu très populaire, il accueillait beaucoup de nouveaux croyants en raison de leur credo basé sur la pauvreté et le détachement envers les possessions matérielles, aussi il commença à faire concurrence à l’église catholique d’occident. C’est pourquoi, l’église catholique usa un stratagème simple, elle déclara ce culte hérétique en se basant sur diverses interprétations de leur dogme.

– Tu peux le faire en plus simple, je connais pas si bien la religion contrairement à toi.

– Ce que t’es ignorant, ma parole ! Bref, officiellement le pape a déclaré que les albigeois étaient des ennemis de la chrétienté, ça te suffit comme résumé ?

– Tu me prends pour un abruti, c’est ça ? »

Selena ne me répondit pas, elle se contenta de me regarder en levant les sourcils l’air de me demander si je n’en étais pas réellement un.

Difficile de continuer à débattre alors qu’elle m’avait montré mon ignorance dans ses propos, je gonflai les joues et je la laissai poursuivre son récit.

Apparemment, elle était fière de son savoir, elle prit une pose hautaine, croisa les bras, leva la tête, bomba le torse et parla d’une voix plus ferme :

« En vrai, les choses étaient bien différentes de ce que le commun des mortels croyait à cette époque. Comme je te l’affirmais déjà précédemment, ce qui motiva l’Église a déclaré le culte comme hérétique c’était le fait qu’ils attiraient toujours plus de leurs fidèles. Contrairement au Vatican qui regorgeait de richesses, les Élus Albigeois vivaient dans la pauvreté, ils étaient proches du peuple, qui suivait de plus en plus leurs enseignements. Ce n’était certainement pas une bonne chose pour l’hégémonie vaticane, d’autant que nombre de nobles s’intéressaient à cette nouvelle religion également… »

Selena marqua une courte pause et me regarda comme si j’étais enfant ignorant.

« Pour endiguer le phénomène, le Vatican inventa des mensonges et décrédibilisa le credo des albigeois jusqu’à les déclarer hérétique. Cette finalité était une marche pour la suite de leur programme, un programme d’extermination pur et simple : une croisade. Elle fut déclarée par le pape Innocent III qui créa l’organisation de l’Inquisition, la guerre commença en France. »

Selena théâtralisa son récit en le ponctuant de gestes et en alternant son ton et volume de voix, je ne pus m’empêcher d’être admiratif face à ses capacités d’oraison.

A l’opposé, Eri ne put réprimer son ennui et elle lui fit remarquer :

« Ouais, c’est super, t’es une tête en histoire, Selena-chan, mais t’aurais pu causer direct de l’Inquisition au lieu de faire ton intéressante… »

En réponse à la remarque d’Eri, Selena gonfla les joues et poursuivit d’une voix énervée :

« Pffff… Allons à l’essentiel alors… L’Inquisition normale n’est pas vraiment un problème pour nous, en fait…

– Euh… Ce « nous » c’est qui au juste ? Les sorcières ?

– Oui, tout à fait. Pour une sorcière véritable, l’Inquisition normale est insignifiante, tout juste bonne à servir de blague. Puisque nous avons de vrais pouvoirs magiques, les mortels sont bien trop faibles pour pouvoir espérer nous attraper et nous condamner. »

A cet instant, je me souvins d’un détail :

« L’inquisiteur… Enfin, le directeur… Il a fait apparaître une épée de lumière, n’est-ce pas ? C’était pas de la magie ça ?

– Ah ça… ? Yep, c’en était… Professeur Selena, continuez l’explication s’il vous plaît, dit Eri d’un ton provocateur.

– En réalité, je ne peux pas vraiment te donner une réponse à ce sujet, dit Selena sans se laisser perturber par la remarque d’Eri. Les inquisiteurs normaux peuvent développer l’aura d’anti-magie, parfois, mais ils ne sont normalement pas capables de faire de la magie.

– Rossi-san, veuillez je vous prie apporter de justes explications. Les inquisiteurs normaux ne disposent pas d’une telle aura…, commenta Mana de manière détachée.

– Ouais, en effet… Mon explication était un peu simpliste. Les inquisiteurs normaux sont des gens normaux, ils n’ont pas de magie. Mais au sein de l’organisation qu’est l’Inquisition, il en existe deux catégories : les normaux, qui représentent ceux qui sont intervenus au sein de l’histoire médiévale et de la Renaissance et dont parlent les livres, et les inquisiteurs d’élite. Ces derniers ne sont pas connus et ils ont pour but de chasser les sorcières véritables grâce à leur foi et leur aura. C’est eux nos vrais ennemis. »

Selena reprit sa respiration et marqua une brève pause. J’avoue que je commençais à être perdu, cela faisait beaucoup d’informations d’un coup.

« Est-ce que tu as tout compris, Ren-san ? Demanda Selena en me pointant du doigt.

– Ouais, on va dire que j’ai pigé… je pense. Mais, du coup le dirlo  et l’épée de lumière ?

– C’est bizarre en effet… En vérité, même nous nous ne comprenons pas l’origine de leurs pouvoirs magiques. En principe, à cause de la foi en Dieu, les inquisiteurs qui disposent d’une aura d’anti-magie perdent la capacité de disposer d’un potentiel magique, ils deviennent incapables à tout jamais de développer des pouvoirs. Il ne fait aucun doute qu’il s’agissait d’un pouvoir magique, mais nous en cherchons toujours l’explication.

– Je vois… Et l’aura anti-magique, c’est quoi précisément ? Demandai-je.

– C’est vrai que je n’ai pas encore vraiment expliqué… C’est une capacité dédié à la chasse aux sorcières véritables dont la fonction est d’annuler et étouffer la magie qui prend pour cible l’inquisiteur. L’origine, nous ne la comprenons pas vraiment, il est possible que ce soit vraiment Dieu qui la leur confère lorsqu’ils sont de fervents croyants. Ou alors est-ce le Diable ? Quoi qu’il en soit, nous savons que l’aura est liée à leur foi, plus ils croient et plus il y a de chance qu’elle se développe. »

Suite à cette explication, elle reprit un air fier et hautain alors qu’Eri sursauta, elle venait soudainement de se réveiller, son sommeil était la raison qui justifiait son long silence depuis un moment.

Même si elle connaissait déjà tout ça, c’était très impoli de sa part.

« Oh, ch’suis désolée, j’ai raté un truc d’intéressant ? C’est que t’es barbante, on dirait un prof… Mon chéri, t’as bien fait tes devoirs ou faut que j’te donne la fessée ?

– J’ai plus ou moins compris… mais je me passe de tes fantasmes sexuels, dis-je d’un ton ferme.

– Oh quel dommage… Bon, Selena explique-lui pourquoi ils nous en veulent… »

Tout en imitant un enfant, Eri se mit à frapper des mains comme si elle était très enthousiaste.

Évidemment, le regard de Selena devint perçant et violent, mais elle poursuivit son discours malgré tout :

« Pour la religion catholique, mais aussi pour d’autres religions, la magie est une force réservé à leur dieu et ceux ou celles qui l’utilisent vont contre sa volonté. Je pense tout simplement que la peur de la magie est naturelle pour quelqu’un ne sachant pas l’utiliser, c’est une composante inconnue et surpuissante au final. De mon point de vue, nous ne l’avons pas choisie et si nous sommes disposons de cette capacité, c’est que cette possibilité a été offerte à l’origine à l’humanité.

– Bah, de toute manière les religieux sont des cons. Y’se prennent trop la tête à penser à ce que veux leur dieu et ce qu’il interdit, mais ch’suis d’avis que s’il a fermé sa gueule jusqu’à maintenant, c’est parce qu’il s’en fout de ce que nous faisons. Mais bon, ch’suis une horrible sorcière paraît-il… »

– Pas si horrible, pensa Ren en la regardant.

Aucune d’entre elles ne ressemblait aux images traditionnelles de vieilles sorcières aux nez crochus, pleines de verrues et laides, au contraire je pouvais affirmer sans hésitation qu’elles faisaient partie des plus belles filles que j’avais rencontrées de toute ma vie.

« Mais bon, on s’en fout au final de leurs raisons, des ennemis sont des ennemis, ils veulent nous tuer et ben qu’ils essayent… »

Ce qui m’étonna toutefois c’est que les propos d’Eri étaient bien plus agressifs que ceux de Selena qui était pourtant la sorcière de feu donc la magicienne d’attaque du groupe. C’était rare de voir quelqu’un ayant accès à la magie de la vie tenir des propos aussi violents… du moins, c’était ce que je pensais sur la base de ma culture manga, film et jeux vidéo.

La Eri qui se présentait devant mes yeux me sembla particulièrement sombre, son visage était dur et pas du tout souriant et frivole comme elle l’était habituellement ; pour la première fois de ma vie, je ressentis l’aura d’agressivité dont parlent souvent les mangas de combat.

Était-ce le côté sombre de cette fille, sa haine envers les inquisiteurs ?

Personne ne prononça un mot pendant les quelques secondes qui suivirent.

Non seulement Mana, mais également Eri renvoya cette expression vide et inexpressive. Pour sa part,Selena baissait le regard.

Puis, finalement nous reprîmes la discussion.

« A ce propos, il y a encore quelque chose dont il me faut te parler : la prophétie. Selon la prophétie, nous sommes censées apporter la destruction de ce monde, de fait la peur des inquisiteurs semble fondée… »

Qu’est-ce qu’elle venait de dire ? Elle venait de parler d’une prophétie ?

« Mizuno-san que pensez-vous que soit cette prophétie, selon votre opinion ? Je m’empresserais de vous la communiquer mais malheureusement il s’agit là d’un ancien texte en latin classique particulièrement complexe. Rossi-san s’occupe actuellement de la traduction.

– J’le disais, hein ? Le latin c’est trop chiant comme langue…, commenta évidemment Eri.

– Même pour moi qui l’aie étudié, c’est pas évident, expliqua Selena en hochant de la tête de manière résignée. »

Évidemment, considérant son caractère fier, elle n’avait sûrement pas envie de s’avouer en difficulté face à un texte prophétique, pensais-je.

« Tu es étrangère, non ? En tant qu’italienne, tu t’en sors pas en latin ? Lui demandai-je.

– Raconte pas n’importe quoi ! C’est difficile un point c’est tout ! En plus, les prophéties sont toujours mystérieuses, ce n’est pas évident de choisir un mot qui risquerait de retirer l’un des sens possibles. Pour ça qu’il y avait des magiciennes spécialisées en divination…

– Ah bon… Bonne chance en tout cas, ça m’a pas l’air facile du tout… »

Elle parut s’énerver de ma remarque, puis elle dit agacée et en posant sa joue sur la paume de sa main :

« En résumé, pour le moment ça dit que nous allons apporter une révolution à ce monde… Le problème c’est que je n’ai pas fini la traduction et que je ne sais pas de quel type de ‘révolution’ il s’agira….

– Ah je vois… En tout cas, faites de votre mieux, hein les filles ? Vous pouvez me libérer maintenant que j’ai écouté l’explication ? »

Eri se tourna vers moi avec un sourire radieux et d’une voix douce me dit :

« Non, je refuse. T’es la quatrième sorcière de la prophétie, aucune raison de te libérer. 

– Arrête de te foutre de moi, Eri !

– J’plaisante pas. Dans la prophétie, y’a quatre sorcières, à cause de leur rencontre le monde sera détruit.

– Et, par pur hasard, tu souhaites la destruction du monde ? »

Lui demandais-je.

Cette question m’intriguait depuis quelques minutes déjà, pourquoi trois lycéennes, en admettant qu’elles soient bien impliquées dans une histoire de prophétie, voudraient déclencher la fin du monde ?

Avec un tel désir, aucun doute que dans un anime elles auraient tenu le rôle de boss ultime de l’histoire, non ?

« Vu que ce monde est tout pourri, ça me dérange pas… En plus, de l’avis de tous ch’suis une des destructrices du monde, autant agir comme tel, non ?

– C’est quoi cette réponse qui justifie rien ?! Contrairement à vous, j’aime ce monde, pourquoi est-ce que je vous rejoindrais dans votre objectif maléfique, explique-moi ? »

Selena pouffa une nouvelle fois et répondit à ma question :

« C’est juste la version de cette idiote d’Eri, tu sais ? Moi aussi je déteste l’Inquisition et les gens qui n’aiment pas la magie, mais je peux comprendre leur peur envers nous. Contrairement à nous, ils n’ont pas de pouvoirs, ils ont peur de ce qu’ils ne peuvent pas comprendre. C’est naturel, pas vrai ? Plutôt que détruire le monde, le changer serait mieux, j’ai foi dans un monde futur bien plus magnifique et radieux que celui-ci, un monde où la magie ne fera plus peur.

– J’aime cette manière de penser, lui dis-je honnêtement. »

En fait, ces mots m’avaient échappé, sûrement parce que j’avais été déprimé par la vision cynique et horrible d’Eri, lorsque j’entendis ces paroles pleines d’espoir et de bonté, je ne pus m’empêcher de la féliciter.

Mes paroles surprirent Selena qui rougit. C’était un spectacle rare de ne pas la voir me crier dessus, ne pas voir ses traits colériques.

Pendant quelques instants, elle ferma les yeux et je crus distinguer sur son visage un sourire maladroit et hésitant.

« Comme l’a exprimé Rossi-san, bien plus que la destruction de ce monde nous visons véritablement à sa révolution. C’est pour cette raison que dévoiler le mystère de la prophétie est essentiel.

– Mais puisque Ren-san tu es un débutant, nous avons besoin de t’éveiller correctement pour les besoins de celle-ci.

– M’éveiller ?

– Oui, comme je viens de le dire. Pendant le combat de la dernière fois, tes pouvoirs se sont révélés, nous en avons eu la confirmation, tu es bel et bien la quatrième sorcière que nous recherchions ! »

Je la regardai perplexe et lui dit :

« Arrête de plaisanter, je ne suis pas une fille que je sache. »

Cette fois ce fut Eri qui prit la parole pour me dire :

« Au début, j’me suis dit la même chose, mais t’es forcément la quatrième. Après j’ai réfléchi et j’ai pigé : t’es comme nous, une sorcière réincarnée sauf que t’es un mec toi. C’était tout simple comme explication, en vrai ? C’est pour ça qu’on va en voyage dans la montagne, on va récolter des ingrédients.

– Pour en faire quoi ? Lui demandai-je.

– Une potion de changement de sexe, bien sûr.

– Je refuse !! Je suis très bien en homme, je vous assure ! En vrai, je préfère les hommes, donc laissez-moi partir, s’il vous plaît… »

J’essayai de les attendrir à l’aide de mon regard le plus pitoyable, peu m’importait la manière je n’avais pas envie de redevenir une fille comme l’autre fois, c’était trop bizarre… vraiment trop bizarre !

Mais Eri ignora mon regard et me dit :

« Après la prophétie, si tu me promets de te marier avec moi, j’accepte de te retransformer en mec. Au passage, je veux deux enfants avec toi, donc va falloir y donner du tien.

– Pourquoi ça tourne toujours comme ça avec toi ?! En plus, toi qui parlais de détruire le monde, comment on pourrait se marier après sa destruction ?

– Ah, c’est vrai, j’y avais pas pensé… T’as raison, on peut se marier de suite, ou alors j’peux me servir sur toi…

– Te servir sur moi ? Tu veux dire… ?

-Yep, avoir du sexe sans ton consentement. Mais t’inquiètes chéri, t’en redemanderas, c’est sûr.

– NON !!! Pourquoi, tu es toujours si cruelle envers moi alors qu’on se connaît à peine ? »

J’avais vraiment envie de pleurer, j’aurais préférer parler à Selena même si c’était un peu difficile à cause de ses manières, au moins elle ne voulait pas abuser de moi pour sa part.

Le pire était que je n’avais même pas vraiment la possibilité de lui résister, j’avais eu la preuve auparavant de sa force surnaturelle, j’espérais vraiment qu’elle ne mette pas ses menaces en application.

« C’est évident pourtant, c’est parce que ch’suis follement amoureuse de toi que j’veux ton amour en moi… et j’parle pas que de sexe, bien sûr. »

Malgré son manque de délicatesse et ses paroles crues, mon cœur accéléra soudainement. Elle venait en quelque sorte de se déclarer à moi, non ?

Elle était la pire des filles que j’avais rencontré, elle était vulgaire, avait une manière de pensée complètement corrompue, pourquoi cette déclaration avait produit un effet sur moi ?

Je rougis et me sentis embarrassé, je ne pouvais plus la regarder ou lui parler.

« Je me demande bien si c’est vrai…, dit à haute voix Selena comme si elle se parlait à elle-même. Quoi qu’il en soit, désolé Ren-san, nous avons pris la décision à ta place, afin d’accomplir la prophétie nous allons fabriquer une potion de changement de sexe et réveiller tes pouvoirs de sorcières pour de bon. Je te promets que si tu le désires encore, après l’accomplissement de la prophétie je m’engage à te rendre ta forme d’homme. »

Tout d’un coup, le bus s’arrêta et Selena observa par la fenêtre.

« Ah ? Je crois que nous sommes arrivées ? Bon, allons-y !

– Ouais ! On y va ! S’écria Eri avec enthousiasme.

– Kanai-san, votre volume sonore est douloureux pour mes oreilles, veuillez contrôler votre entrain je vous prie.

– Je veux pas devenir une fillllllllllleeeeee !! »

Les portes du bus se refermèrent sur mes cris désespérés que nul ne pouvait entendre, j’étais désespérément prisonnier de ces sorcières lycéennes…

Incantation II

Quelques temps plus tard, dans un coin sauvage et désert de cette montagne, nous dressâmes un campement.

Je dis « nous », mais en vérité puisque j’étais encore prisonnier de leurs liens, je n’ai rien fait d’autre que les regarder. Pendant le déplacement, j’avais été traîné par Selena tel un petit chien en laisse.

Cet endroit semblait être leur destination, un coin de nature vraiment paisible et beau.

A peine arrivés, Selena m’attacha à un arbre et toutes les trois montèrent les tentes, préparèrent un coin pour le feu, etc. En fait, tout ce qu’il fallait pour faire du camping, j’ignorais qu’elles avaient ce genre de compétences.

Cela dit, ce n’était pas un camping normal, pendant que Selena et Eri s’occupaient des préparatifs, Mana s’occupait de poser des pièges magiques aux alentours. Je ne comprenais pas vraiment l’entendue de sa magie, c’était une magie relative à la mort manifestement mais elle semblait capable de bien plus de choses que les nécromants encerclés de morts-vivants des jeux vidéo.

Je la vis procéder à une sorte de bref rituel, dessiner une marque au sol et ensuite… bah rien, aucun *pouf*, aucun nuage de fumée, aucun trait lumineux, il n’y avait simplement aucun effet visible.

« Eh, Selena ? Que fait Mana au juste ? »

Lui demandai-je en l’interrompant dans sa tâche.

« Ah ça ? C’est des sceaux de création de golem de boue, ils agissent comme des chiens de garde et protégeront le camp s’il y a besoin.

– Ça à l’air pratique…

– Ça l’est. C’est mieux qu’un simple glyphe explosif, même si c’est moins direct.

– Un glyphe explosif ?

– Ouais, c’est une ancienne méthode de protection utilisée par les magiciens, on inscrit une rune de pouvoir sur l’endroit ou la chose à protéger et si un intrus ne donnant pas le mot de passe ou ne correspondant pas aux conditions prédéfinies l’approche, ça explose.

– C’est… carrément brutal comme méthode.

– Je n’ai pas dit que les magiciens font dans la dentelle. Mais bon, cette fois nous avons préféré opté pour un golem protecteur, la magie d’explosion à côté de tellement d’arbres et de végétation c’est dangereux… »

Elles avaient donc dans leur suffisance de sorcière un respect pour la nature ? Ce n’était pas si étonnant mais cela faisait plaisir à constater.

Mais, à ce moment-là…

« Ça me gonfle !! Pourquoi mon chéri me trahit ? Pourquoi tu dragues que cette étrangère aux couettes rousses ? »

Évidemment, c’était la voix d’Eri, ses yeux s’étaient assombris et pour une fois elle paraissait vraiment en colère.

« Héééé ! Arrête de dire n’importe quoi, je suis pas en train de draguer !

– Ah vraiment ? Prouve-le moi en me draguant alors…

– Je vois pas ce que ça prouve !! »

A ce moment-là, Selena croisa les bras, détourna le regard et rougit tout en disant d’une forte voix :

« Te méprends pas, Eri-san. Ren-san et moi n’avons aucun lien du tout… Pas le moindre soupçons de drague ou quoi que ce soit… pffff… »

Eri la regarda en souriant, son explication ne semblait pas du tout l’avoir convaincue.

« Comme si j’allais croire ça ? Menteuse…

– En quoi est-ce que je mentirais au juste ? Ren ne représente rien à mes yeux, il est plus insignifiant qu’un vulgaire puceron sur le bord de la route. »

Malgré l’atteinte à mon amour-propre, cette discussion commençait à déraper, il fallait immédiatement changer de sujet de discussion où les conséquences pourraient être terribles.

J’eus une idée qui me semblait pouvoir fonctionner considérant la suffisance de Selena pour les explications et le penchant à se mettre en avant d’Eri.

« Au fait, les filles, je ne connais pas encore vos pouvoirs à chacune. Selena, tu pourrais peut-être m’expliquer, non ? »

Sur la papier, ça ressemblait à un plan infaillible, elle allait se désintéresser des accusations d’Eri et répondre à ma question et nous pourrions ainsi passer à autre chose. Mais, Eri n’était pas du même avis…

« Là, j’suis vraiment vexée, mon chéri ! Pourquoi tu demandes ça à Selena, hein ? Tu crois que je peux pas bien expliquer ?

– Les explications de Selena sont plus précises et elle ne cherche pas à dire des insanités tous les trois mots… »

Mon plan initialement bon commençait à se détériorer, j’avais exprimé naturellement mes sentiments, mais je n’avais pas pensé que vu les tensions entre les deux filles, Selena allait prendre le dessus.

Aussi, cette dernière leva les sourcils d’un air victorieux et ignora dédaigneusement Eri.

Cette dernière grinça des dents puis me demanda d’une voix plus forte, tout en frappant sa poitrine de sa main :

« Est-ce que tu me détestes, mon chéri ? Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?!

– Je ne te déteste pas… mais… tu… tu… comment dire ça ? T’es trop directe… on va dire ça comme ça.

– Hééé ? T’es vraiment un lycéen, toi ? Les mecs normaux aiment les filles directes et qui leur font du rentre-dedans… Tu serais pas homo par hasard ? »

Eri semblait sérieuse en prononçant ces mots, elle se posait sûrement des questions à mon sujet.

Sincèrement, je ne pense pas que tous les garçons aiment les filles aussi franches, pour ne pas dire vulgaire, et je pensais être parfaitement normal. C’était sûrement encore une de ces idées complètement fausses auxquels croyaient les filles concernant les hommes.

« Comme si tous les mecs aimaient les filles qui leur saute dessus comme ça ? Lui dis-je, mais elle ne m’écouta pas, elle était perdu dans ses pensées obscènes.

– A moins qu’effectivement la raison, c’est qu’en fait t’es pas un mec… je pense qu’il faut vérifier de suite… »

Les traits de son visage se déformèrent pour lui donner une expression incroyablement perverse, de la bave s’écoulait de ses lèvres alors qu’elle s’avança vers moi.

« NON !!! Éloigne-toi !! Pourquoi avec toi ça doit toujours finir en obscénités ?! »

Pendant ce temps, Selena, les mains dans le dos, le visage légèrement rouge semblait perdue, elle murmurait à elle-même.

Puis, soudain, elle me demanda à haute voix :

« Ren-san, tu penses sincèrement ce que tu as dis ? Suis-je vraiment quelqu’un de sérieux et de confiance ? Pour des japonais, c’est des vertus, non ? Pourrais-tu m’expliquer un peu plus ce que tu voulais dire…

– Selena ! Aide-moi !! Protège-moi de cette folle !! »

Eri venait de défaire mon pantalon, c’est alors que Selena, comme si elle venait de se réveiller, réagit et attrapa le bras d’Eri.

« Arrête s’il te plaît.

– T’es relou… Il t’a suffit d’un petit compliment et voilà que ton cœur est tout chose ? T’es vraiment une fille facile ma parole…

– Facile ?

– Ouais, t’as bien entendu. Selena, t’as vraiment un cœur de petite pucelle. »

Eri s’esclaffa suite à cette phrase, elle se moquait irrespectueusement de Selena qui était rouge jusqu’aux oreilles à cause de la colère et de la honte.

« Évidemment, je suis une lycéenne, pas une catin comme toi !!

– Quelle déception… J’avais lu dans les magazines que les étrangères étaient plus chaudes que les japonaises, même si ton pouvoir c’est les flammes, t’es vraiment pas digne de la réputation…

– Qu’est-ce que tu dis ?! Je suis pas froide !! Puis ces racontars c’est juste ridicule, comment tu peux croire ça ?! »

C’était donc là l’origine des idées bizarres d’Eri, les magazines pour fille à la mode qui alimentent leurs colonnes d’articles invraisemblables sur la sexualité, le tout englobé dans des pseudo-explications scientifiques ?

Je comprenais bien mieux du coup pourquoi elle avait des idées préconçues si saugrenues.

« Ah bon, tu n’es pas froide ? Bah, je t’en prie, montre-moi l’inverse, devant mes yeux. Fais des choses perverses avec Ren, va-y ! »

Selena fut surprise par cette demande, elle recula de quelques pas alors que son visage s’emplit de gouttes de sueurs.

« Hééééé ? Perverses ? Tais-toi, tais-toi !! Même si tu es une vraie nymphomane, c’est pas mon cas ! »

Devant mes yeux j’assistais à une dispute de sorcières, je ne savais pas trop si intervenir ou non.

Cela étant dit, pouvais-je vraiment intervenir ?

En tant que personne normale, n’était-ce pas trop dangereux de m’interposer entre deux sorcières ?

Heureusement à cet instant, Mana vint nous rejoindre :

« Rossi-san, Kanai-san, seriez-vous en pleine querelle à l’heure ou je me joins à vous ? Serait-ce une fois de plus à cause de Mizuno-san ?

– Pffff, c’est pas du tout de ma faute.

– Bien sûr que c’est ta faute, intervint Eri en faisant face à Mana. C’est toi qui drague Selena !!

– Dra… guer ? Espèce de chien lubrique ! Tu… tu… tu… N’essaies plus de me draguer !! Cria-t-elle en colère tout en me regardant.

– C’est pas du tout ça, je te dis ! C’est juste l’imagination perverse issue du cerveau moisi d’Eri, c’est tout.

– Imagination ?

– Bah, c’est possible que mon cerveau soit atteint, mais de là à dire qu’il est moisi… Kukuku, si tu veux, mon chéri, je peux te montrer des idées encore bien pires. »

Selena et moi soupirâmes en même temps, cette fille… Comment lui faire face ?

A cet instant, tacitement, nous reconnûmes notre défaite et nous tûmes.

« Toutes les deux, pourriez-vous je vous prie poursuivre les préparatifs des tentes ? Que deux sorcières se querellent pour une histoire d’homme, que voilà une bien triste histoire… Veuillez réagir bien plus en accord avec notre statut, je vous prie.

– OK, compris chef ! Bon, viens Selena on y va ! »

Selena baissa les épaules avec un manque d’enthousiasme évident et suivit Eri.

« Merci de m’avoir sauvé, Mana-san !

– Vos remerciements sont inutiles… »

Mana passa sa main dans les cheveux, puis porta sur moi son regard glacial mais qui ne me parut pas en cet instant si déplaisant qu’il l’était habituellement.

Qu’est-ce qui venait de changer en Mana ? Elle était en tout point aussi impassible que d’habitude, mais pour une raison que j’ignorais, elle me parut différente.

Nos regards se croisèrent en cet instant, mais je ne pus rien voir dans ses yeux aussi profonds que les abysses.

Finalement, je ne pus le soutenir très longtemps, je détournais mon regard et alors qu’une goutte de sueur se forma sur ma joue, je lui demandais :

« Euh, Mana-san… Tu pourrais me libérer ? Je promets que je ne chercherais pas à m’enfuir…

– Il est évident que vous ne le pourrez point, puisque je m’apprête en cette heure à vous lier par ma malédiction.

– Hein ? Quoi ? J’ai entendu malédiction, non ? Tu vas pas faire ça, non ?!

– Il va de soi que je ne parle pas pour professer des mondanités, si j’ai mentionné une malédiction c’est bien parce que je m’apprête à vous en lancer une.

– Hein ? Mais pourquoi ? Je te le promets je t’ai dit, non ?

– Je ne suis en mesure de croire vos paroles.

– Whaa ! C’est bien trop franc !

– C’est pourquoi, je vous prie de vous tenir tranquille, cela ne prendra guère de temps.

– Non, je veux pas ! Vous autres sorcières vous êtes toutes folles ou quoi ?

– Probablement… »

Suite à cette réponse tout aussi franche que ses précédentes déclarations, Mana ouvrit ma chemise et exposa à nue mon ventre ; elle reboutonna néanmoins le pantalon qu’Eri avait ouvert précédemment.

Puis, elle se mit à me toucher de ses doigts fins, calmes et chauds, créant dans mon corps une multitudes de frissons agréables.

Je ne pouvais voir mon visage, mais je sais avoir fermé les yeux quelques fractions de secondes à cause de ces sensations.

Je ne me débattais plus, j’en étais incapable.

Ne me jugez pas s’il vous plaît, j’étais un lycéen sans aucune expérience des filles, c’était le premier contact que j’avais avec un membre du sexe opposé, mon corps réagit de lui-même et me priva de toute volonté.

Sa main s’arrêta et elle dit :

« Ici ce sera parfait. »

Puis, sans me laisser le temps de reprendre mes esprits, ses ongles poussèrent d’un coup de manière surnaturelle, elle me griffa légèrement la peau ; je ne peux pas vraiment dire que c’était désagréable, mais n’allez pas penser que j’ai des penchants étranges.

Soudain, elle enfonça un peu plus ses ongles dans ma peau, j’étais sûr qu’elle l’avait percé à cause de la douleur qu’elle me provoqua.

« Aïe !!! Tu fous quoi bordel ?! »

Même si je me rebellais, je ne peux pas dire que cette douleur était intolérable, au contraire elle attisait en moi une sensation complexe mais pas vraiment désagréable.

Je pense que je devrais m’inquiéter, d’accord elle avait touché et caresser mon ventre au début, mais là elle entaillait ma peau pour écrire un symbole magique… Y éprouver un certain plaisir… Suis-je à quelque part maso ?

« Je vous l’ai déjà dit, Mizuno-san, je vous maudis.

– Arrête, je t’en supplie Mana ! C’est… c’est… Kyaaa~ »

J’ai tellement honte encore maintenant du petit cri d’extase qui échappa de ma gorge en cet instant, je rougis et j’eus des larmes aux yeux. Ce n’était pas normal, c’était ses ongles qui avaient quelque propriété magique, je refuse de croire autrement !

J’eus peur de croiser le regard vide de la jeune femme, je détournais les yeux en espérant qu’elle allait arrêter, mais une incantation en latin parvint jusqu’à mes oreilles :

« Dolor Enim per Inobedientam. »

Une étrange sensation froide et indolore se fit sentir à l’intérieur de mon corps et quelques secondes plus tard, elle cessa.

Mais sur mon ventre se trouvait à présent imprimé un étrange symbole magique.

« >« Je peux à présent vous libérer, Mizuno-san. »

C’est à l’aide de ses ongles qui me parurent finalement bien plus proches de griffes qu’elle coupa mes liens.

La liberté, c’est réellement un sentiment agréable lorsqu’on en a été privé quelques temps.

A peine libre, je jetai un œil à Mana, puis je me mis à courir, je voulais fuir ces folles sorcières.

OK, je sais ! Je sais très bien ce que vous pensez, j’avais promis… Mais je vous assure qu’à ma place n’importe qui aurait eu la même réaction, c’est sûr. Ces lycéennes, elles étaient tout sauf adorables et séduisantes… enfin, elles étaient belles, ça c’est sûr, mais je peux vous assurer que leur caractère refroidissait vite toute attraction envers elle.

Bien sûr, une promesse est quelque chose de sacré, mais de leur côté, ce sont de vrais sorcières, des créatures du mal… D’ailleurs, la blessure que m’a infligé Mana le prouvait bien. Manquer sa parole envers des sorcières, était-ce donc si mal que ça ?

De mon point de vue, la vie et l’intégrité de mon âme étaient bien plus importante que cette promesse, évidemment.

« Mizuno-san, si j’étais vous, j’éviterais de m’éloigner davantage… »

La voix calme et froide de Mana me mit en garde, mais j’étais déterminé, j’ignorais ses paroles et continuait à courir en direction de la forêt. Ce qui aurait dû m’intriguer de suite c’était le fait que Mana ne fasse rien pour m’empêcher de partir ; je ne m’attendais pas à ce qu’elle courre à ma poursuite, mais lancer un sort ou deux… Or rien, elle resta figée à sa place.

J’allais vite comprendre pourquoi…

En entrant dans la forêt, soudain, une effroyable douleur se propagea dans mon corps, elle provenait de mon ventre, l’endroit où se trouvait la marque laissée par la nécromancienne.

Poursuivre ma course devint impossible tant la douleur était forte, et elle se renforçait de plus en plus à mesure que je m’éloignais des filles.

« Comme je vous le disais, à présent vous portez ma malédiction, vous ne pouvez vous éloignez sans encourir une douleur effroyable. J’ai pourtant précisé tout à l’heure que vous seriez incapable de nous fausser compagnie. »

En effet, à mesure qu’elle se rapprocha pour me dire ces mots, la douleur s’estompa peu à peu.

« Enfoirée de sorcière ! Que m’as-tu fait au juste ?

– Je vous prie de prêter attention à mes paroles, comme je le disais il s’agit là d’une simple malédiction vous empêchant de vous éloigner de moi, faute de quoi vous allez souffrir encore et encore.

– Finalement, je te déteste bien plus qu’Eri…, dis-je en grommelant, les yeux emplis de colère.

– Vous éprouvez donc une telle animosité à mon encontre… Je vois, c’est évident, les formes d’existence peu importe leur niveau d’intelligence détestent habituellement la douleur. »

Même si elle le savait d’avance, elle n’avait pas hésité à me marquer de cette horrible symbole et m’infliger cette cruelle malédiction ; elle n’avait jamais eu la moindre confiance en ma parole…

Bon d’accord, c’est vrai que j’ai essayé de m’enfuir à peine libéré, mais je n’avais pas l’intention de le faire avant qu’elle me fasse ces choses étranges sur le ventre. Puis, ça justifie vraiment une punition si abjecte ?

A cause du bruit, Selena et Eri vinrent voir ce qui se passait.

« A présent vous êtes conscient des pouvoirs dont je suis détentrice, je suis un nécromancienne, veuillez ne point me sous-estimer. Après une telle démonstration, je suppose être passée dans le camp des forces obscures à vos yeux, n’est-il pas ? »

Elle ne cligna même pas des yeux en me fixant et en se désignant elle-même comme une vile créature, son visage demeurait toujours le même, telle une poupée immuable, vide et sans âme.

Néanmoins, afin de m’aider à me relever, elle me tendit la main ; je la refusais et lui portait un regard noir.

« Eh, vous foutez quoi tous les deux ? Mana, t’es aussi devenue une rivale ?

– Pas de risque, je la déteste, dis-je sans réfléchir à l’effet que pouvaient produire mes paroles.

– Whaaa, t’es dur ! Qu’est-ce que tu lui as fait, Mana-chan ?

– Afin qu’il ne puisse prendre la fuite, je lui ai apposé ma malédiction, il semble l’avoir considérablement mal vécu. Une fois de plus, Kanai-san, veuillez cesser de m’appeler…

– Bah, ça m’étonne pas de toi, l’interrompit Eri sans paraître surprise. Les nécromants n’ont pas de patience, c’est reconnu.

– Quel genre de malédiction ? Demanda Selena un peu en retrait.

– Une malédiction sexuelle, hein ? S’empressa de demander Eri. Du genre, s’il quitte le camp, sa libido explose et il saute sur tout ce qui bouge ? Ce genre là ? »

Eri avait de la bave aux lèvres. Évidemment, elle était incapable de prendre au sérieux la situation, elle vivait constamment dans son monde ignorant tout des souffrances des autres.

« Pff, dans ce cas, tu as dû être maudite à la naissance, Eri-san, dit Selena en croisant les bras et en le prenant de haut.

– Ou bien, c’est toi qui reçu la malédiction de frigidité ? Faudrait mener l’enquête en titillant certaines zones érogènes, t’es sûrement cassée, c’est sûr…

– Eri-saaaaaaaannn…., grommela Selena qui commençait à s’énerver au point de faire apparaître des flammèches sur son corps.

– Calmez-vous donc je vous prie, Kanai-san, Rossi-san. Si vous avez fini de dresser le campement, hâtons-nous donc de partir à la recherche des ingrédients nécessaires à la potion. »

Toutes les deux échangèrent encore quelques regards de défi, puis se calmèrent.

« Tu as raison, Mana-san, mettons-nous au travail, dit Selena en reprenant un air sérieux. Ren-san, je te prie de nous excuser pour la malédiction, nous allons la dissiper rapidement, sois en assuré. Puis-je demande un peu de patience et de coopération de ta part ? »

Selena s’inclina de manière sincèrement désolée, c’était de vrais excuses, cela faisait un moment qu’elle me semblait être la plus compréhensive et gentille des trois, elle confirma une nouvelle fois mon impression.

« J’espérais de telles excuses de la part de quelqu’un d’autre, en fait… Je n’ai pas le choix de toute manière, non ?

– Euh… Tu ne souhaites vraiment pas nous aider ? »

Pourquoi Selena me jeta-t-elle un regard si triste en cet instant précis ?

Nos regards se croisèrent quelques secondes, mais une fois de plus Eri s’immisça entre nous.

« Ren-san, t’es vraiment trop prise de tête. Tu me suis, je te transforme en fille, on accomplit la prophétie, puis je te rends ta virilité, c’est pas compliqué. Et en prime, après la prophétie, tu peux m’avoir, moi, pour assouvir TOUS tes fantasmes sexuels. Moi j’dis que c’est du gagnant-gagnant tout ça ! »

Et une fois de plus, elle ne put s’empêcher de glisser des obscénités dans son discours…

« Bon, j’ai compris… A partir de maintenant, je vais collaborer avec vous trois, mais retirez-moi la malédiction de suite dans ce cas… »

Selena et Eri se tournèrent sans rien dire en direction de Mana, la signification de leurs regards était claire.

« Entendu. »

Mana ne prononça que ce mot-là avant de s’approcher de moi, de poser ses lèvres sur la marque et, tel un poison, d’aspirer un peu du sang à un endroit où la peau n’était pas cicatrisée.

Même si je voulais résister, je ne parvins pas à empêcher une petit gémissement de sortir de ma bouche, c’était trop… érotique ! Un puissant frisson me parcourut le corps.

« Vous êtes à présent libérer de ma malédiction. Néanmoins, si d’aventure vous tenteriez de prendre la fuite à nouveau, je dispose dans mon grimoire de sortilèges bien moins cléments que celui dont vous avez été victime… »

Pour le peu que je commençais à la connaître, cela ne semblait pas vraiment être une blague, sa menace me parut des plus redoutables et me fit déglutir.

« Bah, n’y pense pas mon chéri ! Allez, en avant toute, allons chercher les ingrédients pour te transformer en fille !! »

Lorsqu’on résumait la situation de la sorte, je ne pouvais pas manifester le même enthousiasme qu’elle, c’était évident. Je me faisais l’impression d’être un prisonnier travaillant pour creuser sa propre tombe…

Incantation III

 Ren-san, tu en veux ?

Selena me tendit la main dans laquelle se trouvait un onigiri. Nous étions dans une forêt et nous mangions en marchant.

 Euh… Y’a du poison ou un truc du genre à l’intérieur ? M’enquis-je.

 Raconte pas n’importe quoi ! C’est de la nourriture achetée.

A cause de toute l’agitation qui avait eu lieu, nous avions bien dépassé l’heure du déjeuner, aussi je commençais à réellement avoir faim.

 Bah, puisque c’est toi qui me le propose, je suppose que je peux te faire confiance. Merci.

Elle parût s’étonner de ma réponse, elle sursauta légèrement.

Sans prêter plus d’attention à son attitude, je pris l’onigiri et le mis en bouche ; c’était un classique thon mayonnaise.

 Whaaa ! J’avais vraiment faim, tu me sauves, Selena, lui dis-je après avoir avalé la première bouchée. Il s’est passé un truc ?

C’est à ce moment seulement que je remarquai le visage rouge de la jeune étrangère. Lorsqu’elle croisa mon regard, elle se retourna, baissa les yeux et commença à jouer avec l’un de ses couettes.

 Rien du tout…me répondit-elle d’une petite voix.

 Dans le traitement du cas de Rossi-san, veuillez ne point lui faire de louanges ou de compliments, je vous prie. Elle a tendance à rapidement être touchée par ce genre d’attentions, expliqua Mana de sa voix monocorde.

 Hein ? Louanges ? Compliments ? Qu’est-ce que j’entends là ?

S’interrogea Eri d’une voix surprise. Elle n’avait probablement pas entendu notre précédente conversation avec Selena. Immédiatement, elle s’immisça entre nous deux.

Elle me regarda droit dans les yeux avec un expression de reproche, les deux mains sur les hanches, alors que Selena marmonnait tout en jouant avec ses doigts et en détournant le regard :

 Je peux… te faire confiance… je peux te faire… confiance… qu’est-ce que c’est supposé vouloir dire… ? Pourquoi juste moi… ?

Nous regardâmes un instant Selena, cette réaction était bien trop disproportionnée à mon sens.

Afin de détourner l’attention, je me justifiai :

 Mana-san, ce n’était vraiment pas grand-chose, j’ai juste dit que je pouvais lui faire confiance… Elle a une telle réaction juste pour ça ?

 Je suppose que c’est la raison de son comportement. Aussi, j’émets les hypothèses que soit dans la culture italienne c’est un élément très important et qui est relatif à quelque activité de séduction, soit est-ce simplement notre chère sorcière de feu, Rossi-san, qui est un peu trop réactive face à ce genre de chose.

 Je doute que tous les italiens soient comme elle…, grommelais-je en me grattant la joue. En même temps, c’est la première que je rencontre.

Selena se tourna vers nous, le visage encore embarrassé et quelques larmes aux yeux, elle cria :

 C’est faux !!! C’est pas pour ça ! C’est… pour une autre raison que… je…

Elle ne finit pas sa phrase, elle serra ses poings et baissa les yeux.

 Dans ce cas, quelle est donc cette raison ? Demanda froidement Mana.

Selena marmonna quelques secondes encore, puis elle se ressaisit et répondit :

 Rien qui vous concerne ! Bon, tu veux un onigiri aussi, Mana ?

 Je suis sincèrement navrée de votre mutisme, mais dans telles circonstances ma théorie précédemment exposée me semble des plus justes.

 Tais-toi !!! Prends cet onigiri et tais-toi !

Selena était vraiment énervée, la température autour d’elle avait déjà bien augmenté. Comme toujours son pouvoir jaillissait de lui-même lorsqu’elle s’emportait. Cette fois, c’était plutôt dangereux considérant l’endroit où nous nous trouvions, entourés de végétation particulièrement inflammable.

 Veuillez donc vous calmez, je vous prie, Rossi-san.

Mana prit l’onigiri et le regarda fixement.

 Je n’apprécie guère l’umeboshi, expliqua-t-elle sans que sa voix ne s’altéra guère.

 Tu es douée pour faire des critiques, mais finalement tu fais ta difficile en ce qui concerne la nourriture ? T’es bien une bourgeoise en effet…, maugréa Selena.

 Les goûts dépendent de chacun, vous savez ? Mais seul un adulte peut parler librement de ce qu’il aime ou déteste.

 Je dirais plutôt l’inverse…, annonça Selena en saisissant un autre onigiri dans son sac. Onigiri au saumon, ça ira ?

Mana acquiesça sans rien dire et c’est ainsi que s’acheva leur courte altercation.

 Selena, tu aimes l’umeboshi ? Lui demandai-je curieux. Je crois savoir c’est pas très apprécié par les étrangers, ça m’étonne que t’en a acheté.

 Oui, j’adore ! Pourquoi, est-ce bizarre ?

 Bah, je dirais pas que c’est bizarre, mais c’est plutôt rare, c’est tout. En général, les étrangers qui viennent au Japon n’aime pas le nattou et l’umeboshi, c’est ce que je pensais.

 J’ai aucun problème avec la cuisine japonaise traditionnelle, je peux manger de tout, annonça-t-elle fièrement.

 C’est plutôt impressionnant au final… Comme l’a déjà dit Eri, tu ne ressembles finalement pas à l’image que je me faisais d’une européenne.

Elle me regarda avec une expression étonnée et pleine d’interrogations.

 Et c’est une mauvaise chose ?

 Bien sûr que non, au contraire c’est plutôt bien que tu puisses t’intégrer si facilement. Mais au fait… où est partie Eri ? Je m’étonne qu’elle n’ait pas pris part au discours…

 Elle n’a point été claire à ce propos, mais je pense qu’elle est partie à la recherche d’ingrédients pour la potion, ainsi que de denrées alimentaires indispensables à la préparation du repas de ce soir, expliqua Mana.

 Sérieux ? Vous lui faites suffisamment confiance pour la laisser cuisiner ?

 Même si elle est bruyante, indisciplinée et idiote, c’est une sorcière loyale à la cause. A ses yeux, nous sommes comme des sœurs, il n’y a pas de raison d’avoir peur, confessa Selena.

 Rossi-san, vous avez oublié un adjectif à son propos, elle est également une dépravée avérée.

 Mea culpa. Eri est une super nympho, c’est vrai.

Que Selena prenne la défense d’Eri, qui était apparemment sa grande rivale, c’était pour le moins étonnant. Je ne savais que répondre, j’avais encore des doutes à son égard, mais le fait que même Selena lui fasse confiance me fit douter de mes propres doutes.

La sorcière de feu se tut quelques secondes, elle semblait perdue dans ses pensées, probablement qu’elle se remémora quelques souvenirs liés à Eri, puisqu’elle s’écria soudain :

 Quelle tettona !! Elle m’énerve, elle m’énerve trop en fait !!!

D’un coup, Selena tapa du pied au sol, prit sa tête dans ses mains et afficha une expression de colère et de dégoût. Puis, pendant quelques secondes elle débita plusieurs phrases en italien, parfaitement incompréhensible de nous autres.

 Qu’y a-t-il donc, Selena ? Finis-je par lui demander.

 Rossi-san, seriez-vous par hasard en train de penser à la poitrine de Kanai-san ?

 Eh ? Tu comprends l’italien, demandais-je à Mana.

 Négatif, je ne comprends guère ce langage, mais les pensées de Rossi-san me semblent évidentes à saisir.

 C’est vrai que les seins d’Eri sont vachement gros, quand même… Et toi, Mana ? Tu n’es pas jalouse ?

 Pourquoi serais-je envieuse de ce gras immonde ? Il est inenvisageable d’éprouver de tels sentiments à l’égard de ces choses dégoûtantes.

 Hahaha ! En général, les filles à petits seins jalousent celles qui en ont des gros. Sûrement parce qu’elles pensent que les hommes préfèrent les gros.

— Pour commencer, je ne me sens nullement concernée par l’avis des hommes. Deuxièmement, parmi la gente masculine, tous n’aiment pas ces poches de lipides inutiles, disgracieuse et qui finiront par mollement pendre dans un futur plus ou moins proche. D’ailleurs, pour illustrer nos dires, prenons à titre d’exemple, Mizuno-san ci-présent. Quelle configuration de poitrine suscite le plus votre intérêt ?

— Hein ? Moi ? Euh… Je dirais que les deux ont leurs charmes, tant que la forme est belle, peu importe la taille.

— Vous êtes donc un pervers en bonnes et dues formes…

— Mais pas du tout !!

En quoi cette réponse me donnait droit à un tel titre au juste ?

J’essayais de mettre tout le monde d’accord et c’était la remarque que je recevais donc… J’ignore la réponse qu’elle aurait préféré entendre en vrai. Si je m’étais rangé de son côté, elle aurait trouvé quelque chose à me rétorquer quand même, du genre que j’ai un fétichisme ou autre.

C’est ce qu’on récolte bien souvent à dire la vérité.

 Au fait, je me demande depuis un moment, avec votre magie, vous en pouvez pas faire grossir vos seins ?

 Chaque sorcière dispose d’un type de magie qui lui est propre, les cas varient en fonction de chacune. Rossi-san, par exemple, ne détient que de la capacité de se muter en animal, les formes humaines lui demeurent inaccessibles. Dans mon cas, je pourrais employer de telles ressources, mais je n’ai cure de telles choses.

—Et Selena ne pourrait pas apprendre cette capacité si tu lui l’apprends ?

Selena grommela quelque chose, puis elle répondit à ma question non sans manifester un certain agacement :

— Pffff, tu crois que je suis attirée par des seins ridiculement gros et gigotant ? Cette magie m’est inutile !

— Ah, je vois… tu peux pas en fait…

— Bien sûr que je peux ! Ne sous-estime pas une sorcière de mon talent !

Sur ces mots, Selena croisa les bras et détourna fièrement le regard.

J’étais presque sûr qu’elle ne pouvait tout simplement pas, ce genre de fierté maladroite est typique des personnes incapables d’assumer leurs limites.

Je profitai de notre conversation sur les pouvoirs magiques et tout cela pour poser franchement une question qui m’interrogeait depuis quelques temps :

— Au fait, puisqu’on en est là, vous pourriez m’expliquer un peu plus vos pouvoirs ?

Selena se tut un instant, ma question était-elle donc si surprenante ?

Y avait-il une sorte de tabou ou de règle implicite de sorcière qui voulait qu’on ne parle pas de ses pouvoirs ?

— Ren-san, tu t’intéresses à nous ? Demanda-t-elle en rougissant légèrement

— Pas vraiment. Pas dans ce sens-là en tout cas…

Mon regard et celui de Selena se croisèrent quelques secondes durant, essayant de jauger l’un l’autre les réelles pensées de l’interlocuteur. Personnellement, je n’y parvins pas vraiment, difficile de savoir si elle était énervée, déçue ou indifférente.

Finalement, elle soupira et finit par dire :

— Je vois… En ce qui me concerne, mes pouvoirs sont orientés vers le feu comme tu as pu le voir.

Elle prit une pose fière et une expression hautaine tout en lançant cette affirmation.

— Juste ça ?

En raison de ma réponse plutôt froide (ce n’était pas volontaire, c’est juste que je m’attendais à une plus longue liste de pouvoirs), ses traits changèrent et parurent profondément contrariés.

— Tsss ! Tu serais pas un peu attardé ?! Juste ça, tu demandes ? Mes flammes figurent en tête des pouvoirs de destruction les plus puissants de ce monde et tu oses me faire cette remarque ?

— Quoi, sérieux ?

Je vis du coin de l’œil que Mana confirmait d’un léger acquiescement de tête l’affirmation immodeste de l’étrangère.

— Comment tu voulais que je le sache, tu n’as rien fait pendant le dernier combat… Elles sont vraiment si puissantes que ça ?

— Eh ouais ! Tu es impressionné à présent ? Tu comprends ma puissance ?

Je pouvais accepter le fait qu’elle puisse être puissante sans l’avoir vraiment vue à l’action, mais son mauvais caractère était indubitable et parfaitement visible aux yeux de tous.

— En plus d’être si géniale, je peux me transformer en animal et je peux même prendre l’apparence d’un objet. Sans compter que je maîtrise la très inaccessible magie de lumière. Tu comprends enfin à qui tu as affaire ?

— Vous n’êtes cependant point apte à la modestie, comme nous pouvons le constater, fit remarquer de son ton monocorde Mana en guise de reproche.

Évidemment, une telle remarque provoqua une brève réaction d’agacement sur le visage de la sorcière de feu qui finit même par brièvement lui tirer la langue.

Ignorant cette réaction puérile, Mana prit la peine de répondre à ma question initiale et m’expliqua ce dont elle était capable :

— Mes pouvoirs sont certes moins scintillants que ceux de Rossi-san, mais ils ont nombre de domaines d’utilisation. Grâce à la nécromancie, je peux parler aux cadavres, relever d’entre les morts des êtres, créer un arsenal d’armes de chairs et d’ossements. De même, il m’est donné la possibilité de lancer des malédictions, d’animer des golems de boue et même d’invoquer des esprits et des démons. Cependant, ce n’est pas la liste exhaustive de mes pouvoirs.

— Même si c’est flippant, ça m’a l’air impressionnant.

— Puis, il y a ceux d’Eri…

— Attends un peu ! Pour parler de mes pouvoirs, j’préfère le faire moi-même !

A cet instant, Eri surgit de derrière un arbre.

— Finalement, mon chéri s’intéresse à moi ? Ch’suis si contente ! J’vais te dévoiler tous mes secrets !

Tout de suite après ces mots, elle commença à retirer son haut. Selena réagit rapidement, mais pas assez pour l’arrêter ; à bien y repenser, elle était drôlement rapide cette satanée Eri, quand même…

En cette journée, Eri portait un haut vert et une longue jupe, mais le plus gros problème était surtout qu’elle ne portait pas de soutien-gorge.

Sérieux ?! C’était quoi encore ce piège ?! Était-ce judicieux pour une fille d’oublier de porter de tels vêtements ?

De fait, mon regard se porta directement sur cette énorme poitrine nue. Pour quelqu’un comme moi qui n’en avait jamais vu en vrai et encore moins de ce gabarit, c’était comme recevoir un coup de poing directement sous la cage thoracique, j’en perdis le souffle l’espace d’un instant.

Mon sang bouillonnait, mon cœur s’affolait, mon visage s’embrasait… Ma bouche voulait s’écrier « whaaaa ! », mais avant de commettre cette erreur qui m’aurait coûté cher auprès de toute la gente féminine, le sang s’écoula de mon nez et m’empêcha de prononcer le moindre mot.

— Héééé !! Ma che cavolo fai ?! Questa…sta…esibizionista !!

Bien sûr, nous n’avions rien compris à ce que Selena pouvait avoir dit à cet instant, mais nous avions idée qu’il s’agissait de reproches envers Eri.

De toute manière, leurs relations étaient toujours de la sorte.

— Quoi, tu ne les aimes pas ? C’est sûr que tu ne peux pas vraiment concurrencer avec tes petits raisins… Hohoho !

— Che cosaaaaaaaa ?! Ripeti un po !

— Je ne comprends pas ! Dit Eri en fermant un œil et en prenant une pose de provocation.

Pendant ce temps, je baissais la tête pour ne pas voir ce spectacle au ravissement fort dangereux et je me bouchais le nez pour en arrêter le saignement.

— Il me faut bien reconnaître que votre poitrine, Kanai-san dispose encore à ce jour d’une forme correcte, mais ce que vous venez de faire est particulièrement indécents. D’ailleurs, pourriez-vous à présent vous revêtir, je vous prie ?

C’était bien une attitude à la Mana, elle ne pouvait ni être choquée, ni être énervée.

— Ahlala ? Ma chère Mana-chan serait-elle jalouse ?

— Certainement pas. Les grosses poitrines semblent achalander plus facilement le genre masculin, qui est principalement prédominé par son afflux de testostérones, mais elles sont en vrai fort gênantes et fort disgracieuses, aussi je ne peux répondre positivement à votre assertion, Kanai-san. Toutefois, Mizuno-san en tant qu’homme semble fort indisposé, aussi je réitère ma demande de vous couvrir.

Sans la regarder, sans lever la tête, je lui dis :

— Ouais, arrête de me chercher !

En soi, c’était des paroles sans conviction, je ne peux pas dire que cette vue m’avait causé une réelle douleur, c’était juste.. juste… Bon, arrêtons d’en parler, ce sera mieux.

Ma voix devait être étrange, puisque je me pinçais le nez pour éviter de me vider de mon sang.

— J’ai pigé. Mais si tu veux la revoir, te gêne pas, demande-moi mon chéri.

Dit-elle en me lançant un bisou sexy que je ne pus voir puisque je ne le regardais pas, mais que je devinais au son.

Même si elle marmonna sa déception, elle remit son haut.

Au passage, Selena était vêtue d’un pull rouge particulièrement chaud, d’un jean et portait une veste noire. Alors que de son côté, Mana portait une robe noir de style gothique avec des collants de résille et des bottes en cuir qui lui remontaient jusqu’aux genoux.

A ce moment-là, comme si elle retrouvait ses moyens, – en fait, un peu comme si elle avait vécu le même genre d’attaque que moi, – Selena reprit du poil de la bête et commença à crier sur sa rivale :

— Espèce de nymphomane ! Perverse ! Femme de peu ! Prostituée !! Pourquoi tu as fait ça ?! Hein ? Réponds, pourquoi tu l’as fait !!

Elle était entrée dans une frénésie telle qu’elle avait saisi Eri par le col et la secouait tandis que les flammes dansaient sur tout son corps, prêtes à se répandre d’une seconde à l’autre, désireuses de tout consumer.

— Ça va, quoi ! C’est mon chéri, c’est normal que j’lui les montre. Tu veux pas essayer aussi ?

Répondit-elle d’une voix décontractée tout en fixant Selena droit dans les yeux, elle n’était pas du tout intimidée. Son insouciance me déconcertait vraiment, comment pouvait-on rester si calme face à une sorcière qui avait été qualifiée quelques minutes avant de « particulièrement destructrice » ?

— Aaaaaaaahhhhh ! Tu m’énerves ! Comme si je pouvais faire un truc pareil !!

Selena était complètement rouge, ses oreilles semblaient comme évacuer de la fumée tant elle surchauffait. Au sol, un cercle de cendre commençait à se répandre à mesure que l’herbe se desséchait et brûlait.

Eri se mit à rire, puis elle saisit Selena par les épaules et la fit se retourner tel une toupie.

— J’ai pigé, te faut un p’tit coup de main, c’est tout. It’s show time !

Sur ces mots, Eri fit tomber au sol le manteau de Selena et commença à tirer son pull vers le bas pour la déshabiller, mais contrairement à ses propres vêtements, le pull de la sorcière de feu bloqua au niveau de ses épaules, je ne pus voir apparaître devant mon regard qu’une épaule nue à la blancheur immaculée et la bretelle d’un soutien-gorge de même couleur.

— Ah ? Ça coince, on dirait… Bah, suffit de lever dans ce cas !

Sortant de sa stupeur, Selena porta un coup de tête en arrière et frappa ainsi le visage d’Eri, l’obligeant à s’éloigner.

En larmes, dans une attitude de victime que je qualifierais involontairement de très séduisante, elle hurla et se rhabilla.

Mana et moi assistions à ce spectacle sans mot dire…

— Héhéhé ! Mon chéri semble avoir bien apprécié le spectacle, pas vrai ?

— Nympho, nympho, nympho…, cria derrière elle Selena.

— Veuillez cesser cette discussion stérile, je vous prie. Kanai-san, cessez donc d’importuner Rossi-san, elle finira par enflammer la forêt voisine à ce rythme.

En effet, le cercle de cendres à ses pieds continuait de se propager, et les flammes d’apparaître plus nombreuses sur son corps.

Eri accepta en faisant un salut militaire, puis nous changeâmes de sujet de discussion en attendant que Selena se calme.

— Tu voulais connaître mes pouvoirs, mon chéri ?

Sur ces mots, elle s’approcha de l’herbe grillée autour de Selena, tendit la main alors qu’une lumière verdâtre en jaillit et se diffusa sous la forme de paillettes lumineuses. L’instant d’après, l’herbe était totalement restaurée.

— V’là ! C’est mon genre de pouvoir… Ma spécialité, c’est la magie qui touche à la Nature et à la Création. Du coup, j’peux soigner magiquement, parler aux arbres, commander les plantes, faire des potions magiques, etc. Au passage, grâce à ça, j’peux rester jeune éternellement. Héhé ! Finit-elle par dire en prenant une pose fière.

— Tricheuse, grommela Selena.

— Je vois…, commentai-je. Dans le précédent combat, c’était quoi ce gaz au juste ?

— Oh ? Mon chéri a fait attention à moi, ch’suis si contente ! Affirma-t-elle en joignant ses mains. En fait, c’était du poison. C’est un autre utilisation de mes pouvoirs, puisque j’peux utiliser la Nature, j’peux aussi utiliser ses défenses naturelles, donc le poison. C’est futé, pas vrai ? Y’a pas mal d’autres utilisations, comme les gaz soporifiques, mais aussi des gaz aphrodisiaques ou qui contrôlent les émotions des gens…

— Contrôlent les émotions… ?

— Yep. Si j’le voulais, j’pourrais transformer mon chéri en pure bête de sexe affamée, mais… c’serait trop facile, non ? J’veux conquérir le cœur de mon chéri par mon corps et mon esprit, pas avec ma magie.

Ce qu’elle venait de m’apprendre me fit frisonner. Si elle l’avait vraiment voulu, elle aurait pu me manipuler comme un pantin et faire de moi ce qu’elle voulait. Quel pouvoir effrayant ! Horrible même !

Brûler quelqu’un pour en faire des cendres, c’était en un sens effrayant aussi, mais à bien y penser ça l’était nettement moins que devenir une marionnette aux mains d’une sorcière.

J’étais bien content que pour des raisons d’orgueil, ou que sais-je, elle avait décidé de ne pas l’utiliser sur moi. En tout cas, si je finissais par la blesser, il y avait le risque qu’elle l’utilise malgré tout, non ? Ou alors… n’étais-je pas déjà sous quelque influence magique de sa part ?

Je veux dire… je veux dire que finalement… Laissons-ça de côté pour le moment.

— Pourrions-nous nous rendre à l’emplacement prévu pour le rite d’invocation ?

Sur ces mots de Mana, nous cessâmes cette discussion et nous arrivâmes quelques minutes plus tard dans une paisible et verdoyante clairière. Cet endroit était l’incarnation de la paix, étrangement ce silence qui y régnait était apaisant pour l’esprit, mais j’ai quelques difficultés à bien l’expliquer.

Au centre de cette endroit se trouvait un petit lac à l’eau particulièrement pure et des buissons de fleurs dispersés de-ci de-là apportant un peu de couleurs.

En tant que citadin de naissance, j’étais sincèrement surpris de voir qu’il était possible de trouver ce genre de décor au Japon.

— Euh… C’est un endroit magnifique, mais on est là pour quoi faire ?

— J’ai besoin de ce lac pour ma potion, expliqua Eri. Mana-chan va invoquer un élémentaire d’eau, nous allons le combattre et prendre l’essence qu’il laissera.

— N’ait-ce pas un peu cruel, de tuer quelqu’un qu’on invoque ? Demandai-je.

— Y’a pas vraiment le choix, mon chéri. Selena, t’es prête ?

Cette dernière expliqua d’une voix plutôt triste en baissant le regard.

— Les esprits, contrairement aux humains, ne sont pas constitués d’une âme, d’un corps et d’un esprit. Chez eux, tout s’entremêle pour former leur quintessence. Pour la potion, nous avons besoin d’un fragment de l’essence d’un élémentaire d’eau, ce qui revient à mettre à mort en général…

— Un fragment, c’est bien ce que tu as dit Selena ? Il n’est pas nécessaire de le tuer du coup, non ?

Selena se tut et se mit à regarder l’arbre voisin comme si elle y cherchait une réponse. Eri ne semblait pas si joyeuse non plus.

C’est à ce moment-là que l’impassible Mana prit la parole et proposa :

— Vous semblez tous d’une humeur fort regrettable soudain. Je crois comprendre que vous souhaitez épargner l’élémentaire que je vais invoquer, n’est-il pas ? Même si leur existence est sujet à nombre de débats, dans lesquels je ne compte point me lancer, je vous propose que nous lui demandions sa coopération, peut-être acceptera-t-il notre demande irrationnelle.

Nos regards se tournèrent vers elle, c’était une proposition étonnamment sage et pleine de compromis, ce qui ne lui ressemblait pas.

Je n’avais jamais vu d’élémentaire, mais une chose était sûre je n’avais pas envie qu’elles commettent un meurtre de plus, aussi j’accueilli cette proposition positivement.

— Bah, prendre un morceau d’un élémentaire revient un peu à l’amputer, mais bon entre ça ou perdre la vie, on peut toujours lui demander.

— Buona idea ! Je pense que c’est une bonne proposition. S’il refuse, nous pourrons toujours l’affronter.

Je me sentais un peu rassuré, elles n’étaient pas complètement déraisonnables comme filles, même si elles étaient têtues et excentriques.

Néanmoins, ce qui me frappa à cet instant, c’était qu’elles tentaient de sauver un élémentaire, mais qu’elles n’avaient pas essayé de sauver le directeur… Détestaient-elles à ce point l’Humanité ou alors était-ce juste l’Inquisition ?

A part Selena, elles renvoyaient l’image de sorcières plutôt impitoyables, mais cette fois elles acceptèrent une issue sans combat, que cela s’avérerait être un succès ou non n’était pas important, elles avaient manifesté une telle intention.

 Eh bien, c’est donc décidé. Établissons le plan en cas de combat. Ren-san, puisque tu ne peux pas te battre, tu vas nous attendre à l’orée de la clairière. Le point faible des élémentaires d’eau étant le feu, je vais m’occuper de l’attaque directe. En cas de blessures, Miss Nympho me soignera depuis la seconde ligne. Quant à Mana-san, après l’invocation, elle irait en ligne arrière et me protégerait. Cela vous convient-il ?

D’un coup, Selena parut bien plus joyeuse, elle reprit son rôle de boss et organisa notre éventuelle future bataille (j’espérais toutefois qu’on en finirait pas là).

Eri, tout en mettant les mains derrière la tête, dans une position décontractée qui exposait la masse imposante de sa poitrine, répondit :

 Yep, j’marche !

Mana se contenta d’un léger hochement de tête.

C’est ainsi que nous nous plaçâmes selon le plan de Selena et que Mana débuta son invocation :

« Par la loi qui régit l’Index des noms, que ma voix de véritable sorcière ordonne à la source de Création ! Entends mon appel, toi qui réside dans les replis inexplorés des mondes ! Que les antiques contrats soient honorés, que le sang des pactes qui te contraignent agisse ! Apparaît, ô noble élémentaire de l’eau ! »

Mana s’était placée à côté du lac et avait tracé au sol une série de cercles complexes, – dont l’un d’eux qui faisait le tour entière du lac, – puis avait disposé aux quatre points cardinaux des urnes avec des liquides dont j’ignorais la consistance et l’origine. Je remarquais que malgré son impassibilité habituelle, sa voix était bien plus expressive lors des incantations, les mots résonnaient dans la clairière avec une puissance évoquant leur antique autorité.

Pourquoi n’arrivait-elle à manifester de tels sentiments qu’en incantant ? Était-ce nécessaire pour faire appel à la magie, d’ailleurs ?

J’avais bien l’intention un jour de lever le voile sur cette fille morte à l’intérieur…

A peine, ses paroles, – en japonais cette fois, – prirent-elles fin que les cercles autour d’elle commencèrent un à un à s’illuminer, puis vint le tour du grand cercle placé autour du lac. Lorsqu’il se mit à luire, des symboles étranges et des lignes de lumière s’affichèrent sur toute la surface de l’eau qui passa de sa pure transparence à un bleu-vert.

Humidité. Brume. Froid.

Soudain, la clairière entière se recouvrit de ces trois éléments, un brouillard particulière humide et froid se leva, empêchant de voir le ciel.

C’est compliqué à expliquer, mais j’eus soudain l’impression de n’être plus au même endroit, comme si nous avions soudain été transporté ailleurs. Selena m’expliquera plus tard que ce n’était pas si loin de la vérité.

En fait, les cercles autour de Mana servaient à diriger sa magie à travers les dimensions, c’était la source. Le cercle autour du lac servait de prison à l’élémentaire invoqué, c’était l’appel. Et le cercle créé naturellement par la clairière était devenu une zone qui manifestait les propriétés du monde originel de l’élémentaire, c’était son règne.

J’ai dû demandé plusieurs fois à Selena de m’expliquer, mais en résumé, si la clairière était devenue comme ça, c’était à cause des influences apportées par l’esprit de son monde d’origine.

Apparemment aussi, si l’esprit était piégé sur toute la surface du lac, nous étions piégés dans la clairière. En soi, je n’étais pas si loin du vrai lorsque j’avais pensé avoir été amené ailleurs…

Au-dessus du lac une silhouette apparut, je ne pus la distinguer correctement à cause du brouillard.

 Bien le bonjour, invocatrice et sorcières. Nous avons entendu votre voix et y répondons. Quels sont vos désirs ?

 Votre corps, répondit sans prendre de pincettes Mana.

 Quoooooi ?! Perverse ! Pas moyen, c’est trop embarrassant ! 

Quelque chose s’était brisé en moi, sa voix m’avait initialement laissé penser à une femme de grande prestance, puisqu’elle utilisait le langage soutenu, mais soudain elle s’était adoucie et son vocabulaire appauvri au point de me faire penser à une enfant.

Je me demandais à quoi pouvait-elle ressembler, je ne distinguait aucun détail, c’était juste une silhouette humanoïde marchant sur la surface de l’eau.

Je n’allais pas tarder à assouvir ma curiosité, puisque le brouillard se dissipa soudainement ; du moins, il se concentra sur le pourtour de la zone comme s’il voulait marquer la limite entre nos mondes.

En tout cas, je pus enfin la distinguer correctement : il s’agissait effectivement d’une jeune femme juvénile, au corps entièrement fait d’eau et aux vêtements faits de glace. Sa peau était bleu clair et sa longue chevelure était blanche.

 Ne vous méprenez pas, rectifia Selena. C’est pour créer une puissante potion que nous avons besoin d’un fragment d’essence d’élémentaire, mais nous ne voulons pas vous tuer, aussi nous espérons votre coopération.

 Héé ! Quelle demande bizarre… Si je refuse, vous allez chercher à me tuer ?

 Yep, même si on veut pas, répondit cette fois Eri. Cette potion est importante pour nous, y’a pas le choix, y nous faut cet’ingrédient, tu comprends ?

 C’est quoi comme potion ?

Je pensais vraiment que cet élémentaire était trop gentille, à sa place si des personnes inconnues me disaient vouloir me tuer, je me serais enfui ou énervé.

 Changement de sexe ! Déclama fièrement Eri. On veut transformer Ren-kun qui est là-bas.

Elle me désigna du doigt, puis immédiatement me salua de la main ; je me trouvais en effet le plus éloigné de l’élémentaire.

 Oh ? Je vois… Je comprends très bien. Un truc pervers d’humain… En tout cas, puisqu’il est beau gosse en tant qu’homme, je pense qu’il deviendra un canon en tant que fille. Je veux voir ça ! Veux voir !!

Une fois de plus, l’élémentaire prouva qu’elle avait deux facettes, celle de l’époustouflante « fée du lac » et celle de la fillette gâtée… d’après ce que j’en concluais de cette dernière phrase.

Sa voix redevenue enfantine cria quelques fois encore « je veux » avant de se taire et que ses yeux ne se rivent sur moi.

 Héhé ! Miss Élémentaire t’as l’œil, dénota Eri. La dernière fois qu’il est devenu une fille, elle était super mignonne, t’sais ?

Elle se tourna également dans ma direction avec un regard qui ne cachait pas ses pensées perverses.

De la bouche de l’élémentaire en mode fille gâtée s’écoula de la bave, son regard était au moins aussi lubrique que celui de la sorcière. Sérieux ?! Parmi toutes les créatures qui vivaient dans les « mondes inexplorés » dont parlait l’incantation de Mana, il fallût que nous invoquions la plus bizarre qui soit ?

Existe-t-il dans le monde magique une loi qui dit que les bizarres attirent les bizarres ?

Si on exclut cette hypothèse, j’avais du mal à comprendre cette situation que je vivais et qui me fit frisonner entièrement.

En tout cas, il paraissait évident que le cerveau de cette créature invoquée était aussi plein d’idées saugrenues que celui d’Eri…

 Héhé ! Est-ce que par hasard, Miss Élémentaire serait intéressée ?

La réponse était évidente, mais je suppose qu’Eri la manipulait pour faire monter encore plus le désir en elle… et sûrement pour justifier d’horribles projets à mon égard…

 Mon nom est Enealisa, mais Enea suffira. J’ai une question ! Il vous faut un ingrédient si puissant pour une telle potion ? Pourquoi ?

Sûrement la question la plus intelligente depuis le début de la conversation, à mon avis.

 En fait, le cas de Ren-san est un peu particulier, expliqua Selena. Eri-san peut créer facilement des potions de changement de sexe, mais pour diverses raisons il reprend rapidement sa forme originelle. C’est pourquoi, nous avons pensé à utiliser les plus puissants ingrédients possibles.

 Je vois, je vois… J’ai vraiment envie de voir cette transformation, je suis curieuse.

 J’t’propose un marché, Enea. En échange, d’un fragment de ton corps, j’te filerais des photos de Ren-chan. OK ?

Eh oh ! Eri ! Quand as-tu pris des photos de moi en fille au juste ? Et en plus, c’est quoi ce « chan » que tu viens d’utiliser à l’instant ?

Évidemment, je ne protestais pas, je cherchais plus un moyen de me faire petit et qu’on m’oublie, mais ce n’était pas très efficace puisque l’attention générale était dirigée sur moi.

 Tu as des photos de sa version fille ? Demanda à ma place Selena.

 Pas encore. Mais, j’peux transformer mon chéri et prendre des photos sur mon portable, non ?

 Hééé ? J’ai pas envie d’être transformé pour ça, moi ! Me décidai-je à dire. Enealisa-san, pourquoi n’accepteriez-vous pas des photos d’Eri à la place ?

 Moi, ça me dérange pas. Ch’sais que j’ai un beau corps, ch’suis pas complexé, t’sais ? Pis, ch’suis sûr que c’est plus intéressant à voir que nos deux planches à pain…

Pourquoi cette réponse ne m’étonnait plus ?

Cette fille… Restait-il en elle un peu de pudeur et de féminité autre que ses gros seins ?

C’est consterné, mais en un sens victorieux, que je baissai le regard et soupirai.

J’attendis la réaction agressive de Selena, mais n’entendant pas de cris, je finis par l’observer. Elle se taisait et faisait profil bas, sûrement qu’elle avait le bon sens de ne pas protester pour ne pas se trouver impliquée dans ce qui paraissait un obscur et vil marché, mais je vis rapidement qu’elle serrait ses poings dans son dos avec violence ; elle n’avait pas aimé la remarque sur ses seins.

 Bah, moi ça va, confirma l’élémentaire d’eau. Eri-chan est très mignonne…

Elle tourna cette fois son regard sur cette dernière et commença à baver de nouveau. C’était bizarre qu’un élémentaire d’eau pouvait baver, je trouve… Quoi que non finalement…

 Des photos sexy suffiront ? S’enquit sans gêne Eri. Ou alors tu veux des photos encore plus cochonnes ?

 T’es vraiment la pire des traînées ! Nymphooo !!!Finit par hurler Selena qui n’en pouvait plus de se retenir.

Mais ses paroles ne perturbèrent ni Eri, ni Enealisa, qui lui sourire d’un air complice.

Se sentant sûrement menacée par leurs attentions, Selena recula de quelques pas, blêmit et dit d’une voix hésitante :

 Par contre… Il y a un problème… Nous ne pouvons pas imprimer les photographies…

J’étais sur le point de penser la même chose, mais Selena avait eu une longueur d’avance sur moi. En pleine nature, à plusieurs heures du plus proche conbini, il était impossible d’imprimer des photos et je doutais, tout autant que Selena, qu’un élémentaire dispose d’un smartphone.

 Ah ouais, j’y avais pas pensé… Eh merde… Pas moyen de faire un truc avec la magie, les filles ?

 Se pourrait-il que cette appareil photo puisse vous être d’une certaine utilité, Kanai-san.

Tout en prononçant ces mots, Mana tira de son sac un appareil photo polaroid, un appareil qui était devenu très rare à une époque où la photographie est devenue si banalisée grâce aux smartphones.

Du coup… pourquoi avait-elle ce genre d’appareil sur elle ?

Une fois de plus, les filles posèrent la question à ma place :

 Pourquoi t’as ça ? Pourquoi tu l’as pas dit avant, Mana-chan ? J’ai trop envie de prendre des photos bondage de mon chéri avec ça… Héhéhé ! Se mit-elle à rire de façon vicieuse.

 Nympho !! Dévergondée ! Impudique ! Je vais défendre Ren-san, tiens !

 Veuillez-vous calmer toutes les deux, je vous prie. Je ne prêterais de toute évidence pas cet appareil à Kanai-san dont les intentions sont à la fois superficielles et inutiles. Quant à répondre à votre précédente question, si j’ai apporté un tel appareil c’est pour détecter les fantômes.

Peut-être que Selena et Eri savait de quoi elle parlait, mais pour ma part ce n’était pas le cas.

Aussi…

 Des fantômes ? Tu peux expliquer, s’il te plaît ?

Pourquoi des sorcières auraient besoin d’un polaroid pour voir des fantômes, ça me paraissait absurde. Elles étaient capables de faire des choses incroyables, mais auraient été incapables de faire ça ?

 Je ne comprends pas bien non plus, déclara Selena.

 C’est pourtant fort simple, affirma Mana. S’il est évidemment possible de rendre la présence des fantômes visibles à nos yeux de sorcières par le biais de nos sortilèges, il demeure toutefois bien plus aisé d’utiliser ce genre d’ancien appareillage pour ce faire. C’est un simple principe d’économie, c’est tout.

Les deux autres sorcières exprimèrent leur surprise sur leurs visages, elles n’avaient jamais pensé à ce genre de chose. Pour ma part, je venais d’apprendre que les légendes urbaines qui parlaient de fantômes apparaissant sur des clichés étaient vraies, tout du moins en ce qui concernait les polaroid.

 Ça marche vraiment ? S’interrogea Eri.

 Douteriez-vous de la parole d’une nécromancienne ? L’incantation pour révéler les morts à nos yeux exige en guise de composants de sort un morceau de corde de pendu, ainsi que des os broyés de criminels, or vous conviendrez que suite aux changements de châtiments ce genre d’ingrédients deviennent difficiles à se procurer. Vous conviendrez qu’en comparaison c’est une méthode providentielle que la mienne.

C’était des explications logiques qui convenaient bien au personnage de Mana. Je ne me serais jamais douté qu’il était si difficile pour une sorcière de pouvoir voir les morts et apparemment Selena et Eri étaient tout aussi surprises de l’apprendre.

 Bah, quoi qu’il en soit, good timing, Mana-chan ! Affirma Eri en levant son pouce vers elle. Enea, tu marches ou pas ?

 Évidemment ! Plein d’images coch… Euh, je veux dire plein de belles images, s’il te plaît !

 Selena, tu t’occupes de prendre les photos, Mana est trop inexpressive, elle peut pas en prendre des bonnes.

 Hein ? Moi? Je dois te prendre en photo pendant que tu fais des trucs… ?

 MOI ! Moi, je peux aussi le faire ! S’écria avec enthousiasme l’élémentaire. Laissez-moi le faire !!

L’excitation de l’élémentaire avait vraiment atteint un niveau incroyable, ses yeux étaient ceux d’une folle.

 Si votre corps le permet, dit Mana d’une voix calme, je ne vois guère de raison de ne point vous le prêter.

 Ouiiiii !!

Sur ces mots, la transaction se fit. Selena, rassurée, vint à mes côtés et posa ses mains sur mes yeux. Elles étaient douces et tièdes, leur odeur parfumée arriva jusqu’à mes narines.

J’entendis les froissements de vêtements et les remarques d’Eri et d’Enea, c’était… comme on pouvait s’y attendre, très pervers !

Si on cumulait à cela, le contact des mains de Selena et le contact de son corps contre mon dos, j’avais toutes les raisons du monde de rougir. Je ne pouvais le constater par moi-même, mais mon visage brûlait terriblement.

 Te… te fais pas de mauvaises idées, Ren-san. Je… je ne suis pas jalouse, je… je veux juste protéger la pudeur d’Eri…, me murmura-t-elle à l’oreille.

 La pudeur d’Eri ? Parce qu’elle en a ?

Elle prit quelques secondes avant de reprendre la parole, je prêchais une convertie, elle ne croyait sûrement pas plus à ses propres paroles que je n’y avais cru.

 Euh… je me suis trompée… Je préserve tes yeux et ton corps. C’est ça ! Si tu la vois, tu vas encore saigner du nez comme un pervers… Mais… si tu veux voir… je peux retirer mes mains.

 Non, c’est bon…

Une voix à l’intérieur de ma tête me disait que si je cédais à mes pulsions perverses (car en tant que lycéen je ne peux dire que l’envie de voir n’existait pas), je risquais de terriblement décevoir Selena et je n’en avais pas vraiment envie.

Nous nous tûmes, je la sentais au moins aussi stressée que je l’étais, les remarques des deux délurées parvinrent à nos oreilles depuis le lac.

 Whaaaa ! C’est extraordinaire cette pose ! T’as vraiment un corps à faire tomber des dieux !

 T’as entendu, chéri? Regarde, regarde ! Je vais faire un truc encore plus cochon pour toi !

C’était ma première rencontre avec un élémentaire d’eau et encore un de ces moments embarrassants de ma vie. Depuis leur rencontre, ce n’était toutefois pas le premier… C’est ainsi que nous reçûmes un fragment d’essence d’élémentaire et qu’Eri se lia d’amitié avec Enealisa.

Incantation IV

Puis, la nuit tomba.

Avant que l’obscurité totale ne soit tombée dans la forêt, nous parvînmes à revenir à temps au campement. Les filles ne semblaient pas avoir spécialement peur de la nuit et des ténèbres, — sûrement parce que les sorcières sont des créatures de la nuit, allez savoir,— mais, pour ma part, ça m’inquiétait.

Nous étions hors de l’enceinte d’une ville, dans un lieu sauvage, mes gènes primitifs me disaient que la nuit était le moment le plus risqué. A bien des égards, mon instinct se révéla juste.

Du coup, j’étais plutôt content qu’on soit revenus au campement, je l’avoue.

Chemin faisant, Selena s’était tue et, bien sûr, Eri s’était moquée de moi tout du long. Quant à Mana, elle garda une fois de plus son parfait mutisme, une attitude qui lui était naturelle.

C’était malgré tout une drôle d’ambiance… Enfin, étrange même en considérant le fait qu’il s’agisse de trois sorcières et que nous étions engagés dans une quête pour me transformer en fille.

A peine revenus au camp, Selena alluma un feu de camp grâce à sa magie de flammes et nous nous installâmes devant celui-ci.

— Cool ! J’me mets aux fourneaux ! Même s’y en a pas vraiment…, annonça Eri joyeusement.

Puisque c’était la seule à savoir cuisiner correctement parmi elles, nul ne s’opposa à sa proposition, évidemment.

Pendant qu’Eri était affairée à cuisiner, nous nous tûmes tous les trois.

J’avais envie de leur parler, mais je ne trouvais pas les mots et le sujet de conversation adéquat, du coup l’ambiance devint vraiment trop pesante. Le pire, c’est que je n’en comprenais pas réellement la raison.

Ce fut finalement Mana qui rompit le silence :

— Puisque Kanai-san est occupée à préparer notre repas, ne pourrions-nous point nous atteler à l’installation des tentes ?

Selena acquiesça immédiatement.

— Est-ce que vous ne pouvez pas utiliser la magie pour ça ? Demandai-je.

— Nous le pouvons, évidemment, mais il est parfois plus facile d’utiliser des méthodes d’humains.

— Ah, je vois… C’est une réponse qui te ressemble bien.

J’avais bien dénoté qu’elle se séparait du genre humain, pour elle les sorcières ne l’étaient pas. Après l’épisode de l’élémentaire d’eau, j’avais également bien compris que Mana avait beau aimé la magie et la respecter sûrement bien plus que ses propres utilisateurs, elle n’était pas du genre à la gaspiller pour rien. C’était la raison pour laquelle elle avait apporté un polaroid, d’ailleurs.

— Même les formes de vie dénuées de pouvoirs peuvent développer des choses pratiques par moment, il ne faut pas se priver de leur utilisation sous un prétexte tel que les sentiments qu’on éprouve à leur endroit. Ne le pensez-vous pas, Mizuno-san ?

Ses yeux fixaient les miens au plus profond, c’était comme si elle avait lu mes pensées en anticipant de la sorte cette réponse.

— Tu n’as donc d’admiration que pour les sorcières ? Demandai-je en essayant de dissimuler le plus possible ma rancœur.

En admettant que je sois bien une sorcière… euh, sorcier… à mon tour, était-ce une raison de dire des choses aussi méprisable qu’elle ? Puis, je voyais plus ça comme un pouvoir donné à l’Humanité et non comme une « espèce différente ». Je veux dire, pour moi toutes les trois me semblaient bien humaines, avec le même genre d’angoisses et de peurs ; mis à part leurs pouvoirs, elles étaient normales…enfin, à peu près normales.

— Je pense que nous avons déjà précédemment fait le tour de la question, Mizuno-san. Si vous souhaitez tant que cela me faire dire des choses qui heurteront votre for intérieur, c’est qu’une partie de vous aime souffrir.

Ce n’était pas vraiment faux, je connaissais malheureusement déjà la réponse.

Pour tenter d’engager la conversation, je me tournai vers Selena, qui n’avait dit mot et lui demandai :

— Toi aussi tu penses pareil qu’elle, Selena ?

Mais la sorcière de feu sursauta, surprise par ma voix et confirma le fait qu’elle n’écoutait pas notre conversation.

— Hein… Euh… Quelle est la question ? Finit-elle par demander après quelques secondes d’hésitation.

— Tu n’as pas l’air d’aller bien…

— Non, non, je vais bien. Et la question ?

Néanmoins, avant que je puisse lui la répéter, Mana reprit la parole pour apporter des précisions :

— Vous faites toutefois erreur sur un point essentiel, Mizuno-san. Les humains sont effectivement dénués de pouvoirs… pour l’heure, mais les sorcières ne sont pas les seules existences à pouvoir utiliser la magie.

— Vraiment ? A part les sorcières, qui d’autre peut en utiliser ? Les élémentaires ?

— En effet, les élémentaires, selon leur statut social, sont capables d’utiliser des magies plutôt puissantes. Il y a également les fées et les créatures magiques, même si en cette époque moderne elles sont devenues bien rares. Autrefois, la magie était bien plus puissante et les fées vivaient un peu partout sur le monde. A cause de la science et des religions, la trame magique s’est affaiblie et, c’est pourquoi, c’est devenu notre rôle de défendre ce qu’il en reste. C’est au nom de la magie que nous sommes prêtes à entrer en guerre… enfin, en théorie c’est ça…

Expliqua de manière peu convaincue Selena à la place de Mana. Elle ne tourna même pas sa tête vers moi ce faisant.

— Une guerre contre l’Inquisition, c’est bien ça ?

— Il n’y a pas que cette organisation, expliqua Selena. L’Humanité toute entière a peur de la magie, mais je pense vraiment que la Magie est une très belle chose. Elle est le faisceau de multiples possibilités et l’espoir d’accomplir des rêves. Bien sûr, il est possible d’en faire de mauvaises utilisations aussi bien que des bonnes, ça dépend des magiciens. L’Inquisition a vraiment fait des choses terribles, elle s’en est non seulement prise à nous autres, mais à l’équilibre du monde. Le monde est né par la magie et ils essayent de l’éliminer, sous prétexte qu’ils en ont peur.

Les paroles de Selena me donnèrent matière à réflexion. Comme elle le disait, la magie n’était pas en soi bonne ou mauvaise, c’était la manière de l’utiliser qui la définie comme l’un ou l’autre. En soi, elle n’est pas différente de la science.

— Je suis nouveau dans votre monde, mais je pense un peu comme toi, Selena. Tu es capable de l’utiliser depuis enfant ?

— Oui, depuis l’âge de 10 ans. Mais, je n’ai pas envie d’en parler maintenant, nous en parlerons une autre fois si tu veux bien.

— Ah ? OK, désolé d’avoir poser la question et d’avoir fait surgir de mauvaises pensées.

Je m’excusais en m’inclinant légèrement.

— C’est bon, t’inquiètes pas. Pas la peine de t’excuser, tu vas m’embarrasser encore plus.

Elle était donc embarrassée depuis avant ? Je pensais qu’elle était surtout énervée en fait.

Mana observa silencieusement cette scène. Peut-être pour détendre l’atmosphère pensante à l’extrême qui s’était à nouveau installée entre nous, elle prit la parole :

— A titre personnel, j’ai découvert la magie à l’age de 3 ans. Mes parents furent notamment surpris, mais puisqu’ils sont eux-mêmes des magiciens, cela ne fut guère un problème.

— Ah ouais, c’est sûr que c’est plus simplement si les parents font aussi de la magie…

— Discussions mises à part, pourrions-nous nous occuper de ces tentes ? Si nous poursuivons ainsi, Kanai-san aura fini bien avant nous.

— C’est pas faux. Bon, commençons donc…

C’est ainsi que nous nous sommes mis à essayer de monter les tentes et, voyez-vous, il s’avère que puisque c’était ma première fois, ce n’était pas très intuitif, dirons-nous. Le souci, c’est qu’il en allait de même pour les deux sorcières qui m’aidaient, aucune d’entre elles n’avait jamais fait ce genre de choses.

Du coup, sans surprise, cela piétinait et nous nous avouâmes vaincus après de nombreux échecs.

— Puisque les mortels ont décidé d’adopter des systèmes fort peu aisés, je vous propose une alternative qui sera au combien plus abordable.

Sur ces mots, Mana posa ses mains au sol, ferma les yeux et incanta.

D’un coup, des os géants jaillirent des entrailles de la terre. Incapables de planter correctement les piquets, c’était effectivement une méthode bien plus simple.

— Je pense que c’est parfait. Il suffit de poser les toiles par-dessus.

— C’est ta solution ça ? Demanda Selena. Dès que tu peux pas tu utilises la magie ? En plus, des os… ? C’est plutôt dégueulasse pour une tente…

— Tu l’utilises aussi pour des tâches quotidiennes…, fis-je remarquer.

— Tout comme vous, Rossi-san, lorsque vous avez allumé le feu. Je ne vois guère de contrariétés dans le fait de s’en servir de la sorte.

Il était vrai que Selena avait fait de même auparavant, mais ce n’était pas réellement comparable, enfin je pensais cela surtout parce que voir des os sortir du sol c’était immonde, en soi je me rends compte à présent que c’était plus ou moins pareil malgré tout.

Je regardais Selena à la recherche d’un appui contre l’idée de Mana, mais sa réaction fut de m’ignorer, elle m’avait sûrement détecte dans sa vision périphérique, mais elle fit comme si de rien n’était.

Pourquoi donc ? Quelle en était la raison ?

J’étais sûr de n’avoir rien fait pour mériter une telle réaction, mais pourtant…

Elle ne semblait pas plus disposée que moi à donner une réponse à Mana, aussi nous nous tûmes tous les deux.

Sans rien nous dire, Mana commença à mettre la toile sur les os, mais soudain Eri s’approcha de nous.

— Ahlala ! Vous avez pas encore fini ? Vous êtes pas un peu idiots sur les bords ?

— Comme si tu étais un génie de ton côté…, lui dis-je avec un air de reproche.

— C’est la première fois que vous faites du campement ?

A la manière dont elle le demandait, je commençais à douter quant au fait que c’était une compétence normale pour des lycéens ou non.

Étais-je le seul à n’en avoir jamais fait ?

Selena avait vécu à l’étranger, elle n’était pas une lycéenne normale, la comparaison était inutile.

Quant à Mana, elle appartenait à une famille riche, elle n’était pas plus indicative que Selena sur ce que devait être une lycéenne normale.

Même si c’était une perverse accomplie, au final, Eri était probablement celle qui correspondait le plus à cette image de normalité, au final.

Sans même nous laisser le temps de répondre, Eri commença à prendre les tubes des piquets de la tente, les assembla et commença à les planter dans la terre sous nos regard ébahis.

En quelques minutes, elle avait monté la première tente comme si de rien n’était.

— Che brava…, ne put s’empêcher de dire Selena en italien.

— En plus de savoir cuisiner, tu sais faire ça aussi ? Demandai-je sans arrière-pensées.

— Je sais faire un tas d’autres choses. Si tu veux, je peux te montrer toutes les positions que je connais…

Comme toujours avec elle, elle prit une pose lascive et arbora un regard concupiscent.

— Sans façon. Il y a des compétences que je préfère ne pas encore découvrir…

— Bah, avec le temps tu finiras par tout découvrir de moi, mon chéri. C’est ça que tu voulais dire ?

— Tourne pas les mots à ton avantage.

— Faut pas te retenir, mon amour. Qu’est-ce que tu préfères : prendre un bain ensemble, le faire dans une tente ou bien au clair de lune ?

Sur ces mots, Eri se rapprocha dangereusement de moi la bave aux lèvres.

— Pour le moment je préfère manger ! Vous deux aidez-moi ! M’écriai-je.

Après avoir désamorcé cette nouvelle crise, le calme revint petit à petit.

— Bon, allons manger. Je m’avoue vaincue… pour cette fois.

Sur le visage d’Eri se dessina un sourire inquiétant et énigmatique. Que complotait-elle donc ?

Quant au repas en lui-même, c’était épatant qu’elle ait réussi à faire ça avec des ingrédients du coin, c’était vraiment bon. De quoi encouragez des hommes au mariage, si elle n’était pas aussi folle malheureusement.

Après l’avoir félicité et avoir éviter une nouvelle crise d’avoir lieu, nous sommes chacun allés dans une des tentes que monta Eri après le dîner.

Il va sans dire qu’elle proposa qu’on dorme ensemble, et quand je dis ensemble, elle ne parlait pas que de moi… et elle ne proposait pas forcément de dormir non plus.

Je m’attendais à un coup de sa part, l’occasion était trop propice à ses buts pour qu’elle abandonne si vite, mais malgré toute mon attention je n’avais pas encore compris que le piège s’était déjà refermé sur moi.

C’était la première fois que je dormais hors de chez moi, hors de la ville, et outre le manque de confort habituel d’un lit ou d’un futon, j’étais particulièrement inquiét par les bruits de la vie autour de nous. Aussi, j’éprouvais beaucoup de mal à dormir, mes yeux se rouvraient aussitôt fermés.

Le son d’une ville est tellement différent de celui d’une forêt. Comme je le disais avant, les instincts primitifs de l’homme réagissent à ces bruits comme s’ils se rappelaient d’une menace ancestrale. En tout cas, c’est ainsi que je le vécu, jamais je n’ai senti le manque de l’agitation de notre civilisation humaine à ce point.

Soudain, après je ne savais combien de temps, entre le sommeil et l’éveil, j’entendis un bruit proche de moi… Sûrement dans la tente.

Était-ce un animal sauvage qui s’était glissé entre les pans de la tente ?

J’étais dans l’erreur, ce n’était pas un animal, mais un prédateur d’un type différent…

— Je me permets d’entrer…

C’était une voix discrète qui prononça ces mots, comme si elle me pensait endormi et ne voulait pas me réveiller.

Puisque la nuit était froide, je portais un pyjama, tout ce qu’il y avait de plus normal, mais celui d’Eri… Il était bien trop sexy pour son âge !

Où trouves-tu le courage d’acheter ce genre de choses, bon sang ?

A cause de l’obscurité, je ne voyais pas la couleur de son « pyjama », si on pouvait vraiment l’appeler comme ça, c’était bien plus une nuisette transparente derrière laquelle on pouvait voir sa poitrine et sa peau.

J’étais presque sûr qu’en plus elle ne portait pas de soutien-gorge, mais à cause de l’obscurité c’était difficile à confirmer.

— Ren… c’est l’heure du dessert. Bon appétit~

Sur ces mots, elle se lécha les lèvres en se rapprochant de moi à quatre pattes.

Avait-elle vu que j’étais éveillé ?

Je n’avais rien dit, je ne faisais qu’observer, plus emplit par la surprise qu’autre chose, mais mes yeux étaient bel et bien ouverts et ils distinguaient bien sa silhouette grâce à la lumière venues de l’extérieur.

— Euh… Ça ira, Eri. Tu peux retourner dormir.

— Ce n’était pas une proposition, mon chéri…

— Ah d’accord…, dis-je résigné en soupirant.

Puis, soudain, je criai :

— Mana ! Selena ! A l’aide ! Vite !

— C’est inutile, mon chéri.

La vérité commença à se dévoiler sous mes yeux, comme un rideau de théâtre qui se levait lentement.

— Eh merde ! Je viens de comprendre ! Tu as mélangé du somnifère à la nourriture, pas vrai ?

— Muhuhu ! Évidemment, tu crois bien que j’en ai profité. Cela dit, c’est pas du somnifère, mais de l’aphrodisiaque puissant. Tu ne sens pas ton corps tout chaud, mon amour ?

Maintenant qu’elle le disait, mon corps n’était pas engourdi, mais à l’intérieur il était extrêmement brûlant tel un volcan. Satanée Eri, elle m’a piégé !

— A partir de maintenant, Ren-kun est à moi ! Amusons-nous tous les deux…

Je voulais refuser une fois de plus et me débattre, mais mon corps refusait de bouger soudain. Si Selena et Mana avait ingurgité le même poison, personne ne viendrait à mon secours cette fois.

De plus, si malgré tout elles venaient, je craignais qu’il y ait un risque que les choses se compliquent plus encore.

Dire qu’elles lui faisaient confiance, qu’elles pensaient qu’elle ne ferait jamais cela à ses sœurs d’armes… Les sorcières sont finalement assez semblables à celles des récits : égoïstes et entreprenantes.

Tout en souriant tel un fauve, Eri retira sa nuisette et commença à remonter le haut de mon pyjama langoureusement. Cette fois, sans pouvoir parfaitement voir les détails, j’étais sûr qu’elle ne portait pas de soutien-gorge ; couchée sur moi, je sentais sa poitrine s’appuyer contre mon ventre et remonter lentement en même temps que mon pyjama.

Mon corps brûlait encore plus, à tel point que je craignais de mourir sous peu. Comparé à moi, sa peau était bien plus tiède, mais elle était bien loin de me refroidir, au contraire.

A mesure qu’elle remontait, je sentais le bas de son corps contre mes jambes, c’était une insoutenable et langoureuse torture !!

Puis, finalement, après m’avoir retirer le haut, Eri approcha ses lèvres des miennes, tandis que son corps était étendu sur le mien ; je sentis son souffle me chatouiller le bout du nez tandis qu’elle s’approchait, lentement, lentement,…

Dans ma tête, c’était le chaos le plus total, mon corps entier était empli d’une excitation jamais ressentie et accentuée par le poison qu’elle m’avait fait précédemment boire. Ma raison fléchit, j’abandonnais tout espoir de lutte, peu m’importait en cet instant la morale, la bien-séance et les règles de la société. Je ne pouvais plus réfléchir à rien, j’étais sien et je la voulais pour mienne.

Mais, afin de faire monter encore plus l’excitation, elle esquiva mes lèvres et approcha sa bouche de mon oreille :

— Accepte mon amour, mon ange.

Dans un moment de lucidité, je voulais appeler à l’aide, mais son souffle et les effets aphrodisiaques me firent retomber dans ma langueur et ma passivité. C’était ainsi que se passerait ma première fois, je m’en faisais une idée.

Puis, tout d’un coup, le corps d’Eli fut tirer de force en arrière par des liens étranges provenant de dehors.

Sous la lueur de la lune, je vis Selena et Mana, des liens de sang s’étiraient de la main de cette dernière et retenaient Eri.

Mana portait un yukata qui allait très bien avec son style très japonaise traditionnelle, quant à Selena elle portait un pyjama assez basique, un peu comme le mien.

La nécromancienne tira violemment Eri qui se débattait et finit par la ficeler, — poitrine à l’air, —  à un arbre.

— Euh… J’suis plutôt pour le bondage, mais c’est malpoli d’interrompre ma scène d’amour avec mon chéri. Je veux être sa première fois, mais ensuite ça me dérange pas qu’on le fasse tous ensemble…

Même dans cette situation, Eri demeurait égale à elle-même, elle ne pouvait que débitait insanités sur insanités.

— Hors de question, Nymphomane ! Puisque tu es une traînée, nous nous attendions à ce genre d’approche.

— Personnellement, je n’en ai cure, mais Rossi-san a sollicité mon aide, en tant que consœur je ne pouvais le lui refuser. N’y voyez aucune rancune envers vous, vos actions nous sont bien égales.

La lucidité revint lentement dans ma tête, je me redressais et couvrit mon torse nu à l’aide du haut de mon pyjama que je saisis à mes côtés.

— Eh toi ! Pourquoi tu n’as pas résister à cette nympho-maniaque ?Tu… tu… voulais… ?

— Tout à fait ! Mon ange me voulait moi et moi seule ! C’est pourquoi, laissez-nous une petite demi-heure.

Évidemment, Eri n’était pas du genre à s’avouer vaincue, elle tenta de tirer profit de la situation, une fois de plus.

— C’est pas vrai du tout ! C’est un mensonge ! En fait… en fait… Eri a mélangé de l’aphrodisiaque à notre nourriture, c’est pourquoi… il vaudrait mieux que vous éloignez, sinon des choses… fâcheuses pourraient arriver.

— Aaaaaaaahhhhhhh !!! Sale traîtresse !!

Selena n’attendit pas d’en savoir plus, à peine entendit-elle mon explication qu’elle s’enfuit en pleurant et en criant.

Quant à Mana, elle me fixait impassible, les mêmes yeux de poisson mort habituels.

— Ne vous inquiétez pas, en tant que nécromancienne mon corps sait réguler parfaitement les flux sanguins et donc élimine très bien les poisons. Quant à l’excitation, je ne connais point cette chose humaine. Suite à vos paroles, toutefois, je vous conseillerais de rentrer au plus vite dans votre couche, la moitié supérieure du corps de Kanai-san est actuellement accessible à votre regard.

En effet, comme elle le disait, à peine mon regard croisa ces deux énormes seins que je sentis l’excitation monter en flèche à nouveau.

— Merci, Mana, tu me sauves la vie !

Sur ces mots, sans demander mon reste, je retournais dans ma tente et refermais les pans qui donnaient sur l’extérieur.

Je m’allongeais à nouveau, mais cette fois encore le sommeil ne voulait pas venir et, pour cause, à chaque fois que je fermais les yeux je revoyais l’image d’Eri, je ressentais son contact et son odeur…

Je ne sais combien de temps s’écoula, ma conscience sombra l’espace d’un instant difficile à évaluer, puis je me réveillai en sursaut. Alors que ma main cherchait mon téléphone portable à mes côtés, je trouvais en même temps un vêtement doux qui n’était pas le mien : la nuisette d’Eri.

La pensée qu’elle puisse attraper froid m’envahit soudain… Il y avait également une part de curiosité de savoir si elle était toujours là dehors.

Lorsque j’allais me diriger vers la sortie de ma tente, toutefois, je me rendis compte que je n’étais pas seul, il y avait quelqu’un d’autre, tapis dans les ténèbres.

Qui était-ce ? Eri ? Avait-elle d’une manière ou d’une autre concrétiser son projet pendant que je dormais ?

Lorsque je dirigeai la lumière de l’écran de mon téléphone vers la source de cette présence, je fus surpris :

— Mana ? Que… que… que fais-tu là ?

Mais au lieu de me répondre, elle s’approcha soudain et à son tour elle me sauta dessus.

Je ressentis d’un coup sa douce odeur et la caresse de sa longue chevelure, tandis que son corps léger s’allongea sur le mien.

Puisqu’elle portait un yukata, je sentais assez facilement ce dernier contre le mien et, malgré sa taille, sa poitrine délicate s’appuya contre la mienne.

Au passage, j’étais presque sûr qu’elle ne portait pas de sous-vêtements sous son yukata, puisque je ne sentais rien de similaire en-dessous ; d’ailleurs, l’écran du portable n’étant pas encore éteint, je pus voir que les pans de son yukata étaient défaits et qu’ils m’offraient une vue imprenable.

— Ne bougez pas, Mizuno-san, je vous prie. Veuillez rester calme, je ne vais rien vous faire de lubrique.

— Mais… mais… Mana, ton corps… enfin… euh…

— Le corps matériel n’est pas une chose si importante, vous savez ? Malgré le poison d’Eri, je peux rendre mon corps aussi froid que celui d’un serpent. Ce sera vite fini.

Alors qu’elle se mit à incanter dans une langue étrangère, je vis que ses yeux étaient aussi brillants que ceux d’une personne ivre.

C’est ainsi qu’elle enraya son excitation en refroidissant son corps… ou pas…

Au contraire, je le sentais bien plus chaude contre moi, je sentis ses seins encore plus ferme, alors que ses cuisses se refermaient plus vigoureusement contre les jambes. Son souffle également était bien saccadé et chaud…

— Euh… Ça a vraiment marché ? Demandai-je perplexe.

— Affirmatif. Vous pouvez toucher pour vérifier, si vous le désirez.

Sur ces mots, elle saisit ma main droite et la dirigea vers ses fesses.

Lorsque mes doigts atteignirent cette zone particulièrement tendre de son anatomie, elle serra plus encore sa prise sur ma main et m’obligea à remonter son yukata pour avoir un contact direct : comme je l’avais senti, elle ne portait rien en-dessous.

— Comme je vous l’ai expliqué, ma peau est devenue aussi froide que la glace… n’est-il pas ?

— Pourquoi m’avoir fait toucher cet endroit pour confirmer ?! Et surtout, pourquoi tu ne portes rien en dessous ?

C’était la première fois que j’entendais un soupçon de vitalité dans la voix éteinte de Mana, c’était à la fois choquant et inattendu. Le poison d’Eri était donc si puissant que ça ?

C’était aussi la première fois que je touchais une fille de la sorte… Les fesses d’une fille, sont-elles toujours aussi douces ?

En cet instant, mon corps bougeait de lui-même, c’était comme si je me regardais agir.

— Mana, éloigne ma main s’il te plaît, l’implorai-je.

— Non… Je n’en ai point envie. Mais peut-être, n’aimez-vous pas toucher ce genre d’endroit. Un autre vous siérait-il davantage ?

— Ce n’est pas le problème !

Nos regards se croisèrent sous la lueur déclinante de l’écran de mon téléphone qui s’éteignait déjà. Son visage était extrêmement rouge, ses yeux étaient ivres d’une émotion qu’elle ne savait pas gérer, c’était ce que je pensais en cet instant.

— Mana-san ? C’est plutôt dangereux ici, tu ne veux pas retourner dans ta tente ?

Même si je l’implorais de ce faire, je me confesse, une partie de moi ne le voulais pas. Sûrement parce que son approche était moins animale que celle d’Eri, je parvenais à garder un peu de conscience.

Mais toute la question était : pendant combien de temps encore ?

— Vous m’envoyez navrée, mais je ne le souhaite point. Je veux rester à vos côtés… encore un peu. Je vous dégoûte donc à ce point ? Vous préféreriez la présence de Kanai-san à ma place ? Vous préférez donc lorsqu’ils sont plus volumineux, n’est-ce pas ?

J’avais du mal à croire qu’il s’agisse de Mana, tellement cette attitude ne lui ressemblait pas du tout.

Elle était si embarrassée, si complexée, si expressive, — bien que maladroite toutefois, — ce n’était plus du tout la même personne.

C’est à ce moment-là que ma maîtrise de soi plongea dans les abysses, ce visage embarrassée avait-il activé un étrange « switch » ?

C’est avec grande peine que ma bouche articula, cependant que ma main serra plus fortement sa fesse :

— Petits ou gros, ça n’a pas d’importance… j’aime les deux !

— Vous trouvez réellement que des aussi petits seins sont… mignons ? Vous avez envie de les touchez ? De les embrasser ? De les lécher ?

QUOOOOIIIIII ? Arrête de me torturer, Mana ! C’est quoi ce langage et ces images ?

Elle se saisit soudain de mon autre main et la dirigea vers sa poitrine… lorsque soudain, elle s’arrêta net.

— Mana ?

Mais, elle ne répondit pas, son corps reposa mollement sur le mien : elle s’était endormie.

Heureusement pour moi ! Je ne savais pas si j’aurais réussi à tenir plus longtemps, mon corps ne l’aurait pas supporter plus longtemps, je pense.

Si ma main avait finalement atteint cette zone, j’aurais fini par céder. Ma respiration se calma, je la couvris et sortis rapidement de la tente.

Je me demandais s’il s’agissait de la véritable personnalité de Mana, celle que j’avais vu ce soir dans la tente, lorsque soudain, à peine à l’extérieur, j’entendis la voix de Selena m’interpeler.

— Kss ! Kss ! Par ici !

Elle me fit signe de la main d’approcher.

Contrairement à Mana, Selena n’avait pas de regard ivre, elle semblait parfaitement normale, aussi je la suivis sans réellement m’inquiéter.

Eri n’était plus attachée à l’arbre, elle avaient sûrement été transportée ailleurs.

Puisque c’était Selena, je pensais que tout se passerait bien, c’était une fille sérieuse et au profond sens de la justice et de droiture, si elle s’était enfuie c’était justement pour éviter de faire des choses perverses ; aussi, si elle se tenait là devant moi, c’était qu’elle était guérie à présent. C’était ce que je pensais en cet instant.

— Selena, il s’est passé quelque chose ?

— Attends un peu, Ren-san. Je t’en parles bientôt.

Nous nous éloignâmes un peu du camp et entrâmes dans la forêt.

— Selena, explique, s’il te plaît. Nous sommes assez loin maintenant…

Elle s’arrêta de marcher et se tourna vers moi ; son regard était mystérieux, je n’arrivais pas à y déceler ses intentions.

— Non hai ancora capito ? Davvero ?

— Eh ! Je pige pas l’italien, parle en japonais s’il te plaît !

— Zitto ! Come te lo devo far capire ? Lo so… proviamo questo…

Évidemment, je n’avais rien compris du tout. M’avait-elle fait un reproche ?

— Bon, arrête. Si tu veux dire quelque chose, dis-le dans une langue que je comprends au moins.

Mais, soudain, Selena me poussa contre un arbre et me bloqua contre ce dernier en posant ses mains des deux côtés de mon visage.

C’était un comportement très inhabituel, et une situation complètement inversée par rapport à la normale. Dans les drama, c’est le garçon qui plaque la fille contre le mur et l’embrasse, ce n’est pas l’inverse. Étais-je devenu la fille de la scène ?

— Hé ! Tu fous quoi, Selena ?!

Sans rien dire, elle se dressa sur la pointe des pieds et colla ses lèvres contre les miennes. A cause de la surprise, je n’eus pas le temps d’esquiver… et, à vrai dire, je pense qu’en mon for intérieur je n’en avais pas l’intention. Mon corps et mon esprit avaient été soumis à trop de tension tout au long de la soirée, puis j’étais sous l’effet d’un aphrodisiaque, je ne pouvais lutter.

Au final, était-ce le genre de situation que j’avais désiré depuis le début de la nuit ? Seul au milieu de trois filles, assaillie par chacune d’elles, est-ce que cela m’avait fait plaisir malgré mes réticences ?

La psyché humaine est une chose très complexe, bien trop complexe pour le lycéen que j’étais en tout cas.

Cette sensation que j’éprouvais pour la première fois était tendre et puissante à la fois, c’était comme si les lèvres de Selena voulait m’engloutir et comme si sa langue voulait entrer au plus profond de mon être. J’ignore combien de temps cela dura, mon cerveau était devenu incapable de toute pensée rationnelle, il aurait pu ne jamais revenir à la normale.

Bien sûr, c’était mon premier baiser, j’étais un lycéen normal, pas un super playboy aimé de toutes les filles de l’école, c’était ma première expérience du genre.

Alors que nos lèvres se séparèrent et que je sentais encore en bouche cette sensation sucrée, nous entendîmes un applaudissement dont l’origine était Eri.

— C’est donc ça la vraie Selena ? Eh ben, ça rigole pas ! Tel les flammes qui sont ta magie, tu brûles en toi tel un enfer !

Elle continua d’applaudir en s’approchant, elle portait un autre pyjama bien plus normal cette fois.

— Je ne m’attendais pas à ce que tu sois une rivale de cette ampleur, continua-t-elle avec admiration. Finalement, c’est toi qui a eu son premier baiser, bravo !

Elle cessa de battre des mains et lança un clin d’œil à l’étrangère.

— C’est… c’est la faute d’Eri-san tout ça !

Selena était furieuse, des larmes s’étaient accumulées au coin de ses yeux.

— Ma faute ? Tu le penses vraiment ?

— Tu nous as trahies ! Sale traîtresse ! Sorcière de pacotille !

Mais, Eri ne se fâcha pas, elle croisa les bras et continua de sourire.

— En réalité, c’était un mensonge. Je n’ai rien mis de spécial dans la nourriture, tout était faux. Vous avez tous agi selon vos désirs cachés, c’est tout. Au final, c’est peut-être bien toi, la nymphomane, pas vrai ?

— Ti odioooo !

A peine fini de parler qu’elle s’enfuit à nouveau en pleurant.

— L’aurais-je mise en colère ?

En moi, les sentiments étaient confus. J’étais aussi furieux que Selena en un sens, mais à cause de ce baiser j’étais encore « tout chose » et mon cerveau n’avait pas correctement repris ses activités.

— Pourquoi tu as fait ça ? Tu sais que c’était ignoble ?

— Tu le penses vraiment que ça l’était ? Si j’avais vraiment mis quelque chose dans votre nourriture, là ça aurait été vraiment horrible, tu ne penses pas ? Vous n’avez fait que laisser parler votre face cachée, il faut assumer.

— Ça ne répond pas à ma question : pourquoi ?

— Ne t’inquiète pas, Selena-chan est une sorcière, elle me pardonnera. Mais, se pardonnera-t-elle si facilement à elle-même ?

— Si tu le sais…

— Je n’avais pas de raison particulière. Je t’aime, ça c’est une certitude, mais les deux autres qu’est-ce qu’elles éprouvent ? C’était sûrement la question à laquelle j’voulais une réponse.

— J’y crois pas… Eri… tu…

Eri passait son temps à me faire des avances contre mon gré, elle passait toujours pour une perverse. Mais en cet instant, elle avait dit plusieurs choses qui me parurent sensées. Est-ce qu’elle plaisantait cette fois encore ?

Elle croisa les mains dans son dos et tout d’un coup elle se mit à rire :

— Hahahahaha ! T’y as vraiment cru ? C’est trop mignon ! Tout ça n’était qu’une plaisanterie, bien sûr. Tu me connais, c’est évident que j’ai utilisé des plantes sur vous.

C’était l’attitude habituelle d’Eri, le même visage et le même sourire. Je ne savais plus que répondre, en fait j’étais doublement confus. Cela me rappelait ces films d’espionnage ou le traître se révèle être doublement un traître, puisqu’ils travaillait pour une tierce partie en réalité.

— J’en ai peut-être trop fait avec Selena… Faudra que je m’excuse plus tard. Mais bon, cette voleuse m’a prit ton premier baiser, au fond elle mérite ce qui lui arrive, pas vrai, mon amour ?

Puisque je ne répondais toujours pas, elle s’approcha de moi doucement en dodelinant.

— Si je n’ai pas eu le premier, je peux peut-être avoir le deuxième, puis le troisième, non ? Puis, tu n’es pas allé plus loin, je peux avoir la première fois à ce niveau-là aussi…

Et comme d’habitude, elle se mit à me harceler encore et encore, et je la repoussais encore et encore.

Après tout ce qui s’était passé, l’effet aphrodisiaque semblait résolument disparu.

Puisque Mana dormait dans ma tente, j’utilisais la sienne.

Lorsque je me couchais dans le lit, nombre de questions m’envahirent malgré tout. La réaction d’Eri après avoir menti à Selena était vraiment suspecte.

Je commençais à me demander parmi tout ce qu’elle avait dit où se situait vraiment la part de mensonge…

***

Le lendemain matin.

Pendant notre petit-déjeuner, Eri s’excusa auprès de ses sœurs sorcières, et aussitôt qu’elle confirma nous avoir empoisonné, Selena retrouva son humeur habituelle.

Mana se réveilla dans ma tente, mais ne dévoila aucune surprise et ne posa aucune question. Comme à son habitude, elle redevint parfaitement impassible, plus inexpressive que la Mort elle-même.

Suite à notre repas, on me tendit la potion que Mana avait confectionné.

Je ne savais pas vraiment quand elle l’avait préparée, mais on me la remit entre les doigts et on m’incita à la boire de suite.

J’ai bien tenté de me soustraire à cet odieuse tâche, mais après ce qui s’était passé la nuit dernière, les voir toutes les trois ensemble, unies sous la même bannière, visant le même objectif me rassura quelque peu.

Je n’insistais pas longtemps et je bus d’une gorgée cette immonde concoction sirupeuse.

Immédiatement, je sentis le changement, mon corps rapetissa, et mes cheveux s’allongèrent puis devinrent blanc comme la neige. Ma conscience s’engouffra dans une sorte de coussin tendre et moelleux et j’assistais par mes yeux à la scène. C’est tellement perturbant comme sensation que je n’arrive pas à réellement l’expliquer.

En tout cas, pendant quelques temps je redevins, Vigdis, la sorcière du Nord.

Puisqu’il y avait des ingrédients puissants, la transformation dura une heure tout de même, elle était censée être définitive, mais cette période écoulée je revins à mon moi normal et je recouvrais ma virilité.

Quelque chose ne voulait pas me faire perdre cette partie de moi et je ne peux pas dire que ça m’embête vraiment.

— Yo ! Mon chéri !

— Yo ! Ah, j’ai de nouveau ma voix d’homme, je suppose que vous avez échoué, c’est ça ?

— Yep, complètement foiré ! J’pige pas vraiment pourquoi encore, mais si cette potion marche pas, difficile de faire mieux. Vous z’en pensez quoi vous deux ?

— Je ne sais pas…, répondit Selena en fermant les yeux. E davvero stranissimo…

— Retournons dans les locaux de notre club en attendant de trouver une explication, je vous prie, affirma Mana. Il nous faudra enquête plus avant.

C’est ainsi que nous pliâmes bagage et que notre campement en nature se conclut.

Pendant notre chemin de retour, je ne pus m’empêcher de me demander tout du long si ce premier baiser était le fruit ou non d’un poison…