Épilogue- Comiket Pandemonya

Il ne restait plus que quelques jours avant la fin de la période imposée par le père de Shizuku.

Cette dernière regarda sur son ordinateur le nombre de followers de ses différents comptes et avec une calculatrice vérifiait à nouveau la somme : 2176 followers.

C’était insuffisant. Elle n’arrivait pas à atteindre les 3000 exigés par son père afin qu’elle puisse rester au Japon et éviter le mariage. Elle n’avait donc pas le choix. Ce rêve qu’elle avait vécu un an durant allait prendre fin. Sans le revenu de ses parents et le visa diplomatique qu’ils lui procuraient, elle ne pouvait pas rester au Japon, c’était impossible.

Elle avait donné le meilleur d’elle-même, elle avait beaucoup dessiné et beaucoup travaillé sa timidité pour arriver à ce stade, mais elle devait sa réussite partielle à Kana avant tout.

Après le Comiket, elle avait commencé de nouveaux manuscrits. Elle avait eu un pic d’inspiration phénoménal dont elle avait profité, mais au fur et à mesure que l’échéance de son retour se rapprochait, elle perdait toute motivation. Elle faisait juste semblant que tout allait bien lorsqu’elle était avec Kana ou Tear.

Elle avait revu cette dernière récemment lors d’une nouvelle soirée où Kana et Tear avaient longuement débattu quant à un personnage d’anime qu’elles aimaient toutes les deux. Elles avaient fini par devenir très agressives l’une envers l’autre et Shizuku avait même eu peur qu’elles finissent vraiment par se détester et se battre.

Elles étaient devenues comme chien et chat, ou comme eau et huile : impossible qu’elles s’entendent sur le moindre sujet. Ce débat était l’un des nombreux sujets sur lesquels elles s’opposaient.

Sur le chemin du retour, lorsque Shizuku avait interrogé Kana pour lui demander si elle la détestait à ce point, elle avait répondu :

« Ouais, elle est détestable… Mais t’inquiète pas, c’est juste qu’on s’entendra jamais vraiment, je ne vais pas lui sauter dessus. Si tu as pensé à un moment à faire en sorte de ne plus nous réunir au même endroit, c’est pas la peine, on arrivera à se supporter je t’assure. »

En gros, on se déteste mais pas suffisamment pour qu’on se batte et qu’on s’évite.

Shizuku n’était pas très à l’aise avec ce genre de mentalité. Elle avait vu des choses similaires dans les mangas, mais elle ne comprenait pas comment on pouvait à la fois s’opposer à une personne et finalement désirer sa présence. Mais puisque Kana disait que tout allait bien, elle lui faisait confiance.

En cette journée proche de l’échéance, Shizuku s’était levée plutôt déprimée. Elle avait l’inspiration pour dessiner, mais absolument aucune motivation, elle regardait simplement son écran d’ordinateur sans réfléchir, le regard vide et triste. Elle n’avait pas la force de pleurer, elle l’avait trop fait ces derniers jours.

*Ding Dong*

La sonnette de la porte d’entrée résonna, et Shizuku ignorait de qui il pouvait s’agir. Peut-être un courrier à son intention ? Elle se leva sans énergie et se dirigea vers l’entrée pour aller ouvrir.

Il s’agissait non pas d’un service postal mais de Kana. Cela étonna Shizuku : c’était un jour de semaine, en pleine après-midi, elle était censée être au travail à cette heure-ci.

« Kana ?

Je peux entrer ?

Bien sûr, je t’ai dit que tu pouvais passer quand tu voulais…

C’est pour cette raison que je suis là sans t’avoir prévenue. »

Kana paraissait joyeuse. Elle avait un sac à main à côté d’elle qui témoignait qu’elle venait bel et bien de son travail.

Elles retournèrent toutes les deux dans le salon obscur, où les rideaux étaient tirés.

« Whaaa, t’as décidé de devenir une vampire ?

Désolée, je vais ouvrir… Tu as raison, il fait jour dehors je n’ai pas de raison de…

Tu déprimais, c’est ça ? »

Shizuku hocha honnêtement la tête. C’était inutile de nier. En plus, il y avait plusieurs indices qui le montraient : le fait qu’elle portait un pyjama en milieu d’après-midi, le fait qu’elle ne s’était pas coiffée ou douchée, la calculatrice indiquant la somme de ses followers sur la table, l’ordinateur allumé sans aucun logiciel de dessin lancé, etc.

« Je te l’ai déjà dit, Shizuku-chan, ne déprime pas et contente-toi de faire « nya », c’est ta formule magique. »

Mais Shizuku, n’étant pas vraiment d’humeur à plaisanter, jeta à Kana un regard abattu.

« Je ne crois pas que… J’ai pas le moral, je ne… »

Toutefois Kana ne lui laissa pas le temps de terminer ce qu’elle voulait dire ; elle posa son index sur sa bouche et de son autre main, elle posa un serre-tête aux oreilles de chat sur sa tête.

Shizuku ne savait quoi penser. Elle se tut mais son humeur ne changea pas pour autant.

« Quel est le mot magique ? »

La démone prit quelques dizaines de secondes avant de répondre, résignée et sans énergie :

« Nya… »

Sur ces mots, Kana sortit de son sac un ensemble de feuilles, qu’elle présenta à Shizuku.

« C’est… quoi ?

Un contrat de travail pour toi ! J’ai parlé à un de mes clients qui travaille dans l’édition de manga et il a adoré ton doujinshi. Il est revenu aujourd’hui pour me dire que son entreprise aimerait t’engager pour sérialiser une nouvelle série yuri. Puisque le délai de ton visa est un peu court, il m’a donné le contrat de travail de suite. Il suffit de le remplir et dès demain je vais le lui remettre en main propre et tu pourras rester ici… »

Shizuku ne savait quoi répondre, elle ne trouvait plus ses mots tant elle était abasourdie et confuse. C’était tellement évident sur son visage que Kana préféra ne pas la laisser souffrir davantage, et reprit la parole :

« Je sais, il y a le fait que tu as fait un pari avec ton père… Je te l’ai dit, arrête de te sentir obligée de suivre ses ordres, tu es grande et tu peux prendre ta propre route. Essaye de le lui faire comprendre et au pire, s’il t’en veut et ne veut pas te laisser partir, fais-le quand même. Tu as un travail, un visa et bientôt de l’argent, rien ne t’empêche de rester parmi nous.

Je… je… Kana… Comment… ? »

Shizuku repassa en « mode fontaine », et malgré la sécheresse qui régnait dans ses yeux jusque-là, elle trouva la force de pleurer des torrents de larmes, lorsqu’elle se jeta dans les bras de Kana. Celle-ci fut surprise, et eut un bref mouvement de recul, mais la laissa finalement pleurer de joie sur sa poitrine.

« Tu devrais vraiment arrêter avec cette mauvaise habitude, tu sais ? Un jour tu vas tomber sur une fille qui aime les filles et qui va se méprendre… »

Shizuku sursauta et rougit en entendant ces mots ; elle connaissait une fille comme ça, Tear. Effectivement, si elle réagissait de la sorte en la présence de cette dernière, cela pourrait s’avérer dangereux.

Kana reprit calmement la parole :

« Je sais qu’au début c’est pas super bien payé et que si ton père t’en veux et refuse de te donner de l’argent, tu vas avoir quelques difficultés financières, mais si tu veux, tu peux venir loger chez moi. Mon appartement est assez grand pour deux. C’est l’entreprise qui me l’a trouvé et comme souvent avec les Tenkaijin, ils ont la folie des grandeurs… »

Elle prononça ces mots en se grattant l’arrière de la tête et en regardant de manière gênée le plafond.

« En fait… même si tu continues de recevoir l’argent de ton père, si ça te dit… tu peux… enfin…

OUI !!!! Ça va être drôle d’habiter ensemble toutes les deux ! Je te parlerai de mes manuscrits jusqu’à tard dans la nuit, puis on pourra regarder des anime ensemble, tu pourras aussi me montrer quelques techniques de dessin et tout…

Je sens que mon corps va regretter cette proposition, à force d’accumuler la fatigue… Dans ce cas, c’est décidé, tu signes le contrat, tu vas l’expliquer à ton père et tu viens aménager chez moi ? »

Mais Shizuku baissa la tête, c’était comme si son enthousiasme s’était soudainement envolé.

Il demeurait un problème majeur, une personne qu’elle ne pouvait affronter, elle le savait. Des années, des vies entières pouvaient passer, Shizuku n’aurait pas la force de caractère de s’opposer à son père en face à face.

Si elle retournait au Makai, elle risquait de contester sa décision, mais finalement elle perdrait et serait assignée contre son gré à résidence. Le comte de Dor Thrael’xyrverax était le genre de personne à avoir une personnalité forte et brutale, le genre à avoir toujours ce qu’il veut ; il était parfaitement le genre de personne à enfermer sa fille à résidence pour lui faire entendre raison.

« Kana… ? Tu… accepterais de venir… avec moi au Makai ?

Hein ? Une Tenkaijin au Makai ? C’est pas comme si c’était jamais arrivé, mais on va me détester… Tu… tu ne peux pas y arriver seule, c’est ça ? »

Shizuku nia d’un mouvement de tête.

« Je vois… Il est donc si effrayant que ça, ton père… Bon d’accord, la communication c’est mon métier, je vais venir lui expliquer la situation et au pire, on s’enfuira par nos propres moyens.

Merci Kana ! J’ai vraiment eu de la chance de te rencontrer ce jour-là… Je ne sais pas ce que je deviendrais sans toi !

L’inverse est aussi vrai. J’ai toujours vécu toute seule, orpheline dès mon enfance, tu es ma première amie et ma dessinatrice préférée… S’il y a quelqu’un qui a eu de la chance, c’est moi, tu sais ?

On dirait un scénario de manga d’amour… » dit Shizuku en se remettant à pleurer.

« Encore en train de pleurer ? Tu as combien de litres d’eau dans ton corps, au juste ? »

Kana se résigna une fois de plus, et laissa pleurer Shizuku dans ses bras sans rien dire. Elle se contenta d’être heureuse et de laisser ses pensées vagabonder. Soudain, elle rougit jusqu’aux oreilles. Les dernières paroles de Shizuku vinrent la hanter encore et encore. Un manga d’amour ?!

Si on mettait bout à bout les scènes actuelles, la promesse de l’accompagner chez son père pour lui parler, le fait qu’elles allaient vivre ensemble, cela ressemblait parfaitement au genre d’histoires yuri que dessinait Shizuku.

« Euh… euh… Te fais pas de fausses idées, hein ?! Je suis pas amoureuse de toi, pas du tout même ! Ne va pas t’imaginer des choses !! »

Alors qu’elle repoussait Shizuku en affichant une expression de honte sur son visage, cette dernière la fixa, en inclinant la tête sur le côté, sans trop comprendre.

Kana tenta de s’éloigner d’elle mais Shizuku se laissa tomber en avant, par maladresse. Tandis que les feuilles du contrat de travail s’envolaient et s’éparpillaient dans la pièce, Shizuku tomba sur Kana, semblablement à certaines scènes de manga.

Kana se mit à crier et se débattre, ce qui ne fit que rendre les choses plus complexes, considérant la maladresse naturelle de Shizuku…

FIN

Écrivain :  Ainsi s’achève cette courte nouvelle des aventures de Shizuku et de Kana, j’espère que vous avez pris plaisir à les suivre. Je vous remercie d’avoir lu jusqu’au bout!