Isekai Dakimakura – Arc 2 – Chapitre 4

— Et si vous nous donniez votre or et votre équipement ? déclara Hudwyn avec un regard mauvais.

Cette phrase provoqua l’étonnement de Mysty et de Tyesphaine qui n’avaient pas vu venir cette trahison, mais c’était pourtant ce que Naeviah et moi attendions.

Nous avions trouvé leur comportement étrange, surtout cet enthousiasme à vouloir nous amener dans les mines sachant qu’elles abritaient un monstre dangereux.

Puis il y avait d’autres petits éléments dans leur comportement aussi. Je ne m’étais pas attendue à la herse qui nous empêchait de partir, mais plutôt au fait qu’ils nous perdent dans les tunnels avant de s’enfuir.

C’était pourquoi j’avais pris des dispositions avec Naeviah. Du moins j’espérais sincèrement qu’elle m’avait bien comprise, car nous n’avions pas eu l’occasion d’en parler.

J’espérais que si elle avait pris l’arrière-garde c’était pour laisser des marques pour ressortir au cas où.

— Vous pensez vraiment qu’on va coopérer ? Vous vous mettez le doigt dans l’œil. Si j’étais à votre place je décamperais de suite avant que mes sorts et ceux de cette imbécile d’elfe ne vous grillent sur place. Une simple herse ne vous protégera pas.

Les aventuriers se regardèrent un instant avec confiance, puis se mirent à rire. Mais, à peine Naeviah fit mine d’incanter qu’ils reculèrent dans le tunnel.

— Je suis déçue de vous, dis-je. Dire qu’on s’est donnée du mal pour vous libérer. Aucune reconnaissance…

— Pourquoi… vous ne semblez pas surprises ? demanda timidement Tyesphaine.

— Parce qu’on l’avait deviné, Tyesphaine. C’était tellement grossier de leur part.

— Sincèrement, j’espérais qu’ils ne le fassent pas. En plus, ce serait tellement stupide de notre part de leur donner notre équipement alors qu’il y a un monstre derrière cette porte, dis-je.

— Ch’suis tellement déçue. J’ai envie d’aller les punir comme on fait chez nous dans le désert.

Je fis la moue un instant, puis me hasardai à lui demander :

— On fait comment par chez toi ?

— Tu préfères pas savoir, Fiali.

Mysty me passa à côté, me caressa la tête, puis s’avança vers la herse en dégainant ses kama.

Les aventuriers tentèrent de réitérer leur demande, sans s’approcher toutefois, ils avaient compris que nous étions dangereuses malgré la barrière entre nous.

— Nous… nous vous ouvrirons à peine vous nous aurez tout donné… Si vous faites vite, le Seigneur ne vien…

Mais Hudwyn ne put finir la phrase, la lourde porte de pierre se mit à grincer.

Nous nous retournâmes toutes les quatre pour voir les deux battants s’ouvrir lentement. Derrière nous, nous entendîmes les cris des cinq aventuriers qui s’enfuirent sans demander leur reste.

— Il est tellement flippant le monstre derrière ? demanda Mysty.

— On ne va pas tarder à le découvrir. Mysty tente de te faire oublier et contourne l’ennemi si c’est possible. Si tu vois qu’on est mises en échec, ouvre s’il te plaît la grille qu’on puisse s’enfuir. Je suppose qu’il est trop grand pour passer dans ces tunnels.

— OK~ !

Mysty fit tourner ses kama dans ses mains. C’était tellement classe ! Elle ne paraissait pas vraiment terrifiée, en fait aucune de nous ne l’était pour le moment.

— Eh oh ! Depuis quand tu es la chef du groupe ? me reprocha Naeviah.

Je l’ignorais et continuais d’exposer le plan d’action :

— Tyesphaine, viens te placer à côté de moi, s’il te plaît. Naeviah, tu as dépensé pas mal de mana, reste en retrait et avise en fonction. Je te fais confiance.

— Encore heureux ! C’est quoi cette chef au juste ?

Naeviah mécontente s’écarta de Tyesphaine et de moi. Je tournai mon regard vers cette dernière, elle n’avait pas l’air de contester mes directives, au contraire, elle me sourit gentiment et plaça son bouclier devant elle en se tenant à un mètre à ma droite.

Les portes finirent de s’ouvrir. Une brume s’en échappa, elle renforça l’ambiance mystique déjà conférée par ces torchères magiques de couleur bleu qui faisaient le tour de l’immense arène.

Plus je regardais cet endroit, plus cela me paraissait évident : sa forme ronde avec des sortes d’alcôves, avec ces torches magiques, sa taille démesurée et la herse pour empêcher la fuite, c’était une zone désignée pour le combat.

Je ne m’attendais pas à ce qui passa les portes…

Il s’agissait d’un géant, mais d’un type que je n’avais jamais vu. Il mesurait près de six mètres de haut, ses cheveux étaient oranges flamboyants, longs. Au lieu de la barbe habituelle des géants des glaces, il avait un long bouc. Ses vêtements détonnaient également : il avait un armure de pierre avec des runes gravées dessus, sa forme me rappelait les cuirasses romaines. Ses bras et ses jambes n’étaient pas couverts et dévoilaient des tatouages luisants qui s’étendaient même sur son visage.

— C’est quoi ce géant ? s’étonna Naeviah.

— Je ne sais pas… On ne change rien au plan…

J’activai mon sort d’armure magique et tirai mon épée de son fourreau.

Le géant était armé d’une imposante masse en pierre et acier. Elle n’était pas aussi rudimentaire que celle des autres géants. En fait, tout dans son apparence était différent.

Sans parler de quelque chose que mes compagnonnes ne pouvaient sûrement pas ressentir : il était empreint de magie. Je la ressentais distinctement, elle me provoquait un frisson le long de l’échine.

Quelle que fussent ses intentions, ce n’était pas un ennemi à prendre à la légère.

— On m’offre une elfe en guise de sacrifice aujourd’hui ? Ils se sont surpassés, mais… pourquoi ne vous ont-ils pas désarmées ? Bougres d’imbéciles !

Contrairement à la vaste majorité de ceux de son espèce, il parlait très bien la langue des humains. Mais il allait encore plus me surprendre.

— Ils sont morts. Nous les avons tués, répondis-je en prenant mon courage à deux mains.

Nous étions quatre, nous avions vaincu un redoutable nécromant ensemble, ce n’était pas un géant bizarre qui allait nous faire peur !

— Tssss ! On ne peut vraiment pas compter sur ces abrutis dégénérés. J’ai tellement honte de partager le même gyrthöir qu’eux.

Alors déjà, il parlait en elfique ! Oui, dans ma langue natale ! Depuis quand un géant pouvait-il parler une langue si gracieux, élégante et compliquée ? Je n’en croyais pas mes oreilles !

Ma première pensée était qu’il utilisait un sort pour se rendre compréhensible de tous ses interlocuteurs. Je ne le maîtrisais pas, mais j’en avais entendu parler (par mon mentor). Il existait une sorte de sortilège de traduction universel. Le magicien parlait dans la langue de son choix et les interlocuteurs l’entendaient dans la langue avec laquelle ils étaient le plus à l’aise.

Mais lorsque je tournai mon regard vers mes amies, elles me regardèrent avec incompréhension.

— C’est de l’elfique, leur dis-je. Pour quelle raison un géant parle-t-il ma langue maternelle ?

Même si je lui répondis dans la langue des humains, il continua dans la mienne.

— Haha ! Ne me compare pas à ces vulgaires imbéciles. J’ai vu plus de rotations que n’importe lequel d’entre vous et eux.

Je n’en parle qu’à présent, mais il y avait autre chose qui me dérangeait depuis avant : il utilisait des termes elfiques particulièrement abscons. Ce n’était pas qu’il utilisait des mots compliqués ou des tournures diplomatiques, simplement des mots que je ne connaissais pas.

Déjà dans sa phrase d’avant, il avait parlé de « gyrthoïr ». Il y avait bien des mots que je ne connaissais pas dans ma propre langue, mais ce mot n’avait même pas l’air d’être de l’elfique en fait. Et là, il venait de parler de « rotations ».

Il me vint un doute à l’esprit. Je poursuivis en elfique :

— Rotations ? Vous voulez parler d’années ?

— De quoi veux-tu que je parle, jeune elfe ? On dirait que malgré tes traits de haut-elfe, tu n’es pas bien ancienne.

— Je ne le suis pas. Ma vie n’a pas encore dépassée celle des humains.

— Une enfant en somme.

Je ne le pris pas mal. C’était un fait : j’étais une jeune elfe, d’autant plus si on tenait les légendes sur notre longévité pour réelles. Le géant me donna confirmation à cet égard, d’ailleurs.

Combien de siècles avait donc pu vivre mon mentor au juste ? Dommage qu’il n’ait jamais voulu répondre…

J’étais biologiquement une adulte, mais face à des créatures séculaires, je n’aurais jamais plus de considération qu’une enfant. C’était un peu comme un jeune adulte de vingt ans qui exprimait son avis face à un homme ou une femme de soixante-dix. En général, ces derniers utilisaient l’argument de l’expérience pour appuyer leurs propos.

L’expérience était aux yeux de nombreuses personnes un facteur de sagesse et de justification, mais j’avais toujours pensé que ce n’était qu’un prétexte pour dissimuler son manque d’arguments.

Quoi qu’il ne fût, puisqu’il avait l’air d’être ouvert à la discussion, je poursuivis :

— Qu’est-ce que c’est qu’un « gyrthoïr » ?

— Les anciens haut-elfes nous avaient pris le terme, mais je doute qu’une gamine puisse arriver à le comprendre.

— Je pourrais vous étonner.

Le géant me considéra de sa haute taille, puis esquissa un sourire de défi. Puisque je prétendais être si perspicace, il allait me démontrer le contraire.

Ou du moins, il essayerait.

— Il s’agit de composantes se trouvant dans le sang, des yrahzvir qui définissent les caractéristiques de chaque être et qui sont hérités par les semences des parents.

Je ne comprenais pas tous les mots, mais le concept m’apparut clair : il parlait de génome.

Pourquoi un géant était-il conscient d’une telle chose ?

Et surtout depuis quand de tels concepts trouvaient leur place dans ce monde de fantasy ?

Cela me fit me poser de nombreuses autres interrogations. Je me demandais si la Science de mon ancien monde n’était pas une vérité universelle propre à tous les mondes qui existaient alors que la magie était propre à certains seulement.

Si même ici, on pouvait retrouver des concepts pareils…

— Comment connaissez-vous de telles choses ? lui demandai-je plus inquiète que confuse.

Son expression fut marquée de surprise, puis d’interrogations.

— Tu as compris ?

— Oui. C’est le gyrthoïr (génome, donc) qui détermine qu’on soit grand ou petit, qu’on soit blond ou roux, etc. Chacune des informations sont compartimentées et on les retrouve dans notre chair ou notre sang, même dans la salive.

Cette fois, j’avais réussi à attirer son attention, réellement. Il ne cachait pas son étonnement, il ne s’attendait pas à ce qu’une enfant en sache si long sur le sujet.

Mais eh ! Dommage pour lui, j’avais vécu dans un monde où de telles connaissances étaient monnaie courante. Dans celui-ci, même sans un enseignement supérieur en génétique, tout le monde avait accès à ces informations.

— Tu es aussi épatante que dangereuse… Je ne pensais pas que vous autres aviez réussi à nous dérober ces connaissances. Ce monde part vraiment à vau-l’eau…

Je me contentais de sourire de manière énigmatique. Il avait l’air d’en savoir plus long que moi sur les elfes, aussi je me dis en cet instant qu’il serait possible de lui tirer les vers du nez.

— Merci pour ces compliments. Je pensais que vous étiez un monstre brutal, mais au final vous êtes quelqu’un d’instruit et de sensé. Ne pourrions-nous pas nous entendre pour éviter tout combat inutile ? Puisque vous êtes si ancien, vous devez estimer les connaissances que vous avez accumulées au fil de tous ces siècles. Vous savez aussi bien que moi qu’aucun combat n’est gagné d’avance, non ?

Le géant parut réfléchir à mes paroles. Une fois de plus, je ne disais aucun mensonge, c’était des propos plein de logique.

C’était un concept simple, au fond nombre d’aventuriers le découvraient au fur et à mesure de leurs péripéties : personne n’était jamais sûr de triompher.

— À la base, ces sacrifices étaient une mise en scène pour asseoir mon emprise sur ces demeurés. J’ai découvert comment extraire le mana des êtres vivants. Si j’avais quelqu’un comme toi, débordant de magie, à mes côtés, je pourrais faire avancer mon projet.

— Votre projet ?

— Oui. Détruire la civilisation humaine ! dit-il en serrant son poing. Cela prendra encore quelques décennies mais lorsque le rituel sera achevé, les humains paieront cher leur trahison. Les flammes de la guerre embraseront le monde tandis que ces misérables imposteurs imploreront notre pitié !

J’étais déjà moins convaincue par une telle alliance. Je pouvais ressentir sa rancune à l’égard des humains, mais j’ignorais quelle en étaient la raison exacte. Cela dit, j’avais déjà une théorie.

— Les humains ont détruit la civilisation des géants ?

— Tu es bien jeune pour demander de telles choses… Les humains ont tout détruit ! Les fées, les nains, les tiens et les miens. Unissons nos forces et réduisons-les à néant ! Apprenons leur le sens de la peur et de l’humilité, misérables créatures au sang impur, opportunistes et aux pensées pleines de fanges. Nos empires étaient glorieux jadis, restaurons-les !

C’était effectivement un indice que j’avais enfin. Ceux qui avaient fait tomber l’empire des elfes étaient donc les humains. Mais il n’était pas question que des elfes, même les autres civilisations avaient subi le même sort.

J’avais un peu du mal à comprendre comment un peuple sans magie avait pu accomplir une telle prouesse. À moins que… ils n’aient eu recours à la technologie ?

Une telle chose était-elle possible ?

Elle l’était assurément, mais pourquoi aurait-elle disparue du coup ?

Dans mon ancien monde, lorsqu’une arme supplantait une autre, celle obsolète disparaissait au profit de la nouvelle plus efficace. C’était logique, c’était l’évolution.

Il était envisageable qu’un cataclysme avait fait oublier aux humains la technologie, bien sûr, mais pourquoi n’en parlait-on pas ?

Et si c’était le cas, ne resterait-il pas des vestiges à quelque part ?

Il me faudrait enquêter à ce propos par la suite.

— Pourquoi es-tu différent des autres géants ?

Au fond, il était aussi possible qu’il me raconte n’importe quoi. Les géants étaient stupides, je n’avais pas entendu parler d’une grande civilisation leur ayant appartenu.

J’envisageais en fait la possibilité qu’il s’agisse d’une créature polymorphe se faisant passer pour un géant. Un dragon, par exemple.

— Je suis un géant authentique, un originel. Un peu comme toi, haute-elfe, tu descends des plus glorieux des tiens. Ne me compare pas à la sous-race abrutie que sont devenus mes confrères. Je ne leur ressemble en rien. Ils ne sont que le vestige de ce que nous étions.

Cela expliquait bien des choses. Il y existait donc les géants des glaces, les géants bicéphales, les géants des montagnes et les géants ancestraux (désignation provisoire). C’était amusant de constater, une fois de plus, à quel point les différences étaient bien plus marquées au sein de certaines espèces alors qu’au final les humains ne différaient qu’assez peu d’une ethnie à l’autre.

Et chose ironique, c’était les humains étaient qui se battaient le plus pour des raisons raciales.

Je soupirais malgré moi.

Les humains n’étaient sûrement pas dignes qu’on se sacrifie pour eux. Ils étaient violents, colériques, impudents, vicieux et peureux. Je le savais bien, je l’avais été autrefois.

Lorsque je tournai mon regard vers Tyesphaine, qui ne quittait pas le géant des yeux, cherchant le moindre signe d’hostilité, elle se tourna vers moi et me sourit avec innocence.

Aucune d’elles n’avait compris le moindre mot de notre longue conversation. Elles n’avaient aucune idée de ce qui passait au juste.

Au fond, c’était peut-être mieux. Elles n’y pouvaient rien même si elles étaient humaines. Les erreurs des ancêtres retombent toujours sur leurs descendants…

— Je comprends à présent. Merci d’avoir éclairer ma lanterne. Sauriez-vous ce que sont devenus les miens ? Je n’en ai rencontré aucun depuis fort longtemps.

— Je l’ignore. Je suis enfermé dans cette grotte depuis des siècles.

Des siècles ? Il était assurément plus vieux que moi, mais il était peut-être plus jeune que je ne l’avais supposé. La disparition des elfes… à quand remontait-elle au juste ? Et celles des autres espèces ?

— En quoi consiste ce rituel qu’il vous faut réussir pour reprendre ces terres aux humains ? Un seul magicien pourraient réellement changer les choses aussi facilement ?

— Désolée, jeune elfe, mais je ne vais pas pouvoir répondre à ta question avant que tu n’aies consenti à nous rejoindre.

— Nous ?

— Acceptes-tu de travailler main dans la main avec moi ? Les humains t’ont fait du tort à toi aussi. Si cela continue, tu seras forcée de voyager avec ces sous-races d’humains jusqu’à la fin de tes jours. N’as-tu pas envie de revoir les tiens ?

En réalité… Ce n’était pas aussi simple. J’avais envie de les trouver, mais j’étais persuadée qu’il y avait de bons et de mauvais elfes, comme il y avait de bons et de mauvais humains. Rien ne garantissait que le premier elfe que je rencontrerais serait une bonne personne.

Puis, avec mon aura dakimakura, qu’ils soient humains ou elfes, je pouvais m’intégrer facilement. Même trop facilement.

Mais je pouvais comprendre que ce géant ancestral puisse sentir le besoin de revoir des membres de son espèce. D’autant plus qu’il était le seul intelligent au milieu d’idiots, autant dire qu’il devait se sentir bien seul.

Néanmoins…

— J’ai envie de les revoir, mais je me doute déjà de ce que vous allez me demander. Vous allez me demander de trahir ces filles, pas vrai ?

— Trahir ? As-tu un réel attachement envers elles ? Les humains nous ont trahi des milliers d’années de cela, ils sont tous porteurs des fautes de leurs ancêtres.

Un peu facile de penser ainsi. À un moment donné, le cycle de vengeance doit être interrompu. Faute de quoi, les rancœurs s’accumulent dans un cycle sans fin où chacun reproche à l’autre des actions qu’il n’a pas directement entreprises.

Je me tus et le laissais continuer.

— Ma proposition ne vaut que pour toi. Je refuse de m’associer à des humaines.

Son visage dégoûté était sincère. Je m’en doutais un peu, mais je voulais confirmer une dernière chose :

— Et si j’acceptais, les laisserais-tu partir ?

— Mmmm… si telle est ta condition, je le ferais. Mais il nous faudra du mana, beaucoup de mana. Il faudra trouver d’autres sources d’approvisionnement…

— Mana qu’il nous faudrait acquérir en sacrifiant des humains ?

— Humains ou autres monstres. Peu importe.

— Je comprends un peu mieux la situation. Néanmoins, je me vois au regret de devoir refuser. Je préfère continuer mon aventure avec ces filles, désolée.

Je fis une révérence pour appuyer mon refus. Les filles me regardaient un peu confuses.

— Qu’est-ce qui se passe, Fiali ?

— Tssss ! J’aurais dû apprendre cette langue de pervers… Marre de rien comprendre…

— Fiali ?

Je me retins de les regarder et de leur répondre. J’étais consciente qu’elles n’avaient aucune idée de ce qui se passait là. Qu’on essayait de m’inciter à les trahir.

M’auraient-elles méprisée si elles avaient su qu’au lieu de refuser immédiatement et fermement, j’avais fait durer la discussion ?

M’auraient-elles détestée si elles avaient appris que j’avais du mépris pour les humains ?

Néanmoins, même si elles avaient été les pires personnes au monde, ce qui n’était pas du tout le cas, je me voyais mal les trahir. Cela ne faisait pas partie de ma ligne de conduite. Atteindre mon objectif était important, mais la manière d’y parvenir l’était bien plus encore.

C’était sûrement à cause de ce genre de mentalité de perdante que je n’avais jamais eu ce que je voulais dans mon ancienne vie, d’ailleurs.

— Quelle idiote je fais… Mais au moins, je n’ai pas à avoir honte de moi…

Je souris en pensant de la sorte, puis je relevai mon visage pour faire face au géant ancestral.

— Nous ne sommes pas forcés de nous affronter, toutefois. Je ne souhaite pas vraiment me mêler de cette affaire. Je doute qu’un simple rituel puisse changer la face du monde et il n’a pas de lien avec ma propre aventure. Je préférerais qu’on en reste là et pouvoir repartir en bon termes.

Le géant grommela puis s’éclaircit la gorge.

— Malheureusement, c’est un peu embêtant… Vous avez éliminé mes larbins. Ils m’apportaient ma source d’approvisionnement. À moins que tu ne me fournisses des sacrifices en échange, comme les cinq idiots d’avant… ce sera difficile de vous laisser partir. Eh ! Me juge pas ! J’ai besoin de mana pour continuer mon rituel, si je l’interromps, il sera foutu. Et le temps que j’aille retrouver des idiots à domestiquer…

— Le marché du métal est un prétexte pour en attirer, je suppose.

Il me sourit sans répondre.

L’exploitation minière était une couverture pour faire venir des géants et sûrement acheter esclaves et prisonniers. Tout était bien pensé, il fallait le reconnaître.

Si le hasard ne nous avait pas fait tomber ici, son affaire aurait roulé pendant des années encore.

— Désolée, donner des sacrifices n’est pas dans mon code d’honneur. Je propose une séparation amicale, sans contreparties des deux côtés.

— Je vois… Eh bien, tout semble avoir été dit…

Sur ces mots, ses yeux brillèrent et il lança un sortilège de feu sur moi. C’était un sort extrêmement rapide.

J’allais interposer ma barrière magique lorsqu’une silhouette apparut devant moi.

Tyesphaine bloqua l’attaque en interposant son bouclier physique qu’elle renforça en faisant apparaître un autre de lumière par-dessus. Elle avait sauté devant moi sans hésitation.

À peine l’attaque finie…

— Tu vas bien ?

Comment voulait-il que je trahisse des filles aussi gentilles ?

— Les filles, à l’attaque !

Sans me demander des explications, les filles se mirent en garde.

***

La première à passer à l’attaque ne fut autre que Naeviah.

À l’instant-même où le sort de feu du géant prit fin, je vis un rayon de lumière, que je connaissais bien à présent, passer au-dessus de ma tête.

Le géant réagit comme je m’y attendais : il fit apparaître une barrière magique pour se défendre. Je n’étais donc pas la seule à avoir accès à ce genre de défense…

Je tapotai l’épaule de Tyesphaine qui me jeta un regard en coin et j’acquiesçai.

« Cendres aux cendres. Que la Parole s’envole et ouvre les fourneaux du cœur du monde ! Embrasez le ciel, embrasez mon ennemi ! Fire ball !! »

Il voulait jouer avec le feu, j’allais lui montrer que c’était également ma spécialité.

La boule de feu partit de ma main, tandis qu’au même moment Tyesphaine s’éloigna de moi et courut vers le géant.

Jamais une personne normale n’aurait accepter de faire une telle chose. Non seulement notre ennemi était impressionnant en lui-même, mais s’approcher de l’épicentre d’une boule de feu était très risqué. À cet instant, je me rendais compte à quel point Tyesphaine me faisait confiance.

Mon calcul était simple : considérant sa taille et la zone d’effet de ma boule de feu, en restant au sol Tyesphaine ne craindrait rien.

Mais, elle n’atteignit pas la zone ciblée et, pour cause, le géant tendit la main et projeta une boule de glace qui s’entrechoqua avec mon sort. En magie, on appelait cette technique de la contre-magie ou du contre-sort. Le principe était juste d’annuler un sort par un autre sort.

Il existait bien sûr des sorts spécialisées dans l’annulation des magies adverses, mais le simple contre-sort reposait sur le fait d’opposer un sort de nature inverse à celui de l’adversaire. En somme, il s’agissait d’opposer un sort de feu contre un de glace, un sort de lumière à un sort de ténèbres et ainsi de suite.

Cela dit, dans certains cas, il était également juste possible de juste « déminer » le sort à distance. Peu importait la nature de la magie adverse, en la heurtant simplement à l’aide d’un objet ou d’un sort, l’attaque explosait avant d’atteindre sa cible.

— Oh ? De la glace aussi ? ne pus-je m’empêcher de marmonner.

Maîtriser des branches opposées était ce qu’il y avait de plus difficile en magie. Non, en fait, le plus difficile était de maîtriser toutes les branches de magie en même temps. Et, d’ailleurs, mis à part les espèces ancestrales avec de fortes affinités magiques, comme les haut-elfes, les autres espèces n’y arrivaient pas.

Comme je l’avais déjà expliqué, maîtriser une branche de magie c’était adopter un mode de pensée, une philosophie magique. Arriver à utiliser des branches opposés, c’était accepter des conflits de paradigme. De façon naturelle, les êtres vivants évitent ce genre de divergence de points de vue qui remettent en cause leur mode de réflexion et leur personnalité.

Cela dit, en réalité, en magie, l’opposé du l’élément [feu] était [l’eau] et non pas la [glace]. Mais en tant que magie limitrophe à [l’eau], elle restait difficile d’accès pour un pyromancien.

Sans entrer dans les détails, on séparait souvent les branches hautes des basses. Les hautes comprenaient : [foudre], [feu], [lumière] et [air]. Les basses : [glace], [eau], [ténèbres] et [terre].

Encore une fois, la personnalité du magicien et son espèce entraient en compte dans l’acquisition de nouvelles branches. Dans mon cas, les branches [feu] et [ténèbres] étaient dans des groupes différents, mais je n’avais eu aucun mal à les faire miennes, ce qui aurait été l’œuvre d’une vie pour des humains.

Toutefois, je me fourvoyais sur un point : mon ennemi n’était pas un spécialiste du feu qui avait acquis la magie de glace, mais bien l’inverse.

Profitant de ma diversion, Tyesphaine enchanta sa rapière de sa lumière sacrée et frappa le tibia du géant. Ou du moins essaya.

Le géant esquiva son attaque en déplaçant sa jambe et aussitôt abattit sa masse sur la paladine. Cette dernière bloqua le coup avec son bouclier. L’impact et le tintement métallique étaient impressionnants, mais elle ne fléchit pas, elle l’encaissa sans sourciller.

Je me mis en mouvement à mon tour, contournant le géant par l’autre côté. Alors que je canalisais mon « Voradys » dans mon arme, les ténèbres se mirent à danser sur la lame elfique, puis s’y imprégnèrent.

J’entendis Tyesphaine encaisser une nouvelle attaque et j’aperçus à la périphérie de mon champ de vue une luminescence.

Puis, Tyesphaine s’écria « aaaaaaaaahhh ! » et je vis le corps du géant être repoussé en arrière. Je ne pouvais que supposer à sa position qu’elle l’avait repoussé à coup de bouclier.

Quelle force fallait-il pour accomplir ce genre de manœuvre ? Malgré ses petits bras elle était si forte que cela ?

Je n’avais pas le temps de me pencher plus sur la question, elle venait de m’offrir une occasion en or. J’armai mon bras et m’apprêtai à frapper un coup ascendant sur la jambe de notre adversaire, lorsqu’il hurla quelque chose en géant.

C’était une incantation. Je n’avais plus le temps de prévenir Tyesphaine et je sentais une forte accumulation de magie…

J’interposai juste à temps mon bouclier magique qui réduisit les dégâts.

C’était une attaque de zone, une vague de glace redoutable. Le sol se gela immédiatement, recouvert par une couche de glace d’une vingtaine de centimètres.

— Quelle attaque ! m’écriai-je.

La glace avait englobé plus des trois quarts de la salle, si Naeviah ne s’était pas positionné devant la herse elle aurait été affectée également.

Il me faisait mal de le reconnaître, mais il était bien meilleur magicien que moi… et sûrement meilleur combattant aussi. Pour le moment, il n’avait pas une seule fois utiliser d’incantation complète (donc utilisant une longue formule incantatoire), toute la magie qu’on lui avait vu n’était que la version rapide et affaiblie.

Je déglutis alors qu’un frisson me parcourut le dos. C’était la première fois, la première fois que je ressentais une telle excitation dans un combat. Mon ennemi n’était pas un vulgaire monstre, mais un magicien de premier ordre. Il n’était pas un être méprisable, mais un fabuleux ennemi pour qui j’éprouvais respect et même de l’admiration.

C’était pourquoi, face à un tel adversaire, je devais donner le meilleur de moi ! Outrepasser mes habituelles limites !

Lorsque mes yeux se tournèrent vers Tyesphaine, je me rendis compte qu’elle n’avait pas pu anticiper le sort comme moi. Ses jambes étaient bloquées dans la glace. Son bouclier était recouvert d’une importante couche de givre qui devait l’alourdir.

Elle avait évité le pire mais dans cet état elle était une cible facile.

J’avais froid, j’avais des engelures à divers endroits mais mon corps n’était pas entravé. Le bouclier magique m’avait évité pareil conséquence.

Le géant reprit son équilibre et aussitôt abattit son arme sur Tyesphaine. Elle superposa une barrière magique sur son bouclier ce qui lui permit d’amortir, mais cette fois j’entendis ses os grincer et exprimer leur mécontentement.

Il fallait faire quelque chose et vite !

Alors que le géant porta un coup horizontal cette fois, je courus défendre Tyesphaine. Mais n’ayant pas sa défense, je décidai de frapper de toutes mes forces la tête de la masse avec mon épée canalisée ; bloquer le coup m’était impossible, je ne pouvais qu’espérer détruire son arme.

Le choc fut brutal. Ma magie de ténèbres provoqua une petite explosion, le tintement de nos armes retentit dans la salle entière.

* Clash *

Mon arme vola en éclats sous mes yeux hébétés. Mais je me repris et, sans tarder, j’interposai mon bouclier magique pour prendre la relève. Malgré tous mes efforts, la brutalité de l’attaque me repoussa sur Tyesphaine.

— Aïe !

Quelque chose s’enfonça dans mon dos : les pointes de l’armure de ma collègue.

— Fialiiiiii !

J’entendis sa voix paniquée derrière moi alors que je tombais à genoux à ses pieds.

— Je crois que ça n’a pas marché, dis-je en me relevant et en me forçant à sourire.

Sa masse était intact alors que je tenais simplement le pommeau de mon épée détruite entre mes mains. C’était une simple épée longue non magique qui m’avait été offerte par mon mentor. J’y étais un peu attachée, non seulement parce qu’elle était une arme elfique comme je risquais de ne plus en trouver, mais surtout parce que mon mentor me l’avait offerte pour mon anniversaire.

Je me souvins de ce jour-là. Ayant oublié quel jour nous étions, il m’avait offert le cadeau sans rien me dire, sans me le rappeler. Il n’aimait pas me montrer son affection, il avait simplement dit qu’il me fallait une meilleure arme que ma dague et que j’apprendrais à m’en servir en grandissant.

C’était le lendemain que j’avais compris ce qu’il avait vraiment voulu dire.

— Tu vas bien, Tyesphaine ?

— Moi… ? Fiali… tu… tu…

Nous étions deux idiotes, nous nous inquiétions chacune pour l’autre. À cet instant, je ressentis un tendre caresse sur le visage et une douce brise me tourner autour. Un vent magique apparut, je sentis mon corps plus léger et la douleur disparut.

— Merci Naeviah ! dis-je sans même confirmer la provenance de la magie.

— Idiote ! Arrête de faire des choses stupides ! me cria-t-elle.

Pourtant, j’avais tout anticipé. Ce n’était pas une action sous l’impulsion : Tyesphaine ne pouvait être soignée par magie, il valait mieux que je sois blessée à sa place.

Je jetais les restes de mon arme au sol. Mon sort de « réparation » ne me permettrait pas de la remettre à neuf, pas dans cet état. Je dégainai ma dague, mon arme secondaire.

— Je vais te libérer, Tyesphaine. Couvre-moi, s’il te plaît.

Je tournai mon regard vers elle, ses yeux étaient humides. Elle s’était vraiment inquiétée pour moi et, la connaissant, elle devait s’en vouloir des blessures dans mon dos.

Je souris et me dit intérieurement que perdre un souvenir de mon mentor pour préserver ce regard si gentil n’était pas un si grand sacrifice.

Mais notre ennemi n’allait pas me laisser faire. Il arma à nouveau son coup et me visa.

Tyesphaine, tant bien que mal, m’enveloppa de son bras, prête à subir l’attaque avec son bouclier, mais…

— Aaaaaaahhhh !

Le géant hurla.

Il y avait quelqu’un que même nous, ses alliées, avions oublié : Mysty.

Jaillissant de nulle part, elle trancha le poignet du géant, une zone qui n’était pas protégée par son armure et tomba à ses pieds. La masse s’écrasa au sol, fracturant la glace.

Aspergée de sang, Mysty bondit vers le géant et trancha l’arrière d’un genou.

Se déplacer sur la glace ne devait pas être pratique pour elle non plus. Je l’avais bien ressenti auparavant, elle était très glissante. Elle allait avoir du mal à se réceptionner sur ses pieds.

Mais je restais interdite en voyant, dans mon champ visuel réduit par le bras de Tyesphaine, que Mysty ne posa pas le pied au sol. Dans son dos s’agitait une queue, semblable à celle des scorpions, qu’elle planta dans le mollet du géant.

Elle l’utilisa comme pivot et sauta dans les airs. Elle passa devant le torse de notre ennemi et se dirigea droit vers sa tête. Elle visait le visage.

Mais, avant qu’elle n’y arrive, toutefois…

* Paf *

La main du géant la heurta, comme si elle n’avait été qu’un moustique, et la fit retomber à terre à pleine vitesse.

Bien que sonnée, Mysty parvint à se rattraper sur ses jambes. Le sang s’écoulait sur son visage. Je ne pouvais que confirmer une fois de plus la force incroyable du géant.

Mais je n’avais pas le temps de lambiner, la situation devenait de plus en plus critique.

« Ver’vyal ! »

J’entourais ma main libre de flammes que j’appliquais au sol, près des pieds de Tyesphaine. Rapidement la glace fondit tout autour, je dégageais une zone de quelques mètres.

— Tiens, attrape Fiali !

J’entendis la voix de Mysty m’appeler et j’eus à peine le temps de me retourner pour voir un objet m’arriver dessus. Naeviah était en train d’incanter sa magie curative et le géant ramassait son arme au sol.

Je rattrapai l’objet : une dague dans un fourreau. Je sentis immédiatement sa magie, même si j’ignorais ses propriétés précises.

— C’est une dague de feu. J’te la prête !

Mysty était plus blessée qu’elle ne le prétendait. Si elle n’avait pas eu une telle force de volonté elle serait tombée K.O., puisque le coup avait heurté violemment son crâne. Elle était à genoux et ne parvenait pas à se relever.

— Merci, Mysty, j’en ferais bon usage.

Je laissai tomber ma propre dague et tirait celle de Mysty de son fourreau. Puisqu’elle m’avait indiqué la propriété de l’arme (au moins une), je n’eus aucun problème à l’activer.

Les flammes dansèrent sur la lame.

Le géant me fixa un instant, puis dit en elfique :

— Vous vous défendez bien, mais je n’ai pas dit mon dernier mot.

— Pareil.

L’une des mains du géant était à présent hors d’usage. Mysty avait sectionné un tendon ou un nerf qui l’empêchait de tenir son arme à deux mains, mais il pouvait encore s’en servir d’une seule.

Il se mit à incanter en géant.

Je fis de même en elfique.

« Portail Obscur aux mille visages grimaçants et aux infinies complaintes, que s’ouvre ton courroux et se déchaîne ta noirceur. Exulte sur le monde ton obscur apocryphe. »

Ce n’était pas mon plus puissant sortilège, certes, mais je ne pouvais pas me permettre d’utiliser mon Hylfan’ Lisith dans cette grotte. C’était trop petit, trop confiné.

« Suil’Kyos !! »

Un rayon de ténèbres jaillit de mes mains, c’était également un sort redoutable, probablement le numéro 2 de ma liste.

Le géant me surprit une nouvelle fois. Ce n’était pas de la magie de glace qu’il employa, mais de la terre. Il créa une sorte de lance géante qu’il projeta dans ma direction. Nos deux sorts s’entre-choquèrent, provoquant des vibrations dans toute la pièce. Certaines lumières magiques s’éteignirent ou clignotèrent, nous étions en train de perturber leurs flux magiques.

Mes ténèbres détruisaient la pierre, mais le géant la restaurait au fur et à mesure. Nous avions eu la même pensée : un sort à usage continu. Alimentant chacun de notre côté notre sortilège, le conflit dura quelques secondes et puisa lourdement dans nos réserves magiques.

Mais… je perdais du terrain. Sa magie était plus puissante que la mienne.

Mon rayon de ténèbres s’arrêta, sa structure venait d’être « détissée », j’étais incapable de continuer à l’alimenter. Néanmoins, la lance de pierre poursuivit sa trajectoire droit sur moi.

Une nouvelle fois, Tyesphaine s’interposa.

Elle cria en bloquant le coup de son bouclier qu’elle renforça par magie. La lance fut déviée, elle s’enfonça dans le sol à nos côté et créa un large cratère tout en projetant des débris partout autour. Un nuage de poussière se leva également et nous empêcha d’y voir correctement.

— La masse vient sur vous ! cria Mysty.

Il comptait profiter de notre désorientation pour nous donner le coup de grâce.

Mais j’entendis la voix de Naeviah qui finissait son incantation.

« … son souffle sur mes ennemis ! Shi’zar’vorox ! »

La colonne de lumière qui s’abattit sur le géant retint son coup. Je m’étais attendue à ce que Naeviah soigne Mysty d’abord mais elle avait décidé de nous donner la priorité.

Je me sentais vexée, l’état de Mysty était plus grave que le nôtre, mais, malgré tout, elle avait sûrement fait le meilleur des choix.

Estimant la position de ma cible, sans incanter, je tendis ma main libre :

« Zard ! »

Une dizaine de flèches de ténèbres vinrent frapper le géant à travers la fumée.

Je l’entendis crier de douleur, l’attaque de Naeviah avait dû lui faire mal. Considérant ses intentions hostiles à l’égard de tout un peuple, il n’y avait aucun doute qu’il n’était considéré par la colonne de lumière comme une « bonne personne » ; même si je comprenais ses raisons et j’avais pitié de lui.

À peine la fumée dissipé, Tyesphaine et moi pûmes considérer la situation, qui n’était guère meilleure qu’auparavant.

La masse du géant, gravement blessé, se dirigeait vers Mysty qu’il comptait achever.

J’allais m’interposer à nouveau lorsque je vis Tyesphaine me précéder. Son bouclier luisait de lumière. Elle m’imita et frappa la masse de toutes ses forces. Un terrible choc en résulta mais cette fois, c’est la masse qui se brisa.

Cette fois, Tyesphaine avait préféré l’attaque. Repoussée en arrière, elle glissa à même le sol gelé. Grâce à elle, Mysty était sauve.

Je ne pus m’empêcher de penser que ma précédente attaque avait déjà affaibli la structure de la masse et remerciais intérieurement mon mentor pour son précieux cadeau.

Le temps n’était pas à la nostalgie : une ouverture ! C’était le moment !

Je courus vers le géant en injectant dans la dague magique de Mysty mes flammes.

« Venus des enfers obscurs, torrents de flammes abyssales, réduisez le monde en cendres ! Ver’vyal ! »

Mon timing était parfait. Je finis mon incantation juste à temps.

La dague ne ressemblait plus à une dague. Les flammes qu’elle dégageait étaient si grandes, cumulant sa magie intrinsèque à la mienne, qu’elle ressemblait à une épée faites de feu. Les flammes étaient rouges écarlate.

— Kyaaaaaaaaaaa !!!

Je portais un unique coup dans le torse du géant. Son armure vola en éclats, les flammes pénétrèrent ses chairs et il s’écroula devant moi.

Je finis mon offensive à genoux, entre ses jambes. Je haletais péniblement alors que la dague retrouva son aspect originel.

— Nous… l’avons vaincu ? demanda Mysty.

— Je crois bien que oui…

Je me retournais péniblement et levai le pouce.

Mysty, malgré son état, me répondit par le même geste accompagné d’un sourire honnête.

***

Les blessures de Mysty étaient plus graves que ce que nous pensions. En des termes de médecine de mon ancien monde, on lui aurait sûrement diagnostiquer une commotion cérébrale ou quelque chose du genre.

Quoi qu’il en fût, son cerveau avait été atteint. Ce qui me paraissait plutôt grave, mais Naeviah nous dit :

— Après un peu de repos, je lui lancerais encore quelques sorts de soin et elle sera comme neuve.

— Tu peux vraiment faire ça ?

— Tu me prends pour qui ?

Apparemment, ses capacités motrices seraient affectées jusqu’à son rétablissement total, elle ne pourrait pas se battre avec son agilité habituelle, mais ni sa mémoire ni le reste ne serait affecté selon l’analyse de Naeviah.

Quelques minutes s’étaient écoulées depuis la fin du combat. Nous nous étions contentées de nous remettre en état.

— Si Mysty ne peut pas faire de tâche demandant de la dextérité, dis-je. Je vais défoncer la herse pour sortir.

— Attends, j’veux le faire, protesta Mysty.

— C’est bon, c’est bon, repose-toi pour une fois.

— T’as aussi des blessures et t’as épuisé ton mana, me dit-elle.

— Héhé ! C’est vrai… mais il m’en reste assez pour faire sauter cette grille, t’inquiète.

— Tssss ! Espèce de réservoir à magie… j’hallucine…

Naeviah avait également épuisé sa magie. Après combat, elle n’avait eu de cesse de nous soigner. Et elle ne s’était pas contentée des simples sorts de soins, elle avait dû ressouder les os de Tyesphaine et apparemment soigner une hémorragie interne dans mon corps.

Sous l’effet de l’adrénaline, je n’avais pourtant rien ressenti de particulier.

— Je vous jure, vous m’en donnez du boulot. Je devrais avoir une augmentation avec vous…

Naeviah se plaignit en soupirant à nouveau.

— Vu qu’aucune d’entre nous ne reçoit de salaire, tu voudrais quoi comme augmentation ? Des bisous ?

J’avais envie de la taquiner, j’anticipais déjà sa réaction.

Elle écarquilla les yeux, rougit, puis détourna le regard.

— Tu… tu dis toujours des choses lubriques. Elfe perverse ! Indécente ! Libidineuse !

J’avais droit à un combo cette fois, je me sentis un peu flattée. Je mis mes mains dans mon dos et je tournais mon regard vers Tyesphaine à mes côtés pour considérer sa réaction.

Elle me sourit mais son visage rouge cachait mal son embarras.

— Tout est bien qui finit bien…, dit-elle timidement.

— Il me reste encore quelque chose à faire, dis-je. Naeviah, occupe-toi de Mysty, je vais aller voir la salle de rituel à côté.

— J’veux venir aussi.

— Eh oh ! Elfe indécente ! Me donne pas d’ordres ! Puis, moi aussi je suis curieuse de voir ce qu’il faisait.

Je levais les épaules. S’il y avait des pièges magiques, dans leur état, ce serait sûrement un Game Over.

Mais Tyesphaine me tapota l’épaule du doigt, elle le fit avec une telle délicatesse…

— Allons-y, toutes ensemble. Non ?

— Je suppose que c’est mieux ainsi.

Nous passâmes à côté du cadavre du géant et franchîmes les lourdes portes encore ouvertes.

De l’autre côté se trouvait un long couloir avec trois portes. Elles étaient toutes entrouvertes, ce qui à notre dimension suffisait largement pour passer.

La première pièce était une chambre à coucher de géant. Il n’y avait rien de notable, mis à part une dague, bien trop grande pour nous, qui était posée à côté du lit.

La pièce suivante était une salle de bain. La baignoire aurait pu nous servir de piscine.

Je restais abasourdie à l’entrée. Elle était aussi bien équipée que celles de mon ancien monde. Il y avait de l’eau courante, des lavabos en porcelaine et même un toilette. C’était la première fois que je voyais ce genre de choses dans ce monde-ci.

Dans la demeure du Baron Utherwiller à Ferditoris, il y avait des objets similaires : une sorte de douche magique, une chaise trouée magique, mais là tout était exactement identique à mon ancien monde. Pendant que mes compagnonnes faisaient le tour, s’extasiant surtout sur la baignoire, je cherchais les commandes à côté du toilette.

Dans mon ancien monde, les toilettes étaient équipés de nombreuses fonctions tel que le bidet par jet d’eau, la musique, la fonction désodorisante, etc…

La technologie des géants ancestraux n’allait pas jusque là, manifestement. Mais je ne pouvais m’empêcher d’être surprise par cette ancienne civilisation qui avait maîtrisé un tel niveau de technologie.

Après analyse, je me rendis compte que même s’ils n’émanaient pas beaucoup de magie, ils étaient un habile mélange de technologie et de magie. Une sorte de techno-magie, pouvait-on dire. Ils étaient effectivement très différents des objets utilisés par la noblesse humaine.

La dernière salle était ce que nous attendions : un laboratoire de magie. Tout était disproportionné pour nous.

Il y avait des fioles, des livres, des objets mystérieux (des catalyseurs, c’était moins mystérieux pour une pratiquante de la magie comme moi) et au centre un cercle magique. Mais ce qui m’inquiétait encore plus que le cercle qui luisait d’une lumière bleuté était les étranges machines qui se trouvaient tout autour. On aurait dit un peu des cuves à formole des laboratoires de science-fiction, à l’exception qu’il ne s’agissait pas de verre transparent mais de métal.

La magie qui en émanait était très forte, je la sentais se répandre vers le bas et alimenter le cercle magique.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ? C’est la première fois que je vois ça.

— Normal, répondis-je. C’est un rituel pour faire quelque chose qui devrait faire tomber la civilisation humaine.

— HEIN ?! s’exclamèrent toutes les trois.

Forcément, elles n’avaient rien compris à notre précédente conversation et nous n’avions pas pris le temps d’échanger à ce propos.

— Qu’est-ce que… ça veut dire, Fiali ?

— C’est ça qu’il causait avant ?

— Comment une telle chose est-elle possible ? C’était qui ce géant au juste ? Raconte tout, elfe dépravée, ou je te…

— C’est bon, c’est bon, je vais tout raconter. C’était mon intention depuis le début…

Puis, même si elle me menaçait, ce n’était pas comme si elle pouvait vraiment s’en prendre à moi.

Je décidais de tout leur raconter dans les grandes lignes… mais Naeviah était peu satisfaite et elle me posa des tas de questions pour avoir plus de détails. Au final, je ne leur omis que la partie sur les gyrthoïrs, je n’avais pas envie qu’elles réalisassent que j’étais encore plus bizarre que ce qu’elles pensaient.

J’avais eu peur au début qu’elles m’en veuillent à cause de mon animosité envers les humains, mais elles ne l’interprétèrent pas du tout de la sorte :

— Bien joué de l’avoir fait parler. T’es la meilleure, Fiali !

Mysty m’agrippa et m’enlaça. Sa coordination suffisait pour ça. Je ne lui prêtais aucune résistance, je commençais à m’y habituer puis j’avais peur de lui faire mal. Elle me caressa la tête, c’était agréable…

— Tssss ! Heureusement que ne nous a pas trahies, sinon on aurait dû t’exécuter aussi.

— Haha ! Tu rigoles, Nae ? Heureusement qu’elle nous a pas trahies, on s’rait mortes ! Déjà juste le gros, c’était coton…

J’avais du mal à répondre, elle avait posé sa tête sur mon épaule et lorsqu’elle parlait elle me chatouillait l’oreille.

— Tu… Merci de nous avoir choisies.

Tyesphaine croisa ses mains et me sourit en penchant la tête de côté. Elle était si craquante ! C’était quoi cet ange au juste ?

— Euh… pas de quoi… c’est normal, vous êtes des filles bien…

Tyesphaine rougit et mit ses mains sur ses joues en baissant le regard. Elle était contente d’un compliment si évident ?

Mais Naeviah me lança un regard noir et mit ses main sur ses hanches.

— Encore en train de flirter toutes les deux ?

— Héhé ! Merci, Fiali ! Moi aussi j’trouve que t’es une chouette fille. Ça m’aurait fait mal de devoir te combattre. Maintenant t’es un peu comme ma sœur pour moi.

Déjà ? C’était une fille du désert, certes, donc avec des mœurs plus amicales, mais j’étais déjà devenue sa sœur ?

J’étais un peu rassurée qu’elle me voit ainsi, au moins je n’étais pas sa peluche… ou son amante.

Mais je restais un peu triste de recevoir une telle confiance uniquement à cause de cette fichue aura.

— Moi je t’aurais tuée si tu avais rejoins un perdant comme lui ! me menaça Naeviah en me pointant du doigt. En plus, détruire l’humanité, non mais ! Je suis désolée, certes, que mes ancêtres ont fait du mal à vos civilisations mais, à titre personnel, je ne me sens pas responsable. C’était il y a tellement de siècles ! Et si ça avait été moi… je ne pense pas que j’aurais fait toutes ces horribles choses.

— Merci, Naeviah. T’es une chouette fille, malgré les apparences.

— Je reviens sur ce que j’ai dit : j’aurais au moins enfermé les elfes perverses comme toi ! Tu me dégoûtes

Je lui tirais la langue sans prendre mal ses mots,, je la connaissais suffisamment à présent. Elle essaya de m’attraper la langue, mais échoua et grimaça de frustration.

— Un jour, je vais te l’arracher… puis te la recoller et te l’arracher encore.

— J’espère que tu n’en feras pas un usage salace.

Tyesphaine rougit immédiatement et se retourna. Naeviah me regarda avec encore plus de dégoût, seule Mysty se mit à rire.

— Allons, t’sais bien que Nae n’est pas comme ça ! Mais p’tet que je lui l’achèterais pour en faire bon usage.

Elle me fit un clin d’œil avant de se mettre à rire.

Naeviah nous dévisageait avec encore plus d’aversion, puis finalement elle nous sépara et m’attrapa par la main.

— Pas le temps de flirter avec Mysty, elfe dépravée. Viens, tu es la seule à pouvoir comprendre ce qu’il faisait. Profitons-en pour tout inspecter. Mysty et Tyesphaine, cherchez des objets qui pourraient nous être utiles… par exemple, une épée pour remplacer celle de cette idiote.

J’avais récupéré ce qu’il en restait au sol pendant les soins de Mysty. Mais au fond, je n’étais pas si troublée de l’avoir perdue, je savais que son sacrifice était pour la bonne cause. Même si les objets ne pouvaient pas parler et n’avaient pas de sentiments, je pensais malgré tout que seuls ceux n’ayant pas été utilisés étaient malheureux.

Le but d’une épée est de servir au combat. Être détruite en se battant, c’est un honneur pour elle. Ce sont les épées rouillées et inutiles qui sont à plaindre.

— Ça va, ne t’inquiète pas. Même si c’était un souvenir de mon mentor, elle nous a sauvées, je n’ai pas lieu de la pleurer.

— C’était un souvenir de ton mentor ? demanda Tyesphaine un peu choquée.

— Je ne l’avais pas dit ? C’était un cadeau d’anniversaire.

— Arg ! Bah, j’pense que ton mentor serait content, elle nous a sauvée.

— Oui, c’est ce que je disais, Mysty.

Naeviah croisa les bras et me fixa longuement.

— Je ne parlais pas pour toi, mais pour nous. Sans épée, tu es une mage-guerrière sans intérêt.

Elle me faisait mal du coup, mais elle n’avait pas totalement tort. Je ne pouvais pas continuellement emprunter la dague de Mysty, même si j’étais sûre qu’elle n’aurait pas refusé.

— Au fait, Mysty c’était quoi cette queue de scorpion que tu as utilisé en combat.

— Ah, tu as remarqué ? Je suis une héritière du scorpion.

Les regards se tournèrent vers elle.

— J’en avais pas parlé ? Bah, tant pis… Bref, c’est des pouvoirs rares chez les gens du désert, on nous appelle comme ça, mais rassurez-vous je suis pas née d’une scorpionne, maman était sûrement humaine. Hahaha !

Je n’avais pas un seul instant pensé cela mais je trouvais l’idée amusante. Je lui souris. Mais mes deux autres compagnonnes n’étaient pas aussi enjouées.

— Les scorpions, c’est les insectes venimeux super dangereux, non ? demanda Naeviah. Les nécromants maléfiques utilisent souvent du poison de scorpion pour leurs expériences de tordus.

— J’en ai vu une fois… ça faisait peur…

— Yep, les scorpions sont dangereux. C’est pour ça que j’me suis spécialisée là-dedans. J’peux empoisonner mes lames, avoir une queue de scorpion et même me transformer en scorpion. Mais chut, faut pas le dire, c’est un peu mon atout !

Je comprenais mieux ses capacités d’infiltration à la limite de la magie… puisque c’était de la magie ! Enfin, une capacité magique innée mais même si j’aimais distinguer les deux, puisque ces capacités ne demandaient pas de connaissances arcanistes et ne demandaient pas de longues incantations, leur nature était magique à n’en point douter.

— Classe ! J’adore !

— Merci, Fiali !

Elle m’enlaça encore plus fort, mais nos deux compagnonnes étaient une fois encore moins enthousiastes.

— En gros, tu as des capacités d’un insecte genre araignée…

— C’est… particulier…

— Quoi vous aimez pas les scorpions ?

— C’est des insectes, personne n’aime les insectes.

Étrangement, parmi tous les insectes, c’était l’un des rares que je trouvais « classe ».

— Rhoo ! Z’êtes pas fun les filles. Puis bon, c’est pas fait pour faire joli, c’est fait pour être redoutable. Par contre, sur un gros tas comme le géant, j’ai pas l’impression que mon poison suffisait.

— Il devait faire quoi ? lui demandai-je.

— Le paralyser.

— Peut-être que ses mouvements étaient moins vif, va savoir.

— Ouais, possible.

— En tout cas, fais un peu plus attention la prochaine fois au lieu de sauter partout, Miss-Scorpion !

— Ouais, il m’en a mis une bonne. J’ai cru que j’allais y passer…

— Ta défense est moins bonne que les nôtres, lui dis-je. Ton style est aussi agile que le mien et tu attaques avec une grande précision, mais tu n’es pas aussi solide que Tyesphaine. Fais plus attention à l’avenir.

— Solide ? répéta la concernée.

— OK, OK, mais j’vous ai sauvées quand même. J’aurais préféré un merci.

— Merci, Mysty.

— Mer… ci… solide…

J’avais vexé Tyesphaine semblait-il. Je ne voulais pas dire solide dans le sens négatif, juste qu’elle avait une bonne défense.

Mysty me fit un bisou sur la joue, puis se sépara de moi et s’en alla faire de même avec Tyesphaine. La réaction de cette dernière fut brutale, elle sursauta en criant.

— Kyaaaaaaaaaaa !!!

Naeviah ne se laissa pas faire.

— Eh oh ! Où tu vas ? Je n’ai pas envie d’un bisou de ta part !!

— Rhoo ! C’était juste affectueux. Dans le désert, c’est normal à la fin des combats. Normalement c’est sur les lèvres mais j’ai pensé que Tyes allait mourir si j’faisais ça.

— Et moi ça te dérangeait pas ?!

Mysty mit ses bras derrière la tête et tourna son regard vers moi.

— Toi, tu t’énerves pas comme Nae et tu paniques pas comme Tyes. J’pense que t’aurais rien dit.

Je m’abstins de répondre. En effet, il n’y avait pas non plus de quoi en faire tout un problème. Cela m’aurait surpris, mais bon… J’étais contente qu’elle ne l’ait pas fait, cela dit.

Tyesphaine était tombée à genoux en entendant « sur les lèvres » et Naeviah grommela avant de me prendre par le bras à nouveau.

— Mysty, je veux pas que tu t’approches de nous à moins de dix mètres. Laisse Tyesphaine comater et cherche ce qui a de la valeur. On est pas venue ici pour rien cette fois. Et toi ! Je…

Elle enfonça son doigt dans ma joue.

— Si tu fais quelque chose de dépravé, je te transforme en charbon à bois !

— J’ai rien fait moi, c’est Mys…

Elle m’empêcha de finir ma phrase.

L’inspection du laboratoire nous pris un certain temps.

Malgré l’utilisation de sorts d’analyse magique, je ne parvins pas à comprendre ce qu’il voulait réellement accomplir avec ce rituel. Le procédé basique était de l’alimenter par un flux constant de mana qui provenait des cuves.

Ces dernières, finalement plus proches de vierges de fer que d’incubateurs, servaient à y enfermer des êtres vivants dont l’énergie était extraite par d’habiles procédés techno-magiques, assez similaires somme toute au procédé de création de bézoards. Le mana était ensuite distribué par des câbles à travers le sol dans le cercle du rituel.

Selon mon estimation, il aurait sûrement pu utiliser des cadavres à la place, mais le rendement aurait été bien inférieur.

Les corps des victimes devaient mourir en quelques jours, tout au plus, puis le cadavre finissait par se diluer dans le liquide qui distillait ce qu’il restait de mana à l’intérieur de lui.

C’était aussi horrible qu’ingénieux. Il pouvait utiliser cette énergie pour tellement de choses : créer des objets magiques ou créer des portails magiques, par exemple.

— Écoute, je ne saurais pas trop… Prenons ce livre-là, il m’aidera à comprendre, dis-je à Naeviah.

— Tssss ! Elfe inutile ! Tu peux au moins tout saboter ?

— Sans aucun doute. Cela dit, sans aucun mana pendant quelques jours ou semaines, tout s’arrêtera spontanément. Il m’a dit qu’il s’en occupait depuis une dizaine d’années.

— Je préfère pas prendre de risque. En plus, tu as parlé d’un « nous », il travaille avec quelqu’un.

— Certes… Tu es perspicace, Naeviah.

— Tu te moques de moi ?

— Non, j’étais sérieuse. J’ai eu la même conclusion que toi. Peut-être que dans ses affaires il y aura un indice de l’identité de ses associés mais…

Naeviah me fixa un moment, je ne comprenais pas pourquoi.

— Un problème ?

— Oui. Pourquoi tu en parles avec un grand sourire ? Il cherchait à détruire l’humanité, non ?

Ah, c’était donc ça ? J’ignorais que mon visage était souriant.

J’avais ma propre quête, j’étais juste contente d’avoir enfin un début de piste. Peut-être que parmi ces écrits certains nous en apprendraient encore plus sur les elfes.

— C’est juste que je suis contente d’avoir trouvé une piste. Même s’il était notre ennemi, c’était un magicien compétent. Dans ses livres, il doit y avoir un savoir perdu et ancien.

Je me tournais vers une bibliothèque et passais mon doigt sur la tranche de l’un d’entre eux. Je prévoyais déjà le problème majeur : ils étaient énormes et si lourds ! La plupart étaient ferrés en plus, avec des couvertures en métal ou en pierre, ce n’était même pas du cuir. Comment allions-nous les transporter au juste ?

— Tu ne nous en veux pas ?

Je me retournais vers Naeviah, j’étais étonnée qu’elle me posât cette question.

— Parce que tu me traites de perverse ?

— Non, ça c’est la vérité ! Tsss ! Essaye de suivre un peu !

Je savais de quoi elle parlait réellement, j’avais joué l’idiote délibéremment.

En fait, je n’aimais pas ce que les humains avaient fait, ou plutôt ce que je leur supposais avoir fait. Mais en soi, je n’avais aucun souvenir de l’ancienne civilisation et également aucune rancune. Comme Naeviah, je me disais que tout cela était des affaires du passé, des choses révolues.

Certains humains étaient gentils, d’autres non. Ma vision des choses était aussi simple que ça. Je n’allais pas condamné les premiers à cause des seconds, peu importait le tort qui avait été fait à mon peuple.

Puis, je ne pouvais pas le lui expliquer, mais j’avais été humaine aussi. Mon attachement envers les elfes était un peu fictif, je ne connaissais que mon mentor parmi eux. Plus qu’aimer les elfes, j’aimais mon mentor au final.

— Je pense comme toi, en fait. Le passé est la passé. Détruire les humains ne ramènera pas la civilisation elfe. Puis, aucun des humains du monde actuel n’est réellement coupable, ce serait juste stupide.

— À la bonne heure !

— Héhé ! Si j’avais pensé autrement, je me serais associée à lui et je lui aurais demandé de vous laisser partir.

— Tssss ! Comme si j’avais besoin de toi, idiote !

Je lui souris mais ne dis rien de plus.

Ironiquement, c’était à l’époque où j’étais humaine que je les avais le plus détesté. Peut-être parce que je regardais l’humanité avec une certaine distance à présent. À mes yeux d’elfe, je ne pouvais m’empêcher de les voir comme des enfants turbulents.

— Dernière chose, Fiali.

— Oui ?

— J’en ai marre de ne rien comprendre, apprends-moi ta langue.

Je la regardais avec un regard surpris. Elle était rouge de honte. La grande Naeviah me demandait un service ? Pour une noble supposée comme elle, cela devait lui coûter d’exprimer pareille demande.

C’était plus fort que moi, j’avais envie de la charrier.

— Tu n’as pas peur de devenir une perverse en l’apprenant ? Puis, il faut entraîner ta langue, c’est un langage difficile à maîtriser pour les humains.

— Arrête de plaisanter ! Je suis sérieuse ! Comme si apprendre une langue pouvait me changer à ce point. Je voyage avec toi, c’est bien plus dangereux ! Espèce de profiteuse de tonneau !!

Je me mis à rire bruyamment. Ma voix retentit dans la pièce. Naeviah crut que je me moquais d’elle, elle rougit encore plus et frappa le sol du pied.

— OK, OK, je te l’apprendrai mais à une seule condition ?

— Va-y.

— Que tu couches avec moi.

— HEIIIIIIIIIIIIIIINNNNNNNNNNNNNNNNNNN ???

Sa réaction était si naturelle que je ne pus m’empêcher de m’esclaffer de rire. Elle se cacha derrière une bibliothèque et commença à me jeter des choses sans même me regarder.

Elle m’appelait « perverse », j’avais bien le droit de me comporter comme telle, non ?

— PERVERSE !! Ne t’approche plus de moi !!! Je veux plus te voir !!!!

J’en avais les larmes aux yeux, sa réaction était géniale.

J’avoue que j’ignorais pourquoi je m’étais permise de lui dire une chose aussi absurde à cet instant. Mais c’était réellement une blague, juste pour la taquiner. Mais peut-être était-ce également pour dissiper le stress qui pesait encore sur nous.

Nous avions failli mourir, une fois de plus, et j’avais l’impression que nous venions de mettre les doigts dans un engrenage qui nous dépassait.

***

Après avoir brisé le rituel magique et les cuves, nous repartîmes en emportant ce que nous pouvions… au final, pas grand-chose. Nos sacs étaient petits, nos bras peu aguerris, et tout était trop grand pour nous. Nous pûmes à peine prendre une demi-dizaine de livres qui étaient sûrement l’équivalent d’in-octavo taille géant.

En repartant, je fermais la marche.

Je m’arrêtais à la sortie de la salle, devant la herse détruite.

— C’est de bonne guerre. Nous avons pris ce qui avait de la valeur et avons arrêté ton rituel, dis-je en elfique sans me retourner.

— Je sais… Vous m’avez bien eu… c’est un miracle que je sois en vie…

— Je n’ai aucune rancune envers toi, même si je le devrais. J’espère qu’à notre prochaine rencontre, nous ne serons plus ennemis.

Je sentis le regard du géant se porter sur mon dos, il ne dit rien de plus et je repartis.

Quelques mètres après, comme porté par le vent, je crus distinguer sa voix lointaine :

— Adieu. À dans une prochaine vie, peut-être.

Lire la suite – Arc 2 – Épilogue