Chapitre 1 – Le masque aux mille visages

Quelques années plus tard, à Tokyo en 2085.

L’alarme retentissait sur le quartier de Mejiro.

Autrefois un quartier assez tranquille situé sur la ligne Yamanote – ligne de train qui fait le tour de Tokyo–, il avait subi une terrible attaque de Saboteurs Dimensionnels cinq ans auparavant.

Suite à cette invasion – ou plutôt cette chasse, puisque ces créatures n’avaient pas vraiment cherché à investir le quartier mais bien plus à se servir parmi sa population pour amener des humains dans leur dimension d’origine–, le quartier de Mejiro s’était repris lentement, mais le nombre de personnes désireuses d’y vivre avait malheureusement baissé et entraîné une diminution considérable du prix des loyers.

Il était dix-huit heures. Le soleil commençait à se coucher et teintait le ciel d’une couleur jaune intense. C’était un coucher de soleil inquiétant et mystique aux yeux de nombre de personnes, qui s’étaient dépêchées de rentrer rapidement.

Parmi les non-superstitieux, un jeune homme avait pris le funeste présage à la légère et avait fini acculé dans une ruelle, le cul-de-sac l’ayant empêché de poursuivre sa fuite.

D’ailleurs, c’est en prenant la fuite qu’il s’était blessé le genou. Son pantalon avait à présent un trou et saignait légèrement, tandis que son sac de cours était tombé dans la ruelle et avait répandu son contenu sur le sol.

Alors que l’alarme du quartier signalait l’ouverture d’une faille dimensionnelle, une créature s’approcha du jeune homme toutes griffes dehors. Il s’agissait d’une sorte d’humanoïde bipède au corps entièrement noir comme la nuit.

De grandes ailes membraneuses s’extirpaient de son dos, ses membres étaient tous munis de griffes acérées et une longue queue pleine d’ergots fouettait l’air derrière lui, alors que sa tête sans visage, une tête sans bouche, ni yeux, mais avec une paire de cornes de bouc, se tournait vers le jeune homme.

Ce dernier semblait apeuré, il savait que cette créature tristement célèbre était un prédateur d’humains : un Nightgaunt.

Il essaya de se lever, mais sa peur le paralysa bien plus que sa blessure au genou. Il voyait sa dernière heure arriver.

Sa voix tremblotante s’éleva et il finit par crier :

— Que quelqu’un vienne à mon secours ! À l’aide !!

Il savait bien que les mahou senjo seraient là prochainement, mais aucune chance qu’elles puissent intervenir si rapidement.

— Ce genre de chose n’arrive que dans les films… personne ne viendra…Pas encore…, pensa-t-il.

Ironiquement, il sourit alors que les larmes commençaient à s’écouler de ses yeux. Tout était fichu. Il avait été le roi des idiots.

La créature le saisit au cou et s’apprêtait à lui enfoncer ses griffes dans le corps.

Du sang vint alors se mêler aux chaudes larmes qui coulaient sur son visage. Mais il s’agissait de celui de la créature.

Une main ressortit de la cage thoracique du Nightgaunt, et le sang gicla abondamment sur le jeune homme, qui ouvrit grand les yeux sous l’effet de la surprise.

– Aurais-je de la chance ?

Alors que le monstre se tournait vers l’origine de cette attaque, sa tête vola dans les airs, tranchée par un mouvement de main horizontal de ce mystérieux attaquant.

Le corps du Nightgaunt s’écroula et, puisqu’il était issu d’une autre dimension et utilisait une magie pour demeurer sur Terre et commettre ses méfaits, son pouvoir s’estompa et son cadavre fut ravalé lentement par sa dimension d’origine, de même que le sang qui teintait le jeune homme.

En face de ce dernier se trouvait une fille assez jeune. Elle devait avoir tout au plus quinze ou seize ans. Une fille à la longue chevelure blanche et aux yeux rouges. Elle portait un uniforme de lycéenne qui était méconnu du jeune garçon. Peut-être un cosplay ?

Ses mains étaient encore couvertes de sang et c’est lorsque leurs regards se croisèrent qu’elle adopta une pose digne d’un sentai :

— Je suis le messager, le cœur et l’âme… on me surnomme le Chaos qui rampe, mon nom est Ny-AAAAAH !

Lorsqu’elle voulut poursuivre sa phrase, elle fut, à son tour, victime d’une attaque : après un bref flash lumineux, quelque chose était venu la frapper dans le dos.

Son visage jusqu’alors plaisant et joyeux prit des traits furieux et, sous le coup de la douleur, des larmes apparurent dans ses yeux rouges.

— Ça va pas d’attaquer les gens comme ça ?!

Debout sur le muret d’une maison voisine se tenait une nouvelle jeune fille. Elle avait une belle et soyeuse chevelure noire qui lui descendait jusqu’au postérieur. Une large barrette représentant une fleur avec des ailes et incrustée d’une pierre précieuse au centre se trouvait sur le côté droit de sa tête.

Ses profonds yeux violets semblaient déterminés. Elle regarda alors le jeune homme et dit d’une voix sérieuse :

— Partez d’ici, je vais la retenir ! Ne vous fiez pas à son apparence, c’est bien une des créatures hideuses qui cherchent à nous envahir ! En tant que mahou senjo, je ne tolérerai aucun crime !

La jeune femme était vêtue d’un habit coloré facilement identifiable à celui d’une mahou senjo : un bonnet et un haut blancs, ainsi qu’une jupe violette bordée de dentelle. Des chaussettes hautes s’arrêtaient juste au-dessus de ses genoux. Cette tenue semblait sortir tout droit d’un anime.

Dans sa main droite, elle tenait une baguette magique avec une énorme pierre précieuse multicolore qu’elle pointait en direction de la fille aux cheveux blancs.

Une voix d’homme surgit de nulle part et dit de manière désabusée :

— Enfin, mahou senjo… Tu n’en es pas officiellement une, Shi-chan, tu devrais éviter de te présenter comme ça…

— Hééé ! Arrête un peu, Yog-kun, tu vas m’attirer des ennuis ! Les monstres et les gens normaux ne savent pas que je ne suis pas une officielle ! Puis c’est pas grave, lorsqu’il faut sauver quelqu’un, officiel ou non, ça ne change rien !

La dénommée Shi-chan avait répondu en prenant un air vexé en direction de son sceptre magique, la voix venant apparemment de cet endroit-là.

— Débutante qui plus est… les temps ne sont vraiment plus ce qu’ils étaient. À l’époque, les mahou senjo étaient redoutables !

La jeune femme aux cheveux blancs croisa les bras et regarda Shi-chan avec dédain. Elle cherchait à la vexer et visiblement, cela fonctionnait, puisque la mahou senjo gonfla les joues un bref instant, et, d’une voix peu assurée, répondit :

— Je sais que je n’ai pas beaucoup d’expérience, mais se moquer de moi comme ça, c’est pas très sympa…

Puis, comme si cette phrase était destinée à elle-même, elle prit une pose digne et fière et dit d’une voix plus forte :

— Je n’ai cure de vos paroles, vil et fourbe Nyarlothep… euh, Nyarlathotep, je ne vise qu’à défendre mes semblables de vos machinations infernales. Prendre une apparence si adorable et moe pour tromper un adolescent… vous êtes digne de votre réputation, maître des mille visages. Gardez votre langue de vipère dans votre bouche et préparez-vous à subir le châtiment de la justice !

Tout en prononçant ces derniers mots, Shi-chan se pencha légèrement en avant et fit un clin d’œil au dénommé Nyarlathotep. De sa main libre, elle fit le signe de la victoire devant son œil ouvert et regarda sa cible à travers l’écart entre ses doigts.

Le jeune homme avait souvent vu ce genre de pose de mahou senjo dans les drama ou anime à la télévision, mais il était de notoriété commune qu’aucune des vraies mahou senjo n’adoptait de telles poses inutiles et ridicules au cours d’un combat réel.

Le jeune homme comme le monstre la regardèrent, abasourdis, pendant quelques secondes.

Sous l’effet de ces regards, Shi-chan se sentit gênée, ses joues se teintèrent de rouge et ses lèvres se mirent à trembler à mesure que ses yeux devenaient humides. Elle dit à voix basse à sa baguette :

— Je t’avais dit que ce n’était pas si cool, Yog-kun ! À cause de toi, j’ai trop honte…

— Meuh non, Shi-chan, t’es trop cool et trop sexy !! Wahouhouuu !!!

— Ah, euh… merci…

La voix d’homme qui sortait du sceptre et la complimentait plus ou moins  semblait de plus en plus être celle d’un vieux grincheux.

La jeune fille se redressa, baissa la tête, gênée, et réalisa soudain :

— Non, attends ! T’as dit que je suis sexy ? Je veux pas être sexy, je veux être moe-moe, moi !

— Peut-être bien, mais vu ta position et la hauteur du muret, je pense que depuis tout à l’heure, tu donnes du fanservice à notre cher adolescent… et à notre monstre millénaire.

— QUOI ?!

Le visage de Shi-chan se teignit encore plus de rouge et des larmes montèrent à ses yeux hésitants. Elle se remit droite et regarda les deux spectateurs à la recherche d’une réponse : tous deux hochèrent la tête en même temps.

— Blanche…, confirma le jeune homme en rougissant légèrement.

— … avec un cœur mignon, rajouta la Nyarlathotep en souriant de manière moqueuse.

Immédiatement, Shi-chan baissa sa jupe de ses deux mains avant de se mettre à trembler et pleurer.

— Ma scène d’introduction… snifff… par ta faute, Yog-kun… snifff…

— De toute manière, tu avais foiré ton introduction depuis le début, tu n’as jamais donné ton nom…Tu aurais dû dire un truc du genre : « Je suis Shizuka, la magicienne de ton cœur, venue à ta rescousse ! » Enfin, quelque chose du genre…

— Grrrr !!! Je te déteste Yog-kun, tu aurais pu le dire avant….

Tout en parlant à sa baguette magique, la jeune femme continuait de pleurer. La voix de Yog-kun la rassura alors :

—  Mais ne t’inquiète pas, le fanservice a la côte auprès des adolescents, je suis sûr qu’il se souviendra de toi et de ta culotte pendant des années… que dis-je ! jusqu’à sa mort ! Hihihi !

— Tais-toi, sale pervers ! Un garçon a vu ma culotte… Un garçon l’a vue !!! C’est inexcusable !!!

Sur ces mots, Shizuka leva avec fureur son sceptre en l’air et alors qu’elle prononçait en pleurant les mots d’incantation, « Opal Rain ! », une pluie de projectiles magiques en forme de cristaux acérés multicolores s’abattit sur la zone avec violence.

Le jeune homme eut à peine le temps de sauter de l’autre côté du capot d’une voiture voisine pour se mettre à l’abri avant que la rue et le monstre ne fussent victimes de ce déluge.

— Qu’est-ce que tu fais, tu vas me tuer ! déclara-t-il d’une voix apeurée, mais la mahou senjo ne l’écoutait plus.

Il regarda ce spectacle durer quelques secondes. La voiture fut entièrement détruite par l’attaque, mais le corps de la Nyarlathotep demeura intact.

Toutefois, voyant sa couverture inutile, le monstre changea de forme pour prendre une apparence plus monstrueuse : un humanoïde au corps spongieux avec quatre bras, des tentacules, des pointes et des ergots un peu partout.

Le dénommé Nyarlathotep n’avait plus rien à voir avec la charmante fille aux cheveux blancs.

Shizuka bondit du muret et atterrit aux côtés du jeune homme, en lui prenant la main :

— Même si vous êtes un pervers… je vais vous sauver. Venez, suivez-moi !

Le visage rouge et embarrassé, elle l’entraîna et ils prirent la fuite dans les ruelles voisines.

***

— C’est qui, cette nulle ? se demandait la fière représentante de la race métamorphe des Nyarlathotep.

En réalité, ils n’ont pas mille visages comme le veut la réputation. Ils n’ont qu’un panel de quatre ou cinq transformations majeures, des transformations altérant complètement la structure de leur corps et les faisant ressembler à autre chose ; par contre, ils ont dix à vingt fois plus de transformations mineures et sont ainsi capables d’altérer des détails de leur apparence comme la couleur de leur peau, la taille de leurs griffes, la longueur de leurs cheveux, etc.

Dans les faits, la capacité de modifier des détails leur permettait de prendre la forme de n’importe quel être humain, à condition d’être capable à la base de se transformer en être humain.

Car la grande ironie des Nyarlathotep était qu’ils ne choisissaient pas leurs modifications majeures : elles découlaient de prédispositions héritées à la naissance.

Ainsi, un tel ou un tel était capable de se transformer en chat, d’autres en insectes, d’autres en monstres.

Les plus prisés depuis l’invasion de la Terre étaient ceux capables de se transformer en êtres humains, puisqu’ils pouvaient devenir des espions de qualité.

Malgré tout, ce n’était pas le cas de cette représentante-ci, qui avait décidé de déserter et de faire cavalier seul. Elle voulait juste s’amuser à semer le chaos sur le monde, elle n’en avait cure de la hiérarchie militaire ou des objectifs de conquête à long terme.

Cette attitude était malheureusement assez répandue parmi les Nyarlathotep ; leur appellation de « Chaos Rampant » n’était pas volée, ils n’avaient aucun esprit de collaboration et aucune logique définie, leur seul plaisir était de semer le trouble et la confusion.

Alors qu’elle tournait dans une ruelle à la recherche de ses deux proies, les seules à ne pas être allées se mettre à l’abri dans un refuge suite à l’alarme provoquée par le Nightgaunt, elle se rendit compte qu’ils commençaient à prendre de la distance.

Contrairement aux Nightgaunts, des soldats de base et des créatures peu malignes selon les critères des Nyarlathotep, elle était capable de leurrer les détecteurs d’intrusion des humains.

En effet, grâce à sa forme, elle arrivait à réduire tellement son aura de chaos et ses phéromones d’Ancien qu’elle ne les faisait plus sonner ; même si des mahou senjo officielles arrivaient, il y avait de fortes chances qu’elles ne la prennent que pour une victime, une faible humaine n’ayant pas eu le temps de se mettre à l’abri.

Même si en combat direct, cette Shizuka n’était pas douée du tout, la métamorphe devait admettre qu’elle avait un certain talent pour la fuite.

— Vais-je laisser tomber pour cette fois… ?

Alors qu’elle se parlait à elle-même à haute voix en constatant que la ruelle qu’elle avait en face d’elle n’était qu’une impasse déserte, son regard se leva par-dessus les murs et elle vit à quelques centaines de mètres au-delà un gratte-ciel en construction encerclé de grues et d’échafaudages.

Son intuition de vilain monstre se réveilla en même temps que ses lèvres s’arquaient de manière cruelle : il était évident à ses yeux qu’ils se réfugieraient à cet endroit, c’était le cadre idéal de tout film d’horreur.

Elle fit craquer les articulations de son cou et commença à s’y diriger avec satisfaction.

***

—  Yog-kun~ ! Qu’est-ce que je peux faire ? Les renforts n’arrivent pas et ma magie n’a aucun effet sur elle !

Dans l’immeuble en construction où les deux jeunes gens étaient montés par le biais de la magie de vol de Shizuka et de ses compétences de discrétion relativement élevées, la jeune femme s’était remise à parler à sa baguette magique.

—  Qui est Yog-kun ? demanda innocemment le jeune homme derrière elle tout en la regardant, perplexe. Il avait bien vu que la baguette répondait, elle était sûrement un objet magique intelligent avec une personnalité propre, mais la réalité s’avéra différente.

—  Yog-kun ? C’est un fainéant qui ne prend même pas la peine de venir m’aider en personne, il me parle par le biais de cette baguette et me laisse me débrouiller… Pauvre de moi…

— Dois-je te rappeler qui te donne tes pouvoirs, Shi-chan ?

— Ça n’empêche pas que tu es un fainéant…, rétorqua Shizuka alors que ses épaules retombaient.

Le jeune homme décida d’assister à la scène sans rien demander de plus. De toute manière, les réponses n’étaient pas claires.

Yog-kun ignora la remarque de Shizuka et reprit la parole :

—  J’ai contacté les renforts, ils devraient arriver dans quelques minutes, faut juste que vous vous cachiez jusque-là…

— C’est quand même la honte qu’en tant que mahou senjo je ne puisse rien faire…

— Tu es une mahou senjo débutante, sois pas si dure avec toi-même.

— Merci, Yog-kun, mais je n’ai pas envie de me mettre à penser comme toi sinon je vais finir ma vie devant mon ordinateur à manger des chips et boire du cola…

— Je ne vois pas ce que tu reproches à ces merveilles de la nourriture humaine ?

— Tu as refusé de manger des sashimis l’autre fois parce que, je te cite, « c’était trop sain »… Je ne pense pas que tes remarques en matière culinaire soient une référence absolue…

— Yog-kun est une sorte de NEET ou d’hikikomori ? demanda malgré lui le jeune homme.

Il ne voulait pas intervenir mais n’avait pu s’empêcher de se poser des questions sur ce mystérieux collaborateur.

Shizuka prit un air désolé, et, hochant faiblement la tête, elle répondit avec abattement :

— Malheureusement, c’est un hikikomori doublé d’un pervers…

— Héhé ! Et fier de l’être !

— Vous voyez ! S’il vous plaît, ne devenez pas comme lui… Quel est votre nom, au fait ?

— Satomi. Tu vas vraiment pouvoir me sauver ?

— Ne vous inquiétez pas, Satomi-san, je ne suis pas très forte pour le moment, mais je vous sauverai au péril de ma vie.

Sur ces mots, Shizuka mit fièrement ses mains sur les hanches et adopta une pose digne en bombant le torse ; c’étaient des mots dignes d’une vraie mahou senjo, et c’était son rêve depuis toujours d’en devenir une.

Mais, en raison de l’ouverture du bâtiment et de sa hauteur, un courant d’air entra par le mur en construction et souleva sa jupe.

Immédiatement, son visage blêmit et elle se raidit comme une pierre, puis elle rougit et rabaissa le tissu de ses deux mains.

— Vous l’avez encore vue… ?

— Blanche avec un cœur, ouais, je l’ai vue, répondit le jeune homme calmement.

— Les blanches c’est les meilleures, pas vrai, Satomi-kun ? lui demanda sérieusement Yog-kun à travers la baguette magique.

— Je suis plutôt d’accord avec toi, Yog-kun. Celle de Shizuka-chan est pas mal du tout, elle correspond à son côté kawaii, mais les blanches toutes simples sont au sommet.

— Satomi-kun… Tu es vraiment un bon gars ! J’essaye depuis des semaines de lui faire comprendre qu’une mahou senjo digne de ce nom doit porter une culotte blanche unie, mais elle veut pas entendre raison.

— Les culottes blanches sont la pureté.

— Les culottes blanches sont la vertu !

— Les culottes blanches sont la jeunesse.

— Satomi-kun, je te veux dans mon équipe. Tu as déjà pensé à un rôle dans la logistique d’une mahou senjo indépendante débutante ?

— Pas encore, mais je vais réfléchir à cette proposition.

Le jeune homme adoptait un ton de très calme depuis le début, même lorsqu’il parlait de culotte. Sa voix était tout l’opposé de celle de Yog-kun, qui paraissait enthousiaste ; lui semblait détaché.

— Grrrrrr !! VOUS ALLEZ ARRÊTER, BANDE DE PERVERS !

Shizuka, sans réfléchir, rouge jusqu’aux oreilles et choquée de voir la véritable nature du jeune homme, qu’elle essayait pourtant de sauver et qu’elle avait pris pour un simple étudiant perdu et en détresse révélée au grand jour, s’était mise à crier de toutes ses forces.

Satomi se boucha les oreilles avec détachement pour atténuer le son.

Le vrai problème était surtout qu’à cause de la nature en construction de l’étage, et donc sans murs et sans fenêtres, le son se réverbéra encore et encore et amplifia le cri.

C’est à ce moment-là que Shizuka se rendit compte de son erreur, s’approcha du jeune homme et lui dit, non sans une certaine agressivité :

— Satomi-san, partons d’ici, nous avons fait trop de bruit…

— La faute à qui ?

Tournant son regard vers lui, les larmes aux yeux et rouge de honte, Shizuka gonfla uniquement ses joues en guise de réponse, puis elle s’en alla vers l’escalier principal.

Mais à ce moment-là, elle aperçut plus bas dans la cage d’escalier une forme en déplacement : sûrement la Nyarlathotep.

À cause de l’obscurité, elle ne pouvait en être certaine, mais qui d’autre aurait-ce pu être ?

Par mesure de sécurité, les abris mettaient environ un quart d’heure à se rouvrir une fois l’alarme passée ; aucun autre civil que Satomi ne devait donc normalement se trouver dans cet endroit.

La forme s’arrêta un moment. Elle était quelques vingt étages plus bas. Elle sembla regarder en direction de Shizuka, puis se mit soudain à courir pour monter les marches à vive allure.

— Vite ! dit Shizuka en prenant la main de Satomi et en l’entraînant dans l’escalier.

Elle avait elle aussi réagi rapidement. Elle comptait se réfugier dans des étages à la construction plus avancée que celui-ci, des endroits avec des murs pour se cacher et faire perdre du temps au monstre.

Ils coururent tous les deux dans les escaliers et quelques secondes plus tard, ils entrèrent dans un nouvel étage situé plus bas.

Comme l’avait pensé Shizuka, il y avait des murs, des conduits de ventilation et d’autres installations déjà établies en ce lieu. Il n’y avait pas le moindre mobilier, certes, et les portes intérieures manquaient toujours, mais il était possible de s’en servir comme labyrinthe.

— Le conduit d’aération ! dit Yog-kun à travers la baguette. Il relie tout le bâtiment, vous pouvez descendre les étages grâce à ça.

— Entendu !

Shizuka faisait confiance à Yog-kun dans ce genre de situation critique car il s’y révélait être malgré tout quelqu’un de fiable. C’était son familier, après tout.

Elle devina aux bruits qu’elle entendait que le monstre était toujours en train de gravir les marches. Ils n’avaient pas beaucoup de temps avant qu’il n’arrive à cet étage, attiré par le bruit de la porte coupe-feu qui venait de se refermer violemment derrière Satomi.

Shizuka l’entraîna donc vers le conduit d’aération, dans lequel elle entra la première. Il était plutôt étroit et, grâce à sa petite taille, elle arrivait à s’y déplacer à quatre pattes.

Elle entendit Satomi derrière elle, puis le bruit d’une porte s’ouvrant à l’étage.

Afin de ne pas être entendue par le monstre, elle s’arrêta de bouger ; il était possible que la Nyarlathotep crût avoir été trompée si elle ne trouvait personne et irait fouiller d’autres étages.

À cause de l’obscurité et de l’étroitesse du conduit, au moment où Shizuka s’arrêta, Satomi la bouscula.

Tous les deux s’arrêtèrent afin de ne pas faire de bruit, mais… dans cette position, Shizuka sentait le nez et la bouche du jeune homme dans son entrejambe, les joues appuyées contre ses fesses.

Normalement, entre ce corps étranger et son postérieur, il aurait dû y avoir deux couches de tissus : sa jupe et ses sous-vêtements, mais pour une raison mystérieuse, le visage de Satomi était directement appuyé contre sa petite culotte.

En effet, elle sentait sa chaleur et son souffle, qui la firent frémir de honte et de dégoût : un homme avait osé entrer dans cette forteresse interdite par ruse, par fourberie et par traîtrise !

Avait-il fait exprès de lever sa jupe pour mieux profiter de la situation ?

Yog-kun et lui étaient des pervers, c’était une possibilité à ne pas exclure, mais rapidement, la jeune femme se rendit compte que l’accuser de la sorte était insensé. Elle était passée la première dans le conduit et à cause de l’obscurité et de l’étroitesse du passage, il ne pouvait pas avoir mené ce genre de stratégie sans qu’elle le remarque.

Shizuka, malgré le péril de la situation, entendant que leur ennemi était à leur recherche quelques mètres plus loin, se déplaça légèrement en avant, mais à ce moment-là, elle sentit la situation empirer : le déplacement provoquait d’étranges frottements sur ses parties sensibles et cela manqua de la faire hurler.

Les larmes lui montèrent aux yeux et elle verrouilla sa bouche à l’aide de sa main libre pour éviter de crier.

Alors qu’elle entendait les pas du monstres sous sa position dans la pièce, tout en se retenant de hurler et de pleurer, elle eut une nouvelle sensation désagréable… une sensation humide. Sur sa culotte. Qu’était-ce donc ? Sa salive ?

Cette simple pensée acheva de lui faire perdre son calme, elle hurla au point de faire résonner sa voix dans tout le bâtiment par le biais du conduit d’aération.

L’instant d’après, un choc se produisit à l’endroit où ils se trouvaient tous les deux et ils tombèrent au sol, proches du monstre, dans un nuage de poussière.

Satomi et Shizuka toussèrent quelques secondes le temps qu’il se dissipe suffisamment pour qu’on puisse voir Shizuka au sol, jambes écartées et Satomi juste à côté.

— Oulaaaaah ! Que voilà une mahou senjo bien perverse, ma parole ! se moqua la Nyarlathotep en arborant une position hautaine et moqueuse. Elle mit sa main ouverte sous son menton et afficha un sourire supérieur.

À cet instant, Shizuka se rendit compte de sa position et baissa les yeux en rougissant jusqu’aux oreilles. Elle ne s’était jamais sentie aussi embarrassée et humiliée ; même son adversaire la prenait de haut.

Mais lorsque ses yeux se portèrent sur la culotte souillée par la salive du jeune homme, elle se rendit compte qu’il ne s’agissait pas de salive, mais de sang.

Elle se figea dans cette position, dévoilant une culotte marquée de rouge et qui laissait suggérer nombre de choses perverses. Ses yeux ne bougeaient plus.

Le jeune homme se releva ; son nez dégoulinait encore. Il l’essuya de la manche de sa chemise en disant avec un ton désolé :

— Excuse-moi, Shizuka-chan… mon nez… enfin… vu la position… tu vois, quoi ?

Il tentait de garder un air calme et décontracté mais n’arrivait pas à exprimer clairement ce qu’il voulait dire ; il voulait simplement s’excuser d’avoir involontairement saigné du nez à cause de l’excitation.

La Nyarlathotep, sans réellement comprendre la situation, se mit à rire de manière forte et dédaigneuse. Voir son adversaire dans une telle situation à cause de celui qu’elle cherchait à protéger, c’était l’apothéose du comique pour elle.

— Satomi-kun ! Barre-toi !

La voix de Yog-kun s’éleva et invectiva le jeune homme.

Ce dernier fut étonné l’espace d’un bref instant, il ne comprenait pas trop la raison de cette injonction mais s’exécuta sans trop poser de question.

Et il avait eu raison, car très rapidement, Shizuka se releva, le regard vide, les bras pendant à côté d’elle, une aura noire émanant de son corps.

Ce n’était pas au sens figuré : une énergie obscure se détachait réellement d’elle.

Ce n’était pas comme de l’ombre. Cette noirceur plus obscure encore que les ténèbres accueillait en son sein des sortes de paillettes lumineuses semblables à des étoiles, tel un ciel étoilé au contraste encore plus marqué entre la lumière et l’obscurité.

Shizuka ne disait plus rien. La baguette dans sa main changea magiquement de forme pour devenir un énorme bâton tortueux de métal noir ; à son extrémité, une pierre violacée de la taille d’un poing pulsait et émettait une intermittente lueur violette.

La chevelure et les vêtements de Shizuka flottaient comme sous l’effet d’un étrange vent mystique.

La Nyarlathotep se tut soudain, se rendant instinctivement compte que quelque chose clochait.

Elle recula de quelques pas.

— Que… ? Qui… ?

Elle n’eut pas le temps de commencer vraiment sa phrase qu’autour du bâton de Shizuka se forma une sphère de cette étrange énergie. Elle la déchargea immédiatement en direction du monstre.

La Nyarlathotep se jeta sur le côté et esquiva de justesse, mais sur le sol en béton où l’impact s’était produit, un trou parfaitement rond était apparu.

Cette énergie de néant venait littéralement de dévorer le béton et l’air sur son passage.

— Que ? T’es folle… Mais qui es-tu à la fin ?

Aucune réponse. Shizuka semblait être une coquille vide.

Cette fois, elle ne créa pas une, mais plusieurs sphères de cette énergie dévoreuse autour d’elle. Aussi bien la Nyarlathotep que Satomi déglutirent.

Le monstre projeta de sa main un rayon laser en direction de Shizuka avant qu’elle ne puisse à nouveau passer à l’attaque, mais cette dernière se protégea à l’aide d’une de ses sphères de néant ; le rayon la heurta et disparut tout simplement, sans produire le moindre effet.

Des gouttes de sueur apparurent sur le visage de la Nyarlathotep. Elle décida de prendre la fuite, mais une demi-douzaine de sphères s’abattirent sur elle et annihilèrent complètement une partie de l’étage.

Le corps en morceaux du monstre tomba à l’étage inférieur avant de disparaître quelques dizaines de minutes plus tard et d’être ramené dans son plan d’origine.

En effet, c’était une des lois physiques de la Terre que les humains avaient découvertes en même temps que l’invasion des Anciens : un corps appartenant à un autre monde et qui traversait les dimensions par le biais de la magie avait naturellement tendance à rentrer chez lui à un rythme variable.

Ainsi, une créature convoquée magiquement ou qui se déplaçait elle-même par le biais de sa magie reviendrait naturellement dans son monde à sa mort ; comme dans certains jeux vidéo où les cadavres disparaissaient tous seuls.

Ce que les humains avaient mis du temps à confirmer, c’était s’ils revenaient morts ou en vie dans leur dimension, mais les dieux avaient eux-mêmes affirmé que même si les cadavres retournaient chez eux, ils demeuraient malgré tout des cadavres.

Mourir sur Terre revenait donc à mourir dans son plan d’origine.

À peine le monstre disparu de son champ visuel, Shizuka reprit ses esprits, l’énergie étrange disparut et elle tomba à genoux.

— Encore cette chose… ?

Elle se mit à respirer lourdement comme si elle reprenait son souffle : effectivement, elle venait de vider la majeure partie de ses réserves de magie et elle avait la tête qui tournait.

Satomi s’approcha d’elle timidement alors que Yog-kun prenait la parole :

— Ouais, ça t’est encore arrivé…

— Qu’est-ce que j’ai fait cette fois ?

— Rien de grave, rassure-toi. Les officielles ne vont plus tarder, tu devrais utiliser ce qu’il te reste de magie pour partir rapidement.

Shizuka hocha la tête. Pour diverses raisons, elle ne voulait pas rencontrer des officielles, le mieux était donc de vite quitter les lieux.

Elle s’efforça de se relever. À cause de la forte consommation de magie, sa tête lui tournait et lui faisait horriblement mal, mais elle prit sur elle.

Puis, se tournant vers Satomi, elle lui dit d’une voix calme, comme si rien ne s’était passé :

— Vous allez bien, jeune homme ? J’espère que vous n’avez pas été blessé…

Satomi la regarda d’un air faussement calme. Quelques gouttes de sueur perlaient le long de son visage, il avait été effrayé par ce spectacle qu’il n’avait pas vraiment compris.

— Je vais bien…

— Ouf ! Tant mieux ! Je vais vous quitter, veuillez attendre sagement ici l’arrivée des mahou senjo. Je vous en prie, jeune homme, ne parlez pas trop de moi en mal.

Shizuka fit un clin d’œil à Satomi tout en le pointant du doigt avec son index à la manière d’un pistolet.

— Jeune homme ? pensa Satomi. Elle est fâchée contre moi au point de ne plus vouloir m’appeler par mon prénom ?

Avant de pouvoir en dire plus, Shizuka s’approcha du rebord du trou de l’étage, puis se retourna vers le garçon :

— Désolé pour les dégâts et ne ressortez plus lorsqu’une alarme résonne, c’est vraiment dangereux, vous savez ?

Suite à quoi elle leva sa baguette (qui avait repris sa forme initiale) et jeta un sort :

« Silver Cloud ! »

Une poussière cristalline jaillit de l’extrémité, se rassembla sous ses pieds et, l’instant d’après, elle décolla du sol et s’en alla en laissant derrière elle une traînée scintillante.

Alors que Satomi la regardait partir en volant, son nez se remit à saigner. Sa position lui permettant une fois de plus de voir sous sa jupe, le sang coulait de nouveau abondamment au point qu’il se pinça pour arrêter le saignement.

— Quand a-t-elle retiré sa culotte ? se demanda-t-il à haute voix.

Lire la suite – Chapitre 2