Chapitre 10

Shizuka se trouvait dans un couloir de son lycée, elle parlait avec une fille qu’elle connaissait à peine à propos d’un devoir qui leur avait été donné par leur professeur de mathématiques ; cette matière était la bête noire de la jeune femme… à vrai dire, elle n’était douée dans aucune matière, ses résultats scolaires étaient en-dessous de la moyenne et elle étudiait beaucoup pour simplement arriver à ce résultat-là.

Mais parmi toutes les matières scolaires, les mathématiques était de loin la matière qu’elle détestait le plus.

Soudain, pendant la conversation, dans ce couloir bondé d’étudiants, elle remarqua un léger mouvement dans les ténèbres juste devant les escaliers, à l’opposé de l’endroit où elle se trouvait.

C’était une journée pluvieuse, depuis l’aube la pluie battait sur les carreaux de l’établissement et il y avait peu de luminosité ambiante.

Étrangement, cette portion du couloir était plongé dans l’obscurité presque totale, il aurait pourtant dû y avoir des éclairages, mais soit quelqu’un avait oublié de les allumer, soit elles avaient un problème.

Alors que sa camarade de classe lui expliquait en détail les réponses de son devoir, elle plongea son regard dans cette obscurité et eut un bref instant l’impression que quelque chose l’observait à son tour ; une présence inquiétante et manifestement malveillante.

Elle sursauta et observa sa camarade qui pencha la tête en lui demandant :

— Tu as un problème, Shizuka-san ?

La jeune femme s’apprêtait à lui répondre, lui expliquer cette étrange impression, mais elle se ravisa ; elle préférait d’abord vérifier afin qu’on ne la traiterait pas plus encore de folle ou de bizarre.

Elle plongea à nouveau son regard dans les abîmes et une nouvelle fois elle eut l’impression que les abîmes l’observaient.

Elle reporta ses yeux paniqués sur son amie qui continuait d’afficher une expression de stupeur. C’est alors que Shizuka se rendit compte d’avoir passé plus de temps qu’elle ne l’avait pensé à observer cet étrange et invisible présence.

En effet, alors qu’elle cherchait à la confirmer, les élèves qui discutaient entre eux autour d’elle avaient tous disparus, ils étaient retournés dans leurs salles de classes respectives.

Sentant une menace planer au-dessus de sa tête, Shizuka saisit la main de sa camarade de classe :

— Retournons en cours… Vite !

Mais sa camarade pencha la tête de côté et continua d’afficher son étonnement le plus total :

— Quelle salle de classe ? Demanda-t-elle confuse. Tu n’es plus au lycée, non ?

Alors que Shizuka s’interrogea sur la signification de ces mots, elle leva la tête par-dessus l’épaule de sa camarade et, c’est à cet instant, qu’elle vit au-dessus d’elles la silhouette d’un mille-pattes géant ; sa tête, munies d’yeux semblables à une araignée, de multiples rangées de crocs et de petits tentacules fixés au niveau de son cou, était tournée vers elles, la créature bavait…

— Kyaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!!!!!!!!!!!!!

Shizuka poussa un cri alors que le monstre dirigea sa gueule vers elle. Sa dernière vision était le visage surprise, mais souriant, de sa camarade de classe.

Puis, elle se réveilla en sursaut et en sueur.

Une fois de plus, elle n’était pas son lit, elle reconnut rapidement le lieu comme étant le bureau d’Erin.

Sa tête se reposa sur le coussin, elle prit peu à peu conscience de son retour à la réalité. Mais elle prit également conscience que ce qu’elle avait pris initialement pour un coussin n’était autre que les cuisses de Vivienne qui l’observait avec élégance et calme.

— Bien le bonjour, Shizuka-san. Nous ne vous demanderons point si vous avez fait de bons rêves, mais vous sentez vous reposée tout du moins ?

Shizuka rougit immédiatement et cacha son visage de ses mains : elle se trouvait sur les cuisses de sa senpai adorée, celle qu’elle affectionnait plus que tout dans cette agence, comment ne pas se sentir gênée de la situation.

Vivienne attendit la réponse à sa question, la jeune femme interrogée prit un certain temps pour y répondre.

— Euh… je… euh… bonjour, Oneesama. Désolée du dérangement… et d’avoir… servi de coussin…

— N’ayez crainte, il y a suffisamment de coussin dans cette pièce, nul ne nous obligeait à vous accorder un tel traitement de faveur.

Shizuka était bien consciente qu’elle avait raison, il y avait suffisamment de coussins en ce lieu, reflétant les priorités de leur chef. Mais, dans ce cas, pourquoi avoir utilisé ses cuisses ?

C’est ce qu’elle se demanda en cet instant, alors que la réponse allait lui être livrée :

— Nous comprenons votre étonnement, mais nous avons ouïe dire par nos ancêtres que nul repos n’est plus restaurateur que celui-ci, la chaleur humaine d’une personne aimée apporte grand réconfort. Toutefois, considérant le cauchemar que vous semblez avoir fait, devrions-nous comprendre que cet adage est faussé ? Ou bien, nous faut-il comprendre que nous ne sommes pas une personne chérie et que donc nous fûmes incapables de vous apporter le juste réconfort ?

Shizuka rougit jusqu’aux oreilles à cause de l’embarras, elle était si proche de Vivienne, qu’elle sentait son souffle lui caresser le visage. Elle venait de lui faire comprendre qu’elle connaissait ses sentiments envers elle, aussi, ces dernières questions n’était-elles pas une invitation à la confession ?

En effet, de manière logique, Shizuka devait répondre quelque chose du genre :

« Mais non, oneesama, vous vous trompez ! Votre présence est la plus réconfortante qu’il soit dans mon cœur, nulle autre que vous ne pourrait être capable de ce faire…

— Mais dans ce cas, votre cauchemar… ?

— Je me languissais de ne point vous voir et ma solitude engendra cet horrible fantasme… Oneesama, vous êtes la seule que j’aime ! »

Tout en imaginant cette scène qui se conclut par un baiser, Shizuka afficha une expression hébétée, qui devint rapidement stupide, et, finalement, remarquant qu’elle divaguait toute seule depuis elle ne savait combien de temps, la bave aux lèvres, elle reprit contenance et rougit plus encore.

— Onee… sama… ? Je… je…

— Votre embarras est du plus bel aloi. Nous devons vous confesser trouver votre visage empreint de timidité tellement magnifique. Nous permettriez-vous de…

Sans même attendre de réponse, sans même conclure la phrase, Vivienne posa ses deux mains sur le visage bouillant de la jeune femme, qui frémit de suite.

— Que… que… je…

Elle n’arrivait plus qu’à balbutier, elle ne pouvait construire de phrase complète, elle n’arrivait plus à réfléchir tant son cœur battait la chamade.

Son immoral désir allait-il ainsi se réaliser ?

Pourtant, elles étaient toutes les deux des filles, une telle romance pouvait-elle réellement naître ?

N’était-ce pas un peu… insensé ? Voire répugnant ?

Parmi ses nombreuses recherches sur les mahou senjo, Shizuka avait lu qu’il existait quelques rares romances du genre au sein de ce corps d’armée.

Les livres plus sérieux en parlaient de manière fugace et peu détaillées, abordant bien plus le sujet d’un point de vue plus sociologique en posant la question si de telles relations ne remettaient pas en cause l’efficacité d’une institution presque exclusivement féminine.

Évidemment, les auteurs de ces livres étaient souvent des hommes qui s’inquiétaient quant à la transmission des gênes des mahou senjo aux enfants, mais la science n’avait pas réussi à établir si cette capacité était réellement héréditaire.

En parallèle de ces études sérieuses, il existait toutefois une littérature plus populaire qui faisait au contraire la promotion de l’homosexualité au sein de ce corps d’armée. Il existait une quantité importante de doujinshi et de fanfictions mettant en scène le sujet, généralement par le biais d’un fort érotisme qui attirait grandement le public plus ou moins otaku.

Contrairement à ce qu’on pouvait penser de prime abord, une telle production attirait tout autant les hommes que les femmes, depuis l’Invasion ces guerrières étant devenue des emblèmes de réussite sociale, nombre de femmes s’étaient mises à leur tour à fantasmer sur ces dernières.

Shizuka se figea complètement alors qu’elle vit le visage de Vivienne se rapprocher du sien, le moment fatidique allait arriver. Que devait-elle faire ?

Allait-elle accepter ce baiser qui signifiait le début d’une romance qu’elle n’était pas sûre de vouloir ?

D’ailleurs, pouvait-elle vraiment affirmer qu’elle n’était pas intéressée ?

L’idée d’embrasser une fille l’embarrassait au plus haut point, mais elle n’était pas si dégoûtée par cette idée non plus. Est-ce que cela voulait dire que…

*smac*

Vivienne posa un délicat baiser sur le front de Shizuka tout en retenant ses cheveux, les empêchant de lui tomber sur le visage.

— Ceci est un témoignage de l’affection de votre grande sœur qui s’inquiète d’avoir engendré un tel cauchemar.

La jeune femme porta un second baiser sur la joue droite de Shizuka, qui était intérieurement devenue un volcan proche de l’implosion.

— Ceci est pour vous récompenser de votre bravoure et de votre réussite au cours de la précédente mission. Nous nous excusons d’avoir fait semblant de vous ignorer, mais nous devions confirmer une théorie à votre égard.

— Une… théo… ?

— En effet, vous êtes loin d’être aussi faible que vous semblez le croire. Bien au contraire, nous avons été sincèrement impressionnée par votre combat que nous suivions du coin de l’œil tout en nous entretenant avec Irina-san…

Shizuka pensa en cet instant :

— Tout en vous disputant, serait plus juste…

Mais elle ne fit pas sortir cette remarque de sa bouche, elle en était incapable.

— Vous devriez prendre bien plus confiance en vous-même et affirmer plus pleinement votre potentiel. En tout cas, nous vous encourageons réellement à ce faire et nous tenions à vous faire savoir qu’à nos yeux vous êtes une magnifique guerrière, vous êtes un membre aussi important à cette agence que nous ne le sommes nous-même ou que ne l’est Irina-san.

La seule pensée de Shizuka en cet instant était : « Oneesamaaaaaaa». Mais elle se tut et la fixa avec des yeux remplit de larmes à la place.

— Eh bien, eh bien… Voilà que vos yeux ravissants s’emplissent de chaudes larmes, nous craignons d’en être la cause cette fois encore. Aussi, pour nous excuser de celles-ci et pour nous excuser de notre mauvais traitement au cours de la précédente mésaventure…

Elle ferma les yeux et ses lèvres se dirigèrent vers celles de Shizuka, son intention était sans équivoque, elle allait…

Mais à ce moment-là, la porte du bureau s’ouvrit violemment et Irina débarqua en trombe dans la pièce :

— YOOOOOO !! Ça va, Shi-chan ? Ohhh, vous faites quoi ?

— Rien… rien…, répondit paniquée Shizuka en se dégageant de la douce et enivrante étreinte de son ainée. Nous parlions seulement…

— T’es toute rouge, Shi-chan… Vous z’étiez pas plutôt en train de faire des choses cochonnes ?

— Kyaaa !! Je… je vois pas… de quoi tu parles !

— T’sais, des trucs entre filles…

— Kyaaaaaa ! Tu racontes n’importe quoi, Irina-senpai !!!!

Shizuka se leva sans réfléchir pour crier sur Irina et dissiper le malentendu.

Irina mit ses mains derrière la tête et la regarda d’un air complice :

— Moi ch’suis sûre que tu mens… Bah, pas grave, mais prévenez la prochaine fois, hein ?

Prévenir ? Se demanda Shizuka. Irina était du genre voyeur ou alors… elle voulait sous-entendre le fait qu’elle aurait aimé participer ?

Confrontée à cette idée des plus perverses, l’esprit de Shizuka commença à tournoyer comme si elle allait s’évanouir de honte.

Lorsqu’elle porta son regard sur Vivienne encore assise sur le canapé, afin de jauger de sa réaction, elle la vit aussi calme et détachée qu’elle ne l’était d’habitude, elle remettait en place sa coupe de cheveux et sa robe comme si de rien n’était, comme si elle n’écoutait même pas la conversation.

Était-elle en train de les ignorer toutes les deux ?

Leurs en voulait-elle ?

— En tout cas, good job Shi-chan ! Affirma Irina en levant le pouce dans sa direction et en lui faisant un clin d’œil. T’as bien géré le combat, même si t’es tombée de fatigue. C’est classe, j’adore !

Shizuka se ressaisit un peu grâce à ces compliments, elle baissa les yeux et se gratta doucement l’arrière de la tête, puis elle la remercia en s’inclinant légèrement.

— Bon, allez v’nez toutes les deux, on va au salon parler et manger.

— Nous vous rejoindrons sous peu, nous avons encore quelque affaire à régler avant de ce faire, répondit Vivienne calmement.

— Ok ! Allez, viens Shi-chan.

Irina attrapa la main de cette dernière et l’entraîna hors du bureau tout en refermant la porte derrière elle.

Vivienne laissée seule, soupira exténuée par l’entrain débordant de sa collègue, puis elle prit dans son sac à main non loin d’elle son téléphone portable où elle observa avec intérêt son nouveau fond d’écran : une photographie de Shizuka en plein sommeil.

***

Quelques jours plus tard, à l’aube, lorsque Shizuka descendit de son immeuble pour se rendre au travail et, comme à son habitude, baillant et somnolant au point de traîner les pieds, une voix l’interpella :

— Auriez-vous donc, comme nous le pensions, oublier qu’il s’agissait d’un jour férié ?

Shizuka reconnut immédiatement cette voix et sursauta en se réveillant d’un coup.

— Onee… sama ?

Après s’être retournée lentement à cause de la surprise, elle constata qu’il s’agissait effectivement de Vivienne.

Cette dernière, d’une manière fort élégante, leva sa jupe et en s’inclinant de manière aristocratique, elle la salua :

— Bien le bonjour, Shizuka-san. Nous vous prions de nous excuser de vous surprendre ainsi, nous craignions de vous réveiller à une telle heure, un jour férié, aussi nous attendions de vous voir descendre. Comme nous le pensions, vous n’aviez plus pensé au fait que nous étions dispensées de travail, raison pour laquelle hier soir vous nous avez salué en considérant le fait que nous nous reverrions aujourd’hui. Néanmoins, à quelque part, vous avez effectivement raison.

Shizuka l’observa avec de grands yeux ébahis.

— Oneesama… vous faîtes vraiment attention à moi…

— Vous en dites de ces évidences, ma chère. Quoi de plus naturel pour une senpai de veiller aux faits et gestes de sa charmante kouhai ?

— Oneesama

Dans ses yeux on pouvait voir apparaître comme un firmament d’étoiles tant elle était heureuse de cette attention particulière qu’on lui témoignait. Pour elle qui n’avait jamais eu vraiment beaucoup d’amis et qui était souvent seule dans les salles de classes, c’était particulièrement nouveau et agréable.

— Senpai, vous dites qu’aujourd’hui c’est férié, donc nous ne travaillons pas, c’est bien ça ?

— En effet, c’est ce que nous avons dit.

— Je pensais que même les jours fériés les mahou senjo continuaient à tenir leur poste, non ?

— N’allez pas croire qu’Erin est une telle tortionnaire, nous travaillons déjà six jours par semaine. Il est certain toutefois que si une attaque a lieu en cette journée, nous risquons d’être convoquées, c’est la dure loi de ce métier.

— Ah oui, c’est sûr… Mais bon puisqu’on passe la majeure partie de la journée à attendre, j’ai pensé qu’on n’aurait pas de jours fériés.

— Certes, il est difficile de se douter que notre quotidien soit chargé lorsqu’on observe notre chef ou Irina-san, n’est-il pas vrai ? Mais je vous assure que nous n’avons point besoin de nous rendre à l’agence aujourd’hui. Seriez-vous déçue par cet état de fait ?

— Non, je suis contente d’avoir un jour de repos. Dire que j’aurais pu dormir un peu plus… si j’avais su…

Les épaules de Shizuka tombèrent mollement alors qu’elle pensa à son futon : il était si chaud alors que dehors il faisait si froid.

Après avoir soupiré, une question lui traversa l’esprit et elle la posa à sa senpai :

— Au fait, Oneesama, pourquoi m’attendiez-vous en bas de chez moi ?

— Pour deux raisons intrinsèquement liées. La première…, annonça-t-elle en prenant quelque chose dans son sac et lui la tendant.

Il s’agissait d’une enveloppe blanche neutre où était calligraphié le nom et prénom de Shizuka. Un tampon de l’agence se trouvait également dessus et faisait office de sceau.

La jeune femme se douta immédiatement du contenu de celle-ci, il s’agissait de sa fiche de paie.

Avec toute l’agitation qui régnait au quotidien dans l’agence, et à cause de son entraînement harassant tant au niveau psychologique que physique (Erin continuait de poursuivre ses stratégies d’apprentissage par humiliation), elle avait complètement oublié.

Elle était curieuse de connaître le montant qu’on lui offrait pour ses services encore incomplets, puisqu’elle était incapable de s’en sortir seule et puisqu’elle suivait encore une formation.

— Erin m’a confirmé que vous aviez notre même paie, c’est une excentrique qui refuse nombre de conventions sociales, vous savez ? Elle affirme toujours qu’il n’y a aucune raison de créer des injustices au sein de l’agence alors que toutes sont utiles à son bon fonctionnement. Aussi, bien que vous soyez plus inexpérimentées, vous ne devriez pas être frustrée à cet égard, n’ayez donc aucune crainte.

— Héééé ? Je savais pas qu’Erin était comme ça…

Au moment où elle s’étonna de la sorte, l’image de sa chef en petite culotte enfantine et portant un pull bien trop grand pour elle se dessina dans son esprit et elle se trouva idiote face à sa surprise ; Erin n’était vraiment pas le genre de personne à respecter les convenances sociales…

— Vous devriez essayer d’apprendre à mieux la connaître, Erin-san est une personne vraiment incroyable. Croyez-nous.

Vivienne nourrissait donc un tel respect envers sa chef ?

Shizuka se demanda sincèrement pour quelle raison, alors que de son point de vue elle était mille fois plus fiable que leur actuelle chef. Elle aurait préféré être sous les ordres d’une noble aristocrate que sous les ordres d’une « hikikomori m’en-foutiste ».

— Hier, pendant votre jour de repos, notre chef nous a affirmé avoir oublié de vous la remettre en mains propres la veille, aussi nous nous sommes proposées de vous l’apporter. Ce qui nous amène à la seconde raison qui y est liée. Accepteriez-vous de nous tenir compagnie en cette journée afin d’effectuer quelques achats et nous détendre au célèbre centre commercial qui se situe à Toyosu ?

Vivienne posa délicatement une main sur sa poitrine et ferma les yeux, on aurait dit que cette demande lui avait coûté un effort de volonté, ce qui était assez étrange venant d’elle.

Évidemment, Shizuka était honorée et contente de recevoir une telle demande, elle avait enfin l’occasion de se détendre avec son modèle, elle avait l’occasion de mieux la connaître et surtout d’essayer de lui montrer ses bons côtés.

En effet, au travail elle ne pouvait briller puisqu’elle n’était encore qu’une débutante maladroite et timorée, elle ne pouvait vaincre des monstres comme elles le faisaient toutes, mais hors du cadre professionnel elle pouvait essayer de l’épater et de gagner plus encore son affection.

— Bien sûr, j’accepte.

— Votre acquiescement nous emplit de joie, soyez-en assurée. Afin de rendre cette première rémunération mémorable, veuillez accepter que nous nous chargions des frais de la journée, vous nous rendrez cette faveur une prochaine fois.

— Mais Oneesama… Cela fera la seconde faveur que je vous dois, je me dois…

— Nous ne souhaitons guère entendre un refus quitter vos jolies lèvres, annonça fermement Vivienne en posant son index sur les lèvres de Shizuka. Faites-moi donc le plaisir d’accepter et de vous amuser, nous vous en prions.

Shizuka la regarda dans les yeux quelques secondes, puis elle acquiesça de la tête.

Vivienne était étonnamment insistante lorsqu’il s’agissait de dévoiler ses largesses, c’était sûrement son éducation d’aristocrate qui lui avait enseigné à être généreuse et aimable envers ses proches ; Shizuka se sentit privilégié et satisfaite de cette marque d’affection.

— Toutefois, déclara Vivienne en se retournant, nous vous prévenons que si vous atteignez le montant de trois faveurs envers nous, vous serez contrainte de nous rembourser de votre corps.

Shizuka se pétrifia, son visage n’exprimait qu’un « hein ? » alors que ces mots résonnaient en écho dans sa tête.

L’aristocrate se retourna et plongea ses yeux dans ceux de la jeune femme, puis couvrant sa bouche elle reprit la parole :

— Nous plaisantions, n’ayez crainte. Votre réaction est néanmoins des plus adorables…

Quelques gouttes de sueur apparurent sur le visage de Shizuka tandis qu’elle se remit à se mouvoir normalement. Elle rigola quelques secondes avec gêne, c’était donc une blague… « Ouf ! » pensa-t-elle.

— Êtes-vous prête ?

— Un instant, Oneesama.

Sur ces mots, elle s’approcha de l’entrée de l’immeuble et se mit à appuyer frénétiquement sur le bouton de sa propre sonnette.

Vivienne l’observa de manière interrogatrice, elle ne comprenait pas vraiment ce qu’elle venait de faire.

— Ne vous inquiétez pas, je me contente de tirer du lit un gros fainéant. Allons-y ! Allons nous amuser.

Aussitôt les deux filles prirent la direction de la gare.

Dans l’appartement de Shizuka, malgré le bruit, Yog-kun dormait à côté du clavier sur le bureau, il s’était caché entre deux boîtes de pizza vides et le ventilateur de l’ordinateur.

Comment pouvait-il se réveiller pour si peu alors qu’il s’était endormi à l’aube après avoir passer la nuit à jouer avec sa guilde ?

***

Le quartier de Toyosu où se trouvait ce célèbre centre-commercial, bâti dans la baie de Tokyo sur une petite île proche d’Odaiba, était surtout connu depuis l’Invasion en raison de se proximité avec l’un des ports internationaux de Tokyo.

Il y avait beaucoup de ports reliant tout le territoire de Kibou, mais très peu reliant les pays étrangers, pour la simple et bonne raison que ces véhicules étaient contraints de disposer d’une escorte de mahou senjo pour effectuer la traversée.

De même, depuis l’Invasion, l’utilisation des avions hors cadre militaire était devenue très rare, la voie des airs était par bien trop périlleuse en cas de problèmes, sans compter qu’en raison de la présence des envahisseurs les satellites avaient été détruits ce qui rendait la navigation plus complexe.

A Kibou, depuis le 19ème siècle des lignes ferroviaires reliant tout l’intégralité pays avaient été construites. Contrairement à l’ancien territoire de l’US Reborn, bien plus vaste et reposant jadis bien plus sur l’aviation, les déplacements internes à Kibou n’avaient pas été tellement perturbés par l’Invasion. Seules les îles d’Okinawa, appartenant jadis au territoire japonais, étaient devenues difficiles d’accès, et d’ailleurs elles n’appartenaient plus du tout au territoire kibanais.

Pendant la période qui avait suivi l’émergence de R’Lyeh et au cours de laquelle Hydra avait envahi partiellement le pays, le quartier de Toyosu avait été perdu et il n’avait été repris que suite à la défaite de cette puissante Ancien. De fait, il n’avait été reconstruit qu’assez récemment.

A présent, le centre commercial, qui était célèbre bien avant l’Invasion, était devenu bien plus grand et plus moderne, il était particulièrement populaire et attirait beaucoup de clients en raison de sa proximité avec le port international ; c’était également l’endroit de Tokyo où l’on trouvait le plus de produits étrangers, principalement en provenance de l’US Reborn.

En outre, puisqu’une caserne visant à le protéger se trouvait non loin, le centre commercial était considéré comme un lieu particulièrement protégé, l’intervention des officielles était rapide et un vaste abri souterrain servait à mettre rapidement les civils en sécurité en cas de problème.

Le train arriva en gare et les deux filles descendirent en même temps qu’un troupeau de personnes, c’était un effet attendue puisqu’elles venaient dans un lieu à la mode un jour férié.

Officiellement, ce centre commercial avait rouvert ses portes cinq ans auparavant, mais puisqu’il ne cessait de bâtir de nouvelles annexes et d’apporter fréquemment des nouveautés, dans l’esprit de la population il était encore tout neuf ce qui continuait d’alimenter un flux constant de clientèle.

Au sein de cette masse de personnes, Vivienne semblait particulièrement agacée.

— Est-ce normal pour une protectrice du monde de devoir être bousculée et touchée par la plèbe un jour de repos ? Demanda-t-elle à Shizuka sans se préoccuper d’être entendue.

— Je peux comprendre, Oneesama, mais c’est normal, c’est un jour férié justement…, répondit-elle en se grattant l’arrière de la tête. A l’intérieur, la foule va se disperser et nous pourrons souffler, rassurez-vous.

— Puissiez-vous dire vrai… Afin de ne point nous perdre de vue, il serait assurément avisé que nous nous tenions la main, n’est-il pas ?

Shizuka rougit, mais cette demande n’était pas insensée, considérant la foule elles risquaient effectivement de se perdre de vue. Elle baissa les yeux et tendit la main en direction de sa senpai qui l’attrapa avec délicatesse. Sa main était douce et fragile, mais cachait une vigueur certaine, constat Shizuka tandis qu’elle se referma sur la sienne.

La rougeur sur le visage de cette dernière n’arrivait pas à s’effacer, sa main était tenue par son modèle, par sa merveilleuse senpai, elles ressemblait à un couple en rendez-vous… C’était un événement incroyable, le genre de scène qui n’arrivent que dans les jeux de drague, pensa-t-elle.

Toutes les deux furent emportées par la foule jusqu’à l’entrée du centre commercial.

— Oneesama. Vous avez vraiment du mal avec cette foule, n’est-ce pas ?

— Tout être sensé éprouverait quelques difficultés à se retrouver bousculer, compresser et obliger de sentir les effluves infectes de la crasse humaine. Vous ne pouvez considérer à quel point nous ressentons un réel sentiment d’admiration et de surprise face à la force que vous dévoiler en ce jour.

Les deux filles s’étaient assises sur un banc à proximité d’une fontaine. A cette heure-ci de la matinée, on pouvait encore y trouver des places libres, mais à mesure que la journée avancerait ce ne serait plus le cas, puisque les personnes fatiguées par leurs allées et venues dans les diverses boutiques viendrait s’y reposer.

Vivienne semblait particulièrement exténuée, elle se ventilait le visage à l’aide d’un éventail finement ouvragé et élégant qu’elle avait tiré de son sac à main et épongeait son front comme si elle avait dû fournir quelque effort physique considérable.

A côté d’elle, Shizuka la regardait avec une expression mêlant admiration et gêne.

— Personne n’aime la foule, Oneesama, mais il n’y a pas trop le choix. Puis, personnellement, je suis contente quand je vois tellement de monde s’amuser, je me dis que c’est ce que les mahou senjo défendent au prix de leurs vies.

Vivienne cessa de se ventiler et l’observa avec une certaine curiosité, puis elle sourit.

— Vous êtes pétrie de bons sentiments, nous aimons cet aspect de votre personnalité. Malgré le fait que nous vous ayons invitée ici en cette journée, vous disposez d’une expérience supérieure dans ce domaine, aussi nous vous sollicitons humblement de nous servir de guide en prenant en compte nos difficultés à l’égard de la foule. Accepterez-vous de ce faire, Shizuka-san ?

— Bien sûr, Oneesama !

Elle se leva d’un coup, ferma ses poings de manière combative et dévoila une expression de sincère joie.

Vivienne lui sourit de manière élégante et modérée, referma son éventail et lui tendit la main pour l’inviter à l’aider à se lever.

Se tenant la main tel un couple, elles se rendirent d’un magasin à l’autre : vêtements, accessoires, chaussures, des achats indispensables pour des filles à la mode ou simplement étant soucieuses de leurs apparences. Comme Shizuka s’y attendait, sa senpai disposait de goûts élégants qui la poussaient à dépenser de grosses sommes.

Shizuka se retint pour sa part, puisque l’engagement de la journée était de laisser payer l’intégralité à Vivienne, elle ne voulait pas se montrer malpolie en choisissant quoi que ce soit.

Toutefois, elle ne put empêcher cette dernière de lui offrir une robe, des chaussures et une jolie bague en or.

— Mais Oneesama ! C’est bien trop cher pour moi… J’apprécie votre geste, mais nous nous connaissons à peine…

La jeune femme exprima sa gêne face à ces cadeaux alors qu’elles se trouvaient devant la caissière prête à encaisser leur achat ; cette dernière comprenant qu’il y avait là sujet à quelque discorde eut la délicatesse d’attendre avant de poursuivre l’encaissement, leur laissant le temps d’en discuter entre elles. De toute manière, ce genre d’enseigne assez chère, sans être du grand luxe, accueillait généralement peu de clients, elle ne dérangeaient donc personne.

— Voyons, Shizuka-san, n’avons-nous point exprimer avant de venir en ce lieu notre intention de vous couvrir de cadeaux ?

— Mais Oneesama… C’est… c’est…

Vivienne posa son index sur les lèvres de son amie et lui dit en la regardant droit dans les yeux de son expression aristocratique et supérieure.

— N’ayez crainte, cette somme est amplement dans nos dispositions, veuillez donc accepter nos largesses avec résignation. Au contraire, si vous éprouvez quelques respectueux sentiments à notre égard, vous accepteriez de vous changer et de les porter ici même en notre compagnie.

Shizuka ne pouvait plus rien dire, elle était vaincue face à l’admiration qui la liait à son aînée ; Vivienne tendit des billets à la vendeuse qui les encaissa, puis toutes les deux quittèrent la boutique et se dirigèrent vers un secteur au deuxième étage où se trouvaient des cabines d’essayage.

Nombre de boutiques, par souci de commodité, disposaient de leurs propres cabines à l’intérieur de leur espace de vente, mais il y avait également dans le centre commercial plusieurs cabines gratuites où les clients pouvaient se changer à leur aise et porter immédiatement leurs achats.

— Shizuka-san, nécessitez-vous quelque aide afin de vous revêtir de cette robe ?

— Non merci… Oneesama… j’ai presque fini…

— Il nous tarde de voir le résultat.

L’instant d’après, la porte de cette grande cabine s’ouvrit et elle découvrit avec satisfaction la nouvelle tenue de sa cadette.

C’était une robe blanche et violette dans un style très occidentale, elle mêlait une coupe moderne où avaient été rajouté des éléments d’inspiration ancienne tels que des rubans ou des broderies. Quant à ses nouvelles chaussures, Vivienne lui avait prit des chaussures à talons très élégantes.

— L’ensemble vous sied à ravir. Nous sommes très fière de vous.

— Merci, Oneesama… je vais rougir je crois, c’est la première fois que je porte quelque chose d’aussi chic…

— Nous ne voyons nulle raison qui encouragerait un quelconque embarras. Votre beauté et votre élégance naturelle n’ont rien à envier aux autres clientes ci-présente, nous nous prions de tenir nos paroles pour sincères. Non, non, nous vous assurons que vous êtes de toute évidence la plus belle femme présente en ce centre commercial.

Ces mots ne firent qu’embarrasser encore plus Shizuka, qui avait un naturel plutôt complexé, son visage se couvrit de rougeur jusqu’aux oreilles, elle baissa les yeux et frotta nerveusement ses cuisses.

— Oneesama… vous exagérez…

— Nullement. Toutefois, il manque un élément important à cet ensemble. Accepteriez-vous de tendre votre main ?

— Hein ? Euh…

Shizuka avait peur de comprendre les intentions de son aînée, mais elle ne pouvait lui désobéir, sa faiblesse de caractère se plia sans vraiment réfléchir à la demande et elle lui tendit sa main droite.

Tout comme elle le pensait, Vivienne la prit délicate et passa la bague en or précédemment achetée à son doigt ; il s’agissait d’une bague plutôt fine et soigneusement ciselée, elle ne représentait rien de concret mais ses entrelacs en faisait un bijou remarquable sans être ostentatoire.

Les yeux de Shizuka brillaient comme si elle était sur le point de se mettre à pleurer et, à dire vrai, c’était effectivement le cas ; sous l’effet des émotions, son cœur battait la chamade et ses yeux étaient humides, c’était la première fois qu’elle recevait un cadeau pareil et celle qui lui l’offrait n’était pas n’importe qui à ses yeux.

Quelques semaines auparavant, elle n’aurait jamais espérer un tel développement de leur amitié.

Une pensée soudaine en elle lui fit dire en plaisantant :

— Merci Oneesama ! Merci pour tout… Mais, les gens ne vont pas penser que c’est une demande en mariage si vous me le passer à ce doigt-là ?

— Et l’opinion des autres à ce propos vous dérange-t-elle donc à ce point ? Demanda Vivienne en la fixant droit dans les yeux.

— Ah euh… non, c’était une blague… En général, les hommes qui passent la bague au doigt…

— Nous ne sommes pas un homme…Néanmoins, cela change-t-il réellement quelque chose ?

Shizuka considéra le visage mystérieux de sa senpai, elle avait donc bien conscience de la signification de ce qu’elle venait de faire… Du coup, était-ce délibéré ?

Que devait-elle lui répondre ? Qu’avait-elle envie de lui répondre ?

C’était une femme, et son modèle inatteignable de surcroît, un tel développement était inenvisageable, c’était certainement une blague qu’elle lui faisait.

Depuis cette matinée, elle avait découvert que son modèle avait un sens de l’humour aussi délicat que le reste de ses manières, il était difficile à cerner et il était difficile d’en rire tant on pouvait le tenir pour vrai. Du coup, était encore une de ses plaisanteries ?

— Vous semblez bien confuse. Aurions-nous troubler votre esprit ? Peut-être n’aurions-nous pas dû ainsi jouer avec vous… En guise d’excuse, accepteriez-vous de nous accompagner dans un restaurant de notre connaissance ?

Shizuka se sentit rassurée, c’était bel et bien une blague. Tout en soupirant de soulagement, elle acquiesça et prit la main de sa collège pour l’accompagner.

Elle crut toutefois entrevoir un sourire énigmatique sur son visage alors qu’elles se dirigèrent toutes les deux vers un restaurant français situé au cinquième étage.

Malgré le grand nombre de personnes qui attendaient pour pouvoir manger dans ce local, les deux filles furent acceptée dès leur arrivée, puisque Vivienne avait réservé une table à l’avance. Shizuka ne put s’empêcher d’être admirative face à son organisation, elle avait anticipé correctement l’heure à laquelle elles allaient manger sans lui faire sentir aucune contrainte.

Une fois installées toutes les deux dans un salon décoré à la française, à une table isolée par des paravents afin de donner une certaine intimité, Vivienne se proposa de commander puisqu’elle était habituée à ce genre de cuisine.

Shizuka n’osa pas la contredire, elle lui laissa s’occuper de tout et c’est ainsi que leur table se décora peu à peu de plats inconnus, mais tous particulièrement agréables à la vue et au palais.

— Nous avons choisi des plats qui siéraient à un palais kibanais, si vous éprouvez quelques difficultés concernant l’un ou l’autre de ces plats, ne vous forcez surtout pas.

— Ne vous inquiétez pas, Oneesama. Vous avez tout… enfin… je veux dire, ce repas il est magnifique ! Vous aviez tout prévu…

— Certes, c’est là un des principes de la gastronomie française, aussi beau que bon. Nous espérons sincèrement que vous appréciez, ce n’est pas un restaurant cinq étoiles, mais nous avons veillé à en choisir un dont le goût est proche de notre cuisine d’origine.

— Oneesama parle si bien que j’en oublie parfois que vous viviez en France autrefois.

Les deux filles parlaient de cet ancien pays qui était synonyme de prestige gastronomique à Kibou, même si dans le monde post-Invasion il n’existait plus réellement en tant que tel. Tout le monde savait que la France était un territoire faisant actuellement partie d’Amaryllis, mais il était bien différente de ce qu’il fut jadis.

Vivienne fit tourner du vin dans son verre délicatement, puis trempa ses lèvres et commenta la phrase de son hôte.

— Vous savez, nous n’avons connus que très peu ce pays, mais il est vrai que notre palais se souvient encore des goûts que l’on y trouve.

— C’est l’Invasion qui vous a amenée à Kibou ?

— Nous sommes née un peu après l’Invasion, nous avons le même âge que vous, ne vous méprenez pas.

— Mille excuses, Oneesama !!!

Shizuka sentit l’impolitesse dont elle venait de lui faire preuve, l’Invasion avait eu lieu vingt ans auparavant, elle avait présumé qu’elle était plus âgée qu’elle en raison de sa sagesse et de ses manières, elle n’avait plus pensé au fait qu’elle n’avait sûrement pas connu le monde d’avant non plus.

— N’ayez crainte, nous ne sommes pas vexée par vos paroles, vous ne pouviez savoir…

Une question soudaine vint à l’esprit de la jeune femme : comment connaissait-elle son âge ? Ce n’était pas la première fois que Vivienne affichait des connaissances détaillées sur son compte, comment avait-elle fait pour les obtenir ? Etait-ce Elin qui lui avait permis de lire son dossier ?

— Nous sommes venues à Kibou à l’age de neuf ans, nous avons des souvenirs clairs de notre période à Amaryllis. Il va sans dire que nous reconnaissons à présent ces terres nôtres, tout comme celles sur lesquelles nous sommes nées.

Son regard sembla un instant se perdre dans son verre qu’elle faisait tourner, une certaine mélancolie se lisait sur son visage ce qui fit regretter à Shizuka d’avoir amener sur ce point la discussion.

— Désolée d’avoir remémorer le passé, Oneesama, s’excusa Shizuka en baissant la tête. Parlons d’autre chose, ce sera mieux… Comme de nourriture… ou de vin… ?

A cet instant, en évoquant ce mot là, elle se rendit compte d’un détail gênant : si Vivienne avait son âge, elle n’était donc pas en âge légal pour boire de l’alcool. Elle aurait donc… ?

— Oneesama ? Ce vin… vous…c’est…

— Ce n’est pas du vin, mais du jus de raisin.

Shizuka soupira de soulagement, son aînée n’était pas une criminelle qui enfreignait les lois.

— … Enfin probablement à la base ?

— Probablement ? Répéta Shizuka sans comprendre ce qu’elle voulait insinuer.

— Eh bien, qui peut réellement savoir ce que l’on nous a servi dans ce verre. Voudriez-vous par vous-même vous en assurer ?

La jeune femme ne comprenait plus les intentions de son aînée, elle était complètement confuse. Elle était curieuse et voulait savoir, mais, en même temps, elle n’avait pas envie de sembler lui manquer de confiance ; d’un autre côté, cette dernière faisait tout pour augmenter le doute, ce qui rendait la situation difficile.

L’aristocrate la regardait de manière amusée, puis après quelques secondes d’attente d’une éventuelle réponse, elle finit par vider son verre.

— A présent, il vous faudra satisfaire votre curiosité entre mes lèvres. Désireriez-vous connaître la vérité ? Souhaitez-vous savoir si nous avons enfreint ou non la loi ?

Vivienne se pencha par-dessus la table et rapprocha ses lèvres de celles de Shizuka en même temps que sa main lui saisit le menton.

— Oneesama ? Que faites-vous… ? Nous sommes entre filles…

— Est-ce réellement un problème ? Puisque nous sommes entre filles, quel mal y aurait-il donc, n’est-il pas ? Évidemment, si vous nourrissez quelques indécentes arrières-pensées, votre hésitation prendrait tout son sens et nous serions mal avisée de vous laissez faire. Que souhaitez-vous donc faire ?

— Euh… Vous seriez pas du genre à…

Même si Vivienne semblait lui donner le choix, ses lèvres se rapprochaient dangereusement et son regard plongeait dans celui de Shizuka ; cette dernière y vit une certaine luminescence qui lui laissa penser à de l’ivresse, mais n’ayant jamais fait elle-même l’expérience de l’alcool, elle n’en était pas vraiment sûre.

A cet instant, soudainement, la sirène de centre commercial retentit bruyamment, c’était le signal d’une offensive des envahisseurs.

Vivienne reprit immédiatement son sérieux et s’éloigna de sa cadette.

— Veuillez patienter, ma très chère, nous allons rapidement prévenir notre chef…

Sur ces mots, elle saisit son téléphone portable de son sac, se leva et alors que les autres clients du restaurant évacuaient dans l’urgence les lieux dans un tumultueux brouhaha, elle entra en communication avec Elin.

Shizuka ne prêta pas l’oreille à la conversation qu’elle entendait fort mal de toute manière, elle s’enfonça dans sa chaise en soupirant.

Qu’est-ce qui venait de se passer au juste ? Cette sortie entre fille, elle n’était pas se passer de la sorte…

Elle toucha instinctivement ses lèvres, rougit et essaya de calmer son cœur qui s’affolait.

***

Quelques minutes plus tard, les deux filles évacuèrent à leur tour le restaurant, Elin avait donné l’autorisation d’intervention, elle n’avait pas encore de contrat, mais elle allait s’affairer pour en obtenir un.

En attendant, elles étaient habilitées à « supprimer la menace », c’était les mots rapportés par Vivienne à la jeune femme.

Pendant que les clients évacuaient vers l’abri qui se trouvait dans le souterrain, les deux filles arpentaient les couloirs à la recherche de la menace, mais ne trouvaient rien.

Autour d’elle, outre le bruit des clients en train d’évacuer, les rideaux métalliques du centre commercial, prévus pour le défendre, commençaient à se baisser.

— Nous ne disposons pas assez d’informations, fit remarquer Vivienne en regardant autour d’elle. L’ennemi se trouve actuellement hors ou dans le centre commercial ?

— Ah oui… C’est vrai que ce lieu dispose d’un système de détection même à l’extérieur, précisa Shizuka qui avait lu des articles sur cet endroit.

— Certes. Nous y avons initialement pensé, mais ce dispositif de défense est quelque peu dangereux, puisque si l’ennemi apparaît déjà dans l’enceinte, les murs auront pour effet de le retenir prisonnier.

Elle disait vrai, si l’ennemi apparaissait dans le centre commercial, les rideaux métalliques étaient une gêne pour les renforts et non les monstres à l’intérieur. C’était probablement pour contrevenir à ce genre de situation que l’abri souterrain avait été bâti.

— En effet…

— Vous devriez vous transformer, vous ne disposez point du loisir de le faire rapidement puisque vous solliciter les services de votre familier, aussi nous vous conseillons de le faire immédiatement.

— Vous avez raison, Oneesama.

Sur ces mots, Shizuka prit son téléphone et chercha à joindre Yog-kun, mais elle se rendit rapidement compte que le dispositif de sécurité du centre commercial bloquait d’une manière ou d’une autre les ondes de son cellulaire.

Aussi, elle passa à la seconde solution, moins efficace, puisque son familier, en tant que NEET, était plus à l’aise avec les objets technologiques que magique, elle prit sa baguette magique dans le sac et l’utilisa à la manière d’un microphone en orientant l’extrémité vers sa bouche.

— Yog-kun ? Tu m’entends… ?

Elle renouvela son appel encore deux fois avant d’entendre la voix lasse du renard lui répondre :

— Yep, je t’entends…

— T’en as mis du temps à répondre, si j’étais dans l’urgence je serais morte, tu sais ?

— J’y peux rien moi, je somnolais encore j’ai pas entendu…

— Si justement, pensa Shizuka sans le dire, c’est de ta faute de ne pas être sérieux, saleté de renard NEET !!

Ce dernier bailla et poursuivit :

— Heureusement qu’Elin m’a dit de vérifier mes appels, paraît que t’as un souci de mob ?

— Bah ouais, pourquoi je t’appellerais autrement ?

— Dis ! Tu pourras ramener une pizza ce soir ? Faudrait aussi acheté du cola et du papier toilette…

— La pizza et le cola, c’est ton problème, mais le papier toilette ? Je croyais que les dieux n’avaient pas ce genre de besoins ?

— Ouais, bah, j’ai voulu shooté un pigeon qui roucoulait devant la fenêtre et j’ai jeté le dernier rouleau… Puis j’ai vu une vidéo sur le net qu’on pouvait faire des sculptures en PQ j’ai voulu tenter…

— Foutu renard dégénéré !

Shizuka serra son poing et afficha une expression sincèrement énervée.

— Bon, on verra ça plus tard… si je survis. Transfère-moi les pouvoirs s’il te plaît…

— Et pour la pizza ?

— Je t’amène les chips, tu commanderas la pizza toi-même… c’est pas comme si tu n’avais pas volé un billet de 5000 yens ce matin…

En effet, elle était habituée à ce qu’il le fasse, il lui volait régulièrement de l’argent dans son porte-monnaie. Elle avait eu beau le mettre sous son oreiller, supposant qu’il le faisait la nuit, il trouvait quand même le moyen d’y parvenir. Finalement, se rendant compte qu’il était capable de faire pire que ça, en hackant sa carte de crédit par exemple, elle admit ce sacrifice comme une pension alimentaire qu’elle lui versait et n’avait rien dit de plus.

— Ça marche ! Bah juste le temps de poutrer ce mob et je t’envoie ça…

— Tu me les envoies de suite !! Espèce de parasite !!!

A cet instant, Shizuka réalisa que sa senpai écoutait la conversation depuis le début, elle avait tendance à s’emporter lorsqu’il s’agissait de Yog-kun aussi elle n’était pas parvenue à rester calme. Quelle mauvaise image venait-elle de lui donner….

Elle se retourna lentement pour s’excuser auprès d’elle, mais elle l’observait avec intérêt et amusement.

— Senpai ? Désolée…

— Nous ne voyons guère lieu de s’excuser.

Aussitôt la transformation de Shizuka débuta, elle changea de vêtements au profit d’une tenue plus mahou shoujo traditionnelle, colorée, scintillante et pleine de froufrous.

Alors que Vivienne semblait admirer sa nouvelle tenue, un cri féminin à proximité attira leur attention.

Elles accoururent, ce n’était pas très loin.

Lorsqu’elle passèrent le coin de mur les menant à cette nouvelle allée de magasin, elles virent une créature rouge, au corps ressemblant à une énorme éponge marine de deux mètres garnie d’une dizaines de gueules affamées, des dizaines de courts tentacules terminés chacun par des aiguillons semblables à des dards de moustiques s’agitaient sur son corps, ainsi que deux bras armés de longues griffes acérées. La créature n’avait ni yeux, ni visage, son physique était totalement absurde.

La créature flottait dans les airs ignorant totalement les lois de la physique.

A ses pieds gisaient deux personnes, manifestement mortes considérant leur blancheur, leur position et leur état d’inertie.

Non loin, une femme tombée sur ses fesses, les yeux pleins d’horreur, tremblant comme une feuille et pétrifiée par la peur venait de crier.

La vue des cadavres au sol fit réagir Shizuka, elle se pétrifia et s’immobilisa, puis elle sentit la main douce et apaisante de sa collège lui chuchoter :

— Vous en êtes capable…

Shizuka inspira, rassembla son courage et s’interposa entre la femme et la créature.

— En…en tant que… mahou senjo, je… je ne tolérerais aucun crime !!

Elle avait répété cette phrase des centaines de fois devant son miroir, mais au moment où elle en avait besoin, elle bégalait, hésitait et sa langue fourchait à cause du stress et de la peur.

Le monstre tourna ses griffes vers elle, prêt à la déchiqueter.

« Quartz Pickaxe !! »

Elle tenta de renforcer sa volonté et de donner le meilleur d’elle-même, mais comme elle s’y attendait, le projectile magique heurta le monstre sans parvenir à lui infliger de dégâts.

— Mais…. ! Son corps est mou, pourquoi ça marche pas ?!

Elle tourna un instant son regard vers sa collègue et vit du coin de l’œil qu’elle commençait à se transformer à son tour.

Le monstre porta deux attaques de griffes simultanée en direction de la gorge de Shizuka, mais cette dernière fit apparaître une barrière magique afin de les bloquer. Il s’agissait là de la forme de défense la plus réactive et instinctive des mahou senjo, mais également la plus faible.

En effet, elle se brisa rapidement confrontée à la force du monstre, d’autant plus que Shizuka n’était pas très puissante et n’était pas capable de dresser des barrières réactives du niveau d’Elin.

Mais la fraction de seconde gagnée par la barrière suffit à ce qu’elle puisse se jeter en arrière et éviter de justesse les griffes.

A cet instant, elle heurta le pied de la femme qu’elle cherchait à protéger et tomba à ses côtés.

Ses yeux s’emplirent de larmes alors qu’elle vit les tentacules se diriger vers elle et lui rappeler des seringues.

*slash slash slash*

Après un rapide bruit rappelant une lame fendant l’air, le monstre s’effondra au sol découpé en trois morceaux.

Derrière lui se tenait une femme à la longue chevelure bleu-vert attachés en une longue queue de cheval, elle portait un diadème sur la tête incrusté de pierre précieuses et une longue robe richement décorée.

Il s’agissait de Vivienne dans sa forme transformée.

Dans sa main droite enveloppée d’un gant d’escrime noir, elle tenait une rapière à la garde particulièrement ouvragée.

Il était impensable qu’elle puisse avoir coupé pareil monstre avec une lame si fine, mais pourtant la cadavre du monstre prouvait l’inverse.

— Merci… Oneesama…

— Nous n’avons guère le temps de nous complaire, ma chère amie. Veuillez accompagner cette dame jusqu’aux abris et veuillez à ce qu’aucune de ces créatures n’y a pénétré.

— Euh… d’accord… mais je veux vous aider, Oneesama.

— Votre attention me flatte, affirma-t-elle en portant un regard étrange sur elle, mais les vampires stellaires sont des êtres invisibles, rien ne prouve que l’un ou plusieurs d’entre eux n’ait réussi à pénétrer l’abri. Imaginez ce qu’ils pourraient provoquer comme massacre si nous les laissons agir à leur guise. Nous ne pardonnons guère aux vilains éléments, soyez sans pitié envers eux.

Le cœur de Shizuka était encore plus ravi, son modèle était si épatant en cette instant, elle avait un style incroyable, une force phénoménale et semblait bien connaître ces créatures ce qui indiquait son niveau d’érudition ; elle voulait être comme elle, elle voulait un jour se tenir à ses côtés et briller comme elle le faisait en cet instant.

Mais avant tout, elle devait se ressaisir, elle devait l’aider, suivre ses conseils et lui être utile.

Shizuka se releva et prit la femme apeuré sur son épaule tout en demandant à son aînée.

— S’ils sont invisibles… comment je peux me battre contre eux ?

— Les vampires stellaires sont invisibles tant qu’ils ne sont pas gorgés de sang, expliqua-t-elle en jetant un regard aux deux cadavres au sol. Une fois nourris, ils apparaissent quelques temps. Vous pouvez toutefois les détecter aux gloussements étranges qu’ils émettent avant de passer à l’attaque. Nous avons confiance en vous, protégez ces gens et… n’oubliez pas de vous protéger avant tout le reste.

Sur ces mots, tout en écartant les bras, elle prononça quelques mots en latin, « Flos Natus », et des pétales s’agglutinèrent dans son dos jusqu’à former deux ailes magnifiques.

— Nous vous rejoignons après les avoir tous éliminer.

Puis, elle s’envola pour rejoindre les étages supérieurs.

— Whaaaaaa!

Pendant quelques instants, Shizuka oublia complètement l’alarme, l’état d’urgence dans lequel elle se trouvait, sa collègue avait tout fait disparaître dans son esprit.

Après quelques dizaines de secondes de stupeur, elle finit par s’atteler à sa tâche. Elle commença à suivre les flèches indiquant l’abri.

Elle essaya plusieurs fois de faire réagir la femme qu’elle portait sur son épaule, mais en vain, elle était encore tellement traumatisée par la peur qu’elle n’en revenait pas ; sûrement qu’une des deux victimes était un de ses proches.

Même si elle était transformée, Shizuka n’était pas beaucoup plus forte, son style de combat était plutôt basé sur la magie aussi sa transformation ne faisait qu’accroître sa résistance et son potentiel magique, et très peu sa force. Aussi, porter une femme adulte se révélait une tâche particulièrement pénible.

En arrivant au rez-de-chaussée, dans la zone proche de l’abri, elle croisa d’autres personnes en train de s’y diriger, mais c’est alors qu’un bien étrange bruit résonna dans ses oreilles : un gloussement.

Se rappelant des paroles de sa collègue…

— Vite fermez les portes de l’abri !!!

Elle posa au sol la femme, puis se mit à courir en direction des portes de l’abri… mais elle s’écroula au sol à mi-distance alors qu’elle sentit une vive douleur dans son dos.

Elle glissa au sol sur quelques mètres avant de se rendre compte qu’elle était légèrement blessée et qu’elle saignait.

La créature gloussait encore plus. Elle était là ! Shizuka était sûre qu’elle était là, derrière elle, dardant ses tentacules dans sa direction pour lui sucer le sang.

Le visage de la jeune femme blêmit, des cris s’élevèrent. En cet instant, elle souffrait tout autant de sa blessure que de son incompétence et impuissance. Si les gens criaient, c’était que la créature venait d’apparaître et donc qu’elle venait, ou était en train, de se nourrir.

Pourquoi l’un de ses rares jours de repos devait prendre cette tournure ? Pourquoi ne pouvait-elle pas un agréable moment en compagnie de sa chère Vivienne ?

Les yeux en larmes, elle se releva et cria :

— Pourquoi ?!!!!

A ce moment-là, sans incanter, elle pointa sa baguette en direction de la créature et un pic de cristal particulièrement rapide jaillit de celle-ci et la transperça.

Le vampire stellaire, après avoir saisi une victime, avait commencé à boire son sang, ce qui l’avait rendu partiellement visible, et avait fait paniqué les clients qui n’étaient pas encore rentrés dans l’abri.

Avant même que le monstre ne puisse réagir, un second projectile le transperça de part en part, son corps disparut soudain, redevenant invisible, alors que sa proie tomba au sol affaiblie, mais en vie.

— Prenez les blessées et fermez immédiatement les portes !

Hurla Shizuka se rendant compte qu’il n’y avait pas de cris à l’intérieur de l’abri, mais entendant autour d’elle des tas de gloussements.

Elle sécha ses larmes du dos de sa main, ses jambes se mirent à trembler, mais elle saisit sa baguette à deux mains prête à se battre.

— Je suis aussi une mahou senjo… je ne peux pas… être tout le temps un échec !

Des gouttes de sueur s’écoulèrent le long de son visage, elle avait envie d’être meilleure, elle voulait sauver ces gens et voulait vraiment devenir une magicienne digne de ce nom. Mais, dans ce cas, pourquoi n’y arrivait-elle pas ?

Elle était énervée envers elle-même, tous ses efforts et toutes les humiliations qu’elle avait subi ces dernières semaines avaient donc était vaines ?

Alors qu’elle poussa un hurlement de frustration, elle entendit un gloussement derrière elle, une des créatures se dirigeait vers les humains et cherchait à atteindre l’entrée de l’abri.

— Comme si j’allais te laisser faire !!

Elle tendit sa baguette alors que la formule s’imprima dans son esprit, sa magie traduisit les désirs de son cœur en paroles magiques :

« Diamond Shield!! »

Un mur de diamant s’éleva derrière les humains qui se traînaient jusqu’à la porte métallique de l’abri, un bruit de choc résonna dessus, comme si quelque chose venait de la heurter ; c’était effectivement l’une des créature qui voyait un obstacle se dresser entre elle et son repas.

Un gloussement de nature différente indiqua qu’elle était contrariée.

— Au moins, même si je meurs ici… vous n’aurez pas ce que vous voulez…

Shizuka trouva étonnamment un certain réconfort dans cette idée, elle était peut-être une magicienne indigne, mais elle arriverait aujourd’hui à faire obstacle aux créatures extra-dimensionnelles qui souhaitaient transformer l’Humanité en vulgaire repas.

Elle se mit à rire nerveusement en se rendant compte malheureusement que c’était tout ce qu’elle pouvait faire, elle ignorait combien de ces créatures se trouvaient autour d’elle, elle ne pouvait pas les voir. Elle était parvenue à en éliminer une pendant son repas, alors qu’elle était inerte, mais cette fois c’était elle qui serait prise pour cible…

Ses nerfs à vif firent couler les larmes de ses yeux alors que ses pensées se dirigèrent vers son adorée Vivienne.

— Eh, la trouillarde ! Et si tu tentais de combattre au lieu de baisser les bras ?

Cette voix, c’était celle de Yog-kun à travers la baguette, elle avait complètement oublié son existence. Effectivement, la baguette était comme un téléphone, Yog-kun pouvait l’entendre.

— Yog-kun !!! Tu tombes bien ! Donne-moi plus de pouvoir, je veux les vaincre ! Je veux faire honneur à Oneesama !!

— Tu sais très bien que ça marche pas comme ça. Je peux pas te donner des pouvoirs, je ne fais qu’éveiller ceux qui sont en toi.

— Ah zut ! Je suis fichue…

— Sale pessimiste !

— Tu peux parler, espèce de NEET !!!

— Comme tu voudras…, affirma le renard d’une voix désintéressée. Je voulais te conseiller d’utiliser l’Hexa mais bon toi qui voit…

Les yeux de Shizuka s’écarquillèrent, il venait de dire quelque chose de surprenant et d’intéressant, le genre de chose qu’elle attendait de la part d’un vrai familier de magicienne.

— C’est bon, dis-moi ! Je suis vraiment en danger là, tu sais ?

— Pfffff ! Tu ajouteras des donuts à l’addition de ce soir… Pose la baguette sur ton front.

Sans plus attendre, se rendant compte que les ennemis désemparés allaient passé à l’attaque d’une seconde à l’autre, elle posa l’extrémité de la baguette sur son front et elle ressentit l’énergie affluer en elle ; un nouveau sort venait de s’inscrire dans son cerveau, elle savait exactement ce dont il était capable et devina parfaitement les intentions de son familier.

« Saphirik Hexabeam !!! »

Elle leva sa baguette au-dessus de sa tête alors que de la lumière en jaillit, elle fit apparaître huit cristaux de la taille de ballon de football, chacun d’une couleur différente :

— Si je ne peux pas vous voir, je vais mitrailler la zone jusqu’à vous atteindre !

Sur ces mots, les cristaux se mirent à luire, un rayon de lumière partit de l’un à l’autre, se reflétant dans les cristaux, puis ils se mirent soudain à tirer de manière répétée des rayons scintillants au quatre coin de la pièce, à trois cent soixante degré autour de Shizuka.

Plusieurs touchèrent leurs cibles, assurément, le barrage de tir était tel qu’il n’y avait aucune chance d’en réchapper, mais il était impossible pour la magicienne de connaître le succès ou non de son attaque puisque ses ennemis, ainsi que leurs cadavres, étaient invisibles.

Les tirs durèrent quelques dizaines de secondes, nombre de dégâts matérielles également engendrés par les tirs, puis elle tomba à genoux épuisée, respirant lourdement.

Elle n’était pas encore au bout de ses ressources, mais elle sentait son corps si faible, à ce rythme elle ne tarderait pas à devoir reprendre sa forme normale.

— Voilà qui est bien fait… pour vous…

Mais la joie de Shizuka fut de courte durée, elle entendit à nouveau les gloussements, ils n’étaient plus très loin.

— Mais combien vous êtes bon sang ?!

Toutefois, l’explication que ses tirs n’avaient pas eu la puissance nécessaire pour les vaincre lui vint à l’esprit, elle était un échec du début à la fin.

— Désolée, Yog-kun… je ne suis pas assez forte, ils sont toujours là…

Un bruit de pas se fit entendre à cet instant. Elle leva la tête, pleine d’espoir. Les renforts venaient d’arriver, Vivienne atterrit en plein milieu de ce grand hall où se trouvaient des devantures de magasins.

Elle semblait avoir combattu, sa rapière était couverte d’une substance rouge à la consistance et à la couleur différente du sang humain, sûrement celui des Vampires Stellaires.

— Vous avez fait de l’excellent travail, laissez à présent votre Oneesama se charger du reste.

Ses ailes de pétales se dissipèrent alors qu’elle porta un regard amusé et joyeux à sa collègue ; c’était la première fois qu’elle lui voyait ce genre d’expression faciale.

— Vous voulez manger, espèce de pourceau décérébrés ? Eh bien, venez donc vous servir !

Sur ces mots, elle s’entailla le bras de sa rapière faisant couler le sang et aspergeant dans les environs.

L’odeur de ce liquide et sa couleur ne tarda pas à attirer les créatures et de provoquer une vive réaction auprès de Shizuka que la vue du sang déconcertait. Il n’y en avait pas tant que cela, mais c’était celui d’une personne qui lui était chère, elle commençait à sentir son cœur se serrer et sa tête lui faire extrêmement mal.

Elle vit soudain cinq créature apparaître autour de sa chère amie, ils l’agrippaient à l’aide de leurs tentacules, la mordaient de-ci de-là pour lui aspirer le sang…

Que voulait-elle faire au juste ?

Shizuka ne comprenait pas, elle ne pouvait pas comprendre son esprit était trop embrumé, elle allait perdre connaissance d’une seconde à l’autre.

Mais alors qu’elle fit un effort pour lui venir en aide, elle remarqua que d’eux-mêmes les vampires se détachèrent et semblaient se sentir mal.

— Ah la la la la la ! Oseriez-vous prétendre, bande de mal élevés, que mon sang bleu n’est point à votre goût ? Vous voilà donc devenus visibles. Vous avez dû vous rendre compte que me boire n’était pas une bonne idée, n’est-il pas ?

Vivienne se mit à rire de manière bruyante et folle sous le regard abasourdit de Shizuka qui se pétrifia soudain la voyant ainsi ; elle ne ressemblait plus du tout à sa senpai adorée.

« Alba Rosa. »

Lorsqu’elle prononça calmement ces paroles, sur sa rapière se mirent à fleurir des roses blanches, puis la lame s’allongea tel un fouet qu’elle agita à vive allure autour d’elle au point de ne plus pouvoir la voir, tant ses mouvements étaient rapides ; seuls les bruits de claquement de sa rapière-fouet se firent entendre.

Puis soudain, plus rien, les ennemis cessèrent de bouger, ils flottaient, mais aucuns de leurs tentacules ne bougeait, de même que leurs bras.

— Vous êtes des éponges, vous absorbez si bien le sang et les poisons, vous êtes des anges mes chers enfants. Et si vous laissiez la Mort danser avec vos cadavres, mes mignons ?

Une fois de plus, elle se mit à rire de manière folle, puis elle lécha sa lame pleine de sang et de chairs de ces créatures.

« Rubus Capilla »

Sur ces mots, ses cheveux se transformèrent en lianes semblables à des tentacules, semblables aux serpents des méduses des mythes.

Puis tout en reprenant son rire funeste, les lianes, animées d’une vie propre, se mirent à fouetter tout autour d’elle les créatures immobilisées par le poison que Vivienne leur avait inoculé grâce à sa lame.

C’était un traitement particulièrement cruel même pour ces monstres, les lianes ne cherchaient pas à les tuer, elles se contentaient de les fouetter si brutalement qu’elles arrachaient à chaque coup des morceaux de chairs et des gloussements de douleur, et pendant ce temps les rires déments de la magicienne se poursuivaient.

Finalement, elle ajouta ses propres coups de rapière-fouet à cette macabre symphonie, elle sectionnait un à un, méticuleusement, les appendices et tentacules des créatures, prenant bien attention à ne pas les tuer malencontreusement, désireuse de les torturer plus que de les vaincre.

Dans les oreilles de Shizuka, les gloussements des vampires prenaient de plus en plus un timbre de voix humain, que ce soit des monstres ou des humains personne ne méritait pareil traitement ; d’autant qu’elle avait largement les moyens de les éliminer rapidement sans les faire souffrir. Pourquoi jouait-elle ainsi ?

Après quelques minutes à ce rythme, les créatures s’effondrèrent au sol, elles étaient tellement affaiblies que leur magie de lévitation s’estompa.

— Quoi déjà fini, mes mignons ? Je suis incroyablement déçue… Vous pourriez être plus solides, je ne me suis pas encore assez amusée…

Même son langage venait de changer, elle n’était plus du tout la même personne.

Ses cheveux reprirent leur forme normale alors qu’elle se dirigea vers un premier corps et qu’elle se pencha vers lui un large sourire sur son visage couvert de sang et de chairs arrachés.

— Vous êtes déjà mort ? Non, ce n’est pas possible, ne me faites pas cet affront.

Elle frappa du pied la créature et enfonça de toutes ses forces son talon dans ce corps spongieux ; du sang gicla et recouvrit sa belle robe. Le monstre poussa un râle d’agonie.

— Oh, vous voyez, vous n’êtes pas encore mort. Menteur !

Tout en se remettant à rire, elle frappa encore et encore le cadavre du monstre jusqu’à ce qu’il ne bouge plus.

Les trois suivants étaient déjà morts suite à leur affreux traitement, seul le cinquième et dernier manifestait un peu de vie, c’était le plus proche de Shizuka, il poussait encore un horrible gloussement tel un râle d’agonie.

— Vous vouliez du sang, non ? Pourquoi ne pas passer à table alors ? Le mien n’est-il pas assez bien ?

Elle entailla sa main et fit couler le sang dans l’une des bouche du monstre, les gloussements exprimaient une vive douleur.

— Quoi ? Mon sang acide vous brûlerait-il de l’intérieur ? N’est-ce pas un peu douloureux, mon cœur ? Hi hi hi hi !

Son sourire était large et horrible, elle avait rapproché sa tête de la gueule du monstre afin de mieux écouter sa souffrance alors que le sang coulait lentement en lui.

Finalement, après quelques dizaines de secondes, du corps spongieux du vampire jaillit un sang bleu presque noir et il cessa de souffrir et d’exister.

Shizuka avait envie de vomir face à ce spectacle, elle était écœurée quand bien même il s’agissait de vils créatures ennemis du genre humain, elle recula instinctivement lorsque les yeux de sa collègue se tournèrent vers elle.

— Mon ange, je vous ai fait attendre. Veuillez me pardonner, je suis toute à vous… A moins que vous ne préfériez l’inverse. Je préfère vous avoir pour moi, uniquement pour moi, que vos yeux ne voient que moi. Ne suis-je pas votre Oneesama ? Celle que vous adorez, celle que vous chérissez plus que tout ? Vos lèvres n’appellent-elle pas mon nom la nuit ? Vos pensées ne sont-elles pleines de moi et votre souffle ne porte-il pas mon nom au sein de l’extase de vos fantasmes ?

Elle fit une révérence à la manière d’une noble dame, puis elle marcha sans nul respect sur le cadavre devant elle en se dirigeant vers sa nouvelle proie.

— Shizuka-san. Amusons-nous un peu, l’ambiance est ravissante ici et il faudra au moins une paire de minutes avant que les officielles n’interviennent…

Complètement apeurée et en larmes, Shizuka fit volte-face et commença à courir pour s’éloigner d’elle.

— Où allez-vous mon ange ? Oh, je vois ! Vous voulez que je vous force un peu la main… C’est la partie que je préfère, déclara-t-elle en passant de manière sensuelle sa langue sur ses lèvres. Vous serez mienne et vous me supplierez de vous donner toujours plus d’amour.

Mais Shizuka n’entendit plus rien, son esprit était focalisé sur un unique objectif : fuir au plus vite !

— Qu’est-ce que… ? Je… je dois fuir Oneesama ? Pensa-t-elle avec horreur.

Ayant sincèrement peur pour sa vie, suite à cet horrible massacre, elle invoqua sa poudre magique afin de s’envoler et s’éloigner le plus rapidement possible.

Combien de temps devait-elle continuer de voler ?

Elle s’imaginait Vivienne la suivre en volant à l’aide de ses ailes de pétales, si elle la rattrapait qui sait ce qu’il adviendrait.

Pendant une période de temps difficile à estimer, elle entendit, ou crut entendre, derrière elle le rire dément de la jeune femme, jusqu’au moment où, dans la panique, elle projeta un pic de quartz sur le mur métallique à côté d’elle et le perça ; passant par le trou, elle s’enfuit à l’extérieur et s’éloigna sans réfléchir de ce lieu regorgé de folie…

***

Pendant quelques jours, Shizuka ne se rendit pas à l’agence, elle ne voulait plus revoir ces filles qu’elle estimait toutes pires les unes que les autres : une chef fainéante, négligée et accro des jeux en ligne, une collège qui se prenait pour un vampire, qui était une hikikomori et qui n’était pas très maligne et, enfin, la pire, l’ultime trahison, une fille raffinée et de bonne famille qui était une sadique confirmée.

Voilà à quoi ressemblait l’agence Tentacool dans laquelle elle avait fini, voilà à quoi ressemblait la réalisation de son plus vieux rêve…

En rentrant à la maison, le soir même, Shizuka s’engouffra dans un bain pour laver autant la crasse du combat que celle mentale qu’elle sentait sur elle, elle avait l’impression d’entendre à chaque instant les rires déments de sa senpai, de sentir le sang gicler sur elle et de voir les expressions implorantes des vampires…

Étonnamment, malgré son inhabituelle insensibilité, Yog-kun ne lui fit aucune remarque, il ne lui reprocha même pas l’absence de son tribut qu’il avait durement négocié ; il avait entendu ce qui s’était passé à travers la baguette, il savait.

Nombre de pensée envahirent l’esprit de la jeune femme, et celle qui revenait sans cesse était :

— Je suis une nulle ! Pourquoi serais-je tombée sur une agence avec des filles normales ? J’ai ce que je mérite…

Ce soir-là, elle ne mangea pas, elle se blottit en boule dans un coin de son lit, emmitouflée de ses couvertures et ne ferma l’œil de la nuit.

Après trois jours passés à la maison, sans parler à personne, sortant uniquement acheté à manger au conbini le plus proche de chez elle, sans aucune motivation, elle songea même à revenir chez ses parents et laisser tout tomber.

Personne ne l’avait contactée, que ce soit Elin pour lui reprocher son absence, Irina qui se serait inquiétée ou Vivienne pour s’excuser.

— Je ne représente rien pour elles non plus… il vaut mieux que cette histoire se finisse là…

A l’aube du quatrième jour, alors qu’elle descendit les poubelles et s’en alla acheter à manger, son portable vibra, elle avait reçu un message :

«  Tama Library bonjour. Nous vous informons que votre demande a abouti et que lors de votre prochaine venue vous pourrez disposer d’une carte d’accès. Cordialement. »

Elle avait complètement oublié cette demande, elle avait cherché des informations auprès de ses collèges, mais n’avait pu entrer dans la zone militaire à proprement parler puisqu’il leur fallait d’abord vérifier de l’exactitude des informations exigées et demander des autorisations.

Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis lors, c’était étonnant que le message n’arrive qu’à cet instant.

Il était vrai que les procédures étaient parfois lentes, mais à ce stade…

L’idée qu’Elin avait fait traîner la demande sur son bureau des semaines durant s’imposa à son esprit comme la raison principale de ce retard.

— Tu devrais y aller, proposa Yog-kun tout en continuant de jouer. Ça te changera les idées…

Comment connaissait-il le contenu du message qu’elle venait à peine de recevoir ?

Elle ne répondit pas, mais l’idée mûrit dans sa tête et, finalement, aux alentours de midi, elle quitta l’appartement sans rien dire à son familier.

Elle prit une nouvelle fois la direction du quartier Tachikawa et après une bonne heure de train, suivie d’un peu de marche, elle finit par atteindre la bibliothèque.

Expliquant à nouveau son désir d’effectuer des recherches dans la zone réservée aux mahou senjo, elle obtint cette fois une carte d’accès.

— Ah ? Concernant votre demande ? S’étonna la réceptionniste à qui elle parla. Nous avons reçu la semaine suivante l’autorisation, en fait.

— Pourquoi m’avoir envoyé un message ce matin dans ce cas ? Demanda Shizuka sans réellement comprendre.

— Un message, dites-vous ? Nous n’avons pas l’habitude d’envoyer de telles messages vous savez ?

C’était là un mystère de plus à éclaircir, mais la réceptionniste lui confirma une seconde fois que la bibliothèque n’envoyait aucune confirmation téléphonique pour ce genre de choses.

Elle n’était pas d’humeur, elle laissa tomber les explications et entra dans cet endroit qu’elle avait toujours rêvé de visiter.

Elle était nettement moins enthousiaste que d’habitude suite à tout ce qui s’était passé, mais une certaine joie l’envahi malgré tout en voyant ces allées pleines de livres et de documents renfermant une partie du savoir interdit de l’Humanité.

Ses recherches furent essentiellement tournées vers les mahou senjo, c’était sa passion, son centre d’intérêt et sa raison de vivre… enfin, jusqu’à récemment.

Elle commença par chercher des informations sur l’agence Tentacool et découvrit qu’elle avait été fondée quatre ans auparavant par nulle autre qu’Elin.

Les mentions concernant l’agence indiquaient qu’elle était établie à Takadanobaba et qu’elle avait de nombreux contrats émanant de l’armée. Une liste impressionnante d’affaires résolues se trouvait dans ce dossier avec les noms des commanditaires, majoritairement des hauts gradés de l’armée.

Suite à quoi, elle chercha des informations plus précises sur Elin :

« Nom de naissance : Hayano Maako. Age : 30 ans. Nationalité : Kibanaise (Japonaise). Date de naissance : 5 octobre 20XX. Groupe sanguin : A. Taille : 1m41. Phénotype : Kibanais. Pouvoirs : Qliphoth des flammes noires. Type : Magicienne. Élément : Flammes noires/Annihilation. Orientation : Offensive. Catégorisation : Dark. Niveau de puissance : S+.»

Ces dossiers étant destinée à l’armée et aux mahou senjo, il y avait nombre d’informations tirées de l’acte de naissance et de l’état civil.

Shizuka trouva également des informations dans un des ordinateurs, c’était une explication écrite quelques années auparavant par le général Sugino Keisaku :

« … Elin fait partie des dix premières mahou senjo éveillée à Kibou pendant l’Invasion, elle était alors âgée de 11 ans et figure à ce jour comme l’éveil le plus jeune du pays. Ses progrès furent rapides et sa puissance devinrent rapidement une force sur laquelle compter. Elle atteignit le rang de capitaine deux ans après son intégration dans l’armée. Son familier du nom de Levy disposait d’une forme de serpent à fourrure et d’une personnalité sociable et bienveillante. Les relations entre les deux était très bonnes et leurs liens très fortes. Suite à l’échec de la mission RY-551 (classement confidentiel rang 4), elle perdit Levy ainsi que son unité et, pendant un an, elle perdit ses pouvoirs. Elle a fait partie du projet d’éveil artificiel et a profité des recherches menées par l’équipe Masamune (classement confidentiel rang 5), elle fut d’ailleurs la première réussite du projet. Il est à constater qu’elle recouvra l’intégralité des pouvoirs dont elle disposait jadis. Toutefois, suite à la perte de son familier, son caractère fut altéré : renfermement, détachement émotionnel. Son sens de la justice est très élevé. Elle a poursuivi son service jusqu’à atteindre l’âge de 25 ans. Son congé lui fut donné ainsi que les honneurs officiels de l’armée. Elle dirige actuellement l’agence Tentacool. »

Elle trouva également d’autres documents qui faisaient mention du fait qu’elle « était devenue inapte à la discipline militaire » suite à son traumatisme, mais disposait malgré tout d’une grande popularité parmi ses sœurs d’armes.

Toutefois, les dossiers relatifs à son service demandaient des accréditations que n’avait pas Shizuka. Pour des raisons inexpliquées, le dossier d’Elin était plein de trous et il fallait un haut rang dans l’armée pour avoir accès à l’intégralité des informations tel que ses pouvoirs ou les missions où elle avait pris part durant ses années dans l’armée.

Néanmoins, des documents moins militaires et d’ordre bien plus public avaient fait un recoupement des différents monstres vaincus par la jeune femme sur la base de témoignages et la liste était véritablement impressionnante.

Il y avait également un traité documenté par le département scientifique de l’armée et qui concernait sa magie, le « Qliphoth des flammes noires », une magie de destruction très puissante, mais le dossier était réservé aux hauts gradés, elle ne put le lire.

Dans un article de journal, Shizuka apprit qu’Elin était considérée par tous comme une des « cinq invincibles », une des cinq magiciennes les plus puissantes au monde.

Une étude s’interrogeait également sur les raisons de sa puissance et pourquoi n’avait-elle pas souffert de la décrépitude des pouvoirs. Des tests avaient été menés, mais aucune explication scientifique n’était apportée. Apparemment, l’arrêt de sa croissance l’immunisait, bien qu’aucune donnée récente ne pouvait prouver s’ils s’était affaiblis ou non.

Évidemment, ce que se demandait Shizuka, c’était de savoir pourquoi avait-elle prit sa retraite alors que ses pouvoirs étaient encore si puissants.

Suite à cela, elle mena des recherches sur Vivienne de la Grandière.

Tout comme Elin, puisqu’elle avait servi quelques temps au sein des officielles, elle put trouver les informations détaillées issus de son état civil :

« Nom de naissance : Vivienne de la Grandière. Age : 18 ans. Nationalité : Amaryllienne. Date de naissance : 25 décembre 20XX. Groupe sanguin : AB. Taille : 1m62. Phénotype : Amaryllien. Pouvoirs : Les roses de la guerre. Type : Mixte. Élément : Fleurs/Poisons. Orientation : Offensive. Catégorisation : Chic. Niveau de puissance : A. »

Elle trouva là aussi une explication datant de quelques années plus tôt et rédigée un colonel :

« Fille de dix-huit ans, née à Paris, issue d’une famille d’ancienne noblesse française qui avait investi dans divers commerces et disposait d’une richesse aisée. Au cours de l’Invasion, nombre de leurs investissements s’écroulèrent et la famille connut la misère. Un conflit rapporté à la justice quant à une des entreprises familiale fait mention d’une amende importante. Quelques années plus tard, le père de Vivienne, Charles Philippe de la Grandière, se suicida et sa mère, Julie Antoinette de la Grandière, s’installa avec sa fille chez un de ses frères à Toulouse.

Quelques années plus tard, elles déménagèrent toutes les deux à Kibou (voir acte de déménagement dans le registre civil). C’est à l’âge de dix ans que Vivienne fut confiée à un orphelinat militaire suite au décès de Julie. Elle y fut formée pour devenir une mahou senjo et passa les examens d’entrée deux ans plus tard. Toutefois, suite à nombre de missions où elle fit étalage d’un comportement psychotique sadique, elle fut renvoyée de l’armée à l’âge de quinze ans. »

La suite des informations apprit à Shizuka que la jeune femme avait connu une période de mercenariat pour le compte de diverses agences, puis avait intégré l’agence Tentacool, un an et demi de cela.

Quant à Irina, les informations étaient bien plus succinctes.

Apparemment orpheline également, elle essaya de passer le test d’admission de l’armée deux fois à l’âge de quatorze ans, puis l’année suivante à quinze ans, mais elle échoua tous les tests théoriques. Jugée inapte à entrer dans l’armée, elle fut refusée. Irina aurait une grande sœur du nom de Nakanishi Hikari qui serait affecté dans une caserne de Kyoto.

Malgré son refus dans le corps militaire des mahou senjo, Irina s’éveilla la même année à ses pouvoirs de type guerrière, basée sur le « métal ». L’armée a ouvert l’année suivante une enquête pour savoir s’il n’y avait pas quelques marchés noirs « d’éveil magique », mais l’affaire fut close l’année suivante (Shizuka ne put lire le rapport d’enquête classée secret de l’armée rang 4). Elle rejoignit l’agence Tentacool peu de temps après sa création, il y a quatre ans de cela.

C’est fort de toutes ces informations que Shizuka rentra en fin de journée chez elle. Elle ne savait plus que penser.

A l’exception de Vivienne qui avait été rejetée de l’armée à cause de sa violence, Irina et Elin avaient combattu et sauvé nombre de vies.

Même si l’une était simple d’esprit et l’autre agaçante, elle ne pouvait ignorer la liste d’affaires résolues par l’agence. Elles n’étaient pas prestigieuses au point d’être en couverture des magazines, mais le bien qu’elle faisait été indéniable.

***

Le lendemain, après la fermeture des horaires de bureau de l’agence, Shizuka ouvrit la porte coulissante et entra dans le vestibule.

Elle croisa Irina qui afficha de suite une joie sincère sur son visage et la salua en la prenant dans ses bras.

— OUIIIII ! T’es venue !! J’m’inquiétais pour toi, Shi-chan. Erieri disait que tu reviendrais peut-être plus, mais j’étais sûre qu’elle se trompait. J’vais chercher à bouffer, tu restes avec nous ce soir ? On va se faire l’intégrale de Sakurako-san Star Mahou Shoujo, ce serait cool que tu restes…

— Je vais y réfléchir, répondit d’une voix gênée la jeune femme.

— Ok, j’te laisse parler avec la chef, elle est au salon. J’reviens tout de suite.

Avec enthousiasme elle sauta dans ses chaussures et s’en alla en courant.

Au moins quelque chose qui n’a pas changé, pensa Shizuka en retirant ses chaussures et en montant au salon.

Lorsqu’elle ouvrit la porte, elle se rendit compte qu’il y avait une deuxième chose qui était égale à elle-même : Elin.

Couchée au sol dans un pull trop grand pour elle, elle jouait à la console.

Toutefois, lorsqu’elle se retourna et vit qu’il s’agissait de Shizuka et non d’Irina, elle mit le jeu en pause et s’assit tailleur.

— Yo, Shi-chan. Tu t’es remise ?

— Je ne sais pas encore…, expliqua-t-elle en entrant et en baissant le regard. Bonsoir, Elin-san… ou devrais-je vous appeler Hayano-san ?

— Ah ouais, c’est vrai que t’as fait des recherches sur nous…

— C’est Yog-kun qui vous l’a dit ?

— Oui et non. Il m’a dit que tu es allée à la bibliothèque, j’ai deviné ce qui te tracassait.

Un silence fit suite à ces mots, il dura quelques dizaines de secondes.

Elin mit la main dans sa manche et lui tendit un bonbon.

— Tiens, les sucreries ça aide pour le moral des filles…. Enfin paraît-il…

Mais Shizuka l’observa sans rien, aussi elle reprit la parole :

— OK… Écoute, je sais ce qui te tracasse. Je te l’ai déjà dit, tu doutes d’avoir atterrit au bon endroit, c’est ça ? Tu te demandes si tu vas pouvoir continuer avec nous car nous ne correspondons pas à l’image que tu te faisais des mahou senjo, j’ai raison ou pas ?

La jeune femme, sans oser regarder la loli, acquiesça.

— Tu as grandi en lisant trop de magazines qui romancent les histoires de mahou senjo. J’ai passé, comme tu le sais, la majeure partie de ma vie dans l’armée et même si en apparence ce ne sont pas des cas désespérants, à mon goût les filles là-bas ne sont pas différentes de celles d’ici. Est-ce vraiment si important pour toi le fait qu’on soit élégantes, qu’on parle bien ? Je pensais que tu voulais sauver les gens, pas faire un défilé de mode, c’est pour ça que je t’ai proposé de venir nous rejoindre.

Shizuka savait au fond d’elle qu’elle avait raison, elle n’osait rien dire, elle se sentait à la fois déçue et honteuse.

Elin se gratta la tête tout en affichant une expression d’agacement, elle n’aimait pas gérer ce genre de cas de conscience, elle n’était pas douée pour ça, — du moins c’était l’image qu’elle avait d’elle-même.

— Tu as deux cas de figures : d’un côté, un monde scintillant mais vide, dit-elle en ouvrant sa main gauche, plein d’ordres, de magouilles et de filles dont le potentiel n’est pas correctement exploité. Et de l’autre, un autre monde avec des ratées qui font de leur mieux pour accomplir leur devoir, expliqua-t-elle en montrant le bonbon dans sa main droite. Je ne dis pas que dans l’armée tout est mauvais, j’y ai longtemps servi et les filles sont bien… Mais les personnes qui tirent les ficelles… Bref, à toi de choisir, mais je te préviens que tu ne trouveras aucune fille qui correspond aux descriptions de tes livres dans les agences, à tes yeux nous sommes toutes des bonnes à rien.

Shizuka ne put s’empêcher de pleurer, elle aurait voulu atteindre son rêve, briller comme ses modèles, mais non seulement elle savait que sa position lui l’empêchait, mais en plus elle venait d’entendre que la réalité était bien différente.

Finalement, sans réfléchir, elle se mit à pleurer dans les bras d’Elin, blottissant sa tête contre sa poitrine inexistante.

— Ah là là… T’es vraiment une enfant, Shi-chan… Bah, pour cette fois ça passe, pleure si t’as envie. Personnellement, j’ai une bonne évaluation de toi. T’es motivée, tu tiens paroles même si tu pleurniches tout le temps, t’as subi toutes mes humiliations et t’es revenue malgré tes appréhensions… J’appelle ça des qualités. Y a trop de gens qui laissent tomber à la première difficulté, mais toi t’as voulu te dépasser. De mon point de vue, t’es plus digne d’être une mahou senjo que la moitié que j’ai connue à l’armée.

— Vraiment ?

— Bah, oui si je te le dis. Après, c’est vrai que tes pouvoirs sont encore faiblards, que t’es une pleurnicheuse avérée, que t’es une trouillarde, mais je vais continuer à t’humilier encore plus et tu deviendras rapidement aussi forte que nous autres, tu verras.

— Aussi forte que toi ? Je ne pense pas que je puisse…

— Je vois pas ce qui te l’empêche, je suis une fille comme une autre, tu sais ?

— Enfin… tu fais partie du top 5, non ?

— Des formalités tout ça. Je suis Elin de l’agence Tentacool, le reste on s’en fout.

Shizuka passa encore quelques minutes à pleurer dans les bras de sa chef, qui résignée la laissa faire.

Puis, elle finit par demander :

— Et Vivienne ?

— Ouais, j’sais, elle est spéciale… J’en ai croisée des filles dans l’armée, mais des comme elle… En tout cas, même si elle te fait peur, t’inquiètes pas elle te fera pas de mal, elle n’est cruelle qu’avec les monstres. Je lui avais dit d’arrêter tout ça, que ça faisait une mauvaise pub à l’agence, mais c’est plus fort qu’elle. Puis la réputation des agences n’est pas terrible de toute manière… Vivi-chan a un grand malaise en elle, mais elle ne joue pas la comédie, elle est vraiment une fille intègre et honnête en vrai. Même si une autre partie d’elle est sauvage, brutale et cruelle, celle qui ressort quand elle se transforme.

— Mais elle a essayé de… de… me faire…, balbutia Shizuka dans une attitude d’enfant rapportant une bêtise à sa mère.

— Ouais, je sais. C’est bizarre, mais même si elle se souvient de tout, sa personnalité raffinée a une acceptation de son autre personnalité. Pour être claire, elle se souvient de ce qu’elle a fait, mais ça lui semble normal, elle n’estime n’avoir rien fait de mal, ni envers toi, ni envers les monstres. Pour les monstres, je trouve ça dégueulasse, mais bon les lois ne les protègent pas. Dans ton cas… je pense vraiment qu’elle t’aime en fait, elle n’a jamais fait ça avec Iri-chan ou moi, c’était assez inattendu. J’étais sûre que tu serais choquée par son changement, mais je pensais pas qu’elle voudrait te dominer.

— Elle m’aime ? Mais… c’est super malsain… je suis une femme et j’aime pas ce genre de choses perverses…

Elin soupira longuement et continua d’expliquer :

— Ouais, semblerait qu’elle n’a jamais aimé les hommes ou alors elle a vécu une sale histoire qui l’a poussée à les détester. Elle ne m’a jamais rien dit à ce sujet. Elle t’aime à sa façon perverse et maladroite, mais elle ne te fera pas de mal, je te l’assure.

— Ouais mais… enfin…

— Et tu devrais pas t’étonner des amours entre femmes, ça arrive souvent entre mahou senjo, tu sais ?

— Ah bon ? Si souvent que ça ? S’étonna Shizuka.

— Ouais, au moins la moitié sont du côté yuri, tu sais ? Les livres en parlent pas trop, car ça vendrait moins auprès des mecs qui espèrent un jour rencontrer leur fantasme vivant, mais même dans l’armée c’est connu. Puis, c’est pas pour rien si le gouvernement a une loi qui autorise le mariage entre mahou senjo.

— Héééééé ? C’est la première fois que j’entends ça ! Et toi, Elin, tu es de quel côté ?

— Moi ? Demanda-t-elle en se pointant du doigt. Tu me demandes si je suis une yuri ? Tu crois que t’es dans la meilleure position pour me demander ça alors que tu t’es jetée sur moi depuis cinq minutes déjà ?

Shizuka s’éloigna avec empressement d’Elin tout en rougissant, elle n’avait plus fait attention à ce détail ; elle baissa les yeux.

— Les histoires d’amour, c’est pas mon truc, tu sais ? Affirma-t-elle en se grattant la tête. Je suis pas très attirante pour les mecs de toute façon avec mon physique de gamine et mon caractère bizarre. Mais c’est mieux comme ça…

— Pourtant je suis sûre qu’il y a un tas de lolic…

Shizuka s’arrêta net, elle posa une main sur sa bouche pour empêcher la suite d’en sortir. Après avoir repris le contrôle de ses paroles, elle poursuivit calmement sa phrase :

— … Enfin, il doit y avoir un tas de types à qui tu plairais, j’en suis sûre. Du coup, ne me dis pas que tu n’as jamais…

Elin croisa les bras, ferma les yeux alors qu’une goutte de sueur glissa le long de son front.

— Quand est-ce que j’aurais eu le temps, idiote ? Je suis une guerrière formée pour tuer des monstres pas pour me vautrer dans les bras du premier venu.

— Tout prend une forme bien plus vulgaire dans ta bouche, tu sais?

— T’es pénible Shizuka, tu vas me faire regretter mes paroles…. En tout cas, c’est la vérité. Non, non, non, j’ai bien mieux à faire que penser à des histoires de petites pucelles, affirma-t-elle en agitant devant elle sa main. J’ai ma carrière, c’est elle la plus importante.

— Ce doit être l’un des rares aspects où tu fais ton âge…, finit par dire Shizuka sans vraiment réfléchir.

— Quoi?! Tu veux mourir jeune, c’est ça ?

Elin serra le poing de manière courroucée et se leva comme si elle allait frapper sa subordonnée, c’est au même moment qu’entra Irina avec des sachets pleins de snacks à la main.

— YohooooJ’ai de quoi faire la fête toute la nuit. Allez les filles, amusons-nous !

Finalement, Shizuka ne put rentrer chez elle, elle passa la nuit à regarder des anime en compagnie des deux filles.

La discussion en privé avec Elin avait un peu calmé ses angoisses et ses peurs, elle n’était pas vraiment contente de faire parti d’une agence, mais elle savait à présent que sa chef était vraiment quelqu’un de bien. Elle s’était trompée depuis le début, elle avait cru que ce qui brillait était ce qui avait le plus de valeur, mais finalement la valeur se cachait sous des allures des plus négligées.

Lire la suite – Chapitre 11