Chapitre 2 – Love Sauvetage

Cela faisait presque un an que Nakasawa Shizuka était arrivée à Tokyo. Jadis, elle vivait à Nagaoka, mais en vue de réaliser son rêve, elle avait quitté sa famille bien-aimée et s’était rendue dans la Capitale, cette ville aux dimensions gigantesques et remplie de monde, même après la Grande Invasion, plus communément appelée l’Invasion.

En fait, même si nombre de personnes étaient mortes au début de cette dernière, beaucoup de réfugiés, principalement d’Asie, s’étaient peu à peu retrouvés acculés sur le territoire japonais. Aussi, la ville ne paraissait finalement pas moins peuplée qu’à l’époque et grâce aux techniques de reconstruction rapide kibanaises, le paysage urbain demeurait similaire à autrefois.

Néanmoins, à chaque invasion soudaine, comme celle survenue à Mejiro cinq ans auparavant, la population avait tendance à se répartir un peu différemment. Au lieu de revenir à Mejiro qui était encore liée dans les mémoires à une tragédie, elle s’était dirigée vers les quartiers voisins.

Depuis la Grande Invasion, les quartiers perdaient ou gagnaient des habitants selon les désastres inévitables survenant en ville.

Shizuka avait l’appui de ses parents : ils soutenaient son rêve et l’avaient aidée financièrement à quitter Nagaoka pour se rendre à Tokyo et réaliser son objectif : devenir une mahou senjo qui sauverait le monde. Tel était son but ultime.

Bien sûr, Shizuka n’était pas la première à formuler un tel rêve à haute voix. Nombre de filles avaient un jour exprimé leur volonté de devenir comme ces héroïnes qui passaient à la télévision et alimentaient l’imaginaire populaire depuis des décennies grâce à leurs pouvoirs et à leur rôle de guerrières de l’Humanité.

Contre les horreurs venues d’autres plans d’existence, les armes conventionnelles n’avaient que peu d’utilité.

On disait fréquemment qu’elles ne servaient à rien, mais ce n’était pas si vrai.

En réalité, nombre de créatures de bas rang, minions des Puissants Anciens, étaient affectées par les projectiles issus d’armes à feu, mais une autre partie de ces monstres avaient des résistances telles que même des missiles dernière génération n’avaient aucun effet sur eux ; sans compter le fait que la plupart de ces créatures pouvaient se régénérer à un rythme absurde et qu’elles ne mouraient pas vraiment lorsqu’on les abattait avec des armes physiques : souvent, à l’agonie, elles fuyaient dans leur plan d’origine et resurgissaient ultérieurement.

Quant aux Puissants Anciens eux-mêmes, les représentants les plus imposants et puissants de ces créatures, ils étaient tous tellement monstrueux que leur simple vision pouvait rendre fous les mortels, et même les armes humaines les plus puissantes n’avaient généralement aucun effet sur eux.

Ainsi, lorsque Vrexuh était apparu et, dans son unique volonté de destruction, avait commencé à ravager l’Europe centrale, même l’arme nucléaire s’était montrée incapable de l’arrêter, et sans l’intervention des mahou senjo, il n’y aurait aujourd’hui plus aucune forme de vie sur la planète Terre.

Si le Massacre de Vrexuh avait été un des événements les plus dramatiques de l’histoire de l’Humanité, ce n’était pas le seul Puissant Ancien à être apparu en ce monde, mais simplement le premier, et à une époque où les mahou senjo n’avaient pas encore été éveillées par les dieux.

En résumé, les capacités magiques des mahou senjo étaient dans la majorité des cas indispensables, mais parfois, les armes humaines pouvaient suffire.

L’engouement face à ces magiciennes aux vêtements colorés et aux pouvoirs souvent radieux n’avait eu de cesse de grandir depuis des décennies et chaque année, des milliers d’adolescentes demandaient à passer les tests d’admission dans une école militaire de mahou senjo.

Shizuka avait déjà essayé trois fois ; elle avait échoué aux tests théoriques les première et deuxième fois et, la troisième fois, elle avait été refusée suite à un entretien où on avait invoqué comme justification qu’elle devenait trop âgée pour entrer dans les critères de l’école.

Elle n’avait que dix-huit ans, mais lorsqu’on savait que la majorité des mahou senjo — quand elles ne mouraient pas dans l’exercice de leurs fonctions, bien sûr — quittaient le service autour des vingt-cinq ans, âge à partir duquel elles perdaient plus ou moins progressivement leurs pouvoirs, cela représentait un investissement trop peu rentable pour l’État.

À l’époque, Shizuka n’avait que dix-sept ans, mais considérant le fait que le temps de formation d’une mahou senjo variait de deux à quatre ans selon ses avancements personnels, elle n’aurait au mieux été affectée au terrain qu’à l’âge de dix-neuf ans et au pire autour de vingt-et-un ans, ce qui lui laissait très peu d’années de service.

De plus, malgré les importants taux de réussite de l’éveil de ces formations, un nombre conséquent de recrues finissaient par ne jamais développer le moindre pouvoir magique, même après plusieurs tentatives d’« éveil artificiel », auquel cas l’armée arrêtait de les prendre en charge après la quatrième année et elles étaient renvoyées.

En général, les recrues pour ce genre d’école étaient choisies autour de douze-treize ans, ce qui leur permettait d’être actives aux alentours de quinze ans.

Ce troisième refus avait quelque temps abattu la pauvre Shizuka, qui avait vraiment fait de son mieux pour entrer dans cette école et sauver le monde, et c’est grâce à l’aide de sa famille qu’elle avait fini par se reprendre.

Elle avait néanmoins trouvé étrange qu’on la refuse sous le prétexte de l’âge sachant que les examens d’admission étaient ouverts jusqu’à dix-huit ans. Elle n’en avait encore que dix-sept à cette époque, elle aurait donc dû être éligible à cette formation militaire…

Suite à une période de déprime, sa mère l’avait encouragée à s’inscrire dans un lycée tokyoïte et à fréquenter la Capitale afin de trouver une solution pour atteindre son rêve. Shizuka se demandait parfois si sa mère était vraiment de son côté et si elle la prenait au sérieux ou non.

En effet, s’inscrire dans un lycée à Tokyo n’était pas du tout une solution à son problème, juste un moyen de perdre du temps dans une école normale. C’était ce qu’elle avait pensé au début, mais grâce à cette école et surtout au hasard qui avait voulu qu’elle se trouvât à Tokyo à ce moment-là, elle avait fait une rencontre qui avait changé sa vie.

Un soir, un mois auparavant, en rentrant de l’école, elle avait fait la connaissance de Yog-kun, qui avait réveillé en elle ses pouvoirs de mahou shoujo et lui avait permis de faire un grand pas vers son rêve.

Lorsqu’elle avait dit à sa mère au téléphone qu’elle était devenue une magicienne de la Justice, cette dernière n’avait pas paru surprise : elle l’avait simplement félicitée et lui avait demandé de faire de son mieux ; sûrement ne l’avait-elle même pas crue, en fait.

À présent, après en avoir discuté avec Yog-kun et à cause de son échec à l’école militaire, elle avait décidé de faire cavalier seul quelque temps, afin de développer ses pouvoirs et de devenir très forte, puis elle essaierait de rentrer dans une agence privée.

Au lieu de s’intéresser à des cours qui ne lui apprendraient rien d’utile à sa progression, elle avait utilisé beaucoup de ses heures libres à étudier le monde des mahou senjo, non pas celui montré à la télévision, mais le vrai.

Elle avait appris qu’en marge des mahou senjo affiliées à l’État, beaucoup exerçaient dans le privé. Certaines agences arrivaient même à avoir une grande notoriété et finissaient par travailler en tant qu’agents externes de l’armée.

C’était le cas des agences Red Firmament, Ultimate Rainbow ou encore Beauty771.

Le cas de Shizuka n’était donc pas désespéré, encore moins à présent qu’elle avait de vrais pouvoirs. C’était un argument qu’elle pourrait mettre en avant afin d’être engagée.

En plus, les critères des agences se révélaient bien moins exigeants que ceux de l’armée, aussi, elle avait bon espoir de trouver une voie dans ce domaine.

Il ne lui restait plus qu’à devenir forte et à postuler, et pour ce faire, elle devait suivre les conseils de son allié, Yog-kun… cet allié toutefois particulièrement pervers…

***

Après une journée d’école exténuante et surtout ennuyeuse à en mourir, Shizuka prit le chemin du retour. Elle n’avait pas envie de flâner en ville et n’était inscrite à aucun club.

À son arrivée, elle avait voulu faire partie du « club de recherche de potentiel de mahou senjo ». Ce club, qui semblait intéressant sur le papier, était axé sur la recherche de mahou senjo au sein des première année de l’école et visait à les former aux tests des écoles militaires. Mais lorsqu’elle s’y était rendue, la réalité l’avait durement frappée : il n’était composé que de garçons de troisième année qui fantasmaient sur des lycéennes de première année en les imaginant en vêtements de combat de mahou shoujo.

Aussi, elle n’avait pas confirmé son inscription.

Il y avait deux autres clubs liés au monde des mahou senjo, mais ils étaient plus ou moins du même acabit : l’un d’entre eux réunissait juste un groupe d’amies qui utilisaient ce prétexte pour avoir une salle de club. Elles ne faisaient rien d’autre que parler entre elles et ne s’étaient pas du tout intéressées à Shizuka ; le second était un club de dessinateurs de doujins de mahou senjo.

Shizuka adorait les mangas et doujinshi avec des mahou senjo, cependant, elle n’était pas venue à Tokyo pour devenir dessinatrice, mais pour devenir une mahou senjo elle-même.

L’un des garçons du club lui avait proposé de servir de modèle pour leurs dessins, mais lorsqu’elle avait découvert que le club cachait des ero-doujins, elle avait pris peur et l’avait quitté sans donner d’explications.

Finalement, rentrer chez elle, c’était encore ce qu’il y avait de mieux à faire.

*ding dong*

Alors que la sonnerie mélodieuse du konbini annonçait son entrée, Shizuka, tout en soupirant, remarqua dans une des vitres qu’il y avait quelqu’un dans la rue qui semblait l’observer.

Lorsqu’elle tourna la tête pour voir de qui il s’agissait, elle ne vit toutefois personne.

— Étrange, j’aurais juré qu’il y avait quelqu’un… peut-être la fatigue… ou alors je ne suis toujours pas habituée à la présence de toutes ces personnes autour de moi…

D’un pas démotivé, elle se dirigea vers le rayon papeterie où elle prit un nouveau cahier, puis elle longea les réfrigérateurs où elle prit une bouteille de thé vert, et enfin, elle se dirigea vers le rayon nourriture à emporter.

Une nouvelle fois, elle eut l’impression d’être regardée. Elle chercha autour d’elle, mais il n’y avait toujours rien.

— Je délire complètement… Peut-être que ça ira mieux après dîner…

Pensant à une baisse de glucides dans son corps qui entraînait des délires paranoïaques, Shizuka décida de manger un peu plus ce soir-là. Elle prit un melonpan, un omuraisu et même un dessert.

Après avoir payé à la caisse, elle quitta le konbini d’un pas peu assuré et se dirigea chez elle ; ce n’était plus très loin.

Pour la troisième fois, l’impression d’être regardée se fit sentir. Elle ne chercha pas cette fois, mais s’empressa de rentrer. En refermant la porte de son appartement, elle commença à penser que ce n’était pas une hallucination.

— Et s’il y avait vraiment quelqu’un… ?

Tokyo était une ville remplie de monde. Les obsédés sexuels n’y étaient pas si rares, surtout depuis l’Invasion des Anciens ; en effet, il était de notoriété publique qu’il existait des sectes vouant des cultes à ces créatures, des gens désespérés qui les voyaient comme des dieux et qui pensaient sûrement s’en sortir si l’Humanité venait à périr. Et parmi ces derniers se cachaient nombre de pervers.

Repensant aux ero-doujins qu’elle avait trouvés dans le club de l’école, Shizuka fit la grimace, frissonna et ferma la porte à double tour.

***

Le lendemain et le surlendemain, elle eut la même impression.

Elle avait tenté de rentrer en même temps que d’autres élèves afin de ne pas prendre de risques, mais elle s’était rendu compte d’une part que la majorité des élèves faisaient partie d’un club et donc rentraient bien plus tard qu’elle, et d’autre part qu’elle n’avait aucune amie.

Ce n’était pas tant que Shizuka ne savait pas parler aux autres, mais elle ne s’intéressait pas à eux. Elle était obnubilée par sa passion des mahou senjo et passait la majorité de son temps à faire des recherches dans ce domaine, lisant nombre d’articles sur le sujet, mais aussi toutes sortes de choses sur les créatures du Mythe des Anciens ; aussi, elle fréquentait beaucoup les bibliothèques à la recherche des quelques ouvrages autorisés au public et qui traitaient de ces monstruosités, même si les meilleures sources d’informations dont elle disposait demeuraient Yog-kun et Internet, qui était bien moins filtré que les livres.

Au final, elle avait réalisé que la présence d’autres personnes n’était pas si efficace pour se protéger si quelqu’un en avait après sa vie et la suivait. Son meilleur allié était incontestablement Yog-kun ; grâce à ses pouvoirs, elle avait une chance de se défendre.

C’est ainsi que le week-end arriva. C’était un samedi matin, elle n’avait pas besoin d’aller à l’école, aussi elle resta au lit plus longtemps que prévu.

À son réveil, il était dix heures passées, elle ouvrit les rideaux de sa chambre et découvrit un paysage grisâtre. Les épais nuages menaçaient de se dégorger d’un instant à l’autre.

— Bonjour, Yog-kun !

— Yo, ma ravissante princesse en fleurs !

— Tu peux arrêter avec tes appellations de gros pervers de bon matin ?

Shizuka sortit de son lit. Elle portait un pyjama rose avec des décorations mignonnes. Ses cheveux, bien que décoiffés, ne la rendaient pas moins attendrissante ; au contraire, elle apparaissait même plutôt sexy.

En face d’elle, assis non pas sur une chaise de bureau mais sur un coussin posé sur ce dernier, se trouvait une petite créature non-humaine : son apparence était sensiblement proche d’un renard avec plusieurs queues, sept pour être exact, mais son pelage était rouge et non roux et ses yeux brillaient d’une intelligence comparable à celle d’un humain.

Plus couché qu’assis sur le coussin, Yog-kun tapait sur le clavier avec ses queues et chatait sur un forum tout en mangeant des chips.

Malgré son apparence, sa voix était parfaitement humaine, son japonais était en tous points semblable à celui d’un natif et il avait même adopté du jargon technique d’internet.

Involontairement, Shizuka le regarda avec dégoût. C’était plus fort qu’elle, malgré la reconnaissance qu’elle lui devait puisqu’il lui avait donné ses pouvoirs.

Si Shizuka avait fait un premier pas sur la route de son rêve, c’était uniquement grâce à lui et au hasard de leur rencontre.

— T’es dans un mauvais jour, Shi-chan ?

— Pourquoi le serais-je ?

— Tu n’as pas l’air en forme, c’est pour ça…

— Comment tu peux le savoir si tu prends même pas le temps de regarder mon visage ?

— Je te filme depuis une heure pour diffuser « La belle endormie » sur mon blog. Faut dire que tu m’as apporté pas mal de vues, surtout lorsque tu as eu le filet de bave qui sortait de ta bouche…

— QUOI ?!

— Ah ? Tu n’étais pas d’accord ? J’avais cru entendre que oui pourtant…

— Je vais te tuer, sale familier dégénéré ! AAAAAHHHHHH !

***

Après s’être changée et avoir claqué la porte derrière elle en quittant son appartement, Shizuka se rendit à la gare, furieuse.

— Il dépasse vraiment les bornes, ce Yog-kun, dit-elle à haute voix en marchant.

— Je t’entends, tu sais ? Tu as la baguette sur toi…

La voix du renard sortait du sac, et Shizuka alla tout de suite se mettre à l’abri dans une ruelle déserte.

— Pourquoi tu fais ça, idiot ?! Tu sais qu’on aura des problèmes si on t’entend.

— Ouais, ouais, désolééé~

— C’est pas parce que ta carrière est foutue qu’il faut que tu fasses de même avec la mienne. Et interdiction de mettre en ligne des vidéos de moi, tu as entendu ?! La prochaine fois… la prochaine fois…

— Que feras-tu la prochaine fois, Shi-chan ?

Yog-kun savait que malgré ses menaces, Shizuka ne l’aurait jamais mis à la porte. Elle avait bien trop besoin de lui et il en profitait.

La jeune femme grogna intérieurement et serra le poing, mais ne répondit pas.

— En rentrant, tu peux me prendre des paquets de chips, du cola et des patates douces grillées ?

— C’est pas encore la saison, tu le sais très bien.

— Bon, bah chips et cola alors…

— Entendu ! Mais tu me promets de plus me filmer en dormant et de plus me mettre en ligne.

— Va, je te promets de plus faire ça…

Le visage de Shizuka s’illumina de contentement. Elle était assurée de pouvoir reprendre ses activités sans avoir à craindre Yog-kun… mais soudain, elle réalisa ce qu’il venait de dire.

— Tu vas plus faire quoi ?

— Ça…enfin, ce que tu as dit, te filmer en train de dormir et te mettre en ligne.

— Ça veut dire que tu comptes me filmer dans d’autres situations, c’est ça ?

— Moi ? Je n’ai jamais pensé à une chose pareille…

Yog-kun sifflota de manière suspecte et Shizuka sut qu’elle avait vu juste. Ce renard était complètement faux et manipulateur, mais il l’était de manière si évidente qu’au final, dire qu’il était retors serait sans doute plus juste.

— Je te déteste vraiment !

— Mais non, tu m’adores, je le sais.

Shizuka continua de grincer des dents pendant quelques secondes et Yog-kun se mit à rire.

— Je comprends pourquoi tu es devenu un mendiant, les autres dieux en avaient sûrement assez de toi.

— Eh, petite fille, modère tes propos, tu parles au plus grand sorcier que l’univers ait jamais connu, je te signale.

— Le plus grand des fainéants et des pervers surtout. Bon, je vais y aller, je te prierais de te taire, son excellence, le Grand Sorcier Holth’drer.

— Bon, qu’on soit bien clairs, tu m’appelles plus par mon prénom, OK ?

— Oui, oui, Yog-kun le NEET qui squatte chez moi.

— Je préfère ça… Sinon, tu vas où au juste ?

En effet, Shizuka n’avait rien dit, elle était simplement sortie de l’appartement en fulminant pour prendre la direction la gare.

— Je vais acheter des vêtements à Shibuya et je vais m’amuser un peu…

— Shibuya ? Encore cet endroit rempli de monde ? Bah à ta guise. Fais gaffe au stalker quand même.

— Tu penses que c’est un stalker ?

— Carrément que je le pense… en fait, j’ai mis la vidéo en ligne pour espérer le voir sortir parmi les commentaires, mais j’ai pas encore eu le temps de tracer toutes les IP.

— Ah bon, tu as fait ça pour moi, donc ? C’est gentil de ta part.

— Ouais, je sais, trop sympa ce Yog-kun, pas vrai ? Bon, reste sur tes gardes, je vais continuer de voir si je trouve quelque chose.

— Merci, Yog-kun !

Sur ces mots, elle reprit sa marche. Elle lui en voulait d’un seul coup nettement moins de l’avoir filmée pendant qu’elle dormait, puisqu’il s’agissait de la protéger… puis elle se rendit compte qu’elle avait été roulée ; c’était sûrement une excuse qu’il venait d’inventer, et si Yog-kun avait eu cette idée dès le début, il l’aurait de suite utilisée comme argument pour se défendre.

Au final, il venait encore de la manipuler.

— Saleté de profiteur, un jour je te virerai de chez moi ! pensa la jeune fille en montant dans le train.

***

Shibuya, malgré la période de crise, était toujours aussi bondé et orienté mode et jeunesse qu’auparavant.

En fait, pour toutes les personnes ayant connu le quartier antérieurement à l’Invasion, les changements avaient été minimes. Les magasins avaient changé mais les bâtiments restaient les mêmes.

Après l’Invasion de Khan’Zorhiin survenue sept ans plus tôt, la célèbre Tour 109 avait été partiellement détruite, mais grâce aux efforts communs, elle avait été reconstruite à l’identique.

Au final, Shibuya faisait partie de ces quartiers symboliques de la ville de Tokyo et auxquels les habitants étaient attachés; malgré les difficultés engendrées par les attaques intempestives des Anciens, les Tokyoïtes tenaient à ce qu’ils demeurent toujours les mêmes.

Shibuya, Shinjuku, Akihabara, Ikebukuro et quelques autres quartiers emblématiques de la ville disposaient d’ailleurs de casernes de mahou senjo en leur sein, ce qui permettait une intervention particulièrement rapide.

Même si ces quartiers étaient étrangement les plus ciblés par les attaques des Anciens, c’étaient également les endroits les plus sûrs pour vivre en raison du nombre important d’abris et de casernes.

Shizuka commença par aller manger rapidement puis entra dans une première boutique de vêtements où elle n’acheta rien, et s’en alla dans une seconde où elle ne prit qu’un haut bon marché.

Puisqu’elle s’amusait à essayer divers styles de vêtements qu’elle n’avait pas l’habitude de porter, le temps passa vite.

En réalité, elle n’avait pas vraiment besoin de nouveaux vêtements, sa garde-robe était bien remplie, mais elle voulait faire un tour à Shibuya et espérait y rencontrer une mahou senjo en patrouille.

D’autre part, suite à l’incident de la petite culotte, elle voulait prendre un mini-short à mettre par-dessus ses sous-vêtements une fois transformée. Cela ne faisait pas très mahou shoujo typique, mais cette histoire de culotte était vraiment gênante pour elle.

En milieu d’après-midi et alors qu’elle avait quitté ce deuxième magasin, elle se dirigea vers la célèbre Tour 109.

Soudain, elle eut à nouveau cette impression d’être observée ; jusqu’à cet instant, elle n’avait rien ressenti, mais lorsqu’elle traversa la grande place entre la gare et ladite tour, cette impression vint à nouveau.

Qui cela pouvait-il être ?

Dans une place si bondée, il était bien sûr impossible de le savoir. Shibuya était un des endroits les plus populaires de la ville, trouver une personne spécifique dans cette foule relevait de l’irrationnel.

À ce moment-là, perdue dans ses pensées, Shizuka se cogna contre le dos de quelqu’un.

— Oh, excusez-moi… Hein ?

— Oh, c’est Shi-chan, pas vrai ?

En face d’elle se trouvait Satomi, le jeune homme qu’elle avait récemment sauvé à Mejiro. Après avoir utilisé ses étranges pouvoirs, les souvenirs de cette personne étaient devenus étrangement confus. Elle se rappelait de lui comme le gentil lycéen qu’elle avait sauvé et non plus comme le pervers qui avait sali sa culotte. De fait, elle le vouvoyait à nouveau.

— Vous êtes Satomi, c’est ça… ?

— Ouais… tu tombes bien… je voudrais te parler…

Le jeune homme devint immédiatement rouge et baissa le regard. Il n’osait pas regarder droit dans les yeux celle qui l’avait sauvé… et qui lui avait montré sa culotte et bien plus.

— Ah bon ? De quoi voulez-vous me parler ?

— Viens, partons par là, on gêne la circulation, ici…

En effet, ils s’étaient arrêtés en plein milieu du passage piéton. Les gens les contournaient mais ne cachaient pas leur agacement de devoir le faire.

Aussi, ils s’éloignèrent un peu avant que Satomi ne reprenne la parole d’une voix calme et grave.

— J’ai besoin de toi, Shi-chan, pour une affaire de monstre… tu veux bien me suivre ? C’est pas très loin d’ici.

— Vous avez trouvé un monstre dans le coin ?

— Oui, mais je ne suis pas sûr. Si j’appelle les officielles, elles vont me poser plein de questions et si je me trompe, je vais être accusé de leur avoir fait perdre du temps…

— Vous me suiviez spécifiquement pour me demander cela ?

— Hein ? Non, disons que je pensais quand même aller voir la caserne la plus proche, puis je t’ai vue et je me suis dit qu’on pouvait d’abord y aller tous les deux pour vérifier. Pourquoi cette question ?

— Non, pour rien, allons-y…

Shizuka soupira. Avec cette histoire de stalker, elle était trop tendue.

Satomi l’avait simplement vue sur la place et s’était approché d’elle pour solliciter son aide – c’était donc cela, cette impression d’être observée…

Plus important encore, un monstre menaçait la sécurité publique, il fallait intervenir rapidement !

Le raisonnement du jeune homme était fondamentalement logique, il fallait éviter de prendre le temps des mahou senjo officielles pour finalement rien d’important.

Puisqu’ils venaient de se croiser, le mieux était d’aller voir ensemble et d’avertir les autorités une fois confirmation obtenue.

— C’est sympa de ta part… allons-y…, dit le jeune homme.

Shizuka vérifia en touchant son sac que la baguette magique s’y trouvait, puis elle hocha la tête et tous deux quittèrent la grande place pour se rendre dans des rues moins fréquentées ; ils s’éloignaient peu à peu de la zone de forte affluence pour entrer dans la zone des hôtels.

Pendant le trajet, la jeune femme commença à penser à ce qu’elle devait faire, mais se rendit surtout compte que, pour la première fois, on comptait sur elle pour une mission de mahou senjo : on la voyait comme telle et on lui demandait son aide en tant que telle.

Les joues de Shizuka devinrent involontairement chaudes. Elle réalisa que Satomi était la première personne qu’elle avait vraiment sauvée. Auparavant, elle avait surtout fait de l’entraînement et de l’assistance pour quelques tâches peu dangereuses.

— Ah, je commence à devenir une vraie mahou… Youpi ! Hihi !!

Comme elle avait parlé à haute voix, le jeune homme se tourna, la regarda et sourit. Il la trouvait mignonne avec ce visage jovial et enthousiaste.

Shizuka continuait à délirer toute seule. Elle s’imaginait devoir combattre un monstre, le vaincre, et à ce moment-là, une officielle arriverait et lui dirait : « Tu as fait du bon travail, jeune fille. Un tel talent est gâché, je vais te recommander pour nous rejoindre. »

Son visage semblait de plus en plus illuminé de joie et d’espoir. Elle ne regardait plus où ils allaient tellement elle était absorbée par ses pensées.

— Shizuka, rejoins-nous, ton potentiel est unique, nous avons besoin de toi ! dit-elle à haute voix avant de heurter à nouveau Satomi, qui venait de s’arrêter et qui la regardait avec gentillesse.

— Nous sommes arrivés.

— Oh, désolée ! J’ai encore pensé à haute voix ?

— Juste un peu… mais ne t’inquiète pas, il y avait trop de bruit, je n’ai pas entendu ce que tu as dit.

— Tant mieux…, dit-elle en baissant le regard et en rougissant de honte : elle savait que c’était une de ses mauvaises habitudes.

— Viens, c’est à l’intérieur, expliqua le jeune homme.

À ce moment-là, Shizuka se rendit compte que l’endroit devant lequel elle se trouvait était un bâtiment particulièrement coloré et aux décorations fantaisistes qui laissaient à penser qu’il s’agissait d’un… love hotel !

— Que… que… qu’est-ce que… ?

— T’inquiète pas… même si t’es mignonne, j’ai pas ce genre d’intérêt pour toi… puis, le monstre est à l’intérieur… et il… il profite des activités… enfin, tu verras…

Satomi, rouge jusqu’aux oreilles, détourna le regard pour éviter celui de Shizuka, qui esquivait également le sien.

Puisqu’ils ne se regardaient pas, ils ne virent pas leurs mains se rapprocher accidentellement l’une de l’autre. Au moment du contact, la jeune femme sursauta et bondit en arrière.

— On… va vraiment devoir… y aller ?

— Je préférerais ne pas y aller non plus… mais…

Le silence dura une bonne minute. Aucun des deux n’osait s’exprimer, puis soudain, Shizuka se souvint de son rôle, de son objectif. Elle voulait sauver les gens de la menace des Anciens et devenir une mahou senjo aimée de tous.

— Bon, allons-y. Désolée de ma réaction, c’est pour sauver d’innocentes personnes, pas vrai ?

Elle ferma ses poings et prit une pose « Faisons de notre mieux ! » particulièrement adorable.

Ils finirent par s’y diriger à petits pas, hésitants, embarrassés au possible… mais rapidement, lorsqu’ils franchirent la porte automatique de l’entrée, Shizuka se rendit compte que l’ambiance était lourde et que quelque chose clochait.

Pour commencer, il n’y avait personne à l’accueil et une étrange brume se trouvait dans les couloirs ; de plus, il n’y avait pas un seul bruit.

— Je crois bien que tu as raison…, reconnut Shizuka en prenant dans son sac sa baguette magique.

— Je te l’avais dit. Viens, il faut aller au troisième étage, c’est là que se trouve le centre du problème.

Shizuka hocha de la tête et suivit Satomi avec détermination. Ce n’était pas le moment d’hésiter ou d’avoir peur, la vie d’innocents était en jeu.

Ils s’avancèrent tous les deux dans le couloir et entrèrent plus profondément dans l’épaisse brume.

Alors qu’ils arrivaient devant un ascenseur, Shizuka commença à sentir sa tête tourner. Cette brume n’était pas un simple brouillard, mais un gaz empoisonné.

*ding dong*

Lorsque la porte de l’ascenseur s’ouvrit, Satomi lui dit :

— Ne perdons pas de temps…

Elle entra à sa suite tout en se couvrant la bouche à l’aide d’un mouchoir et en toussant :

— Faites attention, ce gaz est empoisonné… kof kof…

Au-delà de sa douleur à la tête, elle s’inquiétait surtout pour la santé de son employeur.

Cependant, à cet instant précis, elle se posa une question et se tourna donc vers le jeune homme, qui avait mis sa main devant son nez.

— Au fait… comment tu sais que la source est au troisième étage ? demanda-t-elle alors que la porte sonnait à nouveau pour signifier leur arrivée.

À cet instant, les yeux du jeune homme croisèrent enfin ceux de Shizuka. Il retira la main de son nez et sourit de manière mystérieuse.

— C’est un piège, ça craint trop ! pensa la jeune femme en se jetant immédiatement en arrière.

— Yog-kun ! J’ai besoin de toi ! Transformation !!!

Elle leva sa baguette comme elle l’avait fait de nombreuses fois, mais… rien, aucun effet de lumière, aucune paillette, rien qui indiquât qu’elle se transformait en mahou shoujo.

— Hein ? Qu’est-ce que… ?

Devant elle, Satomi sortit de l’ascenseur d’un pas calme. Il leva lui aussi la main et déclama :

— Viens à moi, Serviteur de Shub-Niggurath !!

Dans le couloir non loin d’eux apparut alors au sol une marque qui se mit à luire, puis une sorte d’arbre de trois mètres de haut se matérialisa, monstrueux, disposant de plusieurs bouches et d’yeux sur un tronc tortueux, monté sur des pattes courtes et robustes et armé de dizaines de branches souples semblables à des tentacules.

À cause de la taille du couloir, la créature se contorsionnait. Toutefois, en raison de sa structure souple, cela ne semblait pas vraiment lui poser problème.

— Que ?!

Shizuka hurla d’horreur et de surprise ; parmi les choses qu’elle détestait le plus dans ce monde, il y avait les Anciens, les chats, les escargots et les tentacules.

Ces branches s’agitant frénétiquement ne pouvaient que lui faire penser à ça ; si on y adjoignait l’horrible apparence de la créature, Shizuka ne pouvait pas s’empêcher de frémir de dégoût.

Profitant de ce moment de confusion, Satomi s’approcha d’elle, saisit la baguette magique dans sa main et la lui retira.

— C’est elle qui te permet de te transformer, non ? Ce serait ennuyeux que tu fasses la même chose que la dernière fois.

— De quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

— Tu ne t’en souviens donc pas… Pas même de cette culotte, pas vrai ?

— Quelle culotte… ?

Satomi prit un air gêné et dodelina légèrement en fermant les yeux comme sous l’effet d’un puissant souvenir.

— Bah, passons, ce n’est pas important de toute manière. Shi-chan, je t’observe depuis quelques temps déjà et j’ai une importante déclaration à te faire…

Sur ces mots, il attrapa sa main et se mit à genoux.

— Deviens ma femme, Shi-chan ! Je t’en supplie !

Shizuka fit un pas en arrière et dégagea sa main de celle du jeune homme en prenant une expression de dégoût et de surprise.

— Hein ? Quoi ?! Mais on ne se connaît même pas !!! Puis… tu es un sorcier, non ?

Le jeune homme resta à genoux et leva simplement sa tête pour la regarder dans les yeux, puis il reprit la parole d’une voix calme :

— Moi je te connais, Nakasawa Shizuka, lycéenne en 3ème année et mahou shoujo dans l’ombre…

— Où tu as découvert tout ça sur moi ?

— Je t’observe depuis quelques temps, je te l’ai dit, non ? Je sais que tu es la plus gentille, que tu es la plus jolie, la plus adorable de toutes ! Je te veux, je te veux pour moi ! Ne me laisse plus jamais seul, toi qui es la plus BELLE !!!

Ses yeux s’écarquillaient toujours un peu plus.

— Une fois ma femme, je pourrai sentir ton souffle tous les jours, sentir la douce chaleur de ta peau, sentir l’odeur de tes cheveux, voir la profondeur de tes yeux…

Shizuka commença à trembler et recula lentement. Elle était à présent persuadée de la folie de cet homme. C’était lui le stalker qui la suivait, il était complètement fou d’elle.

— Puis tu t’offriras à moi et…

À ce moment-là, elle décida d’agir. Elle imaginait très bien les choses perverses qu’il allait dire, mais elle ne voulait pas les entendre, aussi elle courut le plus rapidement possible dans le couloir à l’opposé du jeune homme et du monstre qui se trouvait derrière lui.

La voix de Satomi s’éleva derrière elle. Il avait arrêté son monologue et réagissait à la course effrénée de la jeune femme.

— Attrape-la, ne la laisse pas partir… mais ne la blesse pas… un peu d’humiliation suffira… Hahahaha !

Avant qu’elle ne puisse atteindre le tournant du couloir, elle se sentit agrippée. Deux tentacules lui avaient saisi les jambes et elle tomba en avant.

— Où crois-tu aller comme ça, Shi-chan ? Je n’ai jamais formulé ma proposition comme une question ! À partir de maintenant, deviens ma femme et offre-moi tout ton être ! Hahaha !

Elle sentit les tentacules la tirer en arrière, s’accrocha au linteau d’une porte et résista de toutes ses forces en hurlant au secours.

Finalement, les tentacules remontèrent légèrement et vinrent la saisir au niveau de la taille afin d’appliquer plus de force pour la tirer en arrière sans risquer de la démembrer ; la créature nommée Serviteur de Shub-Niggurath était intelligente, et comprenait les ordres de son invocateur, Satomi, qui lui avait formulé de ne point la blesser.

Considérant qu’il y avait le risque de lui briser ou arracher les jambes ou les bras en tirant davantage, elle avait décidé de stabiliser sa prise au niveau de la taille pour éviter ce genre de déconvenue.

Mais, profitant du relâchement engendré par le changement de position des tentacules, Shizuka s’enfuit à quatre pattes, passa l’angle d’un couloir voisin à la porte à laquelle elle s’était agrippée, puis se releva et se remit à courir.

Au cours de cette esquive, elle avait toutefois griffé ses cuisses à présent nues puisqu’elle avait abandonné sa jupe dans l’étreinte de ce monstre et avait également déchiré son haut.

— Au secours !!!

Shizuka entra dans une pièce et ferma la porte derrière elle. Elle avait vraiment peur de ce qui pouvait lui arriver.

Grâce à l’aide de Yog-kun, elle avait pu étudier les créatures du Mythe et se souvenait du nom de Shub-Niggurath : il appartenait à la catégorie des Puissants Anciens.

Sa véritable apparence et ses buts demeuraient comme souvent un mystère, mais il aurait apparemment été vénéré dans le passé par des druides et d’autres fidèles de la Nature sous la forme d’un bouc ou d’une chèvre, et serait lié à la fécondité, la renaissance et l’immortalité.

Toutefois, loin de cette apparente bienveillance attribuée à la Nature, il avait un côté obscur effroyable et ses véritables attributions étaient la fécondité monstrueuse et la pourriture.

Sans aller plus loin dans ses souvenirs, Shizuka ne voulait surtout pas tomber entre les mains d’une créature et d’un sorcier vénérant ce Puissant Ancien ; elle estimait même que c’était parmi les pires choses qui pouvaient lui arriver.

Surtout qu’il avait des tentacules et elle avait horreur de ça. Ce n’était pas de la phobie, mais plutôt un profond dégoût pour ces membres étranges, visqueux et écœurants.

Toutefois, elle avait perdu son sceptre. Elle n’avait plus la capacité de se transformer, et sans cela, elle n’était qu’une lycéenne, normale et faible.

Elle considéra la pièce où elle se trouvait : rideaux fermés, climatisation éteinte, pas de lumière à l’exception des lampes de sortie d’urgence, pas de sirène, et surtout, deux personnes endormies au sol.

Shizuka s’approcha d’elles. Un homme et une femme. Elle confirma qu’ils n’étaient pas morts… enfin, pas encore, mais leur respiration était faible et ils semblaient pâles.

— C’est donc l’effet du poison ? pensa-t-elle en constatant de plus en plus de raideur dans ses membres.

Elle s’approcha de la fenêtre pour l’ouvrir, ce qui lui permit d’aérer la pièce, mais elle remarqua rapidement qu’un effet magique se trouvait directement derrière la vitre : une barrière d’emprisonnement encerclait parfaitement l’hôtel.

C’était sûrement grâce à cette barrière que la sirène n’avait pas sonné lors de l’apparition du monstre tentaculaire.

Même si, dans sa course, elle avait perdu sa jupe, son sac à main était toujours pendu à ses côtés.

Tout en pleurant et en se cachant dans la salle de bain où se trouvaient divers ustensiles étranges qu’elle préféra ne même pas regarder, elle composa le numéro de sa maison dans l’espoir que Yog-kun réponde.

Le téléphone sonna une dizaine de fois avant que la voix de l’étrange renard ne se fasse entendre :

— Ouais ?

— Idiot ! Tu n’as pas entendu quand je t’ai appelé ?

— Quand ? Y a combien de temps ?

— Je suis tombée dans un piège, j’ai essayé de me transformer mais tu n’as pas répondu. Tu faisais quoi ?

Elle entendit pendant qu’ils parlaient des tapotements sur les touches du clavier de son familier.

— En fait, je suis en plein débat important avec des rageux et des trolls, ils osent insulter ma Rei-tan adorée, c’est un cas de force majeure !

— QUOI ?! Je vais te tuer, sale profiteur ! Aide-moi, j’ai pas envie de finir dans les pattes… euh, tentacules d’un Serviteur de Shub-Niggurath !

— Ouais, ouais, j’ai compris… pffff… tu te crois plus importante que Rei-tan… ? Bon, je t’envoie les pouvoirs…

— Attends ! J’ai plus la baguette sur moi, tu risques pas de transformer mon ennemi par hasard ?

— Hahaha ! Comme si n’importe qui pouvait devenir une mahou senjo ! T’inquiète, c’est avec toi que j’ai passé le contrat, tu es la seule à pouvoir te transformer. Bon, je vais te téléporter la baguette, ouvre la main !

— Quoi ?! Tu pouvais faire ça depuis tout ce temps et tu m’obliges à la transporter partout, même en cours où je risque d’être découverte ?

— Ah bon, je te l’avais pas dit ? Bah, c’est pas grave… C’est parti !!

Alors que Shizuka voulait lui poser plus de questions, un rayon de lumière apparut dans sa main et la transformation commença.

Ses vêtements (ou ce qu’il en restait) se changèrent en paillettes de lumière et sa tenue de combat apparut.

— Je vais vraiment te tuer un jour, saleté de Yog-kun !!

— Ouais, ouais… je retourne à mon chat, allez, amuse-toi bien !

Shizuka grinça des dents. Cette attitude provocatrice et désinvolte était insupportable.

Quelques secondes plus tard, la porte de la chambre vola en éclats. Évidemment, Satomi avait retrouvé sa trace.

— Ton mari est arrivé, ma chérie !! Tu me demandes pas ce que je préfère ce soir ? De toute manière tu connais la réponse : toi, uniquement toi !!! Hahahahaha !

Il éclata d’un rire dément tout en entrant dans la pièce où se trouvaient les deux corps endormis.

Sans prévenir, Shizuka sortit de sa cachette et lui fonça dessus pour lui donner un coup d’épaule et sortir dans le couloir. Elle ne voulait pas prendre le risque de se battre dans ce lieu étroit et de tuer par inadvertance les deux innocents.

Elle arriva à un palier un peu plus large où se trouvait un autre ascenseur que celui qu’elle avait pris avec Satomi. C’est là qu’elle rencontra à nouveau le Serviteur de Shub-Niggurath qui attendait sa proie.

Derrière elle, les pas du sorcier se rapprochaient. Le combat était inévitable.

Elle inspira profondément et pointa sa baguette vers le monstre, en même temps que ce dernier projetait ses tentacules dans sa direction :

« Diamond Shield ! »

Immédiatement, un bouclier cristallin semblable à un diamant apparut devant elle et les tentacules dégoûtants et abjects s’écrasèrent dessus comme s’ils avaient frappé un mur.

— C’est le moment, ça s’annonce bien !

D’un mouvement de baguette, elle annula le mur de protection et utilisa un sort offensif :

« Quartz Pickaxe !! »

La lumière convergea à l’extrémité de la baguette et le rayon partit en direction du monstre, puis prit la forme d’un pic de cristal transparent.

La taille du projectile laissait penser qu’il allait produire de terribles dégâts, mais à peine eût-il atteint sa cible qu’il explosa en de multiples éclats.

— Zut, je manque de puissance !

Alors que sa voix retentissait dans le couloir, les tentacules foncèrent droit sur elle et l’agrippèrent de nouveau, chacun saisissant un de ses membres.

— Kyaaaaaaa !

Shizuka poussa un cri d’effroi et commença à s’agiter désespérément. Elle pointa tant bien que mal la baguette en direction de l’arbre monstrueux et déclama :

« Opal Rain !! »

Mais aucune magie ne sortit de son arme. Sa tête lui tournait de plus en plus et les tentacules l’enserraient de manière ferme.

— Hahaha ! Quelle résistance inutile, ma tendre femme. Tu devrais te résigner à régner sur le monde des ombres à mes côtés.

— Jamais !! Relâche-moi… et arrête ce poison, tu vas tuer tout le monde dans cet hôtel !

Shizuka se savait perdue. Elle n’arrivait plus à se débattre, elle n’avait plus aucune force malgré sa transformation. (Déjà qu’en temps normal, elle n’était pas une mahou senjo très puissante, sous l’effet du poison, elle était à peine plus endurante qu’une fille normale.)

Mais elle voulait vraiment sauver les gens de l’hôtel. S’il retirait son poison, ils pouvaient encore survivre, pensait-elle.

Satomi se plaça devant elle, les mains dans les poches. Son visage était joyeux et malveillant :

— Et alors ? Qu’ils meurent tous, tu es la seule qui m’intéresse, ma Shi-chan !

Sur ces mots, comme s’il s’agissait d’un enfant cherchant le réconfort de sa mère, il l’enlaça et posa tendrement sa tête sur sa poitrine ; Shizuka n’éprouvait que peur et dégoût, et elle résistait pour ne pas sombrer à cause du poison qui circulait dans son sang.

— Hééé ! Satomi, sale traître ! Shi-chan est à moi !

C’était la voix de Yog-kun à travers la baguette. D’une certaine manière, il cherchait à défendre sa protégée, malgré son sale caractère.

— Yog-kun, qui es-tu vraiment ? Un gêneur ? Je ne laisserai personne se mettre en travers de notre amour éternel ! expliqua Satomi en regardant le cristal qui se trouvait à l’extrémité de la baguette avec mépris.

Le silence dura quelques secondes, puis la voix de Yog-kun s’éleva à nouveau.

— Bon, je vais raid dans quelques secondes, j’ai pas le temps de discuter avec toi, Satomi-kun. Je t’interdis de tuer ma protégée… donc si tu voulais bien la laisser partir, ce serait plutôt cool de ta part… En plus, elle n’a pas beaucoup de seins, elle ronfle et bave quand elle dort et je n’ai même pas encore dit le pire.

— NON !!!!!! cria Shizuka.

— Bah, ça lui ferait changer d’avis sur toi, j’en suis sûr… Enfin bon, je voulais aider, mais si tu veux pas… Je déco, envoie les photos du mariage, Satomi-kun.

Et la voix de Yog-kun se tut. Shizuka était partagée entre l’envie pleurer et celle d’exploser de colère, mais Satomi repartit de plus belle dans son rire dément.

— Tu… vas arrêter, hein ? Tu es le gentil garçon… que j’ai sauvé l’autre jour, non ?

— Oui, tu es ma sauveuse, ma tendre et douce bien-aimée sauveuse. C’est pourquoi je veux te sauver à mon tour et te couvrir d’amour.

En réalité, lorsque la Nyarlathotep était apparue ce jour-là à Mejiro, Satomi cherchait dans son dos un composant pour lancer un sortilège au Nightgaunt. Il l’avait invoqué, mais ce dernier avait refusé de le servir et avait réussi à échapper à son emprise.

La main de Satomi se dirigea vers la cuisse de Shizuka alors que ses yeux s’écarquillaient pour révéler sa folie :

— Et si nous consommions notre union, ma chérie ?

Shizuka n’en pouvait plus, sa tête était trop lourde. Elle arrivait au bout de ses forces, et sombra dans l’inconscience sans pouvoir se défendre.

Après un certain temps, elle commença peu à peu à refaire surface. Elle sentait qu’elle était couchée et avait l’impression que ses bras et ses jambes étaient retenus prisonniers, sûrement par des cordages.

Elle était sûre d’avoir été ligotée dans un endroit où ce cultiste fou de Shub-Niggurath pouvait profiter d’elle, aussi, elle ouvrit brusquement les yeux et cria de toutes ses forces :

— Kyaaaaaaa !!!!

Mais alors que son cri résonnait dans la pièce, elle vit qu’elle se trouvait dans un bureau, allongée sur un canapé. Une couverture était installée sur elle pour lui tenir chaud et elle n’était pas du tout ligotée.

— Où suis-je ? demanda-t-elle.

— Bienvenue dans l’agence Tentakool, Shi-chan.

Portant les yeux sur l’origine de cette voix, elle vit une petite personne assise sur une chaise, les jambes croisés et le regard mystérieux.

— Une loli… ?

Lire la suite -Chapitre 3