Chapitre 4 – Les filles de Takadanobaba

Le lendemain, plus déprimée que fatiguée, Shizuka retourna à Takadanobaba, où se trouvait l’agence Tentakool.

— Quel drôle de nom, quand même…, se dit-elle à haute voix en sortant de la gare et en commençant à se perdre dans ses pensées.

Elle n’était pas très familière de ce quartier, mais elle y était déjà venue quelques fois. Le chemin pour se rendre à l’agence n’était pas très compliqué, puisqu’il suffisait de suivre un des deux grands axes proches de la place de la gare et de tourner à droite juste après le pont qui enjambait la rivière.

En sortant de la gare, Shizuka jeta un œil à ce bâtiment emblématique du quartier, aux formes très carrées, qui avait été renommé Takada Box ; autrefois, son nom avait également un rapport avec le mot « Box » en anglais – en raison de sa forme évidemment – mais au cours d’une des plus grosses attaques qu’il avait connues, il avait été partiellement détruit et reconstruit, de même que son nom. À présent, il était encore plus haut que jadis et accueillait de nouveaux types de commerces.

Depuis l’Invasion, une des écoles militaires majeures du pays s’y était installée, ce qui avait attiré plusieurs autres écoles désireuses de profiter de la protection des mahou senjo officielles.

Toutefois, avançant cet argument de sécurité, elles avaient grandement augmenté leurs prix et étaient devenues réservées à l’élite sociale.

Le quartier était devenu « jeune », séparé entre les nouveaux étudiants, ceux issus des écoles de luxe bâties post-Invasion, et les vieux étudiants, qui suivaient les cursus des écoles plus modestes, souvent des édifices déjà présents avant l’Invasion.

La majeure partie des résidences étaient donc des appartements étudiants et les commerces étaient orientés jeunesse. À cause de la popularité des mahou senjo et de la culture otaku, nombre de magasins, autrefois présents seulement à Akihabara, avaient ouvert des filiales dans le quartier, et Takadanobaba avait gagné le surnom de « Petite Akiba ».

Mais les plus anciens et les plus instruits connaissaient également son autre surnom, bien plus inquiétant : « Baba ».

À l’origine, cela signifiait simplement « la vioque », mais à cause d’un mythe d’Europe de l’Est relatif à une vieille et puissante sorcière portant le nom de Baba Yaga, nombre d’occultistes d’Internet avaient développé des théories folles sur le fait que le quartier disposerait, par l’étrange loi métaphysique des correspondances et des coïncidences, de lignes de pouvoirs telluriques particulièrement propices à la magie noire.

Le sens du surnom de Baba, issu à l’origine d’une abréviation de son nom, était donc passé de la vioque à la vieille sorcière.

Une chose était certaine : comme bien des quartiers du centre de la capitale, malgré la forte présence de mahou senjo, le nombre d’escarmouches et d’ouvertures soudaines de portails était très important.

Même si les écoles utilisaient la présence de mahou senjo officielles comme argument d’attrait, la vérité était que le taux d’incidents liés aux envahisseurs à Takadanobaba était un des plus élevés de Kibou, de même que le nombre de cultes obscurs présents sur place (ce qui ne manquait pas d’alimenter les théories sur les prétendues lignes telluriques).

Le surnom de « Baba », en tant que vieille sorcière, était également lié aux sombres sorciers des cultes du Mythe qui se cachaient dans les dédales de ruelles du quartier.

Shizuka pensait à tout cela en descendant une rue jusqu’à atteindre le pont. Elle avait étudié l’histoire du lieu la veille et elle avait pris peur en lisant certains articles.

En rentrant, elle avait gourmandé Yog-kun pour l’avoir vendue à cette agence, mais rapidement, elle n’avait pu que se taire puisqu’il n’arrêtait pas d’avancer le fait qu’il l’avait sauvée malgré tout – ce qui était effectivement vrai.

Elle ne pouvait que prendre son mal en patience et essayer de transformer cet événement non désiré et malheureux en un heureux hasard ; elle avait eu pour but de se faire engager par une agence, voilà qui était fait.

Même si Elin était aussi détestable que Yog-kun, il était possible que ses autres employées, les futures collègues de Shizuka, soient des personnes tout à fait gentilles et adorables avec lesquelles elle s’entendrait très bien.

Il ne lui restait plus que cet espoir-là…

Shizuka soupira et regarda les bâtiments autour d’elle. L’un d’entre eux dépassait les toits des autres : c’était une ancienne école d’animation qui se trouvait dans le quartier. La jeune femme la reconnut aisément au personnage kawaï qui recouvrait un des murs.

Puis elle tourna son regard à droite, sur le pont, et fit face au bâtiment où se trouvait l’enseigne « Tentakool – Agence de défense du territoire ».

À Takadanobaba, en raison de la sombre réputation du quartier, ou alors de la présence de l’Académie Militaire des Mahou Senjo, les agences pullulaient, il y en avait de toutes les tailles et de tous les types. Certaines se spécialisaient simplement dans l’enquête, d’autres dans le sauvetage ; d’autres étaient multi-fonctions, et d’autres encore s’étaient même spécialisées dans les litiges conjugaux.

En raison des pouvoirs magiques des employées des agences, nombre de personnes dans la population leur attribuaient des capacités spéciales et faisaient appel à elles pour des choses triviales comme vitales.

Tentakool, la nouvelle agence de Shizuka, semblait être consacrée aux interventions et aux enquêtes ; ses fonctions étaient donc de défendre les citoyens face aux créatures du Mythe.

— Au moins, dit Shizuka à haute voix, dans une agence comme ça, je vais pouvoir servir la Justice… mais par contre…

Son visage se déforma pour afficher une expression d’embarras et de déception.

— Par contre… c’est quoi ce bâtiment délabré ?

Une goutte de sueur s’écoula sur sa joue alors que ses yeux se portaient sur le bâtiment qu’elle n’avait finalement pas pris le temps d’observer la veille.

Il s’agissait d’une petite maison coincée entre deux édifices plus imposants. Elle était ancienne et chancelante. Du haut des trois étages qui compensaient son étroitesse, ses murs autrefois blancs étaient à présent jaunes.

Au rez-de-chaussée, l’ancienne devanture vitrée avait été remplacée par un mur et une porte coulissante en bois dont les couleurs plus neuves dénotaient par rapport au reste et contribuaient à rendre cet édifice déplaisant au regard.

Shizuka soupira une fois de plus et s’approcha de l’entrée, qui s’ouvrit d’elle-même en un instant.

En face d’elle se tenait Elin en train de bâiller.

Il était presque neuf heures, l’heure d’ouverture de l’agence, mais la directrice était encore en pyjama, et n’était ni coiffée ni maquillée. Elle ressemblait à une petite fille qu’on avait tirée de son lit, il ne lui manquait qu’une peluche dans les bras.

Tout comme ses vêtements usuels, son pyjama était trop grand pour elle et elle ne portait pas de bas, dévoilant ses fines jambes à la peau claire.

— Ah, c’est toi Shizuka ? Yo ! T’es à l’heure dis-donc… c’est bien, c’est bien… entre donc…

Shizuka avait déjà envie de pleurer. Ce relâchement, cette désinvolture, ces manières, ce ton de voix monocorde… ce n’était pas ce qu’elle espérait d’une agence de ce genre.

Plus démotivée que jamais, elle entra dans les locaux.

— Bonjour et désolée du dérangement.

— Bah, tu travailles ici, donc tu déranges personne…, fit remarquer Elin en baillant. Suis-moi, je vais te montrer ton bureau et te faire faire le tour… Les autres ne sont pas encore arrivées par contre…

Elle se gratta l’arrière de la tête en s’appuyant contre le cadre d’une porte voisine, attendant que Shizuka retire ses chaussures et son manteau.

Malgré son envie de s’enfuir en courant, la jeune femme fit un effort de volonté. Elle allait rencontrer ses collègues, elles ne pouvaient être pires qu’Elin, c’était évident. Même si le fait qu’elles soient déjà en retard était pour le moins inquiétant.

Mais elle voulait y croire, elle ne pouvait continuer d’avancer dans un monde dénué d’espoir.

— Au fait, t’as de la chance, vu qu’on est dimanche, vous êtes toutes là… Vivienne est de repos le lundi, toi le mardi et Irina le mercredi.

En effet, on pouvait dire que c’était une chance, elle pouvait rencontrer ses collègues dès son premier jour… mais ladite chance s’arrêtait là.

— Chef. Vous accueillez les clients comme ça ?

— Hein ? C’est quoi le souci ?

— Non, rien… c’était juste une question.

Shizuka détourna le regard pour que sa chef loli ne puisse pas lire le mensonge sur son visage.

Alors qu’elle enfilait des chaussons, elle sentit le petit poing d’Elin lui frapper le sommet de la tête.

— Je t’ai dit hier de pas utiliser de formules de politesse. Pas de ‘chef’ ou de ‘vous’ qui tienne…

— Désolée, chef. Je le ferai plus… Ah, zut !

Un nouveau coup lui heurta la tête. Elle se mordit légèrement la langue et quelques larmes montèrent à ses yeux alors qu’elle se frottait le crâne.

Elle s’abstint de dire quoi que ce soit cette fois-ci et observa Elin qui bâillait à nouveau.

Le rez-de-chaussée n’était pas si grand, il n’y avait que deux pièces, l’une à droite et l’autre à gauche, et elles étaient situées de chaque côté d’un escalier central.

— C’est les bureaux de la réception… on les utilise presque pas. Celui de droite est devenu une sorte de débarras et celui de gauche sert à rien…

— Mais dans ce cas, où doit-on amener les clients pour discuter des contrats ?

— Dans la salle de repos à l’étage, c’est mieux. On a de quoi faire du mauvais café et du thé potable.

— J’ai envie de pleurer lorsque je vous entends parler, chef…

Shizuka avait à nouveau baissé les épaules et murmuré cette phrase sur un ton triste et déçu. Elin s’arrêta dans l’escalier ; elle avait commencé à monter les marches et s’était retournée vers la nouvelle recrue. À présent, elles étaient à la même hauteur.

— Pas de chef et de vous, je te l’ai dit.

— Mais c’est difficile, vous êtes ma supérieure, quand même…

— Pffff, bon, d’accord, fais ce que tu veux… Mais si tu t’attends à des formules de politesse de ma part, tu peux te brosser. Bon, allons dans la salle de repos, justement.

Sur ces mots, elle se retourna et monta les escaliers. Shizuka déglutit. Elle avait eu un peu peur malgré tout, mais finalement, elle était arrivée à une sorte de victoire : elle pouvait continuer à la vouvoyer.

Elle se remettait en marche et levait la tête dans ce raide escalier lorsque quelque chose d’inattendu entra dans son champ de vision : une petite culotte. Celle d’Elin. C’était une culotte blanche, un poulpe avec de grands yeux de style kawaii imprimé à l’arrière.

— Hééé ?!

Cette exclamation était sortie malgré elle de la bouche de Shizuka qui s’empressa de la couvrir de ses mains pour ne pas en dire davantage. Voir la culotte bizarre de sa chef dès son premier jour de travail… C’était un motif d’embarras suffisant pour que ses joues deviennent rouges, mais il n’y avait pas que cela…

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? demanda Elin d’une voix monocorde qui ne permettait pas de savoir si elle était agacée ou non.

— Non, rien… j’ai juste failli tomber.

— Ah, je vois… T’es du genre dojikko à tomber et laisser voir ta culotte aux autres… la prochaine fois, je passerai derrière toi, du coup…

— Mais euh !!!

Shizuka baissa sa jupe et détourna le regard alors qu’elle pensait, en suant du front :

— C’est plutôt la vôtre qu’on aperçoit très bien, chef…

Quelques secondes plus tard, elles entrèrent dans un salon encombré. La porte coulissante ouvrait sur une salle où se trouvaient un kotatsu à gauche, et une télévision posée sur un meuble à droite, meuble adossé à la même paroi que l’unique fenêtre aux rideaux bleus.

En face de la télévision était posée une table basse ainsi qu’un canapé, tous deux couverts de détritus, de vêtements jetés pêle-mêle, de jeux vidéo, de journaux, de magazines… et d’autres choses encore.

— Voilà la salle de repos. Mon coussin c’est le rouge, tu peux prendre n’importe quel autre…

— Chef… pour une salle de réception… c’est pas un peu chargé ?

— Ah, ouais, tu veux dire qu’y a trop de bordel… Ouais, on a eu la flemme de nettoyer récemment… je me demande si M. Gokiburi traîne toujours dans le coin d’ailleurs…

— Gokiburi ?! Beurk ! Chef….

Shizuka regarda Elin avec des yeux implorants. Les paroles de sa directrice lui faisaient physiquement mal. Et imaginer qu’il y avait un de ces insectes dégoûtants caché sous ces piles d’immondices ne la motivait pas à se « reposer » en ce lieu.

— Si t’as envie de perdre du temps, tu peux faire comme Vivi et ranger ton coin de la pièce…

Shizuka remarqua soudain que le kotatsu était en effet parfaitement propre et que sur un des meubles à proximité se trouvait une nappe brodée avec dessus un set de tasses de thé propres elles aussi.

Il y avait donc quelqu’un de normal dans ce lieu ! Shizuka se sentit rassurée et souffla de soulagement… puis son regard revint sur Elin, qui était soudainement presque nue.

— Hyaaaaaa !! Qu’est-ce que ?!

— Hein ? Un problème ? Je m’habille au cas où un client arrive…

Elle venait de retirer son pyjama… et ne portait qu’une culotte en-dessous. Elle n’avait pas de soutien-gorge et sa peau était blanche et lisse, sauf quelques cicatrices qui se trouvaient de-ci de-là.

Shizuka devint complètement rouge et se couvrit le visage de ses mains. Alors qu’elle se retournait pour ne plus assister au spectacle, un sentiment de tristesse l’envahit. Ces cicatrices… elles signifiaient que la chef avait souffert sur le terrain. C’était triste de voir une si jolie fille abîmée par les combats.

— Celle sur les hanches, je suis tombée dans l’escalier à l’âge de 8 ans. Celle sur le torse, c’était un accident de cuisine qui m’a fait arrêter définitivement d’en faire. En fait, c’est toutes des accidents…

— Hein ? Vous… lisez les pensées ?

— Juste les tiennes, tu es si transparente.

— Mais euh, c’est pas vrai ! Je pensais même pas à ça en plus…, démentit Shizuka, surprise qu’Elin l’ait si rapidement cernée.

— Menteuse. Si tu savais de quoi je parlais, c’est que t’y pensais.

Shizuka gonfla les joues et bouda, mais n’osa rien rétorquer. Elle attendit de ne plus entendre le froissement de vêtements avant de se tourner vers sa chef.

Elin était à présent changée. Elle portait le même pull que la veille et Shizuka se doutait qu’il n’y avait sûrement pas de pantalon ou de jupe en dessous.

— J’ai commencé un paquet de senbei, il est passé où… ?

Alors qu’elle se mettait à fouiller sous les piles de vêtements à la recherche dudit paquet, Shizuka ne put s’empêcher d’afficher une expression dégoûtée ; un paquet de senbei ouvert dans cette pièce sale… c’était horrible rien que d’y penser.

— Je ferai le ménage tout à l’heure, dit Shizuka d’une petite voix. Non pas que j’en aie tellement envie…

— Brave fille, brave fille… Ah ! Trouvé !

Lorsque Elin tira sur le paquet enseveli sous une pile de pulls (tous du même genre que celui qu’elle portait), elle entraîna un bras en même temps.

— Kyaaaaaa !

Shizuka paniqua de suite.

Un morceau de cadavre dans cette pièce ?! Quelle horreur ! pensa-t-elle.

Elle avait été incapable de s’empêcher de crier.

Elin enfonça ses doigts dans les oreilles pour se prémunir de l’agression sonore de son employée, puis elle dégagea les vêtements et exposa un cadavre de jeune femme.

Soudain, le cadavre ouvrit les yeux et prononça d’une voix endormie :

— Yo Eli~ Cha va ?

Sur ces mots, elle lâcha le paquet de senbei et se redressa en frottant ses yeux.

Le cœur de Shizuka battait encore la chamade, elle avait un pied dans la pièce et un autre dehors, son visage était blême.

— Yo ! T’es la nouvelle ?

L’ex-cadavre se tourna vers la jeune femme et la regarda en bâillant.

Il s’agissait d’une métisse. La forme de ses yeux n’était pas comme pour ceux d’une Japonaise. Depuis que les peuples d’Asie s’étaient regroupés sur le territoire de l’ancien Japon pour échapper aux monstres consécutivement à l’Invasion, il y avait bien plus de variétés de phénotypes au sein de la population. Malgré tout, les métisses étaient notables, quoiqu’il n’y avait plus aucune discrimination à leur égard.

Cette fille était très belle, réellement magnifique, ses longs cheveux blancs comme la neige s’éparpillaient sur une chemise blanche ouverte au niveau du cou. Sa frange bordait ses grands yeux verts, et sur le côté droit de son visage, une petite natte nouée par un fil noir couvrait son oreille et frôlait sa large poitrine.

En outre, elle portait une jupe noire, ainsi que des collants de même couleur tenus par les élastiques d’un porte-jarretelles.

Si Shizuka et Elin étaient des beautés de la catégorie « mignonnes », cette fille était, pour sa part, de la catégorie « sexy et canon ».

Toutefois, sa chevelure était en désordre et un pull reposait sur sa tête, sûrement un de ceux d’Elin à en juger par son style.

— Euh… Oui, je m’appelle… Nakasawa Shizuka… Enchantée…

Shizuka ne pouvait s’empêcher de regarder l’intéressée avec embarras et un peu de dégoût. Elle venait quand même de sortir d’un tas d’ordu… d’un tas de vêtements sûrement sales.

D’un bond, Irina se redressa, défit les plis de ses vêtements d’un geste de la main, remit ses cheveux en place puis s’approcha de la nouvelle recrue.

Cette dernière, pensant que cette fille voulait faire des présentations en règle, lui tendit la main, mais au lieu de la saisir, la jeune femme se jeta dans les bras, ce qui ne manqua pas de la crisper au point de la pétrifier.

Cela ne dura qu’un instant, mais elle sentit l’énorme poitrine de cette senpai contre la sienne (elles faisaient la même taille). Son visage devint rouge et elle tremblota malgré elle.

— Héhé, tu sens bon Shi-chan. J’m’appelle Irina… Nakinishi Irina, mais appelle-moi Iri-chan, c’est plus simple. T’as froid au fait ?

Irina avait pris la main de Shizuka entre les siennes.

— Non… ça va…

— Ah désolé, j’vais fermer la fenêtre, j’l’ai ouverte quand ch’suis allée acheter des râmen tout à l’heure.

— Tu passes encore par la fenêtre ? demanda Elin en plongeant la main dans le paquet de senbei. Tu l’as vidé ?

— Ouais, ch’suis revenue avant le matin, mais j’avais oublié la clef, je suis passée par la fenêtre et je me suis endormie sous les vêtements en jouant à la console.

— Tu les as finis ? réitéra Elin.

— Ouais, z’étaient bons. C’était original, des senbei au poivre et au citron, faudra en racheter.

— Je compte sur toi pour y aller de suite, Iri-chan.

— Rhooo ! T’es fâchée, Elin ? J’peux pas sortir, y’a du soleil dehors, dit-elle en lui portant un regard sérieux.

— C’est bon, y’a beaucoup de nuages aujourd’hui et y’a un tas de parapluies à l’entrée. Puis, tu as de la crème spéciale, non ?

— Iri-chan est allergique au soleil… ? demanda timidement Shizuka en s’immisçant dans la discussion.

— Yep ! Ch’uis une vampire ! répondit sérieusement Irina en souriant et en levant le bras avec enthousiasme.

— T’es surtout une sale chûnibyou, répliqua rapidement Elin. Je vais faire faire le tour à Shizuka, je veux mon paquet de senbei à mon retour ici, ok ?

— Ok ok, Elieli ! On se reparle après, Shi-chan !

Sur ces mots, Irina prit une épaisse couverture noire qu’elle enroula autour d’elle et la referma avec une épingle à nourrisson.

— Protection solaire absolue ! Yeah !

Sur ces mots, elle courut hors de la pièce avec enthousiasme et descendit d’un bond les escaliers pour arriver dans le vestibule : elle enfila rapidement ses chaussures et prit un parapluie pour sortir.

Shizuka resta bouche bée : c’était comme si une tempête venait de passer à côté d’elle.

— C’est une gentille fille, mais Irina c’est Irina, commenta Elin en se grattant la tête.

— Elle est vraiment un….

— Vampire ? Absolument pas, mais elle aime le croire. Bon, viens, je vais te montrer ton bureau.

Elin bâilla et ressortit de la pièce en passant ses mains dans ses cheveux pour les recoiffer un peu. Elle ne les avait même pas encore attachés en couettes comme elle le faisait habituellement.

— Alors là, sur la gauche y’a le bureau de Vivi-chan, elle ferme à clef donc je te le montre pas… Là, c’est le bureau d’Iri-chan…

Le couloir était en parquet, les portes des bureaux étaient toutes de style occidental et seule la salle de repos était à l’ancienne avec une porte en bois coulissante.

Lorsque Elin l’ouvrit, une forte odeur de renfermé se déversa dans le couloir. Elle alluma la lumière, et Shizuka put voir un bureau presque vide. Il y avait un meuble avec un ordinateur, un canapé sur lequel des couvertures étaient posées pêle-mêle et une chaise de bureau, ainsi que quelques meubles en métal qui servaient à ranger les dossiers ; mais vu la quantité de poussière, il n’avait sûrement jamais été utilisé.

— Elle ne s’en sert pas souvent, si ?

— Seulement pour y dormir en fait… Elle habite dans cette pièce, je la lui loue.

— Elle vit sur son lieu de travail ? C’est pas un peu…

— Un peu quoi ? J’habite l’étage au-dessus, tu sais ?

Bien sûr, Elin n’affichait aucune expression de contrariété même si ses mots semblaient indiquer le contraire. Elle était juste aussi monocorde que d’habitude.

Shizuka ayant l’impression de l’avoir vexée, elle chercha comment détourner le sujet de discussion, et finit par dire en croisant les mains devant elle et en regardant de côté :

— Ah, euh… et pourquoi elle dormait dans la salle de repos du coup ?

— En fait, elle ne vient dans cette chambre que lorsqu’on raid ensemble et qu’elle a besoin de son PC, sinon elle préfère rester dans la salle de repos. Iri-chan est une pure mahou shoujo, elle ne s’intéresse pas à tout ce qui est issu du monde en 3D…

Shizuka avait peur de comprendre. Elle connaissait ce genre de phrase à cause du parasite qui vivait chez elle :

« La 3D ne vaut rien, vive la 2D ! »

« Je ne suis pas fautif, c’est cette société qui est en faute ! »

« Je voudrais quitter cette réalité pour en choisir une plus douce… »

« Les filles en 2D sont le top du top, aucune d’entre vous ne peut concourir. »

C’était le genre de phrase qu’utilisait fréquemment le renard à plusieurs queues qui lui servait de familier.

— Euh… Irina-senpai… elle serait pas du genre… NEET ?

— Pfff, cette erreur de débutant… NEET, c’est quelqu’un qui n’a pas de travail, or je rémunère Iri-chan pour son bon travail de mahou senjo. Par contre, ouais, c’est une otaku hikikomori, ou presque, avec un bon syndrome de chûnibyou.

— Ou presque ?

— Ouais, elle sort quand même pour aller chercher à manger ou pour les missions, mais sinon elle reste toujours enfermée à jouer, lire ou regarder des anime.

— Oh ! C’est la première personne du genre que je rencontre… La première fille en tout cas. Yog-kun n’est pas vraiment un être humain.

— Mmm, c’est vrai que c’est un dieu devenu familier. Tu sais que tu as de la chance, c’est très rare de nos jours.

— Je sais, mais ce n’est pas si bien que ça, je ne peux même pas devenir une officielle du coup.

— Estime-toi déjà heureuse, au Japon les dieux-familiers sont tolérés, aux USA c’est devenu interdit et puni d’emprisonnement.

Cette fois, Shizuka fut certaine que l’âge d’Elin était bien supérieur à son apparence : elle venait d’utiliser les anciens termes géographiques. À présent, les jeunes utilisaient Kibou et US Reborn, et d’ailleurs, des personnes plus jeunes que Shizuka auraient été incapables de comprendre les dénominations antérieures.

— Chef, si je puis me permettre, quel âge avez-vous pour appeler Kibou Japon ?

— Je t’en pose des questions ?! Tu veux mourir jeune, c’est ça ?!

Shizuka sursauta et trembla de peur, et lorsque ses yeux croisèrent ceux d’Elin, elle comprit que c’était un sujet tabou. L’expression faciale de la directrice n’avait pas vraiment changé, mais de manière instinctive, la jeune femme ressentait la menace qui en émanait.

— Euh… euh… j’ai rien dit, chef. Vous êtes fort jolie, votre âge importe peu…, bafouilla-t-elle en secouant les mains devant elle et en transpirant abondamment du visage.

— C’est pas grave, je ne le prends pas mal, beaucoup de gens se posent la question, tu sais ?

Mais Shizuka était certaine qu’elle l’avait mal pris. C’était sûrement la seule chose qu’il ne fallait jamais lui demander. C’était un peu étrange malgré tout, car à en juger par son apparence, donner son âge réel n’aurait pas dû être un problème, au contraire.

Les femmes détestent cette question car elles ont peur de vieillir et de devenir laides, mais Elin semblait bien plus jeune que Shizuka elle-même.

— Contente-toi de savoir que je suis la dénommée Lolita Éternelle, quoique j’ai encore plein d’autres surnoms…

Shizuka, qui était une fan des mahou senjo, connaissait cette appellation. La Lolita Éternelle n’était apparue qu’une seule fois lors de la lecture d’un ancien magazine, le numéro 105 de Senjo Ojou de décembre. C’était un numéro datant d’il y a six ans, où elle avait été interviewée à l’occasion de son départ à la retraite. L’un de ses autres surnoms était la Loli des Flammes Noires.

Shizuka se tut. Elle préférait ne pas poursuivre sur ce sujet dangereux et se contenta de sourire en croisant les mains devant elle avec gêne.

Soudain, elles entendirent la porte du rez-de-chaussée s’ouvrir et un ouragan dévaler les escaliers jusqu’à la salle de repos : c’était sûrement Irina.

— Ah, Iri-chan est rentrée. Bon, j’ai la flemme de te faire la visite des deux autres étages. Tiens, voilà la clef de ton bureau, tu pourras y aller quand tu voudras. Au quatrième, il y a les archives et mes appartements, ton bureau est au troisième en face du mien.

Sur ces mots, elle prit une clef dans la manche de son énorme pull et lui la tendit, puis elle retourna dans la salle de repos.

Shizuka resta debout dans la pièce quelques secondes sans trop savoir quoi faire. Lorsqu’elle finit par se ressaisir, elle monta voir son bureau.

Comme elle commençait à s’en douter, lorsqu’elle ouvrit la porte, elle se retrouva face à une salle particulièrement poussiéreuse, qui n’avait pas été utilisée depuis si longtemps que des toiles d’araignées se trouvaient un peu partout.

Elle ne pouvait pas s’en servir en l’état, elle devrait nettoyer ici aussi.

En fait, si elle voulait bien faire les choses, il faudrait faire le ménage dans tout ce vieil édifice, pièce par pièce. Shizuka soupira en pensant à tout le travail que cela représentait.

Elle finit simplement par redescendre et revenir dans la salle de repos où Irina était couchée au sol en train de jouer alors qu’Elin buvait du thé en mangeant des senbei et en lisant un magazine.

— Je suis allée voir mon bureau, il me faudra faire du ménage, chef.

— Fais comme chez toi.

— Il me faudrait des ustensiles pour le nettoyage, où puis-je trouver ça ?

— Dans le débarras au rez-de-chaussée.

— La salle à droite de l’entrée… celle qui est censée servir à recevoir la clientèle ?

— Ouais, celle-là même.

Elin ne leva même pas ses yeux, elle ne paraissait pas vraiment avoir compris le reproche dans les paroles de son employée.

— Apparemment, Jyrmix Dragoon 7 sort cet hiver, Iri-chan. Une annonce a été faite au TGS.

— Ah ouais, c’est cool, répondit Irina en balançant les pieds et en continuant à jouer. Y’a des nouveaux persos ?

— Yep, quatre nouveaux…

Shizuka comprit rapidement que le magazine que lisait Elin n’était autre qu’un magazine de jeux vidéo. Elle sourit avec crispation en les regardant toutes les deux.

— Coooool, j’espère qu’il y a une oppai deredere, je les trouve mignonnes. Tu joues avec nous, Shi-chan ?

— Euh, pas maintenant, je vais nettoyer mon bureau, puis je ferai un peu de ménage ici aussi… Héhéhé…

Shizuka continua de sourire de manière nerveuse pendant quelques secondes. Elle ne s’attendait pas à ce qu’on lui propose de jouer sur son lieu de travail et encore moins en présence de sa chef.

— Oh, dommage. On jouera après alors, hein ?

— Sûrement… Excusez-moi.

Elle s’inclina pour saluer, puis referma la porte coulissante en soupirant.

Quelle déception ! Tous ses rêves s’écroulaient de manière brutale et inattendue. Sa senpai, l’autre employée de cette agence, était une hikikomori sale et fainéante qui manquait cruellement de professionnalisme. Sa chef était encore pire… Que pouvait-elle attendre de cette agence au juste ?

Alors qu’elle redescendait les escaliers en direction du rez-de-chaussée, désireuse de se rendre dans le débarras, elle croisa le regard de quelqu’un qui venait d’entrer dans le vestibule, une magnifique jeune femme aux yeux bleus aussi vastes qu’un océan.

Cette personne qu’il était plus juste d’appeler lady tant elle dégageait de la prestance et de l’élégance était un peu plus grande que Shizuka. Ses traits n’étaient pas ceux d’une Japonaise mais d’une occidentale, ses grands yeux bleus étaient encerclés par de longs cils et sa peau était blanche et douce comme de la soie.

La longue chevelure blonde de cette femme se répandait dans son dos telle une rivière d’or liquide. Un serre-tête en tissu se trouvait dans ces derniers ; d’un côté était accroché un mini-bouquet de fleurs (une décoration en plastique).

Ses vêtements étaient riches, comprenant nombre de rubans et de dentelles dans des tons de blanc, de bleu et de noir, et elle portait des collants sombres ainsi qu’un sac à main en cuir qui finissaient d’accroître son élégance et sa féminité. Malgré sa poitrine presque inexistante (plus petite que celle de Shizuka), ses courbes étaient voluptueuses, mais c’était surtout son maintien qui était remarquable. Sa manière de se tenir debout dans le vestibule, son regard, sa façon de respirer, tout était digne d’une aristocrate des temps anciens et donnait l’impression à Shizuka de n’être qu’un vulgaire insecte en comparaison.

— Euh… Bien… Bienvenue, chère cliente ! s’écria-t-elle de manière hésitante avant de s’incliner à quatre-vingt-dix degrés pour la saluer avec respect.

— Bien le bonjour. Vous devez être notre nouvelle employée et donc notre chère sœur d’armes, n’est-il pas vrai ?

Même sa voix avait quelque chose de supérieur, sa façon d’articuler les mots et son timbre transcendaient la limite humaine d’une roturière.

Shizuka resta bouche bée quelques secondes et rougit malgré elle en la regardant stupidement.

— Ah, euh… Oui, je m’appelle Nakasawa Shizuka, je suis nouvelle ici et dans le monde des mahou senjo. Je n’ai des pouvoirs que depuis peu et j’espère ne pas devenir une gêne pour vous.

— N’ayez crainte, nous avons confiance dans le jugement de notre dirigeante. Aussi, nous ne nous permettrions pas de remettre vos compétences en doute. Nous nous prénommons Vivienne de la Grandière, notre famille vivait autrefois en France et était issue d’une longue lignée d’ancienne noblesse. Nous vous prions d’excuser nos faibles compétences en japonais.

Tout en croisant les mains devant elle, elle s’inclina légèrement en fermant les yeux pour marquer son respect.

Une fois de plus, ses gestes et sa manière de parler étaient trop élégants.

— Oh, ne vous excusez pas, Vivienne-sama, affirma Shizuka en agitant ses mains devant elle. Votre japonais est même meilleur que le mien à vrai dire, je suis incapable de parler en keigo aussi facilement.

Vivienne parut un peu surprise, puis elle sourit à Shizuka sans rien ajouter à cette assertion.

En son for intérieur, Shizuka brûlait d’admiration pour cette splendide senpai : enfin elle croisait dans cette agence une personne digne du nom de mahou senjo.

Vivienne s’inclina légèrement dans une position qui donnait l’impression qu’elle allait tomber tant elle paraissait fragile et douce. Elle retira ses chaussures l’une après l’autre et prit dans son sac à main des sandales en tissu pour l’intérieur.

— Nakasawa-san, nous avons appris à travers les livres et notre expérience du pays que les personnes débutant un emploi avaient des relations fortes envers leurs aînés, qu’elles expriment souvent par le biais d’un surnom respectable. Vous me paraissez être une fille convenable, aussi nous vous faisons confiance pour nous choisir un surnom qui n’affectera pas notre honneur.

— Ja… jamais je n’oserais faire du tort à votre honneur… Vivienne-sama.

— Comme nous vous l’avons dit, nous vous laissons le droit de nous nommer d’une manière plus affectueuse et respectable, vous n’êtes pas obligée de nous nommer par le suffixe –sama.

— Mais… face à une lady, qu’est-ce que…je pourrais bien choisir ?

Shizuka était réellement troublée, si elle choisissait le mauvais nom, elle risquait d’offenser son interlocutrice, la seule femme respectable de l’agence.

Après quelques secondes de réflexion, elle dit d’une voix hésitante en rougissant et en jouant avec ses index :

— Peut-être… que je pourrais… vous appeler… Oneesama… ?

— Oneesama, dites-vous ? Il est vrai que nous n’avons jamais eu de petite sœur, nos parents ne nous ont pas honorée d’un tel présent. Si nous avons bonne mémoire, sur votre dossier, il est écrit que vous avez récemment atteint vos 18 ans. Dans de telles circonstances, nous pouvons attester que nous sommes de peu votre aînée et donc que l’appellation choisie est valide. À partir de maintenant, nous vous prions de nous appeler de la sorte, nous acceptons votre choix.

Même si ses explications étaient un peu compliquées, Shizuka était contente que son interlocutrice ne se soit pas vexée de ce surnom. Elle n’avait pas de grande sœur, mais si elle en avait eu une, elle aurait voulu qu’elle soit comme Vivienne.

— D’accord, Oneesama ! Dans ce cas, appelez-moi simplement par mon prénom, je vous prie.

— Nous sommes désolée si notre langage est par trop poli et vous semble distant. Toutefois, nous ne pouvons nous exprimer autrement et nous vous prions de nous en excuser. Nous pouvons toutefois vous appeler Shizuka-san au lieu de Nakasawa-san. Préféreriez-vous que nous procédions de la sorte ?

Vivienne regarda Shizuka droit dans les yeux tout en posant légèrement son doigt sur sa lèvre ; c’était sûrement sa manière d’exprimer son embarras.

— Oui, ça ira très bien, Oneesama ! répondit Shizuka en s’inclinant à nouveau.

Vivienne lui renvoyait un tendre sourire. C’est alors que la voix d’Elin se fit entendre au-dessus d’elles, sur la dernière marche de l’escalier.

— Ah, c’est Vivi-chan… Je me demandais avec qui tu parlais. Salut, Vivi-chan !

— Bien le bonjour, Elin-san. Comment vous portez-vous en cette journée ?

— Ça va pas trop mal. Tu as déjà fait connaissance avec la nouvelle de service ?

— Affirmatif, nous avons déjà fait connaissance, elle nous semble être une candidate fort intéressante. Nous espérons avoir bientôt la possibilité d’admirer ses compétences en mission réelle.

— Bah, pour le moment c’est calme, mais j’ai aucun doute qu’avant cette nuit il se passera un truc, c’est comme ça tous les dimanches.

— Ah bon ? s’étonna Shizuka en s’immisçant dans la conversation.

— Affirmatif, comme le souligne notre chef, nous avons toujours eu une voire plusieurs missions le dimanche depuis notre arrivée.

— Ouais, dit Elin en se grattant la tête, semblerait que les cultistes qui ne travaillent pas profitent de cette journée pour faire des invocations ou autres conneries du genre… Bon, je retourne attendre…

Sur ces mots, elle bâilla et repartit dans la salle de repos.

Bien sûr, puisque Shizuka était juste en bas de l’escalier, elle avait une vue directe sur la culotte de sa chef. Que ce soit sous son pyjama ou ses vêtements usuels, elle ne portait pas de pantalon ou de jupe ; la jeune femme se sentait embarrassée par cette forme d’exhibitionnisme, mais au fond, elle était déjà contente que sa chef estimât une culotte nécessaire, sans quoi, à l’instar de son soutien-gorge, elle n’en porterait probablement pas.

— Shizuka-san, nous allons également monter dans la salle de repos, nous feriez-vous l’honneur de votre présence pour notre thé matinal ?

— Bien… bien sûr, Oneesama !

Sur ces mots les deux filles montèrent les escaliers, Shizuka prenant soin de baisser sa jupe pour que Vivienne ne puisse pas involontairement voir sa culotte (elle se doutait que la concernée ne ferait rien pour provoquer un tel événement, mais considérant la raideur de l’escalier, cela pouvait arriver malgré soi) et entra dans la salle de repos.

Même si elle n’y était pour rien, Shizuka éprouva un fort sentiment de honte à l’idée de faire entrer Vivienne dans un lieu si sale et désordonné.

À l’intérieur, Irina et Elin jouaient toutes les deux sur leurs consoles portables.

— Eh Elieli, t’aurais dû t’occuper du monstre tout bleu à droite, il m’a enlevé 400pv quand même.

— Tssss ! J’avais pas vu. J’ai pris un peu trop de temps sur la Manticore, il avait une bonne déf ce con-là.

— Ouais, pas grave, j’ai assez de potions j’pense… Yog-kun se connecte quand en fait ?

— Il m’a dit qu’il allait d’abord bosser sur Ultimate Ring Online, il est à deux places du numéro 1, il veut sûrement le trophée du Champion pour booster ses exp…

— Ah ouais ? Il est bon ce Yog-kun ! J’me ferais bien de l’URO aussi…

— Ouais, mais non, tu vas m’aider à finir cette instance maintenant, fallait y penser avant…

— Quelle boss tyrannique, j’peux même pas jouer à URO…. Bah, pas grave, on s’amuse bien quand même. Héhéhé !

C’est alors que Vivienne entra dans la pièce.

— Elle te permet de jouer pendant ton travail quand même, pensa Shizuka en écoutant les reproches d’Irina à sa chef.

— Ah ?! C’est Vivi ! Ça va ?

— Bien le bonjour, Irina-san. Nous nous portons pour le mieux, et vous-même ?

— C’est cool !

— Mais au fait, n’y aurait-il pas un peu trop de lumière à la place où vous vous trouvez ? Nous avons crainte de vous voir vous embraser d’une seconde à l’autre, vous savez ?

— Hein ? Quoi ?! De la lumière ! NON, je vais m’enflammer et foutre le feu à toute la baraque, vite de l’eau !

Sans réfléchir, Irina attrapa une bouteille proche d’elle et se la vida dessus.

— Qu’est-ce que tu fiches, Iri-chan ? dit Elin, légèrement énervée. On est en pleine instance, bon sang !!

Une fois de plus, Shizuka regardait la scène avec une totale incompréhension. Irina venait de renverser de l’eau sur un plancher plutôt cher et Elin ne lui disait rien, elle paraissait simplement énervée à cause du jeu.

Irina se blottit dans un coin et s’agita comme pour éteindre des flammes.

— C’est bon, y’a pas de soleil aujourd’hui, grommela Elin. Ça suffit pas pour te brûler… Au pire, tire les rideaux et viens poser ton cul pour reprendre la partie.

— Oui, chef ! Merci, Vivi-chan, j’ai eu vraiment chaud…

Sur ces mots, Irina s’en alla tirer les rideaux d’un air insouciant, se recoucha par terre sur le ventre et se remit à jouer en balançant les jambes.

Peut-être était-elle toute trempée, mais elle ne semblait en avoir grand-chose à faire.

— Cet endroit est décidément toujours aussi encombré… Shizuka-san, peut-être accepteriez-vous de boire le thé dans mon bureau à la place ?

— Hein ? Bien sûr, j’accepte volontiers !! Je vous promets de ranger et nettoyer cette salle plus tard, Oneesama !

— Quelle brave enfant que nous avons là…, constata Vivienne en caressant la tête de Shizuka qui rougissait jusqu’aux oreilles tout en prenant un air béat.

Suite à quoi elle fut introduite dans le bureau de Vivienne, qui ressemblait bien plus à un bureau digne de ce nom que les autres. C’était propre, rangé et décoré de manière normale ; nombre de plantes vertes s’y trouvaient et diffusaient un doux parfum.

Shizuka soupira de soulagement face à ce spectacle : sa chance venait enfin de tourner.

— Bienvenue dans notre bureau, nous vous prions de prendre vos aises. Nous allons de ce pas vous préparer du thé, à moins que vous ne préfériez du café ?

— Du thé ira très bien, Oneesama…

Toutefois, à cause de l’élégance et de l’importance de la personne devant elle, Shizuka se sentait crispée et gênée : elle n’avait pas un tel niveau de prestance et avait peur de commettre des impairs.

— Vous aimez les fleurs, Oneesama ? demanda-t-elle alors que l’intéressée allumait un appareil pour chauffer de l’eau (appareil qui semblait particulièrement technologique malgré sa fonction assez simple).

— Effectivement, nous aimons les fleurs et les plantes en général, et de fait, nous éprouvons un grand intérêt pour le thé. La cérémonie du thé et l’ikebana sont des arts de l’ancien Kibou que nous affectionnons particulièrement.

Shizuka était aux anges, c’était le genre de réponse qu’elle attendait.

Vivienne déposa une nappe propre qu’elle avait sortie d’une crédence, puis elles s’installèrent à son bureau pour prendre le thé, qu’elles accompagnèrent de petits gâteaux.

L’invitée retenait ses larmes. C’était le meilleur moment de sa semaine, pour ne pas dire de ces dernières années. Le thé était délicieux, les gâteaux tout autant et le cadre était parfait, de quoi oublier toutes ses mésaventures précédentes.

Pendant la discussion, qui dura finalement plus d’une heure, Shizuka apprit que Vivienne était également amatrice de mode : elle affectionnait les vêtements de luxe mais aussi ceux plus modestes. Elle alla même jusqu’à l’inviter à faire les magasins ensemble lors de leur prochain jour de repos.

Bien sûr, Shizuka accepta avec plaisir et finit par lui confesser qu’elle était contente d’avoir une senpai si fantastique. Cette dernière ne cacha pas à son tour sa joie d’enfin avoir une collègue qui partageait ses goûts.

— Toutefois, ne croyez pas que nous éprouvons de l’antipathie à l’égard d’Irina-san ou de notre chef, nous reconnaissons les mérites de l’une comme de l’autre, mais un petit quelque chose leur fait défaut. Nous ne pourrions cependant point dire de quoi il s’agit…

— Le bon sens, pensa Shizuka en prenant un air gêné. Quelle fantastique senpai ! Elle est si gentille qu’elle préfère ne pas les accuser de leurs torts. Aaaaaahhh~ !

Sur ces entrefaites, Shizuka décida de prendre congé. Elle avait pour projet de rendre les lieux dignes d’une lady comme Vivienne ; il était hors de question qu’elles continuent à travailler dans cette crasse.

— Quel projet fantastique que vous avez là, Shizuka-san. Si vous désirez notre aide, nous resterons à votre disposition dans notre bureau. Nous devons nous occuper des plantes, mais vous pourrez nous demander après cela.

— Je n’oserais pas déranger mon Oneesama. Je vais faire de ce lieu un endroit vivable. Je vous rejoins tout à l’heure.

— Merci beaucoup de vos services admirables, Shizuka-san.

Sur ces mots, elle quitta le bureau et s’en alla nettoyer avec enthousiasme.

Lire la suite – Chapitre 5