Chapitre 5 – La guerrière d’acier et la novice

Alors que l’après-midi touchait à son terme, Shizuka n’avait fini de nettoyer que son bureau.

Elle pensait qu’elle aurait plus de temps pour le reste, mais elle avait sous-estimé la quantité de travail.

— Nous sommes très fière de notre nouvelle alliée, nous constatons à quel point elle est dévouée et engagée dans sa tâche.

La voix douce et tendre de Vivienne arriva à ses oreilles alors qu’elle venait à peine de s’asseoir par terre ; elle avait noué un bandeau dans ses cheveux et avait changé de tenue pour ne pas se salir, mais malgré cela, elle avait besoin d’un bon bain.

— C’est très gentil, Oneesama…

— Nous verrons pour demander vos services ultérieurement dans l’optique de rendre plus propre notre bureau également. Vous avez fait un si bon travail considérant l’état précédent de ce lieu…

Vivienne passa le doigt sur un meuble et parut satisfaite du résultat.

Shizuka était honorée de ces compliments : son nouveau modèle de perfection féminine vivant venait de reconnaître ses mérites, elle ne pouvait être plus heureuse.

Mais à cet instant, la sonnerie de son téléphone se mit à sonner.

Elle regarda immédiatement l’écran et vit avec étonnement qu’il s’agissait d’Elin.

Non sans une certaine surprise, elle décrocha :

 — Oui, Elin-san ?

— Yo, Shi-chan. Descends de suite, c’est urgent.

— Je vous préviens, si c’est juste pour me demander d’aller chercher des snacks au konbini…

— Rhooo, quelle image tu as de ta chef, voyons…

Shizuka n’exagérait pas vraiment. C’était le genre d’Elin et, par extension de Yog-kun, de lui demander des choses pareilles. Elle savait qu’elle était trop gentille pour refuser et eux trop fainéants pour se lever, donc…

— Bon, d’accord, j’arrive tout de suite. Oneesa… euh, Vivienne-oneesama doit venir aussi ?

— Ah, elle est avec toi ?

— Oui, elle se trouve actuellement dans mon bureau… PROPRE…

— Ah cool, descendez toutes les deux alors.

Sur ces mots, sans même demander pourquoi Shizuka avait insisté sur le dernier mot de sa phrase, ou plutôt sans y prêter attention, elle raccrocha.

Shizuka ne savait qu’en penser, elle avait quand même l’impression qu’elle allait se faire avoir.

Elle se tourna vers Vivienne et lui rapporta ce qui avait été dit.

— Oneesama, Elin-san nous demande…

— Nous avons plus ou moins compris le sujet de cette conversation et nous nous doutons du motif de cet appel.

— Ah bon ?

Tout en s’interrogeant de la sorte, Shizuka défit le bandeau sur sa tête et se leva.

— Nous sommes dimanche, il est presque dix-huit heures, comme de coutume, un problème a dû survenir et nous sommes appelées à porter assistance à ces pauvres gens qui composent le bas peuple.

— Le bas peuple, pensa Shizuka alors qu’un de ses sourcils sursautait légèrement. C’est ce qu’elle pense des gens qui ne sont pas de la haute comme elle ?

Mais elle ne posa pas d’autre question. Elles descendirent les marches qui menaient à l’étage inférieur et rejoignirent la salle de repos où se trouvaient Elin et Irina.

Cette dernière finissait d’enfiler un long trench-coat noir en cuir qui lui donnait un air encore plus chûnibyou que de coutume.

— Ah, vous voilà ! Tu pourrais répondre à ton téléphone, Vivi-chan.

— Vous nous en voyez navrée, chef. Nous étions montée voir la progression des travaux de notre nouvelle recrue et nous avons laissé notre portable sur notre bureau.

— Bah, pas grave, du coup c’est Irina qui s’y colle, deux personnes devraient suffire.

Elin, sans se lever, fit signe à Shizuka de se rapprocher. Lorsqu’elle arriva à portée de bras, sa chef lui tendit une carte plastifiée.

— Tiens, Shi-chan. C’est pour ta première mission.

— Un abonnement de train ? constata Shizuka en regardant la carte qui lui avait été remise.

— Ouais, c’est un abonnement spécial agence privée. C’est un pass global sur tous les transports du pays. Ta première mission est à Yokohama, tu vas y aller avec Irina. Pas de temps à perdre, prends ton manteau et partez tout de suite au commissariat de Shinjuku Ouest.

— Hein ?! Comme ça ? Mais je suis sale… et je pue… Faut que je me change et que je me lave.

— Et tu te prétends mahou senjo ? railla Elin d’une voix calme et morne qui ne collait pas au contenu de son reproche. Pendant que tu te laves et que tu te pomponnes, des gens peuvent mourir ou pire, tu sais ?

Shizuka rougit de honte, ce qu’elle avait dit était somme toute insensé. Elle voulait être présentable, mais elle n’avait pas envie que des gens meurent à cause d’elle. Les paroles d’Elin étaient dures, mais la directrice de l’agence avait raison.

Elle baissa la tête et se tut.

C’est alors qu’Irina, apparemment prête à sortir, arriva à son niveau et se rapprocha très près de ses cheveux, dont elle prit une mèche entre ses doigts.

Elle la renifla et affirma :

— Tes cheveux sentent toujours bon… Voyons voir le reste…

Sans être nullement gênée, elle se rapprocha au point de coller son nez sous les aisselles de Shizuka ; cette dernière cria et recula alors qu’Irina continuait d’avancer pour garder sa proximité. Shizuka, déjà rouge de sa prime honte, le devint encore plus sous l’effet de cette nouvelle source d’embarras ; en reculant, elle finit dos au mur.

Elle sentait « la truffe » d’Irina sous son bras la chatouiller alors que son visage s’appuyait contre les bords de sa poitrine.

Finalement, Irina dégagea son visage des aisselles de Shizuka et comme pour lui couper toute échappatoire, elle posa sa main contre le mur à côté de la jeune femme :

— T’inquiète pas, tu sens très bon, Shi-chan… Ton odeur est tellement… tellement…

Mais elle ne finit pas sa phrase, et tel un prédateur face à une proie apeurée, elle rapprocha son visage de la jeune fille qui put voir ses yeux comme luire de l’étrange lueur propre aux personnes ivres.

À ce moment-là, pour diverses raisons, Shizuka n’avait pas vraiment envie de se débattre : elle avait l’impression que ce serait encore pire.

Les lèvres d’Irina se rapprochaient dangereusement de son visage. Sa senpai tira alors la langue et commença à lui lécher la joue.

— Kyaaaaaaaa ! Aidez-moi !! Je vous jure que je vais y aller de suite… ouinnnnn…

Alors que Shizuka appelait à l’aide, les mains d’Irina bloquèrent ses poignets contre le mur et elle lui lécha l’autre joue, puis le cou ; c’était sûrement un rite bizarre de sa folle croyance vampirique.

— Bon, Iri-chan, tu t’es assez amusée, partez sur le champ. Tu continueras à votre retour.

— OK ! On y va, Shi-chan !

— Quoi ?! Mais j’ai pas envie qu’elle fasse ça à notre ret…

Elle n’avait pas eu le temps de finir la phrase qu’Irina la traîna par la main hors de la pièce, la prit dans ses bras pour la porter à la manière d’une princesse et sauta les escaliers menant au rez-de-chaussée.

Sans laisser aucun moment de répit à sa victime, elle enfila ses chaussures et fit voler celles de Shizuka du sol d’un coup de talon adroit jusqu’à atterrir dans les bras de cette dernière. Puis, passant à côté de son manteau et de son petit sac à main, elle les lui posa dessus avant de quitter l’agence en courant.

Shizuka ne comprenait plus rien. Il faisait désormais froid, mais à cause de la veste sur son visage, elle n’avait pas la moindre visibilité. Elle sentait qu’elles se déplaçaient étonnamment vite. Les seins d’Irina lui cognaient le visage à cause de la course effrénée et ils auraient pu l’assommer s’ils n’avaient pas été si mous.

Elle poussa un cri désespéré, mais quelques secondes plus tard, la course s’arrêta.

Irina lui prit alors soudainement la main et elle entendit le bip caractéristique des lecteurs de carte des gares kibanaises. Elle avait donc pris le temps de passer la carte malgré l’urgence de la situation.

La course reprit encore quelques secondes et elles montèrent des marches à une vitesse folle.

Quelques instants plus tard, elles s’arrêtèrent à nouveau, cette fois-ci pour de bon ; elles étaient à l’intérieur d’un train.

Les yeux de Shizuka tournaient en spirale lorsque le manteau sur son visage fut soulevé.

— A y est ! On est dans le train, Shi-chan ! Hihihi !

Irina, sans se soucier des personnes autour d’elle, souriait à Shizuka qui se trouvait encore dans ses bras.

Évidemment, les regards étaient tous tournés vers elles ; Shizuka rougit jusqu’aux oreilles et se recacha sous son manteau en position fœtale sur la banquette.

— Irina-chan… tu es… la pire… je vais plus… marier…

Sa phrase n’était pas même pas complète, elle était encore sous le choc. Il lui fallut quelques minutes pour se reprendre, enfiler ses chaussures et son manteau et couvrir son visage de honte.

— Hahaha, tu es tellement mignonne quand t’es gênée, Shi-chan…

— Arrête de m’embêter, s’il te plaît, senpai ! J’ai jamais eu autant envie de mourir qu’aujourd’hui…

— Tu fais trop attention aux détails, Shi-chan. Le travail c’est important, t’sais ?

— Oui, je sais mais… mais… ouinnn…

— Tu es drôle, Shi-chan. Allez, prépare-toi, on va encore courir, on arrive bientôt à Shinjuku.

Shizuka avait les larmes aux yeux et était bouleversée, mais lorsqu’elle considéra à quel point Irina prenait à cœur son travail, elle s’estima réellement être une bien mauvaise personne.

Une vraie mahou senjou n’en avait que faire du regard des autres, elle faisait son devoir et combattait pour sauver tout le monde, qu’importe si elle montait dans un train sans chaussures ou manteau après avoir été portée comme une princesse.

Elle pourrait même y monter nue qu’elle s’en ficherait, son devoir passant avant tout le reste…

Lorsqu’elle eut cette réflexion, Shizuka faillit s’évanouir. La seule pensée d’entrer nue dans un train suffisait à lui donner le vertige.

— Peut-être que je suis pas faite pour ce métier, se dit-elle tristement.

Alors que ses pensées s’engouffraient dans la mélancolie, Irina lui prit la main et lui dit :

— Faut pas avoir peur, Shi-chan, ch’suis avec toi. Ch’suis peut-être une senpai stupide, mais j’te protégerai tout comme les autres. Sois rassurée !

Elle lui lança un clin d’œil.

Contre toute attente, Shizuka se calma. À cet instant, elle considéra que malgré ses bizarreries, Irina, à sa façon, était une vraie mahou senjou, une fille qui se sacrifiait pour les autres comme les personnages des anime de son enfance.

Elle lui répondit donc par un sourire bienveillant.

— Whaaaa ! Ch’suis si contente, j’ai une petite kouhai toute mimi avec moi, quel bonheur

— D’ailleurs, demanda Shizuka, tu n’as pas eu peur de sortir dehors ? il fait encore jour.

— Ouais, ch’sais. Mais j’ai couru tellement vite que les rayons du jour n’ont pas atteint ma peau assez longtemps pour me brûler. Puis il commence à faire nuit donc ça va.

En effet, elles arrivaient dans la saison de l’année où la nuit tombait très tôt.

— Ah, je vois… Sans être transformée, tu es tellement forte, senpai. Tu m’as portée sans aucun effort… j’ai l’impression…

— Bah ouais, ch’suis une vampire quand même. Hihihi !

Quelques regards se tournèrent vers elles à ces mots. Difficile ne pas réagir lorsque quelqu’un prétendait être une telle créature, surtout en considérant que ces mêmes vampires étaient devenus un réel fléau pour l’Humanité.

Shizuka fit semblant de ne pas voir les regards tournés vers elles.

— Tu en as déjà combattu, des vampires ?

— Ouais, des tas de faux vampires, mais ils étaient tous moches. Eli m’a dit que c’était des vampires qui venaient du ciel ou un truc du genre, mais j’ai oublié.

Sur ces mots, elle tira la langue et se frappa le côté de la tête avec son poing, faisant le signe du tehee.

« Prochain arrêt : Shinjuku. »

Alors que l’annonce résonnait dans les haut-parleurs, Irina et Shizuka se levèrent et se dirigèrent vers la sortie.

***

Pendant ce temps, à l’agence…

— Alors t’en dis quoi de la nouvelle, Vivi-chan ? demanda Elin en allumant la télévision et en plongeant la main dans un paquet de chips.

— Difficile d’exprimer la moindre opinion pour l’heure, mais elle nous a paru être plutôt une fille docile.

Vivienne s’était assise à table en position seiza. Elle avait apporté une théière et buvait tranquillement en parlant à Elin sans vraiment la regarder. Elle dégageait véritablement une aura de douceur et d’élégance qui différait de la nonchalance de la directrice.

Leurs attitudes étaient tellement différentes que les voir toutes les deux réunies dans cette même salle paraissait presque irréel.

— Elin-san, vous devriez quelque peu couvrir votre séant, il s’avère qu’en raison de votre négligence, nous sommes actuellement en état de voir vos sous-vêtements, le cœur de l’intimité d’une femme.

— Ah ouais, on voit ma culotte. Bah, pas grave… Sois déjà contente que j’en porte une.

— Vous êtes une bonne chef, mais votre attitude me laisse toutefois perplexe. Ne voyez là aucune offense de notre part, ce n’est qu’une constatation objective que toute personne extérieure pourrait avoir.

— Eh ouais, chacun ses problèmes de caractère, pas vrai, Vivi-chan ?

Sur ces mots, Elin, allongée sur le canapé en train d’agiter ses jambes nonchalamment, tourna la tête en direction de son employée et lui darda un sourire complice.

Vivienne ne répondit rien. Elle ferma les yeux et porta le bord de sa tasse à ses lèvres.

Pendant quelques secondes le silence régna dans la pièce.

Puis Vivienne posa quelques questions :

— N’êtes-vous point inquiète d’envoyer simplement Irina-san et Shizuka-san sur cette mission ? Nous aurions pu aisément nous joindre à elles, si vous nous l’aviez demandé.

— Mais ouais, ça ira. Je t’assure… *crunch*

— Quelle est la teneur précise de cette mission que vous leur avez confiée ?

— Un petit groupe de Profonds qui est entré dans un entrepôt à Yokohama. La police a déjà bouclé le périmètre, mais ils ont des otages… tu connais les Profonds, c’est des gros porcs.

— Nous n’emploierions pas un tel vocable pour le moins déplacé de la part d’une gente dame, mais nous comprenons et partageons l’opinion que vous exposez quant à ces créatures.

— Bah, Iri-chan toute seule suffirait, mais c’est un bon moment pour tester la nouvelle. Puis…

Elin marqua un bref silence, regardant la télévision sans penser à rien. Vivienne ne l’interrompit pas ; elle était une fille bien élevée et pouvait attendre quelques secondes la fin de sa phrase.

— Puis, tu ne trouves pas que c’est un peu calme pour un dimanche ? Mon expérience et mon pressentiment me font me dire qu’il va se passer du plus gros bientôt, faut qu’il reste des gens pour s’en occuper au cas où.

— Malgré votre attitude globalement contestable, nous reconnaissons que votre intuition et vos calculs s’avèrent très souvent justes, et de fait, nous ne remettons point en doute votre jugement.

Elin plongea à nouveau sa main dans le paquet de chips, mais il s’avéra vide.

Elle soupira et rampa jusqu’au meuble de la télévision, puis ouvrit un battant et constata qu’il n’y avait rien à l’intérieur. Elle ouvrit le deuxième et le troisième, mais le placard était tout simplement vide.

— Rhaaa, la poisse ! Pffff ! Garde le fort, je vais acheter des ravitaillements…

Les épaules d’Elin s’affaissèrent de désespoir. Elle n’avait pas envie de sortir pour aller au konbini qui se trouvait à quelques vingt mètres de l’agence. Il lui suffisait de traverser le pont et le magasin se trouvait à l’angle de la ruelle, mais c’était déjà trop loin pour sa paresse.

— Nous ne voyons aucune objection à ce faire, chef.

— Merci…

Tout en se grattant la tête et en se dirigeant d’un pas lent vers la sortie, elle bâilla et rajusta un peu son pull pour mieux couvrir ses cuisses.

C’est à ce moment-là que son téléphone se mit à sonner…

***

Lorsque Irina et Shizuka arrivèrent face au commissariat, un des agents les attendait.

Shizuka était à bout de souffle. Elle avait couru une partie du chemin mais avait fini par s’effondrer et avait été portée par sa collègue.

De fait, elle avait quelques écorchures sur le visage.

— C’est vous, les filles de Tentakool ?

— Ouais, c’est nous, dit Irina avec enthousiasme. Voilà la carte de l’agence.

Irina tira de sa poche la même carte plastifiée que Shizuka avait reçue la veille ; elle ne servait donc pas qu’à ouvrir les portes des locaux de l’agence (qui de toute manière étaient ouvertes) mais permettait aussi de prouver son appartenance à celle-ci…

Shizuka n’avait pas réfléchi à ce genre de chose jusqu’alors. Heureusement, malgré leur hâte, Irina avait pensé à lui prendre son sac à main, où se trouvaient sa baguette magique et sa carte.

Dans le futur, elle devrait trouver un autre moyen de la transporter en permanence sur elle. Si ce genre d’événement venait à se reproduire et qu’elle ne l’avait pas, elle était inutile en tant que mahou senjo.

— Peut-être accrochée à une jarretière comme un pistolet, pensa-t-elle tout en la présentant à son tour.

— Eh bien, ne perdons pas de temps, suivez-moi, on vous amène sur la zone en hélico.

— Ohhh ! C’est ma première fois ! ne put s’empêcher de constater Shizuka.

— Héhéhé, j’ai donc eu ta première fois pour ça aussi, j’savais pas…

Alors qu’Irina se mettait à rire de façon joyeuse, le policier et Shizuka rougirent, comprenant le double sens de ses paroles. La jeune femme préféra toutefois ne pas souligner cette erreur de langage en présence d’un homme, ce qui en un sens revenait à confirmer ce qu’il pensait.

Elles montèrent donc dans l’ascenseur du commissariat. L’ambiance était étrange : le policier, assez jeune et clairement perturbé par ce qu’il avait entendu, était sûrement en plein fantasme en s’imaginant ce couple de mahou senjo.

Cette pensée mettait Shizuka, qui baissait la tête et n’osait parler, dans le plus profond embarras.

En revanche, Irina était nonchalante, et chantonnait.

L’ascenseur s’ouvrit enfin et elles purent monter un dernier escalier menant au toit où un hélicoptère les attendait. Le rotor tournait déjà : l’appareil était prêt à prendre son envol.

D’un pas hésitant, Shizuka se dirigea vers lui, mais elle sentit alors deux mains lui pousser les fesses et bondit à bord dans un hurlement : elle savait à qui elles appartenaient.

Le policier fit signe au pilote de décoller, et les filles eurent à peine le temps d’attacher leurs ceintures.

De Shinjuku à Yokohama, il faut un certain temps en train, mais lorsqu’on peut voler par-dessus les bâtiments et aller vers l’objectif en ligne droite, cela devient bien plus rapide.

Aussi, à peine quelques minutes plus tard, le pilote leur annonça dans l’interphone qu’elles allaient arriver.

— Bon, Shi-chan, il est l’heure de se transformer.

— Euh… oui… j’appelle Yog-kun.

— Yog-kun ?

— Ouais, en fait… c’est lui qui me donne mes pouvoirs.

— Ahhhh ! C’est cool ça ! C’est un familier chauve-souris ?

— Pourquoi une chauve-souris ?

— Parce que j’adore les chauve-souris, c’est les amis des vampires.

Shizuka ne savait plus trop quoi répondre face à une remarque aussi dénuée de sens et se contenta d’observer Irina, le regard vide.

Cette dernière la fixait comme si elle attendait quelque chose, ce qui ne fit qu’embarrasser la jeune femme.

— Qu’est-ce que… ?

— Allez, j’veux voir ta transformation, me fais pas attendre !

Irina détacha sa ceinture, serra ses poings et sautilla sur place.

Sentant qu’elle n’avait pas vraiment le choix, Shizuka soupira en baissant la tête puis prit la baguette magique dans son sac.

— Yog-kun ? Tu m’entends ? J’ai besoin de ma transformation, tu peux me donner mes pouvoirs ?

Mais aucune réponse ne se fit entendre.

Elle frappa donc le bout de la baguette avec sa main et dit plus fort :

— Tu vas arrêter de m’ignorer, sinon je te coupe le courant !!

Cette fois, une voix parvint enfin à ses oreilles :

— Hein ? Qu’est-ce qu’il y a, Shi-chan ? Encore en train de t’attirer des ennuis ?

— Non, pas du tout ! Je travaille, contrairement à d’autres ! Je dois me transformer, ce serait bien que tu le fasses genre… TOUT DE SUITE !

— OK, OK, pas la peine de m’agresser… de toute manière t’es bien partie pour devenir une vieille peau aigrie.

— QUOI ?! Je vais te tuer, espèce de renard irrespectueux.

— Ouais, ouais… bon, laisse-moi continuer mon leveling, s’il te plaît.

Sur ces mots, la baguette se mit à luire et la transformation commença sous les yeux émerveillés d’Irina ; les vêtements de Shizuka furent remplacés par son costume de magical girl blanc et violet.

Une tenue somme toute assez typique d’une mahou senjo.

— OHHHHHH ! Tu es adorable ! À croquer tout plein ! Par contre, Yog-kun, j’crois que j’ai déjà entendu sa voix à quelque part…

— Ouais, vous jouez ensemble avec Elin-san, si j’ai bien compris.

Shizuka baissa la tête, dépitée.

Dans aucune fiction de mahou senjo qu’elle connaissait le familier de l’héroïne n’était un sale renard hikikomori qui passait son temps à manger et jouer en ligne. Et dans aucune d’elles les camarades de l’héroïne ne passaient leur temps à jouer avec lui.

— C’est tellement peu romanesque, pensa-t-elle.

— Ah, je crois que je vois qui c’est ! Ouais, il est super marrant, j’l’adore !

Et Irina se mit à rire.

— Tu veux dire qu’il est pénible, pensa Shizuka en la regardant de manière blasée.

— Bon, à mon tour ! Transformation !

Irina écarta les bras tandis que ses vêtements se désintégraient et se changeaient en rubans noirs, rubans noirs qui enveloppèrent alors son corps. L’espace d’un instant, Shizuka put voir de ses propres yeux les formes généreuses de la jeune fille, et s’empourpra.

Puis les rubans se métamorphosèrent en un uniforme noir et blanc, semblable à une tenue de militaire, avec des boutons argentés et diverses décorations. Deux épaulettes apparurent également, achevant de lui donner une allure de soldat.

Ses jambes, elles, se recouvrirent d’une jupe particulièrement étrange : elle était faite de métal, comme si on avait disposé côte à côte des épées reliées entre elles par une lanière de cuir. Une paire de jambières d’armure recouvrit ses pieds, et deux lourds et imposants gantelets en fer, particulièrement décorés et faisant penser à des têtes de loup, apparurent sur ses mains.

Outre ses vêtements, la transformation était également corporelle, ses cheveux et ses yeux ayant pris la couleur de l’or.

— Tadam !

Cette tenue si particulière fit briller les yeux experts et le cœur de fan de Shizuka.

Les spécialistes dans le domaine classaient les tenues vestimentaires des mahou senjo en diverses catégories, même si finalement, chacune était propre à son utilisatrice. On tenait pour vrai que les vêtements de combat de ces guerrières étaient une manifestation de leur ego, aussi aucune n’avait les mêmes qu’une autre (bien qu’on affirmât fréquemment que les jumelles disposaient de tenues exactement identiques).

Pour sa part, Shizuka était plutôt de type « traditionnel », catégorie parfois appelée « magical girl », tandis qu’Irina faisait partie de celles dites « militaires ».

—  Whaaaa ! C’est super classe !

Irina mit ses poings sur ses hanches et sourit fièrement.

Mais les filles n’eurent pas le temps d’échanger plus longtemps, le pilote annonçant alors qu’elles survolaient la zone et qu’il leur fallait sauter.

— Au fait… il est où, le parachute ? s’enquit soudain Shizuka.

— Pas besoin, on est des mahou senjo, non ?

Sur ces mots, Irina lui prit la main, ouvrit la portière et sauta en l’entraînant dans le vide.

La réaction naturelle de Shizuka, surprise, fut de crier pendant leur chute, alors qu’à ses côtés, sa collègue riait aux éclats.

— T’as pas des pouvoirs de vol ? lui demanda Irina en criant à son oreille. C’est super fréquent chez les mahou senjo !

À dire vrai, elle avait bien un pouvoir de vol, mais elle avait été tellement surprise qu’elle l’avait oublié, trop focalisée sur le fait qu’Irina essayait de lui faire du mal pour se rappeler qu’elle n’était pas une simple et impuissante jeune fille.

Elle leva la baguette et invoqua les mots de pouvoir :

« Silver Cloud ! »

Un nuage de particules cristallines apparut sous ses pieds et la retint de chuter.

Puisqu’Irina lui tenait la main, elle s’arrêta également.

— Hihi, j’étais sûre que Shi-chan avait un pouvoir pour voler, dit-elle en souriant, accrochée à son bras.

— T’es folle ! Et si je n’avais pas eu un tel pouvoir ?

— Pas de problème. Tu stresses trop Shi-chan.

Sans avoir l’air particulièrement inquiète, Irina regarda vers le bas et prit connaissance du lieu de leur mission : une bonne centaine de mètres en dessous d’elles se trouvait un entrepôt aux murs métalliques encerclé par des voitures de police aux sirènes rouges parfaitement visibles à cette hauteur.

— Bon, je te dis à tout de suite, Shi-chan.

Sur ces mots, avec un large sourire, elle retira sa main et se laissa tomber jusqu’au toit du bâtiment.

Shizuka demeura interdite face à cette action soudaine.

Même pour une mahou senjo, c’était une hauteur considérable.

Elle s’élança à sa poursuite, mais elle avait réagi trop tard et la vit s’écraser sur le toit… où elle prit appui pour exécuter un salto avant. Puis atterrit à l’entrée, sans avoir subi la moindre blessure.

— D’accord, c’est une mahou shoujo… mais c’était plutôt haut… C’est qui cette fille ? marmonna Shizuka en s’arrêtant dans les airs.

Après quelques secondes passées à analyser la situation, elle soupira et haussa les épaules.

— Cela dit, quelle classe ! Irina appartient au type des mahou shoujo physiques, pas vrai ? Avec ses cheveux dorés et sa tenue militaire, elle dégage un sentiment de puissance et de protection, je me sens encore toute chose devant ce spectacle…, dit-t-elle à haute voix en dodelinant sur place avec un regard béat.

Une voix sortit de la baguette accrochée à sa ceinture :

— Iri-chan a vraiment la classe, pas vrai ?

Elle ne savait pas si Yog-kun avait réussi à voir la scène à travers la baguette ou alors s’il répondait à son précédent commentaire.

Toutefois, peu lui importait en cet instant précis.

— Oui ! Je la trouvais un peu bizarre et décevante depuis ce matin, mais au final c’est une vraie mahou senjo. Je serais sûrement morte à sa place…

— Hé ! Ne sous-estime pas les pouvoirs que je te donne, quand même ! Bon, c’est vrai que t’es pas douée du tout donc bon…

— Merci, Yog-kun, ça fait plaisir…, ironisa-t-elle en serrant sa prise sur la baguette avec une expression mécontente. Et sinon, que me vaut l’honneur de t’entendre me parler ?

— Je suis en attente de membres pour un raid, je fais juste une petite pause.

Même si Shizuka s’attendait à une réponse du genre, elle ne put s’empêcher de se sentir déprimée, sa tête et ses bras s’affaissant de désespoir.

D’un côté, il y avait Irina qui venait de faire un atterrissage grandiose devant une foule de policiers, et de l’autre Shizuka, une mahou senjo débutante, qui parlait avec son familier, un NEET désespérément désespérant…

— C’est pas le moment de déprimer ! pensa-t-elle en serrant son poing devant elle. Il y a plus important que mes problèmes, des otages se trouvent dans ce bâtiment !

Elle ne perdit pas plus de temps et descendit en piqué rejoindre Irina.

Mais malgré sa passion et sa bonne volonté, elle ne maîtrisait pas encore parfaitement les atterrissages, et s’écrasa pathétiquement au sol non loin de sa collègue.

— Ayaille ! Aïe !

— Enfin là, Shi-chan ? railla Irina, non sans rester décontractée et radieuse. Ah tiens ! Tu donnes dans le fan-service ?

En effet, tombée tête la première, Shizuka avait amoindri les dégâts grâce à sa magie, mais elle avait atterri joue contre le sol dans une position pour le moins humiliante ; on apercevait un morceau de sa culotte blanche que sa jupe remontée n’arrivait plus à cacher.

Immédiatement, la jeune femme rougit d’embarras, se releva et remit la jupe en place, les larmes aux yeux.

Pensant au fait que tous les policiers l’avaient probablement vue, elle se sentit honteuse au point de défaillir.

— Ouin… tout le monde… l’a vue… quelle honte… je suis la pire mahou…

— T’inquiètes, Shi-chan, y a que moi qui l’ai vue… et peut-être le jeune là-bas avec le visage tout rouge. Fait noir, t’sais ? Puis y sont occupés, pas vrai ?

Même si c’était censé la rassurer, Shizuka avait envie de tomber à genoux et de se mettre à pleurer. Ses débuts dans le métier étaient une telle catastrophe… elle était pitoyable.

Cependant, l’explication d’Irina n’était pas encore achevée, et elle reprit :

— En fait, montrer involontairement sa culotte, ça fait partie du travail d’une mahou senjo, c’est ce que dit Elin. Faudra que tu lui demandes, mais elle dit toujours que les culottes augmentent l’espoir des gens et notre popularité. Perso, les trucs compliqués, j’comprends pas trop, mais de toute manière on peut pas éviter ça quand on se bat sérieusement donc je m’en fous.

Il fallut quelques secondes à Shizuka pour se calmer un peu. Irina venait, sûrement malgré elle, de soulever un point très intéressant : une culotte ne valait pas une vie humaine, ce n’était pas grave de s’humilier un peu si c’était pour sauver des innocents.

Cette idée réconforta quelque peu Shizuka… avant qu’elle ne se rappelle le cas de Satomi, ce jeune homme pervers qu’elle avait sauvé en pensant qu’il s’agissait d’un « type bien », mais qui s’était avéré être un cultiste.

Dans la suite logique de ses pensées, elle se souvint qu’il existait des magazines officiels de lingerie et de sous-vêtements où posaient des mahou senjo des agences privées et on disait même qu’il y avait sur la toile des sites de snapshot où l’on pouvait observer les sous-vêtements des guerrières en pleine action.

— L’Humanité est écœurante par moments…, se dit-elle à haute voix.

Irina la regarda sans comprendre en inclinant légèrement sa tête, puis lui donna une tape sur l’épaule :

— À ton tour de jouer, la nouvelle ! J’reste derrière toi en renfort, mais vu que ch’suis censée t’évaluer, fais comme si j’étais pas là. C’est bon les gars, on s’occupe de tout ! Criez si y a un truc qui sort de l’entrepôt, OK ? dit-elle aux agents de police non loin.

Tout en s’avançant d’un pas tremblotant, Shizuka vint à penser à quelque chose : si elle échouait à ce test, ne risquait-elle pas d’être licenciée ?

Si on la reconnaissait inapte à faire partie de l’agence, Elin devrait se séparer d’elle et elle pourrait rejoindre une agence avec des filles plus normales, non ?

Immédiatement, elle se gifla les deux joues. Elle ne pouvait pas laisser tomber Vivienne ou ces pauvres gens à l’intérieur, elle était devenue une mahou senjo pour les sauver, ses préoccupations personnelles venaient ensuite.

Elle arriva devant la porte de l’entrepôt que la police lui ouvrit rapidement et referma suite au passage d’Irina qui la suivait, quelques mètres derrière.

À peine entrée à l’intérieur, elle sentit une odeur de poisson pas frais. C’était une odeur forte et dégoûtante, et elle ne put s’empêcher de se boucher le nez.

— Ça pue !! C’est sûr qu’il y a des Profonds là-dedans !

— Ah ? Shi-chan, tu le savais déjà qu’ils puaient à mort ? demanda Irina, les bras croisés derrière la tête.

— Oui, je l’ai lu dans un livre… Tout comme j’ai lu à propos des… hybrides…

— Whaaa ! T’en sais des choses Shi-chan !

— Merci… Par contre, s’ils ont des otages, pourquoi ils sont pas retournés sous l’eau avec eux ?

— Ch’sais pas trop… Sûrement qu’ils ont été découverts par la police et se sont cachés ici. Les Profonds peuvent être blessés par les armes humaines, même s’ils sont coriaces, t’sais ?

— Oui, mais c’est suspect, je trouve…

Elle avait toujours rêvé de tenir ce genre de discours, qu’elle avait vu des centaines de fois dans des films.

— Tu réfléchis trop, Shi-chan. En avant !

Shizuka empoigna avec force sa baguette et s’avança dans cet entrepôt rempli de containers-cargos. C’était un de ces nombreux locaux de stockage dédiés à l’acheminement par la mer.

Dans les premières années ayant suivi l’Invasion, les routes maritimes étaient devenues inutilisables à cause des créatures qui peuplaient les océans, mais depuis l’apparition des mahou senjo, des garnisons spécialisées dans ce type d’escorte partaient en mer pour protéger les navires et permettre le commerce. De fait, la navigation était redevenue un moyen de transport de marchandises privilégié.

Shizuka crut entendre des pas autour d’elle, et voir des yeux dans les ténèbres la regarder. Si Irina n’était pas derrière elle, elle aurait vraiment hésité à s’avancer comme elle le faisait, et aurait préféré y aller plus prudemment.

Soudain, elle réalisa qu’elle n’avait pas besoin de rester au sol : puisqu’il s’agissait d’un test, elle serait évaluée sur la base de ses compétences, mais aussi de ses initiatives ; repérer et attaquer ces créatures depuis les airs était sûrement le meilleur choix.

« Silver Cloud… », prononça-t-elle d’une voix hésitante et faible.

Comme précédemment, des nuages de particules cristallines apparurent sous ses pieds et lui permirent de s’envoler.

Afin d’avoir un meilleur panorama sur l’ensemble des lieux, elle monta jusqu’au plafond de l’énorme entrepôt. Toutefois, il faisait nuit, et elle ne voyait que faiblement.

Il lui semblait apercevoir une zone plus dégagée devant les bureaux, ainsi que des silhouettes humaines qui se tenaient à cet endroit-là.

Lancer des sorts en volant faisait partie de la base pour les mahou senjo, mais Shizuka était une débutante et elle avait du mal à concentrer sa magie sur deux sorts à la fois, aussi elle repéra un cargo en hauteur proche de la zone et s’y dirigea.

Elle se posa en douceur et put voir depuis cette position qu’il y avait là quatre créatures. Des créatures connues sous le nom de Profonds.

Ces êtres humanoïdes étaient un mélange entre un homme et un poisson : ils étaient bipèdes, avec de longues jambes leur donnant une taille avoisinant les deux mètres, et avaient des bras légèrement plus courts que ceux d’un humain, mais armés de griffes.

Leurs têtes étaient en tous points similaires à celles de poissons, si ce n’était pour leurs yeux rouges brillant de malveillance.

Ils étaient nus, exposant leur ventre blanc et leur peau gris-rougeâtre.

— Où sont les otages ? se demanda Shizuka en s’accroupissant sur le container afin de ne pas être repérée.

Elle observa les alentours et remarqua à travers une des vitres des bureaux des gens à l’intérieur. Quatre filles et un Profond.

Se souvenant du mode de reproduction et des goûts particuliers de ces créatures, Shizuka rougit jusqu’aux oreilles ; elle n’avait décidément pas le temps d’hésiter.

Prenant une profonde inspiration, elle incanta :

« Opal Rain ! »

Sa baguette se mit à luire d’une couleur jaune ambrée et les Profonds se tournèrent immédiatement vers elle. C’est à ce moment que l’attaque commença au-dessus de leurs têtes, et le son du déluge multicolore retentit dans l’entrepôt.

Des morceaux d’opale s’enfoncèrent dans les chairs lisses et humides de ces créatures, qui poussèrent des cris de douleur. Mais lorsqu’elle cessa, aucun des trois ne tomba au sol.

— Quoi ?! Toujours debout ? Vous êtes coriaces ! Opal Rain !

Shizuka, bien qu’étonnée, ne devait pas perdre de temps, et puisqu’ils étaient regroupés, elle avait lancé à nouveau la même attaque.

Cette fois, préparés, les Profonds se protégèrent avec leurs bras et subirent encore moins de blessures que précédemment.

— Hein ?! Mais vous allez mourir, vilaines créatures ?! Opal Rain !

La troisième pluie était plus faible que les deux précédentes : la réserve de magie de Shizuka commençait déjà à s’épuiser et le sortilège fut bien moins puissant.

Une des trois créatures, qui avait été légèrement blessée au front, posa genou à terre quelques secondes avant de se tourner furieusement vers la mahou senjo.

Cette dernière était à bout de souffle. Son visage était en sueur et elle finit à son tour par tomber à genoux sur le container.

— Ça craint ! Pourquoi j’y arrive pas ?! Yog-kun, tu peux pas m’aider ?

— Hein ? Désolé, j’ai trouvé un groupe… Balance-leur ta culotte et profite de la diversion pour t’enfuir.

— Comme si j’allais faire ça, imbécile !!

— Bah, tu pourras pas dire que j’ai rien proposé, hein ? Bon, je te laisse, à plus !

— Je te déteste !!!

Pendant son temps de conversation avec le renard familier, les trois Profonds avaient commencé à escalader l’amoncellement de containers, chacun d’un côté différent.

Shizuka ne pouvait plus profiter de son attaque de zone. Elle fit appel à ses dernières forces et dirigea sa baguette vers le Profond le plus proche :

« Quartz Pickaxe ! »

La baguette se mit à luire d’une lueur blanche vive et un morceau de cristal pointu semblable à un quartz se dirigea à vive allure vers sa cible… mais la rata et heurta le mur du bureau.

— AHHHHH !! Mais pourquoi alors que je suis une mahou senjo, j’arrive à rien ? J’ai envie de pleurer !!

Elle se mit en colère contre elle-même, puis contre Yog-kun. Elle savait que les Profonds n’étaient pas les pires créatures du Mythe des Anciens, alors pourquoi ne pouvait-elle pas en tuer au moins un seul ?

Malgré tout, elle ne pouvait pas laisser tomber, c’était trop tôt. Ces créatures allaient encore mettre quelques dizaines de secondes avant de l’atteindre, et si elle réunissait toutes les forces dont elle était capable, il y avait toujours un espoir.

La jeune femme ferma les yeux, inspira profondément et pointa sa baguette vers sa cible. Elle était déterminée, mais son corps avait atteint ses limites. Sa vision se troubla alors ; elle ne ressentait plus aucune force. Et finalement, elle s’écroula.

— Non, j’ai pas envie d’abandonner ces gens… et j’ai pas envie de… qu’ils me…

Elle vit la main du Profond le plus proche attraper le bord du container, devant elle, puis sa tête se hisser et la regarder de ses yeux malveillants alors que sa langue léchait ses babines.

Mais sa joie fut de courte durée, puisqu’à ce moment-là, l’impact provoqué par une sorte de poutre tombant du ciel fit exploser la tête du monstre et enfonça le métal épais du container.

Irina posa ses pieds sur celui-ci et regarda Shizuka droit dans les yeux.

— Repose-toi, Shi-chan, tu t’es bien battue. Et j’ai vu que t’as fait des efforts, ch’suis fière de toi.

Sur ces mots, sa senpai s’approcha d’elle et lui caressa la tête de son gantelet géant.

Mais Shizuka se sentait honteuse. Une fois de plus, elle avait fait des efforts, mais n’avait réussi à être utile à rien. Elle s’avoua malheureusement vaincue et se tut.

Irina se dirigea vers les deux autres créatures qui venaient de finir leur ascension et, sans aucun effort, elle bloqua de son bras les griffes du premier, enfonça son gantelet dans le torse du second puis revint au précédent et lança un coup de pied dans sa tête, l’envoyant voler à une dizaine de mètres jusque dans un autre container.

C’était si frustrant pour Shizuka ! Sa senpai les avait littéralement massacrés en quelques secondes seulement, comme si de rien n’était.

Mais il y avait plus urgent que sa fierté : les otages.

Elle rampa jusqu’à ce que la pièce où se trouvaient ces derniers entrât dans son champ de vision, et observa avec attention. À sa grande surprise, elle vit la porte des bureaux ouverte et plusieurs femmes en sortir en pleurs.

Une main se posa sur sa tête. Irina avait retiré ses vêtements de mahou senjo et tout le sang verdâtre qui l’avait éclaboussée avait comme disparu.

— C’est grâce à toi ! Le Profond tout rouge là, annonça-t-elle en lui désignant un cadavre qui se trouvait au pied de la pile de containers, c’était un sorcier ! Il voulait les sacrifier à leur dieu, Ku-machin. Lorsque t’as attaqué tout à l’heure, ton tir a transpercé le mur et vu qu’il était juste derrière, tu lui as transpercé la tronche aussi. Bravo !

Shizuka n’en croyait pas ses oreilles. Elle avait vaincu un Profond. Par erreur. Et pas n’importe lequel : un sorcier, le plus puissant du groupe.

Elle ne savait pas encore si elle devait en être fière ou non, lorsque Irina ajouta :

— Même s’ils sont plus dangereux, leurs corps sont plus mous que les autres… Mais t’as réussi quand même. Viens, ces filles veulent te remercier.

Irina l’attrapa par la taille et sauta sur le bord d’un premier container, puis un second, et atteignit finalement le sol avec une facilité déconcertante.

Elle n’avait même pas besoin d’être transformée pour être capable de réaliser ce genre de prouesse, avec Shizuka sur les épaules de surcroît.

Les prisonnières se rapprochèrent d’elles pour les remercier. Alors qu’elles les entouraient pour exprimer leur reconnaissance, Shizuka sentit un tel soulagement et une telle chaleur dans son cœur que le peu de forces qui lui permettaient de tenir encore le coup la quittèrent, et elle s’endormit dans les bras d’Irina.

***

Lorsqu’elle se réveilla, quelques heures s’étaient écoulées. Elle se trouvait à l’agence.

À son chevet se trouvait Vivienne qui lisait un livre et buvait un café.

— Bien le bonjour, Shizuka-san, vous revoici consciente, nous en sommes fort aise, voyez-vous ? Comment vous sentez-vous ?

Comme on pouvait s’y attendre de la part de Vivienne, elle avait prononcé ces mots avec douceur et délicatesse tout en posant sa tasse et en refermant son livre.

— Je vais bien… je crois… J’ai des courbatures sur tout le corps.

— Vous devriez éviter d’utiliser tout votre mana, ce genre d’effet secondaire survient presque irrémédiablement.

Shizuka essaya de se lever, mais ses muscles étaient trop endoloris.

— Où sommes-nous ?

— Dans le bureau de notre chef, c’est le seul endroit où il y a un canapé convenable pour se reposer. Si vous n’arrivez pas à vous lever, restez donc couchée, vous pouvez même y séjourner toute la nuit durant.

— Quelle heure est-il ?

— Bien plus tard que la fin de notre service, mais n’ayez crainte, nous resterons à vos côtés aussi longtemps qu’il le faudra.

— Merci, Oneesama.

Toutefois, il y avait quelque chose qui perturbait Shizuka : avait-elle ses vêtements sur elle ?

Elle serrait du tissu contre sa main et sur son corps. C’était sûrement ça. Elle était rassurée.

— Que s’est-il passé… après mon évanouissement ?

— Irina-san vous a ramenée ici en vous portant sur son dos, mais puisque nous n’étions pas présente à ce moment-là, elle a employé des remèdes de sa connaissance trouvés sur Internet pour vous redonner des forces… Nous préférons taire ces derniers, vous ne vous sentiriez que plus mal.

Shizuka sursauta. Pour qu’une fille comme elle décide de lui épargner ces détails, ce devait être très particulier ; elle s’attendait au pire.

— À notre retour de mission, Irina-san nous a raconté l’intégralité de votre opération. Il semblerait que vous ayez un véritable problème de contrôle de mana et que vous en utilisiez trop et de manière trop diffuse, et de fait, vos pouvoirs sont faibles et très exigeants pour votre corps. Néanmoins, par chance, vous avez tout de même tué le sorcier et sauvé les otages, c’est un exploit, n’en doutez surtout pas.

— Par chance… ? Hahaha…, souffla Shizuka en rigolant nerveusement.

— N’ayez crainte, notre chef pourvoira sûrement à quelque chose pour vous rendre plus forte, elle refuse de le dire clairement, mais elle fonde quelques espoirs à votre endroit.

— Quoi ? C’est vrai ?

— Certainement. Elle nous a fait part de cela précédemment lorsque nous sommes toutes deux parties en mission.

Pour la première fois depuis qu’elle était entrée dans cette agence, Shizuka ressentit de la satisfaction et une certaine fierté.

Elin ne la trouvait donc pas si mauvaise, elle avait des espoirs la concernant… Mais il n’en demeurait pas moins qu’elle était une chef franchement bizarre.

Shizuka sourit en regardant le plafond tandis que Vivienne la regardait fixement.

— Pour notre part, nous ne savons pas vraiment quoi penser de vos compétences. Nous reconnaissons que votre caractère est agréable, que vous êtes serviable et fort enthousiaste. Toutefois, si vous avez quelques carences en termes de pouvoirs, cela pourrait vous être un jour fatal. Tâchons de faire en sorte que votre entraînement porte ses fruits.

— Je vois… Merci de votre inquiétude et de votre franchise, Oneesama.

Ce qu’elle venait de dire était sensé, poli et franc. Il était difficile de nier de telles évidences.

Un court silence s’imposa et dura quelques secondes.

— Au fait… Elin et Irina, où sont-elles ?

— Elles jouent encore avec votre familier, c’est ce que nous les avons entendues dire. Elles ne dormiront certainement pas de la nuit.

— Mais au fait, Oneesama, demain est votre jour de repos, non ?

— Certes, c’est bel et bien le cas. Pourquoi donc nous posez-vous cette question ?

— Je me sens coupable de vous faire rester ici pour vous occuper de moi, vous pouvez rentrer si vous…

Mais Vivienne ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase, elle lui posa son index sur la bouche et s’approcha d’elle en la regardant droit dans les yeux.

— Ne vous en préoccupez guère, nous avons choisi de rester auprès de vous de notre plein gré. Quelle sœur serions-nous si nous vous abandonnions de la sorte ?

— Merci infiniment, Oneesama !

Shizuka avait les larmes aux yeux tant elle se sentait heureuse. Pour elle, Vivienne était vraiment la grande sœur qu’elle n’avait jamais eue.

— Vous nous rendrez la pareille un jour. Il est déjà si tard, nous vous proposons de ne point tarder et de vous mettre à dormir.

— D’accord, Oneesama !

Sur ces mots, Vivienne attrapa un sachet qu’elle avait amené dans le bureau et se rapprocha de Shizuka. D’un coup, elle lui retira la couverture et dit :

— Si vous manquez encore de forces, nous pouvons vous changer, cela ne nous dérange nullement. Nous allons vous prêter un joli pyjama.

Sur ces mots, elle tira du sachet un habit d’un genre que Shizuka n’avait encore jamais vu, qui ressemblait plus à une robe qu’à un véritable pyjama tant il y avait de rubans et de froufrous.

— Whaaaa ! Vous allez vraiment…

— C’est votre récompense pour la réussite de cette première mission.

— Mais c’est pas vraiment une réussite pourtant…

— N’ayez crainte, pour nous c’en est une. Nous allons commencer à vous dévêtir…

— Hein ? Non, non, je peux le faire toute seule, Oneesama.

— Bien entendu, dans ce cas…

Vivienne donna la robe de nuit à Shizuka, puis quitta la pièce en s’inclinant courtoisement.

— C’est vraiment la meilleure, pensa Shizuka avec un sourire plein de joie.

Quelques minutes après, malgré ses courbatures, elle était parvenue à se changer. C’est alors que Vivienne toqua à la porte avant d’entrer.

Embarrassée par ce cadeau si magnifique, Shizuka évita son regard et se cacha timidement sous la couverture.

— Merci… pour le cadeau, Oneesama. Il est très joli…

— Nous n’avons jamais douté du fait qu’il vous irait parfaitement, très chère kouhai. Pourriez-vous vous pousser pour nous faire un peu de place ? Nous vous en serions gré.

Shizuka se tourna vers elle en s’exclamant « Hein ?! ». C’est alors qu’elle vit que Vivienne était vêtue d’une nuisette violette légèrement transparente, laissant voir des jambes parfaitement droites, ainsi qu’une peau d’une blancheur de neige.

La jeune femme ne put s’empêcher de rougir et son cœur se mit à battre la chamade. Elle balbutiait et ne savait que répondre alors que l’aristocratique Vivienne se glissait à ses côtés sous la couverture.

— Nous n’avons jamais dormi avec qui que ce soit, c’est notre première fois. Nous sommes très excitée par cette expérience mondaine et espérons que cela ne vous contrarie point.

— Non… non… pas de… problème…

Mais en vérité, son cœur battait si fort qu’il menaçait de lui perforer le torse, sans compter le fait qu’elle sentait son sang bouillir.

— C’est un peu étroit sur ce canapé, comme nous l’avions initialement pensé. Mais nous supposons que cela fait partie du charme de ce genre d’expérience que le bas peuple doit connaître on ne peut mieux.

Vivienne se rapprocha encore plus d’elle. Shizuka s’était collée contre le dossier du canapé et leurs deux corps étaient à présent l’un contre l’autre ; elles ressentaient leur douceur et leur chaleur mutuelles.

La jeune aristocrate ne paraissait nullement embarrassée. Ne voyait-elle tout simplement pas le danger de dormir aux côtés d’une autre fille ? Ou alors ne voyait-elle tout simplement pas sa collègue comme autre chose qu’une petite sœur ?

Saisissant une télécommande posée par terre, elle éteignit la lumière d’une simple pression sur un bouton, puis fixa sa cadette dans la pénombre de cette pièce.

— Vous êtes chaude, mon amie… n’auriez-vous point attrapé quelque maladie ?

Sur ces mots, sans demander son avis à la concernée, elle approcha son front et le posa sur celui de la jeune femme, qui sursauta et commença à paniquer.

— Non, vous ne paraissez guère avoir de fièvre. Est-ce que, par hasard, nous vous indisposerions ?

— Non… pas du tout… en fait…

— Vos jambes tremblent, vos muscles sont raides et vous transpirez énormément, se pourrait-il que vous nourrissiez de telles pensées à l’égard de votre oneesama ?

— Hein, euh…

Difficile de nier. Shizuka était en émoi à cause de cette proximité, de cette odeur et de cette douceur. De son point de vue, même si elle était une fille, il était parfaitement logique d’être attirée par Vivienne, qui était d’un niveau de beauté et d’élégance tels que peu importe le sexe, elle aurait pu séduire n’importe qui.

— Ne vous… en faites pas, Oneesama… Je… vous…

La jeune femme déglutit. La situation était devenue réellement dangereuse et c’était un terrain glissant que de poursuivre sur une telle discussion.

Aussi, rassemblant le peu de sang-froid qui restait en elle, elle tenta de changer de sujet :

— D’ail… D’ailleurs, vous êtes partie en mission aussi, c’est bien ça ?

— Affirmatif. Souhaitez-vous que nous vous racontions notre périple ?

Shizuka hocha de la tête pour confirmer.

Vivienne lui sourit agréablement, puis elle commença son récit de la soirée.

Lire la suite – Chapitre 6