Chapitre 6- Entretien avec un dieu

Alors que Shizuka et Irina étaient en mission à Yokohama, Elin avait reçu un appel.

Conformément à ce qu’elle pressentait, c’était un dimanche bien trop calme, quelque chose de plus dangereux devait encore surgir, c’était inévitable. Pour elle, une attaque de Profonds n’était en aucun cas une menace suffisante pour un tel jour de la semaine où la majorité des personnes étaient au repos et où les créatures anciennes et extraterrestres attaquaient donc prioritairement.

— Vivi-chan, on a du boulot… Prends tes affaires, on part de suite, annonça-t-elle d’une voix sans émotion en se tournant vers la susnommée qui buvait calmement son thé, assise à la table.

— De quoi est-il question, chef ?

— Une bulle onirique s’est ouverte à Shibuya… Menace non identifiée, c’est tout frais et encore en cours.

— Nous n’allons pas emprunter les services de transport publics, n’est-ce pas ?

— Non, il faut agir vite… Shibuya n’est pas très loin, en vol, on devrait y être en quelques minutes.

Vivienne se releva calmement, balaya ses cheveux d’un revers de la main pour les remettre derrière son épaule et hocha légèrement la tête.

Toutes deux descendirent les escaliers et se transformèrent dans le vestibule d’entrée.

À partir des pieds d’Elin, une langue de flammes se répandit sur tout son corps et brûla ses vêtements, puis ces mêmes flammes se collèrent à sa peau et à ses cheveux ; elles semblaient la consumer entièrement.

Tout en s’affaissant, elles s’infiltrèrent à l’intérieur de son corps.

Ses yeux étaient devenus rouges, de même que ses cheveux qui étaient passés du châtain au rouge cerise ; elle les portait toujours attachés en deux couettes qui lui descendaient jusqu’aux genoux.

Ses vêtements, pour leur part, étaient bien plus légers qu’auparavant : un bikini en cuir, avec un fermoir en forme de tête de mort entre ses deux seins (poitrine qui était toujours aussi petite malgré sa transformation), cachait les parties intimes, tandis que des cuissardes en cuir remontaient jusqu’au milieu de ses cuisses et que des gants, eux aussi en cuir, recouvraient ses bras. Un tatouage mouvant représentant une tête de démon s’était comme imprimé dans son dos nu.

Son apparence générale était plutôt… délurée. On aurait pu penser à quelque fétichisme sadomasochiste, mais un œil expert reconnaissait en elle une mahou senjo très connue, surnommée « l’Athanor de flammes noires ».

D’après les analystes et érudits du milieu, sa classification était « dark », soit celle des mahou senjo disposant de pouvoirs sombres semblables à ceux des monstres qu’elles combattaient. Cette catégorie avait la mauvaise réputation de passer plus facilement à l’ennemi, mais les spécialistes contestaient beaucoup cette théorie à grands renforts de statistiques qui prouvaient qu’une telle tendance était simplement une superstition basée sur les peurs humaines.

Cette catégorie était souvent confondue avec les mahou senjo de type « sexy » puisque nombre des magiciennes « dark » disposaient également de vêtements légers. Mais à l’opposé des premières, leurs pouvoirs et leurs apparences étaient toujours macabres ou maléfiques.

Pour sa part, Elin avait nombre de surnoms. En raison de son aspect éternellement juvénile, on l’avait affublée d’appellations telles que la « Lolita éternelle », la « vieille fille », la « loli des flammes noires » ou encore la « gamine-démon ». Malgré son attitude détachée, ses longues années de service au sein des officielles lui avaient conféré une certaine popularité.

À son tour, Vivienne fit appel à sa transformation. Elle joignit les mains sur sa poitrine tandis qu’une légère brise la soulevait légèrement du sol. Des pétales de roses aux multiples couleurs se mirent à danser autour d’elle.

Alors qu’elle s’extirpait de cette tornade de pétales, on la vit apparaître sous sa forme de combat.

Sa belle chevelure blonde avait changé de couleur : elle était devenue bleu-vert, telle celle d’une ondine issue d’un récit fantastique ; et elle était à présent attachée en une longue queue de cheval alors que deux longues mèches s’écoulaient le long de son visage.

Ses grands yeux étaient devenus dorés, ses cils étaient toujours aussi longs et son regard gardait son élégante douceur.

Au-dessus de sa frange, au sommet de sa tête, se trouvait à présent un diadème incrusté de pierres précieuses, tandis qu’une longue robe rouge ornée de rubans, de volants, de jabots et de broderies diverses recouvrait son corps gracieux. Un corset tout aussi finement ouvragé enserrait sa taille, et sa tenue donnait l’impression d’avoir été cousue au XIXème siècle, dans un style à la fois riche et léger.

Son bras gauche était couvert d’un gant en soie blanche et sa main droite, d’un gant d’escrime noir.

Par dessus son corset se trouvait un ceinturon qui pendait sur ses hanches et auquel était accrochée une rapière à la garde aux motifs floraux particulièrement ouvragés.

Un spécialiste aurait pu affirmer que Vivienne appartenait à la catégorie « chic », également appelée « oujousama », « lady » ou encore « mariée » (assez souvent, leurs tenues élégantes faisaient penser à des robes de mariées).

Bien sûr, cette catégorisation ne signifiait pas grand-chose, elle était basée simplement sur le style vestimentaire, rien de plus ; les humains, surtout dans ce monde en guerre et en proie au chaos, aimaient appréhender leur univers en créant des classes, et c’était une attitude normale d’avoir étendu cela aux mahou senjo.

— Bon, passons en vol, Vivi-chan.

— Bien compris, chef.

Vivienne leva sa main et des pétales apparurent, se regroupèrent et formèrent des ailes dans son dos.

Puis elle bondit et s’envola en direction de Shibuya.

— Ah, je te jure, celle-là… voilà qu’elle est motivée…

Avec un sourire aux lèvres, Elin s’envola à son tour et rattrapa sa subalterne dans les airs.

Quelques minutes plus tard, elles étaient arrivées à destination, au-dessus d’un célèbre croisement en face de la gare et encerclé par les gigantesques bâtiments qui avaient fait la célébrité du quartier.

Plusieurs voitures de police se trouvaient là, postées à la frontière de cette vaste place où était apparue une étrange bulle de savon de taille démesurée à l’intérieur de laquelle on pouvait distinguer des nuages et des éclairs.

Les deux filles y plongèrent sans hésiter pour se rendre dans les Territoires Oniriques, une vaste dimension normalement accessible uniquement aux rêveurs endormis, mais qui, sous l’influence néfaste des créatures qui la peuplaient, débordait parfois sur le monde réel et tentait de l’assimiler.

***

— Une fois entrées dans la zone, nous sommes donc parvenues dans les Territoires Oniriques, expliquait délicatement Vivienne en observant sa cadette. Permettez que nous vous fournissions des informations relatives à cet étrange endroit, voulez-vous ?

— Je vous remercie, Oneesama, mais je connais déjà la théorie, même si je ne m’y suis jamais rendue consciemment. Comment était-ce à l’intérieur ?

— N’ayez crainte, nous allons tout vous raconter en détail…

Sur ces mots, Vivienne entra dans une longue narration des événements :

— Ce que les spécialistes nomment les Territoires Oniriques est une autre dimension à laquelle les créatures de chair n’accèdent en principe qu’au cours de leurs périodes de rêves ou de cauchemars.

Mais un certain nombre de créatures du Mythe des Anciens qui peuplent cette dimension sont capables, par le biais de magie, de cristalliser des bulles de rêve dans le monde physique des hommes, ce qui leur permet d’interagir avec eux, d’y faire apparaître des horreurs ou alors de les emprisonner.

Les monstres que nous avons affrontés plus tôt sont des spécialistes de ce genre d’incursion dans le monde des hommes, il s’agissait de Bêtes Lunaires.

Ces viles créatures se déplacent à bord de navires à voiles volant à la recherche d’esclaves et de créatures à torturer. Ce sont d’effroyables ennemis, redoutables et fourbes.

Ceux qui avaient frappé Shibuya étaient à la recherche de nouveaux esclaves à emporter dans leur terre d’origine, le Plateau de Leng. C’est pourquoi ils avaient choisi ce quartier un dimanche soir ; simplement en ouvrant une bulle de rêve, ils sont parvenus en quelques instants à capturer dans l’autre dimension des centaines de personnes.

La première étape de leur stratégie était d’enfermer dans les cales de leurs frégates volantes celles qui avaient été amenées de force, puis d’envoyer dans un second temps des forces de frappe récupérer une seconde vague de prisonniers dans le quartier.

Sans vouloir m’étendre sur le sujet, ce plan était voué à l’échec dès le début, puisqu’aux premiers signes d’une déchirure dimensionnelle, les alarmes se sont mises en marche et les citoyens ont été évacués dans les abris.

Toutefois, nous avons compris après le rapport de mission qu’ils avaient créé une diversion en attaquant simultanément Nihonbashi, leur permettant ainsi d’œuvrer quelques minutes durant sans devoir subir l’intervention des mahou senjo en faction à Shibuya.

C’est pour cette raison, d’ailleurs, que nous avions été engagées, puisque le gros de l’attaque était localisé ailleurs.

Sans nous concerter avec notre chef, nous avons de suite compris que nous ne pouvions nous permettre de les attendre : ils étaient en train de charger des prisonniers dans leurs cales. Puisqu’ils avaient plusieurs navires, nul doute que dès qu’ils seraient remplis, ils largueraient les amarres et repartiraient de suite plus profondément dans les Territoires Oniriques, rendant impossible toute poursuite.

Aussi, sans hésitation, nous avons pénétré la bulle afin de secourir ces braves contribuables qui étaient notre objectif premier dans cette bataille.

Vous vous demandiez quel genre d’impression on est susceptible de ressentir en entrant dans cette dimension, n’est-il pas ? Disons que cela est comparable à franchir un mur de glace, tant on ressent en nous une sensation froide et malsaine.

De l’autre côté, le lieu où nous arrivâmes ressemblait à un Shibuya déformé par l’angoisse et la peur. Une immense lune verte brillait dans le ciel alors que deux trirèmes flottaient devant elle.

Les Territoires Oniriques sont gigantesques. Certaines zones, très proches du monde matériel, ressemblent à des reflets de ce dernier, et c’était le cas de l’endroit où nous étions. Mais les zones plus lointaines n’ont plus rien à voir avec nos repères humains.

Comme nous nous y attendions, une trentaine de ces créatures lançaient des filets sur les humains, qui s’étaient laissé surprendre par la brèche dimensionnelle, et les amenaient à bord de force.

Vous vous demandez sûrement à quoi ressemblaient ces êtres… Vous pourrez observer ultérieurement des photographies dans le livre que nous avons dans la salle de repos, « Revised Necronomicon », un ouvrage de référence pour les majou senjo et interdit à la vente hors du cadre militaire ou des agences.

Les Bêtes Lunaires ressemblent vaguement à des crapauds géants gris et blancs. Ils sont bipèdes et leurs longs membres sont armés de griffes, alors que des tentacules s’agitent à l’extrémité de leur museau allongé à la manière d’un chien.

Ils n’ont pas de globes oculaires mais peuvent s’en passer grâce à leurs sens surdéveloppés.

L’équipement standard de ces esclavagistes est constitué d’une lance et d’un filet énergétique. Ils n’ont pas réellement besoin d’armure, car leur consistance onirique les protège de manière inconcevable de la majorité des attaques.

Détectant notre arrivée, ils ont immédiatement cessé leurs activités et ont dirigé leurs lances vers nous.

Nous avons omis de vous préciser que ces lances ne sont pas des armes communes. Leur pointe est forgée dans un métal qui ne se trouve que sur le plateau de Leng et qui confère à ces dernières des propriétés magiques hautement perforantes.

En combinant cela à leur force surhumaine, ils pejoueur uvent pénétrer les blindages des chars d’assaut humains sans le moindre problème et leurs corps oniriques peuvent aisément encaisser un bombardement.

Notre chef s’est tournée vers nous et nous a confié une partie de ces ennemis en employant son langage somme toute particulier :

— J’aggro ceux à droite, fais-toi plaisir avec les autres.

(Vivienne avait changé de voix pour imiter Elin, et Shizuka ne put s’empêcher de rire.)

Nous n’avions aucune raison de remettre en doute les ordres de notre chef, dont nous tenons les stratégies en haute estime, même s’il fallait bien reconnaître que, cette fois, il n’y avait nul besoin d’en élaborer une complexe ; cette bataille était avant tout une confrontation directe exigeant force et vitesse.

Nous ne pouvons décrire précisément la manière dont a procédé notre chef, mais nous n’avons pas l’impression qu’elle ait utilisé pleinement ses ressources.

Si vous vous demandez quelle est sa puissance réelle, tenez-vous pour dit que nous la respectons au plus haut point à l’égard de ses capacités sur le terrain.

Nous espérons que prochainement vous aurez la chance de partir en mission avec elle, vous pourrez alors vous rendre compte de ce qu’est une experte.

Concernant notre combat, il nous paraît superflu de nous en vanter, mais nous n’avons point éprouvé de peine, c’était un affrontement comme nous en avions vécu tant d’autres auparavant.

Nous avons commencé par faire fleurir notre lame de roses rouges. Ces dernières sont idéales pour faire perdre de vue à l’ennemi son objectif premier et pour attiser l’âtre de sa fureur. C’est ainsi que nous les avons rendus indisposés à l’emploi de leur redoutable magie.

Les Bêtes Lunaires disposent en effet de capacités magiques telles que des rayons de confusion, des auras de folie ou encore des ondes de dépérissement. Ce type d’attaque sournoise figure au rang de leurs modus operanti normaux. Par le biais de nos roses rouges, nous brisons leur stratégie initiale et apportons le combat hors de leur domaine de prédilection.

Ensuite, nous avons simplement affronté ces adversaires un à un. Nous avons employé nos ronces magiques pour les emprisonner et, de notre rapière, nous les avons pourfendus au cœur et à la tête.

De biens viles créatures… Puisque nous honnissons le combat, nous sommes allée à l’essentiel et avons porté le moins d’attaques possibles.

Toutefois, lorsque nous eûmes fini d’occire le dernier de ces esclavagistes, les hommes de Leng, qui sont leurs esclaves de longue date, assujettis par magie depuis si longtemps que leurs esprits sont devenus de vulgaires pantins, tournèrent vers nous les canons magiques de leurs vaisseaux, conformément aux ordres qu’ils avaient reçus.

Bien entendu, notre chef aurait pu en finir rapidement, mais nombre d’otages se trouvaient déjà sur les ponts des trirèmes, aussi nous a-t-elle demandé de nous rendre à bord et de les récupérer.

Ce fut sans grande difficulté que nous avons esquivé les différents tirs, récupéré les prisonniers par le biais de nos lianes magiques et les avons fait revenir dans notre dimension d’origine.

Elin-san a alors employé ses flammes noires pour mettre un terme aux attaques incessantes des navires volants, et nous avons fini par rejoindre l’autre côté de la brèche. Brèche que nous avons par ailleurs pu refermer en unissant nos forces.

Suite à quoi, sans plus attendre, nous sommes revenues à l’agence.

— À présent, vous connaissez tous les faits qui se sont déroulés en votre absence, très chère kouhai.

Vivienne acheva ainsi son récit tout en souriant et en regardant Shizuka. Malgré son excitation et sa curiosité, cette dernière n’avait pu s’empêcher de s’endormir avant la fin de la narration.

Vivienne aurait pu être contrariée par ce manque d’intérêt, mais elle comprenait parfaitement que pour une novice, se battre comme elle l’avait fait avait été non seulement épuisant physiquement, mais aussi mentalement.

Elle caressa la joue de la jeune femme, lui déposa un baiser sur le front et dit d’une voix angélique et complaisante :

— Vous avez bien travaillé, chère kouhai. Veuillez vous reposer comme il se doit et faites de beaux rêves.

Elle rapprocha la tête de Shizuka de sa poitrine, puis ferma à son tour les yeux pour s’endormir.

***

Le lendemain matin, Shizuka se réveilla aux alentours de huit heures, blottie dans les bras de Vivienne.

Se souvenant soudain qu’elle s’était endormie dans le bureau de l’agence en compagnie de son aînée, elle paniqua, prise d’un embarras sans fin.

Lorsqu’elle eut repris son calme, elle se rendit compte que malgré sa petite taille, cette poitrine était un oreiller très agréable. Elle se laissa donc emporter quelques instants dans une douce rêverie.

Avant même de s’en rendre compte, elle s’était remise à dormir en profitant de la douce chaleur et du parfum enivrant de son modèle en tant que mahou senjo.

Lorsqu’elle rouvrit à nouveau les yeux, il était dix heures et sa précieuse senpai n’était plus à ses côtés. Elle s’était levée et avait quitté la pièce en la laissant profiter de son sommeil.

— Ah, zut ! Je suis en retard à mon poste avec tout ça !

Elle se redressa d’un bond et chercha ses affaires pour se rhabiller.

C’est alors que son regard croisa deux petits yeux qui la regardaient sans la moindre émotion : il s’agissait d’Elin.

— T’inquiète pas, il ne se passe jamais rien le lundi matin. En plus, techniquement, t’es déjà à ton poste. Prends ton temps pour t’habiller.

Sur ces mots, elle bâilla si fort que des larmes montèrent à ses yeux.

— Ah, euh… merci de ne pas m’en tenir rigueur.

Shizuka se pencha vers l’avant pour la remercier lorsqu’elle ressentit une étrange sensation au niveau de sa poitrine.

Elle la toucha de sa main, et constata à sa grande surprise qu’elle ne portait rien sous sa robe de nuit.

— Je suppose que c’est ça que tu cherches ?

Elin faisait tourner autour de son index le soutien-gorge blanc de Shizuka ; cette dernière afficha une expression surprise et gênée.

— T’en as des plutôt gros en fait…

— Qu’est-ce que… ?

— Visite médicale, on va dire… Tiens, ta culotte aussi au passage.

— QUOI ?! Espèce de perverse ! Qu’est-ce que tu m’as fait ?!

— Rien de spécial, simple inspection. Bon, je vais aller jouer en bas, rejoins-nous plus tard, j’ai à te parler.

Shizuka se cacha sous sa couverture comme si elle avait été nue et grommela son insatisfaction.

— Je te déteste !!! Sale perverse !!

Elle continua ainsi pendant plusieurs minutes avant de se calmer.

Une fois changée, elle descendit dans la salle de repos où les membres de l’agence au complet l’attendaient. Une agréable odeur de thé planait dans la pièce, la télévision était déjà allumée et Irina et Elin jouaient à la console.

— Oh, Shi-chan ! Salut !! s’écria Irina en se retournant vers elle, couchée au sol et dévoilant sa culotte noire de manière fort peu élégante.

— Vous devriez pourvoir à plus de féminité dans votre enthousiasme, Irina-san, maugréa Vivienne face à cette attitude. Toutefois, je reconnais que porter du noir pour une fille de votre genre est plutôt audacieux.

— Héhé, ch’suis une vampire, c’est normal une culotte noire.

Irina ne paraissait pas du tout embarrassée. Elle n’avait visiblement pas cerné la remarque ironique de l’élégante Vivienne, qui était assise en seiza en train de boire calmement son thé.

Elin leva seulement la main tout en continuant de jouer l’air de rien, un pocky en bouche.

— Bonjour tout le monde…

C’est avec un ton de voix légèrement dépité que Shizuka salua l’assemblée et s’installa à la table basse aux côtés de Vivienne qui venait de lui servir une tasse de thé.

— Merci beaucoup, Oneesama.

— C’est tout naturel. Face à un tel spectacle, seule une agréable tasse de thé vert pourra vous remonter le moral. Buvez-en à votre convenance.

Shizuka sourit tendrement à sa meilleure alliée dans cette agence avant de plonger ses lèvres dans ce liquide chaud.

Dire qu’elle avait passé la nuit aux côtés d’une telle beauté, d’un tel modèle de raffinement et de bonnes manières… Cette seule pensée suffisait à l’embarrasser au point de la faire rougir jusqu’aux oreilles.

C’est à ce moment-là qu’Elin, qui venait d’avaler son pocky, s’exprima sans les regarder :

— Shi-chan, j’ai entendu le rapport d’Iri-chan et c’est vraiment pas très bon.

— Ah bon ? J’ai eu une mauvaise évaluation ?

— De 0 à 100, je te donne 10, mais uniquement parce que tu as vaincu le sorcier involontairement. Tes pouvoirs sont encore trop faibles ; si on t’amène en mission, tu vas te faire tuer en un rien de temps.

— T’exagère, Elieli, s’opposa Irina en posant sa manette et en se tournant vers Shizuka. J’l’ai pas descendue à ce point, j’ai juste dit qu’elle a des problèmes avec ses pouvoirs.

— Je n’ai jamais pris en compte ton jugement dans l’évaluation, mais simplement le récit que tu m’as rapporté. Les Profonds sont des créatures assez basiques du Mythe ; dans un RPG, elles seraient parmi les premiers mobs rencontrés lorsqu’on est encore un noob de level 1 à 8. Si t’as du mal contre eux, t’es mal barrée pour la suite…

Bien sûr, Shizuka savait qu’Elin avait raison. Elle avait risqué sa vie maintes fois depuis qu’elle était devenue une mahou senjo et n’avait survécu qu’en fuyant ou en attendant l’arrivée des officielles.

Toutefois, se l’entendre dire de cette manière lui fit très mal. Elle se sentit rabaissée jusqu’à atteindre un niveau proche du zéro ; elle avait envie de pleurer et d’aller s’enfermer seule dans une pièce sombre.

— Veuillez ne pas formuler ces choses de la sorte, chef. Il est vrai que notre nouvelle recrue est actuellement déficitaire en matière de combat, mais nous la trouvons charmante et bien éduquée. Qui plus est, nous vous rappelons que nous sommes toutes passées par une période similaire, aucune d’entre nous n’était forte à sa naissance.

— Ouais, ch’suis assez d’accord. Elin, on la garde, hein, hein ?!! Elle est trop mimi, j’veux qu’on garde Shi-chan avec nous !

— Je n’ai pas dit que j’allais la virer, idiotes. Non, à partir de mercredi, tu vas être en entraînement intensif. Je m’occupe de développer tes stats d’attaque…

Même si elle n’avait pas vraiment choisi de venir dans cette agence et même si elle ne s’entendait véritablement bien qu’avec une seule personne, elle aurait très mal pris le fait d’être licenciée. Sa confiance en elle-même ne l’aurait pas supporté.

Aussi, cette décision la rassura au plus haut point.

— Merci Elin-san, je ferai de mon mieux.

— Je l’espère, sinon tu risques de mourir.

— Hein ? Qu’est-ce que…

— J’ai eu l’accord de tes parents grâce à Yog-kun, ils ont signé la décharge de « sévices corporels punitifs » dans le cadre de l’entraînement. Je suis un peu rouillée niveau pédagogie mais je te promets que ça sera très dur.

Encore plus que les mots — ce devait être une mauvaise blague —, c’est surtout le visage morne de la loli qui la terrorisa au point de la faire blêmir.

— Ce n’est pas une blague, c’est ça ? pensa-t-elle avec horreur, une horreur qu’elle eut tôt fait de retranscrire à l’oral :

— Mais euh…

— Je sais pas comment il s’est débrouillé pour avoir l’autorisation, mais faudra que tu le remercies.

— Mais… mais… MAIS C’EST UN SCANDALE ! J’AI ÉTÉ TRAHIE ! cria Shizuka avant de se mettre à pleurer.

Elin se boucha les oreilles face à cet excès de volume sonore, Irina se mit à rire comme s’il s’agissait de quelque blague et Vivienne lui caressa la tête pour la rassurer.

La journée passa lentement et tristement pour Shizuka. Elle ressassait continuellement dans sa tête l’entraînement qu’elle allait devoir subir le surlendemain, ce qui la privait de toute joie et motivation. Elle souriait avec gentillesse et respect à Vivienne, et évitait de regarder Elin, la source de son malheur.

Il n’y eut aucune intervention ce lundi. Lors d’une de ses pauses, Elin expliqua :

— Un lundi sur deux, y se passe rien, on ne fait que jouer. Pour ça que j’ai mis Vivi-chan de repos ce jour-là. Si vous voulez, vous pouvez sortir faire les magasins…

Mais il était déjà tard, et aussi bien Vivienne que Shizuka décidèrent de reporter ça à une autre fois.

Juste avant qu’elle ne quitte l’agence en compagnie de sa senpai à la fin de leur service, Elin annonça à Shizuka :

— Au fait, y’a les papiers pour ton exemption scolaire sur mon bureau. Va les chercher et dépose-les au secrétariat de ton école.

— Ah oui, c’est vrai ! Avec tout ça, je n’avais plus pensé à mes études. Merci… Elin-san.

— Pas de quoi. C’était une journée calme, mais bon travail, les filles. À demain, Vivi-chan, et on se voit mercredi, Shi-chan.

Suite à quoi elle reporta son regard vers l’écran de télévision et se remit à jouer toute seule, puisqu’Irina s’était endormie quelques minutes auparavant.

Shizuka jeta un dernier regard à cette pièce en désordre où dormait sa senpai et, en soupirant, referma la porte.

Pendant qu’elle s’en allait chercher ledit dossier à l’étage supérieur, Vivienne partit mettre son manteau et ses chaussures dans le vestibule.

Quelques minutes plus tard, elles se dirigeaient toutes les deux vers la gare. En effet, Vivienne habitait à Shinjuku et prenait également le train pour rentrer chez elle.

Shizuka vivait bien plus loin, à Kamirenjaku, sur la JR Chuo Line.

Tout en marchant, Vivienne finit par dire à sa collègue, d’une voix très douce et maniérée :

— N’ayez crainte, notre chef cherche à vous faire peur, mais nous doutons qu’elle soit aussi autoritaire qu’elle l’a annoncé. Ne vous faites pas un sang d’encre, vous êtes bien plus disposée de talent qu’elle ne l’a laissé entendre, faute de quoi elle vous aurait simplement demandé de nous quitter.

— Ah bon ? Vous le pensez vraiment, Oneesama ?

— Nous en sommes plus que certaine. Même si c’était involontaire, vous avez réussi à vaincre un sorcier profond, ce qui prouve que ce n’est pas tant un problème de compétences dans votre cas qu’un manque de maîtrise.

— Oneesama, je vous remercie du fond du cœur.

Sur ces mots, Shizuka s’inclina à quatre-vingt-dix degrés tandis que des larmes montaient à ses yeux.

— Nous n’avons fait que vous transmettre nos pensées. Sur ce, nous allons nous séparer ici, nous nous reverrons mercredi. Passez une agréable soirée et une profitable journée de repos.

Shizuka ne put s’empêcher de regarder avec un certain émoi son modèle de prestance, cette mahou senjo qui était digne d’un ange, s’éloigner et monter les marches jusqu’au quai de son train.

Même au sein de cette foule, elle dénotait particulièrement ; on pouvait distinguer son port altier et sa supériorité aristocratique dans chacun de ses mouvements.

Tout en se dirigeant à son tour vers son quai, Shizuka pensa :

— Je vais rendre Oneesama fière de moi ! Mercredi, je serai tellement douée que même Elin devra me féliciter. Hahahaha !

Plusieurs passants la regardèrent avec étonnement alors qu’elle s’était mise à rire toute seule dans les escaliers.

Quelques temps plus tard, à l’appartement, elle croisa Yog-kun qui était encore et toujours couché devant l’écran de son PC.

Puisqu’elle lui en voulait pour tout ce qu’elle avait subi de récent, elle se contenta de l’ignorer et d’aller réchauffer le bento qu’elle avait acheté sur le chemin.

Manifestement sans le faire exprès, il l’ignora également, tellement plongé dans son jeu qu’il n’avait même pas encore perçu sa présence.

D’ailleurs, lorsque le téléphone de la jeune femme sonna, il sursauta sous l’effet de la surprise.

— Pffff, espèce de sale NEET profiteur…

La jeune femme lâcha ces quelques mots avant de décrocher et d’aller dans les toilettes pour y parler tranquillement ; il s’agissait de sa mère qui venait prendre des nouvelles.

En fait, avec tout ce qui venait de lui arriver, Shizuka avait oublié de prévenir ses parents concernant le fait qu’elle avait été engagée dans une agence.

Lorsqu’elle avait lu qu’il s’agissait de sa mère sur l’écran de son smartphone, elle avait initialement eu peur de se faire réprimander pour son silence, mais contrairement à ce qu’elle pensait, ses parents étaient tout simplement contents de la nouvelle et ne lui en voulaient pas du tout.

Ils n’avaient eu l’information qu’en matinée lorsqu’Elin leur avait téléphoné pour des signatures virtuelles de documents relatifs à son embauche ; ils ignoraient que leur fille adorée était si proche de son rêve.

Finalement, confrontée à cette conversation inattendue, Shizuka ne trouva pas la force de leur reprocher le dernier document qu’ils avaient signé, permettant à Elin de la maltraiter en toute légalité.

Lorsqu’elle raccrocha le téléphone, elle était complètement confuse, et s’assit sur les toilettes en soupirant avec un visage dépité.

— Ah ! C’est quoi ces parents ? Et dans quelle réalité bizarre j’ai fini par atterrir ? Ouinnnn ! Pourquoi j’ai voulu devenir une mahou senjo, au final ?!

Tout en ramenant à elle ses genoux et en les serrant dans ses bras, elle pensa au fait que le lendemain, elle devrait affronter son dernier jour d’école.

***

— Félicitations pour votre embauche, Nakasawa-san. Je vous souhaite une bonne continuation et n’ayez pas d’inquiétude, votre diplôme vous sera dispensé par votre employeur à la fin de l’année.

Shizuka se trouvait dans la salle des professeurs. Il était midi.

En début de matinée, elle avait dû passer au secrétariat pour justifier son absence du lundi et avait profité de l’occasion pour déposer le dossier d’embauche.

Une nouvelle fois, elle avait découvert que même si elle avait complètement oublié de prévenir ses parents et le lycée, sa chef Elin l’avait fait à sa place.

Quelle personnalité étrange… Elle était aussi paresseuse et nonchalante qu’elle pouvait se révéler prévoyante et fiable.

En face de Shizuka se trouvait son professeur principal, Tanaka-sensei, un homme qui avait un peu plus de la cinquantaine et qui se souvenait donc fort bien des horreurs de l’Invasion.

— Je vous remercie, Tanaka-sensei. Je n’ai suivi que peu de temps votre enseignement, mais il m’a été profitable. Sur ce, je vais prendre congé.

Shizuka s’inclina pour saluer et quitta la salle des professeurs.

Elle souriait intérieurement, s’amusant du fait qu’elle avait un peu parlé comme sa senpai Vivienne, l’espace d’un instant.

— Je me demande si je devrais me donner un genre aussi, pensa-t-elle en marchant dans le couloir du lycée.

Nombre de mahou senjo célèbres avaient des caractéristiques particulières ou des façons de s’exprimer qui dénotaient. En ce sens, Vivienne n’échappait pas à la règle avec son maniérisme extrême, son aura aristocratique et son langage recherché.

Si Shizuka venait à être interviewée, elle passerait simplement pour une fille banale ; toutefois, elle n’allait pas reprendre le même principe que Vivienne, pour deux raisons.

La première était que Vivienne se comportait comme cela naturellement, ce qui la rendait crédible et impressionnante. Si Shizuka se mettait à jouer le rôle d’une noble demoiselle, elle serait fausse et simplement ridicule.

La seconde était que si elle copiait le style de sa senpai, elle affirmerait au contraire n’avoir aucune personnalité et être quelqu’un d’influençable.

Au final, il valait mieux rester naturelle et ne pas trop se focaliser là-dessus pour le moment. Même si elle était une fille banale, le plus important était de réussir à mener à bien sa mission et de sauver la population. On finirait sûrement par reconnaître sa dévotion au lieu de sa bizarrerie.

Elle constata d’ailleurs à ce stade de sa réflexion qu’aussi bien Elin qu’Irina avaient des personnalités aussi fortes qu’étranges, quoique fort disgracieuses. Elles aussi étaient des mahou senjo dignes de ce nom, en définitive.

Et de pensées en pensées, elle finit par remarquer qu’elle n’avait pas encore cherché d’informations précises sur sa chef.

— Bah, puisque cette après-midi je n’ai pas besoin d’aller en cours, autant aller chercher ça à la bibliothèque, se dit-elle.

En effet, depuis leur avènement, les mahou senjo avaient acquis un statut à part au sein de la société kibanaise.

Puisqu’elles constituaient le dernier rempart de l’Humanité face aux horreurs de l’autre monde, aussi bien les mahou senjo officielles que celles travaillant dans le privé disposaient de quelques avantages tels que des pass de transport illimités dans tout le pays, des accès à diverses bibliothèques classées défense du territoire, mais aussi une dispense de toute formation scolaire.

À Kibou, du moment qu’un contrat de travail en tant que mahou senjo était fourni à l’administration, celle-ci validait automatiquement les diplômes nécessaires à l’élève.

De plus, les diplômes de mahou senjo étaient toujours prioritaires par rapport aux autres lors des demandes d’embauche, ce qui permettait aux combattantes ayant dépassé l’âge de leur exercice de pouvoir aisément trouver un nouvel emploi, et ce à n’importe quel poste. En effet, les diplômes de mahou senjo étaient valables dans tout domaine de travail.

Ce dernier avantage avait été remis en cause quelques fois en haut lieu puisqu’il imposait une contrainte à l’entreprise qui devait accepter une employée qui n’avait aucune formation dans le domaine (car nombre de mahou senjo abusaient de ce pouvoir pour se faire embaucher dans des secteurs bien payés ou qu’elles aimaient en n’ayant pas la moindre qualification), mais l’État avait jugé la part de dommages trop minoritaire pour changer la loi.

De plus, récemment, les victimes du préjudice étaient devenues les principaux profiteurs de la situation, puisqu’avoir une ancienne mahou senjo parmi ses employés était une publicité du meilleur aloi.

Aussi, plus aucune plainte du genre n’était parvenue auprès du gouvernement de Kibou depuis un bon moment.

Toutefois, la part de mahou senjo qui cherchaient un emploi après leur carrière était très mince, car les officielles étaient fort bien payées pendant leurs années de service et pouvaient généralement vivre avec l’argent qu’elles avaient accumulé.

Qui plus est, l’État continuait de leur verser une rente à vie, bien que peu importante, ce qui motivait les plus avides à effectuer des travaux supplémentaires.

Même si elles suivaient des études théoriques au sein de leur cursus scolaire dans l’armée, les mahou senjo étaient rarement connues pour être studieuses. Shizuka avait d’ailleurs récemment lu un article publié dans le Monthly Majo à ce sujet.

Il lui suffisait de regarder les exemples autour d’elle pour se rendre compte que ce n’était pas faux. D’ailleurs, elle-même n’avait jamais eu de bons résultats en cours, même si elle s’efforçait de travailler dur avant les examens pour simplement s’en sortir.

Sa mère avait toujours trouvé étrange le fait qu’elle soit si peu douée pour les cours alors que, d’un autre côté, elle étudiait si facilement des livres parlant de mahou senjo ; Yog-kun avait fait plus ou moins la même remarque à force d’être interrogé sur les Anciens et les autres mystères du monde.

— Bah, je vais faire partie des idiotes, mais c’est pas grave puisque je suis une mahou senjo, pensa-t-elle.

Lorsqu’elle avait lu cet article, un sentiment de fierté avait pris racine en elle. Jusqu’alors, elle avait toujours complexé sur ses études, mais le fait d’être semblable à ses modèles l’avait confortée et rendue heureuse.

De toute manière, même avec toute la bonne volonté du monde, Shizuka ne pourrait plus suivre un cursus scolaire puisqu’elle était employée par l’agence six jours sur sept.

Ce qui l’inquiétait en revanche était le fait qu’il y avait beaucoup de moments d’inactivité dans le métier. Elle se demandait si c’était un propre de Tentakool ou alors si toutes les autres agences devaient subir ça.

À la réflexion, dans le privé, cela devait toujours se passer ainsi, car dans le cas contraire, cela aurait voulu dire qu’il se passait chaque jour quelque chose d’horrible.

Elle avait donc intérêt à amener de quoi s’occuper au travail. Par exemple, apporter son ordinateur portable pour faire ses recherches.

De fil en aiguille, elle arriva au niveau du vestibule où se trouvaient les casiers des chaussures, lorsque soudain, une fille aux cheveux courts et portant des lunettes vint droit sur elle d’un pas décidé.

— Nakasawa-san ?

— Hein ? Oui, c’est moi !

Surprise qu’on lui parle dans l’enceinte de l’école, elle avait répondu d’instinct.

— Ah, je suis contente de vous intercepter avant votre départ. Je suis Meraka Kaori du club de journalisme, pourriez-vous m’accorder une interview exclusive ?

— Heeeeein ?!

— Vous êtes bien devenue une mahou senjo, n’est-ce pas ? J’aimerais vous poser quelques questions sur vous et votre métier. Vous accepteriez… ?

Elle regarda Shizuka droit dans les yeux avec un regard attendrissant, sans doute son arme secrète pour qu’on lui accepte cette faveur.

Shizuka se sentit soudainement très embarrassée. Elle avait rêvé toute sa vie d’avoir ce genre de privilège et d’être reconnue comme une mahou senjo, mais en cet instant, elle avait surtout envie de fuir.

Elle se demanda pourquoi elle réagissait de la sorte, mais la seule raison qui lui vint à l’esprit était qu’elle ne s’en sentait pas encore digne.

De plus, elle n’était pas habituée à recevoir tant d’attention. Elle devait se préparer un peu plus…

Et enfin, elle devait éviter de dévoiler l’existence de Yog-kun. Admettre qu’elle avait été éveillée par un familier serait mauvais pour sa carrière.

Elle se raccrocha à cette dernière idée pour motiver son refus : elle ne pouvait pas expliquer à Meraka-san que ses pouvoirs provenaient d’un dieu doublé d’un NEET sale, fainéant, sournois et pervers ; de plus, même s’ils étaient tolérés à Kibou, les mahou senjo qui avaient des familiers étaient perçues comme des arriérées démodées et peu efficaces.

Shizuka rougit et des gouttes de sueur s’écoulèrent sur son front. Elle acheva de faire entrer ses pieds dans ses chaussures et tenta de prendre la fuite sans rien dire.

Mais Meraka lui saisit le poignet pour la retenir.

— Attends, Nakasawa-san ! Je comprends que tu ne veuilles pas accepter, mais pourrais-tu au moins m’accorder une petite faveur ? Je t’en prie.

Tournant son regard sur cette fille, Shizuka la vit joindre les mains et fermer les yeux pour l’implorer.

Ne pouvant résister, elle cessa de chercher à partir et abdiqua en bafouillant :

— Ça dépend… mais… je vous écoute…

— Merci, Nakasawa-san ! Je voudrais simplement prendre une photo de toi avant que tu ne partes, juste une seule. C’est OK ?

Elle n’avait vraiment pas envie de briser le cœur de cette fille, qui avait l’air si gentille. Puisque cela ne nécessitait pas de s’expliquer, elle accepta d’un hochement de tête.

— Oh, merci beaucoup ! Tu peux m’attendre sous le cerisier de la cour ? Je pense que c’est le meilleur endroit. Je vais rapidement chercher mon appareil dans la salle du club.

— D’accord…

Suite à quoi Shizuka attendit quelques minutes devant l’arbre, exposée au froid automnal.

— Désolée de l’attente. Oh ! Que tu es belle ! Les couleurs de cet arbre te vont à ravir.

Shizuka baissa le regard et rougit :

— Merci…

— Bon, on va s’y mettre de suite, je ne vais pas te faire perdre plus de temps.

Conformément à ce qu’elle avait dit, elle ne prit qu’un seul cliché, puis elle la remercia plusieurs fois avant de repartir dans le bâtiment principal de l’école.

En s’éloignant, Shizuka éprouva une certaine fierté mêlée d’une grande joie. Elle avait vraiment l’impression d’être devenue une célébrité ; elle leva son écharpe pour couvrir le sourire qui venait d’apparaître sur ses lèvres et se dirigea vers la gare.

Son prochain arrêt était l’endroit où elle avait toujours voulu se rendre : la grande bibliothèque militaire de Tokyo.

Autrefois, il s’agissait de la Tama Library, située à Nishiki-cho dans le quartier de Tachikawa. Suite à son déménagement, peu avant l’Invasion, l’immeuble s’était retrouvé vide quelques temps, puis avait été choisi pour servir de bâtiment militaire.

Sa proximité avec la base de Tachikawa l’avait rendue assez célèbre et elle s’était enrichie de nombre d’ouvrages rares et interdits. Seules les mahou senjo pouvaient accéder à ses services, mais les rumeurs allaient bon train sur la toile et on disait qu’elle était l’une des bibliothèques les mieux fournies de Kibou.

Même si c’était assez loin de son école, Shizuka avait le temps. Elle monta donc dans le train en direction de Tachikawa, où elle n’arriva qu’une heure plus tard.

Ce n’était pas la première fois qu’elle venait dans ce quartier. En raison de la présence de la base militaire, et donc des mahou senjo, elle était souvent venue dans les environs depuis qu’elle avait emménagé à Tokyo, mais c’était la première fois qu’elle y venait en tant que mahou senjo reconnue.

Elle avait l’impression que le regard des passants était différent de la dernière fois. C’était aussi gênant que grisant.

Lorsqu’elle croisa deux jeunes filles qui se rendaient dans une boutique de sucreries, elle reconnut tout de suite leurs uniformes scolaires. C’étaient deux de ses anciennes camarades de classe ; elles l’avaient également remarquée et leurs regards s’étaient croisés quelques instants.

— Kyaaaa ! Revenir ici, maintenant… Ah, je suis trop contente !

C’est assez fièrement qu’elle arriva à la bibliothèque. Sa tête était véritablement dans les nuages, elle avait enfin l’impression de vivre son rêve.

Toutefois…

— Désolé, mademoiselle… Nakasawa, nous ne pouvons pas encore vous laisser entrer. Veuillez remplir ce formulaire et celui-ci. Nous les enverrons à votre employeur qui devra nous les renvoyer. Suite à cela, à votre prochaine venue dans nos locaux, nous vous attribuerons une carte d’accès. Veuillez nous excuser de la gêne occasionnée.

Bien qu’un peu déçue d’avoir été refusée, Shizuka comprenait parfaitement et était contente que la sécurité soit stricte : à l’intérieur se trouvaient des ouvrages extrêmement dangereux pour de simples humains, et il était rassurant qu’on les surveille correctement.

Elle remplit les documents, apposa sa signature, puis s’en alla.

Avant de rentrer chez elle pour se reposer, elle profita de son passage à Tachikawa pour passer dans une boutique spécialisée en goodies relatifs aux mahou senjo. C’était son rite habituel lorsqu’elle venait dans ce quartier.

Passant de rayon en rayon, ses yeux se mirent à étinceler en découvrant de nouveaux objets de valeur : des serviettes ayant appartenu à telle ou telle combattante célèbre, des livres d’interviews, des albums photos, des porte-clefs, des imitations de vêtements… il y avait de tout.

Shizuka n’avait pas beaucoup d’argent puisqu’elle n’avait pas encore eu de paie, mais le simple plaisir des yeux suffisait à son bonheur.

— Un jour, je serai peut-être là, moi aussi, pensa-t-elle à haute voix devant un présentoir de photos de combattantes en pleine mission.

Mais son espoir fut de courte durée puisqu’elle se rappela que les filles exposées sur ce présentoir étaient toutes des officielles. Elle ne figurerait jamais à leurs côtés.

— Pff, quel dommage que les filles des agences soient moins connues…

C’était la triste réalité. Seule une faible minorité de guerrières des agences accédaient à une certaine notoriété. Généralement, on mettait plus en avant les officielles.

À ce moment-là, une conversation entre deux garçons qui avaient sûrement le même âge qu’elle attira son attention :

— Eh, t’as vu les ajouts d’aujourd’hui ? La nouvelle est trop belle…

— Ah ouais, montre montre !

Le premier garçon prit son smartphone et commença à naviguer entre les images.

Shizuka, du fait de sa curiosité et de sa passion pour le domaine, s’approcha discrètement pour tenter d’en savoir plus.

— Whaaaa ! Elle est carrément canon ! Vise-moi ça !

— Ouais, je te l’ai dit !

— En tout cas, cette Fox444 est vraiment une super journaliste, je la remercie du fond du cœur.

— Moi aussi !

Les deux garçons fermèrent leurs yeux et joignirent les mains pour remercier ladite Fox444.

— C’est quoi l’URL du site ? demanda le deuxième garçon en prenant son smartphone.

— C’est foxyjomahou.co.jp. Étonnant que tu connaisses pas…

Shizuka s’éloigna d’eux, prit son téléphone et entra l’adresse indiquée.

Rapidement, elle se rendit compte qu’il s’agissait d’un de ces fameux sites non officiels parlant de mahou senjo et, plus précisément, de clichés un peu plus… osés.

En effet, c’était chose courante que des garçons essayent de prendre en photographie les sous-vêtements des guerrières en pleine action.

Toutefois, la particularité de ce site était de répertorier les photos des mahou senjo non officielles et ayant étudié dans des écoles publiques.

Le rédacteur du site expliquait dans une introduction qu’il avait fondé un mouvement journalistique pour recueillir les clichés de ces dernières aux quatre coins de Kibou.

Shizuka était sur le point de fermer le site — elle savait que ce genre de choses existaient mais elle trouvait que c’était un manque de respect pour les guerrières qu’elle admirait — lorsque son œil fut attiré par le dernier post : « Nakasawa Shizuka, une mahou senjo du lycée XXXXXX ».

Lorsqu’elle cliqua, une page avec différentes photos apparut devant ses yeux. C’était elle : des clichés de sa culotte lorsqu’elle montait les escaliers, des moments où elle se changeait dans le vestiaire, mais également des plus normaux, lorsqu’elle mangeait pendant les pauses ou alors lorsqu’elle étudiait en cours.

D’après ce qu’elle pouvait en juger, c’étaient toutes des photos récentes, moins d’un mois.

Comment avait-on pu savoir qu’elle était devenue une mahou senjo alors qu’elle ne l’avait dit à personne ?

— Kyaaaaa !

Les regards des clients furent attirés par son cri lorsqu’elle découvrit les clichés compromettants.

Bien sûr, les deux garçons ne tardèrent pas à faire le lien entre elle et les photos et rougirent, ce qui l’embarrassa plus encore.

Elle s’excusa en s’inclinant, puis s’enfuit du magasin, les larmes aux yeux.

— Je déteste ce monde, pourquoi tant de méchanceté contre moi ?

Elle se dirigea rapidement vers la gare en pleurant. Elle avait tellement honte d’avoir été exposée comme ça en ligne !

Qui plus est, elle se sentait trahie par Meraka, puisque la photo qu’elle avait pris le jour même sous le cerisier s’y trouvait également.

Cette pensée en entraînant une autre, elle se demanda finalement si le responsable de tout cela n’était pas, une fois de plus, Yog-kun.

Comment Meraka aurait-elle pu savoir pour Shizuka sinon en ayant un informateur ? Or la seule personne qui savait qu’elle avait des pouvoirs était celle qui les lui avait donnés et qui avait déjà diffusé des photos d’elle sur le net.

— Je te déteste !!!!

La déception laissant place à la colère, elle monta dans le train en se remémorant sa rencontre avec ce dieu fainéant et pervers.

***

Cela s’était produit un mois et demi auparavant, alors qu’elle rentrait d’une triste journée de cours où elle avait eu des tests auxquels elle avait finalement échoué, et alors qu’elle s’était fait importuner par des garçons de sa classe pour des raisons obscures. Elle rentrait donc chez elle, abattue, et sans passer par la case club puisqu’elle n’en avait intégré aucun.

De toute manière, elle n’était toujours pas de bonne humeur. Elle rêvait de devenir une mahou senjo mais elle avait été refusée dans les écoles militaires et n’avait aucune idée de comment éveiller ses pouvoirs ou être acceptée par une agence. À sa connaissance, seule l’armée pouvait éveiller les filles ayant un potentiel.

Soudain, elle eut l’impression que des gens de son école la suivaient et remarqua derrière elle, au sein de la foule, trois des garçons qui l’avaient importunée l’après-midi ; ils ne semblaient pas l’avoir vue, aussi elle entra sans perdre de temps dans une ruelle entre deux immeubles et se cacha derrière un poteau.

Elle les observa passer devant elle sans la voir. Ils parlaient entre eux et ne semblaient pas spécialement la chercher, et c’était sûrement le hasard et son imagination qui avaient créé cette situation.

Mais alors qu’elle soupirait de soulagement, elle entendit une voix derrière elle :

— Blanche ? C’est un choix classique mais efficace. Perso, c’est ce que je préfère. Good Job, belle inconnue…

Après s’être retournée en baissant sa jupe pour qu’on évite plus encore de regarder en-dessous, elle mit un certain temps à trouver l’origine de la voix : elle provenait d’un renard à sept queues qui ne pouvait être autre chose qu’une créature surnaturelle.

Son pelage était gras, il se trouvait sur une pile d’ordures et était couché comme s’il agonisait.

— Kyaaaa ! Pervers !!

Le renard leva son regard sans bouger d’un pouce, il ne paraissait pas vraiment prendre mal le fait qu’on le désigne comme tel.

Shizuka rougit, bondit en arrière, et alors que des larmes montaient à ses yeux, elle considéra la créature.

À n’en point douter, ce n’était pas un animal normal. Mais comme il n’y avait pas d’alarme signalant d’intrusion de monstres, il était peu probable qu’il soit une créature du Mythe.

Mais que pouvait-il être dans ce cas ?

Tous deux se regardèrent quelques minutes sans rien dire, suite à quoi Shizuka, ayant peu à peu repris son calme, lui demanda :

— Tu es qui ?

— Merci de le demander. Je commençais à perdre patience, t’sais ?

Le renard se redressa un peu. Il se mit sur ses pattes arrière et, de manière très humaine, posa ses pattes avant sur ses hanches :

— Je suis le grand Yog-sothoth ! Mes avatars les plus connus sont le Grand Sorcier Holth’drer et Tawil Tarum. J’ai également pour titres : Le Gardien de la Porte, Le Gardien du Seuil, La Clé et la Porte et bien d’autres. J’appartiens à la catégorie des dieux extérieurs et je suis le plus puissant des magiciens de tout l’univers.

— Ouaaah, on dirait pas, comme ça…, commenta ironiquement Shizuka, qui ne le prenait pas au sérieux.

— Eh ouais, tu peux t’incliner devant moi, mortelle, je te récompenserai de ton respect.

— Ouais, je vois… Je vais rentrer, à une prochaine fois, Yog-sothoth.

Sur ces mots, Shizuka commença à s’éloigner.

— Bah, comme tu veux, de toute manière, tu me paraissais pas vraiment digne d’être investie de mes pouvoirs…

Puis le renard se laissa tomber mollement dans les ordures comme s’il s’agissait d’un sofa et qu’il avait produit un effort significatif pour se lever.

Ces mots figèrent la jeune femme sur place, et elle fut obligée de réfléchir quelques instants quant à cet être étrange.

Elle avait lu l’histoire des mahou senjo de nombreuses fois, et le terme de «  dieu extérieur » ne lui était pas étranger ; ce n’étaient pas des connaissances communément transmises aux néophytes, mais puisqu’elle était une fan et qu’elle avait navigué des milliers d’heures durant sur la toile, elle avait fini par apprendre qu’à l’origine, ces combattantes tiraient leurs pouvoirs d’entités mystérieuses que l’on désignait comme tels. Souvent, d’ailleurs, les livres raccourcissaient en « dieux ».

Ce renard sale, pathétique et narcissique en était-il réellement un ?

Dans le doute, Shizuka s’arrêta et se tourna vers lui.

— Pourquoi un dieu extérieur traînerait-il dans une ruelle sur un tas d’immondices ?

Le renard se cura l’oreille avec sa patte, et tout en restant couché, il fixa la jeune femme avec nonchalance :

— Ah, ça ! C’est à cause de votre dimension ingrate… En tant que dieu extérieur, je disposais de pouvoirs magiques extraordinaires, je pouvais me rendre en un clin d’œil d’une dimension à une autre, aucun sort de cet univers ne m’était inconnu. J’ai même vaincu plusieurs fois Shubby et Moahrha lors du grand tournoi des sorciers, il y a 2 cycles de cela…. Mais parce que je n’ai pas bien rempli mon formulaire d’imposition de revenus, j’ai fini par devoir payer une sacrée amende et j’ai pris le chemin de la Terre.

— T’es sûr que t’as pas trop bu ? Je vois mal des dieux être bannis pour fraude fiscale…, déclara Shizuka, désabusée.

— Pff, comme tous les mortels, tu es cynique et avide. À l’époque, les humains étaient plus respectueux. Quand je suis venu au début du siècle dernier sous l’avatar d’ Holth’drer, cet humain avait même décidé de m’interviewer, mais les gens d’aujourd’hui… En plus, depuis la trahison, y’a qu’à Kibou qu’on peut résider… même s’il faut pas s’attendre à plus qu’une vie de clodo…

Shizuka continua de le fixer d’un regard désabusé.

— J’ai vraiment du mal à te croire… pourquoi un dieu si puissant apparaît-il sous la forme d’un renard au pelage sale ?

— Rho, t’en poses des questions… Désolé, c’est classé top secret, j’ai déjà pris assez cher avec mon amende alors je vais pas faire l’erreur de t’en dire trop. En tout cas, aucun dieu ne peut venir sous sa vraie forme ici, c’est pour ça qu’on contractait avec des filles pures et innocentes autrefois. Mais bon, depuis que le gouvernement crée ses propres mahou senjo, voilà que je suis au chômage…

— C’est donc vrai que les dieux peuvent investir des pouvoirs de mahou senjo ?

— Hé ouais… Pourquoi, tu veux essayer ?

Shizuka avait du mal à être lucide à ce sujet ; elle avait toujours rêvé d’être une mahou senjo, et là, on lui proposait de le devenir comme ça, sans effort et sans plus tarder.

Elle était consciente du fait que tout cela sentait l’arnaque à plein nez et savait qu’elle risquait d’être trompée par ce renard. Mais d’un autre côté, elle n’arrivait pas à considérer qu’un tel échec de la société soit même capable d’une tromperie.

Comme elle hésitait à répondre, ce dernier prit une expression moqueuse :

— Ah, je vois… Tu n’as pas le cran de tenter ta chance. Je me disais que tu n’avais pas le profil pour en devenir une de toute façon…

— D’accord ! Je veux le devenir ! Mais je suis sûre que c’est toi qui n’en es pas capable.

— Ah, la provocation, cette vieille méthode humaine… Comme si ça pouvait marcher sur un dieu comme moi…

Un bref silence s’imposa entre les deux ; ils se fixaient l’un l’autre.

Finalement, Yog-Sothoth reprit la parole :

— Pour valider le contrat, il faut que tu m’offres quelque chose. J’aimerais bien boire un peu de cola. Si tu m’en apportes une dizaine de canettes, je te prête mes pouvoirs et je te transforme en mahou senjo…, déclara-t-il d’une voix distante et sans motivation.

— Ah, je vois, c’était ça ton arnaque… Bon, je vais rentrer dans ce cas.

Elle commença à nouveau à s’éloigner.

— Attends, je vais revoir à la baisse… Pas besoin d’offrandes.

— Ah bon ? Et qu’est-ce que tu demandes à la place ?

— Rien, rien du tout… Enfin, si, juste le droit de loger chez toi, mais c’est une contrepartie normale du contrat de familier de mahou senjo. De toute manière, si on est maltraité par notre contractante, on est en droit de refuser les accès aux pouvoirs, donc…

Par contre, ce que Yog-Sothoth s’était bien gardé de lui expliquer, c’était que lors de l’établissement du contrat, pendant quelques heures, le familier fusionnait avec sa contractante et réveillait en elle les dispositions de « réceptacle » capable d’accueillir son pouvoir.

Après avoir accepté le contrat dans cette ruelle où le renard avait fait apparaître un cercle magique, Shizuka s’était retrouvée entièrement possédée par ce dernier.

Elle pouvait voir et ressentir, mais ne pouvait plus contrôler son corps. Il avait bien sûr menacé de faire des choses perverses et elle avait vraiment eu très peur, mais la première chose qu’il fit fut d’aller acheter une bonne dizaine de canettes de cola.

Après les avoir bues toutes à la suite, l’esprit du dieu s’était retrouvé complètement ivre (pour Yog-kun, les boissons pétillantes étaient semblables à de l’alcool pour les humains) et il s’en était allé manger des ramens avant de rentrer au domicile de la jeune femme.

Au lendemain, la transformation en « réceptacle », que l’on nommait de manière plus poétique le « rite d’harmonisation », était complète, et Shizuka découvrit ses nouveaux pouvoirs, mais hérita de ce boulet accroché à son pied, ce renard hikikomori qui n’était plus sorti de l’appartement et qui l’avait obligée à lui acheter un ordinateur gaming hors de prix.

Toutefois, il n’avait pas menti : elle était effectivement devenue une mahou senjo.

Avec un costume.

Et des pouvoirs basés sur la magie des cristaux.

Lire la suite – Epilogue