Chapitre 9

Deux semaines après le début de l’entrainement de Shizuka, cet entraînement « basé sur l’humiliation et la torture », selon les propres dires de la jeune femme, les filles de l’agence Tentacool, à l’exception d’Elin, se rendirent à un évènement qui avait lieu dans la célèbre et grande salle d’exposition de Chiba : le Makuhari Messe.

A dire vrai, Shizuka et Vivienne n’étaient pas très motivées par cet évènement consacré à la culture otaku, mais lorsqu’Elin lui avait dit que soit Shizuka acceptait ce jour de repos, soit elle continuait l’entrainement, elle avait de suite changé d’idée et avait accepté de suivre Irina.

En effet, la plus motivée et la plus intéressée par cet évènement de doujinshi, jeux vidéo et manga, c’était bel et bien l’habituelle recluse : Irina.

Initialement, Vivienne n’était pas prévue au programme, mais, afin de n’être pas la « seule normale » dans cet endroit, Shizuka l’avait invitée et elle avait accepté.

Au grand étonnement de cette dernière, Elin avait décidé de ne pas venir :

— Pourquoi Elin-san n’est-elle pas venue avec nous ? demanda franchement Shizuka à ses deux senpai alors qu’elles se trouvaient au cœur d’une longue file d’attente à l’entrée.

— Nous supposons que c’est en raison d’une nécessité de présence au sein de l’agence. Même si nous souhaitons prendre du repos, nos adversaires n’ont cure de nous le concéder, aussi peuvent-ils attaquer sans cesse, n’importe quel jour de l’année, faisant fi de notre différence culturelle.

Vivienne, avec un air des plus hautains, répondit en fermant les yeux et en balayant d’une main ses cheveux derrière ses épaules.

Ce mépris n’était pas destiné à Shizuka qui avait posé la question, mais à la foule autour d’elle qu’elle détestait. En effet, la jeune femme n’aimait pas du tout cette surabondance de personnes au même endroit, elle n’était pas à l’aise en son sein.

Afin qu’on évite de la bousculer, de la toucher et ne serait-ce même que de lui souffler dessus, elle avait érigé autour d’elle un « bouclier oujosama », une telle aura de mépris hautain que naturellement les personnes autour avaient formé une zone de vide où nul n’osait entrer.

Toutefois, même si sa stratégie semblait fonctionner, quelques clients avaient échangé leurs places avec ceux qui se trouvaient directement derrière elle et un cortège de « fans » commençaient à se rassembler, semblable à la cour de suivants d’une aristocrate des anciens temps.

Evidemment, Shizuka était encore plus éblouie que d’habitude face à la majesté et la superbe de son modèle, elle ne remarqua pas que la dite « cour de suivants » était majoritairement composée de fétichiste et de pervers masochistes en tout genre.

Comme à son habitude, Vivienne portait une robe élégante et pleine de dentelles et de rubans qui lui donnait l’air de porter un costume de cosplay.

— J’ai pas tout bité, commenta Irina, mais si elle est pas venue, c’est parce qu’y a le stand du nouveau Ice Symbol et qu’elle aime pas ce jeu.

— Quel est le rapport ? demanda ingénument Shizuka.

— Bah, elle voulait pas voir les cosplay du jeu, ça l’énerve. Hahahaha ! Sacrée Elieli !

Irina se mit à rire bruyamment en mettant ses bras derrière la tête.

En cette journée, cette dernière avait un style vestimentaire qui attirait l’attention : elle portait un pull noir décoré avec le nom d’une célèbre société de jeu vidéo, une jupe courte qui lui arrivait à mi-cuisse et des collants noirs, mais le plus notable était sa cape noire dont le col était très haut et qui remontait jusqu’aux oreilles.

A ne pas s’y tromper, c’était une cape de vampire similaire à celle des films.

A l’origine, elle voulait amener un chapeau à large bord pour se protéger du soleil, mais puisque le temps était légèrement pluvieux et grisâtre, elle avait fait l’impasse dessus. Néanmoins, elle avait affirmé que malgré les nuages, le soleil risquait de la frapper tout de même, aussi elle avait préconisé le port de sa cape protectrice.

Lors de cette annonce, Vivienne avait fait signe à sa cadette de se taire. Elle avait suivi son conseil malgré le nombre de commentaires qu’elle aurait voulu faire à Irina.

— La vie d’otaku n’a pas l’air facile, annonça ironiquement Shizuka alors qu’une goutte de sueur coula le long de sa tempe.

— Yep, c’est sûr ! Bah, perso j’aime bien Ice Symbol, même si le nouveau est un peu raté, ch’suis pas au stade d’Elin. Cela dit, t’inquiète, elle m’a filé la liste des doujins que ch’dois lui acheter. Regarde !

Elle sortit de sa poche une liste plastifiée accrochée à sa ceinture par un élastique épais semblable à un ressort ; on aurait pu penser à une carte de train, mais il s’agissait simplement d’une liste de titres et de chiffres indiquant l’emplacement des points de vente.

— Ah je vois… Pourquoi l’avoir plastifiée… ? demanda timidement Shizuka.

— Ah ça ? C’est Elieli qui a insisté, elle a dit « t’es trop tête en l’air, vaut mieux l’accrocher à ta ceinture ». Bah, ch’pense qu’elle pas tort, y’a des risques que je la perde. Pis, c’est pratique, j’ai mis ma liste derrière aussi.

— Vous êtes étranges vous autres otaku…, affirma Shizuka en se grattant la joue.

A ce moment-là, une voix douce chuchota à son oreille et lui provoqua un frémissement dans tout le corps.

— Vous devriez vous méfier de ce genre d’assertion, nous sommes en cette heure en territoire ennemi. Ayez plus de contenance concernant ce genre d’opinion que, — soit dit en passant, — nous partageons pleinement.

Elle avait sûrement raison de lui demander plus de réserve sur ce genre de phrase, mais l’esprit de Shizuka était complètement ailleurs en cet instant précis. Son visage s’était empourpré, son corps frémissait et était devenu faible, elle n’arrivait pas à vraiment se concentrer.

Était-ce le contraste du froid et du chaud qui venait de caresser son oreille et sa joue ?

Ou alors, était-ce le charme inhérent à cette belle et raffinée jeune femme qui produisait en elle un tel effet ?

— Ouais, on est sûrement chelou nous’ot, c’est vrai… Eh, vous faites quoi toutes les deux ? Un truc yuri ? J’veux aussi !!

Sur ces mots, sans attendre la moindre réponse, Irina s’approcha de l’autre joue de Shizuka et au lieu de lui chuchoter à l’oreille, elle se mit à lui en mordiller le lobe.

La réaction de la jeune femme fut immédiate, un petit cri s’échappa de sa gorge et attira l’attention de toutes les personnes alentours.

Il y avait peu d’interprétation possible quant à ce qu’elles étaient en train de faire, sans aucun doute tous pensèrent la même chose en observant ces trois filles si proches les unes des autres.

Instinctivement, plusieurs d’entre eux pointèrent leurs téléphones dans leur direction et immortalisèrent cet instant.

Irina alla même plus loin, elle passa du lobe de l’oreille jusqu’au cou qu’elle commença à lécher et à embrasser ; Shizuka dut mettre ses mains sur la bouche pour ne pas émettre encore plus de sons bizarres.

D’autant plus que, pour une raison qui lui échappait, Vivienne imita sa collègue, elle lui lécha et lui mordilla tendrement le lobe à son tour. La sensation était bien différente : Irina avait un côté sauvage et direct, alors que Vivienne avait une douceur maîtrisée et raffinée.

Des larmes montèrent à ses yeux, prise en tenaille entre ces deux filles dont le but n’était apparemment que de la taquiner.

— Que pensez-vous de nos caresses, chère Shizuka-san ?

— Ch’me demande quel goût à ton sang, j’peux te mordre un peu plus ?

Leurs voix entrèrent dans ses tympans, mais elle n’en pouvait plus, elle se sentait peu à peu défaillir comme si on la privait de ses forces.

Finalement, elle échappa à cette étreinte et les yeux en larmes, elle les réprimanda :

— Arrêtez toutes les deux ! Nous sommes en public et c’est… c’est… indécent ! Je ne suis pas votre jouet !

Malgré ses mots, son ton de voix était hésitant, elle ne donnait pas du tout l’impression d’avoir la moindre conviction dans ce qu’elle disait. D’ailleurs, elle n’osait pas même pas les regarder dans les yeux.

Irina s’approcha d’elle et lui tapa l’épaule :

— C’que t’es facile à embarrasser Shi-chan… Bah, c’était juste une blague.

— J’espère bien ! En tout cas, arrête ça s’il te plaît.

— Ok. J’arrête jusqu’à la prochaine fois…

— NON !!!

Shizuka serra ses poings de manière adorable et répliqua tel un petit animal face à un tigre. Elle provoqua un simple « kawaii ! » parmi ceux qui assistaient à la scène et un ricanement de la part d’Irina.

— N’ayez crainte, nous ne nous permettrons plus de telles libertés. Nous ne voulions tout simplement point vous confronter au dégoût provoqué par notre belle sauvage et avons donc pensé pouvoir équilibrer la balance de votre cœur en vous sauvant de la sorte.

— Merci, oneesama, mais je crois que vous avez empiré les choses d’une certaine manière…

— Vous m’envoyez navré… ou peut-être pas…

Sur ces mots mystérieux, Vivienne s’avança et Shizuka ne put observer son expression faciale.

C’est alors qu’un peu de calme revint et qu’elle se rendit compte du nombre de personnes qui les observaient depuis un moment.

Le brouhaha ambiant entra dans ses oreilles et elle entendit qu’on parlait d’elles :

« Je ne suis pas contre le fait qu’elles soient yuri toutes les trois, mais bon faire ça en public quand même… »

« Bah, elles font ça pour faire les intéressantes, c’est sûr. Tsss, les allumeuses ! »

« Moi je pense que c’est une répétition pour du cosplay, t’as vu la dégaine qu’elles ont ? C’est forcément ça ! »

« Whaaaa ! Qu’est-ce qu’elles sont bonnes toutes les trois ! Si elles sortent un DVD je l’achète cash !! »

« Tu préfères qui toi ? J’aime bien celle au milieu, son visage gêné est vraiment adorable. »

« Ahhhh, la chance, un harem d’étrangères ! J’en veux un aussi ! »

Shizuka rougit jusqu’aux oreilles, elle avait envie de s’enfuir, de se cacher sous sa couette et de ne plus jamais revoir la lueur du monde de dehors, elle avait rarement été aussi gênée de toute sa vie. Quoi qu’en y réfléchissant minutieusement, depuis qu’elle était entrée dans cette agence, les situations du genre n’arrêtaient pas de s’enchaîner…

— Maudite agence, pensa-t-elle en se cherchant à s’enfuir.

Mais Vivienne lui attrapa la main et s’enquit :

— Vous n’allez pas abandonner pour si peu, non ?

— Mais… ! Je…

— Vous êtes une fille fort belle et une mahou senjo, ne tenez guère compte des opinions ou des regards de ce troupeau de pourc… de braves personnes. Vous n’avez rien fait qui suscite en vous quelque honte, nous vous l’assurons.

Shizuka regarda Vivienne droit dans les yeux et lui sourit, elle était tellement reconnaissante envers sa belle et douce oneesama qu’elle se calma et revint se placer à ses côté dans la file d’attente.

Lorsqu’elle porta un regard en colère sur Irina, l’instigatrice de toute cette affaire, elle la découvrit en train de parler avec un inconnu qui se trouvait devant elle :

— Oniisan, t’as pris des photos, hein ? Tu me les envoies, dit ?

— Ah euh… Bien sûr, si cela ne vous dérange pas…

— Pas de souci ! Affirma-t-elle en levant le bras. Shizuka est mignonne sur celle-là, t’as vraiment du talent pour la photo, oniisan !

— Ah euh… Merci beaucoup ! J’ai peu de mérite, les modèles étaient extraordinaires…

Shizuka tomba en pleurs dans les bras de Vivienne, elle n’en pouvait plus et la journée ne faisait que commencer.

***

Une fois à l’intérieur, l’attention qu’on leur portait diminua puisque les clients se focalisèrent bien plus sur les produits exposés que sur le trio.

Irina poussa immédiatement un cri de victoire et retira sa cape qu’elle mit dans un sac à main qu’elle avait amené et duquel elle retira plusieurs autres sacs.

— Tu vas faire quoi avec tout ça ? Demanda Shizuka.

— Les remplir d’achat ! Bon, j’vais directement à la partie doujin avant qu’il reste plus rien… Si vous voulez me suivre, pas de souci, mais ça risque d’être un peu sauvage.

— Sans façon, Irina-san, répondit Vivienne en prenant un éventail dans son sac à main. Nous vous proposons de nous retrouver une fois vos courses effectuées.

— Pareil, je passe mon tour, annonça Shizuka. Tu pourras nous téléphoner lorsque tu auras fini.

— OK. J’m’en doutais un peu. A tout à l’heure !

Sur ces mots, Irina les salua de la main et s’éloigna en s’enfonçant dans la foule.

Shizuka regarda autour d’elle, c’était très décoré et très bondé, il y avait des stands un peu partout, des vidéos diffusées sur grand-écran et de la musique forte qui s’échappait de plusieurs stands commerciaux.

Cet événement était avant tout professionnel, il était financé par un ensemble de six compagnies de jeux vidéos et de mangas kibanais et acceptait, dans une partie séparée, les doujinshi relatifs aux séries qu’ils commercialisaient.

Six halls étaient destinés aux professionnels, un par entreprise, dans lequel ils faisaient autant la promotion de leurs futurs produits que la vente de ceux déjà disponibles. Ainsi, on vendait dans les divers stands des jeux vidéos, des mangas et des goodies divers et variés, souvent en édition limité exclusif à l’événement.

Et, évidemment, devant chaque stand se tenaient des cosplayeuses professionnelles mettant en avant les produits ou distribuant des flyers ou autres cadeaux promotionnels.

Un autre hall était destiné au doujin et un dernier aux spectacles et annonces qui passaient toute la journée durant.

C’était ce que Vivienne venait de lire à haute voix sur le guide qui leur avait été fourni à l’achat de leurs billets.

— Nous ne sommes pas très coutumières de ce genre d’événements, souhaiteriez-vous voir quelque chose de spécifique ? Demanda-t-elle à Shizuka qui était absorbé par les décorations environnantes.

— Ah euh… Je ne sais pas trop, à dire vrai. Je vous avoue que c’est aussi la première fois que je viens dans un tel événement…

— Nous sommes dans le même cas de figure. Connaissant notre Irina-san et son caractère de tempête, que diriez-vous de paisiblement nous réveiller autour d’un petit-déjeuner ?

— Il est vrai que je n’ai pas eu le temps de manger ce matin…

— Nous en étions sûres, vous semblez avoir le sommeil paisible et aimer rester au lit.

— C’est l’impression que je donne…

Shizuka baissa la tête un peu gênée, on la considérait donc comme une grosse dormeuse… Cela dit, il lui était difficile de réfuter cette affirmation puisqu’en effet elle aimait dormir.

Elle était partie de chez elle très tôt ce matin puisque le rendez-vous à la gare était autour de huit heures. Aussi, elle n’avait pas pensé à manger, elle s’était juste habillée et maquillée, le minimum pour être présentable.

— Vous êtes trop préoccupée de ce que les autres pensent de vous… Nous ne pouvons dire que vous n’ayez point raison, mais vous êtes fort belle, vous êtes une mahou senjo et vous avez bon caractère, pourquoi vous sous-estimez de la sorte et craignez-vous ainsi le jugement d’autrui ? Si vous aviez été une ratée, nous n’aurions pas pris le soin de nous intéresser à votre cas, non ?

— Oneesama

— Soyez plus consciente de vos mérites et tout ira à merveille. Accepteriez-vous de me tenir compagnie pour mon petit-déjeuner ?

— Volontiers, oneesama !

Vivienne passa son bras autour de celui de Shizuka et de manière fort aristocratique l’entraîna vers le café qui se trouvait dans le hall numéro deux.

Les yeux de la jeune recrue brillaient de mille feux, elle avait été complimentée par son modèle, la belle et raffinée Vivienne, cette aristocrate française tout droit sortie d’un autre temps et d’un autre monde.

Que pouvait-elle espérer de plus ? Comment cette journée pouvait-elle mal se passer ?

Avec un tel entrain au cœur, elle ne s’embarrassa plus des regards tournés vers elles.

Pendant ce temps, Irina entra au cœur de la bataille, car même si la place accordée aux amateurs était réduite à un seul hall, la concurrence était rude et les fans nombreux.

A cause du peu d’espace et du grand nombre de vendeurs, bien avant midi il ne resterait plus rien à la vente selon Irina.

Aussi, elle ne comptait pas faire de cadeaux, elle voulait atteindre ses objectifs et bien plus encore.

Que ce soit au Comiket ou à d’autres événements de vente de doujinshi, les règles étaient toujours les mêmes : ne pas brutaliser les autres, les premiers arrivés sont les premiers servis et accepter qu’on ne puisse acheter tout ce qu’on veut.

Tout en suivant ces prescriptions, la belle Irina se jeta dans la foule, bousculée de toute part, agacée par l’attente interminable de certains « cercles » mais malgré tout ravie par l’ambiance et enthousiaste de ses futurs achats.

Tel est le plaisir de ces événements, malgré les difficultés les fans éprouvent beaucoup de plaisir.

— Bon, essayons d’atteindre le max d’objo et de recevoir le max d’XP ! Annonça à haute voix Irina pleine d’enthousiasme et comparant son actuelle tâche à une quête de RPG en ligne.

D’ailleurs, à l’instar d’un tel jeu, elle tira de sa poche une carte imprimée avec de multiples flèches et numéros : c’était le « plan de bataille » établi par Erin à l’avance et qui définissait le trajet à suivre pour avoir le plus de chances d’obtenir les doujins les plus rares en premier.

Irina regarda fièrement cette carte, elle avait l’impression d’avoir une carte d’état-major entre ses doigts, cela l’amusait au plus haut point.

Confiante de sa victoire, la mahou senjo suivit les prescriptions de sa chef et s’en alla vers le premier cercle…

***

Les courses d’Irina se conclurent assez rapidement, elle était une habituée de ce genre d’entreprises, elle avait un physique robuste et beaucoup de motivation, en deux heures elle acheta l’essentiel de ce qu’elle avait décidé et les mains pleines de quatre sachets plastiques remplis à ras bord de livres, elle sortit du hall destiné aux doujin.

Suite à ce succès, elle informa Elin :

« Mission Complete. Tous les objo secondaires aussi ! Yeah ! Ch’suis baleze, hein ? (^-^)»

Puis, elle téléphona Vivienne pour lui demander leur localisation :

— Quoi ? Vous z’êtes encore à la cafét’ ? Vous faites quoi au juste ? Vous vous ennuyez pas ?

— Contrairement à vous, Irina-san, nous ne sommes pas vraiment motivée par cette événement et nous ne disposons pas d’une douce insouciance à l’égard de tout.

— Ça doit être chiant d’être venue sans que ça te plaise.

— Comme vous le dites. Toutefois, si vous avez fini vos emplettes nous pourrions éventuellement nous aventurer vers un endroit moins bondés, n’est-il pas ?

— Ah… euh… ? Si on se barre, Erieri va pas être contente. Pis, j’ai envie de voir plein de trucs. J’vais déposer mes sachets dans un casier et j’arrive. Attendez-moi à la cafet’, tiens !

Vivienne soupira avec un mécontentement résigné, puis elles interrompirent la conversation.

La jeune noble française se tourna vers Shizuka qui l’observait avec des yeux pleins d’admiration :

— Il semblerait que notre alliée veuille nous rejoindre en ce lieu. Nous aurions préféré pouvoir quitter cet endroit et rejoindre nos appartements, voire nous rendre en un lieu plus raffiné, mais Irina-san souhaiterait participer à d’autres activités auxquelles, par ordre de notre chef, nous serions contraintes de nous joindre.

— Oneesama ! Je vous remercie de me soutenir, j’aurais réellement été dans un sérieux embarras si vous n’aviez pas été là. Sans vous, j’aurais été obligée de la suivre et qui sait ce qu’il me serait arrivé.

— Nous craignons toutefois de ne pouvoir retardé l’inexorable échéance quant à la fin de notre paisible entrevue. Nous avons trouvé votre compagnie fort charmante jusque lors, mais nous sommes à présent contraintes de nous jeter dans cette foule telle une carcasse jetée à la curée.

Shizuka la regarda avec des yeux encore plus brillants, elle était sûre que son « oneesama » était tout aussi peu enthousiaste qu’elle ne l’était quant à cet événement, trouver un allié en terrain ennemi ne pouvait que lui réchauffer le cœur.

Alors qu’elle allait ouvrir la bouche pour lui renvoyer la politesse, une silhouette derrière la vitre à ses côtés la fit sursauter ; il s’agissait d’Irina qui venait de se coller contre la devanture et qui lui faisait signe.

— Déjà !!

L’instant d’après, Irina entra dans la cafeteria et les rejoignit à leur table :

— Yahooo ! Vous z’êtes encore là à glandouiller ? Eh ben…

— Vous avez été particulièrement rapide, pour votre part. Auriez-vous utilisé vos pouvoirs à tout hasard ? Demanda Vivienne en commençant à enfiler son manteau avec une expression résignée.

— Nope. Ch’me suis pas transformée, mais j’ai couru pour aller vite. Pis, j’connais bien cet endroit, donc zéro souci.

— Ah, je vois…, susurra Shizuka pleine de déception. T’es une vraie otaku, pas vrai ?

— Yeah ! Bon, dépêchez-vous d’aller payer, j’vous attends dehors. Où qu’on va aller ?

Arrivée telle une tempête, Irina repartit comme tel, laissant ses deux collègues interdites.

Shizuka affichait une expression embarrassée, quelques gouttes de sueurs s’écoulaient sur son visage, alors que Vivienne était toujours aussi impassible. Elle tira son porte-monnaie de son sac à main.

— Nous comptons payer l’addition dans son intégralité.

— Mais Oneesama… Je…

— Veuillez s’il vous plaît ne pas émettre d’objections. Nous comptons sur vous pour nous inviter une prochaine fois, c’est ainsi que la politesse fonctionne parmi les gens de bienséance.

Sur ces mots, sans attendre un éventuel commentaire de la part de sa cadette, Vivienne s’en alla payer sous le regard éblouissant d’admiration de Shizuka.

L’instant d’après, les trois filles se regroupèrent à l’extérieur de la cafeteria et regardèrent les dépliants sur lesquels se trouvaient l’intégralité du planning de l’événement.

— Bon, on va là. Suivez-moi !

— Eh, attends, où allons-nous ? S’enquit Shizuka avec crainte.

— Surprise !

Elle s’avança et leur fit signe de la suivre. Vivienne, résignée, se mit en marche calmement, tandis que Shizuka craintive se tenait à ses côtés.

— KYAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !!!!!!!!

Le hurlement de Shizuka s’éleva dans cet sombre obscurité, elle était paniquée et affolée.

La raison était intrinsèquement simple, elles étaient entrées dans un manoir hanté, une attraction disposée dans l’un des hall commerciaux et financée par une des six entreprises de jeux vidéos dans le cadre de la promotion de leur nouveau jeu d’horreur, qui intéressait déjà Irina.

— Hahahahahahaha !! C’est excellent ! C’est trop bien fait !!!

A l’opposée de Shizuka qui s’était agrippée en pleurant et en hurlant à la première personne à portée de main, en l’occurrence Irina, cette dernière riait aux éclats.

Autour d’elle, il y avait un groupe de dix monstres qui venaient d’apparaître, c’était des images holographiques, une des particularités de ce stand.

Habituellement, pour ce genre d’attraction les entreprises emploient des temps partiels pour se déguiser en monstres et faire peur aux clients, mais cette fois ils avaient opté pour un manoir hanté presque intégralement en hologramme.

En effet, parmi les hologrammes il y avait une seule personne physique qui apparaissait à un moment de la « visite ». Un jeu avait été organisé avec pour récompense le futur jeu, qui allait sortir, aux personnes qui réussissaient à trouver du premier coup qui était le monstre non holographique.

— Kyaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!!!!!!!!!!!!

Même si Shizuka était une mahou senjo, elle avait peur des monstres… En fait, il y avait beaucoup trop de choses qui l’effrayaient, ce qui lui donnait certes un côté adorable et mignon, mais était malgré tout un sérieux handicap en tant que guerrière destinée à combattre les ennemis de l’Humanité.

— Hahaha, t’es trop marrante Shi-chan !

— Ces hurlements disgracieux tendent à abîmer nos oreilles, veuillez cesser nous vous en conjurons, Shizuka-san, l’implora Vivienne avec les mains sur ses oreilles.

— Meuh nan, continue, j’adore avoir ma kohai contre moi.

Irina afficha un large sourire qui dans la pénombre de ce lieu avait l’air particulièrement sinistre.

— Dé… désolé… Oneesama…, annonça timidement en pleurant Shizuka. Ils sont horribles ! Faites-moi sortir de là ! Ouinnnnn !

A ce moment-là, un nouveau monstre apparut, plus gros, avec plus de tentacules que les autres, plus baveux et gluant, il ressemblait à un escargot monstrueux géant.

Shizuka faillit tourner de l’œil en le voyant, mais à la place elle se blottit entre les deux gros seins de sa senpai en tremblant comme une feuille.

Ce parcours dura encore quelques minutes. Finalement, Irina décida de porter la jeune femme apeuré dans ses bras à la manière d’une princesse et toutes les trois sortirent de l’attraction.

Les cris de terreur de Shizuka avaient fait blêmir certains clients qui attendaient à l’extérieur, ils s’attendaient tous à un spectacle d’un rare effroi, sans réellement savoir que c’était juste la jeune femme qui était bien trop sensible à ce genre d’apparitions.

Étonnamment, elle perdait moins son sang-froid en vrai combat, sûrement parce que son instinct de survie lui dictait de résister.

— Quelle ironie pour une mahou senjo d’avoir si peur des monstres, fit remarquer Vivienne les bras croisés en suivant ses deux collègues.

— Vi, c’est n’importe quoi ! Mais j’trouve ça drôle.

— Vous moquez pas de moi, senpai ! Je… je déteste les tentacules, les escargots… et les chats, se justifia Shizuka en séchant ses larmes et en cherchant à reprendre contenance.

— Quoi ?! T’as peur des chats ?!

La jeune femme rougit et hocha de la tête timidement.

— Je sais que c’est bizarre…

— Bah, ça c’est sûr, mais j’trouve que ça te ressemble bien Shi-chan.

— Qu’est-ce que ça signifie au juste… ?

Shizuka regarda les yeux mi-clos celle qui venait de faire cet odieux sous-entendu.

— Bah, y’a que toi pour avoir peur des chats, y sont si mignons.

— Je veux pas entendre ça de quelqu’un qui se prétend être un vampire.

— C’est normal, ch’suis un vampire ! Tu veux que j’te morde pour te faire voir ?

— Veuillez vous abstenir de telles familiarités, Irina-san. Nous sommes actuellement en public et votre discours semble quelque peu gêner notre entourage. Nous n’en avons que faire de l’opinion de la plèbe, mais en tant que mahou senjo nous nous devons d’être exemplaires et de préserver le bon ordre de cette société.

— Vous avez raison, Oneesama. Éloignons-nous d’ici et excusez-moi pour mon emportement.

Mais alors qu’elles allaient s’éloigner, une fille aux couleurs de l’entreprise qui finançait l’attraction s’approcha d’elles et leur demanda :

— Bonjour chères clientes. Nous organisons un petit jeu suite à votre visite de notre attraction, il s’agit de découvrir qui était le « véritable monstre ».

Sur ces mots, elle leur tendit à chacune un formulaire qui expliquait les règles du jeu et qui leur permettait de concourir.

Il s’agissait en effet de reconnaître parmi tous les monstres de la galerie lequel n’était pas un hologramme.

— Désolé, je l’ai pas repéré…, annonça Shizuka en rendant le document non rempli à la fille.

— Nous n’avons point vu de différence également, aussi nous préférons à notre tour nous dispenser de remplir ce formulaire.

— Moi, ch’sais ! Expliqua Irina en levant le bras avec enthousiasme. Un stylo ?

La responsable du concours lui tendit un stylo :

— Oh, vous pensez vraiment avoir repérer notre agent secret ? Voilà une cliente bien observatrice. Veuillez remplir le formulaire correctement, je vous prie. Notre agent secret change de costume toutes les heures, aussi les résultats seront communiqués à la fin de chaque heure par messagerie.

— Voilà ! Déclama Irina en tendant la feuille cartonnée à la responsable.

— Voyons, voyons… Euh, désolée chère cliente, ce kanji… ?

— Ah, mon adresse ? Agence Tentacool à Takadanobaba. Mon nom c’est Irina Nakanishi.

— Oh, merci chère cliente, veuillez-nous excuser.

— Po de souci.

La responsable tamponna la carte remplie par Irina après avoir noté la lecture des kanjis en question.

— Chères clientes, il ne reste plus qu’une minute avant la fin de l’heure, si vous souhaitez savoir si vous avez gagné ou non, vous pouvez attendre un instant.

— Yep, on va faire ça…Ch’suis sûre d’avoir gagné de toute façon.

L’employée sourit à Irina gentiment, elle savait que personne n’avait encore trouvé la bonne réponse depuis l’ouverture du stand. Le niveau de réalisme de l’hologramme était très élevé et le « vrai monstre » n’apparaissait que brièvement puisqu’il serait trop facile de le trouver en observant longuement ses mouvements.

Lorsqu’elle lut le carton d’Irina, ses yeux s’écarquillèrent un instant, la réponse était juste.

*cling cling*

— Nous avons une gagnante. Félicitation, Nakanishi-sama !

L’employée fit d’abord tinter une clochette, puis annonça la bonne nouvelle à Irina en l’applaudissant.

— Ouais, j’ai gagné le jeu ! Ça me fera ça de moins à acheter !

— Chère cliente, le jeu n’est pas encore sorti à la vente, nous vous l’expédierons deux jours avant sa sortie par courrier. Veuillez patienter, je vous transmets un document pour attester de votre victoire.

L’employée entra dans un local réservé pendant que Shizuka la regarda étonnée.

— T’as vraiment trouvé ou c’est de la chance ?

— Bah c’était pas difficile.

— Comment tu as trouvé, explique-moi ? Demanda Shizuka.

— L’instinct animal, nous supposons.

— Ch’suis pas un animal !

Affirma Irina en prenant une fausse expression d’indignation qui ne dura pas longtemps, puisqu’elle la changea en un air fier.

— En fait, c’est facile, il n’avait pas la même odeur que les autres monstres et pas la même façon de bouger. Héhé, ch’suis un génie, pas vrai ?

— Au mieux un chien de chasse, nous dirions…, affirma Vivienne en croisant les bras.

— Héééééééééééééé !

Les épaules de Shizuka tombèrent alors que son regard semblait vide, elle murmura quelque chose d’une voix presque éteinte :

— Les vraies mahou senjo arrivent à détecter les monstres comme ça… C’est juste du délire… je ne suis pas à ce niveau-là du tout… je n’y arriverais jamais…

Alors qu’Irina empocha la confirmation de sa victoire auprès de l’employée, Vivienne dit à voix basse à sa cadette déprimée :

— N’ayez crainte, ce genre d’aptitude est propre à Irina-san. En tant qu’être dépourvu d’élégance, de bon sens et d’intelligence, elle compense par des sens particulièrement développés. Nous n’avions pas détecté une telle différence non plus et peu nous importe d’y arriver finalement. Lorsqu’un ennemi se dresse devant nous, nous sommes à même de le vaincre, c’est l’essentiel.

Shizuka sourit poliment, mais elle se rendait compte que cela non plus, elle ne pouvait se targuer d’y arriver, elle n’était pas assez puissante pour les détecter ni les combattre.

C’est les larmes dans son cœur qu’elle suivit ses deux senpai vers la prochaine attraction choisie par Irina : des stands d’arcades.

— En tout cas, ce doit être un réel handicap pour une mahou senjo d’avoir tellement peur des monstres, fit remarquer à nouveau Vivienne tandis qu’elles marchaient en direction des stands.

— Ouais, c’est clair. Pourquoi tu veux devenir une mahou si t’as tellement les chocottes ?

— Bah… euh… j’ai pas peur de tous les monstres non plus… juste ceux avec des tentacules et les chats…et ceux qui sont gluants et ressemblent à des limaces.

— Vous savez que vous décrivez la quasi-intégralité de nos ennemis, ma chère kouhai-san ?

— Je le sais… Aidez-moi, s’il vous plaît…

Shizuka ne le savait que trop, elle n’était pas forte, pas perceptive comme ses senpai, mais elle était une passionnée de mahou senjo et, lorsqu’elle en était devenue une, elle avait effectué de nombreuses recherches sur les créatures du Mythe et avait beaucoup communiqué avec Yog-kun pour en apprendre davantage.

Aussi, elle ne savait que trop bien que les tentacules étaient un des modes d’attaque privilégié de leurs ennemis, et que les créatures gluantes aux corps invertébrés étaient également légions.

Toutefois, elle n’avait jamais lu qu’il existait de créature à la forme de chat, ce qui était une aubaine car parmi toutes les créatures qui habitaient la Terre, les félins étaient ceux qui l’effrayaient le plus.

Ce n’était pas une peur rationnelle comme celle du vide ou d’autres sources de danger, elle savait qu’un chat était une menace mineure même pour elle, mais sa simple vue suffisait à l’emplir de terreur et la faire paniquer.

— T’inquiètes, dès demain je te fais un entraînement au « càc » et tu vas les défoncer à coup de latte. Yeah !!!

— Nous doutons qu’un tel entraînement ait la moindre chance de fonctionner. Shizuka-san dispose d’une orientation de type magique, elle ne pourra jamais parvenir à faire ce que vous faites.

— Ch’sais, mais faut qu’elle se renforce. Si t’as peur des limaces, on va te jeter dans un bac à limaces jusqu’à ce que tu deviennes assez forte pour plus en avoir rien à faire. Pareil avec les tentacules et les chats. J’m’occupe de tout, t’inquiètes !

Shizuka blêmit soudainement alors qu’elle se sentit faible et qu’elle commença à défaillir, Vivienne la rattrapa.

— Vous voyez le résultat de votre entrain débordant et inconsidéré ? Shizuka-san est une douce fleur qu’il faut cueillir d’une main délicate, vos méthodes ne lui sont pas destinées.

— Ah ouais ? Et tu comptes l’aider comment alors ? Lui faire des câlins et des bisous ?

Shizuka qui était soutenue par son aînée exemplaire rougit jusqu’aux oreilles alors que sa tête se mit à tourner sous l’effet de l’excitation.

Dans celle-ci, elle s’imaginait Vivienne la câlinant, lui caressant la tête puis l’embrassant avec douceur.

Ses yeux étaient semblables à un maelstrom sans fin où son esprit se perdait, du sang coula de son nez… mais aucune de ses collègues ne remarqua l’état dans lequel elle se trouvait à cause suite à leurs propos.

— La brutalité ne résout rien, ma chère Irina-san. Nous allons lui enseigner nos plus puissantes techniques en prenant soin de lui expliquer correctement et en écoutant ses propres exigences et les difficultés qu’elle rencontrerait.

— C’est chelou d’entendre ça de ta bouche. ‘Fin bon… Et tu vas faire comment pour sa peur ? Écouter ses machins ?

— Nous allons lui enseigner que la peur est un sentiment irrationnel qu’il est possible de combattre par le biais d’une stabilité mentale et d’une volonté à toute épreuve. Il nous semble que vous-même avez éprouvé quelques difficultés concernant les araignées… et les croix, n’est-il pas ?

En effet, les araignées et les croix étaient les phobies d’Irina, même si dans le cas du second c’était bien plus une peur qu’elle se donnait « en tant que vampire ». Par contre, elle trouvait les araignées profondément dégoûtantes et entrait dans un état frénétique lorsqu’elle en voyait trop proches d’elle.

Heureusement, Irina n’était pas un génie, elle réfléchissait fort peu et n’avait jamais pensé que considérant son manque d’hygiène elle était constamment entourée de cafards et d’araignées.

C’était d’ailleurs pour éviter que « le désastre de l’été » ne se reproduise que Vivienne prenait le temps d’aspirer la salon de l’agence, ainsi que secrètement la chambre d’Irina.

Lors de ce fameux été, elle avait dévasté une salle entière en cherchant à tuer frénétiquement une araignée qui lui était montée dessus.

Irina eut un mouvement de recul et tout en se grattant la joue, elle dit :

—  Ok, j’vois… mais t’avais pas besoin de le dire…

— Nous vous proposons de couper court à cette discussion stérile et d’aller manger, notre chère Shizuka-san pourra ainsi restaurer ses forces.

— OK ! En avant !

Tant bien que mal, soutenue par Vivienne, Shizuka les suivi jusqu’à un stand qui servait de restaurant et où elles purent se reposer.

***

Cela faisait quelques dizaines de minutes qu’elles mangeaient à ce petit négoce, la cuisine était simple et peu de choses étaient proposées puisqu’il ne s’agissait pas d’un véritable restaurant.

Bien sûr, Irina mangeait bien plus que ses deux collègues, elle venait de finir son deuxième plat de yakisoba et venait de commander un tonkatsu.

Pour leur part, Shizuka et Vivienne avaient à peine fini leurs yakisoba. Shizuka la regardait comme si elle était face à une bête sauvage en train de décarcasser une proie, elle lui inspirait le même genre de dégoût.

Évidemment, Vivienne n’était point surprise, elle connaissait les habitudes alimentaires étranges de sa collègue, mangeant tantôt presque rien hormis des sucreries ou des chips, et tantôt ingurgitant l’équivalent de dix personnes.

Vivienne trouvait qu’Irina se contenait en cette journée, devant ses yeux elle avait accompli des exploits bien plus impressionnants que celui-là.

— Où est-ce qu’elle met tout ça… ? Demanda à haute voix Shizuka avec une goutte de sueur sur la joue. Si je mangeais comme elle je serais énorme, mais elle est fine… Ne me dis pas que…

— Nous supposons comme vous, chère Shizuka-san, répondit Vivienne en portant son verre à sa bouche.

— Serait-ce seulement possible… ?

— Nous ne voyons que cette explication d’envisageable…

Irina interrompit son repas et les regarda d’un air interloqué.

— De quoi ? Vous dites quoi sur moi ?

— Est-ce que par hasard…, s’enquit Shizuka, la nourriture n’est-elle pas stockée dans tes seins ?

Sur ces mots, elle pointa ces derniers. Irina eut un mouvement de recul spontané qui les fit légèrement rebondir.

— Nul doute que le gras qu’elle assimile dans son corps est redirigé vers cette zone. Quant aux glucides, ils sont sûrement utilisé en vain pour faire fonctionner son cerveau, vu son faible rendement il lui faut certainement plus de ressources.

— Hein ? Mais euh… laissez mes seins tranquilles ! C’est pas de ma faute si j’ai trop grandi à cet endroit-là !

Cet aveu était tel un coup de couteau dans le dos, voire pire dans les tendons de la jambe tellement il parut un coup bas envers les deux filles.

Shizuka n’était pas aussi plate que Vivienne, mais elle ne pouvait pas être classée dans la catégorie des grosses poitrines, elle était plutôt normale.

De fait, les deux filles fermèrent à moitié les yeux et fusillèrent du regard la fausse vantardise d’Irina, devenue d’un seul coup leur ennemi :

— C’est vrai qu’il y a de quoi se plaindre…

— Nous déplorons que votre croissance se soit arrêtée à votre poitrine, un surplus dans votre crâne n’aurait point été du luxe.

— Pffff, vous êtes juste des jalouses… On s’en fout des seins, c’est pas important ! Pis ceux de Shi-chan sont vachement mous aussi, j’les trouve plus cools que les miens.

— Quoi ?! Mais quand… ? Puis, je croyais que c’était pas important, pourquoi détourner la discussion sur moi ?!

Mais aucune des deux filles n’écouta réellement les plaintes de Shizuka en cet instant, leurs attentions respectives venaient d’être détournée par deux personnes qui étaient passées non loin de leurs tables.

— Qu’est-ce que vous en dites, Irina-san ? Votre instinct animal vous inspirerait-il le même genre de méfiance que je nourris en cet instant ?

— Ch’suis pas un clébard, j’te l’ai déjà dis ! Sinon… bah ouais, ils puent le vieux poulpe moisi.

— Hein ? Vous parlez de quoi les filles, demanda Shizuka en cherchant à comprendre ce qui avait pu attirer ainsi leur attention.

— Un tel goût esthétique… et surtout un parfum pareil… Aucun doute qu’il s’agit là de cultistes. Veuillez-vous hâter, nous allons les poursuivre.

Sur ces mots, Vivienne se leva, elle fut suivie par Irina qui engloutit d’une bouchée le gros morceau de viande avant de se lever.

Shizuka les suivi sans réellement comprendre ce qui se passait.

— Eh, qu’est-ce qui se passe ? Vous ne voulez pas m’expliquer, s’il vous plaît ?

Les trois filles suivirent les deux hommes jusqu’à une porte menant à une zone réservée au personnel. Étrangement, ils étaient munis de la clef d’accès à cette zone alors qu’ils ne portaient aucun uniforme de stand, ni aucun badge les identifiants comme tel.

Avant de les suivre à l’intérieur de cette zone qu’ils n’avaient pas verrouillée derrière leur passage :

— Qu’est-ce qu’on va faire dans cet endroit… ? Demanda cette fois Shizuka avec un regard inquiet. On a le droit ?

— Non, pas vraiment, mais c’est pas grave, affirma Irina.

— Prérogative d’enquête, mahou senjo en activité…, nous pourrons toujours répondre quelque chose de la sorte, si quelqu’un osait remettre en cause notre bonne foi, ajouta Vivienne. Sur ce, veuillez vous taire toutes les deux, nous risquons d’attirer l’attention de nos proi… suspects.

Shizuka dénota cette erreur de mot dans la bouche de sa senpai adorée, mais elle préféra ne pas poser de questions et suivre silencieusement le groupe dans cette zone interdite de l’événement.

Les coulisses étaient bien plus sombres que la salle d’exposition, il y avait nombre d’affaires et de meubles divers et variés qui créaient finalement des allées. Elles entendaient les pas des suspects un peu plus loin.

Elles s’avancèrent prudemment, Shizuka tremblotait, elle sentait ses jambes lourdes, mais elle prit sur elle et les suivit malgré sa peur.

Elle ne comprenait pas réellement pour quelle raison elle avait soudain si peur, était-ce à cause de la maison hanté qui avait précédemment mis en alerte son sens du danger ?

De toute manière, ses doutes ne durèrent pas très longtemps, puisque quelques minutes plus tard, elles suivirent les suspects jusqu’à un local technique et immédiatement elles purent comprendre ce qu’ils manigançaient.

Les deux hommes rejoignirent trois autres personnes qui étaient déjà en train d’incanter et de proférer des paroles impures dans la langue des anciens, un rituel était en cours de préparation alors que les trois filles arrivèrent en vue de la zone.

— Oh, c’est pas vrai ! S’exclama Shizuka avec une surprise et une inquiétude non dissimulée. Ils sont en train de…

— Nous étions sûre de leur culpabilité, avoir un tel mauvais goût devrait être passible de peine pénale, dénota Vivienne de manière hautaine.

— J’l’avais dit, pas vrai ? Hein, Vivienne ? Ch’suis balèze ?

— Sans nul doute possible, vous êtes le meilleur chien de chasse de l’agence.

—  Ch’suis pas un clébard !! Hééééé ! Arrête de me faire braire avec ça, j’ai juste un bon odorat, c’est pas de ma faute !

— Vous présumez que nous insultons votre condition, mais aucun jugement de valeur n’est associé à notre sentence, nous ne faisons que constater d’une évidence et de vos facultés hors du commun. Cette disposition vous rend à même de concourir face aux représentants de la race canine, vous devriez en être fière.

Toutefois, Irina, sans réellement avoir compris tout le sens de la phrase et ses sous-entendus, comprenait que ce n’était pas vraiment des compliments, aussi elle fit la moue et croisa les bras.

— Ch’suis pas sûre que ce soit cool ce que tu viens de dire… ‘Fin bon, y’a des vilains à tabasser donc on verra ça un autre jour.

— A votre convenance. Nous ne nous soustrayons jamais à justifier nos propos, toutefois nous reconnaissons qu’ils doivent paraître abscons lorsqu’on ne dispose que d’une capacité de compréhension intrinsèquement limitée.

— Pffff ! Tu me cherches encore ?! J’vais m’énerver à force…

Shizuka tapota l’épaule d’Irina et avec un regard d’effroi elle fit remarquer :

— Eh ! Les filles… Ils n’auraient pas terminé leur invocation ?

Les deux filles regardèrent l’endroit pointé par Shizuka et elles constatèrent effectivement que pendant leur dispute le rituel venait d’être achevé, de la lumière verte sinistre jaillissait du cercle d’invocation tracé au sol, une odeur particulièrement acre et désagréable s’en dégageait également.

— Étrange, nous pensions disposer de plus de temps, signala Vivienne en se tenant le menton. Il nous faudrait demander quelques explications à notre chef quant aux raisons qui leurs ont permis d’accélérer le processus. Si les deux officiants de rituel étaient nécessaires, il aurait fallu au moins une dizaine de minutes nous supposons…

— C’est vraiment le plus important, maintenant ? Je suppose qu’ils ont simplement appliqué les fameux principes du Rejet de Certakovsky, plusieurs mahou senjo ont parlé de cette accélération magique… mais en général…

Avant que Shizuka ne put finir sa phrase, le monstre s’extirpa du cercle d’invocation brutalement, comme s’il déchirait les dimensions provoquant par ce biais un explosion d’énergie qui projeta les officiants contre les murs de la pièce, les blessant considérablement.

— … en général, ça finit mal… L’énergie dégagée par l’invocation explose et la créature invoquée devient souvent hors de contrôle…

Au moment où elle prononça ces mots, la créature invoquée se mit à attaquer de ses longues griffes les sorciers qui étaient couchés au sol.

Shizuka ne put s’empêcher de sursauter, de mettre ses mains devant la bouche pour contenir son cri de pitié et de se cacher derrière Irina.

A l’opposé les deux filles regardaient le spectacle avec désintérêt.

— Il ne faudrait pas les sauver ? Demanda timidement Shizuka en cachant son regard.

— Nope, les sorciers ne sont plus des civils dans les lois. On nous demande de les emprisonner ou de les tuer. Mais bon, de toute façon vu qu’ils ont fait un cercle bloquant, le temps qu’on le défonce ils seront morts quand même.

Shizuka n’était pas complètement sûre de ce qu’Irina désignait par « cercle bloquant », mais elle pensait qu’il devait s’agir de la Rune d’Hastur, un des moyens de protection utilisé par les sorciers pour créer une zone de protection autour du cercle.

C’était un dispositif mis au point suite au grand nombre de rituel interrompus par des mahou senjo.

A peine ces guerrières avaient découvert qu’en interrompant le rituel, on empêchait sa réalisation, elles avaient fait des officiants de rituel des cibles prioritaires. En effet, les rituels d’invocation sont des procédures assez longs, complexes et sensibles, si un officiant vient à disparaître, ou si on l’interrompt assez longtemps il est possible de complètement l’annuler ; chaque rituel réagit différemment aux interruptions toutefois.

De fait, pour contrer les assauts des mahou senjo, les sorciers avaient développé de nouveaux procédés qu’on nommait la Rune d’Hastur, un sort préalable à lancer sur le cercle et qui créait une barrière magique protectrice plus ou moins résistante.

Shizuka ne connaissait pas les détails, elle n’était pas une sorcière, mais une mahou senjo, si elle connaissait ce terme c’était grâce à Yog-kun qui le lui avait appris.

— Tu parles de la Rune d’Hastur ? Dans ce cas… oui… ils sont fichus…

Shizuka tremblait comme une feuille et avait une folle envie de s’enfuir et de pleurer en entendant les cris d’agonie des sorciers pris au piège de leur propre invocation. Même si c’était eux les méchants, ils ne méritaient pas une telle fin, c’était ce que pensait la jeune femme.

— Bon, prépare-toi, Shi-chan !

— Hein ? Pou… Pourquoi ?!

— Vous allez nous montrer le fruit de votre entraînement. N’ayez crainte, nous allons vous seconder et nous interviendrons en cas de nécessité. Un vagabond dimensionnel seul n’est pas si dangereux, vous devriez pouvoir le vaincre si vous vous appliquez.

— Hein, mais je…je… je ne suis pas sûre…

— Commence pas à chouiner, j’te protège c’est bon. Allez, transforme-toi !

— Nous allons nous-même de ce pas nous transformer pour être prête à intervenir, dit Vivienne en portant la main droite sur son cœur.

— Euh… vaut mieux pas, Vivi-chan. C’est bon, j’m’en occupe.

— Comme vous voudrez Irina-san, mais nous ne comprenons pas réellement les raisons de cet étrange proscription.

— T’auras qu’à demander à la boss.

Sur ces mots, Irina prit Shizuka tremblotant par les épaules et la poussa devant elle en direction du monstre.

— Allez, Shi-chan ! Tu vas assurer !

Irina leva son poing en guise d’encouragement, mais la jeune femme les regarda toutes les deux les larmes aux yeux, avec une mine de chien battu.

— Si tu te transformes pas, j’t’arrache tes fringues pour t’obliger… c’est ce qu’Elin m’a dit de te dire si la situation arrivait. Allez, j’ai envie de voir ta transformation, dépêche !!

— Hein ? Mais je n’ai pas envie de subir les mêmes brimades qu’avec Elin-san… Bon d’accord… j’appelle Yog-kun.

Comme toujours avant une transformation, Shizuka composa le numéro de téléphone de son renard-familier NEET :

— J’ai besoin de me transformer.

— Encore ? Je croyais que t’étais de repos aujourd’hui…

— C’est compliqué, mais pose pas de questions ! J’ai un vagabond dimensionnel devant moi, donne-moi tes pouvoirs, merci.

— OK, OK… Y’a donc un souci à l’événement où vous êtes allées ? J’ai encore perdu mon pari contre Elin, elle a trop d’intuition celle-là.

— Bon t’arrête de parler ?! Quoi ? Elin-san était au courant ? Quelle fourbe celle-là, dire que c’était mon jour de repos…

— Hahahaha ! Tu te feras toujours avoir, Shi-chan…

La jeune femme se mit à grommeler et raccrocha sans rien dire de plus.

L’instant d’après son corps se mit à luire, ses vêtements se disloquèrent et elle adopta son costume de mahou senjo.

A peu près au même instant, Irina se transforma également, elle revêtit son uniforme militaire et ses gantelets disproportionnés.

Face à la jeune femme hésitante et tremblante se trouvait une créature à la peau brune comme de la terre, son allure générale était humanoïde et bipède, mais outre le fait que sa peau était comme putréfié et visqueuse, ses bras étaient particulièrement longs, ils lui descendaient jusqu’aux pieds. De surcroît, ses griffes acérées tel des épées s’étendaient à une longueur de trente centimètres, il griffait constamment le sol en marchant, produisant des étincelles tant elles étaient solides.

Sa petite bouche était couverte par les boursouflures de sa peau, mais on pouvait voir ses dents jaunes infectes semblable à une dentition humaine.

Les yeux rouges vitreux du vagabond se tournèrent vers la jeune femme qui lui faisait face et d’un coup il disparut avant de réapparaître à un mètre d’elle.

Avant même de pouvoir comprendre, Shizuka fut frappée par le bras de la créature. A cause d’une erreur de jugement des distances de la part du monstre, — à moins que ce fut intentionnel, — elle fut frappée par la paume de la main du vagabond et non ses griffes. Le coup l’envoya voler quelques mètres plus loin et la sonna quelques secondes.

— Ah ouais, j’aurai dû te le dire…Y se téléporte ces cons-là, mais t’inquiète ce sont un peu des tapettes quand même…

Le Vagabond Onirique tourna sa tête vers la jeune femme, comme s’il avait compris ses mots et soudain il se téléporta derrière elle pour la transpercer de ses griffes. Mais Irina esquiva son attaque avec agilité, saisit le bras et lui porta un coup de pied dans la tête qui le fit voler à son tour contre un mur.

— Eh ! C’est pas moi ton adversaire, abruti ! T’es là pour tester Shi-chan, attaque la elle…

— Nous craignons que votre franc-parler et votre langage ordu… familier n’ait été quelque peu mal perçu par la susceptibilité de cette créature. Vous devriez sincèrement apprendre à mieux vous exprimer, nous vous l’assurons.

— Rhooo, tais-toi, Vivi ! Depuis quand faut être sympa avec les vilains ?

— Nous n’avons jamais évoqué le fait de vous en faire un allié, mais simplement que montrer un peu de respect même à votre ennemi en employant un langage moins décontracté que le vôtre, c’est tout.

— Comme si j’pouvais parler comme toi… En plus, t’es mal placée pour parler de respect, tiens.

Pendant que les deux filles continuaient ainsi leur dispute sur un ton très détaché, le Vagabond Onirique se releva et malgré sa légère blessure au visage voulut reprendre l’assaut.

Toutefois, en observant les deux mahou senjo en pleine dispute, il évalua leur menace trop élevée. Il ne savait comment, mais son adversaire avait réussi à lui faire mordre la poussière alors qu’il avait l’avantage de la surprise, aussi retenter une nouvelle attaque était peut-être inutile.

Mais, il y avait une fille qui était séparée du groupe et qui se trouvait à quelques mètres de lui, une belle jeune femme à la longue chevelure noire et à l’expression singulièrement terrorisée.

Elle était peut-être une mahou senjo, mais elle ne semblait pas si puissante que cela, il était certain d’avoir ses chances contre elle. Une fois qu’il l’aurait tuée, il lui suffirait de lui arracher le cœur et de fuir les deux folles plus loin. Même fortes, elles ne pouvaient l’empêcher de fuir, n’est-il pas ?

Aussi, il fit face à Shizuka qui s’était relevée et qui regardait le spectacle de ses deux ainées en plein dispute alors qu’elles étaient censées observer le combat, puis elle remarqua le regard du monstre tourné vers elle.

Un frisson soudain la parcourut, elle eut un mouvement de recul et elle agrippa contre elle sa baguette magique en tremblant de peur.

Le Vagabond Onirique tenta d’accroître la peur de sa victime, il lécha ses redoutables griffes et s’avança tranquillement vers elle.

Shizuka pointa sa baguette dans sa direction et, d’une voix hésitante et tremblante, prononça le nom de son incantation :

« Quartz Pickaxe ! »

Le projectile qui jaillit de sa baguette n’avait plus rien à voir avec ceux qu’elle projetait il y a quelques temps de cela, le pic de cristal traversa l’air à une vitesse atteignant quelques centaines de kilomètres heures, la vitesse était largement inférieure à une balle de pistolet, mais elle n’était plus si éloignée d’un carreau d’arbalète.

Malgré tout, c’était une vitesse facile à esquiver pour une créature experte dans le déplacement, le Vagabond « s’éclipsa » quelques fractions de secondes avant d’être atteint par le tir, il changea subitement de dimension et revint aussitôt, ce qui lui permet d’éviter l’attaque.

Shizuka recommença à tirer, le second projectile fut esquiver de la même manière que le premier, mais elle ne se laissa pas abattre par cet échec, elle fit de même qu’à l’entraînement, elle tira encore et encore comme si elle visait la barrière d’Elin.

Pour le moment, son niveau de panique était supportable, mais elle se rendit rapidement compte que ses assauts étaient infructueux en l’état.

Aussi, rassemblant ses connaissances sur ce type de créature, elle se rendit compte de plusieurs choses la concernant : tout d’abord, il devait être conscient de l’attaque pour pouvoir activer son pouvoir, si son esquive était aussi immédiate qu’elle le semblait il aurait pu esquiver le coup d’Irina, mais puisqu’il avait été surpris par la vitesse du coup, il n’avait pu « s’éclipser ».

D’autre part, ce mode de défense avait une faille, puisqu’il réapparaissait exactement au même endroit.

Sur cette base, Shizuka appliqua un principe qu’elle cherchait encore à utiliser en entraînement, celui de briser un seul point précis.

En effet, contre la barrière d’Elin qui était trop puissante pour ses projectiles, elle s’était rendue compte que sa seule solution était de viser encore et encore le même point jusqu’à le fragiliser et le briser.

De fait, elle réajusta son tir suivant et enchaîna le plus rapidement possible deux tirs d’affilé, l’un derrière l’autre.

Lorsque le Vagabond esquiva le premier, conformément à ses prédictions, il réapparut au même endroit et ne put esquiver le second tir.

L’espace d’un instant, elle cessa son attaque et s’écria « Touché ! » avec joie, puis elle observa avec confiance le monstre… Mais son visage perdit toute joie immédiatement, il afficha au contraire le désespoir à nouveau lorsqu’elle constata que malgré tous ses efforts l’attaque n’avait eu aucun effet.

Elle n’était pas la seule surprise en fait, le Vagabond l’était tout autant, il regarda son torse et ne vit aucune blessure.

Si la vitesse s’était amélioré, sa puissance n’était pas beaucoup plus grande qu’auparavant, elle était encore insuffisante pour abattre une créature de ce rang-là.

— Mais je me suis tellement entraînée !!! J’arrive même pas à tuer un ancien de rang A… Ouinnnn, je suis bonne à rien !!

Alors qu’elle se plaignit de la sorte, le Vagabond se remit à avancer vers elle avec confiance.

Shizuka tourna sa tête vers ses aînées, mais aucune des deux ne semblait regarder son combat, elles étaient encore en pleine dispute.

— Eh oh… ! Senpai ? Je suis en difficulté, vous… vous pourriez pas venir m’aider ?

Mais aucune réponse.

Shizuka avait envie de s’enfuir et de pleurer. D’ailleurs, soudain, elle se demanda ce qui la retenait de ce faire ?

Elle se mit à courir pour prendre de la distance avec le monstre, puis elle recommença à tirer. Si elle pouvait le distraire, elle pouvait gagner du temps jusqu’à ce qu’elles prennent toutes les deux les choses en main.

— Senpai !!! Cria-t-elle en se retournant pour tirer sur le monstre.

Les tirs de cristal prirent pour cible ce dernier, mais il ne « s’éclipsait » même plus, il les encaissait tout simplement, ce qui lui provoquaient une douleur semblable aux poing d’un enfant de six ans.

Alors qu’elle s’aperçut que son adversaire n’était plus très loin et qu’elle n’arrivait pas à le ralentir, elle voulut prendre à nouveau la fuite pour l’attirer jusqu’à ses collègues, mais lorsqu’elle se retourna elle vit avec effroi la grande silhouette du Vagabond apparaître sous ses yeux.

Avant de pouvoir réagir, une griffe lui entailla légèrement le ventre, fit gicler un peu de sang et lui provoqua une vive douleur ; le monstre voulait jouer, il aurait pu immédiatement la tuer, mais il voulait faire souffrir cette mahou senjo échouée.

Au moment où il visa le bras de la jeune femme pour le lui sectionner d’un coup de griffe, cette dernière bondit en arrière et cria :

« Rainbow dust ! »

Elle avait hésité à s’envoler pour échapper à son bourreau, mais considérant le fait qu’il pouvait se téléporter dans les airs également, elle avait opté pour cette incantation à la place.

Un nuage composé de petits cristaux jaillit de sa baguette et engloba rapidement la zone, il avait un effet semblable à une grenade fumigène, mais il était bien plus difficile à respirer puisqu’il s’agissait de poussière de cristaux. Il avait également pour effet de rendre les rayons lasers et autres attaques basées sur la lumière très instables à cause des reflets provoqués par sa structure cristalline.

La seule qui n’était pas affectée par cette magie était son utilisatrice : Shizuka.

Sa blessure ne saignait pas beaucoup, mais lui faisait mal. De plus, elle avait un véritable traumatisme lié au sang, elle supportait mal la vue de ce dernier et pouvait rapidement défaillir lorsqu’il s’agissait du sien.

Contrairement à la majorité des personnes, c’était bien plus la vue de son propre sang qui l’indisposait que celui des autres ; évidemment, elle détestait la vue du sang de manière générale, mais le sien agissait sur sa psyché de manière bien plus forte.

Aussi, elle ne regarda pas sa blessure, elle la retint avec son bras gauche et pointa la baguette vers le monstre.

Elle ne pouvait pas compter sur ses amies, elle venait d’être blessée alors qu’elles avaient juré de la protéger. A ce rythme-là, elle serait morte avant qu’elles ne réagissent.

Le monstre était aveuglé, c’était le moment d’agir, il n’y avait plus qu’elle pour s’opposer à lui et l’empêcher de s’en prendre à des innocents.

En effet, cette soudaine pensée s’imposa dans son esprit : qu’est-ce qui empêchait le Vagabond de se téléporter en plein cœur d’un des hall et de commencer à massacrer des humains ?

Elle s’estima trop égoïste, elle n’avait pensé qu’à sa survie, mais en dehors de cela, il y avait beaucoup de vie en jeu.

Au moment où il aurait fini de s’amuser avec elle, soit parce qu’il l’aura tuée, soit parce qu’il ne la trouvera plus intéressante, nul doute qu’il s’en ira et ses collègues seront parfaitement incapables de l’empêcher d’agir.

Il n’y avait donc plus qu’elle en cet instant, elle était le dernier rempart protégeant ces gens, il était temps de montrer au monde ses talents d’alliée de la justice.

Shizuka rassembla tout son courage et cessa de trembler, elle inspira profondément et se demanda ce qu’elle pouvait faire pour bloquer sa proie.

Aussi soudain qu’un éclair de génie, une incantation s’inscrivit dans son esprit, ou plutôt faudrait-il dire qu’elle eut soudain accès à cette partie de sa mémoire.

Le jour où Yog-kun avait éveillé en elle ses pouvoirs, un certain nombre d’informations dont des incantations étaient entrées dans sa tête, parfois elle découvrait un sortilège dont elle ignorait être capable.

Ainsi, en cet instant, elle pointa sa baguette et cria :

« Ruby Dusk Field! »

Huit rubis apparurent autour du Vagabond, six apparurent au sol tandis qu’un flottait au-dessus de sa tête et que le dernier se créa sous ses pieds dans le sol.

Soudain, des traits de lumière se formèrent entre les rubis et les relièrent pour former une cage d’énergie rouge semblable à un gros cristal.

La barrière pénétra également sous terre rendant impossible la sortie par cette voie là.

La jeune femme sourit un instant, puis elle ressentit un terrible mal de tête, elle avait puisé beaucoup d’énergie pour arriver à lancer une telle incantation.

Le Vagabond la regarda avec surprise alors que le nuage de poussière disparut et qu’il se rendit compte d’être pris au piège dans une prison de magie, il arbora un sourire malveillant et fourbe.

Mettre une créature capable de se téléporter dans une prison, c’était une idée incongrue. Il se concentra et activa son pouvoir, mais il constata avec horreur qu’il ne parvenait pas à disparaître ; cette prison était un puissant sortilège qui disposait d’une multi-existence, soit une énergie présente dans des dizaines, voire des centaines de plans existentiels à la fois. C’était un type de pouvoir particulièrement rare que même les mahou senjo les plus puissantes ne parvenaient à déployer.

Son sourire malveillant se transforma en expression inquiète alors qu’il frappa en vain de toutes ses forces sur les parois magiques de sa prison.

— Si tu veux sortir…, annonça d’une voix essoufflée Shizuka. Je vais te laisser partir, mais ce ne sera pas sans douleur.

Sur ces mots, elle fit un effort de volonté et se redressa, puis elle leva sa baguette au-dessus de sa tête.

Au bout de cette dernière, une luminescence rouge comme le barrière se mit à luire, elle se concentra sous la forme d’un rayon qui s’en alla frapper l’extrémité supérieure de la prison.

Il s’agissait de l’une des utilisations de son sortilège : une fois la prison créée, il était possible de la faire imploser, ce qui mettait fin au sortilège immédiatement.

Se rendant compte que de toute manière, elle n’avait plus les moyens de maintenir son sortilège et qu’elle allait s’effondrer d’une seconde à l’autre, elle préférait miser sur cette dernière possibilité ; aussi, elle dilapida tout ce qui lui restait de mana en elle pour augmenter l’implosion de la barrière.

A l’intérieur de la prison, une vive lumière rouge passa de haut en bas, puis de bas en haut, puis se mit à rebondir un nombre incalculable de fois d’un rubis à l’autre jusqu’à finalement ne laisser devant la rétine qu’un rayonnement rouge intense qui explosa l’instant d’après.

Shizuka s’écroula à cet instant, elle reprit son apparence normale et allait perdre conscience.

Avant de fermer les yeux, elle fit appel à toutes ses forces pour observer l’endroit où s’était tenu le monstre, elle fut soulagé de ne plus le voir, il était apparemment mort.

Sa conscience s’estompa peu à peu, elle entendit des voix autour d’elle, mais ne comprit pas leurs paroles.

***

Lorsque Shizuka perdit connaissance, Irina et Vivienne cessèrent leur dispute et se tournèrent vers elle.

— Nous sommes sincèrement navrée d’avoir dû ainsi vous ignorer, affirma Vivienne en s’approchant de la fille étendue au sol. Nous devions nous assurer des dires de notre chef quant à votre réelle puissance, aussi nous avons fait semblant.

— Ah bon ? Quoi tu faisais semblant ?

Irina parut surprise. Erin leur avait expliqué en privé le cas de Shizuka, mais ce n’était pas intentionnellement qu’elle avait ignoré le combat de la jeune femme.

A vrai dire, Irina avait malgré tout suivi l’intégralité du combat, mais avait estimé son intervention inutile ; il fallait que Shizuka donne tout ce qu’elle avait sans compter sur elle.

D’ailleurs, en vérité, ce que Shizuka n’avait pas pu percevoir car ses yeux n’étaient pas encore assez entraînés au combat, c’était que l’instant précédent sa blessure, Irina avait frappé un boulot qui traînait au sol et avait touché le coude du monstre ce qui avait eu pour effet de dévier son attaque et lui avait évité de subir une blessure profonde ; sans son intervention, nul doute que ses intestins eurent été entaillés.

— Vous n’aviez donc pas compris mes intentions ? Votre ignorance atteint des limites que nous pensions au-delà de votre champ de compétences…

— Quoi ? J’pensais que tu me cherchais vraiment moi…

— Quoi qu’il en soit, notre chef avait bel et bien raison, Shizuka-san se repose bien trop sur notre assistance et ne dévoile pas sa réelle puissance.

— Yep, elle se donne pas à fond… En tout cas, c’était cool comme attaque, j’ai beaucoup aimé.

— Déployer une énergie multi-planaire était quelque peu inattendu.

— Ch’sais pas ce que c’est mais c’était mignon, ça ressemble bien à Shi-chan. Bon, on la ramène à la maison ?

— Nous vous prions de vous occuper de son transport, nous allons de ce pas contacter notre chef.

— OK !

Irina prit sur ses épaules Shizuka et quitta nonchalamment cette partie réservée au personnel, tandis que Vivienne téléphona à Erin :

— Bien le bonjour, Chef.

— Ah, Vivi-chan ? Alors ? Il s’est passé quelque chose ?

— Vous aviez raison, cinq cultistes ont invoqué un Vagabond Dimensionnel que nous avons arrêté.

— Parfait. Je vais contacter le client pour lui dire que le travail est fini. Faut que je contacte les officielles pour le ménage ?

— Ce ne serait pas de refus, nous déplorons la perte de cinq fripouilles et quelques dégâts matériels…

Vivienne marqua une pause et regarda l’endroit où les cinq sorciers s’étaient fait tués, le spectacle était plutôt horrible à voir, elle prit une expression dégoûtée, puis marcha vers l’endroit où Shizuka avait enfermé le Vagabond.

— Vous aviez également raison concernant le problème de Shizuka, elle se repose bien trop sur notre protection. Son réel potentiel est terriblement intéressant. Nous espérons sincèrement pouvoir le découvrir davantage.

Sur ces mots, elle raccrocha et son expression s’adoucit. Joignant ses mains sur sa poitrine, elle prononça à basse voix :

— Ruby Dusk Field… ? Shizuka-san, vous m’intriguez…

Lire la suite – Chapitre 10