Chapitre 4

Quelques jours plus tard, les filles se trouvaient à l’agence, comme d’habitude dans ce salon où Elin et Irina jouaient à la console et où Vivienne et Shizuka passaient leur temps à boire du thé, coudre ou lire des magazines de mode.

C’était leur quotidien.

Shizuka s’était rendue compte que même si les magazines vendent la vie de mahou senjo comme héroïque, pleine d’aventures palpitantes et d’affrontements avec les envahisseurs, fort heureusement pour l’Humanité, les invasions n’avaient pas lieu tous les jours.

Aussi, le quotidien d’une mahou senjo était surtout rempli de moments d’inactivité, la seule différence entre les agences et les officielles était la manière dont elles les occupaient.

Shizuka soupira, elle s’ennuyait. Même si elle était un peu en froid envers sa senpai, elle lui parlait fréquemment de sujets et d’autres, Vivienne était une interlocutrice riche en sujets intéressants et contrairement à Elin elle partageait volontiers son savoir avec la nouvelle recrue.

Depuis l’hôpital, elles n’avaient eu aucune mission, l’entraînement de Shizuka était devenu alterné : un jour d’entraînement était suivi d’un jour de repos. Même si elle appréciait de pouvoir se reposer et surtout d’éviter les humiliations de sa chef, elle constatait de récent que rester inactive commençait à lui peser.

Mais d’un autre côté, aller sur le terrain, affronter des monstres horribles, c’était sûrement pire.

Peut-être devrais-je me trouver une occupation aussi, pensa-t-elle.

Puisqu’elle avait un peu d’argent, elle pouvait par exemple refaire la décoration de son bureau, ou alors faire le ménage complet de l’agence question de la rendre plus présentable.

D’ailleurs, il serait peut-être de bon ton de réaménager la salle d’accueil. Amener les clients dans cette porcherie, c’est vraiment pas sérieux, pensa-t-elle en inspectant le salon qui était comme à son habitude en désordre.

Elle se leva dans l’intention de descendre et mettre son nouveau plan en application, mais elle sentit rapidement ses jambes sans forces ; était-ce la fatigue de l’entraînement de la veille ou simplement le fait d’avoir passer trop de temps assise ?

A cause de tout le mana qu’elle consommait dans ses entraînements, son corps subissait une grande fatigue. L’espacement des jours d’entraînement visait à laisser le temps à son corps de récupérer.

De récent, sa dépense de mana était devenue plus économe, son rythme de récupération physique plus rapide, mais elle manquait encore de puissance offensive dans ses sortilèges, bien qu’elle s’était également amélioré à cet égard.

Bien sûr, Shizuka n’avait pas du tout remarqué ses propres progrès, il est souvent difficile pour une personne d’estimer ses propres améliorations alors qu’elles sont visibles aux yeux de tous.

Sentant ses jambes faibles, elle se rassit et après avoir sourit de manière gênée en direction de Vivienne qui l’observait, elle se remit à boire son thé et mangea un senbei.

Soudain, en cette fin d’après-midi, le téléphone d’Elin sonna et fit sursauter de surprise Shizuka.

— Yep, c’est Elin.

Comme toujours, elle n’avait que peu d’entrain dans sa voix et elle n’avait aucune bienséance sociale. Là où une personne aurait dit :« Allô. Agence Tentacool ! Que pouvons-nous pour vous ? », elle s’était contentée de parler familièrement comme à un vieil ami.

Shizuka prit son visage dans sa main désespérée. Si seulement elles avaient un téléphone dédié aux affaires de l’agence, elle pourrait s’occuper des coups de fils et assumer le rôle de standardiste, mais…

En fait, à ce moment-là, elle remarqua que dans la pièce il y avait bien un téléphone fixe, un combiné assez ancien de couleur blanche qui servait sûrement aux appels de l’agence, mais depuis qu’elle avait intégré ce poste, elle ne l’avait jamais entendu sonner.

— Ouais, je suis dispo… Ouais… j’écoute…

Pendant qu’Elin parlait avec son mystérieux interlocuteur, Shizuka prit une des cartes de visite de l’agence qui traînait à côté du téléphone sur ce petit meuble poussiéreux et fit attention pour la première fois au fait que le numéro principal sur la carte était bien un numéro de téléphone fixe, sûrement celui de ce mystérieux combiné.

Pourquoi tous téléphonaient donc sur le téléphone cellulaire d’Elin ?

Certes, Shizuka avait bien compris qu’une bonne partie de leurs commanditaires faisaient partie de l’armée, d’ailleurs Elin les contactait parfois un peu « après coup » pour avoir des contrats de travail. En effet, il était arrivé que chemin faisant pour aller s’occuper d’une menace, cette dernière contacte « quelqu’un » et qu’elle décroche ainsi un contrat alors même qu’elles étaient déjà en route pour s’en occuper.

Il y avait bien des mystères autour de cette lolita chef d’agence, mais Shizuka commençait à les tenir pour normal puisqu’elle était une des guerrières du top 5 mondial.

En même temps qu’elle entendait la voix de sa chef au téléphone, elle entendit un bourdonnement dans la rue dehors, sûrement une moto qui passait à proximité du bâtiment ; en effet, l’agence se trouvait non loin d’une rue plutôt large et très circulées, il n’était pas rare d’entendre des bruits de moteurs puissants.

Mais cette fois, c’était un peu différent se dit Shizuka.

— On y va, annonça Elin en posant son téléphone sur l’épaule et le coinçant avec sa joue. J’ai compris c’est important…

Tout en continuant d’écouter son interlocuteur, elle se mit à taper sur le clavier de son ordinateur portable. Irina se leva en souriant, elle ajusta du revers de la main ses vêtements, puis prit une poignée de bonbons dans un bol à côté d’elle.

— Je te contacte quand on a fini la mission.

Sur ces mots, sans prononcer une seule salutation ou quoi que ce soit du genre, Elin raccrocha, se leva et déclara en se dirigeant vers la porte de sortie du salon :

— On est en mission les filles. Départ immédiat.

— Ah euh… OK ! Elin-san, qui était-ce ? Demanda Shizuka en se levant.

Ses jambes étaient endormies par leur inactivité et leur fatigue aussi Vivienne l’aida à se lever, sans mot dire.

— Mauvaise question. Plutôt c’est quoi la mission ?

— Ah oui… et donc… ?

— Je vous en parle chemin faisant. On est attendue, dépêchez-vous.

Sans enfiler de chaussures, sans mettre son manteau malgré le froid qu’il faisait dehors, Elin sortit de l’agence et se transforma.

Irina fit de même, Vivienne suivit le mouvement.

Etait-ce une procédure courante ? Shizuka n’avait pas vraiment l’habitude de les voir toutes les trois travailler à l’unisson. Que Vivienne ne mette pas ses chaussures, c’était encore plus inattendu, elle était du genre à s’habiller élégamment même au cœur d’un immeuble en flammes.

— Chérie, veuillez vous transformer également, nous vous en prions, l’implora d’ailleurs cette dernière en tendant sa main à la cadette pour l’entraîner dehors.

Shizuka tira sa baguette de son sac à main (qu’elle avait pris en quittant le salon) et alors qu’elle cherchait son téléphone portable dans son sac, en vue de contacter Yog-kun pour l’informer de la situation, la transformation débuta d’elle-même.

C’était la première fois qu’elle se transformait sans avoir dû passer du temps au téléphone avec son familier fainéant et incompétent (c’est ainsi qu’elle le qualifiait).

Que s’était-il passé ?

Elle regarda avec de grands yeux Vivienne qui avait fait pousser des ailes de pétales dans son dos, puis elle lui prit la main sans réellement comprendre. Aussitôt, sans avoir fermer la porte d’entrée, sans lui avoir donner aucune explication, elle fut entraînée dans les airs jusqu’à un véhicule qui les attendait au-dessus de l’immeuble.

Il s’agissait d’un hélicoptère de l’armée, un modèle hybride entre un hélicoptère et un avion. En effet, il n’avait pas de rotor au-dessus mais des rotors placés sur des ailes latérales orientables. A l’arrière, il avait également un système de propulsion semblable à un avion de chasse et qui lui permettait d’atteindre de grandes vitesses.

Shizuka aperçut rapidement, avant d’être emportée dans la cabine de passager, que des missiles et des mitrailleuses rotatives équipaient l’engin, il s’agissait évidemment d’un véhicule dépêché par l’armée dans le cadre de leur mission.

Une fois dans la cabine, la voix du pilote se fit entendre dans un transmetteur :

— Bienvenue à bord ! Nous passons en vitesse rapide dans une minute, le temps de nous éloigner un peu des habitations. Nous serons sur zone dans moins de deux minutes.

— Qu’est-ce qui se passe ? Demanda Shizuka. Comment se fait-il que j’ai pu me transformer… ?

— J’ai contacté Yog-kun sur le jeu pendant l’appel. La mission est de sauver un groupe de députés et de politiciens qui subissent des attaques dans le Sonic City à Saitama. L’attaque est en cours, taux de perte accepté zéro.

Shizuka déglutit en l’entendant expliquer les choses ainsi et en observant son visage on ne peut plus sérieux. Le fait que des politiciens soient impliqués dans l’affaire indiquait qu’il s’agissait d’une mission de la plus haute importance, rien à voir avec tout ce qu’elle avait fait jusqu’à maintenant. L’erreur n’était pas permise cette fois.

Elle observa Vivienne et Irina, se demandant si elles avaient la même angoisse qu’elle, mais elles semblaient complètement détachées l’une comme l’autre.

A ce moment-là, l’hélicoptère accéléra brutalement, il venait d’activer son propulseur ce qui lui permit d’atteindre une vitesse avec laquelle peu de mahou senjo pouvaient rivaliser malgré leur magie. En effet, à l’exception de quelques-unes qui étaient spécialisées dans le vol et la vitesse, aucune de ces magiciennes n’atteignait de vitesse dépassant les 500km/h.

C’était entre autre pour cette raison que l’armée civile était encore importante dans le corps d’armée de Kibou. Effectivement, les armes humaines étaient souvent inutiles contre les créatures extra-dimensionnelles, — bien que des recherches en US Reborn avaient menée à des projectiles enchantés capables de les blesser, — mais ils pouvaient encore aider à la logistique.

Voler sur de longues distances demandait des efforts à ces guerrières, se rendre rapidement d’un point à un autre leur était parfois impossible, avoir des informations précises de la situation était inenvisageable pour une seule personne et pouvait se révéler déterminant dans le cadre d’une mission, c’était le genre de tâches que pouvait assumer le corps militaire « normal », laissant ainsi les mahou senjo se concentrer sur la bataille en elle-même. Cette mentalité était celle qui gouvernait l’armée du Kibou, mais les autres pays ne la partageaient pas à l’identique.

Comme l’avait annoncé le pilote, plus ou moins une minute après accélération, l’hélicoptère décéléra et finit par s’arrêter.

— Nous sommes arrivés ! Je vous souhaite bonne chance pour votre mission. Je reste en appui aérien pour…

— Non merci. Va te poser et te mettre à l’abri, on se débrouillera pour le retour.

— Ah bon ?

— Pas la peine de prendre des risques inutiles. T’as fait du bon taff, à une prochaine.

— A vos ordres !

Depuis l’Invasion, les cieux étaient devenus réellement peu sûrs, les attaques étaient si fréquentes qu’aucun avion ne volait plus dans les cieux à l’exception de ceux utilisés par l’armée et encore ils n’étaient utilisés qu’en cas de missions importantes ou d’interventions urgentes. Le taux de mortalité dans l’armée de l’Air était plutôt élevé et seuls les plus fervents patriotes décidaient encore de s’engager dans ce corps militaire. Elin le savait, elle était restée suffisamment longtemps chez les officielles pour voir mourir nombre de pilotes et elle n’avait vraiment pas envie que cela se reproduise.

Elle savait que nombre de ces derniers mourraient fièrement pour leur patrie et voulaient vraiment être utiles, mais elle n’avait pas envie de sacrifier des hommes inutilement. Un appui aérien était toujours utile quelle que soit la mission, mais elle préférait s’en passer.

Alors que les portes s’ouvrirent, Vivienne et Elin saisirent les bras d’Irina qui semblait impatiente de sauter et elles quittèrent toutes les trois simultanément l’hélicoptère. Shizuka utilisa son sort de Silver Cloud et les suivit avec un peu de retard.

***

C’était une fin d’après-midi normale dans les locaux de l’agence NyuuStore. Les filles de l’agence n’avaient pas eu non plus de nouvelles missions depuis l’hôpital et vaquaient à leurs occupations habituelles.

Contrairement à l’agence Tentacool qui disposait que d’un tout petit et vieux bâtiment coincé entre deux gros immeubles, les locaux de l’agence NyuuStore étaient situés à Ginza. Il s’agissait d’un grand édifice qui avait jadis appartenu à une boutique de luxe et que Jessica avait racheté tout entier.

En effet, après son départ forcé de l’armée, Jessica avait ouvert une agence en US Reborn et y avait gagné beaucoup d’argent. En effet, avant l’Invasion, elle était née sur l’ancien territoire américain et plus précisément à New York, ville à présent tombée aux mains de l’ennemi ; celle qu’on nommait jadis « la grande pomme » était à présent peuplée de monstres et d’esclave humains ou extraterrestres.

Elle avait suivi ses parents au Japon, — qui devint plus tard Kibou,— après avoir fui la côte est des États-Unis. A l’époque de l’Invasion, en plus des problèmes liés aux monstres eux-mêmes, les survivants vivaient dans un climat très incertain et violent, aussi ses parents, qui disposaient d’entreprises au Japon, décidèrent de quitter le territoire américain.

Jessica comprit plus tard que ce n’était pas uniquement par peur des représailles de leurs violents concitoyens, mais surtout parce que son père avait vu le vent tourné : la majeure partie de son capital avait été bâti par le biais d’entreprises situées de l’autre côté de l’Océan Pacifique, si les Whitestone n’y étaient pas retourné à temps, probablement auraient-il tout perdu.

Malgré l’effort de guerre, le père de Jessica parvint à garder une grande richesse et assura l’avenir de sa famille. Du moins en théorie, car il y a des choses que l’argent ne peut acheter, et, lorsqu’un envieux psychotique décida de s’en prendre à ces riches qu’il voyait vivre dans l’opulence, Jessica ne dût sa survie qu’à l’intervention d’une mahou senjo. En effet, cet homme avait accepté de sacrifier son corps pour servir de réceptacle à un monstre et pouvoir se « venger » des riches.

Celle qui la sauva à cette époque était une fille qui n’était pas bien grande, une fille avec des couettes et des cheveux rouges, couverte de tatouages magiques et utilisant des flammes noires. Sa survie-même n’était dûe qu’au plus grand des hasards ; Elin qui était normalement affectée à une base d’Hokkaido était en déplacement pour le compte de l’armée, ce ne fut qu’une coïncidence qui lui permit d’intervenir aussi rapidement.

C’est en raison de cette intervention que Jessica postula pour devenir elle-même une mahou senjo. Ce n’était pas pour s’enrichir, — elle disposait déjà de suffisamment d’argent pour assurer toute son existence et au-delà, — , ce qu’elle désirait vraiment c’était à son tour devenir la sauveuse d’une autre fille qui lui serait aussi reconnaissante qu’elle l’était envers Elin.

Du moins c’était son objectif initial, à une époque où elle était admirative et espérait tellement quant à celle qu’on surnommait « l’Athanor des Flammes Noires ». Mais qu’elle ne fut pas sa surprise après avoir fourni tant d’efforts pour intégrer la même unité que son modèle et découvrir à quel point celle qui lui avait paru si extraordinaire n’était en réalité d’une fainéante de la pire espèce.

A l’instar d’Elin, d’ailleurs, Jessica Whitestone faisait partie des premières vagues de mahou senjo éveillée artificiellement à Kibou. Elle avait donc séjourné des années durant dans ce pays, en fait elle y avait tellement vécu qu’elle parlait aussi bien le japonais, — appelé à présent kibanais,— qu’un natif et en connaissait parfaitement les règles et coutumes.

Même si Jessica était riche, ce n’était pas la raison de la richesse de son agence. En effet, les contrats en US Reborn étaient généralement payés deux à trois fois plus que ceux sur le territoire du Kibou et puisque le territoire était en guerre constante contre les forces de 4 Anciens, les opportunités de s’enrichir ne manquaient pas. Sans compter le fait qu’elle avait appris très tôt comment gérer un patrimoine, son agence était très aisée.

D’une manière ou d’une autre, — quand bien même offrait-elle beaucoup de choses à ses employées,— elle avait toujours séparé sa richesse personnelle de celle de son agence, elle ne voulait pas les mélanger pour ne pas affecter leur travail : leur succès devait être leur mérite et non reposer sur l’argent de leur patronne.

C’était donc avec le fond monétaire de l’agence qu’elle avait acheté cet immeuble de Ginza qui était jadis un ensemble d’appartements. Après divers travaux, il devint leur agence et leur domicile.

Le rez-de-chaussée était l’espace d’accueil, l’agence embauchait d’ailleurs deux secrétaires pour s’occuper des demandes des clients. Le premier étage étaient leurs bureaux et les étages supérieurs leurs habitations personnelles. Le dernier étage était pour le moment inoccupé mais Jessica le gardait pour une future éventuelle recrue.

Au vue des standards kibanais, c’était des appartements individuels très spacieux et luxueux, d’autant plus qu’ils se situaient à Ginza, un des quartiers les plus riches de Tokyo.

Malgré les apparences, seule Jessica travaillait constamment sur de la paperasse, les autres filles n’avaient pas d’activité plus sérieuses que les filles de l’agence Tentacool, elles faisaient passer le temps.

En cette journée, Hakoto, comme souvent, s’occupait de la décoration des bureaux (il s’agissait de bureaux ouverts, chacune pouvait voir ce que faisait les autres, elles n’étaient pas vraiment isolées l’une de l’autre). Puisqu’elle aimait l’ikebana, elle avait arrangé des pots de fleurs à des endroits choisis judicieusement et s’en occupait avec une attention constante.

Pour sa part, Sandy était vautrée dans sa chaise de bureau devant un écran en veille et lisait des comis américains de super-héros.

Quant à Gloria, elle était installée dans sa chaise capitonnée, un casque sur les oreilles, elle écoutait de la musique techno et pianotait à vive allure sur son clavier. Son bureau était plus décoré que celui des autres, il y avait des figurines de personnages particulièrement kawaii, divers goodies plutôt inutiles et un tapis de souris décoré. De plus, elle utilisait trois écrans à la fois, trois claviers avec des touches luminescentes et high-tech et trois souris de gamer. Sur l’un de ses écrans défilait des lignes de code à vive allure, tandis que sur les autres étaient affichés des pages internet et même une vidéo.

Un des loisirs de la jeune femme était l’informatique et plus précisément le hacking. Elle aimait concevoir ses propres programmes à partir de zéro, améliorer les programmes existants et surtout entrer par effraction dans les ordinateurs protégés par d’autres.

Toutefois, elle n’était pas un de ces hackers qui le font par profit ou par malveillance, elle était simplement intéressée par l’adrénaline du défi, rien de plus.

Ses piratages avaient d’ailleurs permis l’arrestation de plusieurs cultistes, en communiquant les preuves de leur culpabilité aux autorités. Malgré l’Invasion, nombre de lignes internet étaient encore disponibles partout dans le monde, aussi Gloria ne se limitait pas à son seul pays, elle hackait partout et traquait mondialement les cellules de cultistes qui osaient utiliser la Toile pour fomenter leurs méfaits.

En cette fin d’après-midi qui semblait aussi calme que les précédentes journées, le téléphone sur le bureau de Jessica se mit à sonner.

— Ici, Karen. Chef, un général de l’armée souhaite vous parler, il dit que c’est urgent.

— Transfère l’appel de suite, je te prie.

— D’accord !

A cet instant précis, Hakoto qui passait derrière sa chef entendit l’appel et comprit qu’il s’agissait probablement d’une mission.

— Jessica Whitestone ?

— C’est moi-même. A qui ai-je l’honneur ? Demanda-t-elle en étirant ses bras fatiguées suite à toutes ces heures passées devant son ordinateur.

— Je suis le Général Sugino, vous ne reconnaissez pas votre ancien supérieur ? Demanda calmement la voix d’un homme.

— Vous savez je suis à présent dans le privé, je n’ai plus de supérieur… Que puis-je pour vous, Général Sugino ?

La voix de Jessica était un peu irritée, nul doute qu’elle éprouvait encore quelques rancœurs quant à son licenciement. Elle ne nourrissait pas de haine particulière envers son interlocuteur toutefois, il avait fait ce qu’il avait jugé bon en la renvoyant, mais quand bien même elle acceptait toujours les contrats de l’armée, on ne pouvait dire qu’elle appréciait les hauts gradés.

— Voyez-vous, il y a actuellement une attaque en cours dans le Sonic City à Saitama et nous souhaiterions que vous interveniez pour sauver Messieurs les ministres. Dans le cadre d’une intervention rapide, un hélicoptère est déjà en direction de vos locaux, j’attends simplement votre consentement pour valider le contrat.

— Je vois, je vois… Vous connaissez nos tarifs je suppose ?

— Tout à fait, répondit calmement le Général. Je vais charger ma secrétaire de s’arranger avec vous quant à vos honoraires.

— Dans ce cas, j’accepte. Quel est l’objectif principal de la mission ? Quel est le taux de perte acceptable ?

— Votre mission est le sauvetage des 13 ministres présents dans les locaux, ils sont tous dans l’Etherium actuellement. Le taux de perte… ma foi…

Jessica grimaça un instant en entendant ces paroles, c’était le côté sombre de son métier actuel.

Autrefois, lorsqu’elle était dans le corps militaire en tant que chef d’unité, elle n’avait pas à subir ce genre de commentaires issus de la bouche des hauts-gradés, on lui donnait un objectif et c’était tout. Mais avec ses années d’expériences, elle avaient fini par comprendre qu’il était préférable de demander ce genre d’informations, ne serait-ce que pour évaluer son commanditaire.

— Nous nous mettons en route. Terminé.

Sur ces mots, sans attendre de réponse de la part du général, elle appuya le bouton pour renvoyer la communication à sa secrétaire.

Lorsqu’elle se retourna, Hakoto, avec un arrosoir en main, la regardait :

— Des mauvaises nouvelles, chef ?

— Nous partons, tout de suite ! Une intervention d’urgence à Saitama.

— Mais c’est loin, non ? Demanda Hakoto.

— Eh Ohhh ! Vous avez entendu les filles ?! Transformez-vous, nous montons sur le toit ! Allez, allez !!!

Elle claqua ses mains pour attirer l’attention des deux autres filles. La tête de Sandy passa par-dessus les paravents de son box et regarda avec étonnement sa chef.

Hakoto, se doutant que Gloria n’avait rien entendu, saisit son téléphone portable et lui envoya un message pour lui dire :

« Départ urgent. Mission. Rendez-vous sur le toit, tout de suite. »

La réaction fut immédiate, la tête de Gloria dépassa à son tour du paravent avec un point d’interrogation au-dessus d’elle.

— Un hélicoptère vient nous chercher, allez dépêchons les filles, il sera là dans trente secondes même pas.

Sur ces mots, elle commença à se diriger vers l’ascenseur qui devait les mener jusqu’à toit de l’immeuble.

Jessica n’avait pas exagéré, l’hélicoptère arriva à heure indiquée au-dessus du toit en attente des filles à transporter ; tout comme Elin, ses longues années de service dans l’armée étaient profondément imprimés dans son cerveau et lui donnait une connaissance précise des modus operanti de celle-ci.

***

Une fois arrivé sur le toit du Sonic City, les filles de Tentacool purent entendre l’alarme du bâtiment crier sa détresse encore et encore. Les issues avaient été verrouillées pour empêcher des interventions extérieures d’ennemis, mais surtout celle de cultistes ; il était arrivé par le passé au moins une affaire où ces derniers avaient profiter de la confusion pour apporter encore plus d’ennuis.

Quelques secondes après la disparition de l’hélicoptère, Elin prit la parole :

— Bon, voilà ce qu’il en est. Il y a 13 ministres qui se trouvent actuellement coincés aux étages 19-20 et 21 dans l’Etherium.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? Demanda Shizuka qui en entendait parler pour la première fois.

— Pour faire court, c’est un dispositif créé par des mahou senjo qui permet de verrouiller les plans dimensionnels sur une certaine zone. Je suppose qu’ils s’y sont réfugiés en attendant les renforts.

— Pourquoi ne sont-ils pas partis tout simplement ? Demanda Shizuka avec ingénuité.

— La réponse est fort évidente, ma chérie, veuillez regarder dans cette direction par vous-même…

Vivienne désigna du doigt un des coins du toit du bâtiment, là où se situait un héliport utilisé exclusivement par l’armée. Il n’y avait pas d’engin volant mais à la place une carcasse fumante dont les flammes s’étaient éteinte il y a peu.

— T’as pas les yeux en face des trous, Shi-chan. Ha ha ha ha !

— Et toi comment tu peux rire dans une telle situation ?!

Shizuka rougit se sentant tellement nulle d’avoir poser cette question. Elin vint se placer entre elles et posa ses petites mains sur leurs visages comme pour les repousser.

— Bon, je vous explique le plan, ça va aller vite et je répéterai pas. L’Etherium est alimenté par un dispositif magique situé dans une salle au 20ème étage, c’est l’objectif de l’ennemi, c’est évident. Pour y accéder, toutefois, ils vont devoir neutraliser les mesures de sécurité qui verrouillent en urgence l’étage. Un des dispositif de contrôle se situe au 25ème étage, l’autre au 7ème. Nous allons donc nous séparer en deux groupes et protéger ces deux points spécifiques. L’ennemi ne doit en aucun cas faire tomber l’Etherium, c’est clair ? Nous resterons en contact par téléphone.

— Question, Eri-chan ! Et les vilains ? On a ordre de les tuer ou pas ?

— Bien sûr. Par contre, je n’accepterai aucune perte civile. Vivi-chan, tu viens avec moi, on s’occupe du 7ème étage. Shi-chan, Iri-chan, je compte sur vous pour le 25ème étage.

— OK chef! S’écria joyeusement Irina en saluant à la manière d’un militaire.

— Je… je ferais de mon mieux !

Sur ces mots, Irina et Shizuka se dirigèrent vers l’une des entrées du toit, la porte avait été manifestement forcée, puisqu’elle avait été verrouillée automatiquement par le système de sécurité du bâtiment.

— On va passer par la porte d’entrée, Vivi-chan.

Vivienne répondit par un simple sourire sadique ; à présent que Shizuka n’était plus là, elle n’avait plus besoin de se retenir, elle pouvait laisser s’exprimer toute sa sauvagerie et sa fureur.

— Oublie pas qu’on est là pour sauver des gens, on doit faire vite.

— Ne vous inquiétez pas chef, ils souffriront en vitesse mais avec grâce. Hi hi hi !

Sur ces mots, elle lécha ses lèvres et suivit Elin sur le rebord du toit.

D’un coup, elles sautèrent toutes les deux, leurs corps tombèrent en chute libre le long de la tour où les fenêtres avaient été bloquées par des rideaux métalliques.

Juste avant de s’écraser au sol, Vivienne déploya des ailes de pétales et dégaina sa rapière. Ellin amortit sa chute en activant son pouvoir de vol.

Dans la rue, les policiers et pompiers avaient évacué les civils et les employés qui étaient parvenus à s’échapper. Ils les regardèrent avec de grands yeux surpris, mais ne posèrent aucune question alors qu’elles se dirigèrent nonchalamment vers la porte d’entrée qui avait été fracassée par une force surnaturelle.

***

L’hélicoptère qui transportait l’agence NyuuStore arriva à destination à peine deux minutes après celui de l’agence Tentacool, mais il y avait du changement. En effet, dans les airs divers portails étaient apparus et des créatures très grandes, ressemblant à des sortes d’éléphants mêlés à des crocodiles et volant par le biais d’ailes écailleuses, qui n’auraient logiquement pas dû avoir la portance pour le leur permettre, apparurent dans les cieux. Il s’agissait de Shantaks, des créatures peu intelligentes, mais robustes et puissantes.

— Hostiles en vue ! Je passe à l’attaque, veuillez évacuer le véhicule rapidement ! Déclara le pilote en commençant à faire feu sur un shantak apparut devant lui ; la mitrailleuse rotative commença à émettre d’abord une bruit sourd, puis alors que sa vitesse de rotation accélérait, le bruit se réduisit étonnamment.

— Te fous pas de moi ! S’écria Jessica. Je refuse le moindre sacrifice. Les filles ! suivez le plan à la lettre ! Hakoto-chan, je te rejoins, accorde-moi 45 secondes…

Les filles hochèrent la tête pour approuver les ordres, puis sans réfléchir se jetèrent dans le vide.

Jessica s’approcha de la cabine et cria :

— Pilote ! Tu évacues ! Je veux pas entendre de contestation, je t’accorde une fenêtre de 15 secondes, rate pas le coche !

— Mais… mais…

— Pas d’objection j’ai dit, bon sang !!

Sur ces mots, elle quitta à son tour l’hélicoptère qui était en train de tirer sur cette créature géante qui semblait légèrement blessée par les milliers de munitions qui venaient de la prendre pour cible.

Jessica Whitestone, une fois transformée, voyait ses cheveux rose devenir rouge vif, sa coiffure changeait également et devint une longue queue de cheval qu’elle portait sur le côté. Son visage reflétait toujours autant sa maturité, mais cette coupe de cheveux semblait la rajeunir un peu. Sa tenue était devenue une armure high-tech moulante, aux couleurs majoritairement rouge, noir et blanc.

Elle activa ses jetpack dorsaux qui lui permettaient de voler à une vitesse de plus de 100km/h, — une vitesse malheureusement inférieure à celle qu’elle pouvait atteindre jadis, — puis se dirigea droit vers le shantak que visait l’hélicoptère. Deux autres volèrent dans sa direction.

Tout en chargeant, elle fit apparaître magiquement une arme entre ses mains, il s’agissait du Mutilator, un fusil d’assaut ressemblant très vaguement à une version du M-16 américain, en beaucoup plus technologique, futuriste et massif. Lorsqu’elle pressa sur la détente, des balles de calibre 7,62 quittèrent la chambre de cette arme et se dirigèrent vers le monstre.

Contrairement à autrefois, il s’agissait là de munitions réelles, mais elle utilisait sa magie pour les enchanter et les rendre capables de blesser les créatures d’autres plans dimensionnels.

En effet, Jessica n’était plus aussi puissante qu’à l’époque, elle avait dépassé l’âge critique des mahou senjo, l’âge où intervenait le phénomène nommé « décrépitude des pouvoirs ». A présent, elle sentait sa réserve de magie diminuer d’années en années. Mais, même en l’état, elle était bien plus puissante que nombre des jeunes guerrières composant les rangs de l’armée ou des agences.

Sa stratégie pour contrer ce problème avait été de s’adapter. Puisqu’elle ne pouvait plus disposer d’autant de magie qu’à l’époque où elle pouvait créer des munitions et des armes magiques et les enchanter avec pas moins de cinq éléments magiques , — feu, électricité, acide, ondulation et lumière, — elle utilisait à présent des versions physiques d’armes qu’elle enchantait avec la magie d’ondulation.

En spécialisant ses pouvoirs et en utilisant une poche dimensionnelle pour stocker son arsenal, elle arrivait à contrer sa perte de pouvoir et se concentrer uniquement sur sa puissance offensive, c’était grâce à cette méthode que Jessica Whitestone demeurait encore à ce jour la plus puissante magicienne de l’agence NyuuStore et une référence du combat à l’arme à feu.

Lorsque les munitions du Mutilator pénétrèrent les chairs du Shantak, elles ne firent pas que lui occasionner des trous, elles se mirent à vibrer avec une telle force qu’elles le firent imploser, répandant sang et tripes telle une pluie soudaine.

Sans perdre le rythme, sans prendre le temps de recharger, Jessica fit disparaître son fusil d’assaut et fit apparaître une paire de pistolets semi-automatiques largement modifiés pour convenir à ses besoins ; ils ressemblaient à des versions futuristes de Desert Eagle et utilisaient des munitions composés de matériaux lourds et perforants.

— Goûtez donc un peu ça mes chéris ! Cria-t-elle alors que des cercles magiques se formèrent autour de ses mains et qu’elle commença un festival de tir, un pistolet sur chaque Shantak qui fonçait sur l’hélicoptère.

Les balles émirent un bruit sourd bien plus imposant que le précédent fusil d’assaut et, pour cause, elle venait d’enchanter l’intérieur des canons par le biais de sa magie d’ondulation. En même temps que les balles quittaient la gueule de l’arme, elle faisait exploser l’air et augmentait drastiquement leur accélération. Les balles qui étaient tirés par ces pistolets n’avaient plus rien d’un semi-automatique tellement elles étaient modifiées.

Pour mener un tel enchantement, il fallait d’incroyables capacités de calcul, une maîtrise incroyable et un entraînement rigoureux, les explosions soniques pouvaient détériorer l’arme ou empêcher le tir suivant de s’effectuer correctement. Une fois de plus, c’était la réponse de Jessica à la détérioration de ses capacités : l’économie et la précision.

Une fois de plus, les balles pénétrèrent les corps pourtant résistants des monstres et les firent imploser.

— Maintenant ! C’est le moment !

Le pilote ne rata pas cette fenêtre d’action qu’elle venait de lui laisser, les trois plus proches ennemis venaient de disparaître, il coupa les rotors et activa en urgence les propulseurs, ce qui lui permit en quelques instants de disparaître du champ de vue.

Jessica sourit, fit disparaître ses pistolets vides, puis tout en désactivant ses propulseurs pour se laisser tomber au sol, elle fit apparaître une arme bien imposante : un fusil anti-matériel bien plus imposant que les versions humainement utilisables, c’était une armen massive et futuriste capables de tirer des obus de char enchantés par sa magie.

— Que la fête commence ! Hahahahahaha !

Tout en se mettant à rire aux éclats, elle visa un premier Shantak puis elle tira. La détonation de son arme attira les regards de tous les policiers qui étaient en train de se disperser dans la rue. Elle fut suivie de quatre autre tirs qui atteignirent tous leurs cibles.

Lorsqu’elle posa le pied au sol, en même temps qu’elle fit disparaître son Hellfaust, — nom qu’elle avait donné à cette arme redoutable, — les corps des monstres implosèrent dans les airs, puis disparurent avant d’atteindre le sol.

Elle avait tiré les cinq munitions de son arme, mais elle avait abattu huit monstres, certains tirs avaient transpercé leurs corps pour en atteindre un second se trouvant derrière. Telle était la puissance de Jessica, elle laissa sans voix les forces de l’ordre aux alentours.

— 47 secondes, Jessica, lui dit de manière décontractée Hakoto en regardant sa montre.

— Ouais, je sais ! Mais j’ai jamais été ponctuelle de toute manière.

— Menteuse !

— Tssss ! C’est ta montre qui n’est précise, j’en suis sûre !

Hakoto se mit à rire de manière féminine et délicate alors que Jessica rougit légèrement et se gratta l’arrière de la tête.

— Vous autres ! Demandez des renforts de l’armée, les Shantaks peuvent être abattu par des DCA. Augmentez le périmètre de sécurité de quelques cents mètres et éviter de les attirer en leur tirant dessus inutilement. Avec moins qu’un RPG, laissez tomber !

Après avoir donner ces consignes dans un japonais parfait aux forces de l’ordre, Jessica et Hakoto se retournèrent et se dirigèrent vers l’entrée du bâtiment qui avait été défoncée par une force surhumaine. Leur objectif à toutes les deux était de défendre le poste d’ouverture d’urgence de l’Etherium au septième étage…

***

En route vers le vingt-cinquième étage…

Alors que Shizuka et Irina passèrent le coin d’un couloir à la recherche d’un escalier, puisque les ascenseurs avaient été bloquées en raison de l’alerte, elles aperçurent des silhouettes non loin.

En plus de l’alarme qui continuait de sonner encore et encore, apportant une note de tension dans le cœur de Shizuka déjà en proie au stress le plus intense, les couloirs étaient sombres et humides ; en effet, suite à l’état d’urgence du bâtiment, les douches anti-incendies s’étaient allumées et les lumières s’étaient éteintes jusqu’à ne laisser que les lumières des sorties d’urgence.

C’était précisément le genre d’ambiance que détestait Shizuka, déjà qu’elle n’arrivait pas à voir des films d’horreur à la télévision, mais là elle était devenu l’un des personnages, c’était donc encore pire.

La jeune femme saisit le bras d’Irina et la tira en arrière, là où elles ne pouvaient être vues des inconnus.

Elle lui chuchota à l’oreille :

— Tu… tu sais ce que c’est comme créature ?

Tout en lui tenant fermement le bras, elle tremblait comme une feuille, Irina ne manqua pas de le remarquer.

— Ch’sais pas.

— Zut ! je m’en doutais… Qu’est-ce qu’on fait ?

— T’as entendu Elieli, non ? On y va…

— Attends, c’est pas prudent d’attaquer des ennemis sans les connaître. Je pense qu’il faut déjà les observer un peu. T’en dis quoi ?

Irina la regarda droit dans les yeux et sourit en penchant la tête sur le côté, ce que Shizuka interpréta comme un refus.

Irina posa les mains sur les épaules de la jeune femme et lui expliqua en se rapprochant de son oreille :

— T’es trop tendue, Shi-chan. On s’en fout de savoir ce qu’ils sont, not’taff c’est de les poutrer et défendre les politicars, non ?

Sur ces mots, elle lui mordilla le lobe de l’oreille de manière taquin, ce qui la fit sursauter et s’écrier de surprise ; elle couvrit immédiatement sa bouche se doutant qu’on les avait peut-être entendues.

— Irina… ? Chuchota-t-elle les joues rouges et en colère.

— Hé hé hé ! Réfléchis pas, suis-moi et détends-toi !

Sur ces paroles qu’elle n’avait absolument pas chuchotées, Irina prit la main de Shizuka et elles sortirent toutes les deux de leur cachette.

Irina, sans aucune peur, aucun moment d’hésitation, s’avança vers les inconnus qui auraient pu être des gardes du bâtiment, si l’odorat de la jeune femme ne lui indiquait pas clairement qu’ils n’avaient rien d’humain en eux, ils avaient beau se déplacer sur leurs deux jambes et être vaguement humanoïdes, leur odeur était celle de créatures extra-dimensionnelles.

— Piquant, puant et ferreux…, pensa-t-elle en l’analysant.

Avant de devenir une mahou senjo, Irina avait déjà un odorat très développé, mais à présent que ses capacités physiques étaient largement exacerbées, elle pouvait rivaliser avec des chiens. Par contre, elle ne pouvait pas vraiment communiquer ce qu’elle analysait par ce sens, elle avait déjà beaucoup de mal à exprimer clairement ses idées, mais les informations basées sur son odorat étaient toujours très floues.

Elle avait essayé avec Elin, mais malgré la vive intelligence de cette dernière le résultat n’avait pas été concluant. De fait, elle avait dû apprendre toute seule quelles odeurs correspondaient à quoi, mais cela restait encore bien peu précis.

Heureusement, même si elle n’avait jamais été studieux, elle avait un incroyable instinct qui compensait et lui permettait de tirer profit de cet avantage.

A peine les créatures entendirent des bruits de pas en approche qu’elles se retournèrent et firent face à leurs deux opposantes. Sous l’éclairage d’une sortie de secours qui indiquait un escalier, les deux groupes s’observèrent un instant.

Les quatre créatures n’étaient pas très grandes, elles devaient mesurer en moyenne un mètre quarante. Quant bien même, leur corps était humanoïde,s on ne pouvait s’y tromper, il ne s’agissait pas d’humains. Leurs peaux brunâtres étaient bien plus proches de celle d’insectes que de celle humaine. Leurs yeux à facettes n’étaient pas sans évoquer ceux des mouches, ils n’avaient pas de nez ; la forme de leur visage allongée présentait une sorte de dard semblable à un moustique là où sur l’anatomie humaine se trouvait la bouche ; leurs mains et pieds étaient armées de griffes. Dans leur dos, une paire d’ailes venait de s’ouvrir indiquant qu’ils passaient en mode d’attaque.

— C’est… quoi ces trucs ? S’interrogea dégoûtée Shizuka en reculant et en serrant très fort sa baguette magique.

Les créatures se ruèrent vers elles dans ce vaste couloir qui leur permettait aisément de tenir à quatre de front, d’autant plus considérant leurs petites tailles.

— J’t’ai dit que tu penses trop, Shi-chan. Un ennemi…

A ce moment-là, Irina interrompit sa phrase et abattit son gantelet dans le torse de la plus proche créature qui venait de bondir en vue de l’attaquer aussi bien avec des mains que ses pieds, — c’était le mode d’attaque privilégié de ces créatures, utiliser la portance de leurs ailes pour bondir sur une victime et la lacérer aussi bien avec ses mains que ses pieds, un peu comme le faisait certains félins.

Immédiatement, le monstre fut projeté en arrière par la violence du coup. Irina tourna sur elle-même et porta un coup de pied rotatif qui fit voler les deux autres en approche. Lorsque le quatrième tenta d‘abattre ses griffes sur son cou, elle porta un coup de tête dans la sienne et enchaîna avec une série de coups de poings rapides qu’on nommait dans le jargon de la boxe des « jabs » et conclut avec un crochet du droit.

— … est un ennemi ! Pas de pitié pour les vilains !

Les trois premières créatures se tordaient de douleur au sol, tandis que la dernière était morte le cou brisé.

Le sang de ces créatures était également différents de celui humain, il était brunâtre, épais et visqueux.

Irina s’approcha d’un ennemi au sol et sans présenter la moindre pitié lui porta un coup de pied dans le torse, le projeta si violemment contre un mur voisin qu’on entendit ses os se briser. Pour achever le second non loin, elle abattit son gantelet dans sa tête.

Le dernier voyant ses alliés se faire massacrer se releva tant bien que mal et tenta de prendre la fuite, mais Irina franchit en un clin d’œil la distance qui les séparait et l’attrapa par la gorge.

— STOP !!! Cria Shizuka.

Même s’ils étaient monstrueux, même s’ils n’étaient pas des humains et de surcroît étaient des ennemis, Shizuka ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la pitié ; les voir se faire massacrer ainsi, c’était insoutenable pour elle.

Irina qui s’apprêtait à porter un coup de poing s’arrêta et soupira.

— Shi-chan, t’es trop gentille… T’sais, ch’suis pas comme Vivi, ça m’amuse pas vraiment, mais si on doit sauver des gens faut rapidement en finir.

— Je… je sais… mais… mais…

Shizuka s’approcha et répondit en baissant sa tête, elle savait qu’Irina avait raison et elle avait honte de sa faiblesse.

Lorsqu’elle leva le regard vers la créature qui, à l’instar d’un humain, se débattait, elle croisa ses yeux à facettes. Il était difficile d’y voir des émotions, mais Shizuka refléta inconsciemment ses propres doutes et crut y lire la peur et la supplication.

Ce moment de relâchement était tout ce que le monstre espérait, son dard, — qui à y voir de plus près n’en était pas un, c’était bien plus une trompe semblable à un tapir, mais munies de crocs, — se redressa et avec le son d’un claquement de fouet sa langue jaillit en direction de la fille.

C’était l’autre mode d’attaque de ces créatures : leur langue extrêmement longue et enduite d’un acide surnaturel bien plus redoutable que tout ce qui était connu sur Terre.

Avant qu’il ne parvienne à ses fins, on entendit un *crac*et sa langue fut saisie par la main libre d’Irina avant qu’elle ne put atteindre sa cible.

Irina laissa tomber le cadavre au sol et inspecta la paume de son gantelet : un liquide visqueux et verdâtre s’y trouvait, l’acide ne rongeait pas le métal mais était redoutable pour les tissus organiques.

Tandis que Shizuka observait terrifiée ce spectacle, comprenant qu’elle avait manqué de peu de se faire blesser, Irina essuya sa main sur la créature, puis lui expliqua :

— J’t’avais dit que c’était un ennemi. Ch’sais pas ce que ça fait ce liquide, mais il put trop pour être honnête.

— Me… merci… sans toi… je…

— T’es trop sympa comme fille, t’sais ? C’est des vilains, y sont pas sympas avec toi donc te pose pas trop de questions, OK ?

— Je… je… je vais essayer…

Irina lui sourit à pleines dents, elle n’était pas du genre à garder une rancune ou à en vouloir vraiment à quelqu’un, elle était l’incarnation parfaite de l’instant présent. Si un ennemi se dressait devant elle et la menaçait, elle l’affrontait de toutes ses forces, mais elle n’était pas du genre à fomenter un plan complexe ou à s’attarder sur ses échecs passés.

Pour quelqu’un comme elle, avoir des ordres de mission était quelque chose de normal et de nécessaire, elle était sincèrement reconnaissante envers Elin d’assumer ce rôle.

— Bon, on y va ?

— Attends ! Avant ça… Merci de tout mon cœur de m’avoir sauvée !

Sur ces mots, Shizuka s’inclina pour la remercier sincèrement. Irina la regarda un peu surprise, puis elle afficha son habituel sourire.

— Pas de quoi ! T’sais, on est pote, c’est normal que j’te sauve.

— Je ne pourrais jamais te remercier assez. En tout cas, tu as de sacrés réflexes, je n’avais rien vu venir.

En effet, l’attaque de langue de ces créatures était extrêmement rapide, le bout de la langue se dépliait à une vitesse supérieure à celle du son ce qui expliquait ce claquement semblable à un fouet. Jusqu’à ce qu’elle la vit le cadavre au sol, Shizuka n’avait même pas eu conscience d’avoir été prise pour cible.

— C’est normal, ch’suis une gameuse !

— Quel est le rapport ? Demanda Shizuka en penchant légèrement sa tête de côté.

— Bah, Elin m’a raconté qu’y a une étude qui a montré que les gamers ont des réflexes plus développés que la moyenne. Et vu que j’joue depuis toute petite…

— Je serais plutôt propice à croire que c’est parce que tu es une mahou senjo de type guerrière…, fit remarquer Shizuka en affichant une expression indiquant son profond doute.

— Bon, on y va maintenant ? Demanda Irina.

— Attends, juste quelques secondes.

Sur ces mots, Shizuka orienta sa bouche vers l’extrémité de sa baguette magique et cria :

— Ehhh ! Yog-kun !!! Tu m’entends ?

Rapidement, la voix du renard se fit entendre :

— Bien sûr ! Pourquoi tu cries, imbécile ?

— Je voulais être sûre que tu répondes, renard fainéant.

— Tssss ! Comme si je t’igno… ouais, c’est ce que je fais en général, j’ai rien dit…

— Y a pas de quoi s’en vanter ! Bon, tu peux sûrement nous aider, c’est quoi ces créatures ?

— Deux pizzas et quatre paquets de chips…

— C’est toujours pareil avec toi ! Quand tu n’es pas en train de tirer au flanc, tu essayes de m’extorquer de la nourriture… quand tu ne voles pas directement l’argent dans mon porte-monnaie.

— Jamais je ferais un truc pareil…

De l’autre côté de la baguette magique, on entendait le sifflotement du renard qui indiquait explicitement son mensonge.

— Je te déteste ! Je te hais !

— Moi j’t’aime, Yog-kun ! Intervint Irina. Sympa ta vidéo l’ot’fois.

— Hé hé ! merci !

— On a pas le temps tous les deux ! S’écria Shizuka en utilisant à son tour cet argument. Bon OK, j’accepte, mais tu es un sale regard parasite, le pire des familiers qui existe en ce monde !!!

— Haha ! je suis fier de moi ! Bon bon, voyons voir… Approche un peu la baguette que je vois mieux…

La jeune femme s’exécuta, elle approcha la baguette d’un des cadavres, celui avec la langue visible.

— Yep, je sais ce que c’est…

— Et donc ?

— C’est des Shaggai, une race extraterrestre.

— Tiens, j’y pense, c’est normal que leurs cadavres n’aient pas disparus ? Dénota la jeune femme.

— Yep, c’est pas des créatures extra-dimensionnelles, mais simplement extraterrestres.

— Y’a une différence, Yog-kun ? Demanda Irina qui ne comprenait pas vraiment.

— Les premières viennent d’autres plans et y retournent une fois morte, mais eux viennent d’une autre planète. C’est des expériences menée autrefois par les Shan, une race d’insectes parasites qui vivaient sur la planète Shaggai, c’est des décadents qui aiment faire la fête et glander.

— Tu serais pas un Shan, Yog-kun ? Demanda Shizuka en plissant les yeux et en affichant une grimace.

— Nan, ils sont pas aussi cool que moi.

— J’aimerais bien savoir ce qu’il y a de cool d’être toute la journée devant un PC en train de s’empiffrer ?

— Tu comprendras un jour… Bon, sinon pour revenir aux Shaggai, c’est des hybrides d’humains et de Shan, ils naissent dans des œufs comme des mouches et, arrivés à l’adolescence, leur génome Shan se réveille et ils mutent.

— C’était des humains ?… Avant ?

— Ouais et non. Physiquement, ils étaient humains, mais ils sont élevés par des Shaggai et ils apprennent tôt à détester l’Humanité. Ils n’ont pas de capacités spéciales si ce n’est leur langue acide. Ils ont un physique supérieur aux humains et c’est tout. Ils peuvent être tués par des armes conventionnelles, mais ils encaissent mieux.

Irina qui avait un peu décroché car cela devenait long, intervint en cet instant et demanda :

— Ça veut dire qu’ils sont tous aussi faibles ?

— Nope. C’est comme les mobs, y’a des différences de level.

— Ah OK. Et les plus balèzes, y z’ont une couleur différente.

— Nope.

— C’est compliqué tout ça. On y va, Shi-chan ? On perd trop de temps…

Cette fois, Shizuka ne s’y opposa pas, effectivement elles avaient les informations qu’elle voulait, elle connaissait un peu mieux son ennemi, bien qu’il aurait fallu encore approfondir des choses.

Ensemble elles franchirent la porte et arrivèrent sur le palier de l’escalier qu’elles descendirent jusqu’à atteindre rapidement le vingt-cinquième étage.

En y arrivant, elles furent frappées d’une part par la présence d’une dizaine de cadavres humains, horriblement mutilés et abandonnés sur le palier, dans la cage d’escalier. L’odeur était infecte, le sang avait entièrement recouvert l’espace devant l’entrée de l’étage ; des bruits d’activité remontaient par la cage et indiquaient une présence aux étages inférieurs, probablement les coupables de ce massacre.

Les victimes étaient sûrement les policiers de factions sur le toit qui s’étaient repliés dans la cage de sortie de secours qu’ils essayé de défendre.

Les yeux de Shizuka s’écarquillèrent face à cette horreur et elle posa sa main sur sa bouche, les larmes s’écoulèrent avant même qu’elle ne s’en rende compte, elle avait envie de crier sa terreur, son estomac était noué et elle sentait sa tête tourner.

Mais avant qu’elle ne puisse davantage subir cet atroce vision qui s’offrait devant ses yeux, elle fut saisie par Irina, qui bondit dans les escaliers.

— Courage, Shi-chan ! Lui dit-elle en continuant de descendre à vive allure les marches.

A en juger par l’activité qui avait lieu aux différents étages à côté desquels elles passaient, les créatures étaient à la recherche de quelque chose, sûrement du système d’ouverture de l’Etherium.

Même si elles avaient eu ce genre d’informations de la part de leur chef, ces dispositifs étaient un secret jalousement gardé.

Elles finirent par arriver au vingt-cinquième étage, Shizuka était encore en état de choc, mais commençait à se ressaisir grâce à l’intervention rapide de son amie.

— C’est… c’est… horrible…

— Ouais, c’est pas des tendres… ils détestent vraiment les humains.

— Pourquoi ?

— J’peux pas te dire, Shi-chan. Pense à rien d’autre que la mission, et ça passera.

Shizuka essaya d’appliquer ces conseils simples, mais somme toute sages considérant la situation, elle ravala ses sanglots et sécha ses larmes, avant de demander à Irina de la poser au sol.

Au vingt-cinquième étage, elles ne rencontrèrent aucune créature, les portes s’étaient automatiquement fermées et bloquaient les couloirs.

Les monstres n’étaient pas encore descendus jusque-là, cela voulait dire qu’il y avait de la résistance aux étages supérieurs.

— Shi-chan, fait le rapport à Eli-chan, j’te protège.

Tout tremblante, elle saisit son smartphone, chercha le numéro d’Elin dans le répertoire, activa le mode haut-parleur et l’appela.

Après quelques sonneries, elle décrocha :

— Comment ça se passe de votre côté ?

Sans autres préambules, Elin posa cette question.

— Ils… ils sont horribles…

— Quoi les Shaggai ? C’est des monstres de base, même toi tu dois pouvoir les tuer.

— Non c’est pas ça ! Ils… ils…

Irina lui coupa la parole, elle voyait que sa collègue était encore choquée par la sauvagerie et la cruauté à laquelle elle avait assisté.

— On est au 25ème, y’sont pas arrivés jusqu’ici. J’pensais laisser Shi-chan en protection et aller faire le ménage aux étages supérieurs. J’peux ?

— Ouais, ça me paraît un bon plan. Tu te sens d’attaque, Shizuka-chan ?

— Euh…euh… OUI !

Cherchant à se ressaisir, cherchant à se débarrasser une fois de plus de sa peur, elle s’écria avec un faux enthousiasme ; elle voulait être utile à l’agence, elle voulait sauver les gens, elle était devenue une mahou senjo pour ce faire.

— OK, c’est décidé. Soyez prudentes.

Sur ces mots, Elin raccrocha.

Irina fixa du regard son amie, il n’y avait aucun reproche dans son expression, elle ne la jugeait nullement, elle acceptait simplement le fait qu’elle ne pouvait réagir comme elle.

— Bon, j’pense que le dispositif se trouve derrière ce rideau de fer, affirma-t-elle en désignant le lourd rideau de sécurité qui bloquait le couloir. J’te le soulève, tu vas de l’ot’coté et tu attends à côté du bouton ou ch’sais pas ce que c’est, OK ?

— D’accord ! Mais tu es sûre que tu veux pas de l’aide ?

— Nan, c’est bon ! Not’mission c’est le bouton, ta tâche est plus importante que la mienne, mais faut bien que quelqu’un aille sauver les civils au-dessus, non ? C’est ce que tu veux, non ?

A cause de la panique, Shizuka n’avait pas pensé à cela, mais effectivement il était plus que probable qu’il y ait encore des civils dans les étages supérieurs, peut-être même derrière cette barrière métallique.

Elle prit son courage à deux mains, hocha de la tête et, après qu’Irina, avec sa force surhumaine, ait légèrement lever le rideau métallique, elle se glissa de l’autre côté.

Il lui fallut quelques temps pour trouver l’objectif de sa mission, il s’agissait d’un poste de surveillance où se trouvait un bouton spécial où était écrit : « Déverrouillage Etherium ». Elle supposa que ce n’était pas une fausse indication.

Après une période de temps à la durée difficile à estimer, Shizuka se calma et reprit ses esprits. Elle était à présent déterminée à réussir sa mission, elle défendrait ce poste de sécurité, peu importe la menace.

A peine cette résolution fut-elle prise que, dans le couloir où elle se trouvait, elle entendit un fracas et se rendit compte que le rideau métallique venait d’être éventrer. Une silhouette féminine se dessina dans le trou béant. Son aura de menace était palpable.

***

Gloria et Sandy étaient entrées dans l’immeuble quelques minutes avant leur chef et Hakoto, elles étaient passées par le côté opposé aux filles de Tentacool, mais elles se dirigeaient vers le même endroit : le bouton de déverrouillage de l’étage 25.

A l’étage 27, elles tombèrent dans une embuscade tendue par un groupe d’une dizaine de Shaggai, ces créatures humanoïdes profitèrent de l’espace dégagé d’un hall de réception pour sortir de leurs cachettes toutes griffes en avant, mais à peine arrivèrent-ils à proximité de leurs proies qu’ils tombèrent au sol brutalement.

—Haha haha ! Vous ne connaissiez pas mon « Gravity Up !! », pas vrai ?! C’est très vilain d’attaquer Sandy et Glory par surprise, vilain vilain garçons !!

Cette voix aiguë et enfantine, contre toute attaque, était celle de Sandy, cette fille de l’agence NyuuStore qui avait toujours l’apparence d’une criminelle avec son cache-oeil et ses tatouages. Une fois transformée, elle n’avait plus du tout la même personnalité, sans compter que son apparence changeait du tout au tout.

Dans sa forme de combat que Sandy reniait tant elle lui faisait honte, elle avait des oreilles et une queue de renard ; ses yeux était hétérochromes, l’un était rouge et l’autre doré, et sa chevelure devenue bien plus longue avait pris une couleur blanche. D’ailleurs, dans ses cheveux détachées se trouvait une petite queue de cheval latérale qui liait une petite partie de ces derniers, elle était tenue par un fermoir en forme de renard. Quant à ses vêtements, ils n’agissait ni plus ni moins que d’un bikini noir très simple, mais très sexy.

A ses doigts, ses ongles s’étaient allongés et étaient devenus de véritables griffes capables de trancher aussi bien les chairs que du métal ou du béton.

Le Shaggai le plus proche d’elle, étendu au sol et écrasé par une gravité qui venait d’atteindre les 20G, perdit sa tête au moment où ces griffes lui tranchèrent le cou.

— Pas très résistants… Sandy est très triste ! C’est pas amusant

— Nous ne sommes pas là pour nous amuser…, annonça timidement Gloria derrière elle. Fini-les et continuons…

Les deux filles parlaient en anglais, Gloria ne parlait pas du tout japonais et toutes les deux étaient natives du territoire d’US Reborn, il était donc normal qu’elles s’expriment dans leur langue maternelle.

Dans sa forme transformée, Gloria était tout aussi timide que d’habitude, elle n’aimait pas parler, mais puisque les filles de l’agence étaient ses seules amies, elle arrivait à leur parler plus ou moins normalement ; à ses yeux, elles étaient un peu comme sa famille. Jessica était un peu la mère qu’elle n’avait jamais eu et Hakoto et Gloria étaient par conséquent ses sœurs.

Même si le monde était horrible, cruel et qu’elle détestait du plus profond d’elle-même l’Humanité, elle aimait sa famille et voulait leur faire plaisir.

Le mode de pensée de Gloria était très particulier pour une mahou senjo, là où la plupart d’entre elles désirent protéger autrui et repousser l’invasion extraterrestre, Gloria n’en avait que faire de tout cela, si elle se battait c’était uniquement pour faire plaisir à sa mère et ses sœurs. En cela, même une fois transformée sa personnalité ne changeait pas, au contraire sa haine avait tendance à s’exprimer plus encore : elle demeurait une misanthrope asociale, renfermée et timide.

L’apparence de Gloria, quant à elle, était particulièrement étrange même au sein de ces filles dotées de pouvoirs ; son type était classé dans les « bizarres » ou autrement nommées « irrégulières ».

Ses cheveux devenus violets, tout comme ses yeux, étaient à présent si longs qu’ils s’écoulaient au sol. Sous cette forme, elle ne portait pas de vêtements, mais du sable couvrait son corps et composait une bien étrange robe.

En effet, l’élément de pouvoir de Gloria était le « sable », aussi une flaque de sable s’écoulait à ses pieds et une dizaines de tentacules de taille variable s’agitait autour d’elle, lui donnant l’allure d’une sorte de monstre.

Dans ses yeux, des motifs semblables à des lignes de commandes en hexadécimal s’écoulaient de haut en bas et remplaçaient l’iris, la pupille et l’allure normale d’un œil humain.

— OK OK, Sandy a compris !!! Au revoir les vilains !!

Sandy leva la main et soudainement, les Shaggai au sol qui tentaient de se relever se retrouvèrent encore plus compresser. Finalement, on entendit leurs os se briser, leurs têtes se broyer et ils s’enfoncèrent dans le sol bétonné autour des deux filles.

Le pouvoir de Sandy était la « gravité ». Lorsqu’elle avait pris conscience de l’embuscade, elle avait utilisé le sortilège « Gravity Up !! » pour créer autour d’elles un anneau de forte gravité, qui avait pris au piège ceux qui essayaient de leur en tendre un.

Au sein de l’agence, Sandy était sûrement la mahou shoujo la plus prometteuse, son pouvoir était encore imprécis, mais si elle continuait de l’améliorer elle pourrait devenir la numéro un. Toutefois, dans cette forme elle n’en avait cure, tout ce qu’elle voulait c’était se battre et s’amuser, qu’importait de devenir la meilleure ou pas.

— On y va, Glory !

Sandy saisit la main de sa collègue joyeusement, alors que sa queue touffue et poilue se mit à remuer joyeusement, et l’entraîna plus loin dans cet étage. Contrairement à l’escalier qu’avait emprunté Shizuka et Irina, l’escalier de ce côté du bâtiment était détruit à partir du 30ème étage et les débris les avaient empêchée de descendre plus bas que le 27ème étage, c’est pourquoi elles avaient décidé de traverser l’étage à la recherche d’un autre accès et c’est là qu’elles étaient tombées dans l’embuscade.

A peine se remirent-elles en route qu’elles entendirent toutes les deux une voix provenant de l’autre côté d’une porte.

— Au… au secours !!! Crurent-elles entendre dans l’un des bureaux à côté duquel elles passaient, il s’agissait d’une voix masculine.

Sandy lâcha la main de Gloria et se mit à penser à la manière de pouvoir sauver ce civil : elle pouvait défoncer la porte à coup de poing, mais il y avait le risque que la personne se trouve juste derrière… De même, sans pouvoir voir de l’autre côté, si elle augmentait la gravité, elle risquait de tuer celui qu’elle souhaitait protéger. Elle voulait tellement intervenir qu’elle s’apprêtait à passer par les murs, sans pernser plus avant les détails.

C’est alors qu’elle arma son poing, prête à l’abattre sur le mur voisin, qu’elle entendit des *slash slash*, suivit d’un cri apeuré et qu’elle aperçut le sable que Gloria avait envoyé sous la porte. Connaissant les pouvoirs de sa collègue, elle n’eut aucune difficulté à comprendre ce qui était arrivé au Shaggai qui avait tenté de tuer ce pauvre civils. Mais ce dernier, avait sûrement dû être aussi effrayé par cette manifestation de pouvoir tout aussi monstrueuse que son agresseur.

Gloria pencha sa tête en avant dans l’attente d’une récompense, Sandy sourit et la lui caressa :

— Brave fille, brave fille ! Meuh oui t’es adorable, ma Glory

C’était un bien étrange spectacle : Sandy, qui semblait redevenue une enfant, félicitait Gloria, devenue un monstre, en lui caressant la tête. Cela dura quelques dizaines de secondes, puis Sandy s’approcha de la porte et cria dans un japonais empreint d’accent étranger :

— Vous inquiétez pas, nous sommes des mahou senjo ! Sandy va vous protéger !!

Puis, elle se tourna vers sa sœur d’arme qui avait saisi sa queue et qui l’utilisait pour se caresser le visage.

— C’est… tout doux !! Kyaaaa !

— Hey, Glory ! Sandy a une bonne idée, mais c’est contre les ordres de Jess. Tu veux l’écouter ?

Gloria cessa de jouer et l’observa sa collègue de son regard inhumain.

— Sandy pense qu’on pourrait se séparer. Sandy va sauver les gens et briser les os des méchants, et tu vas au bouton pour le protéger… Sandy pense que Gloria ne veut pas sauver les humains, non ?

Gloria confirma en secouant la tête.

— Donc c’est OK ?

Gloria acquiesça.

Une fois de plus, Sandy lui caressa la tête et la félicita :

— T’es vraiment une gentille fille ! C’est bien, c’est bien !

Même si son apparence inhumaine était difficile à comprendre, il paraissait évident que Gloria était contente.

Suite à cela, elles se séparèrent.

Sandy demanda à l’employé s’il allait bien et après s’être assuré qu’il n’y avait pas d’autres périls dans la pièce, elle lui demanda de rester cacher en attendant les secours. Ensuite, elle se mit à inspecter l’étage à la recherche d’autres survivants qui avaient eu également l’idée de se cacher.

Pendant ce temps, Sandy retourna à l’escalier brisé, elle n’avait pas pu le franchir à cause de Gloria, parce qu’elle voulait rester avec elle, mais ce n’était pas un obstacle qui pouvait vraiment la bloquer. Arrivant sur les débris qui l’obstruaient, elle se concentra une petite minute et transforma son corps entier en sable, puis elle se glissa à travers les débris.

***

Pendant ce temps, Elin et Vivienne , continuant leur ascension jusqu’à l’endroit où se trouvait le second bouton pour ouvrir l’Etherium, finirent par atteindre le troisième étage. Elles avaient terrassé quelques Shaggai, mais rien qui puisse réellement les inquiéter. A dire vrai, la principale difficulté fut surtout de refréner les pulsions sadiques de la jeune noble.

Contrairement aux derniers étages de la tour qui n’étaient que des bureaux réservés au personnel et autres personnes autorisés, les premiers étages accueillaient du public ; de fait , le nombre de cadavres de civils étaient bien plus conséquent. Dans les étages qu’elles avaient traversées, elles n’avaient rencontré aucun survivant et n’avaient trouvé le moindre indiquant qu’il y en eut. Elles avaient espoir, néanmoins, que quelques-uns aient réussi à fuir dans les étages supérieurs.

— Heureusement que Shizuka n’est pas là…, grommela Elin en passant par-dessus un cadavre d’agent de sécurité.

— En effet, ma chérie aurait fort mal vécu cette expérience. Elle est si douce et si belle à l’intérieur de son cœur, on croirait y voir un parterre de roses aux senteurs de paradis, expliqua-t-elle en s’arrêtant de marcher et en prenant son visage entre ses mains, tandis que ses yeux devinrent brillants à cause de l’excitation.

— Calme un peu tes fantasmes, tu veux ? J’entends du bruit au-dessus, y’a peut-être des survivants.

— Il est à présumer que les assaillants ont infiltré simultanément le bâtiment par le toit et par le rez-de-chaussée, aussi ne pensez-vous, Elin-san, qu’ils étaient préalablement informés quant à l’existence de l’Etherium et ses effets ?

— Presque sûr… Je pense qu’ils ont commencé en infiltrant le bâtiment avec des troupes rapides qui ont coupé toute possibilité de fuite par le toit. Puis, lorsque les rideaux métalliques ont verrouillé le bâtiment, ils ont envoyé le gros de leurs troupes par le rez-de-chaussée, pendant que les premiers sont restés dans les étages supérieurs pour y chercher le dispositif.

— Tous ces efforts pour intenter à la vie de quelques politiciens véreux…

— Je ne pense pas que ça se limite à ça…, commenta Elin d’une voix peu satisfaite. Mais je vous expliquerais à toutes plus tard. Bon au travail…

Les deux filles cessèrent de parler et se pressèrent de se rendre jusqu’à l’escalier qui menait à l’étage supérieur. Mais, c’est alors qu’elles croisèrent, — débarquant par une porte opposée à la leur, — deux mahou senjo qu’elles connaissaient déjà.

— TOI ?!! Qu’est-ce que tu fiches ici ?! S’écria immédiatement Jessica en pointant du doigt Elin.

— Arrête de crier, je suis pas sourde, répondit la lolita en se bouchant les oreilles de ses doigts. J’allais te poser la même question…

Derrière les deux chefs, qui se faisaient face et qui comme toujours étaient prêtes à se chamailler, se trouvaient leurs deux subalternes : Vivienne et Hakoto. Les regards de ses dernières se croisèrent un instant, puis elles se scrutèrent l’une l’autre de la tête au pied.

Hakoto, sous sa forme transformée, était parfaitement semblable à celle qu’elle était habituellement ; à l’instar de Shizuka, son physique ne changeait pas vraiment si ce n’était ses yeux qui prenaient une teinte dorée très vive. Dans ses longs cheveux noirs lisses était apparut un ruban décoratif, ses vêtements étaient à présent identiques à ceux d’une miko, un prêtresse shintoïste, à l’exception du fait que son hakama était de couleur violet, là où il était généralement rouge.

Dans sa main droite se trouvait un éventail de guerre, autrement nommé « tessen ». Cependant, Hakoto n’était pas vraiment un mahou senjo de type guerrière, elle ne laissait que rarement le combat arriver aussi près d’elle. Sa branche magique était le « papier » qu’elle utilisait pour invoquer des origami animés qui se battaient à sa place.

Si son apparence n’était pas très différente, néanmoins…

— N’est-ce pas Vivienne-san que voilà ? Enchantée de faire votre connaissance, je me nomme Yamagata Hakoto, je suis l’amie d’enfance de Shizuka.

— Quelle surprise, voyez-vous donc cela ! Puisque vous me faites l’honneur de votre présentation, je ne peux que répondre de même. Mon nom est Vivienne de la Grandière, issue de l’ancienne noblesse française et actuelle collègue de Shizuka-san.

Quelques phrases seulement, fort polies, mais empreintes de force… La présence des deux filles s’entrechoqua en cet instant, d’une manière bien différente de leurs chefs. Le rapport de Jessica et Elin était en un sens unilatéral, c’était toujours Jessica qui finissait par s’énerver à cause de la froideur de la sorcière des flammes noires. Or, en cet instant précis, c’était bien plus comme si les énergies des deux subalternes entraient en collision, et pour cause elles partageaient les mêmes sentiments et le même objectif : Shizuka.

Pendant que leurs regards s’affrontaient, Jessica répondit à la question d’Elin :

— Tssss ! On a été commandité pour faire le ménage ici. Et toi ?

— Pareil. T’es au courant pour l’Etherium, je suppose.

— Bien sûr que je le suis ! Tu me prends pour qui au juste ?!

Cette fois encore Jessica commença à s’échauffer toute seule, elle ne supportait pas cette nonchalance, ce laisser-aller, cette manière de se tenir imperturbable comme si tout ce qui passait devant son regard n’existait pas, n’était rien pour elle, comme si le monde glissait sur elle sans jamais l’affecter.

Et, pire que tout : pourquoi se fichait-elle à ce point de son existence ? Pourquoi Jessica, qui était une magicienne si puissante et qui avait combattu à ses côtés des centaines de fois, était-elle simplement une existence parmi tant d’autres à ses yeux ?

C’était ce genre de choses qui rendaient folle la leader de l’agence NyuuStore, c’était les réels sentiments qu’elle éprouvait et qu’elle n’avouerait sûrement jamais.

— Mmm, je suppose que tu as toujours tes entrées dans l’armée…, remarqua impassiblement Elin. Bon, ne perdons pas de temps, passons à l’action. Je propose que tu viennes avec moi, Jess, on va faire le ménage pendant que nos employées vont direct au 7ème.

— Pour qui tu te prends pour me donner des ordres ?! S’énerva Jessica. Et pourquoi tu décides pour mes employées au juste ?!

— Je n’ai fait que proposer, j’ai rien décidé… Tu proposes autre chose ?

Jessica enragea, elle savait que la proposition d’Elin était la meilleure, elle savait que si elles s’occupaient rapidement des ennemis leurs employés pourraient facilement protéger le bouton et qu’ensemble elles pouvaient sauver les personnes cachées dans les étages proches de l’Etherium…. Mais donner raison à Elin, c’était intolérable, c’était insupportable !

— Grrrrr !!! Hakoto-chan ? Ça te va ?

— Oh ! mais bien sûr, Jessica. Je ne vois aucun inconvénient à aller sécuriser notre objectif en compagnie d’une si charmante magicienne.

— De même, la présence élégante et raffinée d’Hakoto-san me ravie. C’est la première fois que nos agences collaborent et il me tarde de la voir à l’action.

— Il en va de même pour moi, j’ai grand hâte.

Les deux patronnes observèrent leurs subalternes. A cet instant précis, elles se doutaient toutes les deux que quelque chose clochait, mais la situation était trop urgente pour qu’elles enquêtent plus avant.

— Eh bien c’est décidé. Viens, allons-y Jess.

— Depuis quand c’est toi qui me commande ?! Je te l’ai déjà dit en plus !

Sur ces mots, tout en se disputant, les deux magiciennes s’envolèrent dans l’escalier qui montait jusqu’au 10ème étage et laissèrent leurs deux employés s’occuper de l’interrupteur de l’Etherium.

Elles se rendirent compte rapidement que leurs ennemis ne disposaient pas des mêmes informations qu’elles, ils étaient encore à la recherche du moyen de désactiver l’Etherium, mais ils ne savaient pas à quel étage chercher. En passant à côté du 7ème étage, — où se trouvait le dispositif, — elles entendirent du bruit : sûrement des Shaggai, mais considérant les bruits ils n’avaient pas encore trouvé. Vivienne et Hakoto ne tarderaient pas de venir s’en débarrasser.

Aussi, elles entrèrent au 8ème étage, décidées à détruire toute présence hostile jusqu’au 20ème étage, faisant confiance pour le reste à leurs employées.

« Desintegrator ! »

Jessica fit apparaître entre ses mains une arme massive et redoutable : un mini-gun futuriste.

En fait, plutôt de dire qu’il était apparut entre ses mains, il était plus juste de dire qu’il entourait son bras droit ; il s’agissait d’une arme si lourde qu’un humain normal n’aurait pas pu la manipuler seul, cette mitrailleuse rotative avec tout son ensemble devait penser plus de 150 kilogrammes sans compter le sac de munitions reliés par une bande à l’arme qui était apparu dans son dos en se superposant au réacteur dorsal.

« Gamchicoth. »

Une langue de flammes noires s’échappa de la petite main d’Elin comme s’il s’agissait d’une épée, même si dans les faits ses mouvements étaient bien plus proches d’un fouet.

Sans se concerter, sans échanger le moindre regard et sans poser le pied au sol, les deux femmes foncèrent en volant dans les couloirs de l’étage à la recherche d’ennemis et rapidement leur route croisa celle de Shaggai.

La mitrailleuse rotative lourde de Jessica se mit à siffler alors qu’elle cracha des munitions enchantées à une vitesse fulgurante. Pour des créatures aussi faibles, Jessica n’avait pas besoin d’un gros calibre d’arme, pas plus qu’elle n’avait besoin d’infuser sa magie d’ondulation dans ses munitions ; des balles enchantées de base suffisaient. Outre le fait qu’un tireur normal n’aurait jamais pu supporter le poids et le recul de l’arme, il n’aurait jamais pu viser avec une telle précision pour n’abattre que les hostiles en évitant les civils, et c’était précisément ce qui rendait Jessica si particulière : sa vision était au-delà de l’humainement possible et de fait sa précision était incroyable.

Malgré la cadence de l’arme, elle n’eut aucune balle perdue, toutes ses balles touchèrent ses cibles qu’elle mit en pièce sans hésitation.

— Et de six ! Ha ha ha ! Prends ça, Elin !

— J’en suis à neuf…, fit remarquer sans animosité et sans motivation la lolita des flammes noires.

En effet, puisque ses adversaires n’étaient pas très puissants, Elin pouvait se permettre de diviser la puissance de son Gamchicoth en six langues plus petites qu’elle dirigeait séparément. Devant sa main, cette langue de flammes noires avait l’air bien plus d’être une sorte de feu d’artifice de Nouvel An, tant sa forme était étrange. Néanmoins, elle étendait chaque langue à une distance de plus de cent mètres et elle transperçait et désintégrait tous les ennemis sur son passage.

Elle était même allée jusqu’à faire entrer les langues dans les bureaux où étaient caché des employés prêt à se faire tuer.

— Tricheuse !! Je te déteste !!!

Sans arrêter la rotation de son arme, Jessica continua de voler à travers les couloirs et les bureaux en tirant sur tous les ennemis qui bougeaient, puis elle remonta l’escalier et fit de même à l’étage supérieur. Simultanément, sa rivale faisait de même, mais elle avait toujours quelques « frags » de plus.

Les civils , qui les virent ainsi passer, étaient certes heureux de leur survie, mais ils étaient en même temps terrorisés par leur jeu morbide, à leurs yeux leurs ennemis n’étaient réellement que du menu fretin. Telle était la différence entre un humain normal et des mahou senjo confirmées… ou devrait-on plutôt dire des génies, car aussi bien Elin qui faisait partie du top 5 mondial que Jessica, elles étaient toutes les deux réellement hors norme.

Lorsqu’elles arrivèrent au 13ème étage, elles avaient chacune à leur compteur vingt-et-un et trente deux morts.

C’est à cet étage qu’elles rencontrèrent une plus grande résistance.

Les gardes du bâtiment étaient en train de tirer sur l’ennemi, en train de se sacrifier pour tenter de gagner quelques précieuses minutes et permettre aux civils de pouvoir s’enfuir encore plus haut pour échapper à une mort certaine. En effet, ils défendaient deux lourdes portes coupe-feu qui menaient à un escalier. Le bâtiment avait sûrement été conçu pour ce genre de situation, aussi il y avait nombre de portes blindées pour bloquer la progression des monstres. Malgré la présence de ce genre de dispositif, on pouvait remarquer que le peuple de Kibou avait vraiment perdu foi en sa technologie, devenue incapable de stopper la progresser des monstres. Les architectes savaient que ce genre de dispositifs n’arrêteraient pas les plus puissants monstres, ils ne visaient qu’à faire gagner du temps aux survivants jusqu’à l’arrivée des mahou senjo. A Kibou, tous les espoirs reposaient sur leurs épaules pour le meilleur et le pire.

Cette fois, ces lourdes portes en métal remplirent parfaitement leur rôle. Trois sortes de gorilles difformes, aux poils verts, munis d’ergots et de pointes et disposant de multiples yeux sur leur corps étaient en train de marteler les portes en métal pour les fracasser et permettre au reste de leurs troupes de poursuivre leur œuvre de destruction vers les étages supérieurs.

Les policiers leurs tiraient dessus à l’aide de leurs mitrailleuses et fusils à pompe, mais les monstres les ignoraient et continuaient leur tâche. Une des portes était déjà éventrées et les monstres s’attaquaient à la seconde couche, tandis que les Shaggai continuaient de combattre les forces de l’ordre.

L’un des policiers, un bras en moins, tombé à genoux, sa tête saisie par un monstre, put voir arriver les deux mahou senjo dans cette vaste pièce qui était jadis pleine de bureaux ouverts, des box, et qui était à présent pleine de cadavres, de monstres, de sang, de douilles et d’une barrière de fortune derrière laquelle se cachaient cinq survivants.

Le policier savait qu’il mourrait, il ne sentait plus son corps et sa tête était prisonnière de son ennemi. Mais la vue de ces deux femmes était tel un rayon de lumière, il allait mourir, mais son sacrifice ne serait pas vain.

Alors que les larmes s’écoulaient de ses yeux, un sourire s’afficha, il croisa les yeux d’Elin et sembla lui dire : « Je te laisse la suite, oneesan ! ».

Le Shaggai étendit sa langue et injecta l’acide dans son corps, ce qui mit rapidement fin à son existence.

Le visage d’Elin ne changea pas d’un pouce, ce n’était pas la première fois qu’elle voyait des humains se sacrifier pour la bonne cause, elle détestait toujours autant cette attitude, mais ne pouvait la condamner.

« C’est quelque chose d’héroïque, pensait-elle à chaque fois. Ils ont sûrement raison de le faire, mais c’est tellement frustrant qu’ils ne puissent y survivre. »

Elin détestait cela, elle détestait du plus profond de son être ces envahisseurs qui massacraient tellement de bonnes personnes au sein de l’Humanité.

Et, à ses côtés, Jessica partageait exactement les mêmes sentiments.

— Restez à l’abri ! On s’occupe de tout ! Cria Jessica dont le visage était déformé par la colère.

Puis, la mitrailleuse rotative se mit à siffler. Un sentiment de colère lui provoquant une douleur au ventre, elle pulvérisa ses adversaires dans un nuage de munitions crachée par son arme. Le fouet de flammes d’Elin fit de même, il serpenta et se divisa pour s’abattre rapidement sur ses adversaires. Le massacre prit une autre tournure soudain, ce n’était plus les humains qui s’écroulaient, mais les monstres.

Les cinq militaires et policiers encore en vie, barricadés tant bien que mal derrière des bureaux et des chaises qui formaient un obstacle de fortune, se sentirent à la fois emplis de joie d’avoir survécu, mais sentirent également l’énorme chance qu’ils avaient eu face à leurs congénères.

Alors que l’un d’eux tenta de s’approcher de ses bienfaitrices…

— N’approche pas, idiot ! C’est maintenant que le vrai combat commence !

Jessica fit disparaître sa mitrailleuse rotative et fit apparaître énorme revolver munis de diverses mécanismes dont un système pneumatique accroché à son poignet qui devait manifestement réduire le recul.

— Ça te suffira Jess ?

— Le Predatoris fera l’affaire, le Hellfaust est trop transperçant et l’Annihilator utilise de la chevrotine.

En soi, ce qu’elle venait de dire c’est qu’elle aurait pu utiliser des armes plus puissantes, mais pour ne pas prendre le risque de toucher par inadvertance les civils, elles avait opté pour ce revolver. Toutefois, il ne fallait pas s’y tromper, le Predatoris était une arme très redoutable, ce revolver customisé et basé sur le Casul .454 tirait des munitions à pointe creuse que Jessica chargeait par sa magie d’ondulation, c’était des balles très puissantes à la base en raison qu’elle améliorait encore par le biais de sa magie. En raison de la taille de la munition et des matériaux utilisés, elle pouvait infuser beaucoup plus de magie que dans les autres armes qu’elle utilisait, à l’exception du Hellfaust.

— Je ne parlais pas que de ça, fit remarquer Elin en se tournant vers les gorilles, ton corps tient le coup ?

— Tu me prends pour qui ?! Je pourrais en affronter une centaine sans même sourciller ! Je suis Jessica Whitestone, directrice de Nyuustore et classée rang S !! Ho ho ho ho ho !!

Elle se mit à rire d’une manière hautaine, mais Elin savait qu’elle mentait, elle n’allait pas si bien que cela, — elle n’avait vraiment plus les réserves magiques dont elle disposait à l’époque, — mais elle savait également qu’il en faudrait plus que cela pour la terrasser.

Aussi elle ne l’arrêta pas. Jessica était fière, mais pas stupide au point de risquer la vie de civil à cause de son orgueil ; Elin ne s’en cachait pas, elle avait confiance en elle, elle était sûrement l’une des magiciennes avec qui elle préférait travailler, malgré son caractère de cochon.

Les gorilles venaient de comprendre en quelque sorte que les deux magiciennes qui venaient de débarquer étaient une menace, contrairement aux forces de l’ordre, elles venaient en quelques dizaines de secondes de tuer tous leurs alliés.

— C’est ce que je pense, Elin ? Demanda Jessica en faisant la moue.

— Ouais, je crois bien qu’il s’agit de Shan qui ont parasité des gorilles.

— Tssss ! Je déteste les Shan !

— Personne ne les aime…

— Cette fois je ne peux qu’être d’accord avec toi…

Les gorilles foncèrent sur elles, elles les esquivèrent en volant, chacune d’un côté .

*Bam bam bam*

Jessica tira une balle sur chaque ennemi, elle amplifia la puissance de propulsion à la sortie du canon en faisant exploser l’air. Les trois gorilles furent atteint par les tirs qui, même s’ils ne parvinrent pas à transpercer leurs chairs trop solides, les projetèrent en arrière et les jetèrent au sol.

— Tssss ! Ils sont résistants, ces fils de $*!£ !

Avant même de pouvoir repasser à l’attaque, Elin fit s’abattre sur un de ses ennemis sa langue de flammes, mais elle constata qu’en outre sa résistance, — qui lui permit de tenir plus de dix secondes contre ses flammes, — il disposait d’une incroyable capacité de régénération ; sa blessure commença immédiatement à se refermer.

— Quel horrible adversaire…, dit Elin démotivée.

— Tu te souviens la fois où on a affronté un rhino parasité par un Shan ?

— Bien sûr. C’était un cran supérieur je pense…

— Ouais ! Je t’ai déjà dit que je déteste les Shan ? Répéta Jessica.

— Une ou deux fois… En tout cas, pas le choix, il faut les désintégrer d’un coup. J’en prends deux, tu t’en fais un ?

— Te fous pas de moi, demi-planche à pain !

— Demi-planche à pain ? C’est nouveau comme insulte ?

— C’est le mélange d’une planche à pain et d’une demi-portion, ça te colle très bien !

Pendant ce temps, les gorilles se relevèrent et chargèrent à nouveau les deux femmes, faisant trembler le sol sous leurs pieds ; les cinq hommes cachés derrière la barricade regardaient ce spectacle terrifiés, ces monstres tenaient tête à des mahou senjo… S’ils triomphaient, qu’adviendrait-ils d’eux et des civils ?

Mais malgré leur dispute, Elin et Jessica esquivèrent les coups lents mais surpuissants des gorilles.

— Peut-être que ça me va bien, en attendant c’est une parole qui n’existe pas et qui semble être sorti du dictionnaire d’une gamine.

— Tais-toi ! Pour une fois que je prends l’initiative d’un nouveau mot, je te permets pas ! Demi-planche !Demi-planche !! Demi-planche !!!

— Pffff, t’es désespérante, Jess… Je suis sûre qu’une partie de ton cerveau et de ton mana est aspiré par tes boin boin, c’est pour ça que tu t’affaiblis.

— Qu’est-ce que ma poitrine vient faire là-dedans ?

— Puisque tu me traites de planche à pain, je suppose qu’il a toujours été question de poitrine, non ?

— Arrête de faire ta « je sais tout » habituelle, tu m’énerves quand tu fais ça ! Tu dis ça seulement parce que tu es jalouse ! Demi-planche !

— Boin boin flasques et pendouillants !

— Je vais te tuer ! Ma poitrine est très ferme !!!!

Tout en se disputant, les deux femmes esquivaient les trois gorilles, elles ne passaient même pas à l’attaque, se contentant de simplement se défendre.

Mais, suite à ces paroles, Jessica entra dans une colère noire, elle fit apparaître dans sa main gauche un Executor et commença à vider le chargeur sur le gorille le plus proche tout en augmentant la propulsion des balles par sa magie. Les projectiles étaient moins puissantes que ceux du Dominator, mais, puisqu’ils ne s’agissait pas de munitions creuses destinées à exploser dans les chairs de l’intérieur, elles avaient une puissance de perforation bien plus importante.

Après treize munitions à bout portant, le torse du gorille se décora de trous ; c’était bien sûr insuffisant à l’arrêter.

— Crèveeeeeeeeeee !!!!

On ne savait pas trop à cet instant si Jessica hurlait ce mot au gorille ou à sa rivale, mais son visage et sa voix étaient en proie à une vive colère, c’était évident pour tous.

Elle tira trois fois avec son revolver, elle prit le soin de viser les trous causés par les précédentes balles et qui n’étaient pas encore refermés. Les trois munitions entrèrent directement dans les chairs morbides de cette créature à l’apparence grotesque, la projetèrent dans les airs puis l’explosèrent à l’intérieur. Les ondes vibratoires qu’elles causèrent étaient tellement puissantes qu’elles le firent littéralement exploser en morceau et causèrent une onde de choc qui se répercuta dans toute la pièce en même temps que le sang et les organes internes de l’animal parasité.

— Et de un !!!

Mais alors qu’elle tourna sa tête vers sa rivale pour lui exprimer sa joie d’en avoir éliminer un, elle constata qu’Elin ne prenait pas les choses à la légère non plus. Elle venait d’utiliser son « Samaël » pour entourer son corps de flammes noires terriblement intenses. Sous ses yeux, elle fonça sur ses ennemis tels un projectile en feu qui traversa la pièce, entra en contact avec leurs corps, les brûla jusqu’à les désintégrer pour qu’il ne reste même pas des cendres, puis posa le pied au sol près des soldats survivants qui la regardaient ébahis.

Elin se contenta de faire un signe de victoire dans leur direction.

— Pas la peine de frimer ! Si tu m’avais laissé une seconde de plus, j’aurais abattu le second aussi !

— Oui oui, je sais… Tu peux arrêter de crier ?

— Je ne crie pas !!

Évidemment, Jessica hurlait.

— Bon, et si on allait voir si tout va bien aux étages supérieurs ?

— J’allais le proposer !!!

Sans prêter attention aux agents qui n’osaient rien dire, elles se dirigèrent vers les portes blindées et constatèrent qu’elles étaient arrivées juste à temps. Nul doute que le prochain coup aurait sûrement fini de les défoncer et de permettre aux Shaggai de massacrer les survivants des étages supérieurs.

***

De l’autre côté de l’Etherium, dans la partie haute du building, Irina qui s’était séparée de Shizuka en vue de faire « le ménage », selon ses propres mots, avançait décidée.

— Y’a quelqu’un ? Eh oh ! Ch’suis là pour vous sauver, pas b’soin d’avoir les chocottes !! Eh oooooohhh !

Évidemment, Irina n’avait jamais peur de rien, elle avait un sens déficitaire du danger et de l’angoisse, les situations périlleuses coulaient sur elle comme si elle était imperméable, incapable de douter, incapable de tristesse ; au final, c’était sûrement la capacité la plus inhumaine de cette mahou senjo.

Il était plus aisé de penser qu’elle était simplement trop simple ou trop stupide pour comprendre les situations complexes, mais même dans les situations faciles à comprendre elle n’éprouvait pas ce genre de sentiments, elle était l’exact inverse de Shizuka qui angoissait pour un rien.

Avant même son Éveil, elle se comportait déjà de cette manière-là, son changement n’avait fait que rendre ce trait de caractère plus évident à mesure que son physique devint à son tour inhumain. En effet, si les mahou senjo étaient des surhommes une fois transformées, Irina était sûrement la seule personne au Monde à disposer d’un physique hors norme même dans sa « forme normale ».

Même en vivant comme une hikikomori, elle pouvait soulever des altères qui l’auraient hissé dans les classements mondiaux. En outre, son corps avait une capacité de guérison hors du commun, elle paraissait incapable de tomber malade. Les quelques médecins de confiance qu’Irina et Elin étaient allées voir ensemble, — Elin gardait le secret autour du cas de son employée, pour diverses raisons, — avaient soumis l’hypothèse que son Éveil présentât une irrégularité ; aussi, il était probable que même dans sa forme normale, elle ne soit jamais complètement « détransformée », gardant de fait une partie des pouvoirs de son autre forme.

Le mauvais aspect à envisager était un potentiel raccourcissement de son espérance de vie, puisque son corps était constamment soumis à une forte énergie magique. Il y restait néanmoins également la possibilité que l’Éveil l’avait modifiée en profondeur la rendant capable d’accepter cet afflux de pouvoir. Irina s’en fichait de toute façon, elle vivait le présent, c’était tout.

Plus encore que le plaisir de combattre, — et Irina l’adorait réellement,— le fait d’être utile et de sauver autrui était ce qui importait le plus aux yeux de cette fille. Devenir quelque chose d’autre qu’une mahou senjo était impensable pour elle, elle continuerait le combat sûrement jusqu’à sa mort.

Afin d’appâter les monstres et faire sortir les survivants de leur cachette, Irina se mit à siffler comme si elle appelait un chien.

Pour arriver à cet étage, elle avait déjà dû tuer une demi-douzaine de Shaggai, sans avoir Shizuka à ses côtés, elle n’avait pas eu besoin de se retenir et elle les avait abattus en un clin d’œil.

Soudain, du bruit de combat et une odeur animale parvinrent à ses sens.

Tout en souriant, Irina se mit à courir dans cette direction. Lorsqu’elle arriva au palier de cet escalier, la silhouette animale d’une fille en bikini entra dans son champ de vision. Autour d’elle, une dizaine de cadavres de Shaggai.

Sans se parler, sans mot dire, les deux filles s’observèrent, puis commencèrent à se tourner autour. Irina approcha son nez pour renifler Sandy, cette dernière se laissa faire, puis….

— Yeah ! Une autre sœur d’arme ! S’écria Irina en levant la main.

— Youpi !! Une autre comme Sandy !

Cette dernière répondit avec enthousiasme et topa la main ouverte d’Irina.

— T’sais que t’as une bonne odeur, toi ? Annonça Irina en continuant de la renifler.

En effet, du point de son vue, l’odeur de Sandy mêlait un côté animal sauvage à de la douceur et de la bienveillance, c’était une impression que nulle autre qu’Irina ne pouvait comprendre.

— Ah bon ? Sandy ne sent pas la sueur ?

— Ffff ffff ! T’as une sueur qui sent bon.

— Ha ha ha ! T’es vraiment une fille bizarre, toi… I love you !

— I love you, c’est comme dans les films ? Demanda Irina qui ne parlait pas du tout anglais. Tu vas me faire des gros bisous ?

— Oh ?! Tu es une perverse ?

Sandy recula un peu comme si elle avait soudain peur de cette fille inconnue qu’elle venait de croiser.

— Yep, ch’suis sûrement une perverse.

— Hein ? Et tu le dis comme ça ?

— Yep, j’m’en fous !

C’est en trépignant d’enthousiasme qu’Irina donna cette franche réponse, puis, en sautillant sur place, elle demanda :

— Dis, dis ! Ch’peux tripoter tes seins ?

— HEINNNNN ?! T’es vraiment une perverse ! Someone help Sandy !!

Sans attendre la réponse, Irina fit disparaître ses gantelets, tendit ses mains et commença à toucher l’abondante poitrine de Sandy qui se mit à rougir, puis à rire.

— Ha ha ha ha, tu me chatouilles !! Ha ha ha ha !!

— Ch’savais pas que ça faisait ça comme effet les gros seins… J’vois, j’vois…

— Ha ha ha ha ha ! Stop please !! Sandy beg you !!

Sandy se mit naturellement à parler en anglais, à force de se tordre de rire les deux filles étaient à présent allongée par terre, elle essayait maladroitement de se débattre, elle secouait les bras en tout sens tout en riant aux éclats.

Irina finit par arrêter. Couchée sur Sandy, elle approcha son visage des aisselles de cette dernière et affirma :

— Ça sent bon !!

L’instant d’après, elle commença à lécher la sueur de Sandy. Cette dernière sursauta au début, puis son visage blêmit, puis finalement n’arrivant plus à se retenir elle se remit à rire encore plus fort :

— Sandy can’t stand it anymore, stop please !! Ha ha ha ha ha ha ha ha !!!

Évidemment, Irina n’était pas assez disciplinée pour écouter autre chose que ses pulsions et de toute manière elle n’avait rien compris, puisqu’il s’agissait d’anglais.

Quelques temps plus tard, Irina se releva plutôt satisfaite et tendit la main à Sandy pour l’aider à se relever. La fille-renard était allongée au sol, ses cheveux étaient en désordre à force de se tordre de rire et des larmes avaient coulé de ses yeux.

— You are definitively a pervie master ! You made really strange things, you know ?

— J’pige rien à l’anglais. Parle en japonais !

Sandy saisit la main d’Irina et se releva.

Après avoir sécher ses larmes, avoir remis en place ses cheveux et réajuster son bikini qui menaçait de tomber d’un instant à l’autre, elle regarda Irina et explica dans un japonais marqué d’un fort accent étranger :

— T’es une perverse… mais une gentille, pas vrai ?

— Yep, ch’suis une gentille perverse ! Et toi ? T’es pas une vilaine, non ?

— Definitively not ! Sandy est une gentille fille aussi… mais pas perverse.

— Bah, c’est pas un souci, j’peux bien être perverse pour deux, t’sais ?

— Noooo ! Plus de chatouilles !!

— C’est bon pour cette fois, y’a des vilains à aller tabasser plus haut. Tu viens avec moi ?

— Oui !!! Sandy vient aussi, c’est normal.

Irina tendit la main à Sandy de manière sororel tout en souriant avec honnêteté ; la mahou senjo rebornienne lui rendit le sourire et saisit la main.

— Sandy s’appelle Sandy, elle fait partie de l’agence NyuuStore. Et toi ?

— Ah ? T’es de cette agence là ? Bah, on s’est vu y’a pas longtemps. Ch’suis Irina de Tentacool.

— La fille à gros seins ?!

— Yep, c’est moi ! La seule fille à gros seins de l’agence.

— Enchantée !!

— Tout pareil !!

C’était là le début de ce qui aurait pu être une belle et sincère amitié, si la personnalité de Sandy n’était pas différente sous sa forme réelle ; même si elles avaient un caractère très proche une fois en forme de combat, Sandy n’était pas du tout la même dans la vie de tous les jours.

— Bon bon, on y va, Sandy ?

— OUI !!!! S’écria la fille-renard en levant les bras et en sautillant sur place.

***

Hakoto et Vivienne regardèrent leurs chefs s’envoler dans la cage d’escalier, puis elles s’observèrent l’une l’autre un long moment, sans mot dire.

Elles n’en avaient pas besoin, lors de leur première entrevue elles s’étaient déjà mutuellement reconnues, elles étaient en compétition pour la même personne, elles étaient toutes les deux liées à une période différente de la vie de cette dernière et aucune des deux ne souhaitait se séparer d’elle.

— Vous faites peur à Shizuka, vous ne vous en êtes pas rendue compte ? Finit par demander Hakoto très franchement.

— Veuillez ne point croire qu’il existe en moins une telle démence qui me rendrait inepte à m’apercevoir de cela, expliqua de manière hautaine Vivienne en fermant les yeux et en prenant une pose suffisante. Je ne sais que trop la peur que j’inspire et je m’en délecte généralement…

— Je doute que vous aimiez voir celle que lui inspirer, non ?

Hakoto avait touché une corde sensible.

Effectivement, Vivienne se retenait pour ne pas choquer plus encore sa belle et bien-aimée Shizuka. Elle grimaça un instant, puis elle contre-attaqua à son tour :

— Pour votre part, vous la mettez très mal à l’aise. L’autre jour, je sentais son envie de prendre la fuite en vous observant.

— Je pense que votre délire est complet, très chère, répondit de manière hautaine à son tour Hakoto. Shizuka-chan était simplement enthousiasmée à l’idée de me revoir, c’est tout.

— Ou alors fort incommodée à l’idée de vous savoir à nouveau à ses côtés. Vous savez que je ferais tout pour la défendre de vos griffes néfastes, n’est-il pas ?

— Comment pourrais-je savoir une telle chose alors que nous ne nous connaissions guère ? De toute manière, elle n’a plus besoin de vous, elle m’a moi, je saurais la chérir, la protéger et ne lui faire manquer de rien.

— Vous n’êtes que son passé, un passé qui revient la gêner une fois de plus. Où étiez-vous alors qu’elle accomplissait son rêve en devenant l’une d’entre nous ?

Cette fois, c’était Hakoto qui grinça des dents, cette remarque la vexait profondément.

— Vous ne connaissez pas Shizuka-chan, vous ne connaissez aucun de ses secrets !

— Et pour votre part, c’est l’actuelle Shizuka dont vous ignorez tout. Vous n’êtes qu’une ombre de son enfance, c’est tout !

Les deux femmes parlaient certes de manière polie, mais leurs mots étaient terriblement durs et leurs visages n’exprimaient aucune gentillesse en cet instant.

Et ce qui devait arriver arriva…

— Nous ne conclurons pas nos différends avec des mots, je suppose, expliqua en soupirant Vivienne.

— Vous pensez donc la même chose que moi, très chère. Il est temps de voir laquelle de nous deux méritera de rester aux côtés de Shizuka-chan.

— Il ne peut en rester qu’une…

Ce furent les derniers mots qui précédèrent le combat de ces deux mahou senjo obnubilées par leur jalousie. Mais il n’y avait pas que cela, c’était également l’affrontement entre le passé et le présent.

Pour une raison qu’elles ne s’expliquaient pas, dès le premier instant elles s’étaient détestées, c’était une vive réaction chimique de leurs corps qu’elles avaient ressenti et partagé simultanément, lors de leur première rencontre, à une époque où elles ne connaissaient pas l’une l’autre leurs relations avec Shizuka.

« Rubus Capilla. »

Vivienne incanta la première. Ses cheveux se transformèrent en tentacules végétaux qui se tournèrent vers son ennemi.

En même temps, Hakoto avait fait apparaître une grande feuille de papier qu’elle utilisa en tant que tapis volant pour prendre de l’altitude dans la cage d’escalier.

Alors que les tentacules végétaux de Vivienne s’étendirent pour la saisir, elle saisit une carte de visite qu’elle transforma en une énorme épée de plus ou moins quatre mètres de long ; c’est avec cette arme particulièrement aiguisée qu’elle trancha toutes les lianes d’un coup.

Elle sourit de manière hautaine en constatant l’inutilité de l’attaque de Vivienne, mais cette dernière afficha le même genre d’expression amusée.

— Je n’aurais point souhaiter vous vaincre de manière si simple. Arrêtons les courtoisies et commençons à nous amuser réellement.

Sur ces mots, le regard de Vivienne s’illumina, elle se refrénait jusqu’à présent, Hakoto était une humaine, ce n’était pas un monstre, elle ne pouvait se permettre de la martyriser, mais tout cela venait de changer en cet instant. Elle n’en pouvait plus, elle ne pouvait plus se retenir, un ennemi lui faisait face et elle ne connaissait qu’une seule manière de réagir face à une telle situation : le détruire.

Vivienne se mit à rire de manière démente, son éclat de rire se répandit dans tout l’escalier provoquant un frisson dans le dos d’Hakoto.

— Vous avez sérieusement un problème dans votre tête… Dans ce cas…

Le visage plein de détermination, Hakoto tira une boule de papier qu’elle lança au-dessus d’elle. En un clin d’œil, elle prit la forme d’un dragon asiatique fait entièrement en origami et dont la taille conséquente tenait à peine dans l’escalier.

— S’il en est ainsi…

Les traits d’Hakoto se durcirent un peu plus encore alors que dans la gueule du dragon de papier commença à se concentrer un souffle électrique.

— Pauvre enfant, si vous croyez peut-être m’impressionner de la sorte ? Essayez donc pour voir, je vous enseignerai le vrai sens de la peur et de la souffrance.

Sur ces mots, Vivienne passa son index sur ses lèvres tout en fixant fermement Hakoto, qui ne se laissa pas impressionner.

Lorsque le souffle du dragon jaillit de sa gueule de papier, une forte lumière bleutée se répandit dans la cage d’escalier, l’arc électrique s’abattit droit sur sa cible, mais il fut bloqué par un mur composé de fleurs, de ronces et d’autres végétaux qui venait d’apparaître.

Bien sûr, puisqu’il s’agissait de plantes, elles prirent rapidement feu face à l’importante quantité d’électricité, mais Vivienne continuait à tisser le mur en riant aux éclats. Il y avait une raison à cela, un détail qu’Hakoto n’avait pas pris en compte : la fumée.

En brûlant le mur végétal, elle venait d’emplir la cage d’escalier d’une épaisse et désagréable fumée qui lui piqua les yeux et l’empêcha rapidement de respirer. Il n’y avait pas que cela bien sûr : même les mahou senjo qui ne sont de type « guerrière » sont bien plus résistantes qu’une humaine normale, la fumée, la pression et d’autres éléments capable de mettre à risque la survie d’une personne normale ne les affectaient plus qu’à moindre mesure. Mais, cette la fumée qui aurait dû bloqué simplement gêner sa vue, la fit tousser et lui provoqua des vertiges, ainsi qu’une soudaine envie de vomir.

La véritable raison allait lui être dévoilée…

— Viridis Rosa… une bien belle fleur, n’est-il pas ?

Sur le mur de végétaux avaient éclos des roses d’une belle couleur rose vive, il s’agissait « des roses d’Avarice » de Vivienne. Sa magie se nommait les « roses de la guerre », elle reposait sur l’usage des plantes et principalement des roses pour générer des poisons redoutables, capables d’affecter la plupart des créatures du Mythe, mais également les mahou senjo. Même sous forme de fumée, le poison demeurait efficace.

Tout en toussant, Hakoto bloqua sa respiration et entra en volant dans l’étage voisin. Les effets du poison étaient certes moins virulents qu’en restant au sein de la fumée, mais elle n’allait pas bien du tout.

— Quelle horrible magie…., grommela-t-elle en s’éloignant de la porte et en cherchant un lieu pour se cacher.

Soudain, une feuille de papier s’envola vers elle et entra dans son corps, il s’agissait du dragon qui venait d’être vaincu. En tant qu’invocatrice, Hakoto disposait d’un lien empathique avec ses créations et en cas de défaite, elles retournaient à leur créatrice.

Cachée derrière un bureau, Hakoto entendit Vivienne poser les pieds à l’étage où elle se trouvait.

— Où vous cachez-vous mon poussin ? Je ne crois pas vous avoir autorisée à jouer à cache-cache…

Vivienne se mit à sa recherche tel un prédateur affamée, ce qui n’était pas très éloigné de la réalité.

Tout d’un coup, quatre projectiles lui foncèrent dessus à une vitesse redoutable. Elle fit apparaître son mur de végétaux devant elle pour s’en protéger, mais à la dernière seconde les quatre projectiles, — qui s’avéraient être des grues en origami,— dévièrent et contournèrent la barrière.

Prise par surprise et en raison de leur impressionnante vitesse, elle subit deux entailles : l’une à la jambe et l’autre au bras.  Deux petites feuilles de papier disparurent et retournèrent auprès d’Hakoto, tandis que les deux projectiles restants revinrent à l’assaut.

N’étant plus que deux, Vivienne s’en défendit de sa lame adroitement, l’esquive ne servait à rien face à des créatures si rapide et capables d’une telle réactivité. Elle utilisa son arme pour avoir plus de vitesse et les frappa avant d’être touchée à nouveau. Considérant sa posture et son adresse, il était évident que la jeune femme avait étudié l’escrime française.

Les deux grues furent défaites à leur tour, les papiers revinrent auprès d’Hakoto.

— Vous savez, il y a déjà une énorme faille que j’ai trouvé à votre magie…, expliqua Vivienne en se remettant en marche. Lorsque vos créations sont vaincues, elles reviennent en vous. Ayant été matérialisées par votre imagination et vos sentiments, vous les réintégrez à votre être, n’est-il pas ?

Vivienne était de plus en plus proche de la cachette de son ennemie, il ne restait plus que quelques mètres.

— A cause de cela, je sais précisément où vous vous trouvez…

A ce moment-là, Hakoto blêmit, grimaça, puis tout en se relevant elle saisit une carte de visite entre ses doigts qu’elle transforma en un clin d’œil pour en faire une énorme épée de quatre mètres.

Vivienne la bloqua à l’aide de sa rapière, tout en se laissant entraîner par la force du coup, elle glissa sur le sol et reprit une posture de combat une fois éloignée de son ennemi. Puis en souriant et en se léchant les lèvres, elle se remit en marche lentement tout en expliquant :

— J’y pense depuis avant, ma chérie. Certes, vos créations sont des créatures inorganiques immunisés à mon maléfice, mais… lorsqu’elle revienne en vous, ne risqueraient-elles pas de vous contaminer par le poison que je leur fais absorber ? De plus, c’est l’une des propriétés du papier d’absorber les liquides, non ? Et si nous essayions pour voir ?

Sur ces mots, elle fit apparaître sur sa rapière de belles roses jaunes.

« Flava Rosa, les roses de l’Envie. »

Le combat marqua une courte pause, les deux femmes s’observaient, mais on sentait aisément qu’Hakoto était dos au mur.

Elle avait provoquée son adversaire en connaissance de cause, même si elle se doutait qu’elle serait forte, elle ne pensait pas être mise en échec à ce point-là. Au corps-à-corps, elle n’était pas assez puissante pour faire face à cette redoutable escrimeuse. A distance, elle pouvait être contaminée par des poisons, comme elle venait de l’expliquer, puisque Hakoto ne pouvait pas empêcher le retour de ses invocations qui constituait la base-même de sa magie.

En effet, contrairement aux invocateurs obscurs qui ouvrent des portails vers d’autres dimensions pour faire apparaître des entités à la conscience et individualisme propres, elle utilisait des créations animées. Ses origamis de combat n’avaient pas de conscience, n’avaient pas d’initiatives, c’était un peu comme les sorts vivants d’Elin, c’était des automates à bien des égards, la seule chose qui leur permettait de se mouvoir c’était les fragments de sentiments qu’elle leur insufflait. Les empêcher de revenir en elle correspondait à dire qu’elle perdrait à jamais sa capacité de ressentir et qu’à terme elle deviendrait une coquille vide incapable d’utiliser sa magie.

Elle ne voyait que deux contre-mesures à sa situation : empêcher ce retour ou utiliser sa magie pour faire venir des créatures extra-dimensionnelles.

Mais elle n’avait aucune connaissance pour ce faire, c’était la première fois que ses capacités étaient ainsi mise en échec, elle n’avait jamais envisagé une telle éventualité.

D’autre part, faire venir des Anciens, c’était des capacités chaotiques auxquels seuls les fous s’adonneraient, ces créatures étaient des êtres supérieurs qui n’aimaient pas être contrôlés par des mortels.

Quant à l’autre possibilité… elle était tout aussi inacceptable, si elle perdait sa capacité à éprouver des émotions, elle cesserait d’aimer Shizuka, ce qui serait un sort bien pire que la mort.

Hakoto se mordit la lèvre tout en respirant lourdement, elle baissa la tête avec frustration.

Dans cette situation, la seule chose qui lui restait était…

— C’est bon, j’ai compris. J’aband…

Mais elle n’eut pas le temps de finir sa phrase, elle ressentit juste à temps une aura de menace dirigée vers elle et se jeta en arrière.

L’instant d’après, là où elle s’était tenue une fraction de seconde auparavant, une large entaille était apparue dans le sol bétonné. A dire vrai, cette entaille se prolongea jusqu’au rideau métallique des fenêtres.

Son origine était…

C’était une femme qui se tenait à quelques mètres plus loin au cœur de la pièce.

***

Irina et Sandy, après avoir monté quelques étages, finirent par arriver dans une zone où se trouvait un gros contingent de monstres. Il y avait deux gorilles et une dizaine de Shaggai, dans ce grand bureau, c’était la pagaille, tout était renversé, les meubles retournés et il y avait deux cadavres humains au sol.

Un Shaggai qui venait d’entrer dans le bureau quelques secondes avant les deux filles annonça à ses collègues :

— Deux sorcières ! Elles arrivent par ici !

— Encore deux de plus ? Je me demande si elles savent où est le bouton… ? Commenta le premier gorille d’une voix rauque en affichant une expression qu’un réel membre de cette espèce animale n’aurait jamais pu afficher.

— Je propose de les attraper vive et que nous… Hahahahahahahaha !!

Le second gorille n’eut même pas la force de finir sa phrase, il se mit à rire d’excitation en pensant à toutes les tortures qu’ils pourraient leur infliger.

Mais l’apparition des deux mahou senjo interrompit son enthousiasme, tous les regards se tournèrent vers elles. Ni l’une, ni l’autre ne paraissait particulièrement inquiète, elles observèrent la scène, s’attardèrent un instant sur la vue des deux cadavres humains, puis elles prirent la parole :

— Irina, on va y arriver ?

— Yep, pas de souci ! Y’sont que deux, les autres c’est des mobs de bas level.

— Tu penses qu’ils sont forts, les gros ?

— Midboss je dirais. Trois barres de vie au max, deux ou trois immun’, ça d’vrait être gérable.

— Sandy n’a rien compris…

Elle observa Irina d’un air interloqué alors qu’une goutte de sueur apparut sur sa joue ; elles ignoraient complètement les ennemis devant elles.

Les deux gorilles après s’être regardés l’un l’autre, finirent par prendre la parole à leur tour de leur voix gutturales :

— Mortelles ! Si vous souhaitez que nous abrégions vos souffrances, répondez à cette question !

Le second gorille sadique se tourna vers son collègue, son expression inhumaine semblait d’une certaine manière lui dire : « Quoi ? Tu rigoles ?! ». Le premier gorille qui avait lancé cette proposition fit un geste de la main discret pour lui signifier « t’inquiètes ! », puis il continua :

— Dites-nous où se trouve l’interrupteur pour ouvrir l’Etherium et votre mort sera rapide !

— Il est au 25ème étage, répondit sans hésiter Irina. Mais j’vais pas vous laisser y aller de toute façon.

— Haha haha ! Quelle mortelle intelligente, répondre ainsi à ma question…

— J’crois que t’as pas compris le gros vilain, reprit Irina en avançant dans la pièce et en se plaçant à quelques mètres devant son interlocuteur sous les regards surpris des Shaggai. J’peux bien t’dire ce que tu veux, de toute façon j’vais te démolir et t’empêcher de faire du mal aux civils.

Elle annonça sa menace avec un grand sourire, sans aucune inquiétude, aucune peur ne pouvait se lire sur son visage puisqu’elle était absente de son esprit.

A l’entrée de la salle, Sandy joignit ses mains et s’écria avec des étoiles dans les yeux :

— So cool !!!

Les visages des deux gorilles se déformèrent sous l’effet de la colère.

Le premier gorille porta un coup de poing à Irina avec sa force démentielle et ses bras musculeux et épais, elle répondit à l’assaut par un crochet du droit, les deux poings se heurtèrent l’un l’autre : une onde de choc se répandit dans la pièce, puis le gorille vola en arrière et s’écrasa contre la baie vitrée qu’il brisa. Il finit par arriver contre le lourd rideau de métal qui se trouvait derrière la vitre.

— Cooooooooooooolllll ! Irina is so cool, Sandy will do the same !

Une fois de plus, Sandy se remit à parler en anglais, elle s’accroupit et bondit tel un ressort sur le second gorille en hurlant :

« Thousand tons punch !!! »

Les capacités de Sandy, contrairement à celle d’Irina, étaient de type mixte, elle pouvait utiliser à la fois des sortilèges à distance et à la fois des attaques physiques au corps-à-corps. Le sort qu’elle venait d’utiliser était une technique qui consistait à canaliser dans son poing sa magie de gravité afin de le rendre plus lourd et plus destructeur.

En effet, lorsque le poing heurta le corps du second gorille, qui eut à peine le temps de parer, un violent choc se produisit et, à son tour, Sandy propulsa son adversaire en arrière.

Irina siffla face à ce spectacle, ce coup lui parut au moins aussi violent que le sien, c’était rare qu’elle rencontre des mahou senjo qui soit aussi forte physiquement qu’elle.

Sandy se plaça dos à dos avec Irina qui lui dit :

— T’es une brute, Irina!

— Tu peux parler !

Les deux filles se mirent à rire de manière décontractée comme si la victoire était déjà assurée, comme si elles étaient seules dans cette salle.

Face à une telle démonstration de force, les Shaggai, bien plus faibles que les gorilles parasités par des Shan hésitèrent à passer à l’action, ils se sentaient tellement surpassés.

— Qu’est-ce vous faites ?! A l’attaque ! Utilisez vos acides ! Cria le second gorille en se rapprochant des deux filles et en se préparant au combat.

— Encore ce pattern d’attaque ? Pitié j’en ai déjà tellement bashé aujourd’hui…, expliqua Irina en soupirant.

— T’inquiète, Sandy va les balayer en une fois ! Gravity up !!

Sur ces mots, elle leva son bras et elle augmenta la gravité dans la salle à l’exception d’une petite zone où elles se trouvaient toutes les deux ; en fait, si elle était venue se mettre dos à dos avec Irina, c’était justement en pensant utiliser cette capacité.

Cette fois, elle augmenta drastiquement la gravité, à tel point qu’elle plaqua au sol les shaggai au sol et leur broya les os. Le gorille qui s’approchait d’elles cessa sa progression, mais il ne tomba pas au sol de la même manière que ses sous-fifres. Toutefois, à l’intérieur de son corps il sentait quelques os se déplacer et rompre, mais ils furent immédiatement guéris par sa régénération surnaturelle incroyable.

— T’es tellement cool, Sandy ! Classe ce pouvoir !

— Merci ! Héhéhé !

Après quelques secondes de rire gêné, Sandy désactiva sa zone de gravité. Le premier gorille éjecté par Irina revint à son tour à l’assaut, l’attaque précédente ne l’avait pas du tout blessé,— ou du moins, il était plus juste de dire qu’il était déjà guéri.

— Ils guérissent vite…, constata Irina. T’sais ce qu’ils sont ?

— Sandy ne sais pas.

— Bah, dans le doute, quand ch’sais pas, j’leur explose la tête, en général ça marche.

— Roger ! Sandy va faire ça aussi !

Le combat reprit, chacune chargea un des gorilles.

C’était une pure démonstration de force et de combat au corps-à-corps, Irina parait, esquivait les coups et frappait le gorille qui lui semblait malgré tout inférieur en puissance et en technique, mais qui compensait par sa régénération absurde.

De son côté, Sandy faisait de même, elle utilisait un style de combat différent de celui d’Irina qui semblait être un mélange de nombreux arts martiaux. Le style de Sandy était uniquement basé sur des coups de poings augmentés par sa magie de gravité, c’était de la boxe anglaise.

Cependant, son efficacité n’était pas moins redoutable, le poids de ses poing était multiplié des dizaines de fois par sa magie ce qui lui donnait plus ou moins autant d’impact que les attaques d’Irina, même si en terme de capacité de combat pures, elle était inférieure à son alliée. Elle était inférieure en vitesse, résistance et agilité à cette dernière, mais sa puissance offensive était similaire.

Pendant quelques minutes, ce bureau devint le théâtre de deux combats de titans, elles finirent involontairement par détruire les murs et agrandir un peu la zone de combat.

Bien que supérieures à leurs adversaires Shan, en raison de leur régénération et donc du fait qu’ils ne veillaient pas du tout à la protection de leurs corps-hôtes, les deux filles subirent quelques blessures.

— Sandy commence à en avoir assez ! Ils sont trop…. Trop… fuck !!!

— J’comprends ! Bon, j’vais en finir de suite de mon côté !

A ce moment-là, Irina esquiva le poing du gorille en glissant entre ses jambes, puis sans se relever, elle porta une attaque de balayage qui fit tomber son adversaire au sol. Sans lui laisser le temps de se relever, Irina lui sauta sur le torse et abattit avec fureur ses poings sur sa tête ; elle ne s’arrêta pas, elle frappa encore et encore, le ruant d’une bonne centaine de coups qui mirent en morceau son crâne.

Couverte de sang et de morceau de chairs, Irina plongea son gantelet dans ce qui restait du cerveau de la créature et saisit quelque chose :

— J’avais bien senti ton odeur !

Ce qu’Irina tenait dans son poing était un insecte de Shaggai, ou autrement nommé un Shan. Il s’agissait d’une créature répugnante de la taille d’un pigeon mais ressemblant bien plus à un insecte avec un visage humain grotesque, aux yeux énormes et malveillants, ayant des tentacules sur sa tête ainsi qu’aux extrémités de ses dix pattes ; enfin, il était muni d’ailes transparentes semblables à des libellules.

Les Shan étaient des créatures intelligentes, généralement capables d’utiliser des sortilèges, mais leur capacité la plus redoutable était leur pouvoir de parasitage : immatériels, ils avaient la capacité d’infiltrer les corps des créatures organiques jusqu’à atteindre leur cerveau et en prendre le contrôle.

Dans le cadre de cette mission, quelques Shan avaient parasité des gorilles afin de bénéficier de corps incroyablement forts, mais ce n’était qu’un hôte pour eux, tant que leur vrai corps n’était pas détruit, ils pouvaient le recomposer à volonté.

Les gantelets d’Irina étaient empreints de sa magie de métal, c’est ce qui lui permit en cet instant de saisir cet être immatériel et de le broyer entre ses doigts.

Sandy qui était toujours en plein combat, jeta un regard en arrière et comprit la situation, il y avait quelque chose dans leur crâne qu’il fallait détruire.

— Sandy a compris !

Elle profita d’une ouverture dans la garde de son adversaire pour le projeter en arrière par le biais de ses deux poings, l’envoyant contre la barrière métallique. Sans lui laisser de répit, elle frappa non pas le gorille, mais la paroi contre laquelle il s’appuyait jusqu’à ce qu’elle se brise.

Le gorille n’eut pas le temps de réagir, il commença à chuter du haut de ce building. C’était une chute mortelle pour un humain mais qui ne risquait pas de tuer le Shan à l’intérieur de lui. Sandy le savait bien, elle regarda tomber son adversaire, puis…

« Super Dive !!! »

Elle sauta à son tour dans le vide et augmenta sa propre gravité au point de non seulement le rattraper dans sa chute, mais de s’enflammer en raison de la force de frottement ; elle était devenue une météorite s’abattant sur son adversaire.

Il ne fallut même pas une seconde pour qu’ils s’écrasent tous les deux au sol, provoquant une explosion et une tremblement de terre localisé dans la zone autour du building, ainsi qu’un épais nuage de poussière qui circula dans les rues vides aux alentours.

Lorsque la fumée se dissipa, Irina qui s’était approché de la fenêtre put voir un immense cratère dans la rue, Sandy se tenait au centre, elle avait complètement pulvérisé le corps de son ennemi, éliminant en même temps le parasite Shan.

Irina leva le pouce dans sa direction, elle répondit de la même, puis elles éclatèrent simultanément de rire.

***

La femme qui se tenait à l’autre bout du couloir où se trouvait Shizuka avait longue chevelure bleue détachée, ses yeux étaient de la même couleur et son expression était particulièrement stricte, voire agacée. Elle était vêtue d’un uniforme noir, cintré, qui augmentait la sévérité de son apparence. Sa taille était assez grande pour une femme, elle atteignait presque un mètre quatre-vingt.

Sans l’ombre d’un doute, elle apparut être aux yeux de Shizuka une mahou senjo, sûrement une officielle considérant les galons qui ornaient ses épaulières. Aussi, la jeune femme souffla de soulagement et s’avança d’un pas dans sa direction :

— Les renforts sont enfin arrivés ? Je suis contente de vous voir…

Mais la jeune femme ne répondit que par un sourire hautain.

— Une seule mahou senjo pour protéger le bouton ? Quelle déception… toutefois, ça m’arrange…

Sa voix était étrange, quelque chose n’était pas normal, c’était comme s’il y avait un écho lorsqu’elle s’exprimait, comme si elle parlait à travers un microphone mal configuré. Shizuka s’expliquait mal cette impression, mais elle ne put s’empêcher de sentir un frisson la parcourir à son approche.

— Euh… je ne comprends pas vraiment vos paroles. Pourriez-vous…

— Shi-chan ! Fais attention !

La voix de Yog-kun vint la prévenir juste à temps . La mahou senjo inconnue dégaina deux pistolets-mitrailleurs et ouvrit le feu ; Shizuka eut à peine le temps de dresser une barrière de protection pour s’en protéger, mais il s’agissait d’une barrière dressée à la hâte, donc peu solide.

Elle écarquilla les yeux avec une profonde incompréhension, puis s’écria :

— Mais… Pourquoi ?!

Sa barrière explosa en morceau brutalement l’instant d’après, les balles sifflèrent autour d’elle et la silhouette de l’inconnue apparut l’espace d’une brève fraction de seconde devant elle. A cet instant, Shizuka sentit une vive douleur dans son ventre et fut projetée en arrière de quelques mètres.

A l’autre bout du couloir, l’inconnue n’avait pas bougé, sans recharger ses armes fumantes, elle s’avança en direction de sa victime.

— T’es faible… très faible…, annonça-t-elle d’une voix méprisante alors que son visage exprima son dégoût.

Shizuka avait très mal au ventre, elle ignorait ce qui l’avait percuté, elle avait eu l’impression de voir apparaître l’inconnu devant elle, mais elle n’avait en réalité pas bouger de sa place.

Était-ce ses munitions qui faisaient cet effet ? Était-ce des balles magiques ?

La jeune femme essaya de se relever, mais lorsqu’elle se mit à quatre pattes elle sentit la douleur lui faire tellement mal qu’elle vomit.

— Ne te laisse pas avoir, Shi-chan, elle est ton ennemi ! Je m’y attendais depuis avant, j’espérais juste avoir tort… Qui dit Shaggai dit Shan et qui dit Shan…

— Dit parasite…, poursuivit à sa place l’inconnue. Eh oui ma jolie ! Vous vous croyez invincibles ? Vous vous croyez au-dessus de tout avec vos pouvoirs, n’est-ce pas ? Mais, pour nous, vous n’êtes que des pantins comme les autres ! Non, je me trompe, vous êtes des pantins de luxe. Haha haha haha haha !!!!

L’inconnue de se mit à rire de manière démente en se tordant en arrière, elle avait relâché sa garde certes, mais face à une débutante comme Shizuka elle n’en avait sûrement pas besoin. Puis, elle se doutait que cette dernière ne l’attaquerait plus puisqu’elle utilisait un bouclier humain particulièrement efficace.

— Que… ? Yog-kun !S’écria Shizuka en s’essuyant la bouche et en se relevant tant bien que mal.

— Pour faire court, les Shan sont des insectes parasites immatériels venus d’une planète à présent détruite. Leur capacité la plus redoutable, c’est de pouvoir entrer dans les corps et se fixer sur le cerveau des créatures qu’elles contrôlent totalement. Sur les mahou senjo, le rejet est très élevé, mais parfois ça marche quand même.

— C’est… c’est horrible !

Les larmes montèrent aux yeux de la jeune femme, elles avaient tout autant pour cause sa douleur physique que la tristesse qui l’envahit soudain. Une partie d’elle savait ce que Yog-kun allait lui dire, elle craignait inconsciemment ses prochaines paroles :

— Seul le Shan peut libérer son hôte, autrement… il n’y a qu’un seul moyen d’en venir à bout : détruire son cerveau.

Shi-chan ne put empêcher les larmes de s’écouler de ses yeux, elle savait ce qu’il voulait dire : elle n’avait d’autre choix que la tuer… Tuer une mahou senjo ! Tuer une sœur d’arme ! Tuer un de ses modèles, une des sauveuses de l’Humanité, une pauvre fille qui comme elle se sacrifiait pour le bien-être général !

Au-delà de sa propre survie qu’elle oublia momentanément, Shi-chan ne put s’empêcher de hurler sa douleur :

— Haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!

— Shi-chan ! Reprends-toi !!!

De l’autre côté du couloir, de manière sadique, le Shan qui parasitait la jeune femme se délectait du spectacle. Il avait eu raison, Shizuka était assurément une débutante, c’était sûrement la première fois qu’elle affrontait ce genre de situation. Peu importe ses pouvoirs, elle n’arriverait jamais à lui faire face, l’issue du combat était évidente à présent.

— SHI-CHAN !!!! Cria encore plus fort Yog-kun. Je sais que c’est horrible, mais ta mission est plus importante encore ! Combien sont morts aujourd’hui ? Tu veux la sauver, tu ne veux pas la tuer, mais crois-tu qu’elle serait contente de savoir que ses mains ont servi à ça ?!

Ces mots firent taire les cris de Shizuka un instant, elle savait cette fois encore qu’il avait raison. Si elle était à sa place, elle préférait la mort à ce triste sort, mais…

— J’aurais aimé te voir te lamenter encore un peu, ma jolie, mais comme le dit ton ami, j’ai aussi une mission. Adieu…

Sur ces mots, avec un sourire sadique, la mahou senjo parasitée pointa ses deux armes en direction de son adversaire et commença à faire feu.

Même si elle ne voulait pas la tuer, elle ne voulait pas être tuée non plus, Shizuka leva donc sa baguette et fit apparaître un mur de diamant devant elle ; il s’agissait du sortilège « Diamond Shield », une de ses meilleures capacités défensives.

Malgré son manque de puissance magique, c’était un mur puissant, certes immobile et donc inutile contre les attaques qui pouvaient provenir de toutes directions, mais actuellement son seul ennemi se trouvait dans un couloir, c’était une disposition idéale pour l’utiliser.

— Si je tiens assez longtemps, expliqua Shizuka en séchant un tant soit peu ses larmes, les autres vont revenir. Elles auront sûrement une solution. Elin peut tout faire !

Mais de l’autre côté de la baguette aucune réponse ne parvint. Que fallait-il comprendre de ce silence ?

Quelles que fussent les explications et les arguments logiques mis en avant, Shizuka n’avait pas la détermination et la volonté de tuer une de ses sœurs d’armes, — tout inconnue qu’elle fût,— si elle pouvait tenir assez longtemps, une solution finirait par se présenter : elle ne pouvait croire qu’en cet espoir.

Agrippant à deux mains sa baguette, elle la pointa en direction de son mur de diamant qui subissait depuis quelques secondes un barrage de tirs ininterrompu. Elle ne connaissait pas bien les armes à feu, mais elle était presque sûre que la contenance des chargeurs de ces armes était bien supérieure à la normale.

En effet, l’inconnue utilisait des uzi modifiés, des armes qui possédaient l’avantage de pouvoir être utilisées à une main tel un pistolet et de pouvoir tirer en rafale comme une mitraillette, mais la principale faiblesse de ce type d’armes était leur chargeur, incapable de suivre la cadence très élevée.

Néanmoins, ces uzi n’étaient pas normaux, si elle pouvait tirer de si longues rafales c’était parce que l’inconnue les rechargeait constamment par le biais de sa magie, téléportant des munitions qui se trouvaient dans un arsenal proche de l’immeuble. En fait, sa magie était le « Transfert de plomb », elle pouvait transférer des objets constitués uniquement de ce métal jusqu’à une distance de dix kilomètres.

Shizuka ne tarderait pas à découvrir une autre des applications de cet étrange pouvoir.

L’inconnue, qui répondait au nom de Iwakiri Megumi, utilisait des munitions entièrement en plomb, — y compris les douilles, — puisqu’elle était incapable de transférer d’autres matériaux. En utilisant les munitions et les douilles, elle pouvait également « transférer » son propre corps dans une quantité de plomb de quelques dizaines de grammes et ceux dans une zone d’une centaine de mètres. Grâce à l’utilisation de ses armes, elle créait un espace de « portes »potentielles desquelles entrer et sortir.

Les munitions de 9mm n’avaient aucune chance d’endommager la barrière de diamant de Shizuka, tout débutante qu’elle fût, mais Megumi pouvait utiliser sa magie pour se déplacer à une vitesse difficile à percevoir à l’œil nu entre le point d’impact de la munition et la position de ses douilles. Par ce biais, elle pouvait frapper à l’aide de ses pieds la barrière, puis revenir en arrière jusqu’à ses douilles et tirer à nouveau.

En tant que mahou senjo de type « guerrière », ses capacités physiques étaient largement supérieures à la normale, mais lorsqu’elle se « transférait » elle partageait la masse et vitesse de déplacement de ses munitions pour accroître encore sa force.

Cette capacité à pouvoir appliquer une force colossale à une vitesse phénoménale était généralement redoutable contre les barrières de quelque origine qu’elles soient ; les détruire était en quelque sorte la spécialité de Megumi.

Aussi, à la grande surprise de Shizuka, sa barrière de diamant ne résista pas plus de six secondes de se fracturer complètement. Soudain, une balle pénétra son épaule… du moins, c’était l’impression qu’elle eut en cet instant, mais en réalité ce n’était pas la munition ( qui l’effleura à peine), mais un coup de pied qui lui infligea cette douleur.

Shizuka fut projetée une nouvelle fois en arrière, elle ne saignait pas, mais l’os de son bras gauche était probablement brisé, elle n’arrivait plus à le bouger et ressentait une horrible douleur.

— Haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!

Elle hurla à nouveau tout en pleurant, elle avait mal, elle ne comprenait pas ce qui venait d’arriver. Elle n’avait vu apparaître l’inconnue qu’une fraction de seconde avant l’impact, mais elle se tenait toujours à l’autre bout du couloir, localisation qu’elle n’avait pas quitté depuis le début.

En plus de la douleur, Shizuka avait vu volé en même temps que son mur son dernier espoir de la sauver. A présent, elle était acculée, elle ne savait que faire… Elle n’avait pas envie de mourir, mais ne pouvait accepter l’idée de la tuer.

Megumi se mit à rire sadiquement à nouveau, le Shan qui résidait en elle était satisfait de ce combat à un tel point qu’il ne pouvait simplement se concentrer sur sa mission ; même si cela prendrait quelques minutes de plus, il venait de décider qu’il tuerait Shizuka après avoir piétiné tous ses espoirs.

Rien ne lui parut en cet instant plus jouissif que cette situation : deux mahou senjo qui s’entretuent, aucun risque pour lui et la réussite de sa mission à la clef. Il remercia du fond du cœur son dieu, Azatoth, de lui avoir donné le plaisir de vivre jusqu’à ce jour.

— Eh, Shi-chan !!! Relève-toi et combat ! Elle est déjà morte, arrête d’hésiter !!!

La jeune femme s’adossa au mur à côté d’elle en pleurant toutes les larmes de son corps, puis elle prit sa décision : même si elle ne durerait que dix secondes, elle utiliserait autant de barrières qu’il faudrait pour attendre ses collègues. Elle devait tenir, elle devait réussir à gagner du temps.

— Diamond Shield !!! Cria-t-elle en pointa Megumi de sa baguette avec son seul bras encore valide.

La barrière apparut à nouveau, une impressionnante barrière de diamant. Cessant de se tordre de rire, Megumi fixa son ennemie à travers la barrière et s’adressa à elle tel un vulgaire insecte :

— J’ai accepté de jouer avec toi, mais sache que ta barrière ne représente plus rien pour moi.

A cet instant, elle disparut de sa position et apparut de l’autre côté de la barrière. En effet, elle avait tellement arrosé le couloir de balles qu’il y en avait un peu partout à présent, aussi bien d’un côté du mur que de l’autre.

Les jambes de Shizuka se mirent à trembler, ses yeux s’écarquillèrent et sa bouche s’ouvrit pour former un cercle.

Sûrement animée par son instinct de survie, incapable de comprendre la situation, mais se rendant compte à quel point elle était désespérée, un projectile de cristal quitta l’extrémité de sa baguette en direction de Megumi. Mais, une fois de plus, ce fut une tentative infructueuse : sans même utiliser son pouvoir, elle esquiva, puis elle se transféra pile devant la jeune femme et porta un coup de pied pour la désarmer.

Lorsque la baguette magique atterrit au sol quelques mètres plus loin, Megumi avait déjà saisit la gorge de Shizuka et l’avait plaquée contre un mur.

— Finalement, tout tes beaux principes n’étaient donc que du vent ? Tu as quand même essayé de me tuer à l’instant, non ? Haha haha haha ! Lorsqu’on touche à votre survie, vous êtes toutes pareilles…

Elle savoura l’expression désespérée de sa proie. Shizuka suffoquait certes, mais c’était la douleur causée par ces mots qui lui fit le plus mal.

— Shi-cha !!!! Cria Yog-kun à travers la baguette.

Mais elle n’avait déjà plus la force de combattre, elle était une mahou senjo de type « magicienne », elle n’avait pas la force physique pour faire face à une « guerrière ».

Lorsque tout semblait perdu, lorsque soudain, du sang gicla sur le visage de Shizuka. Alors qu’elle sentit ce liquide chaud et sentit l’étreinte sur sa gorge moins forte, elle ouvrit les yeux et croisa l’espace d’un instant le regard de Megumi.

Ce fut un si bref instant, mais elle crut pour la première fois depuis leur rencontre voir ses vrais yeux, des yeux bleus emplis de gentillesse qui semblaient lui dire : « Merci et désolée ».

L’instant d’après, encore plus de sang gicla, Shizuka libérée tomba à terre. Une dizaine de lames transperçaient le corps de Megumi, tandis que derrière elle à quelques mètres se trouvait une bien étrange silhouette.

— Il sort du corps, vite il faut le tuer avant qu’il n’entre dans l’une de vous deux !!! Cria Yog-kun.

L’instant d’après, avant que le corps de Megumi ne s’écroule, un insecte extraterrestre en jaillit et se dirigea vers Shizuka : son prochain hôte.

Les yeux de cette dernière s’écarquillèrent, elle était sans défense : sans sa baguette, elle était incapable de lancer le moindre sortilège, même s’il n’était pas certain qu’elle puisse se défendre avec sa faible magie.

A cet instant, un étrange tentacule composé de sable saisit l’insecte et le broya sans ménagement.

Shizuka, tout en pleurant et en essuyant le sang sur son visage, leva les yeux sur la silhouette qui se dirigeait vers elle et qui venait de la sauver : il s’agissait de Gloria qu’elle ne reconnut pas dans sa forme transformée.

— Are you fine ? Euh… dé… désolée… je… pas bonne… japonais…

C’était une petite voix timide malgré son apparence de monstre. Outre le fait que son japonais était approximatif, elle ne parlait pas très fort et hésitait avant chaque mot, elle était difficile à comprendre.

— Tu OK ? Finit-elle par demander en tendant la main à Shizuka.

Gloria était très timide, asociale, elle avait beaucoup de mal à parler avec autrui, à l’exception des autres filles de son agence, mais, bizarrement, elle essayait d’engager la discussion avec Shizuka. Peut-être était-ce simplement parce qu’en cet instant elle semblait vraiment misérable et qu’elle avait réussi à inspirer sa pitié.

Shizuka ignora la main, les larmes continuaient de s’écouler de ses yeux. Elle observa le cadavre de Megumi qui gisait derrière Gloria.

— I’m sorry but I didn’t have the choice. Shan are that kind of monster, isn’t it ?

Shizuka ne comprenait pas le moindre mot, non seulement elle n’était pas douée en anglais, mais en plus son esprit était ailleurs.

— I guess… Jess would be furious if I didn’t save you…

— Je… je ne comprends pas !!!!!

Shizuka se mit à hurler dans le couloir, ces paroles n’étaient pas tant adresser à Gloria qu’elle n’essayait d’atteindre l’existence qui gérait les destinées des mortels. A bout de force et de motivation, elle s’effondra en pleurs.

Décidément, elle ne pouvait comprendre cette horrible situation.

***

Hakoto et Vivienne tournèrent leurs visages vers le nouvel arrivant, il s’agissait non pas d’un Shaggai ou d’une autre créature du mythe, mais d’une fille qui devait être vraisemblablement une mahou senjo.

Elle était plutôt petite, mesurant légèrement plus d’un mètre quarante, son visage dissimulé en partie par une capuche noire indiquait également qu’elle était plutôt jeune. Ses cheveux étaient de couleur châtains et atteignaient à peine des épaules à l’exception d’une seule mèche plus longue qui descendait sous sa poitrine. Ses yeux étaient de couleur rouge et étaient marqués de motifs inhumains. Son visage était particulièrement délicat, sa peau blanche comme neige.

Elle portait une combinaison moulante de combat hightech au design particulièrement complexe. Elle serrait dans ses mains une épée à deux mains composée de nombreuses plaques de métal, marquée de motifs évoquant des circuits imprimés et lignes luminescentes.

Son expression demeurait vide, elle leur portait un regard impassible et aussi vivant qu’un poisson mort.

— Qui êtes-vous ? Demanda Hakoto. Pourquoi essayez-vous de me tuer ?

La jeune fille tourna son visage vers Hakoto et demanda à son tour :

— Où est l’interrupteur ? Je n’ai aucune raison de me battre contre vous si vous me le dites…

Sa voix était étrange, aussi étrange que celle de Megumi, comme s’il y avait de l’écho. C’était un des effets du parasitage des insectes de Shan.

A la différence de Shizuka, Hakoto et Vivienne étaient des mahou senjo plus expérimentées, elles perçurent immédiatement son état.

— Ah la la ! Dire que je m’apprêtais à gagner ce duel et remporter notre chère Shizuka… Je suppose qu’il convient de le remettre à ultérieurement. J’espère que vous n’y voyez guère d’objection ?

— Pas le moins du monde, répondit Hakoto avec quelques gouttes de sueur sur son visage. Mais je tiens à vous signaler tout de même que l’issue du duel était encore incertaine, j’ai plus d’une carte à jouer encore.

— Oooh ? Voyez-vous cela… Il me tarde donc de vous voir les utiliser…

Hakoto grimaça. Malheureusement, même si elle faisait semblant, elle avait été mise en échec, sans l’intervention de l’ennemi elle serait sûrement dans les griffes de Vivienne.

Les trois filles s’observèrent quelques instants, attendant de savoir ce que ferait l’autre camp, puis finalement Vivienne prit la parole :

— Désolé, très chère. Il ne me sied guère de répondre à votre question, mais cela n’engage que moi. Néanmoins, si Hakoto venait à y répondre, je prendrais cela pour un acte de trahison qui justifierait sa mise à mort.

— Pourquoi est-ce que vous me menacez, je suis dans votre camp je vous signale ?!

— C’était simplement pour que mes intentions soient évidentes aux yeux de tous. D’ailleurs, très chère inconnue, je m’en vais de ce pas vous informer du funeste destin que je vous réserve.

Vivienne s’avança d’un pas, lécha ses lèvres avec langueur et d’une voix particulièrement déterminée elle expliqua :

— Si vous vous opposez à nous, je vous promets de longues et savoureuses souffrances. Une fois que je vous aurais désarmée, je vous ligoterai de sorte à ce que vous ne puissiez plus me résister et je laisserai mon fouet lécher sensuellement vos chairs jusqu’à ce qu’il ne reste la moindre parcelle de vous qui ne lui soit connue. Ummm~, c’est si bon ! J’en frissonne d’avance…

Le regard de Vivienne s’embrasa à nouveau, elle semblait en extase rien qu’à la pensée de ce qu’elle allait faire. Hakoto ne put s’empêcher de reculer d’un pas, même pour elle Vivienne était résolument une déjantée, un cas désespéré : quelque chose ne tournait vraiment pas rond dans sa tête.

— Croyez-vous que ce corps m’importe, commenta la fille possédée par le Shan. Puisque je crois comprendre que vous n’allez pas coopérer, la discussion s’arrête là.

Sur ces mots, la jeune fille arma son cou et chargea Hakoto la première, — sûrement avait-elle repéré qu’au corps-à-corps c’était elle la plus faible des deux.

Hakoto ne se voyait pas parer une telle arme, son adversaire était sûrement de type « guerrière », impossible qu’elle puisse faire face à une épée aussi grosse et lourde, aussi elle se contenta de bondir sur le côté pour l’esquiver au dernier moment.

Même si l’arme la rata, elle provoqua une large entaille devant elle allant même jusqu’à trancher le rideau de fer situé derrière les fenêtres. Hakoto déglutit, puis fit sortir de ses manches trois morceaux de papier qu’elle projeta en l’air.

Après avoir formé avec ses mains un ensemble de signe précis, les papiers prirent la forme de petites grues qui foncèrent à vive allure sur son ennemie.

En même temps, Vivienne tendit la main et un parterre de rose s’ouvrit à ses pieds.

« Millium Rubus Rosa ! »

Lorsque les fleurs eurent éclos magiquement, elles projetèrent sur la jeune fille des dizaines de tentacules de lierre en vue de l’immobiliser.

Cette dernière n’avait pas le temps de réarmer son arme impressionnante et de se protéger des deux attaques simultanément, aussi elle dessina un arc de cercle de son bras en direction des lierres qui se rapprochaient d’elle et se cacha derrière son arme pour bloquer les grues d’Hakoto.

Son mouvement de bras n’était pas dénué de sens, la magie de la fille était la « Tranche », une magie qui pouvait rendre les tranchants plus tranchants, mais qui permettait également de porter des attaques de découpe à distance. Le mouvement qu’elle avait fait à l’instant avait été porté avec le « tranchant » de sa main, ce qui suffisait pour utiliser sa magie.

Les lierres furent en grande partie découpés, un seul parvint à agripper son mollet. Quant aux grues en origami, dans un mouvement rapide et élégant, elles contournèrent l’épée et s’abattirent sur la fille à sa grande surprise. Cette dernière n’eut que le temps d’activer à la dernière seconde une barrière magique rudimentaire.

Finalement, les grues s’écrasèrent dessus, détruisirent la barrière et seule l’une d’entre elle parvint a provoqué une entaille à l’épaule de sa cible.

— Tssss ! Elle se débrouille plutôt bien…

— Vous avez tendance à ne pas bien considérer votre ennemi, n’est-il pas, Hakoto-san ? Et si nous passions aux choses sérieuses ?

— De toute manière, il n’y a pas le choix…

Hakoto et Vivienne avaient déjà affronté par le passé des Shan, elles savaient que s’ils réussissaient à s’emparer d’une mahou senjo, il n’y avait pas d’autres choix que de la tuer ; il y existait éventuellement une magie permettant de déloger le parasite, mais elles n’en disposaient pas et aucune des personnes de leur entourage également.

Aussi, il ne restait plus qu’une seule possibilité : il fallait libérer l’hôte de ce sort plus horrible que la mort. A leurs yeux, c’était bien plus comme si elles rendaient sa dignité à une sœur d’arme succombée.

Hakoto n’était pas une meurtrière, mais elle n’était pas du genre naïve non plus. Elle aurait pu tenté d’attirer le parasite en elle, mais cela n’aurait fait qu’empirer la situation. En effet, même si le parasite libérait volontairement le corps, les chances de survie de l’hôte était pratiquement nulles.

Puis, si cette créature venait à disposer des informations dont disposaient Vivienne ou Hakoto, elles ne feraient qu’augmenter ses chances de victoire et provoquerait bien d’autres morts.

Sans compter que Hakoto avait un rêve, elle avait quelqu’un qu’elle souhaitait chérir et protéger, elle ne pouvait certainement pas se sacrifier en ce lieu, quand bien même cela la chagrinait de devoir tuer une mahou senjo si jeune.

C’était un choix difficile, mais elle avait déjà choisi en cet instant.

Née en même temps que sa détermination, une soudaine idée pour la vaincre s’imposa à elle.

Elle tira d’un de ses larges manches une carte de visite, puis chercha du regard son alliée : leurs regards se croisèrent et elle essaya désespérément de lui transmettre ses intentions silencieusement.

— Je te laisse t’en occuper, Vivienne, affirma-t-elle en s’envolant à travers la pièce pour s’enfuir.

C’était évidemment un stratagème visant à attirer l’attention de leur ennemi sur elle, si Vivienne l’interprétait mal, cela pouvait s’avérer toutefois dangereux. Mais, l’aristocrate ne bougea pas de sa position, elle laissa Hakoto faire, c’était sûrement bon signe.

Toutefois, leur adversaire arma son épée, visa Hakoto et porta une série d’attaques dans sa direction.

Des vagues d’énergie bleutées foncèrent à vive allure jusqu’à former une sorte de toile tranchant tout sur son passage.

Hakoto aurait pu utiliser son bouclier de papier pour tenter de bloquer, mais craignant que ce ne soit pas suffisant, elle opposa à son tour son propre tranchant. Sa carte de visite se transforma en une épée de papier démesurée qu’elle utilisa pour balayer les vagues tranchantes qui arrivaient sur elle.

Lorsqu’elles entrèrent en collision, des étincelles se produisirent et après quelques secondes d’opposition, Hakoto fut projetée en arrière alors que son arme fut détruite en même temps que les vagues d’énergie.

La chute ne lui causa pas de réels dégâts, mais elle perdit pendant quelques instants le fil du combat. Lorsqu’elle se releva, elle vit que la jeune fille levait son épée verticalement et concentrait de l’énergie en vue de porter une très puissante attaque, mais soudain elle s’arrêta.

— Délicieuses mes roses de la paresse, n’est-il point ?

Derrière elle, profitant d’un instant d’inattention de son adversaire, s’était glissée Vivienne. Sa rapière venait de lui perforer le ventre et les roses blanches avaient déjà injecté leur poison paralysant.

L’inconnue incapable de bouger le moindre de ses muscles laissa tomber son arme et se figea dans sa dernière position.

— Eh bien, eh bien… Ne serait-ce pas le moment de commencer notre festival de la douleur ? Hakoto-san, si vous souhaitez vous enfuir, c’est le bon moment, de toute manière vous ne feriez que gêner mon amusement…

Sur ces mots, elle retira sa rapière et la transforma en épée fouet qu’elle fit claquer sur un bureau ; elle allait sérieusement mettre ses menaces à exécution, elle allait vraiment torturer son ennemi.

En temps normal, elle n’aurait jamais torturé un humain mais du moment que ce dernier était possédé et au-delà de tout salut, ne devenait-il pas un monstre ? Si l’hôte était déjà en quelque sorte mort, en quoi était-ce différent d’un cadavre animé par un monstre ?

Dans les lois de Kibou, la torture et la cruauté envers les envahisseurs n’était pas punie, elle pouvait faire donc ce qu’elle souhaitait de cet ennemi à présent.

— Euh… Vous n’êtes pas sérieuse, non ?

Le visage d’Hakoto était couvert de gouttes de sueur, elle blêmit.

— Auriez-vous donc eu un doute quant à mes propos, Hakoto-san ?

Avant même qu’elle ne puisse mettre ses menaces en application, quelque chose jaillit de la tête de la mahou senjo en direction d’Hakoto. Même si cette dernière avait l’espace d’un instant finit par douter des intentions de son alliée, c’était précisément le moment qu’elle attendait : elle voulait depuis le début que le Shan la prenne pour cible.

Lorsqu’elle ouvrit la main, un origami complexe se déplia et s’enroula autour de ce gros insecte. En une fraction de seconde, l’origami forma des parois enchantées digne d’une prison, même une créature immatérielle ne pouvait les franchir facilement.

Il était certes possible de quitter la prison par le biais de magie de téléportation ou en se déplaçant dans une autre dimension, mais les insectes de Shan n’avaient pas de telles capacités.

— Eh voilà ! Vous avez été drôlement convaincante, j’ai bien cru que vous alliez la torturer…

— J’en avais bien l’intention, pourtant.

— Vous êtes un monstre !!

Hakoto afficha une expression profondément dégoûtée. Puis, elle saisit le cube de papier dans lequel elle pouvait entendre l’insecte monstrueux s’agiter.

— Je méprise vraiment les créatures viles comme vous, vous savez ? Cette victime aura été votre dernière…

Elle fit apparaître un morceau de papier qu’elle transforma en une sorte de couteau, puis, sans ouvrir la prison cubique, elle l’enfonça dedans une bonne vingtaine de fois consécutives. Lorsqu’elle finit par l’ouvrir, il ne restait plus que le cadavre sanguinolent du Shan. A l’instar des Shaggai, ces créatures n’étaient pas extra-dimensionnelles, leurs cadavres ne disparaissaient pas.

Tandis qu’Hakoto s’approcha de la mahou senjo inconnue, Vivienne s’en alla écraser de sa botte ce qui restait de son ennemi tout en affichant une expression sadique.

— Pauvre enfant, s’apitoya Hakoto en la prenant dans ses bras. Je sais que c’est une probabilité ridicule, mais il y a peut-être une chance de la sauver encore. Je l’amène à l’hôpital, occupez-vous s’il vous plaît de protéger l’Etherium.

— Vous perdez probablement votre temps, mais en observant notre situation sous un autre angle, je n’ai certainement pas besoin d’une fille comme vous pour remplir ma mission. Vaquez à votre guise.

Sur ces mots, Vivienne commença à se diriger vers la cage d’escalier alors que le visage d’Hakoto se déforma un instant sous l’effet de la colère. Néanmoins, elle n’avait ni le temps, ni la capacité de s’opposer à Vivienne, pour cette fois, — cette fois seulement,— elle devait ravaler sa fierté et attendre une prochaine occasion de se venger.

Elle sauta sur son tapis de papier volant, poussa le rideau de fer qui avait été découpé à plusieurs endroits, puis s’envola en direction de l’hôpital le plus proche avec cette jeune fille dans ses bras.

Lire la suite – Chapitre 5