Chapitre 5

Tout en continuant à se disputer et abattre leurs adversaires avec une minutieuse simplicité, Jessica et Elin finirent par atteindre le dix-neuvième étage, là où se trouvait l’Etherium.

Devant leurs yeux se tenait une barrière magique multicolore transparente, un peu comme de l’huile luisant sur une flaque d’eau.

Toutes les deux connaissaient bien le mécanisme de l’Etherium, il s’agissait d’un mur magique complexe, à plusieurs couches et dont la particularité majeure était de verrouiller tous les plans dimensionnels en même temps. Du moins, c’était ainsi qu’elle était vantée auprès des médias et des forces militaires, mais ce n’était que théorie. Elin savait qu’on ne pouvait faire de barrière absolue pour la simple raison que l’Humanité n’avait pas encore découvert tous les plans dimensionnels.

Les érudits parlaient de 999 dimensions existantes, mais Elin était persuadé qu’il en demeurait des méconnues ; de fait, si une créature franchissait la barrière par l’une d’entre elle, elle contournerait la dite « protection absolue ».

Quoi qu’il en soit, l’Etherium était la meilleure protection de l’Humanité face aux intrusions extra-dimensionnelles, nombre de projets visaient à en créer des versions plus imposantes pour protéger tout ou partie des cités, mais pour l’heure la dépense d’énergie des Etherium était incroyablement élevée et ce projet n’avait abouti qu’en US Reborn, dans la ville de Reborn Angeles qui était couverte majoritairement par ce procédé.

Il faut également précisé que de telles protections nécessitent les compétences de mahou senjo spécialisées dans les protections, — la majeure partie des mahou senjo utilisent des barrières personnelles qui n’affectent au mieux que 3 ou 4 dimensions à la fois, — ainsi que l’utilisation de matériaux rares et coûteux qui permettent un stockage efficace de la magie infusée par ces magiciennes.

Chaque pays disposait à l’heure actuelle d’une nombre limité de ces dispositifs, Kibou en avait trois, l’US Reborn quatre (sans compter ceux de Reborn Angeles), Amaryllis en avait trois également et Ukrytie en aurait une dizaine. Cette dernière information était issue des communiqués officiels du pays, mais était remise en doute par les trois autres.

— Bon, bon, je crois qu’on a fait le ménage par ici, déclara Jessica en posant ses main sur les hanches de manière fière.

— Semblerait bien que ouais.

— « Semblerait bien que ouais » ? T’as pas une autre manière de répondre ? Tu es la cheffe d’une agence, un peu plus de maintien, que diable !!

— Bah, y’a que nous deux et je m’en fous pas mal de l’image que les gens ont de moi.

Sur ces mots, Elin se gratta la tête, bailla alors que des larmes de fatigue apparurent dans ses yeux.

— J’irais bien me coucher moi…

— Sérieux ?! T’es pas possible comme fille, dire que tous te voient comme un génie…

Jessica soupira alors que ses épaules tombèrent de dépit.

— La vérité, c’est que t’es juste une fumiste, tes pouvoirs ne sont même pas si puissants et tu agis une fois tous les 36 du mois. La légendaire Elin ? Pffff, quelle déception sur toute la ligne…

Jessica croisa les bras, détourna son visage tout en fermant ses yeux.

Elin observa sa rivale, impassiblement comme elle le faisait toujours, elle bailla, puis lui dit d’un ton monocorde :

— En tout cas, je suis rassurée…

— Rassurée par quoi ? Demanda Jessica en lui faisant face à nouveau, non sans afficher une expression colérique.

— Tes pouvoirs sont encore assez puissants. J’avais entendu que tu t’étais affaiblie, mais t’as su tirer l’épingle de ton jeu et modifier ta gamme de pouvoirs. C’est bien joué…

Confrontée à ces compliments, la réaction de Jessica fut rapide et manifeste, son visage rougit, elle eut un petit tremblement qui secoua ses épaules et son expression faciale afficha une joie embarrassée.

— Ra…raconte pas n’importe quoi, idiote !! Bien sûr que je suis forte ! Tu me prends pour qui ?! Cria-t-elle au point qu’Elin dût mettre ses doigts dans les oreilles pour réduire le volume sonore.

— C’est bon je t’entends, pas besoin de crier…

Jessica lui tourna le dos en colère et grommela ; en vérité, elle serait ses poings et crispait son visage pour faire passer cet embarras qu’elle sentait en elle. Elin était une personne bien plus importante pour elle qu’elle ne l’aurait avoué. Malgré la déception, lorsqu’elle avait connu de plus près son ancien modèle, la mahou senjo qui l’avait sauvée et qu’elle aspirait à devenir, le sentiment d’admiration qu’elle avait jadis éprouvé ne s’était pas éteint, la flamme bien que faible continuait de brûler dans son cœur.

C’était la raison pour laquelle les paroles d’Elin étaient si gênantes.

— Toi aussi tu te débrouilles encore bien pour ton âge…, fit soudainement remarquer Jessica pour lui « rendre la pareille ».

— C’est normal, je peux pas vieillir, mes pouvoirs sont même devenus un peu plus puissants ces dernières années…

— Tssss ! Comme si c’était la peine de t’en vanter ?! Avec un tel potentiel, tu devrais être à la tête d’une armée de mahou senjo, mais à la place tu passes tes journées sur Elven Quest Online. C’est scandaleux !!

Jessica s’était retournée et l’avait pointée du doigt en proférant une telle critique. De son côté, Elin pencha légèrement la tête de côté et demanda d’un ton désinvolte :

— Ah ? Comment tu sais pour EQO ?

Jessica sursauta et rougit à nouveau, elle fit un pas en arrière, prit un air profondément embarrassé et commença à jouer avec sa queue de cheval sous l’effet du stress.

— Je… je… je…

Puis soudain, comme si elle venait de penser à quelque chose d’important, elle changea d’attitude et alors que son expression faciale afficha à nouveau la colère, elle pointa à nouveau Elin du doigt et expliqua avec plus de fermeté :

— J’ai dit ça au hasard ! Mais c’était évident que tu jouais à EQO, c’est le dernier MMO à la mode, tu ne pouvais qu’être dessus, non ?

— Ah ouais… ça se tient comme raisonnement…

— Héhéhé ! Ne sous-estimes pas mon génie, espèce de loli planche à pain !

Mais Elin ne répondit rien, elle continua de fixer sa collègue.

— Les gros seins, c’est vraiment comme du pudding en vrai, ça gigote de partout…

— Que? Qu’est-ce que… ?

— Je suis bien contente d’être plate en vrai, ça doit pas être pratique. Puis tu perds ton fric en soutif…

— Qu’est-ce que tu racontes ? Les gros seins c’est la vie ! Plus ils sont gros, plus ils sont doux et plus ils sont beaux ! Les seins sont l’espoir du monde ! Le remède à tous nos maux !!

Elin continua de la fixer de manière impassible, elle ne fit aucun commentaire, mais son silence indiquait justement à quel point elle n’avait pas du tout été convaincue.

Sans crier gare, elle se reprit sa forme normale, Jessica fit de même, cela signifiait que le combat était fini.

— Bon, je vais contacter mes subalternes et aller me coucher. Tu vas faire quoi, Jess ?

— Tssss! Sale fainéante ! Bien sûr que je vais contacter mes filles, puis je vais prendre contact avec mon commanditaire pour lui dire que la mission est finie.

— Ce sera inutile, déclama une voix masculine qui fit retourner leurs têtes.

Dans le couloir, de l’autre côté de l’Etherium se tenait un homme qui semblait avoir la quarantaine, la majeure partie de ses cheveux étaient déjà blancs, son visage était à la fois sévère et bienveillant ; revêtu d’un uniforme militaire décoré de nombreux galons, il croisait ses bras dans le dos et était protégé par deux gardes du corps armés de fusils d’assaut.

Les deux femmes savaient précisément de qui il s’agissait : le général des armées de terre, Sugino Keisaku.

— Ah, salut. Ça va, Keisaku ?

— Hahaha ! Tu n’as pas changé, Elin-kun, toujours aussi familière, répondit le général en souriant et sans avoir l’air de prendre mal le manque de politesse dont on lui faisait preuve.

A ses côtés, toutefois, les deux gardes du corps semblaient perturbés, ils observaient cette jeune femme qui se tenait devant eux.

— Mais ça va pas ?! OK, on est des privées, mais un peu de bonnes manières, ça te tuerait pas ! Et en plus, ajouta Jessica en la pointant du doigt, c’est quoi cette tenue ?!

En effet, à la fin de leur transformation elles étaient revenus à leurs vêtements normaux, c’est-à-dire ceux qu’elles portaient avant transformation. Jessica, comme toujours, portait des vêtements chics et provocants, mettant en valeur son abondante poitrine, alors qu’à ses côtés Elin ne portait qu’un pull très large, où était imprimé : « Moe’ll kick your ass ! », et une paire de chaussettes montantes rayées.

— Qu’est-ce que j’y peux, c’était les fringues que j’avais à la maison…

— Tssss ! Un tel relâchement, c’est inacceptable ! Va te changer et reviens juste après !!

Elin se boucha les oreilles pour contrer la voix de plus en plus agressive et forte de sa rivale, cette attitude détachée ne faisait qu’énerver cette dernière, cela avait toujours été le cas, d’ailleurs.

— Je vais pas rentrer à la maison juste pour ça. Puis, Keisaku a un truc important à nous dire, sinon il serait pas venu nous voir, non ?

— Tssssss ! Tu m’énerves, tu m’énerves !!! Reste cachée derrière moi, au moins on gardera un peu de bienséance.

— Je suis pas sûr qu’exhiber tes nichons soit plus acceptable… Par contre, tu peux arrêter de crier ?

Évidemment, cette remarque ne permit pas de mettre fin au débat, au contraire la veine sur le front de Jessica gonfla, elle se mit à s’énerver de plus belle et à sermonner Elin aussi bien sur son laisser-aller, son manque d’élégance et de bon goût et, bien sûr, également sur son utilisation d’un terme aussi vulgaire pour désigner les seins, « ces rondeurs de la perfection » tel qu’elle les désigna.

De l’autre côté de l’Etherium, Sugino les regardait amusé, tandis que ses deux gardes avaient des gouttes de sueur sur leurs visages, c’était un comportement si déplacé de leur point de vue, même si elles étaient des mahou senjo puissantes, se permettre de telles choses…

Finalement, Sugino ne put se retenir plus longtemps, face à cette dispute il éclata de rire au point d’en avoir les larmes aux yeux.

Cette réaction qui semblait complètement sortir de son personnage attira l’attention de toutes les personnes présentes, que ce soit les deux soldats, mais aussi les deux mahou senjo qui cessèrent de se disputer (même si la dispute était plutôt unilatérale, Elin ne disait rien).

Pendant quelques dizaines de secondes, le général à l’allure si sérieuse riait aux éclats, personne n’osa rien dire, tous attendaient. Finalement, il finit par se calmer et après avoir toussoter pour reprendre son calme il expliqua :

— Veuillez m’excuser. Vous n’avez pas changer d’un pouce, c’était tellement drôle… Quoi qu’il en soit, nous sommes en train de désactiver l’Etherium, je souhaiterais m’entretenir avec vous d’un sujet de la plus haute importance. Lorsque vous aurez fini de régler vos différends, retrouvez-moi au vingtième étage, d’accord ?

Sur ces mots, sans attendre de réponse de leur part, le général les salua d’un léger mouvement de tête et s’éloigna en retenant son fou rire de revenir à la charge.

Les deux gardes du corps firent un salut militaire, puis suivirent de près le général.

— Depuis quand il est capable de rire, s’étonna Jessica.

— Ouais, c’est la première fois pour moi aussi. C’était limite flippant.

— Pour une fois, je suis d’accord avec toi.

C’était effectivement une de ces rares situations où les deux femmes étaient d’accord.

***

— Ouais, j’suis à côté de Shi-chan, elle est dans les vapes…

Irina informa par téléphone sa chef alors qu’elle revint à l’étage où se trouvait le bouton pour ouvrir l’Etherium.

Elle ne comprenait pas vraiment ce qui s’était passé, lorsqu’elle était arrivée, elle avait trouvé le cadavre d’une mahou senjo, Shizuka évanouie et Gloria à ses côtés. Son instinct lui avait fait dire que Gloria n’y était pour rien, ce que Sandy lui avait rapidement confirmé en discutant avec elle. Irina ne comprenait rien à l’anglais, elle avait écouté leur conversation sans avoir la moindre idée de ce qu’elles disaient.

Tout de suite après, elle avait eu un appel de sa cheftaine, elle avait reprit sa forme normale avant de saisir son téléphone.

De son côté, plus ou moins simultanément, Gloria avait repris sa forme normale et avait saisi son téléphone également.

— What is it, Jessica ?

Sandy qui était la seule à garder sa forme de combat inspectait les douilles au sol et les traces de combat.

— Il s’est passé quoi ? Demanda Elin.

— Comme dit, ch’sais pas. Y’a Shi-chan qui est dans les pommes, une fille de l’agence à gros seins et une mahou senjo morte… Y’a eu du combat dans le coin, c’est sûr.

— C’est ce que je craignais… Bon, tu peux juste me dire s’il y a à quelque part le cadavre d’une sorte de gros insecte ?

— Un Shan, c’est ça ? J’en ai tué un avant avec Sandy, c’était marrant.

— Yep, c’était bien un Shan, répondit Yog-kun qui écoutait par le biais de la baguette la conversation. Shi-chan a failli mourir, l’autre fille l’a sauvée, puis elle s’est mise à pleurer jusqu’à s’endormir.

Irina saisit la baguette au sol et la prit en main d’un air joyeux, elle ne semblait pas du tout attristée par la situation, son visage était aussi joyeux que d’habitude ; en vérité, ce n’était pas qu’elle n’était pas triste de la perte d’une consœur, c’était simplement qu’elle était consciente qu’elle ne changerait rien à la situation, peu importe la quantité de larmes ou de chagrins qu’elle déversait.

Irina était la pure incarnation du moment présent, elle ne doutait pas, elle ne regrettait pas, elle se contentait de vivre pleinement en menant chacune de ses actions jusqu’au bout avec toutes ses forces et selon ses convictions. Tel était l’état d’esprit de cette mahou senjo.

— Ah, t’es là, Yog-kun ? Ça fait un bail~

— Ouais, ça fait juste une bonne heure ou deux…

— Bah, c’est long quand même… Et le raid il est fini ?

— Yep.

— Et le drop ?

— Que du jaune, même pas un vert.

— J’t’ai dit que quand ch’suis pas là tu drop que dalle. La Déesse du drop m’aime. Héhéhé !

— Je suis forcé de te donner raison. T’as trop de chance avec le drop, c’est juste fou.

— Bon Irina, vous parlerez de ça plus tard… Continue de fouiller le bâtiment, va aider les gens qui ont besoin d’aide. Dès que j’ai fini avec la diplomatie, je te rejoins et on rentre.

— Et Shi-chan ?

— Je vais la confier à Vivienne.

— T’as pas peur que ça soit encore pire? Demanda Irina une goutte de sueur sur la joue.

— On verra…

Sur ces mots, elle raccrocha le téléphone et contacta immédiatement Vivienne pour lui expliquer la situation et lui donner ordre de ramener Shizuka à l’agence.

Cette dernière lui expliqua à son tour avoir combattu un Shan qui utilisait une mahou senjo, puis elles raccrochèrent.

Utilisant ses ailes de pétales, elle se hâta de se diriger vers l’étage où se trouvait assise contre un mur Shizuka. Gloria se trouvait à côté d’elle, elle avait reprit sa forme normale et lui caressait le visage.

— Cute…

— Désolé d’interrompre vos perverses pensées, mais Shizuka-san est ma femme. Veuillez ne plus la toucher sans mon autorisation… faute de quoi, je me verrais dans l’obligation de vous prodiguer ma correction.

Gloria ne comprit pas les paroles de Vivienne, c’était du japonais plutôt soutenu et sa compréhension ne dépassait pas quelques mots, mais elle n’eut aucun mal à comprendre que Vivienne était dangereuse et qu’elle projetait sur elle de mauvaises ondes.

Lorsqu’elle vit ce visage à la fois élégant, hautain et souriant plongé dans les ténèbres, elle comprit tout de suite qu’il valait mieux s’éloigner de Shizuka.

Contrairement à Vivienne, Gloria n’éprouvait aucune attirance pour Shizuka, elle la trouvait simplement mignonne et elle adorait les filles mignonnes. Principalement, elle aimait les filles en deux dimensions, elle affectionnait les dessins moe qu’il était possible de trouver sur la Toile, mais il lui arrivait d’aimer quelques cosplayseuses ou filles réelles.

Gloria n’aimait pas les contacts sociaux, en particulier les personnes agressives comme Vivienne, elle recula de quelques pas, puis s’enfuit en courant.

Il n’était pas rare que Vivienne effraye autrui, elle s’étonna simplement de la manière dont cela s’était produit.

— Eh bien, eh bien. Quelle surprise ! Toutefois, le plus important, c’est notre bien-aimée et délicieuse Shizuka-san. Vous êtes vraiment trop sensible, ma pauvre amie.

Elle s’accroupit pour la voir de plus près, elle lui caressa la joue de sa main, imitant Gloria, cherchant à effacer la trace invisible de cette main qui l’avait salie.

— Vous êtes si belle… Mon cœur bat si vite… Je sens des flammes dans mes hanches et mes yeux s’embrument sous l’effet de votre ravissant charisme… Il me prend de ces envies…

Effectivement, à mesure que sa main caressait cette joue, son visage semblait de plus en plus rouge et ses yeux brillaient comme atteints d’une forte fièvre. Sous cette forme, Vivienne éprouvait des difficultés à maîtriser ses pulsions qu’elles fussent meurtrières, sadiques… ou sexuelles.

Elle finit par poser sa seconde main sur la joue de Shizuka et se rapprocher d’elle dangereusement.

— Peut-être… peut-être qu’un baiser saura guérir les blessures de votre cœur, ma bien-aimée…

Alors que son souffle délicat et passionné caressait à présent les lèvres de Shizuka et que le contact semblait imminent, elle se crispa soudain.

— Ce ne serait pas une victoire que de lui voler un tel baiser. Je préfère la voir m’accepter et se débattre en implorant le pardon de sa maîtresse plutôt que de poursuivre.

C’est grâce à un effort de volonté qu’elle parvint à s’opposer à elle-même et à s’éloigner de « la belle endormie ».

Suite à cela, elle la prit dans ses bras à la manière d’une princesse, — ce n’était pas la première fois, elle était déjà venue à son secours le jour de son intégration dans l’agence, elle l’avait libérée des griffes d’un sorcier de Shub-Niggurath et de sa créature invoquée dans un hôtel où elle avait été piégée. C’était leur premier contact, Shizuka évanouie n’avait rien vu de son intervention.

Tout la portant dans ses bras, elle monta sur le toit, déploya ses ailes de pétales et prit la direction de Takadanobaba.

Elle sentait contre sa poitrine la douce chaleur de sa bien-aimée, elle sentait son parfum, ses cheveux lui caressaient le visage, Vivienne était en conflit interne, lorsque soudainement, Shizuka se réveilla en hurlant.

— AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH !!!!!

Durant sa période d’inconscience, elle avait revu encore et encore la scène qui l’avait traumatisé et c’est alors qu’elle croyait son cou tordu par Megumi qu’elle s’était réveillée en sursaut.

La première chose qu’elle vit, ce fut le visage aristocratique de la jeune française, ce n’était pas un visage terrifiant normalement, mais en raison d’un autre traumatisme, Shizuka paniqua encore plus à tel point qu’elle glissa de ses bras et commença à tomber.

Elle aurait pu se transformer pour arrêter sa chute, mais sa conscience n’était pas encore parfaitement revenue ; ce fut finalement Vivienne qui la rattrapa et l’aida à se poser au sol.

Toutes les deux atterrirent dans un parc où se trouvaient quelques personnes qui les regardaient avec surprise. Voir des mahou senjo passer dans le ciel n’était pas si rare, mais les voir se poser dans un parc alors qu’aucune sirène d’alarme n’avait retenti l’était bien plus. « Est-ce que cela signifie qu’il y avait un monstre dans le secteur ? », s’inquiétaient-ils, aussi ils quittèrent rapidement la zone sans même penser à confirmer leurs doutes.

Lorsque Shizuka tenta de repousser Vivienne, elle ressentit une vive douleur dans son bras, elle se souvenait soudain qu’on le lui avait brisé pendant le combat. De même, elle avait horriblement mal au ventre et au cou, la voix qui sortit de sa gorge était d’ailleurs enrouée :

— Vi… Vivienne… ? Que… vas-tu… me faire ?

Son regard était douloureux tout comme son corps, elle ne comprenait pas bien la situation, mais elle savait être seule avec la personne qui nourrissait une passion malsaine à son égard, elle ne pouvait oublier les menaces qu’elle avait proféré la dernière fois et à quel point elle avait ressenti une profonde désillusion en apprenant la véritable nature de sa senpai.

Elle avait l’air d’un animal apeuré, normalement c’était le genre de spectacle qui aurait dû mettre en extase la sadique perverse Vivienne transformée, mais de manière inattendue cette dernière reprit son apparence normale.

— Shizuka-san n’ayez crainte, nous sommes venus vous sauver. Allons toutes les deux à l’hôpital, nous voyons sur votre corps moult blessures qu’il nous faut de ce pas soigner.

— Pourquoi… ? Pourquoi ?!

— Votre corps les soignera très rapidement, même sans l’intervention d’un corps médical spécialisé, c’est là notre attribut de guerrière de l’Humanité, mais il nous semble inutile que vous souffriez alors que ces derniers pourraient vous administrer des médecines pour vous apaiser.

— Pourquoi… ce monde est… comme ça ? Pourquoi… cette… cruauté…

Shizuka tomba à genoux en pleurant à nouveau, elle ne parlait pas de sa propre condition physique, certes elle avait mal, mais son cœur était bien plus endolori.

Vivienne accourut rapidement, elle s’accroupit et posa la main sur la tête de sa cadette, elle voulait la réconforter de manière plus franche, mais elle avait peur que ses intentions soient mal interprétées, la réaction de Shizuka à l’instant prouvait qu’elle la craignait encore.

Elle n’avait pas eu le rapport précis de la situation, mais lorsqu’elle avait vu le sang dans le couloir, les douilles et les impacts de balles, elle avait facilement deviné un combat proche de celui qu’Hakoto et elle-même avaient vécu : elle avait affronté une mahou senjo, une sœur d’arme.

Malheureusement, Vivienne ne pouvait dire que c’était la première fois dans son cas, elle avait déjà vécu ce genre de tragédie, elle avait combattu des Shan à plusieurs reprises et jamais ce ne fut facile. Parmi toutes les créatures du Mythe, c’était sûrement celle qu’elle détestait le plus.

De même, ce n’était pas la première fois qu’un Shan essayait de prendre contrôle de son corps et échouait ce faisant. La possession des mahou senjo est difficile et rate généralement, c’est surtout les novices qui tombent entre leurs mains.

Vivienne était déjà fort contente de voir que Shizuka avait survécu, elle était malheureusement assez novice pour pouvoir tomber sous le joug de ces être immondes et simplement imaginer devoir la tuer de ses mains suffisait à emplir son cœur d’une telle noirceur qu’il aurait pu cesser de battre à tout instant. Dans une telle situation, arriverait-elle à faire ce qu’il fallait ?, se demandait.

Shizuka ne cessait de pleurer, il était légitime de se demander comment pouvait-elle déverser une telle quantité de larmes tant elle avait pleuré précédemment et tant elle continuait d’en verser en cet instant.

Puis, soudain, sans réfléchir, Shizuka vint se blottir dans les bras de Vivienne, elle avait tant besoin de réconfort que même sa peur n’était plus une barrière capable de les séparer.

— Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?Pourquoi ? Pourquoi ?Pourquoi ? Pourquoi ?Pourquoi ? Pourquoi ?Pourquoi ? Pourquoi ? Continuait-elle de crier tout en trempant de ses larmes les vêtements luxueux de la noble française.

Le visage de Vivienne généralement impassible afficha l’espace d’un instant une expression complexe qui mêlait à la fois sa joie d’assister sa bien-aimée et sa frustration de n’avoir pas été capable de la protéger du malheur qui s’est abattu sur elle. Si seulement elle avait été là, elle aurait pu la mettre à l’abri et l’empêcher de voir cette face particulièrement sombre du métier.

A ses yeux, Shizuka était une existence aussi belle qu’elle n’était fragile, tel une fleur fleurissant sur un champ de bataille entourée de cadavres et de cratères, elle pouvait être écrasée à tout moment, mais son existence était la preuve que l’espoir existait encore et qu’il tentait de se frayer un chemin jusque dans les ténèbres les plus obscures.

— Nous vous protégerons aussi souvent qu’il le faudra…, affirma-t-elle à haute voix en regardant au loin et en serrant plus fort contre elle, … au péril de notre existence, dusse-t-elle nous en coûter.

***

Les deux leaders d’agence de mahou senjo s’assirent autour d’une table basse dans une salle à la décoration kibanaise traditionnelle. Elles étaient seules avec le général Sugino, ses gardes du corps étaient postés devant la porte ; malgré leur déférence, le général avait pleinement confiance dans ses deux interlocutrices et quand bien même fussent-elles hostiles le sacrifice des deux gardes n’aurait pas changé l’issue du combat.

Le général Sugino connaissait les deux femmes depuis fort moment et avait maintes fois jugés leurs états de services comme étant remarquables, bien qu’ils présentaient toutefois des « petits éléments problématiques » comme le signalaient les plaintes quant à leurs attitudes respectives.

Que ce soit dans un cas ou dans l’autre, il avait fait partie des opposants à leur destitution, il s’était maintes fois opposé à leurs départs. A ses yeux, elles étaient parmi les membres les plus fiables du corps militaire kibanais.

C’est en vertu de cette haute opinion qu’il leur tenait qu’il les avait chargé de la mission de sauvetage qu’elles avaient menés à bien, conformément à ses attentes.

Alors qu’Elin s’affala fatiguée sur la table, Jessica à ses côtés s’assit en seiza de manière fort élégante.

— Tout d’abord, merci à toutes les deux d’avoir accepté ma mission et surtout de l’avoir mené à son terme. Au nom de…

— Tu peux arrêter de tourner autour du pot, interrompit d’une voix lasse Elin, les formules de politesse et les blablas inutiles c’est pas notre fort.

— Parle en ton nom, espèce de sale fainéante dévergondée ! Rappliqua Jessica énervée, comme toujours lorsqu’elle s’adressait à elle.

— Bah, quoi. Tu vas me faire croire que t’en as quelque chose à faire des remerciements interminables ?

— Non, mais je suis polie, MOI !

Le général, une fois de plus, ne put s’empêcher de rire, elles étaient certes parmi les meilleures mahou senjo qui soit, mais leurs caractères étaient aussi préjudiciables que les rumeurs le colportaient.

Jadis, lorsqu’il avait commencé sa carrière, le général Sugino, à l’instar de la majorité des militaires de haut rang, avait à cœur des concepts tel que la hiérarchie, la bienséance, etc, mais au fur et à mesure qu’il se salissait les mains et qu’il voyait la cruauté de la guerre à laquelle il avait pris part, son caractère s’était assoupli et il en était finalement arrivé à considérer que ce genre de duo comique était indispensable au bon fonctionnement des choses.

Plus une situation est critique et tragique, plus la nécessité de s’en alléger pour agir correctement est forte. Ce n’était pas tant qu’elles étaient incapables de prendre une situation au sérieux, mais plutôt qu’elles pouvaient plus facilement la considérer en se plaçant de l’autre côté de ce mur de légèreté.

De toute manière, c’était bien reconnu par les officiers supérieurs que les mahou senjo les plus puissantes avaient toutes des tares saugrenues ; il était dommage, cependant, que tous les officiers supérieurs ne les toléraient pas, c’était ce que pensait le général des armées de terre de Kibou.

— Il rit encore ? Murmura à basse voix Elin.

— Ouais, c’est suspect… Il n’a jamais été opposé à nous, mais il rigolait pas comme ça avant…

— Je me répète, mais c’est flippant.

Les deux filles se parlaient à basse voix, mais puisque la pièce était silencieuse, nul doute que le général les entendit ; il ne le prenait pas mal, il savait qu’il produisait ce genre de réaction à présent qu’il était devenu capable de « sourire ».

— Je sais, je sais…, confirma le général, on me le dit souvent. En tout cas, pour être bref : Merci à toutes les deux !

Pour accompagner ses remerciements, il hocha légèrement la tête, faisant fi de son statut supérieur, les remerciant tel un vieil ami.

Les deux filles se regardèrent, on pouvait aisément lire la surprise et la gêne sur celui de Jessica, tandis que celui d’Elin demeurait identique à lui-même, vide. Puisqu’elle avait longtemps travaillé avec cette lolita magicienne, elle savait qu’à sa manière elle était tout aussi surprise.

— Pourquoi nous avoir mis sur le coup, toutes les deux ? Demanda soudainement Elin qui fixait à présent le général.

— Toujours aussi directe…, fit-il remarquer en posant ses coudes sur la table et en croisant devant lui ses mains. Pourquoi me serais-je passé des deux meilleures agences de la région ?

— N’exagérez pas, mon général. Il y a des agences plus nombreuses et plus fortes que les nôtres.

— Je ne savais pas que Jessica Whitestone était capable d’une telle modestie… Décidément les temps changent.

Les traits de visages de Jessica se déformèrent un bref instant pour exprimer sa contrariété, elle ne pouvait nier qu’elle était généralement bien plus hautaine et moins modeste, cependant elle connaissait sa place… contrairement à une certaine loli à ses côtés.

— Bon, eh bien, à ta demande Elin, laissons tomber les formules de politesses et tout cela, je vais aller droit au but. Tout d’abord, si je vous ai engagé c’est pour trois raisons.

Sur ces mots, il décroisa ses mains et commença à compter sur ses doigts.

— La première : vous étiez disponibles. Vous allez comprendre dans la suite de mes explications que ce n’est pas le cas d’autres agences.

De ses doigts déplié, il signifia le chiffre deux pour expliquer la deuxième raison.

— La deuxième : j’ai toujours pensé que vous étiez non seulement parmi les meilleures, mais les plus fiables de nos éléments.

Puis, il leva un troisième doigt :

— La troisième : c’était pour vous assigner une autre mission de la plus haute importance, une mission que des agences aussi « m’as-tu-vu » que Kami no Mamori seraient incapable de mener à bien.

Sur ces mots, il recroisa ses doigts et afficha sur son visage une expression honnête et innocente.

— Je vois, tu as fait d’une pierre deux coups, tu as profité de nos services pour nous convoquer pour une future mission. Astucieux…, expliqua Elin dont la tête s’était à nouveau affalée sur la table avec démotivation. C’est donc une affaire plutôt grave, car tu sais qu’on risque de pas pouvoir bosser ensemble avec Jess.

— Ça je ne te le fais pas dire ! Comment pourrais-je travailler avec toi de toute manière ?

Les deux femmes se scrutèrent un instant, puis elles reportèrent leurs regards sur leur interlocuteur, amusé par la situation.

— Keisaku, commence par nous expliquer pourquoi y’avait si peu de résistance dans ce bâtiment…

— Je suis assez d’accord avec Elin pour une fois, ajouta Jessica. Pour une réunion ministérielle de grande importance, la protection laissait à désirer.

Le regard de Sugino devint mystérieux, il cacha sa bouche derrière ses mains croisées, il s’attendait à cette question qui était centrale dans l’affaire qui l’avait amené à les convoquer.

— En fait… le Kantô est actuellement assiégé par un Puissant Ancien.

De sa bouche s’extirpèrent ces mots lourds de sens, il les fit suivre d’un silence tout aussi lourd qui ajouta du dramatisme à ce postulat.

Les deux femmes ne le quittèrent des yeux, elles étaient tout ouïe, elle n’étaient pas au courant de cette invasion ce qui les étonnait au plus haut point.

— En fait, il s’agit d’un secret de sécurité interne, cela fait quelques heures que la région est sous le feu ennemi, cette fois ce n’est ni Hokkaido, ni Shikoku, ni Kyûshû qui sont victimes d’attaques, mais les préfectures d’Ibaraki et de Tochigi. La majeure partie des officielles sont parties sur les zones de front, nous couvrons médiatiquement l’affaire pour retarder la panique.

— Et pour le moment, comment se déroule le front ? Demanda Jessica qui affichait une expression inquiète.

— Pour le moment, nous tenons bon face aux hordes des Contrées du Rêve, mais c’est une attaque de grande envergure qui nous a pris par surprise.

— Ça m’étonne quand même…, expliqua Elin en se redressant et en se caressant le menton. Le point le plus intéressant pour eux a toujours été Tokyo, pourquoi ces deux provinces ?

— A cause des bases militaires, non ? Répondit Jessica à la place du général.

En effet, nombre des bases militaires du Kantô et des plus importantes administrations se trouvaient dans le nord de la région, son raisonnement tenait la route, néanmoins…

— Ça me semble malgré tout étrange… Quel Puissant Ancien dirige l’attaque ?

Son expérience et son intelligence mirent rapidement le doigt sur un élément important : s’il est impossible de réellement comprendre le mode de pensée chaotique et aliénant des Anciens, en revanche il devient possible d’avoir un aperçu général de leurs objectifs lorsqu’on connaît leurs espèces et surtout le Puissant Ancien qui les commande.

— C’est l’un des éléments qui me perturbe, confessa Sugino en se grattant la joue, on ne sait pas.

— Comment ça vous ne savez pas ? S’écria Jessica. En général, ils agissent de manière hautaine et ne se cachent pas…

— En général, comme tu le dis, Jessica-kun. Nos équipes d’enquête cherchent encore à le déterminer, mais pour le moment rien de sûr. Nos suppositions actuels se tournent vers…

— Hastur, l’interrompit Elin.

— Tout à fait…

— Hastur… ? C’est le frère de Chtulhu, c’est ça ? Demanda Jessica. Il est pas sensé être prisonnier ?

— Ouais, il est prisonnier d’une étoile noire… c’est ce que disent les histoires en tout cas, expliqua Elin.

— Jusqu’à présent, nous n’avions aucun signe de ses activités, nous avons toujours tenu cette information sur son emprisonnement pour vraie. Mais, au final, avons-nous quelque chose de sûr dans le monde actuel ? Chtlhu s’est libéré de Rlyeh également, pourquoi son demi-frère ne parviendrait pas à le faire ? Commenta le général en cherchant autour de lui quelque chose du regard.

— Sur quoi se base cette supposition ? S’enquit Elin qui était on ne peut plus perplexe depuis le début de la discussion.

Le général fit signe de la main d’attendre, puis il se leva et demanda à ses deux gardes de rapporter quelques rafraîchissements et des en-cas.

En revenant à sa place, il apporta une réponse à la question d’Elin :

— La présence des larves d’Hastur principalement et le fait que nombre des créatures qui attaquent proviennent des Contrées de rêves. Cela dit, je n’exclus pas l’hypothèse que nous fassions complètement fausse route.

— Bon soit, affirma Jessica en soupirant, admettons qu’il s’agisse de lui, ça veut dire quoi pour toi Elin ?

— Que c’est pas bon…

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Comme si c’était une réponse ça ?! La tança Jessica qui n’était pas satisfaite de la réponse.

— Hastur, l’Indicible…, on sait rien du tout sur lui, comment tu veux que je t’en dises plus ?

— Bah, arrête de prendre ton air de Miss-je-sais-tout dans ce cas !!

— T’es juste à côté, je t’entends très bien, Jess…

Elin se bouchait les oreilles puisque Jessica se mit à lui hurler dessus et lui reprocher son attitude et sa manière de « faire tourner les gens en bourrique ». Le général ne les interrompit pas, il paraissait amuser.

Pendant cette discute unilatérale, du thé froid et des sakura mochi leur furent amenés.

Après avoir bu quelques gorgées, la discussion reprit une tournure plus calme à nouveau, même si le visage de Jessica était encore rouge de colère.

— En tout cas, expliqua Elin, l’attaque d’aujourd’hui qui t’as pris pour cible, Sugino, c’était des Shan, donc des suivants d’Azatoth. Tu sais ce que ça veut dire ?

— Tout à fait, c’est d’ailleurs la raison qui m’amène à engager vos deux agences pour une mission spéciale.

— Bon, si vous étiez plus clairs tous les deux, je déteste les messes basses…

Sur ces mots, Jessica enfourna dans sa bouche un sakura mochi et but une gorgée de thé pour l’accompagner ; il n’y avait aucune élégance dans ces gestes, elle était de plus en plus agacée et en oubliait les bonnes manières.

De son côté, Elin était à présent couchée par terre, à même le tatami, sa tête reposant sur sa main dans une position d’extrême laxisme ; la veine sur le front de Jessica menaçait d’exploser à tout instant, le général se rendit compte que malgré tout son amusement, il aurait été risqué de poursuivre sur ce ton cette conversation, il était temps de poser carte sur table.

— La mission que je veux vous confier est très simple : enquêter sur les deux cultes qui profitent actuellement de l’attaque au nord du Kantô pour semer le chaos en ville.

— Deux cultes ? S’étonna Jessica qui ne voyait pas venir cette information.

Elin s’arrêta de bailler, c’était signe que son intérêt avait été piqué.

— Oui, c’est tout à fait ce que j’ai dit. En fait, actuellement la région est menacée par au moins trois forces. La première, visible, au nord, c’est les armées d’Hastur. La seconde, c’est les Shan et donc possiblement les cultistes d’Azathoth. Et la troisième c’est les cultistes de l’Oeil d’Onyx.

Un lourd silence s’imposa dans la pièce, Jessica cessa de mâcher et regarda le sol, elle cherchait dans sa tête les informations qu’elle possédait sur ce culte, ce n’était pas la première fois qu’on lui en parlait ; cependant, cela commençait à dater, pour sûr ce culte s’était tenu au calme ces dernières années.

Comme si elle avait lu les pensées de sa rivale, ou bien pour lui démontrer son incroyable supériorité, Elin donna les explications :

— Le culte de l’Oeil d’Onyx est l’une des survivances du culte de Fallen Eye démantelé il y a dix an de cela suite à la mort de vingt de ses plus puissants sorciers… dans un hôpital de Numabukuro.

Le regard d’Elin se tourna vers Jessica et semblait silencieusement lui demander : « Tu n’as pas encore compris ? »

— Eh merd… Oups, désolé ! Se reprit Jessica en posant ses mains sur sa bouche pour s’empêcher de parler.

En face d’elles, le général les regardait sans réellement comprendre, son intuition lui laissait néanmoins pensé qu’elles savaient quelque chose qu’il ignorait.

Elin ne tarda pas à satisfaire sa curiosité :

— Nous avons récemment eu une affaire dans cet hôpital. La brèche qui s’était fermée il y a trois ans était à nouveau ouverte…

Les deux femmes expliquèrent cet épisode où elles s’étaient rencontrées après tant d’années de séparation.

Le général les écouta attentivement, c’était des informations particulièrement importantes.

— … Ce que je comprends pas, déclama Jessica en accompagnant ses mots de mouvements de main, c’est pourquoi un culte censé disparu réapparaît soudain ? Et c’est quoi le lien avec le culte d’ Azatoth ?

— C’est justement pour apporter la lumière à ces questions que je veux vous engager. Vous comprenez à présent pourquoi je tenais à ce que ce soit vous ? Votre expérience et vos qualités individuelles de chef vous permettent d’enquêter à plusieurs endroits en même temps, puis contrairement aux grosses agences vous n’êtes pas du genre à trop attirer l’attention. Ce que j’attends de vous, c’est que vous retrouviez ces cultes et que vous les éliminiez une bonne fois pour toute. Si vous acceptez, je vous enverrais tout à l’heure les informations que nos réseaux d’informations nous communiquerons… mais je suis sûr que vous allez accepter, non ? Jessica-kun, Elin-kun ?

Il finit son explication sur un large sourire qui semblait trop honnête pour l’être réellement.

Les deux femmes se levèrent plus ou moins simultanément, mais c’est Jessica qui répondit la première :

— Vous connaissez mes honoraires, n’est-ce pas, mon général ?

— Yep, ça me va. Envoie les infos plus tard, on devrait pouvoir s’en occuper.

Le général sourit à nouveau, puis il ajouta :

— J’espère que vous comprenez bien que votre mission n’est pas moins importante que le combat que mènent les troupes au nord. Avec un culte voué au Néant qui sait à quelle menace est-on en droit de s’attendre…

— Une dernière chose, Keisaku…

— Oui ?

— D’où tu as eu ces informations sur le culte de l’Oeil d’Onyx ?

— Un informateur anonyme a pris contact avec nous. Tu penses à quelque chose de précis ?

— Pour le moment, rien de concret. Je te fais savoir quand j’ai du nouveau…

Alors que les deux filles allaient quitter la salle de réunion, le général les interpella :

— Ah oui, j’oubliais ! J’ai une dernière chose à ajouter. J’aimerais que vous fassiez équipe pour cette mission, mettez de côté votre fierté et essayez de vous entendre…

— Hein, quoi ? Maugréa Jessica en se retournant. Je dois travailler avec demi-portion ?

— C’est bien ce que j’ai dit, répondit le général en souriant. C’est une des conditions du contrat.

— Dans ce cas, peu pour moi. Désolé de vous avoir fait perdre du temps…

Sur ces mots, Jessica s’inclina pour saluer et commença à partir d’un pas furieux, lorsque la voix monocorde d’Elin arriva à son oreille.

— Mon agence seule suffira bien pour sauver la ville de toute façon. En plus, ça m’évitera de voir tes morceaux de gras remuer à côté de moi…

C’était un murmure à peine audible, mais il n’échappa pas à l’ouïe particulièrement fine de Jessica en ce qui concernait les motifs d’en vouloir à sa rivale.

Aussitôt, ses jambes se figèrent, elle se tourna mécaniquement et revint, d’un pas décidé, se placer devant Elin.

Les cris reprirent de plus belle, tous les ministres présents à cet étage purent entendre la voix furieuse de Jessica se répandre dans les couloirs, tandis qu’Elin imperturbable face à elle tira de ses manches une paire de bouchons qu’elle inséra dans ses oreilles.

Discrètement, pendant que sa rivale vociférait à son endroit, elle leva le pouce en direction du général, qui sourit et lui rendit la pareille. Le général Sugino avait décidément bien changé, c’est ce que pensa en cet instant Elin.

Lire la suite – Chapitre 6