Prologue

Septembre 2077, Nagaoka.

Deux petites filles assises dans un canapé en pleine après-midi regardaient la télévision. Sur l’écran était diffusé Magical Girl Star Yumiko. Ce n’était ni une première diffusion ni une rediffusion, plusieurs coffrets de disques se trouvaient sur la table basse devant les deux fillettes. Toutes ces boîtes avaient pour point commun d’avoir des illustrations de jeunes filles en vêtements colorés, souvent roses, et utilisant des baguettes magiques.

Il s’agissait de la collection personnelle de Nakasawa Shizuka, qu’elle avait accumulée pendant des années. Elle était une très grande fan de magical girls.

— Tu vas voir, Hakkochi, bientôt Yumiko-chan va venir aider Eiri-chan. Elle va prendre sa baguette et faire *pouf* puis *bam bam* !

Shizuka s’était levée sur le canapé pour imiter un de ses modèles en agitant un jouet de baguette magique en plastique.

À ses côtés, Hakoto l’observait avec de grands yeux remplis de stupeur et un sourire amusé.

— Tu… l’imites tellement bien… Shizuka-chan…, dit-elle timidement en joignant ses doigts devant elle de manière bien plus féminine que son âge ne l’aurait voulu.

— Héhé ! Merci ! Là ! C’est maintenant ! déclara avec enthousiasme la première petite fille.

À l’écran, Eiri, qui était aux prises avec un monstre tentaculaire au dessin enfantin et basé sur un des célèbres Puissants Anciens, luttait désespérément mais finit par être attrapée et complètement immobilisée.

À cet instant, un flash de lumière se produisit puis des pétales de fleurs tombèrent du ciel telle la pluie et l’héroïne principale, une petite fille de huit-neuf ans dans un costume rose vif, apparut.

« Libère Eiri-chan ! Si tu ne le fais pas, je vais devoir me battre contre toi et te montrer que les mahou senjo défendent la justice et protègent les gens ! » avait déclamé la petite fille en pointant le monstre du doigt.

— Kyaaaaa ! Elle est trop cool !

— Oui ! Comme tu le dis, Shizuka.

Finalement, le monstre avait refusé de libérer l’amie de l’héroïne et ils avaient fini par se battre. Tout au long du combat, Shizuka imita Yumiko. Elle connaissait fort bien les chorégraphies et avait vu d’innombrables fois ce passage.

— Tu connais tellement bien, Shizuka-chan ! la félicita Hakoto en applaudissant à la fin de la scène.

— Merci !! T’es trop adorable, Hakkochi !

Sur ces mots, elle vint se rasseoir et enlaça son amie avec douceur.

— Tu… Non je n’ai rien dit… de spécial…

— Tu es ma meilleure amie, tu es la plus gentille ! Tu es comme Eiri-chan, une fille super super bien !

Hakoto rougit et baissa la tête alors qu’elles se séparaient.

À cet instant, une voix de femme adulte s’éleva :

— Je vais faire du thé et du gâteau, vous en voulez, les filles ?

C’était la mère de Shizuka qui venait de passer la tête par la porte du salon en souriant à pleines dents.

— Oui ! Tu restes en manger aussi, hein, hein ? Hakkochi ?

— D’ac… d’accord. Merci de prendre soin de moi, Mme Nakasawa.

— Quelle petite fille bien polie. Tu devrais prendre exemple sur elle, Shi-chan.

— Tu sais bien que je ne peux pas, maman. Je suis Yumiko et Hakkochi c’est Eiri, c’est elle qui est la plus polie de nous deux.

— Hahaha ! J’espère quand même que Yumiko a pensé à faire ses devoirs comme Eiri-chan, n’est-ce pas ?

Confrontée à ces paroles, Shizuka devint blême et se pétrifia. Elle détourna le regard et, en grimaçant, balbutia :

— Ils sont… déjà… finis…

— Tu sais que si tes professeurs se plaignent parce que tu n’as pas fait tes devoirs, je vais confisquer tes séries ?

— Non, pas ça, mamaaaaannn~ !

Des larmes apparurent dans les yeux de Shizuka alors qu’elle se tournait vers sa mère. Cette dernière, intransigeante, mit ses mains sur ses hanches :

— Dans ce cas, va les faire tout de suite ! D’abord le travail et ensuite l’amusement.

— Oui, maman !

La mère de Shizuka partie à la cuisine, la petite fille se tourna vers son amie :

— Désolée, Hakkochi, s’excusa-t-elle avec un ton pitoyable. Je vais devoir faire mes devoirs, tu peux m’attendre en regardant les mahou senjo…

— Non, je vais t’aider. On aura plus vite fini, non ?

— Tu es la meilleure, Hakkochi !!

Une nouvelle fois, Shizuka sauta dans les bras d’Hakoto, puis elle lui prit la main et l’entraîna à l’étage dans sa chambre.

— N’empêche, ça doit être trop bien d’être une mahou senjo, ajouta Shizuka chemin faisant. Pas de devoirs à faire, pas besoin d’aller à l’école et j’aurais des pouvoirs magiques et de jolis vêtements.

— Oui, c’est vrai… Mais, tu ne trouves pas que c’est… un peu violent ?

Shizuka s’arrêta de marcher et tourna sa tête vers son amie. Elle réfléchit à la question, puis elle répondit franchement :

— Je ne sais pas trop. Mais elles sont quand même trop cool, tu ne penses pas ?

— Euh… Oui, c’est vrai. Tu as raison, Shizuka-chan.

— Quand j’en deviendrai une, toi aussi faut que tu fasses pareil, Hakkochi. Puis, on fera un duo et on sauvera le monde.

— Oui… je veux aussi en être une… avec toi…

— Hihi ! On va bien s’amuser ! J’ai hâte de devenir grande.

— Moi… aussi…

Shizuka afficha un large sourire honnête, sans malice, en direction de son amie qui le lui rendit, puis elles entrèrent dans la chambre.

***

Octobre 2086, neuf ans plus tard…

Lorsque Shizuka passa la porte coulissante en arrivant à l’agence, elle remarqua que le manteau de Vivienne était déjà accroché dans le vestibule et que ses chaussures étaient rangées dans le petit meuble juste à côté.

Elle était donc la dernière à arriver et, malgré les cinq minutes de retard, elle savait qu’on en ne lui en tiendrait pas rigueur.

Shizuka se défit de son écharpe et de son manteau, relâchant la longue chevelure noire qui, détachée, descendait jusqu’au bas de son dos. C’était une fille plutôt mignonne qui se démarquait des autres par ses yeux violets.

Depuis l’Invasion et surtout l’éveil des mahou senjo, il n’était pas si rare de voir des couleurs de cheveux ou d’yeux étranges apparaître au sein de la population. C’était encore une part marginale de la société, mais par contraste, elle était très souvent présente chez les mahou senjo.

Après avoir monté les quelques marches qui la séparaient du premier étage, Shizuka fit glisser sans réelle motivation la porte coulissante pour découvrir un spectacle inattendu : Irina et Elin étaient en train de danser.

— Quoi ?! ne put-elle s’empêcher de crier tandis qu’elle écarquillait les yeux et laissait tomber son sac à main sous l’effet de la surprise.

Ce qui était évidemment choquant était de voir sa chef en train de faire une « activité physique inutile ».

Elin, la chef de l’agence Tentakool où était employée Shizuka, était une femme à l’âge inconnu mais au corps de collégienne. Sa petite taille accompagnée de son visage juvénile prêtaient très souvent à confusion. Elle était en outre une fainéante patentée dont les longs cheveux châtains étaient noués en deux couettes et qui portait en guise de vêtements un large et long pull décoré.

D’ailleurs, lorsqu’elle dansait, ce dernier avait tendance à se bloquer sur ses genoux ou à se coincer au niveau de ses épaules.

À ses côtés dansait Nakanishi Irina, une métisse à la longue chevelure blanche, à la peau pâle comme neige et aux yeux verts. Vêtue d’un chemisier et d’une jupe noire en désordre, elle s’agitait au rythme de la musique avec entrain.

— Yeah ! Yeah !

Ses seins volumineux rebondissaient à chacun de ses sauts, ce qui attirait involontairement les yeux de la jeune jalouse qui venait d’entrer.

— La nature est vraiment injuste…, pensa-t-elle alors qu’elle ramassait son sac à terre et cherchait du regard le quatrième et dernier membre de l’agence.

Ses yeux s’arrêtèrent sur la jeune femme assise à la table basse en train de préparer des tasses de thé, indifférente au spectacle hors du commun qui se déroulait sous ses yeux.

— Bonjour, Oneesama…, la salua-t-elle, les larmes aux yeux.

Elle venait une énième fois de voir un spectacle qui brisait son image des mahou senjo. Car si Irina dansait malgré tout très bien, les mouvements d’Elin n’étaient ni gracieux ni souples et ne suivaient aucunement la musique.

— Bien le bonjour, Shizuka-san. Comment vous portez-vous aujourd’hui ? Avez-vous passé une bonne nuit ?

Vivienne de la Grandière s’enquérait de son état avec la voix douce qui la caractérisait. Elle était une mahou senjo d’origine aristocratique et française, à la belle chevelure blonde soyeuse, au regard digne et doux, au port altier et aux traits d’une élégance et d’une finesse hors normes. Tout en elle transpirait le raffinement et les bonnes manières, de son physique svelte et sculpté par les mains d’une déesse à son maintien et sa gestuelle parfaitement mesurés qui révélaient une éducation stricte et nobiliaire, ainsi qu’à son langage et à son aura charismatique écrasante.

Elle était habillée à la mode et maquillée avec un soin qui tenait presque de l’art.

Vivienne était le modèle de Shizuka. C’était la seule fille qu’elle estimait digne d’être une mahou senjo dans l’agence et la seule qui la motivait à venir dans ces locaux.

— Tout va bien, Oneesama. Enfin… jusqu’à ce que j’arrive et que je voie ça…

Shizuka s’assit en seiza, puis se pencha par-dessus la table et chuchota à son aînée :

— Elin-san… elle le sait qu’elle est vraiment nulle en danse ?

— N’ayez crainte, elle semble fort bien le savoir. C’est Irina-san qui a insisté pour qu’elles pratiquent ce jeu dont le nom nous est inconnu.

En tournant la tête, Shizuka se rendit compte qu’elles jouaient à un jeu de rythme. Les pas et les mouvements défilaient à l’écran et les participantes devaient les suivre pour marquer des points. Shizuka avait déjà vu ce genre de jeu, surtout dans les salles d’arcade où elle était allée par le passé en quelques rares occasions. Il lui semblait que ç’avait été très à la mode à une époque.

— J’t’ai battue, Elieli ! déclara Irina en bondissant de joie.

Le morceau était fini et les scores des deux joueuses étaient affichés à l’écran. Celui d’Irina était plus de cinq fois supérieur à celui de sa rivale. Un système de note et de jugement était indiqué dans le bilan de chacune : celui d’Irina indiquait « Excellent! », tandis que celui d’Elin disait « So Bad!! ».

Elin ne dit rien. Comme à son habitude, elle tourna ses yeux apathiques vers sa subalterne puis les descendit jusqu’à ses seins et déclara :

— Je comprendrai jamais comment une vache arrive à se battre et à danser comme toi, mais bon, le monde est devenu absurde depuis l’Invasion.

— Héhé ! Tu veux dire que ch’suis trop balèze, c’est ça ? Allez, dis-le, dis-le !

Sur ces mots, pour embêter sa patronne, Irina se pencha vers elle, une main sur sa hanche tandis qu’elle avait posé l’autre à côté de son oreille pour s’en servir de cornet auditif.

Elin lâcha un simple « pffff » puis se dirigea vers le canapé qu’elle tira pour le remettre à sa position initiale devant l’écran de télévision — en effet, elles l’avaient déplacé afin d’avoir plus d’espace pour danser.

L’instant d’après, *pouf*, elle se laissa tomber dessus comme une brique, face en avant. Ses jambes posées sur l’accoudoir étaient levées en l’air dans un angle à quarante-cinq degrés. À la voir ainsi, raide, on aurait pu croire que quelqu’un l’avait lancée sur le canapé et qu’elle s’était plantée dedans.

L’instant d’après, ses mouvements changèrent : elle remua ses jambes et à la manière d’un ver de terre et rampa quelques instants jusqu’à se vautrer en position latérale.

Shizuka observait le spectacle tandis qu’une goutte de sueur perlait sur sa joue, le regard complètement abasourdi par ce manque de manières.

— Dire que c’est notre chef…, pensa-t-elle avec désespoir.

Irina se rapprocha d’Elin, tendant toujours son oreille dans l’attente d’un aveu de la part de sa chef.

— Alors, alors ? Qui est la plus balèze ? J’veux l’entendre, Elieli.

— Tssss ! Tu la ramènes trop pour une vache à lait.

Sur ces mots, Elin frappa l’un des seins d’Irina de son petit pied, ce qui obligea la jeune femme à reculer.

— Eh ? Tu tentes de faire quoi ? Tu veux m’exciter, Elin ?

— Tais-toi, t’es bruyante ! Ton jeu est moisi, ça n’a aucun intérêt de bouger devant un écran. Un jeu, c’est fait pour jouer. J’ai horreur des studios qui veulent nous transformer en sportifs. J’ai ma dignité de gameuse, merde.

— Héhéhé ! C’est une réponse à la Elin ça !

Irina était loin de s’offusquer. Cette fille était toujours de bonne humeur. Qu’elle se batte ou non, qu’elle perde ou qu’elle gagne, le malheur du monde semblait couler sur elle comme de l’eau sur un parapluie.

Elin, sans crier gare, lui lança une manette de jeu qu’elle attrapa sans la moindre difficulté. Ses réflexes comme le reste de ses capacités physiques étaient hors normes. Même sans être transformée, elle rivalisait aisément avec les meilleurs athlètes alors que son mode de vie était celui d’une hikikomori.

Irina sourit à sa chef puis se tourna vers Shizuka.

— Shi-chan ! Tu vas bien ?

Sur ces mots, sans attendre de réponse, elle s’approcha et vint l’enlacer amicalement.

— Irina, je… je ne veux pas te manquer de respect, mais…, commença à dire Shizuka d’une petite voix hésitante une fois séparée de sa senpai.

— Oui ?

— Après tant d’efforts, votre corps est recouvert de transpiration malodorante, veuillez vous en rendre compte avant d’enlacer notre nouvelle recrue, Irina-san.

Vivienne n’avait, pour sa part, pas hésité à expliquer le fond de la pensée de la jeune femme à sa place. En effet, même si ce n’était qu’un jeu, Irina s’était donnée à fond et avait beaucoup transpiré.

— Ah bon ? C’est vrai que ch’suis toute collante. Elieli, j’vais prendre une douche, commence sans moi.

Sur ces mots, elle donna la manette à Shizuka et courut les bras en arrière hors de la pièce telle une tornade.

Lorsque le regard de la jeune femme se posa sur Elin, qui était couchée sur le canapé comme si elle agonisait après une dure lutte, sa chef lui demanda :

— Un problème, Shi-chan ?

— Non, aucun, vraiment aucun…

Son visage crispé exprimait le fait qu’elle ne révélait pas le fond de sa pensée, fond qui était simple : si Irina était couverte de sueur, c’était sûrement le cas d’Elin aussi, et à plus forte raison car elle avait un physique bien plus proche de celui du commun des mortels.

Mais puisqu’elle n’avait pas réussi à le dire à sa senpai, elle risquait encore moins de le déclarer à sa chef d’agence.

Elin mit le jeu en pause, se leva et, comme si elle avait compris les pensées de sa subalterne, retira son pull trempé qu’elle jeta à terre.

À présent presque nue au milieu de la pièce, elle s’en alla prendre une serviette avec laquelle elle s’épongea.

Shizuka rougit jusqu’aux oreilles et détourna rapidement son regard. Elle observait sa tasse qui se remplissait d’un liquide à la couleur brunâtre.

En face d’elle, Vivienne n’était pas le moins du monde intimidée ou embarrassée. Comme si de rien n’était, elle servait le thé et disposait sur une belle assiette décorée des croissants qu’elle avait achetés en venant au travail.

Il y avait comme deux mondes au sein de cette simple pièce de six tatamis.

— C’est du sencha, nous espérons que vous apprécierez. Les croissants viennent d’une boulangerie française, nous les avons testés précédemment, le goût est fort ressemblant et nous a satisfaite. N’hésitez pas à vous servir autant qu’il vous siéra, notre respectable kouhai.

Insistait-elle soudain sur ce lien entre elles en guise d’ironie envers sa chef qui les entendait fort bien ?

Il y avait des moments où Vivienne était énigmatique et difficile à comprendre.

Shizuka jeta un coup d’œil derrière elle et constata qu’à présent, Elin était assise, toujours presque nue, sur le canapé. Sa serviette sur l’épaule, elle avait repris le cours de son jeu.

— Vous n’allez pas vous doucher ? demanda timidement Shizuka.

— Comme si je pouvais y aller avec l’autre vache ! Ses horribles seins me donneraient le vomi. J’attends qu’elle revienne. Dis, tu pourrais aller me jeter ce pull dans la machine à laver, Shi-chan ?

— Hein ? Pourquoi c’est à moi de le faire ?

— C’est juste un service. Comme tu le vois, je suis assez occupée.

Shizuka l’observa avec embarras puis tourna son regard vers la télévision en se retenant de lui faire un commentaire. Elle pouvait sûrement refuser la demande mais elle préféra s’acquitter de la tâche : connaissant Elin, le pull aurait traîné pendant des jours et Shizuka détestait voir son lieu de travail se transformer en porcherie.

— Je reviens de suite, Oneesama. Commencez sans moi.

Elle prit le pull par terre et se dirigea vers la salle de bain où se trouvait la machine à laver. Elle entendit au passage Irina chanter de l’autre côté de la porte qui séparait le vestiaire de la baignoire.

— Encore une bonne journée qui commence, se dit-elle ironiquement en soupirant et en retournant dans la salle de repos.

Lire la suite – Chapitre 1