Prologue

En cette année, les fêtes de fin d’année furent particulières pour Shizuka : c’était les premières qu’elle passait loin de sa famille, les premières qu’elle passait dans cette capitale gigantesque et les premières depuis son éveil en tant que mahou senjo.

Mais ce qui vint les rendre encore plus notables ce fut la chute soudaine d’une importante quantité de neige.

Dans cette immense métropole, autant de neige était rare, quelques jours après la fête de Noël et avant le Nouvel An la ville était couverte d’un drap blanc inhabituel qui ralentissait son activité.

Shizuka était une fille de dix-huit, à la longue chevelure noire lui descendant jusqu’aux fesses, une fille plutôt mignonne, à l’allure fragile et aux yeux violets depuis son éveil en tant que mahou senjo. Elle portait généralement un uniforme de lycéen noir, quand bien même elle n’était plus au lycée puisqu’elle avait dû l’arrêter en raison de son nouveau travail.

En effet, elle était la dernière recrue de l’agence Tentacool située à Takadanobaba et la plus faible aussi bien mentalement que physiquement des quatre filles qui la constituaient.

Cette nuit-là, alors que Shizuka et Vivienne comptaient rentrer à leurs domiciles respectifs après avoir fini leur journée de travail, elles constatèrent dans les rues quelques trente centimètres de neige entassée ; la tempête de neige se poursuivait par ailleurs, comme si le ciel avait décidé d’engloutir la cité.

Aussi, elles se regardèrent et refermèrent de concert la porte coulissante de sortie. Shizuka soupira avec désespoir :

— Impossible que les trains circulent par ce temps…

— En effet, nous pensons de même. Devrions-nous de fait rester exceptionnellement dans l’agence cette nuit ?

— Je ne sais pas si c’est une si bonne idée, répondit Shizuka en arborant une expression gênée.

— Nous pouvons comprendre vos raisons, rassurez-vous…

— Vous restez cette nuit ? OUIIIIIIIII !!!!!!!!!

Une troisième voix se fit entendre derrière elles, il s’agissait d’Irina, cette fille à la chevelure blanche, aux yeux verts et à la généreuse poitrine.

Dans son enthousiasme, elle venait de lever son bras et de sautiller, ce qui avait provoqué un rebond exagéré de cette dernière d’ailleurs, rebond que les deux filles à l’entrée n’avaient pas pu ignorer pour bien des raisons.

Irina était la fille la plus énergique de l’agence, elle était toujours de bonne humeur, mais étrangement même si elle débordait d’énergie elle n’aimait guère que passer son temps sur des activités d’intérieurs, elle était ce qu’on pouvait communément nommé une otaku ; ses passions étaient les jeux vidéos, les anime, les mangas, les doujins et les goodies.

Accessoirement, elle croyait être un vampire, alors que tous savaient qu’elle n’en était pas un et elle n’avait pas de résidence, elle louait en quelque sorte son bureau dans les locaux de l’agence.

Sans aucune gêne, elle s’approcha de Shizuka et commença à lui retirer sa veste.

— La première nuit toute ensemble à l’agence. YEAH !!!!! Dit, dit, Erieri, on fait quoi toute la nuit ?

Alors que Shizuka se débattait, Irina se tourna vers l’escalier derrière elle, une petite silhouette se tenait debout au palier de l’étage, les bras croisés, le regard vide, il s’agissait d’Elin.

Cette dernière était la chef de l’agence, malgré son apparence d’adolescente de treize ans, elle avait dépassé la trentaine. Normalement, elle aurait dû être à la retraite et avoir perdu la majeure partie de ses pouvoirs de mahou senjo, — puisqu’à partir de l’âge de vingt-cinq ans ces derniers commencent habituellement à disparaître, phénomène nommé la « décrépitude des pouvoirs »,—  mais dans son cas, ils étaient toujours bien actif, toujours aussi puissants, et Elin figurait même dans le top 5 des magiciennes les plus puissantes au monde.

Toutefois, malgré le prestige d’une telle dénomination, la fille qui se tenait devant elles était négligée : du haut de son mètre quarante, elle les regardait sans aucune émotion, ses cheveux châtains noués en deux couettes qui tombaient jusqu’aux genoux, ses yeux bleus demi-clos, elle portait un pull décoré trop grand pour elle qui cachait ses petites mains et ses cuisses, il y était écrit dessus : «Tentacle’s War ». Puisque l’escalier était assez escarpé, l’angle de vue permettait aux trois filles de voir sous ce large pull et d’avoir une vision directe sur sa culotte blanche où était imprimé un petit Chtulhu aux grands yeux kawaii (Elin ne portait jamais de jupes sous son pull).

Telle était l’image de leur chef, une fainéante avérée, une chef sans charisme, mais une redoutable guerrière.

— On n’a qu’à jouer à Olympe Online, vu qu’il vient de sortir…

Elin aimait aussi jouer aux jeux vidéo, avec Irina elles passaient des nuits entières à l’agence à jouer en ligne ou sur console.

— Ouais, c’est carrément une super idée. J’vais chercher les PC à l’étage !

— Yep, fais ça… Prends pas le Sumsun, la carte-mère a grillé l’autre matin…

— Ok

Irina retira d’un coup sec la veste de Shizuka, ce qui manqua de la faire tomber, la jeta adroitement sur le porte-manteau de l’entrée, puis elle courut en riant comme une enfant à l’étage ; Irina n’était pas quelqu’un de très complexe, elle était fréquemment désignée comme une idiote par les autres et elle avait été refusée des rangs de l’armée à cause de cela.

Shizuka soupira, puis observa Vivienne à ses côtés, cette noble jeune femme issue d’une ancienne famille aristocrate française, un territoire à présent disparu et faisant partie du pays nommé Amyrillis.

Sa belle chevelure blonde, ses yeux bleus profonds, son style vestimentaire particulièrement élégant et ses manières raffinées et posées lui donnaient une allure supérieure issue d’une autre époque, mais ce faste cachait une triste réalité, celle que Shizuka avait appris dans le désespoir : son sadisme.

Lorsqu’elle se transformait, Vivienne adoptait une personnalité dominatrice et sadique, elle torturait littéralement ses ennemis comme s’ils n’étaient là que pour l’amuser. Et, chose non moins inquiétante, elle semblait également éprouvé une attraction particulière pour sa collègue, affection qu’elle avait jadis exprimé brutalement au cours d’un combat.

Shizuka avait d’ailleurs quitté l’agence temporairement suite à ce tragique événement, même si elle craignait toujours sa senpai après ce qu’elle avait vu et vécu, elle avait décidé de revenir à son poste et de tenter d’accepter la situation. Actuellement, elle était loin d’approuver cette seconde personnalité, tout comme l’amour malsain qu’elle lui portait, mais elle essayait surtout de l’oublier et d’éviter de se trouver trop longtemps seule à seule avec elle.

— Nous n’avons guère de motivation pour ce genre de jeux, mais si vous souhaitez y participer, nous allons faire un effort. Puis, il semblerait qu’Irina-san soit déjà partie effectuer les préparatifs, de fait il serait malpoli de refuser, n’est-il point ?

— Oui en effet… Bon, pour cette fois seulement, jouons toutes ensembles…

Vivienne approuva d’un petit mouvement de tête gracieux et d’un fin sourire qui lui donna l’allure d’un modèle de tableau. D’un mouvement à s’attirer l’amour des foules, elle fit passer délicatement ses cheveux hors de son écharpe et les remit en place derrière son dos.

— Ouais, c’est cool, affirma Elin en se grattant l’arrière de la tête avec désinvolture. Je vais vous chercher les futons… Vous pouvez aller prendre du ravitaillement au conbini juste à côté ?

Ce n’était pas un ordre, mais les deux filles acceptèrent. D’autant que la demande n’était pas déraisonnable, le conbini se trouvait de l’autre côté du petit pont voisin à la sortie de l’agence, il ne devait y avoir même pas vingt mètres.

Même si Elin avait utilisé le terme de « ravitaillement », Shizuka n’avait pas vraiment envie de manger des bento achetés, aussi elle proposa de s’occuper de la cuisine. Elles choisirent à la place des légumes en vue de faire un nikujaga et quelques snacks à manger pendant le jeu.

Malgré tous les bons côtés de Vivienne, elle n’était pas douée en cuisine, pas plus que les autres filles de l’agence, aussi c’est Shizuka qui s’occupa de tout malgré ses compétences modestes.

Pendant ce temps, Elin et Irina étaient affairées à l’installation du jeu et à résoudre des problèmes techniques sur les ordinateurs qu’elles avaient descendu des bureaux exprès pour l’occasion ; Shizuka entendait leur discussion depuis la cuisine, mais elle ne comprenait rien du tout, c’était presque comme écouter une langue étrangère.

En vérité, les ordinateurs des bureaux étaient assez peu utilisés et bien plus vieux que ceux qu’elles utilisaient pour jouer, ce qui avait poussé Shizuka a demandé ironiquement :

— C’est normal que les PC de travail soient moins bons que les vôtres ?

— Tu es bien naïve ma chère Shi-chan, expliqua Elin sans se retourner alors qu’elle était en train de toucher quelque chose à l’intérieur de l’ordinateur. Les ordinateurs de bureau sont toujours les plus nuls comparés à des PC de gamer, ils ont même pas un dixième de la puissance.

— Pis, ce serait gâcher d’utiliser nos chéries de derniers cris pour faire du texte… les pauvres, elles se sentiraient inutiles.

Irina sourit honnêtement à Shizuka en commentant de la sorte.

Cette dernière n’avait pas pu s’empêcher de remarquer que sa collège avait désigné des machines de « chéries », ce qui provoqua une petite expression gênée sur son visage.

— C’est vraiment une otaku, pas de doute…, pensa-t-elle.

Finalement, à cause d’un problème technique, même après manger les machines n’étant pas prêtes, Shizuka profita de cette acalmie pour aller prendre un bain, tandis que Vivienne se mit à lire un magazine de mode.

Alors que la jeune femme était plongée dans la baignoire, son cerveau emplit de diverses pensées qui la tourmentaient, de nombre de doutes et de craintes, elle entendit la porte du vestiaire voisin s’ouvrir.

Paniquée, elle se demanda qui cela pouvait-il être, mais avant de pouvoir poser la question :

— Nous sommes venues vous demander si vous ne nécessiteriez point notre aide pour vous laver le dos. C’est la première fois que nous prenons notre bain dans ces locaux, mais nous savons que dans la culture kibanaise il est de coutume que les sœurs d’armes se lavent mutuellement le dos…

Shizuka devint entièrement rouge en s’imaginant un seul instant être nue devant sa senpai et lui laisser lui lavait le dos ; surtout à cause des événements récents, cette proposition bienveillante pouvait dangereusement déraper.

La jeune femme dans la baignoire fut mis K.O. en quelques secondes par ces quelques mots, ses yeux se mirent à tourner en spiral, il lui fallut quelques secondes pour se reprendre alors qu’elle entendit Vivienne se changer dans le vestiaire.

— Non, Oneesama, c’est pas la peine ! Vraiment, je me suis déjà lavée et j’allais sortir…

— Vous êtes sûre ? Si vous éprouvez quelques réserves afin de ne point nous gêner, veuillez vous en défaire puisque cela ne nous importune nullement. Au contraire, nous aimerions renforcer nos liens, nous avons appris dans divers ouvrages de références que dans la culture ancienne de Kibou c’était quelque chose d’important.

— Oneesama… Euh… Une prochaine fois ? Est-ce que cela vous conviendrait ?

Elle prit quelques secondes avant de répondre à la question posée par Shizuka qui commençait à sortir de la baignoire et à passer sa serviette autour de son corps.

— Entendu. Nous comprenons que vous ne souhaitez probablement pas vouloir vous rapprocher de nous…

Les yeux de Shizuka s’écarquillèrent un instant, c’était la première fois que sa senpai jouait la carte « pathétique ». Elle souhaitait la faire céder par le biais d’un reproche ?

L’attaque perça malgré tout les défenses de la jeune femme, elle se sentit réellement coupable. Du point de vue de Vivienne, elle n’avait rien fait qui puisse lui valoir sa méfiance et sa froideur, pourtant depuis l’incident du centre commercial leur relation était devenue… étrange.

Shizuka allait probablement revenir sur ses mots, lorsque la porte de la salle de bain s’ouvrit et qu’elle vit entrer la noble femme enveloppée d’une serviette, ses longs cheveux blonds éparpillés sur sa peau blanche comme la neige.

Son cœur s’emballa, il se mit à battre si fort qu’elle l’entendit dans ses oreilles tel un tambour.

Après avoir déglutit, Shizuka passa à ses côtés, le visage complètement rouge et s’excusa en quittant la pièce.

Mais avant qu’elle ne put s’en aller, une main retint son bras :

— Peut-être que vous pourriez dans ce cas, laver notre dos. Sauf si bien sûr, vous éprouvez un dégoût quelconque à notre endroit, bien sûr.

C’était tout l’inverse à dire vrai, c’est ce que pensa Shizuka en cet instant.

Pourrait-elle encore la regarder normalement après avoir pu voir ce corps de déesse à moitié nu devant elle ? Pourrait-elle encore lui résister si elle touchait cette peau qui semblait si douce ?

La scène se figea quelques instants, la tête de la jeune femme tourna sur le côté alors que les yeux habituellement si hautain de sa « Oneesama » semblait d’un seul coup si proche d’elle, comme si elle avait fait l’effort de redescendre au niveau de la roturière qui se dressait devant elle.

Cet acte d’abandon la rendait particulièrement irrésistible, cumulé au contact de sa main sur son poignet, Shizuka n’avait plus aucune force à lui opposer… Elle ne pouvait qu’accepter sa requête et tout ce qu’elle voudrait en supplément, en cet instant, sa résistance était tellement réduite qu’elle sentait qu’elle lui appartenait.

— C’est donc ça la force de charisme des nobles, pensa Shizuka en se souvenant que loin de n’être qu’une impression, Vivienne appartenait effectivement à une ancienne famille aristocratique. Cette force qui réduit un homme en esclave…

Mais à cet instant, la voix d’Irina se fit entendre dans le couloir :

— Shi-chan, viens j’ai une urgence à la cuisine !! Ch’sais pas ce que j’ai fait…

Sans le vouloir, Irina venait en un sens de sauver Shizuka, qui soupira en vidant tout l’air de ses poumons une fois hors de la salle de bain.

***

Une fois les ordinateurs préparés et le jeu installé, les quatre filles assises au salon commencèrent à jouer.

— Bon, ce jeu, pour résumer, est un MMORPG où les joueurs jouent des dieux de l’Olympe. Y’a des phases dans le pays des dieux, et d’autres chez les mortels. J’ai regardé les tests et les avis, les meilleurs guildes sont arrivées à leveler 15 niveaux en deux jours, considérant le temps qu’on a, on devrait pouvoir arriver au niveau 5, mais perso je préfère viser le 8. Personne ne tombe avant 8 heures demain matin, je vous préviens que je prélèverais sur votre salaire si vous me lâchez en cours de route…

— Euh… C’est pas un jeu pour s’amuser ? Demanda Shizuka en levant la main, le visage crispé.

— Qui a dit qu’un jeu était fait pour s’amuser ? On joue sérieusement ou on ne joue pas, c’est la devise de notre guilde, expliqua Elin en portant un regard on ne peut plus sérieux sur elle.

— Ouais !! On va poutrer des mobs à la chaîne et ensuite Eri-chan sera obligée de nous caresser la tête pour nous féliciter !! Yeah !!!

Irina était enthousiaste comme toujours, ce n’était pas pour rien qu’elle passait son temps à jouer avec elle.

— Ça te suffit vraiment ? Se demanda intérieurement Shizuka en observant Irina alors qu’une goutte de sueur s’écoula sur sa joue.

— Nous éprouvons toutefois une certaine objection. Comme nous vous l’avons indiqué, nous ne sommes pas des habituées de ce genre de jeux, même si nous restons éveillées, pourrons-nous satisfaire vos objectifs ? Nous ne voudrions pas que vous nous en teniez responsable.

— C’est bon Vivi, niveau 5 c’est safe, on va y arriver. Par contre, pas de sommeil, seule interdiction.

Toute contestation était devenue inutile, aussi les filles lancèrent le jeu et arrivèrent sur la classique création de personnage.

— Oh, les personnages sont très kawaii, déclara Shizuka surprise puisqu’elle s’attendait à quelque design plus mythologique.

— Vi, le générateur est super mignon. On fait quoi comme perso, Eri-chan ?

— Je propose que l’une de nous deux joue heal et l’autre tank, c’est les rôles les plus techniques.

— Ouais, c’est clair. Pierre-feuille-ciseau ?

Sans donner de réponse, Elin commença à se mettre en position pour tirer au hasard, la contre-attaque d’Irina la vainquit néanmoins. C’était apparemment un rite bien connu des deux filles, on pouvait même parler de « routine bien rodée dans leur cas ».

— Bon, je me colle au healer alors…

— Hihi ! J’ai gagné cette fois ! Bah, tank pour moi du coup.

— Euh… vous parlez de quoi les filles ? Demanda Shizuka qui ne comprenait plus rien.

— En effet, veuillez ne point oublier le fait que nous sommes novices, s’il vous plaît.

Irina commença à donner des explications particulièrement floues utilisant des termes argotiques complexes, puis finalement Elin reprit le flambeau et donna des explications courtes : il s’agissait de répartition de classes de personnages et de rôles au sein du groupe.

Les deux créent leurs personnages en quelques instants, puis elles vinrent aider les deux novices qui se regardaient sans comprendre.

— Shi-chan, tu devrais faire un dps cac, ça te changerait un peu.

— J’ai rien compris, Irina…

— Bah, un perso orienté corps à corps. T’as jamais joué quand t’étais à l’école ?

— Non, je suis pas une otaku, moi !

— Ah bon ? C’est dommage, tu t’ennuyais pas du coup ? Bon, tu préfères quoi comme coiffure ? On va s’activer avant qu’Erieri se mette à nous engueuler… elle déteste passer trop de temps sur la création de perso, c’est pas rentable qu’elle dit.

Vivienne n’était pas mieux lotie qu’elle, Elin semblait agacée et pressée de finir cette étape pour commencer le jeu.

Shizuka regarda Irina droit dans les yeux avec confusion, elle ne savait pas que répondre et à vrai dire elle s’en fichait un peu, elle jouait pour leur faire plaisir et parce qu’elle ne pouvait pas rentrer chez elle.

Irina pencha sa tête de côté et sourit, elle exprimait le côté adorable d’un chiot.

— Euh… tu peux le faire à ma place, Irina ? S’il te plaît…, conclut Shizuka avec une voix douce.

— Pas de souci, mais si ton perso te plaît pas, c’est pas terrible… Bon, tu préfères quelle couleur de cheveux au moins ?

— Rouge, on va dire ça.

— Cool, excellent choix. Imouto ou Oneechan ?

— On peut choisir ce genre de choses à la création du personnage ?

— Non c’était juste pour avoir un style général.

— Je ne sais pas trop… On va dire « petite sœur ».

— M’étonne pas de toi…

Quelques secondes plus tard, après être passé par un tas de menus et avoir cliqué des dizaines de fois, Irina utilisa le bouton de validation à l’écran et laissa la souris à Shizuka.

Cette dernière n’avait pas vraiment regardé ce qu’elle avait fait, elle était surtout outrée par le moelleux de l’opulente poitrine qui s’était appuyée sur son épaule et la douceur des cheveux d’Irina qui s’était à moitié couchée par-dessus elle pour prendre les commandes de l’ordinateur.

— Même si elle est négligée, on ne peut pas dire qu’elle sente mauvais…, pensa Shizuka. Puis ses cheveux sont vraiment soyeux, comment elle fait ? Je ne savais pas qu’une grosse poitrine ça fait ce genre de contact, j’ai jamais eu d’amie à gros seins…

En effet, elle n’avait jamais été en contact avec une telle masse corporelle jusqu’à ce jour.

— C’est bon, ton perso est prêt. J’retourne à ma place, on va pouvoir y aller.

Lorsque la cinématique d’introduction s’acheva, Shizuka reprit ses esprits, elle était sortie de ses multiples interrogation quant à l’injustice de la nature.

— Attends une minute ! C’est quoi ce perso ?!

— Bah, tu m’as dit une imouto aux cheveux rouges… j’la trouve très mimi, moi.

— Ouais, mais c’est pas la question ! Pourquoi elle a de telles seins ?!

— J’me suis dit que ça te changerait, puisqu’en vrai t’en as pas autant…

C’était un coup bas ! Shizuka se sentit comme atteinte par une flèche en plein cœur, elle voulut répliquer, mais, outre le fait qu’elle ne savait pas comment, elle n’eut pas le temps puisque Elin lança le feu vert pour cette soirée de jeu.

— Bon, trêve de bavardage, on s’y met. Si on arrive pas au niveau 5 avant l’aube, je vous fais courir nues dans la neige…

— Pas de souci, perso ! Affirma Irina en se mettant à rire.

— NOONNNN !!! S’exclama de son côté Shizuka en sachant que, quoi qu’il en soit, cela risquait de lui retomber dessus.

Alors qu’elle se tourna vers Vivienne pour voir sa réaction, cette dernière semblait distraite et couvrait sa bouche de son poing.

Shizuka se pencha pour voir l’écran de cette dernière, curieuse de savoir ce qui pouvait ainsi retenir son attention, elle vit son propre personnage à l’écran : une sorcière plantureuse créée par Elin sous ses prescriptions.

La jeune noble tourna sa tête vers Shizuka et sourit :

— Votre personnage… Nous le trouvons très mignon. Efforçons-nous aujourd’hui encore de faire de notre mieux.

Ce visage satisfait, ce sourire… Shizuka ne savait que répondre, elle resta figée.

— Bon on y va les fainéantes ! On a déjà perdu une minute trente, on va être en retard sur le planning…

Elin ne laissa pas une seconde de répit à ses employées qui furent contraintes de jouer jusqu’à l’aube.

***

A cause de la neige et de l’heure tardive, dans la galerie marchande qui reliait le Nakano Broadway à la gare les commerces fermaient de manière anticipée.

En effet, le nombre de clients qui se confrontaient au mauvais temps était réduit et les commerçants eux-mêmes devaient faire face aux retards des transports en communs pour rentrer à leur domicile. Aussi, exceptionnellement, ils fermaient leurs portes en avance.

Parmi les rares clients qui espéraient pouvoir rentrer à leur domicile malgré la tempête, une jeune femme à la longue chevelure noire portant un manteau en fourrure très long et un large parapluie sortit du Nakano Broadway et entra dans la galerie couverte.

Ses pas résonnèrent dans cette allée presque vide où les commerçants fermaient un à un leurs devantures, elle observait avec attention chaque détail de cet endroit.

Elle n’était pas venue là pour faire des achats, elle était là pour raviver un ancien souvenir, elle n’était pas revenue à Tokyo depuis des années et le premier lieu où elle s’était rendue en y posant le pied était cet endroit.

Ce n’était évidemment pas un hasard, elle avait de forts souvenirs en ce lieu, même si on ne pouvait dire qu’ils étaient tous agréables.

— En cette journée… nos destins ont changés, dit-elle de sa voix douce. En cette journée, nos chemins se sont séparés, mais nous comptons bien vous retrouver, Shizuka.

Alors qu’elle prononça ces mots à haute voix en levant la tête et en regardant le plafond vitré de la galerie où s’était entassé la neige, elle porta délicatement sa main gauche sur sa joue comme si elle venait de dire quelque chose d’insensé.

Mais, à l’intérieur de ses yeux noirs, une lueur mystérieuse s’alluma.

Lire la suite  – Tome 3 Chapitre 1