Chapitre 1

Los Angeles, c’était là que se rendait l’agence Tentakool et Nyuustore.

Cette ville sur le territoire de l’US Reborn avait été totalement détruite pendant la période de l’Invasion lorsque le « Big One » eut lieu. Contrairement aux attentes, il ne s’agissait pas que d’un tremblement de terre, — même si ce dernier eut bel et bien lieu, — mais d’une invasion de créatures anciennes et puissantes : des Ethiondizt s’étaient extirpés de la Faille de San Andreas et avaient poursuivi l’œuvre de destruction du séisme.

Pendant quelques années, la côté ouest avait été tenue par ces créatures, qui, seul point positif, semblaient tout aussi hostiles envers les humains qu’ils ne l’étaient face aux autres Anciens. Le gouvernement américain s’était retranché dans les Rocheuses et avaient manqué de disparaître, entouré qu’il l’était de nombreux ennemis. Les rumeurs voulaient que même à présent le gouvernement y cacherait toujours des laboratoires et des bases troglodytes.

Depuis la libération de la côte ouest, Los Angeles était devenue le symbole de la puissance et du pouvoir des US Reborn.

Le pays avait investi beaucoup de moyens dans sa reconstruction et puisqu’ils fallait tout refaire à partir de zéro, il profita des nouvelles avancées technologiques pour concevoir une cité moderne et spécialement pensée contre les envahisseurs.

Là où le Kibou s’était contenté de bâtir des abris et des bases à des endroits stratégiques et de placer des alarmes dimensionnelles, les US Reborn avaient crée une ville sous dômes en verre.

Plus petite que jadis, Los Angeles était une immense forteresse aux murs gigantesques, aux nombreuses tourelles de canons anti-aériens, protégée par la présence de deux porte-avions amarrées dans la baie.

Toutefois, depuis l’intérieur, rien de tout cela n’était visible.

En effet, les nombreux dômes étaient composés d’écrans souples qui projetaient les images de l’extérieur après les avoir retraitées. Il faisait toujours beau et les nuages qui passaient dans le ciel n’étaient que des décorations. De même, la température toujours agréable se situait autour des 25° C et l’air était garantie sans aucun agent chimique extra-dimensionnel.

Mis à part l’omniprésence de caméras, Los Angeles ressemblait à celle qu’elle avait été autrefois : grattes-ciel au centre, des plages artificielles en périphérie et on pouvait même trouver les franchises qui avaient été le symbole des États-Unis.

Mais, sa meilleure défense, qui faisait la jalousie des pays étrangers, était les Etherium qui englobaient près de 60 % de la cité. Ainsi, il devenait par exemple possible d’aller travailler au centre ville sans aucun risque de voir surgir un monstre.

Des Etherium de cette taille n’existaient nul part ailleurs, même si les rumeurs affirmaient que l’Ukrytiye avait des projets de recherches du même genre. Quoi qu’il en fût, US Reborn n’avait jamais rendu public ses découvertes.

Los Angeles était considérées comme la cité où il faisait bon vivre et les places au centre-ville valaient une fortune.

L’aspect négatif d’une telle forteresse était la régulation de sa population. Il fallait présenter un dossier auprès de la municipalité pour y être accepté. La ville qui accueillait près de 4,5 millions de personnes avant l’Invasion n’en comptait plus que la moitié. Le siège du pouvoir se trouvait au centre-ville dans un bâtiment qui avait été construit à l’identique du Pentagone de Washington.

Non loin de la cité se trouvaient d’autres villes d’envergure plus modeste et surtout moins riches, nombres portaient les noms des villes envahies de la côte est, en guise d’hommage.

Aux US Reborn, la mémoire de la gloire passée était particulièrement forte.

Les filles des deux agences quittaient l’aéroport de Los Angeles.

Jessica était la commanditaire de l’actuelle mission. En effet, elle avait engagé l’agence Tentakool sur ses finances personnelles pour qu’elles lui servent de renfort.

Une grosse voiture décapotable les attendait déjà à l’aéroport. Elle était digne du luxe qu’on pouvait s’attendre de sa richesse personnelle.

— Whaaaaaa ! T’es plein aux as, dis donc ! S’écria Irina en bondissant dans la voiture sans aucune retenue.

— Je vous l’avez pas dit que Jess est une bourge ? Expliqua Elin en se grattant l’arrière de la tête et en se laissant tomber sur la banquette arrière.

Cette fois, Elin portait un pull où était imprimé : « I’ll make sashimi with Chtulhu ! » en anglais.

— Un peu de prestance, toutes les deux ! Vous allez me faire pleurer…Désolée, Jessica-san.

Shizuka s’inclina pour s’excuser auprès de leur commanditaire.

Plus que la colère, son expression affichait l’anxiété.

— Merci, Shizuka-chan. Allez, c’est pas tout ça, en voiture !

La voiture était assez grande pour huit, il s’agissait d’un modèle rebornien qui n’était pas destiné à l’exportation et qui aurait été bien incapable de rouler dans les rues étroites de Kibou.

C’était la première fois que Shizuka voyageait à l’étranger, elle n’avait jamais quitté son pays. Son cas n’était pas rare, la population ne voyageait plus à cause de la guerre contre les Anciens.

Observant le vaste ciel bleu, plus large que celui de Tokyo où il y avait toujours des bâtiments dans le champ de vue, quelqu’un lui saisit la main. Lorsqu’elle tourna sa tête vers la droite, elle remarqua la silhouette élégante de son amie d’enfance, Hakoto.

Contrairement à son habitude, elle était vêtue d’un kimono rose et orange plutôt que de vêtements à l’occidental. Bien sûr, ils lui allaient parfaitement, elle qui était une beauté traditionnelle japonaise.

— N’ai pas peur, je suis avec toi, Shizuka-chan, lui chuchota-t-elle.

— Merci Hakoto.

Soudain, elle sentit une autre main : celle de la noble Vivienne de la Grandière.

— Il va de soi que vous pouvez compter sur notre assistance, quel que soit la tâche ou le tracas, lui sussura-t-ellle dans son autre oreille.

— Merci, Oneesama.

— Nous comprenons votre désarroi, cela fait bien longtemps que nous-même n’avons quitté le territoire kibanais et c’est la première fois également que nous venons en US Reborn, dit-elle d’une voix plus forte audible pour toutes.

— Vraiment ? Ça me rassure un peu… de ne pas être la seule.

Mis à part circonstances particulières, il était normal de ne pas être sorti de son pays, y compris pour des mahou senjo. Toutefois, Shizuka avait éprouvé un certain complexe, elle avait pensé être une fois de plus la dernière dans le groupe.

— Irina ? Tu es déjà venue ici ? Lui demanda-t-elle soudain.

— Nope ! En fait, ch’suis jamais allé plus loin que… Saitama ? Enoshima?

— Nous avons déjà été en mission hors du Kantô, signala Vivienne.

— Ch’sais plus ! Mais on s’en fout, c’est pas important. Allez ! Traînez pas, j’veux aller à la plage !

— T’es pas censée être un vampire ? Demanda Sandy, la fille intimidante du groupe.

— Yep, ch’suis une vampire ! Mais ici, c’est pas un soleil naturel, j’peux pas brûler. C’est Elieli qui me l’a dit. Pour ça que j’veux aller à la plage ! J’peux pas faire ça à Tokyo.

— C’est juste que tu veux pas bouger pas du salon, dit Shizuka en détournant le regard.

— Ouais, ça doit être ça aussi. Haha haha !

Irina se mit à rire en se grattant l’arrière de la tête. Difficile d’être plus insouciante, pensait Shizuka remarquant que son reproche ne l’avait pas percuté.

— Jessica, can we stop on a Mallmart ? It’s a long time, wanna eat some great potatoes chips.

Gloria, la quatrième fille de Nyuustore, semblait encore plus mal à l’aise que Shizuka, elle esquivait constamment les regards et ne s’approchait guère que de Jessica et pour une raison que personne ne comprenait, elle essayait de se rapprocher de Shizuka.

— Qu’est-ce qu’elle a dit, Jessica ? Demanda Shizuka qui ne comprenait pas l’anglais.

— Elle a dit qu’elle veut qu’on s’arrête acheter des chips, répondit désinvoltement Elin en s’installant à la place à l’avant.

— Vous comprenez l’anglais ?

— Et d’autres langues aussi. C’est surtout toi qui est nulle. Comment tu peux en savoir si peu après toutes ces années à l’apprendre en cours ?

— Pfffff ! Il paraît que c’est normal pour les mahou senjo de ne pas être pas doué pour les études, répondit Shizuka en grimaçant et en esquivant le regard de sa chef.

Alors que son regard en fuite rencontre celui d’Hakoto, elle se sentit frustrée : Hakoto parlait très bien anglais !

Aussi, elle se tourna de l’autre côté pour croiser les yeux envoûtants de Vivienne. Nouvelle frustration : l’aristocrate connaissait au moins trois langues, dont l’anglais.

Finalement, en pleurant, Shizuka se sépara des deux filles à ses côtés et se jeta dans les bras d’Irina.

— Au moins toi tu es aussi idiote que moi…Ouinnnnn !

— Héhé ! J’pige que dalle à l’anglais aussi ! Meilleures amies idiotes ! Yeah !!

Loin de s’en offusquer, Irina serra dans ses bras la jeune femme et semblait heureuse. C’est alors que dans le dos de Shizuka vint s’adjoindre à l’accolade de Gloria.

— I don’t know the meaning of this, but I don’t care, wanna hug too !

— Désolée, Gloria-chan, je te comprends paaaaaaaass !!

A présent, ce trio occupait la banquette arrière et faisait front face aux « traîtresses » comme elles les appelaient.

— J’y crois pas… Pas une pour rattraper l’autre, dit Sandy.

— J’ai rien dit. Pou… pourquoi moi ? se plaignit Hakoto en observant sa main comme si quelque chose s’y trouvait.

— Nous sommes dans la même situation. Nous n’avons rien fait pour attiser une telle aversion.

— Regardez-moi ce trio d’idiotes. Bah, au moins elles se sont retrouvées…

— En attendant, puisqu’elles sont déjà montée dans la voiture, on pourrait y aller, fit remarquer Elin.

Les deux chefs prirent place à l’avant, les autres filles à l’arrière.

L’aéroport ne se trouvait pas à l’intérieur de la ville, il était dans une base militaire située à quelques kilomètres. Hormis les mahou senjo, les politiciens et l’armée plus personne plus personne ne passait par voie aérienne.

Après avoir inspecté une nouvelle fois leurs cartes de mahou senjo au poste de contrôle, la voiture quitta la base et suivit la large route qui menait jusqu’à la ville. Autour d’elle, ce n’était que des paysages de campagne, plus personne ne vivait là depuis des décennies, mais il restait les marques d’une ancienne activité.

— T’as déjà rempli les papiers pour mon agence, je présume, demanda Elin en regardant au loin autour d’elle.

— Ouais, tu me prends pour qui ? Si je t’engage, c’est à moi de m’en occuper.

— Et t’as signalé que Shizuka utilise un familier ?

— Évidemment. D’ailleurs, pourquoi il n’est pas venu ? Demanda Jessica en regardant Shizuka dans le rétroviseur.

Shizuka, prise entre Gloria qui ne voulait plus la lâcher et Irina qui s’était levée sur la banquette arrière pour « faire du surf », se sentit gênée par ce regard.

— Il… il a dit qu’il était occupé…, répondit-elle avec gêne, ne voulant pas dire la vérité quant à la paresse de Yog-kun.

— Ah bon ? Un familier a de meilleures occupations que de suivre sa maîtresse ?

— Euh… ouais… ça paraît bizarre…

— Au fait, je ne crois pas l’avoir déjà vu avec toi, fit remarquer Hakoto.

— En fait… euh…

— Gun Pan III, l’interrompit Elin. Il ne vient pas parce qu’il ne veut pas rater la sortie de Gun Pan. Pourquoi tu as honte de ton familier, Shi-chan ?

— C’est vrai ça ! Il est super cool, Yog-kun ! J’aurais voulu un frangin comme lui ! Ah ! Moi aussi j’aurais bien aimé jouer à Gun Pan~! Mais bon, faut botter le cul des méchants, j’y jouerais en rentrant.

Shizuka prit son visage dans ses mains et se mit à pleurer.

Pourquoi avait-elle un familier aussi bizarre ? Et pourquoi ses collègues étaient fières de son bon à rien de familier ?

— Au moins, il vous reste un peu de bon sens, remarqua Vivienne en s’adressant à Irina. Votre paresse ne vous a pas immobilisé à ce point.

Avait-elle essayé de détourner le sujet pour aider Shizuka ? Rien n’était moins sûr.

— Bah, dans la vie y a trois trucs que j’aime faire : jouer, combattre les vilains et manger. Les jeux seront là à mon retour, mais pas les vilains. C’est logique, non ?

Un raisonnement simple, tout comme celle qui l’avait proféré.

Un bref silence s’installa. Toutes observaient Irina. Toutes avaient envie de faire une remarque, mais personne n’estimait cela utile, au final.

— En tout cas, je te plains, Shizuka, dit Jessica. Avoir un familier fainéant… Ça me rappelle une certaine personne qui avait un familier dynamique et expressif. Vous saviez qu’à l’époque, une certaine mahou senjo à couettes était une fille joyeuse et amicale ? Non, non, je ne mens pas et j’exagère même pas. Je ne l’ai pas rencontrée à cette époque, mais on m’en a beaucoup parlé.

— Tu penses vraiment que je vais sauter au plafond parce que tu racontes mon passé, Jess ? dit en bâillant Elin.

— C’est vrai ! J’ai lu ça dans son dossier ! S’exclama Shizuka soudain.

— Nous étions au courant aussi.

— Ah bon ? T’étais joyeuse à l’époque, Elieli ?

— Tu vois ? Tes filles n’en savaient rien. Je suis sûre que ça les intéresse en plus.

— Tout comme les tiennes seraient intéressées par une certaine histoire. Je peux la faire en anglais, si tu veux…

Jessica rougit de colère et de honte, puis se tut en regardant la route devant elle.

— Allez, raconte, Elieli !! Insista Irina en passant sa tête par-dessus le siège de sa chef.

Mais Elin lui donna une pichenette sur le front et répondit :

— Une autre fois. Je suis pas d’humeur.

Shizuka voulait savoir aussi, mais elle avait peur d’énerver sa chef en insistant.

Quelques temps plus tard, les murs immenses et les dômes de la ville-forteresse nommée Los Angeles se dressèrent à l’horizon.

***

Douze heures auparavant, dans la cabine du Gulfstream personnalisé de Jessica.

La cabine permettait d’accueillir une dizaine de personnes dans des conditions de voyages luxueuses et Jessica avait même engagé pour la traversée deux hôtesses de l’air.

C’était également un métier tombé en désuétude, puisqu’il n’y avait plus de vol de grande ligne. A part quelques excentriques et riches rebornien ou amaryllien, presque plus personne n’en employait. A Kibou, même les riches préféraient rester dans leurs pays, ce qui était moins vrai dans la culture rebornienne qui tendait à ignorer les conséquences de l’Invasion.

Aussi quelques riches prenaient malgré tout le risque de voyager et engageaient une armadas de personnels dont des mahou senjo. Aux US Reborn, leur place était un peu différente, il n’était pas rare qu’elles travaillent dans le privé.

Concernant les hôtesses de l’air, il y en avait deux types : les professionnelles, qui étaient formées à servir dans les avions et qui sortaient d’un cursus qui n’étaient enseigné qu’aux US Reborn (les riches d’Amaryllis les engageaient à leur tour). Ou les volontaires, qui étaient simplement des employés issus d’une branche de la restauration ou hôtellerie et qui acceptaient ce type de contrat grassement payés.

C’était la seconde catégorie qu’avait engagé Jessica. Elle n’était pas prétentieuse à ce point et savait que les hôtes n’avaient pas de hautes prétentions. Puis, cela permettait à de modestes employés de profiter de ses largesses, c’était une situation « gagnant-gagnant » pour tout le monde.

L’une des clauses du contrat stipulait en plus que Jessica les hébergeait jusqu’à leur retour à Kibou. Pour elles, ce serait réellement un séjour touristique.

— Whaaaaaaaa ! Je ne savais pas que tu étais aussi riche, Jessica ! S’étonna Shizuka en observant l’intérieur de la cabine.

— Je le suis. Ton étonnement me fait plaisir, mais en vrai un jet privé est actuellement assez donné…

— Ah bon ?

— Avec la chute du secteur, il y a un tas d’avion revendu pas très cher. Ton agence pourrait en avoir aussi un si elle le voulait.

Shizuka se tourna vers Elin qui venait de poser ses pieds sur la table devant elle en bâillant. Elle tira d’une de ses manches une console de jeu portable.

Se sentant observée, elle tourna le regard et dit :

— Pas moyen, ça coûte un bras à l’entretien. Puis ça nous sert à rien. Notre agence intervient principalement dans les affaires situées dans la métropole de Tokyo. Il y a des trains partout.

— Mais euh… C’est super classe. Puis, ça fait vraiment super pro, objecta Shizuka.

— T’es trop superficielle, Shi-chan. Mais bon, si t’es pas contente, tu peux toujours économiser pour une opération d’accroissement mammaire et postuler chez Jess, ça me dérange pas…

— Héhéhé ! Shi-chan avec des gros nibards ! C’serait drôle à voir, ajouta Irina qui sautait comme une enfant sur son siège. Par contre, si tu fais ça reste avec nous. J’me sentirais moins seule au milieu des plates.

Les regards d’Elin et de Vivienne se portèrent sur Irina, ils semblaient impassibles et calmes, mais Shizuka sentait les ondes négatives émaner d’elles.

— Te vante pas trop, sale gamine surdéveloppée…

Elin se contorsionna sur son siège pour allonger son pied et écraser la poitrine d’Irina. Évidemment, elle ne portait ni jupe ni pantalon, simplement son pull habituel, elle offrait de fait une vue dégagée sur sa culotte rayée où était imprimée une version kawaii de Vrexuh.

Shizuka se demandait parfois où elle trouvait des vêtements de si mauvais goût. Ce fabriquant n’avait aucun égard pour sa propre survie, nul doute que les Anciens prendraient mal le fait qu’on ternisse à ce point leur image.

— Tu devrais arrêter Elieli. Ça chatouille ! Haha haha !

Shizuka rougit face à la situation, elle baissa la tête en soupirant. Au demeurant, on aurait surtout pu y voir une sorte d’étrange fétichisme.

— Que… Que… Qu’est-ce que vous fichez ?! Interdiction de faire quoi que ce soit du genre dans mon avion !

Sur ces mots, Jessica, rouge de colère, attrapa le pied d’Elin et l’écarta de la poitrine d’Irina. Elle tourna sa colère vers Elin qui semblait n’en avoir que faire.

— Kyaaaa ! Jess est encore plus cochonne que toi, Elieli !

Jessica, surprise, tourna son regard vers Irina et découvrit qu’à son insu son autre main s’était posée d’elle-même sur la poitrine d’Irina. Elle rougit immédiatement alors que ses yeux s’écarquillèrent et sa bouche forma un cercle.

— Oh my god ! No bra ?!

— Jess, je vais t’attaquer en justice pour harcèlement sur mon employée… et sur mon pied.

— Que, que, que… ?! Ra… raconte pas n’importe quoi !!! Je ne fais rien de mal !

— En attendant ta main continue de la tripoter. Et pareil pour mon pied, heureusement que je suis pas chatouilleuse…

Jessica retira ses mains et s’écarta brusquement en rougissant encore plus. Puis, la gêne laissa rapidement place à la colère.

— Tout est ta faute, demi-portion !

— Perso, ça me dérangeait pas, Elieli. On aurait dit une sorte de massage.

— Je pense que c’était un peu plus que ça, Irina-senpai, commenta Shizuka en baissant les bras.

— Ton insouciance fait de toi une perverse, dit Elin.

— Quoi ?! Je, je suis pas une perverse d’abord ! Répondit Jessica à la place d’Irina. Puis, arrêtez toutes les deux d’utiliser des termes comme « nibards » ou « nichons », c’est malpoli envers eux !

Jessica croisa les bras et afficha une expression colérique.

— Nous avons grand mal à penser que vous êtes réellement nos chefs.

Vivienne balaya une mèche de cheveux rebelle derrière son dos tout en prononçant ces mots, elle avait l’air si impérieuse. Jessica la fusilla du regard, puis reporta sa haine sur Elin. Cette dernière n’en avait évidemment que faire, elle croisa les jambes et se mit à jouer.

— Tout est ta faute, espèce de demi-portion ! Je me fais insulter par ton employée et le pire c’est qu’elle n’a pas tort, on donne une mauvaise image.

— Détends-toi Jess, la veine de ton front va exploser.

— Quoi ?! J’ai pas de veine sur le front !! dit elle en la cherchant malgré tout de la main.

— Tu vois pas que Vivi-chan dit ça juste par jalousie et pour attirer l’attention de Shi-chan ? Quant à Irina, lui inculque pas tes idées de nichons libres ou autres, je dois déjà supporter de les voir gigoter tous les jours.

— T’es si jalouse que ça, Elieli ? Demanda Irina.

— Quoi ?! Je viens de te dire qu’il ne faut pas utiliser ce mot-là ! Tu me cherches vraiment ?!

Elin posa sa console sur ses genoux et se boucha les oreilles. Aussitôt, Jessica se mit à lui crier dessus sans retenue, on entendait plus qu’elle dans l’avion.

Elin ne la regardait même plus, elle observait Irina droit dans les yeux comme pour communiquer par télépathie. Mais Irina se mit à rire et changea de place, abandonnant sa chef aux réprimandes de Jessica.

Pendant ce temps, les cinq autres filles observaient le spectacle avec une goutte de sueur sur le visage. Elles ne pouvaient s’empêcher de se disputer lorsqu’elles étaient en présence l’une de l’autre.

Hakoto posa du thé sur la table :

— J’ai infusé du thé vert japonais, si vous en voulez…

— Volontiers, Hakocchi, répondit immédiatement Shizuka qui était fatiguée des cris et des disputes.

Une fois de plus, elle était assise entre Vivienne et Hakoto.

Pour sa part, Gloria s’était installée à côté d’une fenêtre et avait posé un ordinateur sur ses genoux, puis elle avait commencé à pianoter à toute vitesse. Elle s’interrompit un instant et observa Shizuka ; elle lui sourit avec gentillesse.

Puis, elle prit dans son sac un paquet de chips qu’elle tendit à la jeune femme :

— It’s awesome with tea. Please.

— Désolée, j’ai pas tout compris, dit avec gêne Shizuka en la regardant.

— Elle te propose des chips pour accompagner ton thé, traduit Hakoto. Mais bon, ce n’est pas ce qui va avec un tel thé.

— Pour une fois que nous sommes d’accord, commenta Vivienne.

— Ce qu’il faut, c’est des pâtisseries japonaises, je vous apporte ça, conclut Hakoto en se levant.

Dans une telle situation, plus que jamais, Hakoto s’affichait comme une japonaise typique.

Shizuka regarda Gloria devant elle qui lui tendait le paquet de chips sans savoir réellement comme refuser poliment. Elle finit par l’ouvrir, pensant sûrement que Shizuka n’osait pas.

— Vous devriez prodiguer plus d’efforts dans l’apprentissage des langues, dit Vivienne en portant son thé à ses lèvres. Nous allons vous faire la traduction si vous le voulez bien.

— J’aimerais bien, mais j’ai trop du mal avec l’anglais… Dites-lui que j’en prendrais après le thé, s’il vous plaît.

Pendant qu’Hakoto disposait les pâtisseries sur la table, Vivienne transmit la réponse de Shizuka. Cette dernière était pleine d’admiration, Vivienne semblait si douée.

Gloria resta muette un instant, puis prit son téléphone portable, écrivit quelque chose et le montra à Shizuka :

« Je suis désolée de ne pas parler ta langue. Pour les chips, n’hésite pas, j’en ai plusieurs paquets pour le voyage. Celle qu’on trouve en US Reborn sont bien meilleures, mais j’aime bien celles kibanaises… sauf celles au wasabi.o(>< )o »

Shizuka ne put s’empêcher de rire, elle couvrit sa bouche de son poing, puis leva le pouce pour faire comprendre à Gloria qu’elle était d’accord.

Sandy qui était restée silencieuse depuis le début et qui lisait un comic de super héros, elle leva son regard vers Shizuka qui ne put s’empêcher de frémir, intimidée par cette fille.

Une fois les filles servies, Hakoto décida de faire de même avec les deux chefs. En principe, c’était le travail des hôtesses, mais elle avait refusé qu’elles s’en occupent.

— Jessica, tu devrais te calmer. Elin ne t’écoute même plus.

— Quoi ?! Ce serait un tel manque de respect !

— Comment tu veux que je t’entende avec les doigts dans les oreilles ?

— Et pourtant vous venez de répondre quand même, fit remarquer Hakoto en grimaçant.

— Toi ! Je vais te tuer un de ces jours !

Jessica l’attrapa par le col et posa son pied sur le siège à côté d’elle. Elin ne broncha pas, elle se laissa saisir sans rien dire.

— Vous z’êtes si love love toutes les deux, affirma Irina en éclatant de rire.

Jessica tourna un regard noir sur elle.

— Calmez-vous toutes et prenez un peu de thé. Il y a également quelques senbei pour accompagner et je vais apporter aussi des daifuku.

— T’es vraiment un ange, ma petite Hako-chan.

— Pourriez-vous peut-être nous fournir quelques explications quant à la mission qui nous amène jusqu’aux US Reborn ? demanda Vivienne qui buvait toujours son thé.

Avec une élégance difficile à imiter, elle tenait sa tasse et dégustait le précieux liquide. Les regards se dirigèrent vers elle un bref instant, puis se tournèrent vers les deux chefs. Personne ne connaissait l’enjeu de la mission, manifestement.

Jessica se calma, s’assit à côté d’Elin et prit une tasse de thé.

— En fait…

— Attends, Jess, je vais expliquer ce sera plus rapide.

— Oh ? C’est bien sympa de ta part.

— Y a pas de quoi. En fait, Jessica a estimé que la seule force de son agence serait insuffisante pour gérer un problème sur le territoire rebornien et a fait appel à l’agence Tentakool.

— Quoi ? Mais pas du tout !

Jessica rétorqua en dissimulant mal le fait qu’elle mentait. Il s’agissait donc d’une telle menace ?

Shizuka ne put s’empêcher de déglutir.

Elle s’était à peine remise de leur dernier combat, un mois de cela, et les voilà reparties vers un nouveau combat de grande envergure. Un frisson traversa son dos.

— Cette fois, les choses iront peut-être mal et l’une d’entre risque d’y passer. Je… je préfère ne pas l’évoquer ! pensait-elle.

La jeune femme commençait à peine à s’habituer à sa nouvelle vie, elle commençait à apprécier les filles des deux agences, si une telle chose s’avérait vraie, elle ne savait pas si elle s’en remettrait.

— C’est rien d’aussi terrible que la dernière fois, expliqua Elin en tournant son regard vers Shizuka. D’ailleurs, je laisse notre commanditaire vous donner les détails.

— Si déjà tu commences, fini espèce de sale fainéante !

— Pas envie…

— Je te jure…, dit Jessica en serrant le poing. Bon, en fait, le gouvernement rebornien a envoyé un appel d’offre pour une mission de grande envergure. Il cherche à reprendre un territoire au nord du Mexique. C’est une guerre qui dure depuis des mois, ça n’avance pas donc l’État-Major a décidé d’investir plus de moyens.

— Ça m’a l’air plutôt risqué, l’interrompit Shizuka blême.

— J’allais dire la même chose, ajouta Hakoto.

— Mais non, c’est un front tout ce qu’il y a de plus normal, il n’y a rien de spécial, tenta de les rassurer Jessica.

— Les forces reborniennes sont à ce point affaiblies qu’elles lancent des offres pour un « simple front » ? Demanda respectueusement mais ironiquement Vivienne.

Une certaine contrariété apparut sur le visage de Jessica.

— Bon, OK. Je ne voulais pas vous préoccuper mais si vous voulez vraiment les détails… Je reviens.

Pendant que Jessica cherchait quelque chose dans la pièce voisine, Sandy fit la traduction à Gloria.

Néanmoins, cette dernière ne parut ni surprise, ni paniquée, ni intéressée, elle mit un casque sur ses oreilles et se mit à naviguer sur son ordinateur portable.

De son côté, Irina faisait un peu de même, elle s’était couchée sur deux sièges et jouait sur la console portable.

Jessica revint avec une carte du continent américain qu’elle posa sur une table. Elle prit un feutre et commença à délimiter plusieurs zones.

— Pour faire simple… Kibou a peut-être le plein contrôle de son territoire, mais l’Amérique est bien plus grande et est partagée entre plusieurs forces antagonistes qui ne cessent de s’affronter. Tout à l’ouest se trouve l’US Reborn, mais au nord il y a le territoire des Puissants Anciens Ushoista et Khelkosh. A eux deux, ils contrôlent l’Alaska et le Canada. Ensuite, du Wyoming à la Caroline du Nord c’est le territoire des Nyarlathotep, contrôlés par leur roi. Un peu plus au sud, toute la partie Utah, Colorado, Kansas, Arkansas, Tennesse et l’ancien sud est aux mains de Tezh’vha et Yoz’aioxhoxr.

— J’ai pas tout compris. A Kibou, on enseigne pas les noms des anciens territoires américains, Jessica-san.

— Tsss ! J’oubliais… Bah, regarde la carte et laisse-moi finir les explications. Même si tu connais pas les noms des anciens états tu comprendras en observant la carte.

Jessica marqua une brève pause et remarqua que toutes, à l’exception de Gloria et Irina, la regardaient avec attention, elle sourit avec satisfaction.

— Bon j’en étais… Ouais, au sud, à partir de l’ancienne frontière du Mexique c’est le territoire de Shub-Niggurath. Plus au sud encore, dans les souterrains, se trouvent les forces de Nyoghta. En gros, les US Reborn sont seules contre sept Puissants Anciens. Elle ne doit sa survie qu’au fait qu’ils s’affrontent constamment entre eux.

Elle marqua une pause pour siroter son thé.

— Cette fois, la mission concerne un territoire disputé à Shub-Niggurath depuis 5 mois. Il s’agit de la zone directement au-delà de la frontière. Même moi je n’en sais pas beaucoup plus à ce stade, il faudra attendre le débriefing de l’Etat-Major.

Les filles continuaient d’observer la carte où avait dessiné Jessica, chacune perdue dans ses pensées.

— Eh bien, c’est un sacré guêpier, murmura Shizuka qui se rendait compte à quel point ce pays était mal entouré.

— La situation est même bien pire qu’en Amaryllis, commenta à basse voix Vivienne faisant suite à Shizuka.

— J’ai une question, Jessica, dit Hakoto. Pourquoi faire appel à Tentakool ? Si c’est une bataille de routine, il y a assez de mahou senjo sur le territoire, n’est-ce pas ? Et d’ailleurs pourquoi nous ? Je pensais que nous allions nous concentrer sur nos activités à Kibou.

Même ses subalternes ne savaient donc pas. Jessica soupira un instant, puis leva les épaules :

— La décision ne vient pas de moi, mais des supérieurs. Nous ne sommes pas les seules agences sur le coup, c’est bien payé donc il va y avoir d’autres kibanaises. Puis, comme vous le savez, les mahou senjo de Kibou ont bonne réputation. A mon avis, l’autre raison est de ne pas dégarnir le front contre les Nyarlathotep, mais ce n’est qu’une supposition.

Dans les stéréotypes, les mahou senjo reborniennes étaient perçues comme moins puissantes que les kibanaises. L’origine aurait été un magazine, l’Analytics & Witchcraft : the true about the Myth, qui avait publié un article, chiffres à la clef, démontrant qu’il y avait plus de haut rangs parmi les mahou senjo de Kibou que celles des US Reborn.

Amaryllis était également mieux classé que les US Reborn. Aucune donnée fiable ne sortait de l’Empire d’Ukrytie, par contre, et de fait les rumeurs voulaient que dans ce pays se cacheraient de nombreuses rangs S dont certaines au niveau des Cinq Invincibles. Certaines les appelaient les « Méconnues ».

— Du coup, dans mon infinie générosité, j’ai proposé à Elin de se joindre à nous, conclut Jessica.

— Et pour notre part ? Pourquoi avoir accepté ? Demanda cette fois Vivienne.

— On avait rien à faire. C’est bien payé en plus et Jess m’a supplié donc bon…

— Comme si j’allais supplier une demi-portion ! Arrête de raconter n’importe quoi !

— Quelle est la réelle intention, Elin-san ? Insista Vivienne en la fixant.

— J’ai pas de raison cachée. Je n’ai pas l’intention de n’agir qu’à Kibou, la guerre est mondiale. Je trouve déjà aberrant le fait que nous dépendions d’un pays plutôt que d’agir toutes de concert, donc bon…

Aux yeux de Shizuka, ces paroles étaient dignes d’une vraie justicière. C’était une des rares fois où Elin avait vraiment l’air de porter son incroyable statut.

Mais aussitôt, Elin bâilla et s’essuyer le visage avec les bords de son pull, tout en dévoilant ses fines jambes, son ventre plat et sa culotte.

— Aucune bonne manière, décidément…, pensa Shizuka en pleurant intérieurement, les épaules tombantes.

Bien sûr, Jessica se remit à crier sur Elin, qui l’ignorait. D’ailleurs, cette dernière finit par demander :

— Tu sais qui sera aux commandes de la mission ?

— Rien n’a été communiqué, mais je pense qu’il s’agira de Justice Eight.

— Aby-chan ? Bah, ils ont mis du lourd pour le coup.

— Tu pourrais un peu respecter le protocole ? Il s’agit du général Justice Eight, mais si tu l’appelles déjà par son nom entier c’est un progrès dans ton cas… Tu te rends compte de l’exemple que tu donnes aux filles ? Puis si elle t’entendait, elle t’engueulerait, c’est sûr, dit Jessica en mettant ses mains sur les hanches.

— Contrairement à toi, elle s’en fout et elle m’aime plutôt bien.

— Sûrement l’instinct maternel, je suppose…, commenta Jessica avec un regard désabusé.

— Quand vous parlez de Justice Eight, vous parlez de LA Justice VIII ? Demanda Shizuka en pleine effervescence. La mahou senjo classée parmi les plus puissante de l’US Reborn ? Celle qui se bat pour les faibles et les innocents et qui a vaincu des Anciens niveau Elite toute seule ?

— Yep, il s’agit bien d’Aby. Elle est un peu chiante, mais puissante et sympa.

— Kyaaaa ! Je vais rencontrer Justice VIII ! Quel honneur ! S’écria avec enthousiasme Shizuka.

Toute mahou senjo qui connaissait un peu la situation actuelle des US Reborn avait entendu parler d’elle, ce qui impliquait toutes les filles ci-présentes… sauf Irina.

Cette dernière prit d’ailleurs la parole :

— J’crois qu’il y a un truc qui s’est collé sur l’avion.

— Hein ? Mais les systèmes de surveillance n’ont rien indiqué… T’es sûre ?

— Yep, il est juste au-dessus.

Irina leva le doigt vers le plafond de l’avion, toutes regardèrent dans la direction en question.

Jessica s’approcha d’un interphone permettant de communiquer avec la cabine de pilotage et d’une voix autoritaire :

— Nous subissons actuellement une attaque. Veuillez garder le cap et nous laisser faire. Gardez votre calme, mais accrochez vos ceintures, au cas où.

A peine eut-elle fini de donner ces instructions que Gloria qui se taisait depuis un moment s’approcha d’elle et tourna un écran d’ordinateur portable dans sa direction.

Curieuses, toutes se rapprochèrent. Une des caméras, placées à l’extérieur de l’appareil, filmait une chose semblable à une grosse sangsue monstrueuse avec diverses bouches et des tentacules frétillants. Il était accroché à la coque de l’appareil et tentait de mordre la structure métallique pour entrer dans l’habitacle de l’avion et se repaître des créatures s’y trouvant.

— C’est dégoûtant…, fit remarquer Shizuka.

— Les créatures du Mythe sont rarement mignonnes, expliqua Elin.

— Dis dis, Elieli ? J’peux sortir le tuer ?

— C’est quoi cette chose ? C’est dangereux ? s’interrogea Hakoto.

— Jess, on va faire quoi ? demanda à son tour Sandy.

— Vous : rien. On voyage à une vitesse de 900km/heure, aucune d’entre vous ne peut se déplacer à cette vitesse, ou je me trompe ?

— Vous le pouvez ? demanda Shizuka.

— Non, mais j’ai prévu des batteries de tir sur l’avion que je peux enchanter pour les abattre. Rester sur vos gardes, au cas où.

— Je viens avec toi, Jess, déclara Elin.

Jessica tourna son visage vers Elin et afficha une moue contrariée.

— Tu crois que j’ai besoin d’une gamine pour m’aider ? En plus, tu ne sais pas enchanté d’armes non plus que je sache.

Elin continuait de s’approcher jusqu’à se heurter à Jessica et plus précisément à sa poitrine, qui la repoussa légèrement en arrière.

Les deux se scrutèrent dans les yeux quelques instants. Toutes les observaient.

— Au cas où tu l’aurais pas vu, c’est un Proto-Polype, pendant qu’on parle d’autres ont déjà dû s’accrocher à la coque. Et qui dit, Proto-Polype, dit Polype Volant. Si tu te rappelles des cours de Takao, tu saurais qu’une des défenses des Polypes Volants c’est la magie d’invisibilité. Tu as beau avoir des flingues si tu ne sais pas où tirer…

— Tsssss ! Qui te dit que j’ai pas un système de verrouillage de cible magique ?

— Si tu avais de tels moyens, tu aurais aussi des batteries de tirs automatisées, tu n’aurais pas besoin de te rendre dans une batterie de tir pour l’enchanter.

— Tssssss !

Jessica ne dit mot. Elle se retourna et quitta la pièce. Elin se mit à la suivre et dit à l’intention des filles :

— Si j’étais vous, j’irais m’asseoir dans un siège avant que ça secoue. Les Polypes Volants utilisent des attaques de tornades, ça risque de pas mal remuer.

Elle referma l’écoutille derrière elle. On entendit encore un moment la voix de Jessica reprocher à Elin de la coller de trop près, ce à quoi cette dernière répondit en lui reprochant « d’avoir de trop grosses fesses ». Puis, on ne les entendit plus.

Le jet privé n’était pas un gros véhicule, mais Jessica l’avait fait équiper d’une batterie de tir au-dessus et en-dessous afin de couvrir plus ou moins tous les angles de tirs. Elles se dirigèrent vers celle supérieure.

Dans ce genre de situation, comme l’avait dit Jessica, le majeur problème pour les mahou senjo était la vitesse. Mis à part quelques spécialistes, rares étaient celles capables de se battre sur un avion en déplacement à 900km/heure. En quittant l’appareil, elles risquaient d’être rapidement laissée en arrière et de ne pouvoir rattraper ni leur véhicule ni leur ennemi.

C’est pour répondre à cette configuration de combat et en combinaison à ses propres capacités, que Jessica avait pensé à ces défenses. Elle s’était simplement inspirée des rares avions de combat reborniens étant équipés d’armes enchantées. Dans son cas, elle n’avait pas besoin d’enchantement durables puisqu’elle pouvait le faire à l’aide de sa magie.

De toute manière, puisque le secret des enchantements durables était un secret jalousement gardé, il aurait fallu des autorisations pour en disposer et même si Jessica aurait certainement pu les obtenir, c’était plus facile ainsi.

La batterie placée au-dessus de la structure de l’avion était un canon de 30mm, tandis que la batterie située en-dessous était une paire de mitrailleuse gatling de 25mm couplées. L’avion disposait également de quelques lanceurs à missiles. Au final, même s’il figurait en tant qu’avion de transport, il avait l’armement d’un avion de chasse.

Les deux chefs se transformèrent rapidement et refermèrent l’écoutille de la tourelle derrière elles.

Jessica sauta dans le siège et prit entre ses mains les manches pour diriger le positionnement du canon. Fermant les yeux, elle transféra sa magie à l’ensemble du système de tir, comme si elle injectait sa magie à travers des tubes prévus à cet effet.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, toutefois, un « petit » problème avait fait son apparition : Elin s’était glissée entre ses jambes pour partager le siège.

— Que… Qu’est-ce que tu fous, la planche à pain ?!

— Arrête les ultrasons, Jess, tu me fais mal aux oreilles. Bah, tu vois un autre siège ici ?

— Tu… tu vas dégager de là, oui ?!

— Rhooo, c’est bon. Je suis pas assez grande pour gêner ton champ de tir. Tu vas pas me faire croire que je t’embarrasse quand même ? T’as déjà deux fétichismes : les seins et les pieds. J’ai pas de seins et je ferais attention à pas te mettre les pieds dans la figure.

— Je vais te tuer, la naine !! Tu, tu vas arrêter avec cette histoire de pied !! C’est arrivé qu’une fois et c’était pas ce que tu crois !!

— Ah bon ? Tu n’étais pas en train de me lécher le pied ?

— Kyaaaaaaaaaaaaaa ! Je te dis d’arrêter !!!

— Écoute, on a pas de temps à perdre à se chamailler. J’arrête d’en parler si tu t’actives.

— Tu… ton comportement m’énerve ! Je vais vous faire la peau !

Elin lui jeta une œillade rapide. Jessica était une fois de plus en colère. Pensant sûrement qu’elle ne pourrait pas ajouter plus d’huile sur ce brasier, elle s’allongea en arrière pour trouver une position confortable et finit par trouver des coussins molletonnés.

— Ah, ça sert donc à ça…

Jessica qui sentait la tête d’Elin sur sa poitrine, serra les dents pour ne pas faire de remarques et inspira profondément pour reprendre son calme.

Pendant ce temps, en cabine passager.

— Don’t be scary, Shizuka, Jess is the best. She’ll defend us all.

Shizuka regarda Gloria avec de grands yeux, elle n’avait pas compris que le mot « defend ». Aussi, elle tourna rapidement son regard vers sa droite, puis sa gauche à la recherche d’aide. Hakoto réagit la première en lui faisant la traduction.

— Ah, c’est gentil, Gloria ! Je n’ai pas peur… enfin, un peu quand même, mais ça va aller… je pense…

— T’as peur de tout, Shi-chan, commenta Irina debout les bras derrière la tête. J’ai trop envie d’aller fritter du monstre aussi. Ca me fait chier de rester ici…

— Tu ferais que gêner, soit pas bête, lui reprocha Sandy.

— En effet, vous ne feriez que vous faire emporter par le vent et nous devrions venir à votre rescousse par la suite, ajouta Vivienne.

Irina fit quelques pas, puis soupira.

— J’m’ennuie !! J’veux me battre !!!

Hakoto ajusta sa chevelure et expliqua de manière calme :

— Il n’y a rien d’autre à faire mis à part attendre nos chefs. Pourquoi vous ne jouez pas à la console comme vous le faisiez jusqu’à maintenant, Irina-san ?

Irina soupira et se jeta dans son siège déçue.

Mais celle qui la connaissait le mieux au sein de ce groupe et savait comment la manipuler, n’était autre que Vivienne.

— Nous volons actuellement à dix kilomètres dans les airs, Irina-san. A cette altitude les rayons de soleil sont mille fois plus puissants. Même un vampire plus puissant que vous, périrai sans nulle doute. Je ne dis pas cela pour vous, ce n’est qu’une réflexion d’ordre général.

Irina tourna son visage vers Vivienne, réfléchit quelques instants :

— T’as raison en plus. Merci d’avoir sauvé les miches, Vivi-chan. Je t’en dois une !

Sur ces mots, elle prit sa console en main et comme si elle avait complètement tourné la page, elle se mit à jouer. Shizuka ne put s’empêcher d’avoir une expression désabusée alors qu’une goutte de sueur se forma sur sa joue.

— Quelle mahou senjo bizarre…, pensa-t-elle.

A cet instant, les premiers coup de feu se firent entendre au-dessus de leurs têtes.

Viser des créatures de la taille d’une balle accrochées à la coque de l’avion à l’aide d’un canon de 30mm, c’était une tâche ardue, même pour Jessica.

Comme l’avait annoncé Elin, il n’y avait pas qu’une créature, mais une bonne vingtaine.

Sur un avion normal, probablement que la première créature aurait suffi à percer la coque, mais cet appareil avait été renforcé suivant les ordres de Jessica.

Dans cette situation, le moindre tir raté pouvait avoir des répercussions sur leur véhicule de transport. Aussi Jessica adopta une stratégie différente : les obliger à se décrocher en les frôlant avec des tirs. Si elle avait eu ses pleins pouvoirs comme dans sa prime jeunesse, cette opération aurait pu être bien plus aisée.

Elle fit claquer sa langue et, par un système conçu à cet effet, elle infusa sa magie dans un des obus qu’elle inséra dans le canon.

Puis, elle tira. La détonation fit vibrer un instant l’habitacle.

L’obus quitta le canon renforcé par la magie de Jessica, frôla à une vitesse supérieure à la normale les trois créatures et poursuivit sa trajectoire dans le ciel sans fin.

Trois monstres se décrochèrent de la coque.

— Oh. Pas mal, Jess.

— Tu me prends pour qui, demi-portion ?

— Par contre, tu vas faire comment pour celles sur les angles morts ?

— Tsss ! Au lieu de te réjouir, faut que tu viennes penser à ce genre de choses ? Bah, je vais en finir avec ceux-là déjà et je réfléchirai après.

Jessica tira une seconde fois et en décrocha deux autres.

— Te connaissant, je suis sûre que t’as pensé à un moyen d’électrifier la coque extérieure, pas vrai ?

— Pourquoi j’aurais fait ça ?

— Pour éviter les Proto-Polypes justement. Après, s’ils entrent, les filles s’en occuperont, mais avec un trou dans la coque on va pas aller loin.

— Tu me gonfles, Elin ! Espèce de Miss-je-sais-tout ! Tu crois que j’avais calculé qu’on allait tomber sur eux ? J’ai surtout pensé aux Shantak et Khan’Zorhiin…

Elle se remit à tirer avec plus d’acharnement engendré par sa colère.

— Ils sont trop lents pour être une menace pour ton avion. Sauf si tu passes dans une horde…

— C’est ce que tu dis ? J’ai déjà vu des Shantak aller aussi vite que des avions de chasse.

— Ouais, s’ils ont des sorts pour accroître leur vitesse, mais aucun sorcier ne vit ici, au milieu du Pacifique.

— Et les sorciers Profonds, t’y as pensé ?

— Possible. Mais trop infime comme possibilité. Les Polypes sont bien plus fréquents à cette altitude.

— Hein ? Qu’entends-je ? C’est possible, c’est bien ce que tu as dit. Donc j’ai raison. Maintenant, tais-toi et laisse-moi travailler. Fainéante !

Pendant cet échange, elle avait enchaîné les tirs. Nul autre que Jessica n’aurait pu réussir une série de tirs avec une précision aussi élevée, ce n’était humainement pas possible. Si sa visée était déjà remarquable sous sa forme normale, elle était monstrueuse une fois transformée.

Elin ne dit plus rien pendant quelques instants, puis elle finit par rompre le silence :

— Ils arrivent. Ils sont trois, invisibles. Le premier est à 9 heures, le deuxième à 3 heures et le dernier à 6 heures.

— Ils nous ont encerclée ? Les enfoirés !

— Ouais. Tu ferais bien de t’en occuper asap, sinon ils vont nous prendre dans une tornade.

— Tsss ! Tu pouvais pas le dire avant !!

Relevant son canon, Jessica pointa l’une des trois directions qui lui avait été indiquée par Elin.

Invisible, elle pointait son arme dans le vide. C’est Elin qui ajusta la visée, puisqu’elle était capable de passer outre ce pouvoir en percevant les flux de magie qui émanaient d’eux.

— Prend ça, sale enfoiré de… !!!

Le bruit de la rafale courte que tira Jessica couvrit ses insultes. Les obus sifflèrent, puis explosèrent en plein vol, dans le vide, dévoilant un instant la présence d’une créature plus grande que leur avion.

Même s’il était désigné par le terme de « polype », ces êtres n’avait que peu à avoir avec cet animal. La similitude de leur apparence était relative au point de vue de chacun.

Les Polypes Volants étaient des créatures au corps spongieux et longiforme de couleur gris-bleu, munis de multiples yeux globuleux, jaunes, et de nombreuses bouches aux formes et aux dentitions différentes l’une de l’autre. Sur tout le long de son corps, des centaines de tentacules se rétractaient et s’étiraient en permanence. Sa taille devait avoisiner celle d’un avion de ligne, donc bien plus imposant que le modeste jet privé où elles se trouvaient.

Ce Polype à présent révélait avait plusieurs trous dans le corps, un liquide visqueux s’apparentant à son sang s’en écoulait. Cet écoulement était accompagné d’une fumée grisâtre toxique.

— T’occupes pas de celui-la, ordonna Elin. Le temps qu’il se reprenne, passe au suivant. Faut les faire apparaître pour les abattre aux missiles.

— Je sais ce que je dois faire ! Tu vas te taire à la fin !

Jessica se mit à frotter les tempes d’Elin de ses poings au lieu de tirer. Elle ne la supportait plus.

C’est à ce moment qu’un choc fit vibrer tout l’avion : une série de tentacules l’avaient heurté.

Nombre de messages d’alerte résonnèrent dans l’interphone, indiquant des pannes techniques. Sans tarder, Jessica tourna la tourelle vers la seconde créature indiquée par Elin et ouvrit le feu. Puis, elle passa à la troisième avec la même rigueur.

— Nous sommes encerclées. Si t’avais pas perdu du temps à me décoiffer…

— LA FERME !!!

Sur ces mots, Jessica lâcha l’un des manches qui lui permettaient de tirer et commença à chercher quelque chose devant elle, entre ses jambes. Ce faisant, tout ce qu’elle trouva était le corps d’Elin qu’elle commença à toucher malgré elle, dans la hâte.

Elin, bien que surprise, restait placide, elle ne rougit même pas, contrairement à Jessica au visage rouge comme une tomate. Paniquée, embarrassée, Jessica continuait de palper les jambes d’Elin.

— Je peux savoir ce que tu cherches, perverse ?

— Je… je suis pas une perverse !! Puis qui serait intéressé par ce corps qu’est le tien, gamine !

— Tu veux qu’on reparle de…

— Aaaaaaaaaaahhhh ! Tais-toi !! Je cherche un levier entre tes jambes !

— Désolé de revenir sur tes cours de biologie, mais je suis une femme.

— La ferme !! C’est la commande des missiles ! Je suis sûre que tu dois la couvrir avec ton pull aussi large qu’une voile de navire.

Sans crier gare, Elin leva son pull, dévoilant ses jambes nues et sa culotte.

Derrière elle, Jessica avait les larmes aux yeux, elle avait rarement été aussi embarrassée.

— C’est toujours avec toi que je me tape la honte, pensa-t-elle en grinçant des dents.

Après quelques secondes de recherche, sentant autour de sa main la peau d’Elin, elle toucha du bout du doigt un levier métallique dont la froideur contrastait avec celle du corps humain.

— Je l’ai ! J’y vais !

— Une fois de plus, ça peut-être mal interprété.

— La feeeeer…

Mais à cet instant, alors qu’elle activa la manivelle, elle cogna son menton sur la tête d’Elin et se mordit la langue.

— A cause de toi, je…

Le viseur dans la tourelle changea, une nouvelle manivelle de tir à l’allure étrange apparut à sa droite.

La situation était dramatique : les trois Polypes s’étaient beaucoup rapprochées, leurs corps aberrants et surtout leur contrôle des vents leur permettait de se mouvoir aussi vite que le jet privé. Malgré leurs blessures, ils continuaient le combat et commençaient à commander les vents pour en faire une tornade.

Jessica, les larmes aux yeux et la langue douloureuse, canalisa sa magie à travers la manivelle. C’était un conduit à haut débit qui exploitait les dernières recherches dans le domaine, utilisant des matériaux conducteurs spéciaux. Puisque les enchantements qu’elle pouvait produire n’étaient que temporaire, c’était le seul moyen d’utiliser des missiles enchantés.

— Mange ça !!!

Un AIM-12X Sidewinder II, un missile air-air dernière génération au moment de l’Invasion, se détacha du lanceur et frappa de plein fouet la créature la plus proche. Il en résultat une explosion si puissante qu’elle fit remuer l’avion tout entier.

Les passagers, mais également Elin, furent secoués en tout sens. La recommandation d’accrocher les ceintures s’était avérée juste.

Prise d’une sorte de frénésie homicide, Jessica chargea le second missile et tout en riant le largua sur le second Polype.

— Alors, c’est qui la meilleure, hein ?

L’explosion, très proche de l’avion, vint le secouer plus encore. Continuer ainsi pouvait s’avérer dangereux.

— Jess, va y mollo.

— C’est de ta faute ! Tu n’arrêtes pas de me provoquer ! Puis tu… tu n’arrêtes pas de me toucher ! Et c’est moi la perverse, hein ?

— …

Elin ne répondit pas, elle ne voyait même pas réellement de quoi voulait parler Jessica.

— Il est temps d’en finir ! Je vais vous apprendre à nous attaquer !

Jessica tourna la tourelle vers la localisation que lui avait donné Elin et repassa sur les commandes du canon. Enchantant une série d’obus, elle tira en rafale.

Le dernier Polype ressemblait désormais à une passoire. Rapidement son cadavre flottant sortit du champ de vue.

Jessica se laissa tomber lourdement dans le siège et poussa un long soupir de soulagement. Même si elle ne l’admettrait pas, elle était à sec de mana. Enchanter des missiles ou des obus était plus exigeant que de simple balles. Continuer davantage l’aurait sûrement mise à risque.

Le regard las mais triomphant, elle observa un instant le ciel bleu à perte de vue, puis elle baissa son regard pour observer la tête rouge qui se reposait sans gêne contre elle.

— Une fois de plus, tout est ta faute…

— Ah, c’était crevant comme combat.

— Comme si tu avais fait quelque chose, Miss-Radar. Tout le mérite me revient.

— Si tu veux Jess. Mais supporter tes cris est plus fatigant que tu ne le penses.

— Quoi ?! Tu me cherches encore, c’est ça ? Et tu crois que supporter ta voix de robot et tes remarques désobligeantes est une partie de plaisir peut-être ?

La dispute reprit de plus belle, les filles ne les entendaient pas, il y avait plusieurs écoutilles qui les séparaient de leurs chefs.

Le reste du voyage se déroula sans autre mauvaise rencontre.

***

Présent.

Après avoir passer les postes de contrôle à l’entrée de Los Angeles, les mahou senjo entrèrent dans la cité sous dômes.

Contrairement à l’extérieur, la température était douce. L’air était propre et les rues suffisamment larges pour permettre à des voitures comme celle de Jessica de circuler.

— Whaaaaa ! C’est énorme ici !! Ne put s’empêcher de s’exclamer Shizuka en regardant autour d’elle.

— Bienvenue aux US Reborn, ma jolie ! Répondit Jessica en roulant de manière décontractée un bras accoudé sur la portière. Vous voulez faire quoi les filles ? On y va mollo, le temps de se reprendre du jetlag ?

— C’est vrai que je suis plutôt fatiguée, affirma Hakoto en bâillant délicatement et en se cachant derrière un éventail.

— Moi j’pète la forme ! dit Irina en sautillant sur son siège.

— Calme-toi, dit Elin. On aura le temps de faire du tourisme après la mission, c’est promis.

— Promis ? Vraiment ?

— Ouais, tu sais bien que je ne mens pas.

— OK ! Si Elieli le dit, j’vais attendre alors.

Shizuka était impressionnée par les capacités de domptage d’Elin, elle seule parvenait à un tel résultat avec Irina.

Dans le même ordre d’idée, Vivienne transformée était plutôt docile lorsque Elin était là.

— C’est une sorte de dompteuse de filles bizarres ou quoi ?

Pendant qu’elle scrutait sa chef, Jessica et Gloria parlaient entre elles en anglais. Jessica la rassurait : elle comptait s’arrêter à un supermarché pour acheter les précieuses chips que lui avait demandé sa subalterne.

— Yeah ! Love you so much, Jess !! conclut d’ailleurs cette dernière.

A cet instant, Shizuka trouva le sourire de Gloria vraiment radieux. Dommage qu’elle ne souriait que rarement.

— Home sweet home, pensa Shizuka. Je suppose que l’air de la maison doit la détendre un peu.

Jessica s’arrêta sur le parking, qui avait la taille d’un stade de foot, et dit :

— Bon, c’est décidé, allons faire la fête à la maison ! Prenez ce que vous voulez !

— Nous vous remercions de votre accueil chaleureux, Jessica-san. Nous n’oserions remettre en doute votre hospitalité.

— Moi j’voulais aller à la plage, mais on fera ça après la mission, pas vrai ?

— Ne vous inquiétez pas, Irina-san, expliqua Hakoto. Dans la résidence de Jessica il y a une grande piscine où vous pourrez vous amuser.

— Ooooooh ?! Vraiment ?! C’est une bourge cette Jess !

— C’est maintenant que tu le comprends ? S’étonna Shizuka dont les épaules tombèrent de dépit. Tu croyais que l’avion c’était celui de qui ?

— Ch’sais pas… le gouvernement d’US Reborn ? répondit franchement Irina.

Une goutte de sueur apparut sur le front de Shizuka alors qu’elle soupira.

— Non, non, ma chère Irina-chan, c’était bien mon avion à moi. En fait, j’ai une résidence à Los Angeles, une autre à Denver et j’ai une entreprise pas loin d’ici, hors de la ville. Sinon j’ai deux agences une à Denver et l’autre à Tokyo. Voilà, tu sais tout, ma chérie.

— Eh ben ! T’es foutrement pétée de thunes !

— Ouais, Jess est super riche, dit sans motivation Elin. Bon, bah, on te suit, Jess. On en sur ton territoire au final. Mais pas de trucs pervers sur mes employées, OK ?

— Tu me tapes vraiment sur le système ! Tu crois que c’est mon genre ou quoi ?!

Elin se passa de réponse. Elle ouvrit la portière et elles descendirent toutes de la voiture décapotable.

Après avoir fait leurs courses, elles prirent le chemin pour rentrer. Plusieurs d’entre elles, fatiguées, avaient fini par s’endormir dans la voiture.

Vivienne dormait sur la banquette arrière, la tête sur le côté. Shizuka ne put s’empêcher de remarquer que c’était la première fois qu’elle la voyait dormir. Elle avait l’air d’un ange avec ses longs cheveux blonds et sa peau d’albâtre.

A cet instant, Hakoto posa sa tête sur l’épaule de Shizuka avec un naturel surprenant.

— Chut ! Ne les réveillons pas, dit-elle à voix basse.

Shizuka tourna son regard dans sa direction, essayant de croiser ses yeux. Elle constata que l’expression du visage de son amie était sereine.

— Qu’est-ce qu’il y a, Hakocchi ? demanda-t-elle en s’adaptant au volume sonore.

— Je suis heureuse d’être là avec toi. Je ne pensais pas qu’un tel jour arriverait.

— Je ne pensais pas non plus un jour visiter Los Angeles. Ca me fait plaisir aussi.

— Ca te fait plaisir à quel point ? Sur une échelle de 1 à 10.

Shizuka fit semblant de réfléchir à la question. Ce n’était pas la première fois qu’Hakoto lui la posait. Adolescente, elle aimait souvent utiliser des échelles de valeur de la sorte.

Imitant cette époque, Shizuka afficha un sourire espiègle et répondit :

— Je pense que c’est un 1…

— Quoi, vraiment ?!

— Haha ! Non, c’est une blague ! Honnêtement, je pense plutôt à onze.

— Shizuka-chan… ?

— Tout est allé si vite. Je ne pensais pas te revoir un jour, puis nous avons combattu ensemble et maintenant nous sommes à Los Angeles. Tout me paraît tellement fou au final.

— Oui, tu as raison.

Elles se turent et profitèrent du reste du voyage en silence. Leurs yeux étaient pleins de tendresse.

A l’avant, Jessica et Elin avaient cessé de se disputer. Cette dernière observait mollement le décor les pieds ses pieds nus sur le tableau de bord.

Jessica se retenait de lui faire des commentaires, elle jetait des œillades agacées et faisait claquer à intermittence sa langue, mais ne dit mot le reste du trajet.

***

Après avoir quitter le centre-ville, la voiture continua sa route en grimpant une colline, ce qui les mena dans le célèbre quartier de Beverly Hill.

Il était un peu différent de l’époque précédent l’Invasion, mais demeurait un des quartiers les plus riches de la cité. Pour des raisons de sécurité, il était délimité par de hautes murailles et disposait d’un dôme qui lui était spécifiquement consacré. Bien sûr, Beverly Hill avait son propre Etherium également.

En raison de sa haute sécurité, les loyers étaient parmi les plus hauts en ville. Il allait sans dire qu’il attisait la jalousie des plus modestes, d’autant que les riches du quartier payaient leur propre milice de sécurité et engageaient même des mahou senjo pour les protéger.

Puisque Beverly Hill avait fait partie des premiers quartiers protégés par l’Etherium, il y avait eu par le passé des émeutes et des tensions demeuraient encore à l’égard de ses résidents.

Même si Jessica n’aimait pas spécialement étaler sa richesse, elle aimait vivre dans le confort. Elle évitait juste d’en faire trop, mais ne se privait de rien. Elle était déjà passée quelques fois pour une pingre auprès des riches à cause de cette mentalité. Pour diverses raisons, dont celle d’être une mahou senjo, elle ne pouvait pas aller vivre dans un quartier plus populaire.

L’édifice où la voiture s’arrêta était une belle villa à plusieurs étages, délimitée par une grille en fer forgé. Elle était plutôt simple comparée au voisinage, mais ne manquait de rien.

Bien sûr, aux yeux de filles normales comme Shizuka ou Irina qui n’avaient jamais connu l’opulence, c’était un château.

— Whaaaaaaa ! C’est gigantesque !

— J’suis d’accord ! C’est un château de vampire, j’veux le même Elieli !

— Quel manoir plutôt coquet, dit Vivienne en prenant un air hautain.

Elin, pour sa part, n’en avait que faire. Elle n’était jamais venue en ce lieu, mais elle n’était pas le genre de personne impressionnée par l’argent.

En bâillant et en tirant d’une de ses manches une sucette, elle dit à Irina :

— En même temps, t’en ferais quoi d’un château ? Tu occuperais une seule chambre et le reste prendrait la poussière, je te connais…

— T’as pas tort, Elieli. Bah, finalement, l’agence c’est plutôt cool. Haha !

— Comment c’est possible d’avoir si peu d’ambition ? Vous êtes incroyables toutes les deux…, dit Shizuka dépitée.

— Désolée, c’est un peut-être un peu poussiéreux, s’excusa Jessica en portant deux sachets de courses. Je paie une femme de ménage pour qu’elle nettoie toutes les semaines, mais puisque personne n’y vit on ne peut pas empêcher que la poussière de s’accumuler.

— Ne vous inquiétez pas, Jessica-san, cet endroit est fantastique ! dit Shizuka avec enthousiasme.

— Tu es si mignonne quand tu es contente comme ça, ne put s’empêcher de dire Hakoto en se cachant derrière son éventail.

— Cela nous rappelle notre ancienne demeure. Quelle nostalgie…

— Vous viviez dans un endroit comme ça, Oneesama ?

— Notre demeure familiale était de cet acabit, en effet. Néanmoins, il s’agissait d’un bâtiment bien plus ancien, hérité de génération en génération. Nous ne pouvons qu’être d’accord avec vous quant aux difficultés d’entretien, Jessica-san.

— Tsss ! Comme elle se la raconte…, grommela mécontente Hakoto.

Shizuka se tourna vers elle ayant entendu quelque chose, sans réellement comprendre quoi. Hakoto fit semblant de n’avoir rien dit.

Jessica ouvrit les portes et les invita à entrer. Les filles furent encore plus émerveillées par l’intérieur. Shizuka n’arrêtait pas de répété « oh ! » à chaque nouvelle pièce qu’elle voyait, à chaque décoration qu’elle apercevait.

Sandy fit signe de la main et en s’éloignant :

— Faites-moi signe quand la fête commencera.

Les mains dans les poches, elle entra dans un couloir et referma la porte derrière elle.

En fait, les filles de l’agence Nyuustore avaient un appartement à Tokyo, à Ginza, mais aussi à Denver et également une chambre dans cette villa à Los Angeles. Elles connaissaient fort bien les lieux.

Gloria surgit derrière Shizuka et lui attrapa la main :

— Shizuka ! Do you want to come with me ? I want you to show you my room. OK ?

Mais aussitôt, Gloria se rendit compte du contact physique qu’elle venait de provoquer et paniquée s’écarta de quelques pas avant de rougir.

Shizuka lui sourit bêtement et répéta : « OK… OK… ».

Pourquoi n’arrivait-elle pas à apprendre l’anglais ? se demandait-elle une fois de plus.

Hakoto et Vivienne remarquèrent l’embarras de Shizuka et échangèrent avec Gloria, excluant d’un seul coup Shizuka. Sans qu’elle n’est eu son mot à dire, on organisa une visite de la demeure avant la fête de bienvenue.

— J’peux aller à la piscine en attendant ? Demanda Irina.

— Vous ne perdez pas le nord, dit Vivienne en lui jetant un regard hautain.

— En plus, tu n’as pas encore de maillot de bain, fit remarquer Shizuka.

— J’m’en fous, j’veux nager !

Shizuka et Vivienne affichèrent le même genre d’expression qui semblait dire : « elle ne sait pas se tenir cette fille ».

— Jess doit avoir un maillot de bain à te prêter, je pense, dit Elin en bâillant.

Jessica ne répondit pas de suite, elle semblait dans son monde. Puis, d’un coup, revenue à elle, elle leva le pouce.

— No problem ! Tout ce que tu voudras, ma chérie.

— YEAH ! Piscine ! Piscine !

— Tu me casses les oreilles, Iri-chan. Baisse d’un ton. Amusez-vous bien et pas de cochonnerie. Haaan ! Je vais squatter le salon, je suis fatiguée…

Elin s’éloigna d’un pas lourd et traînant, Jessica ne peut s’empêcher de « garbage », avant de se tourner vers Irina. Les deux partirent de leur côté et les autres filles firent le tour du domaine.

Shizuka n’en croyait pas ses yeux, c’était un vieux rêve de petite fille : un château de princesse. Elle se rendit compte que même en se trouvant dans le même monde, sous le même ciel, les riches vivaient dans une autre réalité que les gens normaux.

Après cette visite, les filles s’en allèrent retrouver en cuisine Jessica qui était rouge et songeuse. Gloria s’en alla sans rien dire et Vivienne, au lieu d’aider, « supervisa » la production, selon ses propres termes. Cela ne manquât pas de faire sourire Hakoto qui afficha un sourire provocateur alors qu’elle faisait étalage de ses remarquables talents de cuisinière.

Lorsqu’elles amenèrent toutes les trois (le travail de Vivienne ne comprenant pas de porter des objets, apparemment) les plats au salon, Elin et Irina jouaient à la console sur la gigantesque télévision. Irina avait encore les cheveux humides et était enveloppée d’une serviette de bain.

— Tu t’es fait grillée ! T’es nulle à ce jeu, Elieli !

— La ferme. J’étais pas concentrée. C’est à cause de toi, si t’arrêtais pas de me gêner aussi…

— Bouh ! Elin t’es une mauvaise perdante !

Sur la table à côté d’elle, des snack étaient ouverts et déjà bien entamés.

Jessica se rapprocha d’elles, un tablier noué à sa taille, le visage en colère.

— Espèce de bonne à rien ! Pourquoi tu as ramené ça ?! Moi je me casse le cul à cuisiner avec Shizuka et Hakoto et vous vous coupez l’appétit en mangeant ces cochonneries ?

— Rhooo ! Du calme, Jessica, ta veine va exploser. C’est bon, t’inquiètes, on va manger quand même.

— Bah, ouais, j’ai deux estomacs. J’peux manger ce que j’veux !

— En même temps, c’est la base en voyage apporter de quoi jouer et de quoi manger, expliqua Elin.

— La base ? C’est la première fois que j’entends ça…, dit Shizuka. Je parie que vous n’avez même pas amené de vêtements de rechange…

Irina et Elin se jetèrent un regard, puis elles se tournèrent vers Shizuka :

— J’crois que j’ai pris un ou deux trucs quand même… des culottes. Ouais, des culottes !

— Perso, je m’en fous des vêtements. Au pire, je peux en acheter.

Jessica serrait fort ses poings, elle faisait preuve d’un self control incroyable pour une fois. Shizuka se demandait quand elle allait exploser au juste.

— Bah, reprenons la partie. Faut profiter de la télé de Jess. Ce truc est aussi gros que ses nichons.

— Ouais, trop vrai ! C’est pour ça qu’on a une petite télé à l’agence ? Parce qu’elle est comme les tiens ?

— C’est vulgaire, mais bien vu.

— J’en peux plus… Elle m’exaspère, dit Jessica.

C’était le moment où elle explosa. Elle commença à crier sur Elin, une fois de plus, lui reprochant mille choses. A distance, Hakoto, Shizuka et Vivienne n’étaient même plus inquiètes, elles préparaient la table en les ignorant complètement.

Plus les cris duraient, plus les reproches devenaient anciens. Jessica finissait par lui reprocher des erreurs sur des missions qui avaient eu lieu près de dix ans auparavant.

Elin finit par soupirer et faire signe du doigt à Irina de s’approcher d’elle.

Cette dernière obéit.

— Arme secrète anti-Jessica, technique 346 !

Sur ces mots, Elin tira la serviette nouée autour du torse d’Irina, la défaisant d’un mouvement sec.

Bien sûr, Irina venait directement de la piscine, elle ne portait rien en-dessous. Le choc fut tel pour Jessica qu’elle fut projetée en arrière et tomba sur le canapé.

— Oh my God ! dit-elle en se pinçant le nez.

— Rhooo ! Tu fais quoi Elieli ?

— Arme anti-Jessica, je l’ai dit.

Hakoto et Shizuka rougirent jusqu’aux oreilles, elles se cachaient, plus ou moins, les yeux.

— Tu me le paieras, espèce de naine sournoise !!!

Jessica se releva et s’enfuit, vaincue.

Elin fit un signe de victoire de la main, tandis que Shizuka décida d’intervenir et de remettre un peu d’ordre dans tout ça. Il fallut attendre encore quelques temps avant que le petit repas d’accueil ne put avoir lieu.

Lire la suite – Chapitre 2