Chapitre 2

Cela faisait plus d’une semaine que la rentrée avait eu lieu à l’école municipale élémentaire Sakanoue de Nagaoka. Comme nombre de bâtiments publics, il avait été remis à neuf moins d’une décennie de cela suite à une attaque d’Anciens.

Même si les massacres perpétrés par ces monstres étaient devenus le quotidien, la douleur n’en demeurait pas moindre et les souvenirs associés à ces massacres étaient forts.

Après l’appel, Hakoto quitta la salle de classe accompagnée de deux autres élèves ; deux filles imbues d’elles-mêmes qui se pensaient supérieures aux autres malgré leur âge. Pour diverses raisons, dont le prestige de la famille d’Hakoto, elles étaient attachées à cette dernière.

Alors qu’elles se chaussaient dans le vestibule de l’école…

— Qu’est-ce que c’est ? Demanda Asuka, l’une des deux filles.

— Je sais pas…

— Je vais aller voir, dit Hakoto. On dirait quelqu’un qui pleure.

Les deux filles tendirent l’oreille, elles étaient moins sûres que leur amie.

— Hakoto, vous n’allez pas… ?

Mais la jeune fille ne les écoutait plus.

Entrant dans une autre allée de casiers, elle découvrit une silhouette assise avec un sac sur sa tête. Des graffitis se trouvaient dessus :

« Dégage ! »

« Tu pues ! »

« Caca ! »

La victime cherchait retirer le sac qui devait lui couper la respiration en plus de l’humilier.

Non loin, un groupe d’élèves la regardait sans intervenir ; qui était outré, qui se moquait.

Derrière Hakoto, Asuka et Sakura s’écrièrent de surprise et d’indignations.

Sans même retirer le sac, elle savait de qui il s’agissait. Celle dont tout le monde avait peur et que tous détestaient. Tout comme elle, les parents des autres élèves avaient du mettre en garde leur enfants de se tenir éloignés de cet « enfant de malheur ».

Mais, malgré ses six ans, Hakoto ne croyait pas à cette mise en garde. Elle avait observé Shizuka quelques fois et tout ce qu’elle y avait vu était une fille normale de son âge.

Plus jeune, on lui avait conté l’histoire du « vilain petit canard ». Malgré ses difformités, ce canard rejeté s’était avéré être un magnifique cygne.

Et si Shizuka n’était autre qu’un vilain petit canard elle aussi ? Derrière ses différences ne se cachait-il pas un être magnifique ?

Hakoto s’avança vers Shizuka et, malgré les interdictions scandées par quelques garçons à distance et par ses deux amies, elle défit le sac.

La pauvre victime avait le visage rouge et en pleurs. Elle était horrible à voir, mais Hakoto ne sourcilla même pas.

— Je… je… je…, répétait-elle sans savoir quoi dire.

— Ne t’inquiètes pas, je ne te ferais rien. Tu t’appelles bien Nakasawa Shizuka, n’est-il pas ?

Shizuka, tremblante, s’éloigna doucement d’elle en la scrutant avec terreur. Mais Hakoto ne se laissa pas décourager par cette attitude :

— Je suis Yamagata Hakoto. Si tu veux bien, devenons amies.

Sans hésiter, elle lui tendit la main pour l’aider à se relever, au grand étonnement de tous les autres enfants qui assistaient à la scène.

Pendant quelques instants, Shizuka se montra méfiante envers cette suspicieuse gentillesse. Même si Hakoto était en général silencieuse et effacée, elle sait se montrer têtue parfois. Malgré les moqueries des autres enfants, les menaces de « ne plus être copines » de Sakura et d’Asuka, malgré la réticence de Shizuka à son égard, elle lui prit la main.

Ce jour-là, elle avait perdu sa basse cour de petits canards bruyants et stupides, mais à la place elle avait gagné un cygne qui déploierait un jour ses ailes éblouissantes. Hakoto était sûre d’avoir fait le bon choix.

Bien sûr, ses parents avaient cherché à l’éloigner de Shizuka qu’ils estimaient être une mauvaise fréquentation. Mais elle leur avait tenu tête et ils avaient fini par abandonner, espérant sûrement qu’elle se lasserait bientôt de ce jouet indigne d’elle.

Les années s’étaient écoulées depuis cette rencontre. A contrecœur, les Yamagata avaient fini par accepter cette amitié.

Hakoto avait changé. Elle avait trouvé quelqu’un d’intérêt. Si lorsqu’elle interagissait avec les autres elle était silencieuse et distante, elle était complètement différente avec Shizuka. Elle n’hésitait pas à se laisser entraîner par elle et montrer les crocs à ceux qui lui voulaient du mal.

C’est en la suivant qu’elle s’était retrouvée blessée dans l’incident de la galerie marchande de Nakano où les deux fillettes avaient fait leur première rencontre avec l’Ennemi de l’humanité. L’opinion des parents d’Hakoto avait fait un revirement total suite à cet incident qui avait failli coûter la vie de leur fille.

Ils avaient empêchés Shizuka de venir rendre visite à son amie à l’hôpital. Et après une discussion sérieuse, il lui interdirent de la revoir.

Elle s’y était opposé mais comprenant qu’elle ne gagnerait pas, elle attendit la fin de sa convalescence pour venir la voir en cachette.

Quelques temps durant, leur relation avait ainsi duré.

Plus il y avait d’obstacles dans leur relation, plus Hakoto persistait à croire qu’elle avait choisi la bonne personne.

Entrant dans l’adolescence, Hakoto, une fille mûre pour son âge, avait commencé à prendre de plus en plus conscience de ses sentiments. Elle n’était pas juste curieuse de voir l’envol de ce cygne qui s’ignorait. Elle ne faisait pas tout cela simplement pour s’opposer à l’autorité parentale.

Non, en fait, elle nourrissait un lien particulier envers Shizuka, un attachement plus fort que tout.

Elle devenait de plus en plus dévouée chaque jour qui passait. Elle s’abreuvait de chacune de leurs rencontres. Son esprit était empli de Shizuka et son cœur battait pour elle.

Pendant quelques temps tout se passa bien. Mais un jour, une collègue de travail de la mère d’Hakoto vint la dénoncer l’air de rien. Hakoto avait toujours été une enfant sage, elle n’avait jamais subi de sanctions ou de réprimandes de la part de ses parents sauf lorsqu’il s’était agi de Shizuka, cette enfant maudite.

Une dispute eu lieu, l’interdiction fut renouvelée. Hakoto fit semblant de se repentir et d’accepter leurs conditions.

En grandissant, son caractère était devenu de plus en plus vicieux et retors. Telle une « yuki onna » dont elle avait un peu les traits et le caractère jaloux et vengeur, elle fomenta sa vengeance à l’égard de la dénonciatrice : Hisakome Nico.

Cette fille était à l’origine de tout. Elle avait raconté à sa mère, amie de la sienne, sa relation avec Shizuka. Et elle devait être punie.

Comme nombre de filles arrivées à cet âge, Nico aimait un garçon de sa classe, Yutaka, mais elle ne s’était pas encore déclarée à ce dernier. Leur relation semblait progresser, ils se rapprochaient de jour en jour.

Dans l’ombre, par d’habiles manipulations, Hakoto invita Hinata, une autre fille amoureuse du même garçon de s’en rapprocher. Ses conseils furent si justes qu’en moins d’un mois, elle avait pris le rôle de Nico et sortait avec le garçon.

— Tu as essayé de m’éloigner de mon soleil, femme horrible ? Comprends donc ce que cela fait ! Avait-elle pensé en voyant pleurer Nico dans les bras de ses amies après les cours…

***

Depuis l’Invasion, le Mexique avait bien changé.

Autrefois une région chaude et tantôt désertique, sous l’influence du Puissant Ancien Shub-Nigghurath et de fécondité, le pays était devenu bien plus vert. Si ce concept était associée à quelque chose de positif, on ne pouvait dire que l’Ancien l’était.

La végétation et les créatures qui peuplaient ses territoires étaient toutes abjectes ; leur vitalité même était empreinte d’une énergie corrompue et folle. Sous l’influence de Shub-Nigghurath les êtres vivants les plus absurdes naissaient. Sa créativité morbide la poussait à concevoir des formes de vie sans logique, sans aucune chance de survie, tandis que certains autres héritaient de sa même fécondité et d’une taux de reproduction incroyable.

Shub-Niggurath, également nommé la Chèvre Noire, était connue comme la Mère des Monstres. Même pour les autres Anciens, c’était un être au mode de pensée abscons.

Ses nombreux avatars féminins avaient inspiré nombre de figures religieuses et étaient à la base du mythe du concept de Mère Nature. Mais il ne fallait pas si méprendre. La version priée par les anciens druides, par exemple, n’était qu’une pâle copie de son originelle. Shub-Niggurath était aussi généreuse que cruelle envers les êtres vivants, aucun humain sain d’esprit n’aurait voulu vivre sur ses territoires hostiles.

L’une des capacités les plus connues de l’Ancienne était ans nul doute ses rivières de lait. Elle dégageait d’elle un étrange liquide blanc qui avait la capacité surnaturelle de faire pousser la vie. C’était ce qui avait transformer le paysage jadis rocheux du Mexique en forêt ou marais.

C’était dans ce décor que l’armée rebornienne avait réussi à établir deux avants-postes pour étendre son influence et reprendre le Mexique.

— On est où là-dessus ? Demanda à basse voix Shizuka en s’approchant de la carte d’état-major qui se trouvait dans la pièce où elles avaient été toutes les huit convoquées.

C’était une grande carte avec des épingles et diverses légendes mettant en lumière les différents fronts contre les Anciens.

Il y avait aussi trois gros points qui représentaient les bases reborniennes établies au Mexique : une au sud de Tijuana qui servait de couloir aux forces reborniennes pour s’étendre au sud, une autre établie à proximité de Hermosilo et la dernière proche de Chihuahua. Cette dernière était bien sûr en pleine zone de conflit, seules les quelques kilomètres autour avaient été sécurisés.

Les huit filles se trouvaient justement dans celle-ci, à l’intérieur d’un bâtiment militaire préfabriqué. Les membres de l’État-major n’étaient pas encore arrivés.

— C’est simple… nous sommes ici, désigna du doigt Jessica. Elles sont récentes ces deux dernières bases, elles n’étaient pas là l’an dernier…

— Je n’en ai pas souvenir non plus,confirma Hakoto, les bras croisés, en kimono.

Pour des raisons qu’elle n’avait expliquées à personne, elle avait tenu à garder des vêtements typiquement kibanais.

Sous l’éclairage un peu faiblard de cette bâtisse en tôle et béton. Les autres filles s’approchèrent à leur tour de la carte.

La matinée était bien avancée, les aiguilles de la montre accrochée dans un coin indiquaient dix heures trente. Cela faisait à peine une dizaine de minutes qu’elles étaient sortie du nouveau modèle de Stryker qui les avait transportées.

Elles n’étaient pas les seules, d’autres agences avaient répondue à l’appel et avaient été séparées dans différentes zones dans l’attente de leurs ordres de mission.

Soudain, la porte s’ouvrit et deux femmes entrèrent ; deux mahou senjo en tenue militaire rebornienne. La première était une femme à la chevelure blond foncé, attachés en chignons avec simplement quelques mèches détachées. Un grain de beauté ornait sa joue sous son œil droit. Sa taille avoisinait le mètre soixante-dix. Il s’agissait d’une femme fort belle à l’allure stricte et sérieuse.

Shizuka n’eut aucun mal à reconnaître la légendaire « Justice VIII », considérée par les journaux spécialisés comme l’une des plus puissantes mahou senjo du territoire rebornien.

A ses côtés, une femme méconnue, légèrement plus grande que la première ; rousse, aux cheveux courts coupés à la garçonne, à la poitrine imposante que son uniforme ne parvenait à complètement dissimuler.

Une vive excitation s’empara du coeur de Shizuka : une des personnes qu’elle admirait le plus au monde se trouvait là, à quelques mètres d’elle !

Elle était magnifique, plus encore que dans les magazines. Son air sérieux et digne imposait le respect.

Shizuka commençait à avoir chaud à force de sentir son adoration de fan monter en flèche.

La soldate inconnue toussota volontairement pour indiquer leur entrée, salua de manière très protocolaire, puis se plaça debout à côté du siège où s’assit Justice VIII. Cette dernière les salua d’un hochement de tête, puis croisa les mains devant elle et prit la parole :

— Merci à vous toutes d’avoir répondu à notre appel. Je suis la Major General Hamilton de l’US Paranormal Forces. Je pense que nombre d’entre vous me connaissent plus sous le pseudonyme de « Justice VIII ». Si vous voulez bien vous asseoir, le Colonel Lyons et moi-même allons vous faire le débriefing de la mission.

Le japonais d’Hamilton était parfait, seul son accent la trahissait. Sachant une majorité de ses interlocutrices kibanaises, elle l’avait utilisée à son tour.

Sur ces mots, toutes s’assirent autour de la table.

Shizuka tremblait d’excitation, elle déglutit plusieurs fois en osant à peine regarder cette femme autoritaire et imposante. Elle avait l’impression d’être totalement écrasée par sa charisme écrasant.

Toutefois, quelqu’un y était totalement imperméable.

— Yo ! Ça fait une plombe, Aby-chan. Tu t’en sors ?

La tête de Shizuka s’effondra sur la table alors que des larmes s’écoulèrent de ses yeux. Elin ! Mais pourquoi lui parlait-elle comme ça ?

C’était un outrage ! Une disgrâce !! Une hérésie et une trahison !!!

Shizuka portait un regard noir à sa chef mais, avant qu’elle n’ait pu lui formuler le moindre reproche, quelqu’un s’en occupa à sa place :

— Eh oh ! Tu sais bien qu’elle n’aime pas ta familiarité, tu veux pas la fermer pour une fois ? Tu le fais exprès, en fait. Avoue ! dit Jessica en la pointant du doigt.

— Et toi, t’es obligée de crier, Jess ? Je suis à côté, je t’entends…

— Tu me cherches ? C’est pas parce qu’on est en présence d’Hamilton que je peux pas te botter les fesses, tu sais ?

Les réactions étaient assez partagée autour de la table, mais Irina la première se mit à rire :

— Haha haha ! C’est bien not’Elieli !!

Vivienne soupira en gardant contenance. Hakoto rougissait à la place de sa chef qui n’avait fait que rajouter de l’huile sur le feu. Tandis que Sandy se couvrait le visage de sa main et que Gloria observait avec de grands yeux confus.

La colonelle Lyons, elle était au moins aussi furieuse que Jessica, elle se retenait d’éclater de colère, ce qui se lisait facilement sur son visage.

— Quelle impolitesse…, murmura-t-elle d’une voix à peine audible.

Mais alors qu’elle allait blâmer les deux femmes, la générale Hamilton se mit à rire. Elle cachait son rire maladroit derrière son poing ; les yeux de la colonelle s’écarquillèrent sous l’effet de la surprise.

— Laissez, Colonel Lyons, expliqua-t-elle en anglais. Elles sont toujours comme ça.

Jessica et Elin tournèrent leurs regards vers Hamilton qu’elles voyaient sourire pour la première fois.

— C’est rare que tu souris, Aby. Mais ça te va bien, tu devrais le faire plus souvent.

— Merci, Elin. Vous ne changerez jamais toutes les deux. Je suis vraiment contente de voir revoir.

— Pareil, je suis très contente de te voir en un morceau aussi. Il y a tellement d’ennemis par ici que je me demande souvent si tu vas pas passer l’arme à gauche.

— Ça va pas de lui dire ça, demi-portion ? Tu vas lui attirer le malheur !

— Ne t’inquiète pas, Jessica, je ne crois pas à la chance. Tes préoccupations me font plaisir, Elin, je ne savais pas que tu pensais à moi comme ça.

La voix d’Hamilton était douce et gentille. Elle donnait un peu l’impression d’être un mère qui parlait à sa fille, impression renforcée par la différence d’apparence entre les deux femmes.

— C’est normal de penser à ça…

— Mon heure n’est pas encore venu. Je ne mourrai pas avant d’avoir libérer le pays, Elin.

— C’est justement ce qui me fait peur aussi…, soupira Jessica en levant les épaules. Tu es bien trop investie. Tu ne recules jamais devant l’ennemi et tu es prête à te sacrifier pour les autres… ça me rappelle une autre imbécile au passage… Enfin bon, je te l’ai dit des milliers de fois de faire attention, tu ne changeras sûrement plus.

— Tu es toujours si prévenante, Jessica, mais tu connais ma réponse : « il y a des choses qu’on est seule à pouvoir faire et il faut s’en acquitter ».

— Oui, j’avais oublié que c’est un peu ta devise.

— Moi je m’en souvenais. L’Indéfectible Aby-chan.

— Arrête avec cette appellation, s’il te plaît, c’est gênant.

Cette discussion entre vétéranes laissa l’assemblée sans voix. Si on s’était attendu à ce genre d’attitude décontractée de la part de Jessica et Elin, personne n’avait pensé un jour voir la générale Hamilton faire de même.

Malgré les tensions entre Elin et Hamilton dont avait parlé Jessica, il était évident que la général admirait sincèrement les deux femmes.

Même si son image de Justice VIII volait en éclats, Shizuka ne put s’empêcher de la trouver attachante dans son double rôle à la fois maternel et à la fois de kouhai.

Plus que jamais, Shizuka eut l’impression d’évoluer dans un monde différent de ces sommités. Elle avait été stupide de ne pas considérer le fait que d’anciennes combattantes comme elles n’aient pas combattu ensemble. Le monde était certes vaste, mais il était à la fois petit.

Parmi les millions de mahou senjo, rares étaient celles qui devenaient aussi puissantes et qui devenaient célèbres. Jessica, Elin et Hamilton vivaient dans une autre bulle de réalité que la sienne, elles avaient connu les affres de la guerre d’antan.

Shizuka sourit avec amertume ; elle ne serait jamais comme elles, peu importait ses efforts. Un gouffre infini les séparait.

La colonelle chuchota quelque chose à l’oreille de sa supérieure qui reprit soudain un air plus protocolaire.

— Comme je le disais, je vais vous expliquer en détail les objectifs de la mission que nous allons vous confier. Normalement, je suis censée vous rappeler que ce sont des informations secrètes et que vous n’êtes pas en droit d’en parler avec des personnes extérieures, mais je suppose que vous savez déjà tout ça.

Le général fit signe de la main à sa subalterne qui s’en alla décrocher la carte pour l’amener sur la table.

— Comme vous pouvez le voir, notre armée a réussi à établir des bases avancées en territoire ennemi. Ce n’est pas encore parfait, mais nous contrôlons chaque jour qui passe de plus en plus de territoires. L’actuel objectif est d’établir un nouveau point stratégique en territoire ennemi avant la fin de la semaine. Une offensive d’envergure prendra pour cible la ville de Monclosa. Mais ce front, ce sera l’armée paranormale du pays qui s’en occupera.

Elle déplaça son doigt de la ville de Monclosa vers une autre destination.

— Pour votre part, votre combat se déroulera ici. Nous demandons aux agences d’empêcher l’arrivée des renforts ennemis et, pour ce faire, vous attaquerez conjointement la ville de Monterrey. Évidemment, si vous parvenez à la reprendre, ce serait un bonus des plus appréciable. Nous pourrions établir une nouvelle tête de pont qui s’avérerait plus qu’utile. Mais votre mission première est de permettre à la première percée de se faire sans encombres.

— C’est donc vrai que l’US Reborn est sur les rotules…, marmonna Elin.

Hamilton tourna son regard interloqué vers elle.

— Plaît-il, Elin ?

— Même à l’étranger on commence à en parler de plus en plus. Les experts disent que l’US Reborn aura fini ses stocks de gaz et de pétrole dans quelques années. Votre machinerie de guerre est trop gourmande et votre habitude d’entretenir l’illusion de normalité coûte cher. A ce stade, l’US Reborn sera le premier des quatre pays à tomber.

— Je suppose que vous ne pouvez pas avoir les mêmes problèmes dans un petit pays composé d’îles et aux ressources déjà épuisées de longue date, répondit la générale.

— Vous allez pas recommencer toutes les deux…, dit Jessica en soupirant.

— Ce n’est qu’une badine discussion, Jessica. L’avis de Miss Elin est toujours intéressant à entendre.

— Ouais, vous commencez toujours comme ça, puis tu finis par lui en vouloir de manquer de respect envers notre pays.

— Je n’y peux rien si son point de vue est faussé par une mauvaise connaissance des contraintes d’une guerre continentale. La guerre sur les îles suit un schéma différent.

La colonelle ne comprenait apparemment pas le japonais. Elle se tenait droite derrière elle et observait les filles avec des yeux inquisiteurs.

Quelque chose disait à Shizuka qu’elle aurait sûrement réagi brutalement si elle avait compris la teneur du discours.

— Je ne critique pas votre approche. Arriver à utiliser des tank et des avions même en cette période, j’avoue que ça impressionne mais…

— Mais… ?

— Votre peuple vit dans trop de luxe. Si vous avez des problèmes de pétrole, inutile de continuer à vendre des voitures puissantes comme les vôtres. Investissez dans les métros, les vélos ou autres.

— Notre peuple a développé certaines habitudes et la première est la liberté. Nous n’allons pas les priver de leurs choix sous prétexte qu’ils consomment un peu de pétrole.

— En attendant, vous êtes obligés de lancer des offensives risquées pour trouver des ressources ailleurs.

— C’est certes vrai, mais c’est le prix à payer pour la liberté.

— Ce n’est pas la liberté qui fait gagner des guerres.

— Mais c’est au nom de la liberté et de la justice qu’il y a un intérêt à combattre.

— Les filles, c’est bon ? Vous avez dit ce que vous aviez à dire ? On peut reprendre le debriefing ? intervint Jessica qui était sûrement la seule à pouvoir se le permettre.

Hamilton soupira, puis reprit une posture plus autoritaire.

— Tu n’as pas tort, Jessica. Nous ne nous entendrons jamais vraiment sur le sujet, même si en réalité je pense aussi que nous sommes à risque. C’est justement pour éviter d’en arriver là que nous redoublons d’efforts. Notre réussite dans l’actuelle mission n’est qu’une mesure provisoire, il nous faut ces approvisionnements coûte que coûte.

Finalement, elle donnait raison à Elin sans être d’accord sur le fond, remarqua Shizuka.

En tournant son regard sur les autres filles de l’assemblée, elle remarqua qu’elles paraissaient toutes confuses. Les mahou senjo des agences étaient rarement versés dans les problèmes politiques. Au fond, tout ce qu’elles avaient besoin de savoir était l’identité de leur ennemi.

Mais contre toute-attente :

— Ch’suis assez d’accord avec la générale. Ça sert à rien de vivre si on peut pas faire ce qu’on veut. La liberté est le plus important. Si on manque de pétrole, suffit de défoncer ces connards et de le récupérer.

— N’en rajoute pas Sandy. Passons à la suite du…

— Personnellement, je suis d’accord avec Elin-san. La politique offensive épuise trop les ressources. L’ennemi ne constitue pas un front uni, il suffit d’attendre qu’il s’affaiblisse pour l’écraser définitivement, dit Hakoto en fermant soudain son poing, simulant l’action d’écraser l’ennemi.

Sandy lâcha un « tss » et se tût. Hakoto afficha un sourire victorieux et croisa les bras sans mot dire.

— Désolée pour tout ça, j’ai un peu perdu le contrôle, s’excusa Hamilton.

— C’est à cause de toi encore une fois, marmonna Jessica à l’intention d’Elin.

Cette dernière l’ignora et bâilla.

Hamilton tourna son regard vers cette dernière :

— Nous ne sommes pas d’accord sur le fond, mais j’aimerais te demander de prendre la tête des opérations, Elin. Je te sais quelqu’un de confiance et tes capacités d’analyse épargneront bien des sacrifices inutiles. Puis, tu as Jessica à tes côtés, le plus redoutable duo que j’ai connu à ce jour. Me feras-tu l’honneur d’accepter le commandement toi qui déteste ça ?

Elin soupira longuement puis balaya en arrière une de ses couettes. Elle croisa le regard de la générale quelques instants durant, puis elle dit :

— Tu fais chier, Aby… Tu sais que ça se passe pas bien quand je dois commander des inconnues.

— Pourtant tu le fais si bien.

— Raconte pas de conneries, j’ai dû rattraper leurs stupidités des tas de fois. Puis, tu sais bien que je refuse de remplir la paperasse ; c’est un des rôles du chef.

— Je m’en occuperai à ta place.

— On dirait que tu as pris ta décision avec ou sans mon consentement.

— Je ne souhaite que la réussite de la mission avec le moins de pertes possibles. Même si je demandais à Jessica, elle me dirigerait vers toi.

— Ne serait-ce que pour l’embêter, avoua Jessica en affichant un sourire malicieux.

— Je vous jure toutes les deux… Bon, OK, je vais dire oui, mais à une condition.

— Laquelle ?

— Je veux qu’officiellement, sur le papier, ça soit Jess la commandante. J’accepte de donner les ordres en vrai, mais pas d’être tenue officiellement responsable. Ça marche ?

— J’étais sûre de cette réponse. Jessica, accepte-tu ?

— Pourquoi devrais-je accepter ?

— Je déteste les mensonge, tu le sais bien.

— Tssss ! Encore à cause de cette demi-portion… OK, je le fais pour toi, Abygail. Ne pense même pas un seul instant que j’essaye de te rendre service, espèce de fainéante !

— T’inquiète, moi aussi je subis, Jess. Je le fais pour vous.

C’était la première fois qu’on confiait le commandement d’une si grande troupe à Elin. Les rares essais sur un groupe plus petit s’étaient révélés catastrophiques.

Une fois de plus, Shizuka voyait devant elle un autre monde. Ce qu’elle avait imaginé n’était qu’une illusion. Justice VIII était bien différente de l’image d’intransigeance que les magazines mettaient en avant.

A cet instant, en voyant son regard joyeux, elle ne put s’empêcher de penser qu’au fond Hamilton devait se sentir bien seule. Elle avait sûrement peu d’occasions d’échanger avec des mahou senjo de sa génération et de son expérience.

Assister à cet échange entre vieilles combattantes était sûrement un spectacle d’un grande rareté. Elle se rendit compte avoir eu une chance que peu pouvaient se vanter.

***

Quelques semaines après avoir conspiré contre Nico, cette dernière remonta finalement la piste de toute l’affaire. En effet, nombre de personnes s’étaient étonnés de voir Hakoto se rapprocher d’Hinata.

Un soir après les cours, Nico demanda à Hakoto de la suivre derrière le gymnase, elle avait quelque chose à lui dire. Cette dernière n’était pas dupe, elle savait de quoi il s’agissait et elle attendait cet instant depuis le début. Ses manigances n’avaient été qu’une déclaration de guerre.

Le soleil déclinant teintait le ciel d’une lueur orangée. Les arbres autour des deux filles dansaient au rythme du vent froid qui annonçait l’arrivée de l’hiver.

Elles se firent face, sans aucune parole.

— Pourquoi tu as fait ça ?

Nico brisa le silence la première. Elle plissait les yeux avec haine. Hakoto y répondit par une expression faussement naïve qui ne pouvait être vue que comme provocatrice en l’état.

— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, Nico-san. Soyez plus clair, s’il vous plait.

Nico s’énerva un peu plus, son expression faciale la trahissait.

— Tu… tu… tu as poussé Sakura-chan à se confesser à Hinata-san ! Tu… tu les as mis ensemble, avoue !

Hakoto continua de feindre l’ignorance, elle prit une attitude défensive et surprise.

— J’ai fait cela ? Moi ? Je… je pensais simplement donner de bons conseils à mon amie… J’ignorais que cela vous aurait nuit, Nico-san.

Nico ferma ses poings avec vigueur comme si elle voulait en venir aux mains. Elle se mordit la lèvre inférieure et cria :

— Ne joue pas à ça avec moi ! Tu le savais ! Avoue que tu l’as fait exprès, avoue !

— Et pourquoi aurais-je fait une chose pareille ? Voyons, Nico-san, vous devez faire erreur…

Elle voulait l’entendre, elle voulait entendre la bouche de Nico prononcer cette raison de sa vengeance. Elle les avait dénoncé, elle devait être humilier et payer.

Le visage de Nico était rouge de colère, ses mains étaient moites. Elle garda le silence un instant, puis elle réalisa.

— C’était donc ça ? Tu as fait tout ça parce que je t’ai dénoncé à ma mère ? Tout ça parce que j’ai dit que tu fréquentais l’autre truie abjecte qui aurait dû mourir à la naissance ? Tu es la pire ! Tu es une salope de la pire espèce, me faire ça juste pour ça !!

Cette fois, ce fut le tour du visage d’Hakoto de changer du tout au tout. Passant de la froideur glaciale d’une yuki onna, ses yeux s’embrasèrent et ses lèvres s’arquèrent.

Sans mot dire, elle s’avança lentement vers Nico. Cette dernière ressentit une menace tangible à son encontre. Elle reculait tel un animal apeuré. Elle se mit à trembler.

Elle n’en comprenait pas la raison elle-même, ce n’était qu’Hakoto et pourtant son corps réagissait à la menace comme si sa survie en dépendait.

— Tu étais donc consciente de ce que tu faisais…, dit Hakoto en la tutoyant à présent. J’ai cru un instant que cela n’avait été que de la stupidité, mais finalement c’était bien de la malignité. Sache une chose, petite sotte, que tu t’en prennes à moi passe encore, mais ose une nouvelle fois insulter Shizuka-chan et…

A cet instant, Hakoto frappa de sa main le mur à côté de Nico tout en plongeant au plus profond de ses yeux.

Le tremblement du mur et la violence du geste n’étaient pas ce qui choqua le plus Nico. Non. C’était bel et bien ce regard.

Il était emplis de folie.

Hakoto était sérieuse.

Il n’y avait pas de doutes.

Ce n’était pas les menaces d’une simple collégienne mais celles d’une folle furieuse qui n’hésiterait pas à tuer.

Les genoux de Nico s’entrechoquèrent sous l’effet de la peur, tandis que les larmes montaient à ses yeux. Elle ressentir une sensation humide sur ses cuisses.

Hakoto n’eut pas besoin d’en dire plus. Elle avait été parfaitement comprises. Aussi, elle fit volte-face et se retira tandis que Nico se laissa glisser à terre et se mit à pleurer. Le traumatisme fut tel qu’à partir de ce jour elle évitait de se tourner en direction de Shizuka ou d’Hakoto. Elle ne parla jamais à personne de ce qu’elle avait vécu.

***

Depuis que Shub-Niggurath avait envahi Monterrey, le paysage urbain avait fortement changé.

Cette ville de plus d’un million et demi d’habitants avant l’Invasion avait été construite sur le flanc de la montagne Cerro de la Silla, s’élevant à plus de 1800 mètres et composée de quatre pics caractéristiques qui avaient fait l’une des spécificités de la région.

Jadis, ce paysage était gris et rempli de bâtiments manufacturés par la main de l’homme, mais à présent la végétation avait envahi toute la plaine et s’étendait jusqu’à la mer. Le paysage qui se déployait sous les yeux des mahou senjo ci-présentes n’était pas un de ces décors fictifs de film post-apocalyptique, — même s’il y ressemblait—, mais le résultat de l’influence d’un Puissant Ancien.

Devant leurs yeux, c’était une jungle monstrueuse composée de plantes aux formes invraisemblables et aux proportions anormales, tantôt mouvantes, tantôt tortueuses. Sa densité était telle qu’elle formait une masse compacte. Parfois, des plantes poussaient sur d’autres plantes formant un château de cartes végétal. Que ce fut ses couleurs ou la variété de la flore, on ne pouvait s’y tromper, c’était un décor issu d’un autre monde, il n’avait rien de comparable à ce qui était connu avant l’Invasion.

D’ailleurs, même le soleil brillait avait une couleur rouge vif dans la région. Le ciel pour sa part avait une teinte jaune évoquant somme toute l’urine. C’était un effet des nombreux gaz et pollens surnaturels émis par cette flore absurde.

Même depuis leur position sur une des collines, les mahou senjo pouvaient sentir l’odeur nauséabonde qui émanait de la ville : un mélange de senteurs végétales, de pourriture et de musc animal.

Évidemment, la faune n’était pas en reste, des créatures inconnues des éthologues et anthropologues vivaient dans cet espace géographique absurde.

A bien y regarder, cette jungle ressemblait à un vaste laboratoire d’étude sur l’évolution des espèces.

Sur une colline, les quatre agences venues de Kibou pour aider dans cette mission de grande envergure avaient établi un campement.

Arrivées quelques heures avant l’aube, elles avaient planté des tentes et installés tout un tas d’équipement tel des paraboles de communication. Un hélicoptère de transport de l’armée, un Sikorsky T-13, un modèle qui avait vu le jour avant l’Invasion, se trouvait là également. Malgré leur nombre, cet hélicoptère était capable d’accueillir une vingtaine de personnes, c’était lui qui les avait amenées jusque là malgré les risques.

L’opération était prévu pour l’après-midi.

— Shizuka-chan, tu devrais boire et manger quelque chose, sinon tu vas manquer de forces, lui dit Hakoto en se rapprochant d’elle avec un thermos de thé.

— Désolé, Hakocchi, mais cette odeur… j’ai envie de vomir.

— Je peux comprendre, mais il faut te forcer. Je n’ai pas envie que tu t’écroules.

— Surtout que t’es déjà la plus faible du groupe, Shi-chan, fit remarquer Irina les bras derrière la tête.

Pour sa part, il semblait que l’odeur ne l’indisposait nullement.

Shizuka affiche un regard triste ; elle savait qu’elle avait raison.

Parmi les dix-sept mahou senjo présente, elle était sûrement la plus faible.

— Vous ne deviez pas vous cacher dans une tente, Irina-san ? Le soleil luit fortement, il serait fort disgracieux que votre peau de vampire s’embrase, n’est-il point ?

Vivienne se rapprocha du groupe en persiflant la pauvre Irina, souvent victime de ses moqueries.

— Oh zut ! T’as raison, Vivi-chan ! Tu me sauves la couenne ! Merci, j’t’revaudrais ça, ma pote !

Sur ces mots, elle courut à l’intérieur d’une des grandes tentes militaires qui avaient été installées dans le campement. Shizuka ne put s’empêcher de se dire qu’Irina était tel la tempête, elle semait la destruction où elle passait et allait où bon lui semblait.

— Ne déprime pas, Shizuka-chan, dit Hakoto. Nous avons toutes débuté un jour, personne ne naît fort, tu sais ? Essaye de te dire plutôt que c’est une bonne occasion pour t’améliorer. Plus l’adversité est forte, plus tu progresses, non ?

Hakoto agrémenta son commentaire d’un clin d’oeil.

— On dirait une logique de RPG…, marmonna sans motivation Shizuka.

— Ne vous inquiétez guère, ma chère amie, nous veillerons quoi qu’il en soit à votre protection. Peu importe les périls qui nous feront face, nous serons toujours à vos côtés, dussions-nous mettre notre vie en jeu.

Ces paroles illustraient bien le credo nobilaire de Vivienne : « Vit pour être un exemple à suivre et le phare des valeurs humaines ».

Aussitôt, Hakoto plissa les yeux avec hostilités.

— Si seulement c’était pas une folle qui prononçait ces mots…, marmonna Hakoto.

Rapidement, elle rassainit son visage et d’une voix plus forte :

— Il va de soi que je m’engage à faire de même ! Nous sommes amies d’enfance, je ne te laisserai jamais tomber ! Quoi qu’il en coûte ! Au nom de notre longue amitié !

Elle lança un regard de défi en coin à Vivienne. Une fois de plus, elle insistait sur son statut d’amie d’enfance.

— La durée n’est pas forcément gage de qualité, ne le saviez-vous pas, Yamagata-san ? Ne vous a-t-on point enseigné cela en US Reborn ?

Cette fois, ce fut au tour d’Hakoto d’être attaquée là sur ses faiblesses. Elle n’appréciait pas vraiment qu’on considère son éducation comme rebornienne alors qu’elle était fière d’être kibanaise.

Les regards des deux filles se croisèrent et s’entrechoquèrent. Ce n’était pas le conflit du tigre et du dragon, mais du serpent et de la mante religieuse. Elles étaient toutes les deux aussi calmes et dignes qu’elles n’étaient froides et vicieuses.

Shizuka, coincée entre les deux, ne savait pas trop qu’en penser, elle les regardait à tour de rôle sans réellement percevoir cette rivalité qui les agitait.

— Je vais boire pour vous faire plaisir, mais si je vomis ce sera de votre faute… Au fait ? Il n’est possible d’avoir des masques à gaz ?

— Vous devriez demander cela à notre chef, répondit Vivienne. Mais elle est actuellement en réunion avec Jessica et les deux chefs d’agences.

Shizuka soupira et regarda avec dégoût le thé qui lui était tendu par Hakoto. Même en se bouchant le nez, elle avait l’impression d’avaler la puanteur locale.

Elle avait envie de vomir, c’est pourquoi elle se mit à tousser.

Aussitôt, les deux femmes vinrent à sa rescousse et lui tapotèrent le dos, tout en se défiant du regard par-dessus l’épaule de Shizuka.

***

Pendant ce temps, dans la tente d’État-Major.

Les six filles étaient attablées. En tête, les pieds posés sur la table, les jambes nues et uniquement vêtue d’un large pull qui ne parvenait à dissimuler sa culotte imprimée, se trouvait Elin, le chef de l’opération.

Assise à sa droite, au plus près, se trouvait Jessica, les seins reposant sur la table, elle tenait à deux mains sa tête douloureuse.

Non loin, assise derrière un ordinateur portable, se trouvait Gloria, le visage sérieux, elle remontait ses lunettes tout en faisant danser ses doigts sur les touches de son ordinateur.

A ses côtés se trouvait une autre informaticienne, une autre fille à lunettes ayant les traits typiques du phénotype kibanais. Toutefois ses longs cheveux gris-bleutés coiffés en une longue tresse et ses yeux violets n’étaient pas des caractéristiques très habituelle et pour cause elle était sous sa forme de combat. Il s’agissait de Uyama Sueno.

Vêtue d’une combinaison moulante qui révélait sa généreuse poitrine et équipée d’un casque avec micro sur sa tête, elle utilisait un ordinateur relié à nombre d’équipements dont un grand écran souple où était affiché la battle grid, une carte de la région quadrillée avec divers points lumineux.

En face, se trouvaient les chefs des deux agences kibaines.

D’une part, Honjou Hatsume, leader des Kabayaki Melody, une agence située à Chiba. C’était une femme d’environ la vingtaine à la longue chevelure noire. Elle avait un bandeau sur l’œil droit, un long manteau en cuir dont les manches avaient été arrachées et qui révélaient ses bras couverts de bandages. Sur sa tête se trouvait une casquette de marin en cuir. Elle croisait les bras et regardait la carte d’un air satisfait.

A ses côtés, Mizukami Kowata, la leader de l’agence Sweats Girls d’Osaka. Elle était petite. Avec son mètre quarante-cinq, elle était à peine plus grande qu’Elin. Il s’agissait d’une fille fragile à la longue chevelure verte attachée en une queue de cheval. Elle avait une robe de lolita.

— Gloria, elles en sont où les autres ? demanda Elin en anglais.

— Ah euh… elles devraient arriver dans deux heures, Elin.

— Elles sont pénibles ces filles…, se plaignit-elle en japonais.

— Toujours pas de signes des Rainbow ? demanda Hatsume qui ne comprenait pas l’anglais.

— Selon Glory-chan, il est prévu qu’elles arrivent dans deux heures. Mais je pressens qu’elles seront bien plus en retard.

— Ah bon ? Pourquoi donc, Elin-sama ? Demanda à son tour Kowata avec un accent du Kansai.

— Tu comprendras quand elles arriveront. Les Rainbow sont… spéciales…

— Je suis rarement d’accord avec la demi-portion mais elle a raison.

Les deux vétéranes restèrent quelques secondes silencieuses se rappelant sûrement d’une expérience commune. De leur côté, Kowata et Hatsume s’observèrent sans pouvoir comprendre.

— Vous avez l’air de bien vous entendre, dit Kowata. Dire que nous allons travailler avec deux célébrités comme vous… Kyaaaa !

— Pas de quoi t’exciter, petite. Nous ne sommes pas aussi bien que tout le pense. Suffit de voir ça pour comprendre !

Sur ces mots, Jessica leva le pull d’Elin, qui couvrait déjà difficilement ses sous-vêtements, et la dévoila entièrement. Cette fois, c’était une culotte blanche avec une tête de chèvre noire dessinée dans un style kawaii.

— Voilà ! Ça c’est la légendaire Elin des Flammes Noires ! La plus puissante majo de Kibou ! Hahaha ! Vous êtes vraiment impressionnée ?

Bien sûr, Elin n’avait que très peu de pudeur, sans rougir, elle laissa Jessica faire. Au contraire, elle fit un signe de victoire en direction des deux spectatrices.

Jessica ne produisit pas l’effet escompté : des étoiles apparurent dans les yeux des deux chefs d’agence.

— Whaaaaaaaa ! J’ai pu voir la culotte de la grande Elin-sama ! Kyaaaaaa~ !

— Je n’avais pas vu la décoration. Quelle style ! Il n’y a qu’une rescapée de la sixième strate et ancienne résidente du Pandemonium pour oser porter un équipement aussi redoutable ! Je comprends le surnom d’Athanor des Flammes Noires. Kukuku !

— C’est… c’est indécent de faire ça… mais, je ne sais pas pourquoi, je n’arrive pas à détourner les yeux ! déclara Sueno qui avait également regardé.

— Hein ? Quoi ?! Vous racontez quoi au juste ? S’étonna Jessica.

— Eh ouais ! Contrairement à Jess, vous avez remarqué que j’en ai choisi une de circonstance, pas vrai ? La chèvre noire, c’est notre cliente du jour…

En effet, l’un des avatars de Shub-Niggurath était la chèvre noire qui aurait sûrement inspiré les représentations de Satan.

— Vous êtes toutes cinglées à Kibou ou quoi ?! Comment vous pouvez vous extasier sur cette chose immonde ? En plus, c’est pas la question ! Quelle chef va montrer sa culotte de gamine comme ça ?!

Mais cette fois, c’était une défaite totale. Les filles se regardèrent entre elles puis levèrent le pouce en direction d’Elin qui ne prenait même pas le temps de rajuster sa tenue.

Lorsque le calme revint.

— Pas de souci du côté de Yamare-chan ?

— Non, aucun souci, Elin-sama, dit Sueno en pianotant sur son clavier.

— Pas besoin du « sama », je te l’ai déjà dit. Je suis juste votre chef du moment, pas besoin de faire du chichi…

— Bien reçu, Elin-sama !

— OK, je laisse tomber. Montre-nous sa position sur la carte et rapporte-nous ce qu’elle a vu…

— D’accord, à vos ordres !

Sur ces mots, les divers points sur la carte se mirent à changer.

Cette combinaison de pouvoir était une providence, avait pensé Elin lorsqu’elle avait fait la connaissance des deux agences.

En effet, grâce aux compétences de reconnaissances de Yamare, actuellement sur le terrain, et les capacités de communications et d’espionnages de Sueno, il était possible d’avoir un carte précise ; on pouvait même zoomer dessus et faire apparaître nombre d’informations telles que la température, l’humidité, la composition du terrain.

— Je me demande depuis avant… Comment tu fais ça ? Tu as collé une caméra sur Yamare ou quoi ? l’interrogea Jessica.

— Vous avez vu juste. Avec son autorisation, j’ai posé sur elle diverses caméras reliés à des transmetteurs d’ondes longues. Et je complète les données grâce à des drones furtifs. J’avais un peu peur que ça attire l’attention des monstres, mais finalement non.

— Le pouvoir de Yamare a se faire passer pour l’un d’eux avec tes capacités à recouper les informations est un excellent duo, déclara Elin. J’aurais bien voulu vous avoir sur certaines opérations.

— Héhéhé ! Vous allez me faire rougir…, dit Sueno qui en vérité était déjà rouge.

— Kukuku ! Elle est douée mon Oeil des Abysses, l’ange macabre aux ailes de démon, Sueno ! Pas vrai ? Pas vrai ?

Hatsume prit la pose et continua de rire de manière exagérée. D’un seul coup, Sueno avait envie de rougir mais pour d’autres motifs que les compliments.

— Oui, mais c’est ma Yamare-chan qui fait le travail sur le terrain ! Fit remarquer Kowata. Elle mérite des compliments aussi.

— Elles les méritent toutes les deux. Bref, passons, dit Elin. Je suis contente de voir que vous avez des compétences qui manquent à nos agences purement offensives.

— C’est vrai qu’on a pas de pouvoirs du genre chez moi. Heureusement que ma Glory est une hackeuse de génie !

Gloria leva la tête un peu déboussolée, elle avait juste entendu son nom. Malgré tout, elle leva le pouce en direction de sa chef.

— T’es pas censée te vanter d’avoir une hackeuse, idiote.

— Quoi ? Moi, une idiote ?! Non, mais tu t’es regardée ?

— Pour son bien, présente-la au moins comme une informaticienne de génie. Parfois, je te jure…

— Tsss ! Tu m’énerves ! On est entre nous, c’est pas si grave !

Sueno qui était une fille avec un cruel manque de confiance en soi avait déconnecté ses pensées suite aux compliments. C’est la voix de sa chef qui la fit revenir à elle.

— Eh oh, Sueno ! Repasse le Styx !

— Ah euh… désolée !! Voi… voici le dernier rapport de terrain. Quels sont les ordres ?

Pendant qu’Elin observait le plan et réfléchissait sans rien dire, Jessica s’approcha de Sueno et lui posa les mains sur les épaules.

— Tu es trop tendue, Sueno-chan. Si tu continues d’être si stressée cela va se répercuter sur ta magnifique poitrine. Laisse-moi te faire quelques petits massages…gnac gnac

— Kyaaaaa !!

Sans attendre de réponse, Jessica commença à masser les épaules de la jeune femme sous les regards intéressés et ébahis des autres filles. Personne ne doutait de ses intentions, son approche était grossière et évidente. Toutes avaient les yeux rivés sur le spectacle.

Mais, si elles n’osaient rien dire, ce n’était pas le cas de Gloria qui vint se coller à sa chef :

— Me too ! I wanna Jessica’s love too !

Sentant sa poitrine écrasée sur son dos, l’expression de Jessica dévoila un instant sa profonde perversion. Ses joues devinrent rouges et ses yeux brillants.

— Don’t care, my little kitty, I would never forgot you ! You’re my precious little Gloria !

Elin était la seule à avoir un niveau d’anglais suffisant pour comprendre deux natives, mais elle paraissait ne pas les écouter.

Soudain, Jessica pivota sur elle-même, passa un bras autour de la hanche de Gloria et un autre autour de celle de Sueno. Contre toute-attente, cette dernière ne semblait pas réellement repoussée, elle était rouge mais se laissait docilement faire.

— Arrête de flirter avec nos soldates, commandante en second perverse…, lui dit Elin de sa voix monocorde.

Elle continuait d’inspecter le plan sans même lui accorder un regard.

— Comment ça perverse ?! Je m’occupe du bien-être des troupes, c’est tout ! Pauvre Sueno ! Tu passes ton temps assise, ce n’est pas très bon pour ton corps.

— Et toi tu aimerais bien en prendre soin. OK, on a compris l’excuse bidon. Lâche au moins Sueno-chan, elle a du boulot contrairement à d’autres. Pour Gloria-chan, c’est toi qui voit, mais interdiction de faire des trucs dans la tente d’État-Major.

— Tssss ! Tu me fais passer pour ce que je ne suis pas… Tu m’énerveras toujours autant. En plus, je suis sûre que tu es juste jalouse parce que tu es plate comme une limande.

— Ouais, ouais, ouais, c’est totalement ça. J’ai trop envie d’avoir du poids superflue sur la poitrine question d’avoir mal au dos. Bon, tu lâches Sueno-chan ou faut que je te passe en cour martiale ?

— Oh là ! Tout de suite les grandes menaces ? dit Jessica en lâchant les deux filles et en pointant du doigt Elin. Je voudrais bien voir ça. Toi qui demande la cour martiale alors que tu y es passée si souvent ? Hihi !

— C’est pour ça que je sais comment ils fonctionnent. Bon, Sueno-chan, arrête de fantasmer et transmets mes ordres à Yamare, s’il te plaît.

— Fantasmer ? Euh, ou… oui !

Sueno, encore bouleversée, se remit à sa place et exécuta les ordres. Jessica s’éloigna en soupirant, Gloria la suivit sans comprendre.

— Désolée pour le comportement de Jessica, s’excusa Elin. Elle est toujours comme ça…

— Je vais devoir ouvrir mon troisième œil, cette femme est plus dangereuse que les cinquante têtes de l’Hydre de Lerne…

— Je vais rester sur mes gardes aussi, dit Kowata.

Elin les observa un instant, plus précisément elle estima leurs poitrines.

— Trop petits pour elle, vous craignez rien.

Les deux filles clignèrent des yeux puis baissèrent leurs regards incrédules.

Les ignorant, Elin se rapprocha de Sueno :

— Dis à Yamare de laisser tomber ce secteur et de se rendre sur la grande place au sud-sud-est, distance 800 mètres environ. Celle-là.

— Entendu !

Elin plissa des yeux tout en se tenant le menton et en scrutant la carte.

***

Puisque Shizuka ne se sentait pas bien dehors, elle s’en alla se réfugier dans la tente médicale. Elle était accompagnée par Vivienne et Hakoto n’avaient de cesse de chercher le coupable de la situation.

— Ce n’est la faute d’aucune d’entre vous, je vous l’assure. C’est juste que dehors ça sent vraiment trop mauvais…

Les deux filles interrompirent leur dispute et l’observèrent un instant.

— Je vais aller te préparer de quoi manger. Tu vas en avoir besoin, dit Hakoto.

Shizuka grimaça malgré elle. Manger. Descendre la colline pour entrer dans cette jungle infernale. Elle avait envie de vomir rien que d’y penser. Malheureusement, c’était la mission…

— Nous partons quand… ? Demanda-t-elle en se couvrant d’une couverture.

— Il semblerait que nos ordres de mission situent le commencement de l’opération en début d’après-midi. Vous avez encore quelques heures de repos. Profitez-en pour reprendre de forces. Nous allons par ailleurs faire de même. Peut-être pourrions-nous proposer un repas général avant le début de la mission…

— Euh… peut-être…

— Nous allons de ce pas le proposer à notre chef. Vous êtes si fragile…

Vivienne lui caressa délicatement la tête, Shizuka frémit malgré elle.

Dans un conflit tacite, une autre main vint également s’y poser mais lui caressa le front cette fois. La main d’Hakoto n’avait rien à envier en douceur à celle de Vivienne. Shizuka rougit jusqu’aux oreilles et n’osa rien dire.

— Si fragile…, répéta Hakoto.

Être couvée ainsi, au fond elle aimait plutôt bien.

Toutefois, alors qu’elles ne paraissaient pas vouloir arrêter, Shizuka leur demanda :

— Vous n’aviez pas prévu de faire quelque chose ?

— Euh oui…je vais voir ce qu’on a comme ingrédients en cuisine.

— Nous allons apporter notre proposition devant Elin-san. Nous serons de retour rapidement.

Finalement, toutes les deux quittèrent la tente et laissèrent Shizuka seule. Elle soupira pour se remettre de ses émotions, lorsqu’elle sentit une présence voisine.

— Aaaaahhhh !

Elle n’était pas seule à l’infirmerie. Surprise, elle ne put s’empêcher de crier. Quelqu’un se cachait sous une couverture dans un lit voisin et la fixait.

— Qui… qui… ?

— Ah… euh… déso… lée…

Elles s’observaient à présent tel deux petits animaux apeurés, blottis dans leurs couvertures.

Leur silencieuse entrevue fut écourtée par une tierce personne qui entra dans la tente, sûrement attirées par le précédent cri.

— Il y a un problème ici ?

Celle qui entra était une fille de petite taille, aussi petite qu’Elin. Elle paraissait bien jeune, à l’exception de sa poitrine qui trahissait son développement. Elle avait des cheveux blonds qui lui arrivaient aux épaules et avait des traits kibanais.

— Vous avez fait des cochonneries toutes les deux ? Faut que je vous laisse ?

— Non !! Protesta Shizuka. Je… je ne la connais même pas.

L’autre fille acquiesça vigoureusement. Blotties sous leurs couvertures, on pouvait en effet penser qu’elles couvraient leur nudité.

Finalement, Shizuka prit les devants et expliqua la situation à la nouvelle arrivante pour dissiper le malentendu.

— Mmm, je vois. Je me présente, je suis Nakane Anna de l’agence Sweats Girls.

— Je suis Nakasawa Shizuka de l’agence Tentakool. Enchantée de faire votre connaissance.

La troisième fille, qui était apparemment la plus timide des trois, paniqua un bref instant, puis en s’inclinant à répétition et en bafouillant :

— Je… je chuis Narikawa Kei ! A, agence Kabayaki Melody ! Enchantée !!

Ce faisant, elle finit par involontairement heurter la tête de Shizuka ; accompagnée d’un son sourd, elles tombèrent toutes les deux à terre.

— Vous êtes toutes les deux trop drôles ! Vous faites un bon duo comique ? Hahahaha !

Anna se rapprocha d’elles en riant et en leur caressant la tête d’une main chacune.

C’était une scène plutôt atypique : la plus jeune jouait la maman.

— C’est de ma faute… j’ai paniqué… je pensais être seule et je me suis endormie…

A présent hors de sa couverture, Shizuka considéra Kei ; elle était une fille normale. Taille moyenne. Cheveux noirs coupé au carré. Yeux marrons. Rien ne dénotait en elle, de son physique à son habillement, issu de la dernière mode grand public de Kibou.

— Non, non, c’est moi qui ait réagi trop brutalement.

— Vous êtes toutes les deux des gourdes, c’est tout.

Les deux filles se tournèrent mécontentes vers la lolita qui continuait de leur caresser la tête en souriant.

— C’est pas vraiment un compliment !

— Vous… vous allez continuez longtemps, Nakane-san ? Demanda Kei.

— Vous avez toutes les deux des cheveux super doux ! Je pourrais continuer toute la journée. Au fait, vous embêtez pas avec les formules de politesse, je suis plus jeune que vous…

Les regards complices de Shizuka et Kei laissaient penser qu’elles s’en doutaient déjà.

Elles se levèrent en même temps.

Soudainement, un peu gênée, Shizuka demanda :

— Vous… vous êtes des mahou senjo depuis longtemps ?

C’était une question plutôt banale dans une discussion entre personnes de la même profession mais qui venait un peu tôt dans la conversation. Toutefois, elle avait besoin de le savoir.

— Trois ans pour ma part. J’ai commencé à 13 ans, mais je suis déjà rang A. J’espère passer rang S dans quelques années, mais Ko-chan et Yacchi disent que ma progression risque de ralentir les prochaines années. Je pense qu’elles sont jalouses, c’est tout…

— Rang A ?! Après seulement trois ans ?

— Whaaaaaa ! Anna-san tu es vraiment incroyable !! Ajouta Kei en croisant les mains sur sa poitrine.

— Héhé ! Merci, merci ! Mais paraît que c’est pas la progression la plus rapide, il y a des mahou senjo qui sont passée rang S en moins de trois ans. Je crois que c’est le cas d’Elin-sama…

Shizuka soupira intérieurement : encore un éloge d’Elin, pensa-t-elle.

De plus en plus, elle commençait à se rendre compte de l’erreur de son jugement initiale. Toutes encensaient le génie de cette petite femme. Par moment, il lui arrivait même d’être fière d’appartenir à son agence… par moment.

Elle se demanda soudain ce que pouvait ressentir sa chef. Elle était le plus jeune éveil du pays, le premier éveil du pays et avait eu une progression fulgurante. Une enfant propulsée à l’avant de la scène comme ça, n’était-ce pas la raison de son comportement actuel ?

Si Shizuka avait été à sa place, ne serait-elle pas devenue folle à force de combattre et subir la pression des attentes des autres ?

— Elin est hors catégorie… Probablement qu’elle a juste encaissé en bâillant, conclut-elle intérieurement.

Perdues quelques instants dans ses pensées, les deux autres filles la dévisageaient.

— Ça va ? Demanda Kei.

— Ah euh, c’est rien, ne vous inquiétez pas ! C’est juste que plus j’entends parler d’Elin, plus je suis perdue. Elle est incroyable, non ? A bien des égards, d’ailleurs…

— Héhé ! Tu peux le dire, dit Anna. C’est notre fierté nationale ! T’as de la chance de travailler avec elle !

Shizuka ne put s’empêcher de grimacer un instant. Elle ne connaissait pas Elin au quotidien.

— J’ignorais qu’elle était si connue… elle répète tout le temps qu’elle n’était pas aimée et mise en avant…

— Une rang S+ ne peut pas passer inaperçu, Elin-sama a ses détracteurs et ses fans, expliqua Anna en lui faisant un clin d’œil.

C’était logique.

Finalement, un peu à l’écart, Kei rassembla ses forces et d’une petite voix elle se présenta :

— Pour ma part, je suis rang B… Mon pouvoir est de type « vecteur ». Je fais de mon mieux depuis trois ans aussi, mais c’est difficile… Et, une fille aussi banale… ne pourra sûrement pas aller plus loin… Mais je suis déjà contente ! Héhé !

Son rire forcé trompait sa frustration. Shizuka parvenait à la comprendre. Elle avait trouvé quelqu’un d’aussi complexé qu’elle et avait aussi peu de confiance en soi. Les larmes lui montèrent aux yeux ; elle compatissait.

— Je… je suis mahou senjo depuis moins de 6 mois. Je ne connais pas mon rang, mais je suis vraiment nulle. Je… je gêne mes collègues et leur suis reconnaissance de m’accueillir. Je… je…je vais faire de mon mieux !

Sur ces mots, Shizuka commença à se mettre à sangloter. Elle venait d’exposer ce qu’elle avait sur le cœur et elle se sentait vulnérable.

Comme par contamination, Kei se mit à pleurer également.

— Ouin ! Je te comprends, Shizuka-san〜 ! C’est trop dur pour moi aussi !

— Kei-chan !

— Shizuka-chan !

Anna les observa pleurer en se grattant la tête.

Contrairement à elles, elle était plutôt confiante en ses capacités : elle savait qu’il y avait des monstres et des mahou senjo plus puissantes qu’elle, bien sûr, mais elle était contente de sa progression.

— Vous êtes vraiment des pleurnicheuses, les filles. Venez, je vais vous câliner un peu.

Elle s’approcha et ouvrit ses bras à la manière d’une mère qui veut réconforter ses enfants. Les deux filles, bien que plus âgées, cédèrent sans mal à cette aura et vinrent s’y blottir.

Tout en leur caressant la tête :

— C’est pas grave. Tout le monde progresse à son rythme. Personne ne vous blâme, vous savez ? Vous êtes de gentilles filles, meuh oui, meuh oui ! On sait toutes que vous faites de votre mieux.

Tout en pleurant, elles s’enfoncèrent dans l’imposante poitrine d’Anna. On pouvait même se demander si elle ne remplissait pas là sa réelle fonction. Cette douceur rappelait les câlins maternels.

— Pleurez, pleurez ! Ça vous fera du bien. Faisons toute de notre mieux pour nos amies et pour le monde.

Cette scène improbable dura quelques minutes.

Puis…

— Désolée, Anna. Je n’aurais pas dû…

— Moi aussi…

— C’est bon, c’est bon〜 ! J’avais trois petites sœurs autrefois, j’ai l’habitude. Tenez, mangez ça. Le sucre c’est le goût du bonheur.

Sur ces mots, elle leur tendit à chacune un bonbon. Il s’agissait d’une vieille marque qui avait fait succès tout de suite après l’Invasion en proposant des sucreries à des prix abordables alors que la concurrence était encore bien onéreuse en ces temps de crise.

Nombre des mères de famille et donc de leurs enfants connaissaient ces bonbons. Ils n’avaient pas un goût extraordinaire, au contraire ils étaient tout ce qu’il y avait de plus banal, mais ils avaient le parfum de la nostalgie de l’enfance.

En les mettant en bouche, les deux filles cessèrent de pleurer comme par magie. Les doux souvenirs de leurs mères se superposèrent soudain à Anna et la discussion prit un ton bien plus calme et léger. Elles en oubliaient même la puanteur ambiante.

De fil en aiguille, la discussion se porta sur les noms d’agences :

— …C’est un drôle de nom quand même, Tentakool, dit Anna. C’est Elin-sama qui l’a choisi ?

Shizuka rougit légèrement et baissa la tête.

— En fait, j’ai honte, mais c’est… il s’agit d’une erreur. A l’administration, ils ont fait une erreur et on s’est retrouvé avec « Tentakool ». Je n’étais pas encore là, c’est Elin-san qui en parlait. Faut dire que le nom de base était bizarre aussi…

— Hatsume a raison alors… Ils nous ont fait ça aussi !

— Nous aussi ! s’écria juste après Kei.

Shizuka releva la tête avec stupéfaction.

— Elles aussi ? C’est pas possible ! pensa-t-elle.

En réfléchissant, elle voyait pour « Kabayaki Melody » ; personne n’irait choisir « anguille grillée » comme nom d’agence, à moins d’avoir un sacré fétichisme en la matière ; par contre, dans le cas de « Sweet Girls », elle ne voyait pas trop…

— Euh… je suppose qu’à la base c’était pas « kabayaki », n’est-ce pas ?

— Absolument pas. C’était « kagayaki ».

Effectivement, cela avait bien plus de sens : « la mélodie radieuse ». C’était plutôt un joli nom, pensa Shizuka.

— Et pour Sweet Girls ? demanda-t-elle en se tournant vers Kei.

— C’est vrai ça, c’est quoi l’erreur ?

Kei déglutit et baissa les yeux. Elle balbutia quelques fois en essayant de commencer sa phrase, puis elle inspira et finit par expliquer :

— Euh… en fait… la chef ne veut pas qu’on en parle, mais… Lorsqu’elle a fait le dépôt à l’administration, elle avait déposé le nom de « Sweet Girls » que nous utilisons en général quand même. Mais sur les papiers officiels nous sommes les « Sweat Gals ». Aussi bien dans l’écriture en katakana qu’en romaji, ils ont modifié notre nom. La chef n’en parle jamais, c’est un sujet qui la déprime beaucoup…

— Euh… je suis pas assez douée en anglais, mais ça change beaucoup ? La prononciation se ressemble, non ?

— Tout pareil, je ne comprends pas trop, dit Anna.

Kei rougit un peu et expliqua malgré son manque d’envie de le faire :

— En fait, pour un natif anglais la prononciation est très différente… A l’écrit aussi…

Kei écrivit avec son index sur la paume de sa main les différents mots pour leur faire comprendre.

— Du coup, nous sommes passées des « filles sucrées » au… au… « Meufs en sueur », quelque chose comme ça…

Kei se cacha le visage, tandis que Shizuka afficha une mine de dégoût. Seule Anna éclata de rire.

— Haha haha haha ! Ils sont cons dans l’administration !

Son rire sans arrière-pensées se propagea aux deux aînées et, pendant quelques instants, elles partagèrent cette bonne humeur.

— Je suis sûre qu’ils le font exprès.

— Hatsume en est sûre aussi, déclara Anna. Surtout qu’il faut payer une fortune pour le changer. Et si on dissout l’agence, on ne pourra même pas prendre le même nom en plus.

— Ils ont dit pareil à Kowata-chan.

— Ah tiens ! Je vous ai dire que Nyuustore c’est pareil ?

— C’est vraiment une conspiration contre nous ! Allez, raconte, raconte, Shizuka-chan !!

Les trois filles oublièrent totalement le contexte de guerre. Assises sur les lits d’infirmerie, elles transformèrent la scène en girl talk. Il ne manquait que les décorations et les sucreries.

C’était l’accalmie avant la tempête.

***

Malgré les avertissements et les menaces de ses parents, Hakoto continuait de voir en cachette Shizuka. C’était la seule chose sur laquelle elle s’opposait à eux. Il n’y avait plus qu’eux pour se mettre en travers de son but. A l’école, même si Nico n’avait rien dit, tout le monde avait compris qu’il s’était passé quelque chose. Plus personne ne s’en prenait à Shizuka, plus personne ne parlait d’elles.

Pensant agir pour le bien de leur fille unique, les parents d’Hakoto avaient accepté une mutation aux US Reborn. C’était une rare occasion depuis que les relations entre pays s’étaient réduites. Ils pensaient qu’elle se résignerait et deviendrait la magnifique héritière de leur famille. Tout avait été décidé sans qu’elle n’ait eu son mot à dire.

La veille de son départ, Hakoto n’avait toujours pas trouvé le courage d’informer Shizuka de son déménagement. Elle avait pris sa décision : elle allait se confesser. C’était sa dernière opportunité de le faire. Elle avait raté sa chance au festival quelques mois auparavant, mais cette fois serait la bonne.

Si Shizuka acceptait, elles fugueraient, elle l’avait décidé. Elle se fichait des difficultés, tant qu’elles seraient ensembles. Mais si elle refusait… elle préférait ne pas y penser.

En cette fin d’après-midi hivernale, à quelques jours de noël, sous un ciel blanc qui annonçait une probable tombée de neige, les deux filles s’étaient rendues au centre commercial à l’architecture moderne : le City Hall Plaza Aore Nagaoka.

Après avoir pris un café et du gâteau à prix réduit, grâce à une offre spéciale pour Noël, les deux filles passèrent l’après-midi à parler. Alors qu’elles allaient se quitter, toutefois, Hakoto lui demanda de la suivre et de faire un petit détour.

Shizuka n’avait aucune raison de refuser. Hakoto s’arrêta en arrivant sur une petite place déserte à proximité du centre commercial. Ses joues étaient rouges, elle baissait le regard :

— J’ai un truc à te dire… Je peux ?

— Bien sûr, tu peux tout me dire, Hakocchi. Nous sommes amies pas vrai ? C’est un truc grave ?

— En un sens, ça l’est… Enfin, pas grave comme tu le penses, mais c’est… important…

Ces dernières paroles n’avaient pas vraiment rassuré Shizuka qui ne comprenait plus du tout la situation. Elle la fixait avec des yeux de plus en plus inquiets.

Hakoto prit une profonde respiration, fit le vide dans son esprit et déclara :

— Shizuka, en fait, je t’aime ! Je sais que c’est bizarre et que nous sommes deux filles, mais depuis longtemps je t’aime à la folie !

La rougeur avait atteint les oreilles d’Hakoto, c’était un spectacle rare elle qui était toujours si calme. En face d’elle, Shizuka cligna quelques fois des yeux et resta bouche bée :

— Mais… euh… euh…, disait-elle en boucle.

Hakoto se mordit la lèvre : ce n’était une vraie réponse mais cette longue hésitation lui prouvait qu’elle n’avait pas les mêmes sentiments à son égard.

— Je comprends, expliqua tristement Hakoto en baissant le regard. C’était soudain, tu ne l’avais pas vu venir… quelle idiote je fais, j’aurais du prendre plus de temps pour ça…

— Hakocchi… ? Euh… comment dire… je… je…

— C’est bon, ne dis rien, ma Shizuka-chan, déclara-t-elle en lui posant son index sur les lèvres. Tu n’as pas besoin de répondre, c’est moi qui suis en faute, excuse-moi.

Hakoto s’inclina pour s’excuser.

— Tu… pas la peine… je… comment dire ?

— Désolée, je suis un peu fatiguée. Ce fut une agréable journée. Merci pour tout, Shizuka-chan, tu es la meilleure amie que j’aurais pu rêver avoir.

Sur ces mots, sans lui laisser le temps de prononcer le moindre mot, Hakoto serra dans ses bras son amie et s’enfuit.

Shizuka tendit la main en la regardant s’éloigner, elle voulait l’arrêter mais sous le choc de la surprise, elle n’en eut pas la force. Elle n’avait pas une seule seconde imaginer une telle chose.

Ce fut leur dernière rencontre avant un long moment. Le lendemain, résignée, Hakoto monta sur le bateau sans faire d’histoire. C’est bien plus tard qu’elle se rendit compte avoir commis une erreur en s’enfuyant de la sorte, en baissant les bras. Elle ne lui avait pas laissé le temps.

Pour revenir à Kibou, Il ne lui restait plus qu’à devenir une mahou senjo. Jamais ses parents n’accepteraient, mais elle se fichait bien de leur consentement.

***

En attendant l’arrivée des Rainbow, Elin accepta la proposition de Vivienne et Hakoto de faire une pause déjeuner.

Même si Hakoto s’était proposée pour préparer à manger, elle n’avait pas d’ingrédients et d’ustensiles, aussi durent-elles se contenter des rations militaires.

L’armée d’US Reborn leur avait donné des rations issus de leur stock, mais lorsque Hatsume avait proposé les rations que son agence avait ramenées de Kibou, toutes se ruèrent dessus.

— Y a pas à dire, niveau nourriture on est imbattable à Kibou, déclara Hakoto joyeusement.

— Ch’suis bien d’accord ! ajouta Irina. Mais bon, des chips et du cola m’auraient suffit pour la mission.

— Tu parles. Tu consommes tellement d’énergie qu’il aurait fallu une caisse juste pour toi, marmonna Elin.

— Vous exagérez les filles, dit Shizuka, il ne faut pas dénigrer la nourriture qu’on nous offre.

— T’es une gentille fille, toi, dit Anna en souriant. Cela dit, personne ne mange les rations reborniennes…

Shizuka tourna son regard en direction de celles-ci, en effet personne ne les avait ouvertes. Elle se sentit un peu désolée.

— Ça me fait mal de le dire, puisque je suis rebornienne, mais notre cuisine militaire est immonde, déclara Jessica.

— Je te le fais pas dire, ajouta Hakoto. Je cauchemarde encore certaines nuits suite à cette opérations en Arizona pour le compte de l’armée… j’aurais dû cuisiner des scorpions, ça aurait été moins indigeste…

Hakoto d’habitude si bienveillante affichait une expression de sincère dégoût et parlait avec des mots plutôt durs. Shizuka se rendit compte que son amie d’enfance était non seulement plus patriote que dans ses souvenirs, mais elle était également exigeante en cuisine.

Ayant grandis ensemble, elle s’étonna de l’apparition de ces nouveaux traits, tout comme elle avait encore du mal à réaliser à quel point les formes d’Hakoto s’était développées par rapport aux siennes.

— En tout cas, nous vous sommes sincèrement reconnaissantes à votre égard de votre présent, dit Vivienne. Notre palais délicat vous est infiniment reconnaissant. Qui plus est, vous avez apporté là divers choix, c’était réellement une délicieuse initiative.

Hatsume prit une expression gênée et se gratta la tête alors qu’une goutte de sueur apparut sur sa joue.

— Kukuku ! Les voies du damnement sont mystérieuses et les mânes qui les empreintes capricieux. Les révélations du Lemégeton nous ont guidés malgré nous.

— Traduction : nous ne pensions pas trouver des filles sympa, nous les avions emportés pour nous. Nous avions reçu les conseils d’une collègue qui a dit qu’il valait mieux manger de l’herbe que les rations rebornienne. Mais Hatsume s’excuse envers ce pays malgré tout, dit Yueka, une des Kabayaki.

— J’ai pas dit ça !!!

— Euh… c’est très gentil de votre part. Merci Hatsume-san. Merci les filles !

Shizuka s’inclina légèrement pour les remercier. Elle fut imitée par Hakoto et Vivienne.

— Vous êtes nos sauveuses.

— Yep, c’est vraiment cool en tout cas ! Si vous passez par chez nous, j’vous achèterai à manger aussi !

Même Irina les remercia à sa façon. Le repas se poursuivit sur ce ton léger. Il ne manquait qu’une seule fille : Gloria. Cette dernière, trop timide pour accepter d’être entourée d’inconnus, était restée cachée dans la tente d’État-Major.

— Yummy ! I could eat this every day !

Elle était la seule à avoir opté pour un menu rebornien qu’elle avalait goulûment…

***

Quelques temps plus tard, un peu avant le début de l’opération, un hélicoptère de transport approcha du plateau.

C’était celui des renforts, les tant attendues filles de la super agence Ultimate Rainbow.

Cette agence à la renommée internationale, établie en US Reborn, accueillait trente trois membres ayant toutes des compétences musicales : chants, danse, composition ou instruments. De fait, en plus de leur métier de mahou senjo, elles se produisaient fréquemment sur scène.

Dans le milieu, elles étaient fréquemment désignée en tant que mahou senjo idol ou magical diva, selon le pays. Ce n’était pas la seule super agence à avoir opté pour cette double fonction, c’était même plutôt commun.

En raison de leurs show, cette agence disposait d’une forte couverture médiatique, mais également de nombreux scandales. Les candidatures pour y entrer foisonnaient, mais leurs critères étaient très stricts. Tous leurs membres étaient réputés être de rang A et plus. Les rumeurs affirmaient même que l’une d’elle serait rang S+ et aspirerait au titre « d’Invincible ». Elles gardaient encore son identité secrète, ce qui faisait couler pas mal d’encre dans les magazines.

Outre leur puissance militaire, l’agence disposait d’un réel appui de la part de la population qui les adulait, principalement en US Reborn, siège de leurs activités. Même l’armée semblait leur concéder des faveurs particulières.

Néanmoins, alors que l’hélicoptère se posa sur le plateau et que les huit filles en sortirent, le visage de Jessica afficha une grimace de mécontentement. Elin fit sonner le rassemblement des troupes et sans émotions s’avança vers les nouvelles arrivantes.

— Vous êtes en retard. Nous avons dû décaler de trente minutes déjà pour vous attendre. J’espère au moins que vous êtes prêtes.

Une des filles mesurant un mètre soixante-quinze, ayant bien une tête de plus qu’Elin, vint fièrement se placer devant cette dernière. Elle avait de longs cheveux blonds décolorés et une généreuse poitrine qu’elle mettait en valeur.

Avec sarcasme, elle répondit en anglais :

— Ah tiens, Kibou envoie des enfants pour nous crier dessus ? T’as vu ça, Paradise ?

— Tais-toi, Chloe, c’est pas poli.

La femme dénommée Paradise s’approcha et se plaça entre Chloe et Elin. Elle salua d’une petite révérence.

Paradise faisait partie des membres les plus connus et en vogue de la super agence. Son véritable nom était Heaven Rosenbach. Mesurant un mètre soixante, elle arborait une belle et soyeuses chevelure noire, une peau pâle et des yeux bleus profonds. Elle était la beauté mystérieuse qu’on attendait de la part d’une popstar.

Au sein d’Ultimate Rainbow, chaque fille avait son propre style, même s’il était impératif qu’elles soient à la mode. Ainsi, Chloe avait un look plus R&B, tandis que Paradise était plus gothique.

— Excusez ma collègue, elle est un peu malpolie. Par contre, serait-il possible de parler directement à la chef de la troupe plutôt qu’à sa traductrice ? Se faire réprimander par une subalterne, ce n’est guère agréable, déclara Paradise en observant de manière hautaine Elin.

Derrière elle, les filles de son agence se mirent à rire en se moquant.

Jessica éclata de rire également :

— Hahahaha ! Elle est trop forte celle-là ! Elin, t’es devenue une traductrice à présent !

Un peu plus loin, les filles des quatre agences de Kibou se tenaient en ligne en attente des ordres, elles assistaient à cette étrange scène qu’elles ne comprenaient pas en raison de la barrière du langage.

Shizuka avait reconnu l’hélicoptère des Ultimate Rainbow, il était décoré et reconnaissable entre mille. Elle les admirait depuis des années. Elle avait lu des tas d’articles sur leurs exploits et leurs vies. Elle avait écouté toutes leurs chansons. C’était l’un de ses rêves d’adolescente de les voir en live, mais puisqu’elles ne se produisaient qu’en US Reborn, elle n’avait jamais eu cette chance.

Elle ne comprenait pas ce qui se passait réellement mais ces rires ne lui présageaient rien de bon.

— Euh, Hakoto, elles ont dit quoi ? Demanda-t-elle à basse voix.

— Elles se moquent d’Elin et de Kibou et se croient avoir le droit de venir à l’heure qu’elles veulent.

— Quoi ? Sérieux ?

— Bah ouais. Si tu me crois pas demande à Vivienne…

Hakoto et Shizuka se tournèrent vers Vivienne qui se trouvait juste à côté. Elle acquiesça.

— Mais pourquoi ? Elles sont l’une des agences les plus puissantes et les plus fiables du pays… Je… je…

Elle voulait dire « je ne comprends pas », mais elle connaissait déjà la réponse : la réalité est différente des articles de journaux. Elle avait cumulé nombre de désillusions, mais celle-là faisait vraiment mal.

Les visages déformés par la moquerie des Rainbow, c’était le genre d’expression qu’elle connaissait bien. Elle en avait été victime autrefois. Des souvenirs désagréables remontaient en elle. Hakoto et Vivienne ne lui avaient pas menti, elle aurait préféré toutefois.

— A titre personnel, je les déteste, reprit Hakoto. Ce n’est pas la première fois que nous travaillons ensemble. En vrai, mis à part le grand public, elles sont plutôt haïes par la plupart des officielles et des agences du pays.

— A ce point ?

— Ouais, c’est des péteuses arrogantes. Des fainéantes et des parasites, intervint Sandy en grimaçant. Ch’savais pas qu’on les attendait.

— Elles causent toujours des problèmes. Elles n’écoutent pas les ordres et se retrouvent à compliquer les missions. Je ne sais pas pourquoi le gouvernement les accepte encore sur le terrain, elles n’aident vraiment pas.

— Y’a toujours une question de thune derrière, Hako.

— Je m’en doute, mais bon…

Shizuka était choquée.

Comment était-il possible que les journaux racontent de telles mensonges ?

Elle aurait aimé croire que parmi les membres des Rainbow ses amies n’avaient côtoyé que les pires. Elle aurait aimé se raccrocher à cette idée mais elle tomba tel un château de carte. Paradise était dans le top 5 de l’agence, sa réputation n’était plus à faire. Si même elle se comportait ainsi…

— Et leur rang A et plus ? se hasarda de demander Shizuka.

— Du pipeau, répondit Sandy. C’est sûr que quand on allonge la monnaie, on peut prendre le rang qu’on veut…

— Un mensonge de plus…, confirma Hakoto en hochant de la tête.

Pendant ce temps, un peu plus loin, la discussion continuait.

— Ah bon ? C’est vous notre chef Elin ? Je suis désolée~ ! s’excusa faussement Paradise.

Elle couvrait sa bouche comme pour signifier qu’elle avait dit quelque chose d’insensé, mais son attitude disait tout le contraire.

— C’est pas croyable qu’ils envoient ça comme renfort depuis Kibou, ajouta une autre fille derrière elle.

Mais, Elin n’en avait cure. Elle les regardait impassible ; les moqueries et sarcasmes, elle y était habituée.

— Bon, écoutez, Heaven Rosenbach, Chloe Berkeley et Madison King. Je me fiche de vos avis et de vos paroles, nous sommes là pour une mission et si vous avez du mal à suivre mes ordres, vous pouvez remonter dans votre hélicoptère et rentrer chez vous. J’ai déjà bossé avec votre agence et si vous êtes du niveau de vos prédécesseurs, ce ne sera pas une grande perte. Du coup, soit vous la fermez soit vous partez.

Les filles de l’agence parurent choquées, elles n’étaient pas habituées qu’on leur parle de la sorte. Une fois surprise passée, elles affichèrent des expressions pleines de colère. Alors qu’elles allaient se mettre à protester, Paradise leva la main pour leur intimer le silence.

— Je vois que notre petite blague n’a pas été comprise par la grande Elin. J’en suis navrée ! L’agence Ultimate Rainbow ne saurait être mise à l’écart de cette mission, nous avons un contrat avec l’armée.

Heaven et Elin se fixèrent fermement quelques instants.

Pendant ce temps, Jessica avait arrêté de rire. Elle soupira en considérant les huit filles qui se trouvaient là, elle savait que ce serait pénible, quoi qu’il en fût.

— Paradise, je me fiche des ordres de l’armée et de vos contrats moisis, si vous restez là c’est pour vous battre, pas pour faire de la manucure. Je ne sais pas pourquoi Aby vous a envoyé à moi et j’ignore vos petites magouilles, je ne suis pas une officière rebornienne. Ne crois pas pouvoir me corrompre ou m’amadouer. Je le répète pour la dernière fois, si vous n’êtes pas disposée à suivre mes ordres, partez d’ici de suite. Ce sera mieux pour tout le monde.

— Je vous trouve bien agressive, Elin, en plus d’être diffamatoire. En rentrant je me plaindrai de vous et je vous attaquerai en justice, vous savez ? Vous pensez pouvoir raconter ce que vous voulez sous prétexte que vous êtes une des Invincibles, c’est ça ? Je ne me laisserais pas faire, je vous préviens !

Finalement lasse, Elin se retourna et annonça de sa voix monocorde :

— Tu m’as décidée. Pas moyen qu’on bosse ensemble. Remontez dans votre hélico et fichez le camp. Je vous laisse cinq minutes, ce délai passé je vous renvoi par la force. Je n’ai pas besoin de prétentieuses qui prennent le champ de bataille pour une cour de maternelle. Je ne laisserai pas mes filles prendre des risques pour vos caprices.

— De quel droit ? Si tu crois que…

— Où te crois-tu au juste, Paradise ? l’interrompit Elin. Nous sommes à des centaines de kilomètres de la base la plus proche et encore bien plus loin du siège de ton agence. Ici, ton argent et tes contacts ne te sauveront pas, tu ne pourras compter que sur ta puissance. Si tu as un minimum d’instinct de survie, tu sais très bien que tu ne gagneras pas sur ce terrain.

— Je… je ne vais pas me laisser faire !

— Combien de temps reste-t-il, Jess ?

Dans un geste de pure provocation, Elin tournait le dos à Paradise et faisait face à Jessica.

— Quatre minutes… Non, trois minutes cinquante-cinq.

Jessica n’avait plus l’humeur à rire. Elle entra dans le jeu d’Elin et observait avec sérieux sa montre.

— Tu ne paies rien pour attendre, la naine ! Cria Paradise. Nous allons te plomber ton marché, te pourrir la vie jusqu’à en faire un enfer ! Venez les filles, inutile de rester ici !

Abandonnant son calme, Paradise se retourna et se dirigea vers leur véhicule. Les autres filles regardèrent avec mépris Elin, puis firent volte-face et la suivirent.

Une fois à bord, l’hélicoptère piloté par un de leurs employés s’éleva et rapidement elles quittèrent le plateau.

— Tu sais qu’elles raconteront n’importe quoi sur toi dans les journaux ? Demanda Jessica à basse voix.

— Yep… Je suis habituée à être détestée, je te rappelle.

— Tu ne l’es que par de mauvaises personnes de toute manière…

Jessica rougit en se rendant compte de qu’elle avait dit. Elle se redressa, croisa ses mains dans le dos et fit comme si de rien n’était. Elle savait que même si cela aurait été à contrecœur, Elin aurait sûrement appliqué ses menaces, mais ne serait sûrement pas allée jusqu’à les tuer. Le respect de la vie de ses consœurs était une qualité que Jessica appréciait chez elle.

Elle lui jeta un regard en coin et la vit se gratter les fesses sans pudeur. Aussitôt la tête de Jessica s’écroula et elle eut envie de se mettre à pleurer.

— Pour une fois que je te trouvais cool…, marmonna-t-elle avant de soupirer.

Lire la suite – Chapitre 3