Chapitre 3

— Tu te sens d’attaque, Yamare ? demanda Kowata.

Le groupe 1 était composé de l’agence Tentakool et de l’agence Sweat Girls. Son objectif était la Torre Ciudadana, la tour Civica, un édifice construit dans les années 2010 pour y abriter des bureaux gouvernementaux. C’était la plus haute structure de la ville avec ses cent quatre-vingt mètre.

Mais comme le reste, elle était envahie de végétaux.

Visible de loin, Elin y avait ressenti une perturbation magique et avait demandé à Yamare d’en faire la reconnaissance. Elle lui avait toutefois proscrit l’entrée à peine avait-elle pu confirmer de la présence massive d’ennemis.

Les deux groupes s’étaient séparés dans l’ancien quartier de Gonzalitos. Celui que dirigeait Elin s’était dirigé vers la rivière au sud, qui ressemblait à présent à un fleuve amazonien. C’est là qu’elles venaient de rejoindre Yamare.

Cette dernière, sous sa forme de combat, n’avait rien d’humain. Elle devenait une sorte de monstre informe gélatineux noir, asymétrique, avec des membres de longueur différente, armés de longues et redoutables griffes. Un œil unique de la taille d’un ballon se trouvait dans la partie supérieure juste au-dessus d’une bouche garnie de crocs. Elle ne marchait pas, mais rampait au sol du haut de ses deux mètres.

La première réaction de Shizuka et de Vivienne fut de se mettre en garde, mais les filles de l’agence Sweat Girls leur assurèrent qu’il s’agissait de leur amie.

— C’est Yamare !

Yamare reprit sa forme humaine pour confirmer ce qui venait d’être dit.

Sous sa forme d’origine, c’était une belle jeune femme à la longue chevelure entressées jusqu’aux fesses. Elle portait des vêtements plutôt classiques de la mode kibanaise : un haut blanc avec quelques lacets pour faire chic, une jupe et des collants.

— Rassurez-vous, je suis une mahou senjo comme vous.

— Ahlala ! Moi qui pensait avoir trouver un sujet d’amusement…, dit d’une voix déçu Vivienne. Bien le bonjour à vous.

Sur ces mots, elle salua Yamare en levant les bords de sa jupe et en fléchissant la jambe.

Connaissant les antécédents de Vivienne, Shizuka ne douta pas un instant qu’elle était sérieuse ; une goutte de sueur apparut sur sa joue.

Shinno Yamare appartenait à l’archétype des « bizarres », les inclassables. Son pouvoir était la « Nuée ».

Considérée comme une mahou senjo de rang A, son pouvoir lui permettait aussi de communiquer avec des vermines et des monstres, mais surtout d’avoir une présence qui la faisait passer pour quelqu’un de leurs rangs. Cela ne fonctionnait pas avec les plus puissants d’entre eux, mais elle pouvait berner la majeure partie d’entre eux.

C’est pourquoi elle assumait le rôle d’éclaireur.

— Enchantée de faire votre connaissance, je suis Nakamura Shizuka de l’agence Tentakool. J’espère que nous nous entendrons bien.

— C’est pas vraiment le moment des politesses, dit Elin. Reprends ta forme de combat, Yamare.

— D’accord !

Sur ces mots, Yamare reprit sa forme monstrueuse sous le regard dégoûté de Shizuka. Même si c’était une consœur, elle n’avait pas vraiment envie de la toucher…

Irina se rapprocha néanmoins pour la renifler :

— Whoooo ! T’as la même odeur qu’eux ! Trop balèze ton pouvoir !!

— Euh… merci… euh…

— Ch’suis Irina ! Dis dis ! J’peux te toucher ?

— Ah euh… t’es sûre ?

Irina hocha de la tête à plusieurs reprises avec tout l’entrain d’un enfant. Et, sans attendre de réponse, elle retira la main droite de son gantelet et la posa sur Yamare.

— Kyaaa ! C’est tout visqueux et froid ! On dirait un monstre de hentai !

— Merci c’est gentil…, dit Yamare ironiquement.

— J’pensais que tu s’rais acide… chelou ! Haha !

— Je peux contrôler l’acidité de mon corps principal, contrairement à mes enfants de la Nuée, expliqua Yamare.

L’autre utilisation de son pouvoir était de se diviser en une trentaine d’autres monstres semblables à des vases visqueuses de RPG. Chaque clone était capable de se battre indépendamment et de dissoudre par acidité la plus part des corps organiques, humains ou monstrueux.

— J’kiffe ton pouvoir en tout cas ! Tu devrais la toucher aussi, Shi-chan !

— Je passe !

— Allez ! C’est la seule occasion de tester la sensation d’un monstre hentai. C’est fun, je t’assure ! Haha !

Irina enlaça Yamare et y frotta même ses joues. Se rendait-elle compte qu’elle touchait le corps d’une jeune femme et non d’un monstre ?

— Irina-senpai, arrête de dire des choses obscènes ! Et en plus, c’est pas drôle !

Mais, au contraire, ce duo amusa la grotesque créature qui se mit à gigoter de manière incongrue. C’était une vision pour le moins étrange, qui provoqua l’hilarité d’Irina au moins.

— La ressemblance avec le genre d’œuvres mentionnées par Irina-san devient de plus en plus frappante.

— Whoo ! Je crois que je viens de penser à un truc que j’aurais pas dû, dit en grimaçant Shizuka.

Grâce à la tempête Irina, une fois de plus, l’ambiance se détendit, même les filles des Sweat Girls qui étaient particulièrement stressée affichaient des sourires en voyant Irina accrochée à leur amie.

— Iri-chan, on entend que toi, lui reprocha Elin sur un ton monocorde. Les filles, on avance le long de l’Apodaca et on longe le Barrio Antiguo. Restez sur vos gardes, les menaces émergent souvent des points d’eau…

— D’accord, Elin-sama, acquiesça Kowata. Vous avez entendue, on reste sur nos gardes !

Sous sa forme de combat, cette dernière avait un physique en tout point similaire à sa forme normale, mis à part ses vêtements : elle portait à présent un uniforme de maid noir classique comme on pouvait en voir à Akihabara.

— OK, Chef ! Gao gao ! Confirma de manière adorable Naruru en grognant tel un félin.

Hirooka Naruru, la plus jeune de l’équipe avec ses 14 ans, rang B, était une fille discrète.

Au campement, on avait bien aperçu une fille aux cheveux courts avec des rubans et des barrettes, mais personne ne l’avait entendue. Constamment angoissée, elle s’était cachée des inconnues. Elle ressemblait un peu à Gloria, mais cette dernière ne se cachait pas, elle ignorait ceux qu’elle n’avait pas envie de voir.

Sous sa forme de combat, Naruru avait des cheveux blonds striée de mèches noires. Sa tenue étaient devenue à présent sportive : un haut blanc avec son nom collé dessus et un bloomer. Sur sa tête avaient poussé des oreilles de tigre, tandis qu’une queue sortait à l’arrière de son bloomer. De même, ses mains étaient emmitouflées de gants à fourrure avec des griffes. Plutôt qu’une fille-tigre, on aurait plutôt dit un cosplay.

Shizuka la regarda avec tendresse, elle ne put s’empêcher de la trouver mignonne.

— Laissez-moi ouvrir le passage, se proposa Anna.

Shizuka la connaissait, mais sous sa forme de combat elle était devenue une sorcière. Son corps de loli demeurait le même mais ses seins avaient réduit de taille. Sa chevelure était un peu plus longue et était devenue blanche tandis que ses yeux étaient verts luisants. Ses vêtements étaient ceux d’une sorcière de fantasy : robe, chapeau pointu et balais magique volant. A ses côtés se trouvait un panier lui donnant une peu l’air d’un chaperon rouge.

— Pourquoi Anna-san ? demanda Shizuka.

— Tu ne connais pas encore mon pouvoir. Ma magie est « L’arsenal de la déchéance », en gros la magie de la pourriture. Contre les plantes et les engeances de Shub-Niggurath, je suis très puissante. Si je passe en tête, les plantes vont faner et les insectes et animaux s’éloigner, on se fera moins repérer.

— Elin-sama, je ne peux que la recommander, appuya Kowata. Son pouvoir est efficace contre la plupart des minions de Shub.

— Accordé. Tu ne t’éloignes pas plus de six mètres de nous, malgré tout. C’est un ordre strict.

— Entendu ! Je protégerai toutes mes adorables petites sœurs.

Sur ces mots, elle prit la tête du convoi et le groupe reprit sa progression sur cette ancienne route à plusieurs voies à présent submergée par la végétation. Le cours d’eau qui la longeait s’était bien élargie.

Comme l’avait expliqué Anna, les branches s’écartaient d’elles-mêmes sur son passage et les animaux et les insectes s’éloignaient, voire mourraient pour les plus fragiles.

— Elles ont toutes des pouvoirs sombres ou quoi ? pensa Shizuka.

Yamare avec la nuée, Anna avec la pourriture… Quels étaient les autres ?

— Et Naruru-san ? C’est quoi son pouvoir ? Et vous, Kowata-san ?

— Hé hé ! Le mien est un secret. Quant à Naru-chan…

— Elle maîtrise la magie du Chaos, répondit soudain Elin. C’est une invocatrice de rang B. Shi-chan, tu te crois en sortie scolaire ou quoi ? Je t’ai dit de te concentrer. Ça valait surtout pour toi, tu sais ?

— Mais chef ! Je…

— Pas d’excuses. Si tu continues à discuter, je te mets une colonie d’insecte dans tes vêtements.

— Hein ? Tu… vous n’allez pas recommencer avec vos propos sadiques !

Elle savait qu’Elin ne le ferait sûrement pas, mais elle ne pouvait oublier sa stratégie de l’humiliation lors de l’entraînement.

— Mmmmm, ce regard désemparé… implorant… il est magnifique, dit Vivienne le regard joyeux la main posé sur sa joue.

— Pauv’Shi-chan, t’as réveillé le fauve on dirait. Haha !

— C’est bon, j’ai compris, je me tais ! Inutile d’en rajouter toutes les trois !

Shizuka gonfla les joues en boudant. Kowata ne put s’empêcher de rire, mais lorsqu’elle se rendit compte que le regard d’Elin était tourné vers elle, elle toussota et reprit son sérieux.

Dans un silence forcé, l’expédition se poursuivit.

Elin était équipée d’un casque reliée à l’antenne-relais du campement, sur la montagne. Toutes les filles avaient des balises GPS sur elles.

Sueno, dont les pouvoirs étaient plus efficaces en logistique qu’en combat, était restée à la base et les aidait en leur indiquant les positions des monstres, en leur donnant des indications sur le terrain et en les gardant en contact. Au pire des cas, elle avait crée un hélicoptère pour venir récupérer les blessés.

Appuyant sur le bouton de son oreillette, Elin demanda :

— Jess, vous en êtes où ? Votre attaque commence quand ?

***

— Nous sommes sur objectif, répondit Jessica dans son communicateur. J’attends l’ordre d’attaque. Stop.

<< Attends encore deux minutes et redemande-moi avant de faire quoi que ce soit. On ne devrait plus tarder à arriver, >> lui répondit Elin à travers le communicateur.

— Entendu, chef. Stop.

<< Tu peux arrêter de parler comme ça ? Ça me perturbe. C’est pas ton genre. >>

— Tssss ! Moi qui essayait de te donner un peu de légitimité en tant que chef… T’es vraiment qu’une demi-portion sans intérêt…

<< Je te reconnais mieux là. >>

— Tais-toi tu m’énerves ! T’as deux minutes, sinon je passe à l’attaque quand même, OK ?

<< Ouais ouais… Tu sais que je t’entends très bien ? La communication est excellente, c’est pas la peine de crier. >>

Jessica et son groupe se trouvaient sur le toit d’un ancien bâtiment sûrement bâti au 19ème siècle, considérant son architecture. Elles se cachaient derrière les feuillages d’un grand arbre qui y avait poussé.

Les rues et bâtiments étaient en grande partie détruits ou intégrés au développement de cette folle végétation.

Devant leurs yeux s’étendait un parc qui, plus encore que le reste, était encombré d’arbres plus ou moins étranges. Ils formaient un édifice à la forme étrange révélateur du style de l’Ancienne. C’était une sorte de palais végétal, aux tours horizontales qui menaçaient tôt ou tard de s’écrouler sous leur propre poids. Ce n’était pas le seul élément architecturalement absurde dans l’édifice, toutefois.

Autour de cet endroit se trouvaient un grand nombre de créatures : leurs torses étaient ceux d’humains, mais leurs têtes et leurs jambes ceux de boucs. Leur apparence générale n’était pas sans évoquer les satyres du folklore.

Leurs yeux étaient injectés de sang et dans leur dos se trouvait une queue au bout de laquelle se trouvait une tête de serpent. Certains avaient à la place des ailes à plumes ou membraneuses. Tous avaient des griffes acérées.

Il y avait pas loin d’une centaine de ces créatures qu’on nommait des Shub’thyres Sareth ou encore Faunes de Shub-Niggurath. C’était à la base des sacrifices humains offerts à Shub-Niggurath et revenus sous cette forme en tant « qu’enfants bénis ». Le rituel de transformation était inconnu mais alimentait nombre des pires théories issues des cerveaux des chercheurs. Outre leur magie, ils disposaient tous d’une très importante régénération.

Pendant le temps d’attente, Jessica transmis ces informations au groupe.

Mais ils n’étaient pas les seuls ennemis présent, il y avait également des arbres animés qu’on nommait des Serviteurs de Shub-Niggurath. Mesurant près de trois mètres de haut, ces arbres aux tronc tortueux avaient de nombreuses bouches et yeux, des pattes courtes et robustes et des branches souples semblables à des tentacules.

Dans les rangs ennemis figuraient également des cultistes humains. Au nombre de cinquante, leurs physiques étaient comme primitifs, leurs têtes plus petites et aplaties que celle des humains modernes ; avec leurs pagnes en peau et plantes, ils n’étaient pas sans évoquer des hommes préhistoriques.

Grâce à leurs peaux parfaitement blanches, Jessica n’eut aucun mal à les identifier. Il s’agissait d’hyperboréens. Normalement éteints, ils étaient revenus sur le monde en même temps que les Anciens. Mais ils n’étaient plus les puissants techno-sorciers qui jadis avaient inspirés les empires Mu et Atlante, ils n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes.

Enfin, dans la végétation et dans les airs grouillaient un grand nombre d’animaux et d’insectes aux corps difformes et étranges, mais Jessica ne les considérait pas comme de réels ennemis.

— Ça a l’air de craindre pas mal, non ? demanda Hatsume.

— Faut surtout rester à distance des Serviteurs et s’occuper des Shub’thyres en premier, c’est des sorciers compétents pour la plupart. Au pire, si ça craint trop, nous procéderons à une retraite. Notre mission n’est pas l’extermination, c’est une stratégie envisageable.

— Elin et toi vous êtes des chefs bizarres… Aucun officier ne dirait ça avant le début de l’attaque. Mais je vous aime bien comme chef. Héhé !

— Ra… Raconte pas n’importe quoi !

Jessica rougit légèrement et jeta des regards en coin à Hatsume transformée. Son physique était le même, mais ses vêtements étaient légèrement différents. Des épaulettes étaient apparues sur son long manteau de cuir, ses bandages disparus elle révéla des tatouages morbides. De même, l’absence de son cache-oeil permettait de voir son œil rouge luisant. Qu’elle ne change pas de physique était quelque chose que Jessica comprenait, une grande partie des mahou senjo ne changeait pas tellement une fois transformée, mais que sa tenue soit identique ou presque…

— Tu es bien sous ta forme de combat, Hatsume-chan ?

— Hein ? Bien sûr, j’ai levé les 42 malédictions ancestrales et libéré le sang démoniaque.

— T’as l’air… presque pareille.

— Héhé ! C’est une ruse. J’ai copié ma tenue pour la porter tous les jours.

— Hein ? Quel intérêt ?

— Confondre l’ennemi. Ne suis-je pas un génie évadé du Tartare ? Hihihi !

Jessica plissa les yeux et se demanda si en raison de son complexe chuunibyô elle n’avait pas tout simplement copier sa tenue de combat parce qu’elle la trouvait « trop classe ». Elle se dispensa de s’étendre sur le sujet et soupira.

Elle jeta un coup d’œil aux filles derrière elles, leurs subordonnées et ne manqua pas de remarquer la tentative de rapprochement d’Hakoto auprès de Kei. Elle sourit.

La raison lui était si évidente : Hakoto s’intéressait à cette fille si se considérait elle-même comme « banale » uniquement en raison de Shizuka. Au campement, elles avaient commencé à devenir amies. Hakoto la collait depuis qu’elles avaient quitté le campement.

Sous sa forme de combat, Kei était assez similaires à la normale si ce n’était l’apparition d’attributs canins : queue et oreilles. Ses vêtements, bien que différents, restaient simples et quelconques. En général, les vêtements des mahou senjo étaient tape-à-l’œil, mais les siens laissaient même douter qu’elle était bel et bien transformée. Son arme était une arbalète médiévale.

— Stresse pas, Kei. Tout va bien se passer.

La main de Yueka se posa sur son épaule. La pauvre Kei, la plus faible du groupe, était loin d’être rassurée.

Même si Yueka plus jeune que Kei, avec son mètre soixante-quinze et sa confiance en soi, elle avait l’air bien plus mature. Sous sa forme de combat, elle était une classique : vêtements de magical girl et couleurs violet. Ces derniers étaient attachés en deux couettes dont la base était un chignon. En japonais, on appelait cette coiffure « dango twintail » en raison du rapprochement des chignons avec cette confiserie.

Passant la tête sur le côté de Yueka, Riana dit :

— Hihi ! Après tout ça, je t’inviterai à manger des sushi, donc fait de ton mieux, Kei-tan !

— Oui ! Je vais faire de mon mieux ! Répondit cette dernière en serrant ses poings.

Malgré les apparences, Riana avait la vingtaine. Elle mesurait à peine un mètre cinquante. Sous sa forme transformée, elle avait une longue chevelure noire qui lui descendait jusqu’aux genoux, des yeux violets et portait une tenue légère composée d’un bikini et d’un mini-short. Plus le genre d’accoutrement pour aller à la plage que pour aller sur un champ de bataille.

Kei était très appréciée par les filles de son agence, en tant que « petite novice » elle passait pour la mascotte. Bien qu’en réalité, avec seulement trois mois d’engagement dans l’agence, c’était Yueka la plus jeune et la plus récente des recrues. Mais son rang et surtout son style lui donnaient une toute autre place.

Motivée par les forts liens qui liaient les Kabayaki, Hakoto se sentit un peu jalouse. Elle s’approcha de Gloria et lui dit en anglais :

— Tu vas bien ?

— Hein ? Qu’est-ce qu’il y a, Hakoto ? Tu ne me le demandes jamais…

— Tu exagères, comme si je ne prenais jamais soin de toi.

— Tu es bizarre aujourd’hui… Je veux rentrer à la maison plutôt que de me battre contre ces trucs… Mais bon, si Jessica vient, je viens aussi.

— Comme toujours, tu es une fille très positive.

— Oui… Puis, je déteste les arbres et la nature. J’ai pas de réseau et Sueno ne veut pas que j’utilise celui qu’elle a monté pour aller sur Nixiv… Une sale journée… Pffff !

— Tu dis de ces choses amusantes, Gloria. Haha !

Hakoto se força à rire. Elle voulait montrer que son agence était tout aussi soudée que les Kabayaki mais la réponse de Gloria n’allait pas vraiment dans sa direction. Mais puisque leurs rivales ne comprenaient pas l’anglais, elle pouvait les tromper.

— Tu es vraiment bizarre aujourd’hui… Je n’ai rien dit de drôle. En tout cas, ça répond à ta question ?

— Tu ne t’en rends pas compte mais tu es une comique, dit Hakoto en accompagnant ses paroles d’un geste de la main.

Gloria la fixa froidement, elle n’était pas du tout convaincue.

— Contente que ça te fasse rire… Au fait, elle était comment Shizuka quand elle était petite ?

— Pourquoi tu t’intéresses à ma Shizuka ?

Hakoto croisa les bras et plissa les yeux de manière intimidante. Il était difficile d’estimer l’impact de ses menaces sur Gloria, son apparence était bien trop inhumaine.

— Elle… Elle est mignonne. On dirait un petit animal. Ça donne envie de la câliner.

— Comme je te comprends… Mais là n’est pas la question ! Shizuka est à moi, tu le sais bien !

Gloria garda le silence un bref instant, puis elle dit :

— Ça me dérange pas de partager avec toi. Nous sommes comme des sœurs.

— T’es vraiment la pire, tu sais ? répliqua Hakoto en grimaçant. Elle n’est pas un objet qu’on se prête !

Gloria pencha sa tête de côté comme si elle ne comprenait pas.

— Tu es fâchée contre moi ?

— Tsss ! N’importe qui le serait… Mais bon, je connais ta personnalité noire. Nous discuterons de Shizuka une autre fois…

Surgissant derrière elles, Sandy, en forme transformée, passa ses bras autour de leurs tailles :

— Eh ! Ne mettez pas de côté votre Sandy-chérie, OK ? Moi aussi je veux des câlins et parler avec vous !

— Chut ! Parlez pas trop fort, on va se faire repérer.

Le regard noir de Jessica se tourna vers les trois filles de son agence qui se séparèrent soudain et se mirent en position de combat.

— Jess est sévère aujourd’hui…, chuchota Sandy.

— Normal, nous sommes en mission et toi tu te mets à crier.

— Sandy ne criait pas d’abord…

— Sandy… tu parles fort, finit par dire Gloria. Écoute Jessica et tais-toi.

Sandy gonfla les joues puis lui tira la langue.

Un grésillement caractéristique se fit entendre dans l’oreille de Jessica :

— Nous sommes en place. Tu peux attaquer, Jess.

— Ça marche ! Compte sur nous pour nettoyer la place.

— Je sais…

— Tu pourrais être un peu plus enthousiaste ! Enfin bon… Fin de la communication.

Sur ces mots, Jessica fit signe aux filles derrière elle et l’attaque commença.

L’objectif de l’équipe 2 était simplement d’éradiquer la menace, pendant que l’équipe 1 s’occuperait de la Tour Civica. Puisque le moindre combat dans cette ville sans présence humaine attirerait les monstres qui y étaient disséminés, Elin avait tenu qu’elles soient les premières à agir. Mais elle ne s’était pas vraiment expliqué sur la stratégie, Jessica se doutait qu’il y avait quelque chose qu’elle n’avait pas révélé.

— A l’attaque !

Jessica fit apparaître son « Hellfaust » et commença à arroser la zone de ses tirs continus.

Aussitôt, Hatsume activa son pouvoir « la Chevauchée du Ragnarok » et fit apparaître au-dessus d’elle une centaine de lances de joutes.

Comme s’il s’agissait d’un rite bien connu, Kei, à ses côtés, leva ses mains et fit apparaître autour d’elle un cercle magique : « Boost up!! ».

Son pouvoir était : « vecteur ». Son orientation était : « magicienne ». Bien qu’encore débutante, ses pouvoirs lui permettaient d’accélérer, de ralentir et même renvoyer des attaques cinétiques. Il y avait toutefois une limite à son pouvoir : elle ne pouvait pas l’utiliser sur son propre corps, uniquement sur les attaques qu’elle voyait. Cette limitation faisait d’elle une magicienne de soutien et de défense.

— Merci, Kei-chan ! Que tremble les 10 enfers ! Que s’ouvre le puits d’Abadon !!

Les lances partirent d’un coup, à une vitesse proche du son grâce au renfort de Kei. Elles traversèrent la frondaison et s’abattirent sur les ennemis.

Le périmètre de végétation fut rapidement mis à terre en raison des tirs des deux chefs d’agence. Les corps des Shub’thyres tombaient comme des mouches ; c’était les cibles prioritaires.

Les filles qui partaient au corps-à-corps ou allaient passer à l’attaque depuis leur position actuelle marquèrent un arrêt, stupéfaites par tant de puissance offensive.

— La chef de Sandy c’est la best ! Mais Hatsu-chan aussi est super super balèze ! Laissez-en un peu pour Sandy aussi !

— Elles ont vraiment besoin de nous ? se demanda Hakoto en grimaçant.

— Jess… is awesome !

— Y aura plus rien à tuer avant d’arriver…, déclara Yueka.

— Si c’est comme ça, va falloir mettre les bouchées doubles ! conclut Riana.

Cette dernière fit apparaître des débris de verre devant elle et les projeta sur les cibles les plus proches : deux Sombres Rejetons qui se trouvaient à mi-chemin vers la tour.

Les tirs découpèrent plusieurs branches et s’enfoncèrent dans le tronc, mais c’était insuffisant pour les terrasser. Ils se tournèrent vers Riana en faisant apparaître de nouvelles branches semblables à des tentacules.

— Me sous-estimez pas, homme-arbres !

Alors qu’un faisceau d’une trentaine de ces branches s’approchaient d’elle, Riana fit apparaître dans ses mains deux épées de cristal et commença à les réceptionner. En quelques fractions de secondes, elles furent sectionnés en petits morceaux.

— Ce n’est pas fini !

Un cercle magique apparut à ses pieds.

— Riana, soit prudente ! dit Kei en pointant ses mains vers elle.

C’était un sort de soutien améliorant la vitesse de la cible. Riana, qui en profitait, parcourut les cent mètres qui la séparait de ses ennemis en un rien de temps. Ses deux épées s’abattirent tel une tempête sur les Sombres Rejetons dont elle eut rapidement raison.

Interrompant les soutiens d’Hatsume et de Riana, Kei se tourna vers les autres filles et rassembla toutes ses forces :

— Je vais vous booster toutes…

Elle ferma les yeux et concentra sa magie. Un cercle magique apparut aux pieds de chacunes.

— A mon tour je pense, déclara Hakoto en lançant une boule de papier devant elle.

Un dragon en origami apparut dans les airs et commença à faire feu, tirant des rayons électriques sur les espèces de satyres dégénérés.

La défense adverse commença à s’organiser.

Lorsque les Shub’thyres érigèrent des barrières magiques, une bonne moitié de leurs rangs étaient déjà décimés. Le bâtiment avait été en partie ravagé par les tirs. L’attaque-surprise les avait pris de court.

Reprenant un peu leurs esprits, suite à la mise en place de ces protections, certains des Shub’thyres se mirent à incanter des sortilèges offensifs.

Jessica changea d’arme, puisqu’à présent ses alliées étaient entrées dans la zone de tir, elle ne pouvait plus laisser libre court à son œuvre de destruction. Puis, il y avait une autre priorité.

— Hatsume ! Hakoto ! Concentrez vos tirs sur les barrières ! Il faut ouvrir la voie avant que la vague magique de flétrissement ne commence !

Elle avait deviné la stratégie adverse : ils procédaient à une incantation de groupe, une vague de magie de pourriture qui flétrirait tout corps organique à de centaines de mètres à la ronde. Même leurs alliés hyperboréens et Sombre Rejetons en seraient sûrement victimes.

Une fois tout réduit en composte, ils utiliseraient une magie de renaissance pour faire revenir des minions dévoués à leur déesse.

Jessica savait qu’il fallait arrêter leur sortilège à tout prix.

— Gloria, je compte sur toi ! Attaque la ligne arrière, lui dit-elle à travers son communicateur.

— D’accord, Jessica.

Dans les mains de Jessica apparut son Desintegrator, un fusil railgun anti-matériel. Elle concentra sa magie pour améliorer la vitesse du tir, visa le conglomérat de barrières magiques et tira. Même si elle ne les détruisit pas toutes d’un coup, son tir fit trembler tout l’édifice derrière l’ennemi.

Jessica grimaça alors qu’elle éjecta l’obus de son arme et s’apprêta à faire feu à nouveau.

Mais, à ce moment-là…

« 1000 t punch !!! »

Profitant de son accélération, Sandy se projeta à corps perdu sur la barrière. Poing en avant, elle canalisa sa magie de gravité pour l’alourdir.

Le mur, formé de multiples barrière, trembla à nouveau ; il s’agissait d’une redoutable attaque à nouveau.

Mais ce qui vint percer cette défense, ce fut une énorme lance. Elle la brisa en morceaux et poursuivit sa trajectoire en se fichant dans un des murs.

Hatsume prit une pose victorieuse. Elle n’était pas rang A+ pour rien, sa capacité offensive n’avait rien à envier à celle de Jessica. Elle pouvait choisir entre un mode d’attaque de tirs multiples, invoquant et contrôlant jusqu’à une centaine de lances, ou alors d’effectuer un tir concentré en une seule lance.

Avec le renfort offert par la magie de Kei, son attaque était sûrement égale à un rang S.

— Bien joué, Kei-chan !

— Han han… merci… mais c’est toi qui est incroyable, chef !

Kei commençait à assumer la fatigue. Elle n’avait pas arrêté d’offrir sa magie à ses alliés sans prendre de moment de répit.

— Raconte pas n’importe quoi ! Tu es digne de comparaître dans le Grand Lexique Démoniaque avec à tes ordres 66 légions.

— Je ne comprends toujours pas ton charabia, chef…, se plaignit Kei d’une petite voix.

— Bien joué ! Toutes sur la deuxième ligne d’ennemi ! Ordonna Jessica.

Tout en courant, Yueka prit appui sur sa hampe de la lance géante d’Hatsume, qui commençait à disparaître, et bondit dans les airs.

— A mon tour !

Sur ces mots, elle fit apparaître soudain une sorte d’anneau métallique autour d’un groupe de sorciers Shub’thyres et retomba à l’intérieur.

— Vous voici prit dans mon piège. Nul n’en sortira vivant !

A part cas exceptionnel, il était presque impossible de sortir de la zone cernée par l’anneau.

Les satyres abattirent leurs griffes sur Yueka qui venait d’atterrir au centre de leur groupe. Mais, elle disparut et réapparut à l’opposé de la zone de combat, en ressortant à la frontière de l’anneau. C’était la réelle utilité de cet anneau. Elle pouvait l’utiliser pour entrer et sortir à sa guise, tant qu’elle restait dans la circonférence.

Son arme, une chaîne cloutée aux nombreuses têtes s’achevant par des lames, pouvait également apparaître un peu partout à l’intérieur du périmètre et puisqu’elle pouvait contrôler indépendamment chaque tête issue de ce faisceau, elle pouvait créer une véritable tempête d’attaques.

D’ailleurs, une des têtes de la chaîne apparut dans le dos du sorcier qui n’eut pas le temps de l’esquiver ; son dos fut lacéré. Son regard devient encore plus bestial et enragé, sa queue fouetta l’air à la recherche de son assaillant.

Pendant ce temps, les autres sorciers incantèrent.

— Je ne vous en laisserez pas le temps ! Danse, ma chaîne !

Sur ces mots, jaillissant de partout les autre têtes s’abattirent sur les Shub’thyres, les lacérant vicieusement et horriblement, s’enroulant autour de leurs corps et leur arrachant des morceaux de chair en raison des nombreuses pointes sur chaque maillon de la chaîne, leur faisant pousser des cris de douleurs… Leur incantation fut bien sûr interrompue.

Les attaques n’étaient pas suffisantes pour les tuer d’un seul coup, d’autant plus qu’ils régénéraient à vue d’œil, mais elles étaient si imprévisibles et rapides que malgré leurs boucliers magiques, ils ne pouvaient se défendre correctement.

Bien sûr, en plus d’être toutes indépendantes grâce à sa magie des « anneaux », Yueka pouvait également étendre leur longueur au-delà de toute logique. C’était un combat frustrant du point de vue des sorciers de Shub-Niggurath, leurs tentatives d’attaque se soldaient par des échecs et ils étaient enfermés avec un bourreau qui les tuait à petit feu.

Aucun de ressortirait vivant du périmètre de l’anneau.

Pendant ce temps, à l’extérieur de l’anneau de Yueka, les sorciers Shub’thyres poursuivaient leur redoutable incantation de vague de flétrissement. Mais, soudain, ils se retrouvèrent aux prises avec des tentacules de sables qui les percèrent, les étouffèrent et leurs brisèrent les os à la manière de boa constricteurs. Il s’agissait de la magie de Gloria.

Riana s’occupait pendant ce temps des Serviteurs de Shub-Niggurath et de quelques Shub’thyres qui cherchaient à fuir la zone.

Les survivants des premières salves de tirs commencèrent à s’extirper des décombres, mais furent aussitôt pris pour cible par l’arrière ligne des mahou senjo. Pour économiser ses forces, Jessica avait finalement changé d’arme au profit de son fusil d’assaut, le Mutilator.

L’avantage penchait du côté des mahou senjo, elles dominaient complètement la bataille. L’ennemi ne pouvait faire face.

Mais soudain, une contre-attaque imprévisible eut lieu.

Jaillissant dans leur dos, un groupe d’hyperboréens que toutes avaient oubliés et ignorés vinrent s’en prendre aux mahou senjo.

Même s’ils ressemblaient à des primitifs, leurs armes n’étaient pas de simples morceaux de bois et de silex, mais des armes enchantées par la sombre magie de leur déesse.

Hatsume et Jessica eurent à peine le temps d’interposer leurs barrières réactives lorsqu’elles les entendirent pousser leurs cris de guerre. Les armes les percutèrent et elles se rendirent rapidement compte de leur anormalité. C’était comme si elles absorbaient la magie à chaque contact. De simples défenses magiques ne tiendraient pas, elles s’en rendaient compte.

Aussi, elles bondirent en arrière pour prendre de la distance.

Jessica fit apparaître dans sa main un Dominator, une pistolet-mitrailleur de calibre 5.56 et arrosa ses quatre assaillants avant qu’ils ne puissent l’atteindre. Les balles chargées de magie ondulatoire les firent littéralement exploser de l’intérieur.

Quant à Hatsume, elle glissa au sol et transperça ses trois adversaires d’une lance chacun.

Même si leurs massues étaient magiques, leur résistance ne semblait pas différente de celles d’humains ordinaires.

Hakoto, pour sa part, se trouvait dans les airs. Elle avait eu un peu plus de temps de réaction que les deux chefs d’agence et avait pu dresser un mur de papier pour se défendre des javelots qui lui étaient lancé. Mais, contre toute-attente, ces armes étaient plus puissantes que les massues : deux d’entre elles transpercèrent le mur, l’une se ficha dans le tapis volant qui disparut aussitôt, tandis que l’autre frôla le bras d’Hakoto où il laissa une entaille relativement profonde.

La jeune femme s’effondra au sol. Ses adversaires ne tardèrent tardèrent pas à courir vers elle, lances en avant, prêts à l’embrocher.

Elle n’avait pas le temps de réagir, tout au plus elle aurait pu faire apparaître une barrière réactive, mais une rafale de balles vint mettre fin à leur attaque. Hakoto ne put esquiver les gerbes de sang qui la recouvrirent alors que les hyperboréens explosèrent de l’intérieur.

— Merci chef ! dit-elle en se relevant. Par contre… Beurk !

Elle considéra son kimono, il était imbibé de rouge. Elle dût même s’essuyer les yeux pour dégager sa vue. Jessica souffla sur le canon de son arme et garda le silence. Le message était clair : « il ne fallait pas te déconcentrer, ma grande ».

Hakoto grommela, mais cessa de se plaindre auprès de sa sauveuse.

Une autre fille avait été victime de cette attaque à revers : Kei. Puisqu’elle se trouvait entre la ligne arrière et celles à l’avant qu’elle renforçait de sa magie, elle avait eu, à l’instar d’Hakoto, un peu de temps de réaction. Aussi, elle avait utilisé son « bouclier de renvoi vectoriel ». Il lui avait permis de renvoyer le coups de massue d’un premier hyperboréen, qui se brisa lui-même le bras, mais elle fut prise par surprise par la lance d’un second qui surgit d’une fourrée sur le côté.

La pointe en bois pénétra son flanc. Le sang jaillit abondamment.

Un troisième surgit derrière elle. Sa hache en silex se dirigeait sur sa tête.

— Keiiiiiiiii !!! Cria Hatsume en tendant sa main vers elle et en projetant à la hâte une demi-douzaine de lances.

Les trois adversaires furent transpercés juste à temps, mais Kei était grièvement blessée. Hatsume se rua sur elle.

La pauvre Kei souffrait. Elle hurlait et agrippa de suite le bras de sa chef. La blessure n’était pas propre, peut-être à cause de la forme des silex, peut-être à cause de quelque obscure magie.

— Kei !! Bon sang ! Pourquoi ?!

Hatsume commença à paniquer. Elle avait entre ses bras sa subalterne qui était sur le point de mourir et ne savait que faire. Le combat se poursuivait autour d’elles.

Jessica s’approcha sans mot dire et, sans aucune délicatesse, elle posa sa main sur la blessure béante.

— Ça va faire un peu mal, mais ça ira mieux après…

Elle enfonça les doigts dans la plaie. Kei hurla encore plus fort, agrippant cette fois les deux bras de sa chef. Jessica semblait chercher quelque chose.

Soudain, elle retira ses doigts et montra à Hatsume un morceau de silex qui était resté fiché à l’intérieur du corps. Des petits tentacules semblables à des filaments y avaient poussés et s’agitaient encore.

Kei poussa un dernier cri, puis un peu soulagée, bien que continuant à saigner, elle s’évanouit en reprenant sa forme normale.

— Hatsume, garde ton calme. Sueno, demande d’extraction IMMEDIATE. Prépare le matériel médical, Kei est gravement blessée.

<< Hein ? Bien compris ! J’arrive ! >>

Jessica se tourna vers sa propre subordonnée blessée, elle était à quelques pas derrière elle et se tenait le bras, honteusement.

— Hako-chan, fait apparaître du papier et met le dans le trou de la plaie. Il faut arrêter l’hémorragie. Si seulement elle arrivait à garder sa forme de combat…

Hatsume avait des larmes aux yeux, sans l’aide de Jessica elle aurait probablement perdu Kei, sous ses yeux, dans ses bras, incapable de la sauver. Elle baissa sa casquette pour dissimuler ses larmes.

— Hatsume, même si c’est dur, reprends l’attaque. Je m’occupe de tout avec Hakoto.

— Hein ?

— Il ne faut pas oublier celles qui continuent de se battre. C’est notre devoir en tant que chef.

Hatsume grimaça un instant, puis inspira profondément.

— Ordre reçu. Ouverture des hexagrammes alternatifs maudits. Je… je retourne au combat. Protégez, Kei-chan…

Sur ces mots, elle posa un baiser sur le front de sa subalterne endormi et tout en tenant sa casquette baissée elle s’éloigna pour revenir au combat. C’était difficile, mais Jessica avait raison : elle était la chef de l’agence, elle n’avait pas aucune compétence pour aider, tout ce qu’elle pouvait faire était de reprendre le combat pour préserver les autres.

— Aaaaaaaaaaaaaaahhhh !

Tout en poussant un cri de frustration qui arriva malgré la distance aux oreilles de Jessica et Hakoto, Hatsume fit réapparaître une centaine de lances autour d’elle et retourna à l’offensive.

— Hako-chan, tu évacues la zone aussi, compris ?

— Hein ? Mais, ce n’est rien, je peux encore me battre !

— Je sais. Mais je préfère que tu partes quand même te faire inspecter. Leurs armes magiques étaient plutôt vicieuses. En plus, si ce machin est empoisonné, tu dois l’être aussi.

— Mais…

— C’est un ordre. Puis, je commence à me dire que c’est risqué de laisser le camp sans protection avec une blessée et une non-combattante. Je me sentirais plus rassurée si tu y étais également.

Hakoto grimaça avec frustration, mais se rendit compte qu’il était possible, en effet, qu’elle soit empoisonné. Elle se sentait un peu nauséeuse.

Malgré tout, elle sourit avec ironie :

— Ce n’est rien comparé à l’autre folle…

***

Pendant ce temps, le groupe numéro 1…

Après avoir défait sans aucune difficulté les lignes de défenses de Shub’thyres et d’hyperboréens autour de la tour Civica, les huit filles s’avancèrent vers le haut édifice conquis par la végétation.

Même si le combat du groupe 2 se déroulait à quelques kilomètres de là, elles l’entendaient parfaitement ; surtout les coups de feu de Jessica.

Elles étaient en train d’attirer l’attention des monstres en ville, qui s’éloignaient de la tour Civica, ce qui était le but premier de cette diversion.

Les filles jetaient des œillades dans la direction des coups de feu, mais Elin attira soudain leur attention en pointant le sol où se trouvait l’empreinte géante d’un sabot.

— C’est quoi, Elieli ?

— Elin-sama, qu’est-ce donc que cette créature ? demanda Kowata.

— Vous n’allez pas tarder à le savoir. Elle devrait sortir de la tour sous peu. C’est d’ailleurs notre objectif.

Elin fit face à toutes les filles en même temps et donna les instructions :

— Shi-chan et Naruru-chan reculez en troisième ligne. Vivienne, ton poison n’aura sûrement aucun effet, tu auras pour rôle de les protéger d’une attaque-surprise de dos. Irina-chan et Yamare-chan, vous irez avec Kowata en première ligne. Je vous couvre avec Anna depuis la deuxième.

— Les méchants enfants à qui je ne peux prodiguer de punition ne m’intéressent guère en effet, dit Vivienne. Autant protéger ma belle Shizuka-san…

Sur ces mots, elle saisit une mèche de cheveux de cette dernière et la sentit avec élégance. Bien sûr, ceux qu’elle désignait comme des « enfants » étaient les monstres. Shizuka trembla et grimaça.

Elin fixa Vivienne un instant sans mot dire, cette dernière comprenant les reproches tacites, laissa les cheveux de Shizuka, fit une courbette pour saluer et s’en alla prendre position.

Les filles des Sweat Girls observaient cette scène sans comprendre les réels enjeux, puis Kowata demanda :

— Qu’allons-nous affronter ?

— Un avatar.

Cette réponse quitta les lèvres d’Elin comme tombait la lame du couperet. Celles qui savaient de quoi il s’agissait blêmirent et déglutirent.

Au moment moment, le sol se mit à trembler et un monticule de terre se forma aux pieds de la tour.

— A vos positions.

Bien qu’hésitante, les filles se placèrent conformément aux ordres.

Du sol émergea un ennemi qu’Elin avait désigné. Il s’agissait de la « Chèvre Noire », un des multiples avatars de l’Ancienne Shub-Niggurath.

Dans le jargon spécialiste, on désignait d’avatar les projections corporelles des Puissants Anciens. Ces derniers étaient des corps crées par magie, ayant qu’une parcelle de leurs pouvoirs, et permettant d’agir à distance, sans risque. En général, l’esprit du Puissant Ancien y était projeté et le dirigeait à distance. C’était un corps par procuration, en un sens.

Bien sûr, l’intérêt principal était de ne pas s’exposer soi-même. La mort d’un avatar n’entraînant aucune conséquence pour le Puissant Ancien, mis à part un temps d’attente avant d’en recréer un nouveau.

Même s’ils étaient plus faible que les originaux, les avatars étaient généralement classés en niveau de puissance Elite. Souvent, ils étaient même bien plus puissant qu’un monstre Elite normal, leur puissance se situant entre ce niveau et celui de l’original.

Toutefois, le cas de Shub-Niggurath différait quelque peu. En raison de l’importante vitalité de l’Ancienne et de sa nature créatrice (voire maternelle), ses propres avatars finissaient par développer une conscience et devenaient indépendants. C’était un cas unique.

Aussi, à force, le terme de « Chèvre Noire » désignait bien plus une espèce d’Anciens à part entière que l’avatar de Shub-Niggurath. D’ailleurs ses autres avatars ne subissaient pas le même phénomène.

Néanmoins, la contrepartie était que les Chèvres Noires étaient moins puissants que la norme, mais demeuraient des ennemis redoutables.

A peine l’ennemi apparut que, à ses pieds, la terre changea de couleur et des plantes commencèrent à pousser à vue d’œil.

Son corps haut de dix mètres était musclé. Bipède, il était un mélange d’humain et de bouc. Son pelage noir graisseux le recouvrait presque entièrement, tandis qu’une queue fourchue s’agitait dans son dos.

— Son sang est empoisonné, recouvre-toi de métal, Irina-chan. Quant à toi, Yamare, fais attention : son poil huileux risquera d’interférer avec ton acide. Vous toutes, s’il commence à rugir, c’est qu’il va projeter un rayon laser par sa bouche. Quand ce sera le cas, dispersez-vous et cachez-vous. Sauf toi, Shi-chan, si ça arrive, tu rejoins Vivienne.

Shizuka blêmit. Les paroles de sa chef, l’allure féroce de ce géant, rien de tout cela n’était rassurant.

— A… à vos ordres, Elin-san ! dit-elle avec le plus de motivation possible.

Lorsqu’elle leva les yeux vers ceux du monstre, elle frémit. Ils étaient rouges vitreux et exprimaient la bestialité. On ne pouvait en aucune manière les rapprocher d’un humain, c’était une bête féroce sanguinaire.

Mais en même temps, ils évoquaient quelque chose d’ancestrale, de primale qui réagit avec toutes les fibres cellulaires de la jeune femme. C’était comme s’ils réveillaient quelque chose de lointain et d’enfoui au plus profond du code génétique humain.

Pendant quelques instants, elle n’était plus à Monterrey avec ses collègues, mais sous une voûte étoilée comme elle n’en avait jamais. Habituée aux villes, elle n’avait jamais vu autant d’étoiles briller dans le firmament.

Autour d’elle, des dolmens. Elle n’en avait jamais vu qu’en photographie sur internet, elle ne savait même pas s’il en existait encore sur le monde.

Passant entre ces énormes pierres, des créatures identiques à la Chèvre Noire, mais en plus petits, s’approchèrent d’elle et poussèrent des cris bestiaux. Sans même se rendre compte de quoi que ce soit, elle se retrouva tenue sur un autel au centre du cercle, tenue par ces créatures.

L’une telle arracha ses vêtements et leva une dague sacrificielle qu’il pointa vers le cœur de la jeune femme. Elle hurla, se débattit de toutes ses forces, mais en vain.

Alors que la mort s’avançait vers elle en accompagnant ce coup de dague, elle reprit ses esprits ; elle était revenue dans la réalité. Vivienne la secouait.

— Bienvenue, ma chérie.

— Onee… ? Qu… qu’est-ce que… ?

— Notre chef n’a même pas eu le temps de nous prévenir : ce monstre dispose d’un pouvoir d’illusion très puissant, capable d’affecter l’esprit des mahou senjo. Nous ne pouvions tolérer l’idée qu’on vous dérobe à notre emprise, seule notre charme est en droit de vous ravir. Nous avons donc injecté en vous la flagrance des roses de terreur. Votre rêve ne fut pas des plus agréables, nous le supposons, mais si nous n’avions pas agi de la sorte, vous seriez devenu la proie d’orgasmes induit par ce monstre.

Shizuka blêmit. Elle avait peur de comprendre. Ce n’était pas une illusion pour tuer, mais pour provoquer le désir sexuel. Les minions de Shub-Niggurath étaient nombreux à avoir des pouvoirs basés sur la sexualité, c’est pourquoi Shizuka les haïssait tellement.

Le poison de Vivienne avait transformé cette illusion en cauchemar, ce qui lui avait permis de réveiller.

— Gloups ! Merci… Oneesama… Le combat ?!

Shizuka se rappela soudain qu’il avait dû commencer. Elle ignorait combien de temps son esprit était absent, mais l’ambiance était toujours aussi tendu et des bruits de combat arrivaient à ses tympans.

Elle tourna la tête pour découvrir Irina, dont le corps était entièrement recouvert de métal, au corps-à-corps avec le monstre.

Ses poings et pieds heurtèrent le pelage et la musculature de l’homme-chèvre qui contre-attaqua en abaissant ses poings géants. Elle esquiva d’un bond en arrière.

— Elieli ! Il est super costaud ! C’est un mid-boss ?

— Idiote, c’est plus un world boss.

Irina ouvrit grand sa bouche et lâcha un « ooh ! » avant de se remettre à courir.

Elin s’envola et tourna autour du monstre en projetant des boules de flammes noires. Elles désintégraient le pelage, mais presque aussitôt il repoussait et les brûlures disparaissaient. La régénération de la Chèvre Noire était encore bien plus rapide que celle des Shub’thyres et reflétait son lien étroit avec la Puissante Ancienne.

Irina profita de ce trou temporaire dans sa protection, — le pelage graissé amortissait bien les coups contondants et déviait les armes tranchantes—, pour frapper de ses deux poings simultanément sur le tibia du monstre. Il fut déséquilibré par la violence du coup.

— Yama-chan !! Cria Irina.

Elle saisit la cheville du monstre.

— OK !!

Yamare et ses trente clones en forme de monstres gélatineux sautèrent sur l’autre cheville et tirèrent de toutes leurs forces. Malgré la graisse qui empêchait l’acide de s’accrocher au poil, considérant le nombre de Yamare collées à lui, le pelage commença à être attaqué.

Le monstre tomba en arrière de tout son poids.

C’est alors que Kowata bondit dans les airs et retomba de tout son poids et de sa force sur le ventre de la Chèvre. Son pied était entourée d’une vive lumière blanche qui produisit un flash à l’impact.

Kowata était de type mixte, sa spécialité était la lumière qu’elle canalisait dans ses membres pour développer un style d’art martial inhumain. Son pouvoir était nommé « le Sutra d’Amaterasu ». Elle pouvait également projeter des rayons de lumière, ce qui lui permettait de se battre également à distance.

Incapable de se protéger, le corps de la Chèvre s’enfonça légèrement dans le sol et projeta des gravats autour de lui.

— Oneesama ? Vous pourriez me laisser ?

Vivienne observait le combat en tenant dans ses bras sa belle princesse.

Faisant semblant de ne pas s’en être rendu compte, elle ouvrit les lèvres et sourit avec innocence.

— Vous êtes tellement légère que nous avions oublié. Néanmoins, vous pouvez y rester aussi longtemps que vous le souhaitez. Votre présence m’est quelque peu réconfortante.

L’arc que décrivit ses lèvres fit frisonner Shizuka. Pour sa part, elle ne se sentait pas du tout réconfortée et elle sentait sans difficulté les mauvaises pensées de Vivienne, ses yeux passionnés qui la mangeaient du regard.

— Euh… je veux bien descendre et aider les filles.

— A votre guise. Nous n’aimerions pas que vous vous plaigniez à notre chef de notre comportement.

Il y avait donc bien une forme d’autorité qui parvenait à réprimer la folie de Vivienne. Shizuka soupira de soulagement en reposant les pieds à terre. Elle ramassa sa baguette au sol, puis fit face à Vivienne qui n’avait raté aucun de ses mouvements.

Elle crut même l’avoir vu se lécher les lèvres.

— Ne devrions-nous pas aller les aider ?

— Elles ne semblent pas en avoir besoin. Sauf ce pauvre chaton, regardez-la convulser de plaisir.

Vivienne posa sa main sur la joue en observant Naruru un peu plus loin. La pauvre fille était à genoux, le regard perdu dans le vide et gémissait de manière perverse. Son visage était couvert de sueur et de rougeur.

Shizuka rougit à son tour jusqu’aux oreilles. Elle se doutait du genre de rêve qu’elle était en train de faire.

— Allez, l’aider, je vous en prie, Oneesama.

— Il nous aurait plus de vous voir de la sorte, répondit Vivienne d’une voix à peine audible.

Puis, elle s’inclina en levant les bords de sa jupe et dit en français :

— A votre service !

Shizuka déglutit et détourna de ce spectacle qu’elle aurait préféré ne pas voir. Dire qu’elle avait failli subir le même sort…

Se concentrant sur le combat contre ce monstre horrible :

— C’est le moment de montrer le résultat de mon entraînement…

Elle inspira, puis tendit sa baguette devant elle et invoqua son sortilège le plus puissant :

« Diamond Sun Beam! »

Suite au dernier combat contre Vrexuh, Elin avait insisté pour qu’elle apprenne à l’utiliser parfaitement. S’agissant d’un tir à très longue distance, c’était une capacité qui complétait les compétences de l’agence.

Douze diamants apparurent autour de Shizuka, se mirent à tourner autour d’elle, puis formèrent deux cercles magiques qui tournaient devant sa baguette magique.

Elle inspira et expira calmement et tenta de faire le vide dans son esprit, comme le lui avait appris Elin. Il fallait juste se concentrer sur les flux de magie et ne pas laisser les mauvaises pensées le perturber.

Même si sa capacité offensive restait inférieure à ses collègues, si elle pouvait tout donner en un seul tir, au bon moment, elle pouvait renverser l’issue d’une bataille.

La lumière commença à briller à l’avant de sa baguette, mais retint le tir de partir. Elle attendait l’occasion comme le lui avait enseigné sa chef d’agence.

Elin et Anna attaquaient le géant à distance : la première projeta des langues de feu dans sa direction, tandis que la seconde lui tournait autour sur son balais volant et lui tirait en feu continu avec un fusil d’assaut. Les balles d’Anna étaient un atout remarquable, elles provoquaient le pourrissement des organismes vivants, réduisant l’efficacité de la régénération ahurissante de la Chèvre Noire.

D’un coup de poing, cette dernière projeta Irina malgré sa parade. Sa carapace de métal amortit en partie les dégâts.

Kowata, tira un rayon de lumière concentrée directement dans un des trous provoqué par les attaques combinées de la seconde ligne. La Chèvre Noire ne parvint pas à l’esquiver malgré sa vitesse. Elle poussa un cri de douleur avant de contre-attaquer d’un coup de pied son ennemie. Kowata interposa sa barrière réactive qui se brisa et fut projetée par la violence du coup.

A cet instant, une langue de flammes noires s’enroula autour du bras gauche du monstre. Elle essayait de le sectionner mais s’opposait à sa régénération incroyable. Les cris du monstre étaient effroyables, il paraissait souffrir tellement.

Dans les airs, Anna tira de son panier un lance-roquette et tira sur l’autre bras. L’explosion provoqua de lourds dégâts sur les muscles et les poils du monstre. Ce dernier continuait de se débattre comme un forcené.

Il tendit son bras libre en direction d’Elin à quelques cinquante mètres de lui et tira un rayon vert provoquant la décrépitude. Le sol se couvrit d’asticot à son passage, des vapeurs de souffre s’en dégagèrent. La végétation sur son passage ne fut pas épargnée, elle fana immédiatement.

Deux créatures monstrueuses s’interposèrent pour défendre Elin, elles ressemblaient à un mélange de tortue et de dragon. Leurs carapaces bloquèrent tant bien que mal le rayon.

— Désolée du retard… han… han…, dit Naruru d’une voix essoufflée, en sueur.

Les deux monstres étaient ses invocations, des créatures issus du concept de « Chaos », la base de son pouvoir. Les créatures qu’elle invoquait n’avaient jamais les mêmes allures, jamais les mêmes capacités et pouvoirs. C’était une sorte de tirage aléatoire. Tantôt ils maîtrisaient le feu, tantôt l’électricité, tantôt elles avaient des carapaces, tantôt elles avaient des ailes, elle ne pouvait jamais décider. Son pouvoir n’était absolument pas prévisible, c’était à la fois son défaut et sa force.

A l’instant, elle n’avait visé que défendre Elin, peu importait le type de créatures, la chance avait voulu qu’elles fussent de type défensives.

Grâce à ces quelques secondes que leur offrit Naruru, Irina bondit contre le bras du géant, porta un violent coup de poing qui le dévia sur le côté où Kowata attendait. Cette dernière lança un coup de pied chargé de sa magie. Elle toucha une zone où les muscles et poils avaient flétri suite à l’attaque d’Anna, pénétra les chairs, les brûla et finalement arracha le bras.

Au même instant, Elin amplifia ses flammes et sectionna l’autre bras.

— C’est le moment, ma chérie, chuchota Vivienne à l’oreille de Shizuka.

Les deux bras en moins, la Chèvre Noire ne pouvait pas défendre le trou dans sa poitrine provoqué par les précédentes attaques.

Un frisson parcourut l’échine de Shizuka en sentant le souffre de sa senpai ; elle avait peur d’elle, car elle savait de quoi elle était capable, mais ce n’était pas le moment pour ce genre de préoccupation.

Elle voulait changer ! Elle ne voulait plus être la peureuse de l’agence ! Elle devait montrer qu’elle était utile même dans les pires moments !

— Kyaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!! hurla-t-elle en faisant feu.

Un rayon partit de sa baguette, traversa les deux cercles de diamants et se prit une couleur arc-en-ciel. Il en résulta une sphère d’énergie qui franchit la distance qui la séparait du monstre en émettant un bruit strident. Même s’il s’agissait d’un pouvoir assez similaire au Diamond Lunar Beam qu’elle avait utilisé contre Vrexuh, il s’agissait là de sa version jour : « Diamond Sun Beam ».

Le premier produisait un rayon à très longue portée, particulièrement concentré, tandis que le second créait une sphère explosive. En soi, la version lunar était plus proche d’un sniper, tandis que la version sun était un lance-roquette.

Au moment où elle atteignit sa cible, une explosion de lumière multicolore se produisit. Le monstre bascula en arrière ; il heurta la tour qu’il fit trembler.

Il hurla une fois de plus alors qu’une roquette d’Anna vint le percuter et creuser un trou jusqu’à son cœur. Le sang noir giclait partout et obligea même Irina et Kowata à reculer pour ne pas être aspergées ; il était empoisonné d’après les dires d’Elin.

Le monstre cherchait à se redresser, mais Yamare passa à l’offensive. Une nuée de créatures gélatineuses qui rampait sur la tour tomba sur la tête de la Chèvre et lacéra son visage et surtout ses yeux.

Privé à présent de sa vue et de ses bras, le monstre paraissait particulièrement pitoyable. Shizuka éprouva même de la pitié pour lui.

Mais soudain, au sein de ses cris d’agonie, il poussa un rugissement si fort que toutes durent se boucher les oreilles. La substance gélatineuse des Yamare résistait aux ondes, mais la violence était telle que toute la nuée fut repoussée à distance.

Se rappelant des paroles d’Elin, les filles se dispersèrent.

Sauf Shizuka.

Son dernier tir avait vidé ses réserves magiques, ses jambes étaient devenues si molles et faibles qu’elle était tombée à genoux et ne pouvait plus se relever.

Elle chercha terrifiée Vivienne et se rendit compte qu’elle se battait contre des Shub’thyres qui étaient apparus, elle ne savait quand, dans leur dos. Shizuka ne pouvait pas suivre les ordres, Elin serait sûrement fâchée… Mais il y avait également le risque qu’elle ne survive pas à l’attaque.

Shizuka, en pleine panique, se mit à pleurer et essaya de bouger son corps malgré tout, mais en vain.

— Oneesama ! appela-t-elle dans sa détresse.

Rappelée à elle par la voix de sa bien-aimée, Vivienne arrêta de torturer les monstres et les acheva. Elle se rendit compte de la situation, elle projeta son fouet en direction de Shizuka et l’enroula autour de son corps.

Elle ne dit mot, mais les flammes qui s’allumèrent au fond de ses yeux laissèrent comprendre à Shizuka que ce développement lui convenait parfaitement.

Elle ne pouvait s’opposer de toute manière, elle se laissa attiré avec violence et retomba une fois de plus dans les bras de Vivienne.

— Ne… ne me faites rien de mal… Oneesama…

Rouge jusqu’aux oreilles, les larmes aux yeux, Shizuka implora la clémence de sa sœur d’arme soudain bien plus dangereuse que la chèvre géante.

Elin avait été peu active au cours du combat. La raison était simple : elle attendait cet instant. Bien sûr, elle avait fait sa part de travail, mais les filles avaient bien plus combattu qu’elle.

« Samaël . »

Son corps s’enveloppa de flammes noires concentrées et, alors que l’homme-chèvre ouvrit sa bouche pour tirer son rayon laser géant qui laissé des marques de destruction sur des kilomètres, fonça droit sur sa cible. Le rayon et ses flammes se heurtèrent, elle poussa avec plus de force et renforça ses flammes. Dans sa situation, elle n’avait pas le loisir d’esquiver le rayon pour poursuivre, il risquerait de toucher l’une de ses alliées.

Elle se fraya simplement un chemin à travers le rayon, entra dans la bouche du monstre et quelques secondes plus tard elle le désintégra de l’intérieur, ne laissant qu’une trace noire de cendres contre la tour.

Alors qu’elle posa les pieds au sol, le vent dispersa les cendres autour de la tour et marqua la victoire des mahou senjo.

***

Quelques heures plus tard, au campement où les filles étaient revenues exténuées et blessées…

Kei était dans un état stable, mais elle avait besoin d’être hospitalisée dans un endroit moins corrompu par les spores et pollens de Shub-Niggurath. Même si le pouvoir de Sueno lui donnait l’accès à une clinique propre et stérilisée, l’air qui passait dans les filtres de ventilation était chargé de bactéries, de spores et de pollens surnaturels. Il était plus judicieux de l’évacuer.

Elin avait donné ordre à l’agence Kabayaki Melody de se retirer et rentrer en zone de contrôle d’US Reborn. L’État-Major fut informé, Abygail Hamilton avait donné son aval. Les Sweat Girls demandèrent à partir avec elles.

De toute manière, la mission était finie.

Elle avait été intense, et même si seules Kei et Hakoto avaient subi des blessures sérieuses, toutes avaient besoin de repos.

Avant le décollage en fin d’après-midi.

Hatsume et Kowata vinrent se présenter devant Elin et Jessica. Elles exécutèrent un salut militaire aussi digne que possible, elles n’avaient plus trop l’habitude. Leus yeux exprimaient toute leur gratitude et leur admiration : elles savaient qu’elles ne s’en seraient pas tiré à si bon compte avec un autre commandant à leur tête.

— Merci à toutes les deux, dit Kowata.

— Sans vous, la Prophétie 35 de Nostradamus Alter n’aurait pas pu se produire, ajouta Hatsume.

Mais ces remerciements firent grincer des dents Jessica qui fixait le sol.

— Désolée, Hatsume. Si j’avais mieux penser la bataille, Kei-chan ne serait pas…

— Que dites-vous ? Ce n’était pas votre faute ! L’œil d’Entropie a modifié les probabilités, vous ne pouviez savoir.

— C’est faux. Elle aurait su… elle y aurait pensé…

Elin l’observa sans émotions et sans mot dire, elle savait qu’on parlait d’elle mais laissa Jessica continuer.

— J’aurais dû penser à mettre quelqu’un en arrière-garde, une combattante de corps-à-corps. Elles sont plus réactives que nous autres. J’ai… j’ai pensé que mettre plus de forces en attaque nous permettrait de compenser la capacité de régénération de l’ennemi, mais j’ai eu tort. Je te présente mes excuses, à toi et ton agence.

Sur ces mots, Jessica s’inclina respectueusement.

Les larmes montèrent à l’œil d’Hatsume, elle les sécha rapidement et reprit la parole :

— Jessica-sama… je ne vous tiens pas pour responsable. J’étais à vos côté et je n’ai rien pu faire. J’espère vraiment que Kei-chan s’en tirera, mais seuls les ennemis sont fautifs. Nous sommes des guerrières, ainsi vont les choses. Ce… ce fut un honneur d’être sous vos ordres à toutes les deux. Vraiment…

Elle s’inclina à son tour.

— Quand tu veux tu parles normalement…, grommela dans sa barbe Elin.

Jessica était émue, elle se retenait de pleurer. Les deux autres chefs d’agence étaient dans le même cas.

Elles montèrent dans l’hélicoptère tout en agitant les mains pour les saluer. Leurs subalternes faisaient pareils. Celles d’Elin et Jessica aussi. Seule Elin restait impassible.

Rapidement, l’hélicoptère quitta la zone et disparut du champ de vue.

Après des salutations émouvantes, les filles retournèrent dans les tentes pour se reposer.

Contrairement à Kei, Hakoto était déjà tirée d’affaire. Comme l’avait présumé Jessica, l’arme qui l’avait blessée était empoisonnée mais grâce aux bons soins de Vivienne, il fut neutralisé. Ce qui ne fit pas réellement plaisir à sa rivale.

Finalement, les deux chefs se retrouvèrent seules sur le plateau à partir duquel on pouvait observer la ville envahie.

— Tu pleures ?

— Raconte pas n’importe quoi !! C’est juste ce pollen bizarre…, protesta Jessica en s’essuyant avec ses manches.

— Tu sais, je suis d’accord avec Hatsume-chan. Ce genre de choses arrivent… même à Calamity Jess.

— Tssss ! Comme si tu pouvais comprendre, saleté de petit génie ? Toi tu n’aurais pas fait cette erreur, j’en suis sûre. La preuve, il n’y a pas eu de blessées graves de ton côté.

Le regard de Jessica était douloureux, elle n’arrivait pas à regarder Elin.

— Tu n’es pas moi, Jess…

— Encore heureux ! Sinon j’aurais plus de seins !

Mais rapidement, Jessica ajouta d’une voix plus incertaine et à peine audible :

— Mais si j’avais été comme toi, j’aurais pu protéger tout le monde…

Elin vérifia une fois de plus qu’il n’y ait qu’elles hors des tentes. Il était préférable qu’aucune des filles de Nyuustore ne voit leur chef dans cette état de confusion.

Elin soupira.

— Tu as menti, pas vrai ?

— De quoi tu parles ?

— Tu avais prévu l’attaque de dos, pas vrai ? Je te connais, tu n’aurais pas fait une erreur aussi simple. En vérité…

Jessica eut un soubresaut et son visage exprima son désarroi.

— … tu pensais les défendre toi-même. Mais ton temps de réaction n’est plus celui de l’époque…

— Tais-toi ! Je ne veux pas t’entendre ! Toi et tes théories insensées !

Sur ces mots, Jessica se transforma et fit apparaître entre ses mains son Desintegrator.

Sous la lumière déclinante du crépuscule, les deux filles se firent face l’une l’autre. Elin impassible même sous la menace du canon, Jessica rouge de colère.

Pendant quelques instants, aucune des deux ne prononça quoi que ce fût. Leurs regards parlaient à leur place. Les rotors en approche de deux hélicoptères vinrent les interrompre soudain.

Des soldats reborniens ainsi qu’Hamilton et sa secrétaire débarquèrent sur le plateau.

Faisant comme si rien n’était, Jessica salua Abygail, tandis qu’Elin bâilla.

— Bravo à toutes les deux, mission accomplie avec succès. Je vous en remercie au nom de tout des US Reborn.

— Sauf que la mission n’était pas du tout celle qu’on nous a donné à l’origine…, fit remarquer Elin. Tu étais au courant, Aby ?

La Major General eut un moment de surprise, puis une expression de tristesse se dessina sur son visage.

— Disons que je m’en doutais un peu. Comme toujours, aucune confirmation.

Jessica les observa avec étonnement, elle ne savait pas de quoi elles parlaient.

Comme pour la mettre au courant, Elin dit à haute voix :

— La vraie mission n’était pas d’empêcher d’éventuels renforts de se rendre à Monclova. Personne ici ne paraissait se préparer à la bataille, je doute que les forces en place aient été au courant de l’attaque de Monclova. Par contre, les supérieurs savaient qu’une Chèvre Noire était ici et lorsqu’ils ont appris que je ferais partie de l’attaque, ils ont modifié leurs plans. D’une pierre, deux coups. Pas vrai, Aby ?

— Deux coups ? Quel est l’autre objectif ?

— Le lait de Shub-Niggurath.

Jessica savait de quoi il s’agissait. Ce liquide sécrétait par l’Ancienne avait des propriétés fertilisantes incroyables, bien qu’à la fois mutagènes. Il avait aussi la capacité d’octroyer des pouvoirs aux cultistes en l’ingérant.

— Après le combat, expliqua Elin, j’ai pu confirmer que la ville en est irriguée en souterrain. Je m’en doutais un peu vu la quantité de faune et de flore, mais ce n’était pas sûr. Shub aurait pu fertilisé l’endroit et repartir, mais il semblerait qu’elle ait préféré le pourvoir d’un approvisionnement constant. L’État-Major était sûrement au courant, cet endroit aurait risqué de devenir un bastion important de l’Ancienne. Ce qui m’inquiète plus, c’est la suite. Ils comptent en faire quoi, du carburant ? De l’engrais ?

— Quoi ?

— Ça ne marchera pas, Aby. Et c’est super dangereux.

Abygail baissait le regard. Au fond, elle se sentait coupable même si elle ne l’était pas.

— Je sais, Elin-senpai ! Je ne suis pas fière de ces méthodes. Tu penses bien que j’y aurais été opposée si on m’avait prévenue… J’ai également été dupée. Mais rassure-toi, il n’est pas question de l’utiliser pour des recherches, la ville va être complètement détruite. Comme tu l’as dit, on les laisse faire, cet endroit sera un bastion de Shub-Niggurath. La destruction de cette ville était l’objectif majeur, je pense.

— Puisses-tu avoir raison, Aby…, conclut Elin en la scrutant. Nous partons aussitôt que possible. Tu me feras parvenir la rémunération chez Jessica, comme prévu.

Abygail Hamilton, malgré son statut hiérarchique salua les deux femmes avant de repartir en compagnie de sa secrétaire qui n’avait rien comprit.

— Croyez-le ou non, j’ai été ravie de vous revoir, dit Abygail avant de monter dans l’hélicoptère de combat. Je… je…

— Ne t’inquiètes pas, Aby, l’interrompit Elin. J’ai l’habitude de ce genre de choses et Jess aussi. Dis à tes supérieurs de prendre soin de Kei-chan et de payer les frais d’hospitalisation. On sera quittes…

Abygail lui jeta un regard emplit de bienveillance, puis elle inclina la tête en guise de remerciement et de salutation.

— Hamilton… J’ai été contente également, dit Jessica en dissimulant son émotion.

— De même. A plus, pas vrai ?

Sur ces mots, les trois vétéranes se regardèrent avec nostalgie et, finalement, l’hélicoptère décolla.

Quelques temps plus tard, les filles montèrent à leur tour dans les hélicoptères qui devaient les ramener à la base de Chihuahua. C’est à quelques dizaines kilomètres de Monterrey qu’elles croisèrent des avions de chasse de l’armée d’US Reborn : deux escadrons composés de deux escadrilles de cinq chasseurs, soit vingt avions.

Le passage fut bien trop rapide pour les voir, impossible de reconnaître le modèle d’avion.

Bientôt, on entendit au loin des explosions et on vit la lumière orangée des flammes. Les bombes pleuvaient sur la ville et ce n’était pas prêt de s’arrêter. La ville de Monterrey connut ainsi ses derniers jours.

Lire la suite – Chapitre 4