Chapitre 4

— Sandy, tu devrais vraiment en coller une à ton enfoiré de vieux…

C’était Sara qui avait prononcé ces mots. Elle était debout autour d’un feu allumé dans un baril. Sandy se trouvait à ses côtés.

Sept ans avant de rencontrer Jessica, Sandy Cameroon vivait à San Diego.

A l’âge de 14 ans, elle avait commencé à fréquenter une fille de l’école qui connue comme étant une « mauvaise fréquentation » et de fil en aiguille elle avait été introduite dans un jeune gang vivant dans les ruines de Tijuana, un endroit peuplé de miséreux, de parias et de cultistes.

Autrefois peuplée de quelques cinq millions d’habitants, San Diego avait doublé sa population après Invasion. Mais elle n’était plus vraiment la même.

Jadis séparée de très peu de Tijuana, sa jumelle mexicaine, seul San Diego avait été reconstruite après la reconquête de la Californie. Si Los Angeles, avec ses dômes en verre, était devenue la capitale des riches, San Diego était la capitale des autres reborniens.

Parmi les plus pauvres, certains occupaient encore les ruines de Tijuana, cet endroit des plus démunis, en proie la criminalité et refuge des pires cultistes qui opéraient au grand jour. Malgré les descentes des magical wargirls officielles, ces derniers pullulaient et leurs rangs ne faisaient qu’augmenter, attirant les miséreux dépossédés tel un papillon à la flamme. Les cultes représentaient le peu d’espoir qui leur restait.

Ce fléau prit une telle ampleur que les habitants de San Diego s’en inquiétèrent et finalement une base militaire fut construite au sud de Tijuana, à la sortie de la ville afin de calmer l’opinion publique. En vérité, sa principale fonction était simplement de protéger la frontière en cas d’invasion par le sud, la traque au cultiste était secondaire.

La situation dans la ville n’avait pas changée pour autant : les milliers de malheureux tijuaniens s’entretuaient pour quelques pièces, tandis que les habitants de San Diego les méprisaient et cependant que les cultistes engrossaient leur rang.

Un projet de démolition intégrale de la ville de Tijuana avait même été soumis au gouvernement, mais avait été rejeté pour des raisons budgétaires. Bien sûr, l’argent n’avait pas été la seule raison, les US Reborn n’avaient pas eu envie de loger ces citoyens indésirables.

Seuls les habitants du coin étaient conscients de cette situation, les autres citoyens du pays n’en entendaient parler que tantôt dans les journaux à scoop, sans plus y prêter d’attention.

Bien sûr, en raison du clivage entre les deux villes, il était presque impossible pour un habitant des ruines de Tijuana de s’installer à San Diego, bien que quelques chanceux y arrivaient. Mais l’inverse était également vrai. Ils étaient désignés par les locaux en tant que « ceux d’à côté », des riches qui ne pouvaient pas les comprendre.

Le gang de Sandy n’était pas originaire de Tijuana, il avait fuit les autorités de San Diego mais également des groupes criminels mieux établis qui n’avaient pas apprécié l’arrivée de nouveaux dans leur secteur.

A Tijuana, il y avait de la place, c’était du moins ce qu’avait pensé John, le chef du gang. Mais cela ne les avait pas empêché d’entre en conflit avec les gangs locaux.

— Ouais, tu me dis ça souvent. Mais j’veux pas que cet enfoiré s’en prenne à ma sœur, répondit Sandy en crachant dans le baril.

La saison commençait à se refroidir, on commençait à sentir la froide morsure hivernale sur le visage.

Sara avait elle aussi quinze ans à cette époque, elle était un peu plus petite que Sandy et son teint de peau hâlé indiquait des origines hispaniques. Sa belle chevelure noire était ondulées. Même elle s’habillait de manière provocante, elle avait toujours sur elle deux micro-uzi prêts à l’usage.

Les murs du vieil entrepôt qui leur servait de base avaient été rebouchés grâce à des cartons et des planches de bois ; le sol était irrégulier et l’intérieur plongé dans la pénombre.

Quelques barils de métal projetaient une lueur orangée, une dizaine de personnes s’agglutinaient autour. Ils fumaient, buvaient, discutaient tout en écoutant de la musique diffusée par un ghetto blaster.

— En même temps, t’en sais que dalle s’il ne fait rien de mal là, juste maintenant, dit Sara en se réchauffant les mains.

— Pourquoi il ferait quelque chose là ?

— C’était juste un « si ». T’es trop coulante. Il t’a viré de chez toi et ta mère n’a pas bronché. Perso, je trouve ça louche…

En effet, lorsque la relation du gang et de Sandy avait fini par arriver aux oreilles de son père, Richard Cameroon, un honnête travailleur sans passion, sans tares, une personne quelconque en somme, il s’était énervé et l’avait incitée à quitter le domicile.

Sandy savait que la réalité n’avait rien à voir avec son image de normalité, Richard n’était pas l’homme que tous pensaient. Son travail n’avait rien d’honnête : il était homme de main pour la pègre local. Trafic de stupéfiants et autres tâches illégales ingrates étaient son lot.

C’était à l’âge de 10 ans qu’elle avait entendu par erreur une discussion entre Richard avec un de ses associé. Elle avait vu son vrai visage : Richard était un homme hypocrite, rongé par la honte et les remords. Il s’écrasait devant les puissants et passait ses nerfs sur les plus faibles que lui.

A l’insu de sa mère, Lidia, il avait tant de fois maltraité Sandy et l’avait condamnée à vivre dans la peur. Lidia était trop occupée par ses deux emplois pour découvrir les mensonges de son mari.

Devenue adolescente, Sandy avait bien essayé de faire comprendre la réalité à cette dernière, mais elle n’avait écopé que sa colère.

Elle avait compris à cet instant : Lidia faisait semblant de ne pas savoir.

Le dernier espoir d’une conciliation familiale s’était brisé, elle s’en était détourné et avait cherché une famille ailleurs. Elle rencontra le gang qui l’avait fortifiée, changée, elle était sortie de sa chrysalide pleine de confiance et de détermination, y laissant sa peur de jadis.

Suite à une énième altercation à la maison, au cours de laquelle Richard avait voulu décharger sa colère sur son punching ball personnel, elle avait répondu et s’était défendue. Face à cette résistance, l’homme avait monté la violence d’un cran et avait saisi une arme. Sandy avait fuit sans demander son reste. Cela faisait cinq semaine à présent.

Un jour, elle devrait à nouveau faire face au démon qui la hantait depuis son enfance.

— Ouais ma vieille se doute d’un truc mais ne fait que dalle. De toute façon, tu voudrais que je fasse quoi ? Que j’prenne un gun et que j’aille le descendre ?

— Bah, il le mériterait bien cet enfoiré. Mais ch’sais pas si c’est la meilleure idée. Par contre, si tu te décides un jour, on peut tous y aller tous ensemble. On le défonce et on récupère ta sister. Si ta mère entend raison et divorce de ce bâtard, on lui laissera approché ta Betty-adorée.

— Haha ! T’es d’humeur mélodrame ce soir ou quoi ? T’sais bien qu’on va pas faire ça…

— Et pourquoi pas, Sandy ? s’immisça une voix d’homme.

Il s’agissait d’Antonio, un autre natif hispanique de San Diego. Un garçon de la vingtaine vêtu comme les anciennes stars de rap américain. Malgré son look agressive, il avait un visage gentil qui lui avait valu le surnom de « Shotgun Angel ». Le fusil à pompe était son arme favorite. C’est lors d’un rare affrontement (l’intimidation était favorisée en général) avant l’arrivée de Sandy et de Sara qu’il avait hérité ce titre, mais à l’intérieur du gang tout le monde l’appelait simplement « Tony ».

Tout comme Sara ou Sandy, il était issu d’une famille pauvre mais pas au point d’habiter à Tijuana ; rejoindre le gang était son choix, qu’il n’avait jamais expliqué.

— Bah, raconte pas n’importe quoi, Tony. Tu dis ça parce que t’es bourré, c’est tout.

— Ouais, c’est clair, j’commence à être rond. Haha ! Mais sérieux, tu veux récupérer ta frangine ou merde ? Tu crois vraiment qu’elle est en sécurité avec ton con de père  ?

Antonio, comme le reste du gang, connaissait dans les grandes lignes l’histoire de Sandy.

— Non, j’ai pas confiance en lui, mais pour le moment il a pas de raison de lui faire quoi que ce soit.

— Fais gaffe Sandy, si tu fuis tu vivras dans la peur toute ta vie. Tu veux devenir comme ta mère ?

Sandy fusilla du regard Antonio. Mais, ce premier coup de sang passé, elle réfléchit à ses paroles.

Il y avait en effet le risque que privé de sa victime habituelle, il reporte sa colère sur Betty.

— Pffffff ! T’as raison : faisons le ! On le menace et on la récupère.

— Héhé ! C’était la réponse que j’attendais, ma Sandy !

Sur ces mots, Antonio s’approcha d’elle et lui tapota gentiment la joue en lui souriant avec son visage d’ange.

Puis, il se retourna et annonça d’une voix forte à l’intention des autres membres du gang :

— Eh les gars ! Qui est partant pour sauver la sœur de notre Sandy ?

Les regards se tournèrent vers eux, il y a eu un court silence et, par le plus grand des hasards, même la musique s’interrompit à cet instant. Tous se rapprochèrent et déclarèrent à tour de rôle : « moi », « bien sûr qu’on va l’aider », « si c’est pour Sandy, on fera n’importe quoi ».

Sandy était ému aux larmes. Elle savait qu’ils auraient accepté, mais ne pensait pas que recevoir toute cette attention d’un seul coup lui procurerait un plaisir.

Les larmes aux yeux, elle déclara :

— Putain, les gars… vous êtes quelque chose !

— Notre dure à cuire est émue. Haha haha !

Antonio se mit à rire et tous le suivirent.

Tous aimaient Sandy qui s’était énormément investie pour les aider. Elle s’était rapidement intégrée au gang et avait gagné l’affection de tous, elle était devenue un peu la petite sœur de tous.

— Allez les gars, rassemblez les armes et mettez en route les bagnoles. On part remettre les pendules à l’heure, dit le chef du gang, Brat. On attendait depuis un moment que tu demandes notre aide, t’sais ?

Il lui caressa la tête et lui lança un sourire alors que tous se dispersèrent et exécutèrent ses ordres.

— Merci… merci, vous tous ! Vous êtes les pires des enfoirés, mais je vous aime !

Sandy ne pouvait plus retenir ses larmes. Elle relâcha le flot de tristesse endigué depuis des années. Elle avait mal mais tant de chaleur humaine lui faisait tellement plaisir.

Au début, bien sûr, elle n’avait parlé de ses problèmes personnel à personne. Mais chacun d’eux lui avait prouvé sa valeur et elle avait fini par s’ouvrir à eux. Ils étaient la famille qu’elle avait choisi et non celle qu’on lui avait imposé.

Antonio et Sara lui caressèrent la tête tendrement en lui souriant.

— Laisse-toi aller, ma grande. Ce soir, tout sera régler…

Mais d’une certaine manière, cet événement ne serait qu’un début.

Ce qu’ils trouvèrent dans cette petite maison en banlieue de San Diego n’était pas ce à quoi ils s’étaient attendus.

Une fois la porte ouverte, ils sentirent une horrible odeur de sang. Dans le salon, se trouvait un monstre : une goule qui dévorait le cadavre fraîchement tué de Betty.

— Bet… ty ? Qu’est-ce… ? Aaaaaaaaaaaahhhhhh !! cria-t-elle.

Le reste de la scène devint trop confuse pour que Sandy s’en souvienne correctement. Il y eut des coups de feu, des cris, et finalement ils quittèrent la maison en courant. Ils montèrent en voiture et retournèrent dans leur base.

Pendant quelques semaines, Sandy resta en état de choc, elle revint à elle uniquement grâce à l’appui de sa nouvelle famille. Elle guérissait lentement.

Néanmoins, elle ne fut pas la seule affectée par cet événement. Le gang, qui s’était installé pour de bon à Tijuana, devint particulièrement agressif contre les cultistes et leurs manigances, ils se proclamaient les justiciers de la ville. De nouveaux membres, composés majoritairement des victimes des odieux sorciers, ne manquèrent pas de les rejoindre.

Ils devinrent la principale résistance contre leur oppression et l’espoir des pauvres.

La vérité quant à ce qui s’était passé cette nuit-là finit par leur apparaître : après la fugue de Sandy, craignant d’être dénoncé par cette dernière et ainsi de perdre la confiance de ses employeurs, Richard chercha dans l’occulte une solution. La goule qu’il avait invoqué par le sacrifice de Betty était destinée à l’assassinat de Sandy. Mais Richard n’était pas réellement un sorcier, il en avait perdu le contrôle et le monstre l’avait tué également.

Quant à Lidia, absente lors du rituel, elle avait perdu la raison face à la vue de l’horreur qu’elle découvrit. Elle se suicidera quelques jours plus tard dans l’hôpital psychiatrique où elle fut amenée.

Les magical wargirls étaient intervenues et avaient éliminé la menace. L’avis de recherche de Sandy fut transmis aux autorités, peut-être la pensait-on coupable de l’invocation, peut-être voulait-on juste savoir si elle était en vie. Aucune recherche active ne fut menée et personne ne la dénonça.

***

Finalement, les filles ne repassèrent pas par la base de Chihuaha, mais furent déposées à Hermosilo où elles montèrent dans un véhicule blindé en direction de la base de Tijuana.

La dernière partie de leur voyage de retour se ferait à bord de deux jeeps militaires : des JLTV, Joint Light Tactical Vehicle, qui avaient remplacé les traditionnels Humvee dans les années 2020, avant l’Invasion.

Dans celle de tête se trouvaient Sandy, Shizuka, Gloria et Irina ; dans la seconde, Elin, Jessica, Hakoto et Vivienne.

La répartition avait été proposée par les deux chefs, il y avait quelques protestation, bien sûr.

Sandy, assisse à côté de la fenêtre, observait l’extérieur : des ruines pleines de souvenirs, Tijuana n’avait pas changé d’un pouce. Elle s’y revoyait « zoner » avec son gang. Cinq ans s’étaient déjà écoulés depuis qu’elle avait quitté cette misère pour rejoindre l’environnement plus opulent et doucereux de Nyuustore ;

Elle ne pouvait empêcher les élans nostalgiques de l’envahir, elle avait vécu en ces lieux les pires moments de sa vie mais aussi de très bons…

Pendant ce temps, Gloria regardait des images sur son ordinateur portable, assise en tailleur tout en sirotant à la paille une bouteille de cola, amenée dans ses affaires personnelles.

Irina et Shizuka parlaient en japonais de choses et d’autres.

Soudain…

*Boooooooooooooooooooooooooooooooooommmmmmmmmmmmmm*

*Boooooooooooooooooooooooooooooooooommmmmmmmmmmmmm*

Plusieurs explosions retentirent.

Le véhicule fut brutalement secoué brutalement.

Les passagères perdirent conscience de leur environnement et ballottée, secouée, elles finirent par sombrer dans l’inconscience.

C’était une attaque-surprise des plus inattendues qui les avait frappées. Personne n’avait eu le temps de réagir.

Deux roquettes avaient frappé les véhicules, bien trop faiblement blindés, et les avaient envoyés voler dans le décor, après quelques tonneaux. C’était une chance qu’il s’agissait des JLTV, les anciens Humvee auraient été pulvérisées. Et c’était une chance qu’aucune roquette anti-blindé n’ait été utilisées. Les charges tandem auraient provoqué une explosion à l’intérieur de l’habitacle, au lieu de l’extérieur, les véhicules n’auraient pas été projetés mais, à la place, toutes auraient finies carbonisées.

Lorsque Sandy ouvrit les yeux, la jeep était dans un sale état : retournée, ses vitres avaient volées en éclat, la carrosserie était complètement pliée et les flammes commençaient à se propager.

Elle se trouvait à présent de l’autre côté de la voiture, contre la portière déformée.

Elle savait être blessée, mais n’arrivait pas encore à estimer sa propre condition.

Sa vision était encore trouble, ses oreilles sifflaient mais elle percevait péniblement qu’à distance il y avait du combat.

La première chose que rencontrèrent ses yeux fut les corps allongés de Gloria et de Shizuka, projetées hors du véhicule, dans les gravats. Les traces de sang coloraient les débris grisâtres.

Un homme s’approchait d’elles. Il était vêtu de noir, couvrait son visage par une cagoule et portait un fusil d’assaut accroché à une sangle.

L’individu dégaina un objet brillant et métallique que l’œil de Sandy percevait encore mal. L’homme saisit la tête de Shizuka inconsciente.

A cet instant, Sandy comprit la situation. Elle se révéla à elle tel un flash lumineux.

Elle devait réagir !

Vite !

Vidant sa tête de ses pensées, elle laissa les mouvements réflexes imprimés dans son corps par l’entraînement agir : sa main attrapa la crosse de son Glock 18 dans son holster et la pointa vers l’individu.

A cette distance. Avec la brume devant son seul œil valide, elle risquait d’atteindre Shizuka.

Elle hésita.

Devant son regard, se superposant à Shizuka, elle revit la silhouette de Sara, son ancienne meilleure amie de l’époque. Elle était allongée dans la même position que Shizuka. Ses yeux croisèrent ceux de Sandy, ils étaient remplis de terreur. Ils l’imploraient. Elle voulait être sauvée.

Elle aurait dû être sauvée !

*Bam Bam*

Son doigt pressa la gâchette sans qu’elle ne s’en rendit compte, prise dans un flot de colère et de frustration. Deux coups de feu retentirent.

La première balle perfora la gorge de l’inconnu. Avec le recul, la seconde ravagea son visage en entrant par sa bouche. Il s’effondra aussitôt.

Sandy rampa hors du véhicule en feu et se dirigea sans réfléchir vers les deux mahou senjo inconscientes.

Sa jambe était blessée, elle le sentait à présent. Ses vêtements étaient en lambeaux.

Faisant fi de son état, elle se traîna sur l’amoncellement de débris où reposaient les deux filles.

— Si seulement j’avais pu te sauver, Sara…, grommela-t-elle. Si seulement j’avais eu ce pouvoir… à cette époque…

Elle n’avait jamais cessé de le regretter. Elle avait été si impuissance.

Elle atteignit Shizuka et posa sa main sur ses lèvres. Elle y sentait un souffle, elle était encore en vie.

Puis, elle se tourna vers Gloria, un peu plus loin. Sa poitrine bougeait également.

Elle soupira de soulagement.

— Cette fois, au moins j’ai réussi… Loué soit le…

Mais avant qu’elle ne put finir sa phrase, deux rayons verts la prirent pour cible.

Déconcentrée, elle ne les aperçut qu’au dernier instant. Il était trop tard pour se transformer et sous sa forme actuelle elle n’avait pas les réflexes pour esquiver.

Tout semblait fini lorsqu’une silhouette s’interposa : Irina.

Frappant les deux rayons de ses poings, elle les dispersa, puis fonça à pleine vitesse sur deux individus perchés sur un toit à quelques dizaines de mètres de là ; deux cultistes portant le même accoutrement que celui qu’avait abattu Sandy. Mais à la place de la cagoule, ils portaient des masques sur le visage.

Irina frappa d’un coup de pied le premier, une barrière magique le protégea in extremis. Le second se mit immédiatement à incanter des paroles impies, mais fut rapidement interrompu par une pluie de cailloux projetés à très haute vitesse. C’était Sandy, elle venait de se transformer.

Des débris volaient autour d’elle, elle les frappait de ses mains et de ses pieds en visant le deuxième cultistes. Ce dernier se protégeait de sa barrière réactive, qui bientôt se brisa.

— Sandy va vous le faire payer ! 1000 t punch !!

Elle bondit tel un ressort sur le premier cultiste qu’avait attaqué Irina ; c’était inattendu puisqu’elle visait le second. Mais Irina, de manière tout aussi imprévisible, changea de cible et porta un coup de poing au sorcière numéro deux. Privé de sa barrière, le violent coup l’envoya voler contre un mur voisin. Irina ne lui laissa pas le temps de se reprendre, elle vint écraser sa tête contre ce même mur.

L’autre cultiste, essaya en vain de tirer dans le dos d’Irina, espérant profiter d’une ouverture, mais une main lui transperça la poitrine.

Le calme paraissait revenu de ce côté-ci.

Sandy et Irina observèrent les environs, il ne semblait y avoir pas d’autres ennemis. Mais de l’autre côté du rideau de fumée provoqué par les jeeps en feu le combat faisait rage.

— Sandy va s’occuper de Shi-chan et de Glory-tan, tu vas faire quoi ?

— Quelle question ! J’vais botter les culs des cultistes ! J’compte sur toi, ma pote !

— Yeah !!

Elles frappèrent leurs poings l’un contre l’autre avec une complicité fraternelle, puis elles descendirent de l’immeuble en ruine sans se soucier des cadavres qu’elles laissaient derrière elles. Irina bondit par-dessus les jeeps en feu et s’en alla rejoindre le combat, tandis que Sandy porta les yeux sur les corps inconscients de ses amies. Plus loin, elle aperçut également ceux des soldats qui conduisaient leur véhicule.

Manifestement, Irina avait quand même pris le temps de les en sortir avant le réveil de Sandy.

— Irina-chan est une gentille fille~ ! Sandy est contente, si tout le monde est sauf !

Sur ces mots, elle attrapa d’abord ses deux collègues, puis les deux soldats et les transporta tous en même temps, — grâce à sa magie—  à l’intérieur d’un bâtiment voisin.

A l’intérieur, elle fit voler les débris grâce à sa magie de gravité et dégagea un espace plus ou moins plat pour les poser tous les quatre.

— Pas d’inquiétude, tant que Sandy est là, elle va vous défendre…

Elle les disposa l’un à côté de l’autre. Elle n’avait aucune compétences médicales, simplement quelques notions apprises avec son ancien gang.

Néanmoins, elle remarqua bien vite que l’un des deux soldats, celui qui était assis du côté des explosions, ne respirait plus. Son corps était en partie brûlé et de nombreux débris de verre y étaient logés. Il était mort. Pour sa part, le conducteur était encore en vie, bien que dans un sale état.

De leur côté, Shizuka et Gloria avaient été blessées plus ou moins autant que le conducteur : brûlures, entailles, contusions multiples, mais aucun organe ne semblait atteint.

— Même si Sandy dit ça, elle ne sait pas quoi faire ! Vite Jess ! Viens nous aider !!

Pendant qu’elle faisait les cents pas dans cette pièce se demandant quoi faire pour les sauver, son optimisme habituel une fois transformée disparut et elle reprit sa forme normale avant de s’en rendre compte.

Dans son état, garder sa transformation était épuisant. Elle était plus blessée qu’elle ne le pensait. Elle était du côté de l’explosion, le fait qu’elle s’en tire aussi bien relevait du miracle. Contrairement à Irina, sous sa forme normale elle n’était pas inhumaine.

— Les dieux ne doivent pas vouloir de moi encore… Les meilleurs partent en premier, ce n’est pas aujourd’hui qu’on se reverra, Sara, Antonio et vous autres, pensa-t-elle en s’asseyant.

Elle s’adossa contre le mur d’entrée de la pièce, elle pouvait ainsi avoir une vue sur l’ensemble des personnes à protéger et pouvait facilement surprendre un éventuel ennemi.

Elle prit son pistolet dans une main, puis, de son autre main, elle fouilla une de ses poches et en tira un paquet de cigarettes. Elle ne fumait vraiment plus beaucoup, autrefois, lorsqu’elle avait été engagée par Jessica, elle consommait un paquet par jour au moins, mais peu à peu sa consommation s’était naturellement réduite.

Est-ce que cela voulait dire qu’elle se sentait mieux ? Qu’elle n’avait plus besoin de cigarettes pour calmer ses nerfs ?

Ou alors, cette habitude prise avec son gang disparaissait en même temps que ses souvenirs d’eux s’étiolaient ?

Elle soupira.

— Bah, c’est pas franchement le moment de penser à ça…

Elle alluma sa cigarette et inspecta son chargeur, il restait encore 15 munitions.

Soudain, assise dans cette position, son cache-œil se détacha. Il avait été abîme également dans l’incident. Sa cicatrice et son œil clos se dévoilèrent. Il avait disparu lui aussi, dans ce funeste passé.

Son regard se perdit sur ce objet empreint d’émotions.

Sans qu’elle ne le remarquât, elle sombra une fois de plus dans ses souvenirs et se remémora la nuit où elle avait tout perdu.

***

Quelques semaines après la mort de la famille de Sandy.

L’horreur était encore fraîche dans les esprits des membres du gang, c’est pourquoi il décida purger Tijuana.

Contrairement aux Anciens, contre qui un simple humain ne pouvait s’opposer, une balle de 9mm pouvait régler son compte à un cultiste. Du moins, c’était ce qu’ils pensaient.

Le gang perdit quelques membres qui, au contraire, voyaient dans ses nouvelles actions bien trop de danger. Au contraire Sandy plongea dans une folie de justice et de vengeance. Elle n’était pas la seule à avoir ainsi changé, la plupart de ceux qui avaient été aux premières loges lors de la « descente » chez Sandy avaient fait de même.

Mais, malgré les pertes du début, à mesure que leurs actions se firent connaître dans la ville, ils attirèrent les nombreux mécontents, victimes des cultistes de longues date. Sandy devint une sorte de figure centrale, un martyr qui fut brandi en figure de proue. Sans s’en rendre compte, en quelques mois, elle prit le commandement de ce mouvement.

Sara et Antonio, qui étaient ceux qui la connaissaient le mieux, étaient divisé quant à son approche du problème. Ils éprouvaient autant de haine qu’elle envers les cultistes, mais Sandy était obnubilée par la vengeance, ses méthodes manquaient de prudence.

Grâce aux nombreux sympathisants et nouvelles recrues, le début de la « Purge «  se portait bien. Trouver des informations devenait facile et permettait de prendre l’ennemi par surprise.

Les autres gangs locaux en étaient venus à les éviter. Les effectifs du gang devaient les impressionner à présent. Puis, ils ne menaient plus de guerre de territoire, les affronter devenait inutile.

Ou alors, avaient-ils simplement compris qui étaient les vrais maîtres de Tijuana ?

La première défaite du mouvement ne tarda pas à poindre. En infiltrant un entrepôt où était supposé se trouver un sorcier, le gang activa des runes magiques et des monstres haineux apparurent. Le combat fit plusieurs morts, ils durent fuir.

L’ancien chef du gang se sacrifia pour leur permettre de battre en retraite, la bravoure de John marqua les esprits.

Sandy prit officiellement les rênes, sa haine n’avait fait qu’augmenter d’un cran. Elle n’était pas la seule à pleurer la mort de John, le gang sombra un peu plus encore dans la folie vindicative.

Une seconde défaite. L’ennemi savait ce qu’ils faisaient. C’était à nouveau un piège qui leur avait été tendu.

Il leur fallait changer de stratégie. C’est pourquoi, le gang se lança dans des réformes : nouvelles stratégies de combat et armes encore plus lourdes.

Il n’était plus question de finesse, ils étaient prêt à tout pour parvenir à leurs buts. Leurs semi-automatiques devinrent des fusils d’assaut, ils achetèrent quelques fusils sniper, arme particulièrement efficace contre leurs ennemis, et employaient à présent des charges de C4 pour faire s’écrouler les édifices sur la tête de leurs cibles.

Pendant quelques temps, ils changèrent la donne, l’avantage était de nouveau de leur côté. La brutalité de leurs méthodes prit de court les cultistes. Nombre de leurs repaires furent éradiqués.

Mais un jour, une cellule de sorcier venue d’Amaryllis reprit les choses en mains. Il n’était plus question de laisser des enfants turbulents mettre en péril leur effort de guerre. Leur contre-attaque fut sans appel, plus brutale qu’aucune arme à feu ne le permettrait.

En cette nuit qui fut surnommé la « Nuit de l’Absinthe », un nom fort poétique en rapport à la couleur verte claire du gaz toxique qui produisit un des pires drames de Tijuana post-Invasion. Invoquant les miasmes toxiques sur l’ensemble de la ville ils tuèrent nombre de citoyens. Les maisons en ruine n’étaient souvent pas assez hermétique pour ne pas faire entrer ce lourd gaz provoquant des nécroses à l’intérieur des corps.

Le gang fut contraint de s’enfermer dans son QG avec des survivants sauvés en chemin. Mais le piège se referma sur eux. Une trentaine de cultistes les attaquèrent de face, sans aucun piège cette fois. Les humiliant en leur démontrant leur impuissance face à leur écrasante supériorité. Les monstres et les sortilèges tuèrent les membres du gang, un à un. Entre ceux qui étaient dévorés vivants, ceux s’embrasaient, ceux qui finissaient broyé sous des rochers, le massacre était unilatéral.

Pendant la bataille, combattant un Nightgaunt, Sandy se fit blesser, elle s’écroula au sol. Des cultistes vinrent la capturer, elle était leur chef, ils ne voulaient pas la tuer trop vite.

Sous ses yeux, impuissante, elle vit Antonio se faire étriper par une de ces créatures, puis ce fut le tour de Sara, torturée par deux autres cultistes. Finalement, ses bourreaux s’en prirent à elle : ils lui arrachèrent un œil et la regardèrent agoniser au sol en la ruant de coups.

Sandy ne se pardonnerait jamais ce massacre. Si elle n’avait pas mêler le gang à ses affaires personnelles, tout cela ne serait jamais arrivé. Puis, elle avait clairement sous-estimer leur ennemi.

Que pouvaient des humains face à des corrompus ayant vendu leur âme aux Anciens ?

Au sein de sa douleur, elle repensa à John. Elle se rendit compte à quel point il était mille fois un meilleur chef qu’elle ne l’avait été. Il avait du sang-froid et, même lorsqu’ils étaient tombé dans leur premier piège, il avait su prendre les choses en main et organiser la retraite.

Elle avait complètement échoué. Elle ne pouvait revenir en arrière, il était déjà trop tard. La bataille était perdu. En fait, ce n’était même pas une bataille, juste une hécatombe : les cadavres gisaient partout et ceux qui n’étaient pas encore morts souffraient des tortures de leurs ennemis.

Sandy se mit à douter de l’humanité des cultistes : peut-être que leurs corps étaient possédés par les Anciens, pensa-t-elle en se sentant mourir lentement.

Cette noirceur… Ce mal… il ne pouvait être enfoui dans le cœur des hommes. C’était impossible.

Finalement, il ne restait plus qu’elle. « Le capitaine est le dernier à quitter le navire ». Et de même, le chef de gang est le dernier à tomber, tel semblait être les intentions des cultistes.

Soudain, alors que les deux cultistes la relevèrent pour l’amener ailleurs, elle se mit à rire. C’était un rire dément. Son esprit commençait à s’ébrécher.

A cet instant, ses prières se tournèrent vers les dieux sombres. Puisqu’ils étaient la source du pouvoir de ses ennemis, elle l’aurait à son tour et les terrasserait les uns après les autres, de manière encore plus sauvage qu’ils ne l’avaient fait.

Fort heureusement, elle n’eut pas le temps d’aller plus loin.

Des tirs commencèrent à arroser l’endroit, mettant en pièce sans difficulté les Nightgaunt, brisant les barrières magiques des cultistes et réduisant en bouillie chacun d’eux.

Leur défense fut vaine, ils furent tous écrasés, tout aussi impuissants que ne l’avait été le gang de Sandy quelques heures auparavant.

Cet ange de la mort qui avait fait suite aux prières de Sandy se nommait Jessica Whitestone, elle n’était pas un Ancien, mais une magical wargirl. L’image de Jessica et des deux autres filles qui flottaient dans les airs, avec pour fond un ciel rouge sang, s’imprima dans ses rétines avant qu’elle ne sombre dans l’inconscience.

Quelques jours s’étaient écoulés.

A son réveil, le monde avait changé.

En réalité, c’était toujours le même monde pourrit jusqu’à la moelle, injuste et brutal. C’était simplement son regard qui avait changé. Perdre son œil lui avait offert une nouvelle approche. Elle n’était plus éblouie par les illusions que tout le monde superposait au réel.

Elle était dans une clinique. Elle ignorait où.

Elle reconnut un visage, celui de l’ange de la mort. Elle afficha un sourire en coin et chercha à bouger son bras, mais la douleur qu’elle ressentit la fit se raviser.

— Je… J’sais pas qui t’es. J’connais pas ton nom, mais… S’il te plait, par tous les dieux et saints du ciel, aide-moi à me venger ! Je… j’vais les étriper tous ces putains de sorciers… jusqu’au dernier !

Le médecin et Jessica l’observèrent un instant en silence. Puis, cette dernière finit par prendre la parole :

— Docteur Rivers, pourriez-vous nous laisser quelques instants ?

— Bien sûr, Mademoiselle Whitestone. Je pense que la patiente n’est plus en danger, mais par précaution il serait bon qu’elle reste à l’hôpital encore deux semaines environ.

— Je vous remercie, Docteur Rivers.

Sandy les observa, la rage bouillonnait en elle, elle n’était toujours pas épanchée. Si Dieu avait mis sur son chemin cet ange, il devait y avoir une raison.

Lorsqu’elles furent seules, Jessica s’assit sur une chaise et croisa les jambes.

— Ton regard est horrible.

En cet instant, la colère de Sandy se dirigea sur elle, elle se sentit insultée. Son interlocutrice n’éprouvait aucune once de pitié ? Même après tout ce qui s’était passé ?

— Tu connais le nombre de morts qui ont eu lieu cette nuit-là à Tijuana ?

Bien sûr, Sandy n’en savait rien. Elle pouvait juste dénombré la soixantaine de personnes qui composait son gang disparu.

— Presque deux cents. Et il y a des blessés graves en hospitalisation. Voilà, le prix de ta vengeance. Et de l’autre côté, combien as-tu tué de cultistes ces derniers mois ? Vingt ? Trente ?

— Qu’est-ce que tu me chantes, espèce de bourge ! Qu’est-ce que tu peux en savoir au juste ?!

— Tu n’es pas la seule à avoir subi les affres de ces monstres. J’ai aussi perdu ma famille par leur faute, Sandy Cameroon. Ce monde regorge désormais d’orphelin.

Jessica était énervée, même si elle le cachait. Certains de ses gestes et son ton de voix la trahissaient, toutefois.

— Au lieu de persévérer dans ta vengeance solitaire, pourquoi tu n’as pas cherché de l’aide ? Pourquoi as-tu cru que personne ne t’aiderait ? Si tu étais venue me voir avec les informations, je m’en serais occupé de les débusquer et les traquer. Lorsqu’il s’agit de magical wargirls, les cultistes ne réagissent pas de la même manière. Combattre le surnaturel n’est pas l’affaire des civils, bon sang ! A quoi crois-tu qu’on serve au juste ?

Sandy était paralysée. Elle n’avait jamais envisagé cette possibilité. Sa haine l’avait aveuglée, elle avait pensé que seuls eux pouvaient s’en occuper, que Tijuana était isolé du reste du monde…

Sa lutte avait été si vaine. Comme venait de le dire Jessica, le rapport des pertes était disproportionné. C’en était même ridicule. En plus des morts de la « Nuit de l’Absinthe », il fallait rajouter les quelques membres perdus pendant les différentes batailles.

Les larmes s’écoulèrent de l’œil de Sandy. Depuis le début, elle avait fait fausse route. Les larmes firent fondra la carapace qu’elle s’était forgé au cours des derniers mois, — non, en fait, elle avait sûrement commencé des années auparavant, suite aux traitements horribles de son père—, la détresse l’envahit soudain et elle redevint la petite fille innocente qui ne voulait rien faire de mal.

— Idiote… Si tu veux m’amadouer, il en faudra plus que ça…

Mais Jessica pleurait déjà. Elle prit Sandy dans ses bras et la laissa déverser tout ce qu’elle avait besoin d’extérioriser.

— Ton vrai regard est bien plus beau, j’en étais sûre. Les ténèbres n’ont pas encore tout dévorer en toi. Tu as su protéger ton innocence…

Jessica caressa la tête de Sandy de façon maternelle :

— Si tu acceptes de prendre les armes non pas pour te venger, mais pour protéger les faibles, j’accepte de t’inclure dans mes rangs. Tu n’as plus d’endroit où aller, je me trompe ?

Sandy secoua la tête.

— Te… rejoindre ?

— Devient une magical wargirls. Tu es encore en âge. Travaille avec moi. Change la forme de ta vengeance. Ne sème pas des cadavres, mais fais en sorte que les cultistes soient privés des morts innocents qu’ils affectionnent tellement. Protéger ce qui doit l’être sera ta vengeance envers eux et sa voie de salut.

Ces paroles frappèrent Sandy, elles pénétrèrent au plus profond d’elle. Elle garda le silence pendant quelques jours, puis elle finit par accepter la proposition de Jessica. Elle avait raison, il n’y avait qu’une seule bonne chose à faire : empêcher que d’autres ne deviennent les victimes de ces traîtres au genre humain.

Il ne s’agissait plus seulement de ses sentiments, c’était une guerre à grande échelle qui devait être menée. Et pour ce faire, elle avait besoin de pouvoir et de justice.

Jessica lui donna ce dont elle avait besoin et même au-delà : elle lui donna la famille qu’elle avait toujours voulu.

***

Shizuka ouvrit les yeux dans une chambre d’hôpital.

Elle détestait cette impression de se réveiller dans un endroit inconnu et, de surcroît, dans ce genre d’endroit à l’odeur de produit chimique et aux murs blancs vides.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? pensa-t-elle en se frottant les yeux.

Ses derniers souvenirs étaient confus, elle parlait avec Irina lorsque soudain elle fut secouée en tout sens.

Alors qu’elle se posait nombre de questions pour recomposer ses souvenirs hésitants, une silhouette apparut dans son champ de vision, une tête blonde qui lui sourit à pleine dents : Irina.

— Yahooo ! Ça va ?

— Irina ?

— Yep, c’est moi ! dit-elle accompagné d’un signe de victoire. Tu te souviens de moi, c’est cool ! Elieli m’a fait peur : elle m’a dit que peut-être tu saurais plus qui j’suis.

— Ma blessure est tellement grave ?

Si elle souvenait des drama qu’elle avait vu à la télévision, c’était les contusions graves à la tête qui pouvaient provoquer la perte de souvenir..

— Ch’sais pas, c’est Elieli qui a dit ça. Mais bon, si tu te souviens, j’pense que ça va du tout. Pis, t’es une mahou senjo, c’est pas ça qui va te tuer, pas vrai ?

— Tu as été blessée aussi ?

— Yep, un peu, répondit Irina les bras derrière la tête.

— Et tu vas bien ?

— Héhé ! Pas de souci ! Ch’suis une dure à cuire !

Sur ces mots, imitant sûrement un personnage masculin, elle se frappa la poitrine du poing, mais au lieu d’un bruit sec son torse renvoya un bruit étouffé tandis que sa main s’enfonça dans son imposante poitrine.

— C’est injuste… à tous les niveaux !

Shizuka gonfla les joues, frustrée des avantages de sa senpai.

Irina se mit à rire bruyamment, puis, sans rien demander, elle déposa un bisou sur le front de Shizuka.

— T’inquiète ! Ça poussera aussi.

— J’ai dix-huit ans, j’ai fini ma croissance, Irina-senpai…

Shizuka plissa les yeux. En vérité, plus que les seins, c’était surtout ce corps incroyablement solide qu’elle lui enviait, mais bien sûr Irina n’était pas allée jusque là dans la compréhension des propos de son interlocutrice.

— J’vais prévenir Hako-chan et Vivi-chan, elles étaient inquiètes pour toi. Elieli leur a interdit de rester dans ta chambre.

— Pourquoi ? Ça faisait trop de gens ?

— Nope. Elles arrêtaient pas de se disputer…

Shizuka sourit de manière gênée. Elle aurait tellement voulu qu’elles s’entendent… Avant même qu’elle ne le remarquât, elles étaient devenues rivales. Shizuka les aimait toutes les deux, savoir qui était la numéro un ou deux n’avait aucune importance…

— Et les autres ? s’enquit Shizuka.

— Glory est à côté de toi, si tu bouges tu la verras. Sacchi surveille les deux ot’ qui veulent entrer, elle était aussi blessée, mais maintenant ça va. Puis, y a les deux chefs qui sont allées chez les bidasses pour des trucs de paperasses.

— Gloria va bien ? demanda-t-elle en tournant la tête.

La susnommée était allongée dans le lit voisin, elle avait des bandages sur la tête et était accrochée à quelques fils dont Shizuka ignorait la fonction. Son état lui parut inquiétant, mais…

— Yep, elle va bien. Vous avez été frappée à la tête et vous avez quelques bleus, mais rien de méchant.

— Rien de méchant ? intervint une voix, soudain. Ils ont blessé ma Shizuka-chan quand même !

— Bien le bonjour, Shizuka-san, la salua Vivienne.

C’était Vivienne et Hakoto, elles venaient à peine d’entrer.

— Oh ?! Oneesama ! Hakocchi! Je…je… merci !!!

Shizuka se redressa dans son lit. Son visage s’illumina de joie mais aussitôt les larmes se mirent à couler.

Elle avait eu si peur !

Ses souvenirs s’étaient assemblées, elles avaient eu un accident sur le chemin du retour. Elle en ignorait encore la cause mais la vision de deux figures plus rassurantes qu’Irina la fit craquer et fondre en larmes.

Immédiatement, les deux femmes s’approchèrent pour la dorloter et la réconforter, leurs mains lui caressant la tête et leurs doux mots pénétrant ses oreilles.

Signant une trêve tacite, elles vinrent s’asseoir chacune d’un côté de Shizuka.

— Pourquoi tu pleures, Shi-chan ? T’es pas contente de les voir ? Je les dégage ? demanda Irina sans prendre de pincettes.

— Je… je sais pas…

— Vous ne voyez pas qu’elle a les nerfs à bout, la pauvre ? répondit Hakoto un peu énervée. C’est une expérience traumatisante, vous savez ?

— Ch’sais pas, moi. J’étais dans la même caisse, mais ch’suis juste contente d’avoir survécu. C’est tout.

— Vous n’avez ni sensibilité, ni empathie, cela n’est guère étonnant, lui reprocha Vivienne.

— Je la connais pas encore assez, mais j’ai bien peur que vous ayez raison cette fois.

Irina passa les bras derrière la tête et ne parut pas atteinte du tout par les critiques, comme si elle y était imperméable.

— Si vous la couvez trop, vous allez en faire une mauviette… m’a dit Elieli.

— Réconforter une consœur dans le besoin est un acte normal, vous savez ? Mais, nous supposons de bon aloi que votre sensibilité est restée accrochée aux zones adipeuses de votre anatomie au lieu d’arriver jusqu’à votre cœur…

— J’ai rien bité, Vivi-chan. Parle normalement…

Vivienne soupira avec dédain avant de l’ignorer.

— Ne les écoute pas, Shizuka-chan, tu peux pleurer autant que tu veux.

— Mes bras sont les vôtres. Ne prenez pas ombrage de mon ancienneté, face à la détresse, nous sommes égales.

Shizuka, bouleversé, ne les écoutant qu’à moitié, ouvrit les bras et les attrapa toutes les deux. Elle n’avait pas besoin de dispute, elle les voulait toutes les deux en même temps.

Sa réaction les surprit mais pour le bonheur de « leur Shizuka », elles ignorèrent leur rivalité et la prirent dans leurs bras, simultanément.

Irina les observa puis soupira :

— Si Elin l’apprend, elle va vous tuer… faudra pas se plaindre chez moi…

Le bruit de la porte attira l’attention d’Irina : Sandy, le visage rouge, entra. Son arme à la main.

— Je… je vais vous tuer toutes les deux ! Me faire ça !!

Son attention était tournée vers Hakoto et Vivienne. Ces dernières l’observèrent, puis se jetèrent une œillade complice. Sans mot dire, elles l’ignorèrent et continuèrent de câliner Shizuka.

— J’me disais qu’y avait un souci. Tu devais les empêcher d’entrer. S’est passé quoi ?

— Elles… elles… Je préfère pas raconter ! Vous me le paierez ! Ca ne se fait pas d’attaquer quelqu’un dans ce genre de moment !

— Vous pensez bien que l’idée ne venait guère de nous, mais bien de votre fourbe de collègue, ne put s’empêcher de commenter Vivienne. Nous connaissons fort bien le sens de l’honneur et ne saurions y déroger.

— En attendant, vous étiez plutôt d’accord ! Hypocrite ! se défendit Hakoto. Désolée, Sandy, mais nous n’avions pas le choix. C’est pour Shizuka-chan.

— Nous vous présenterons nos plus sincères excuses, plus tard. Pour l’heure, il nous incombe d’apporter réconfort à notre camarade blessée.

— Moi j’veux savoir ! Y s’est passé quoi ?! Dis dis !

Sandy soupira, puis rangea son pistolet.

— Si vous dites un seul mot sur ce qui s’est passé, j’vous déglingue toutes les deux. Pigé ?!

— Mais j’veux savoir !!

— What’s up ? Where am I ?

Gloria venait de se réveiller.

Sandy ignora les caprices d’Irina et s’en alla s’occuper d’elle. Irina la suivit et continua d’insister, en vain.

***

L’après-midi touchait à son terme.

Puisqu’elles étaient bloquées à San Diego suite à l’attaque-surprise, Jessica avait réservé des chambres d’hôtel. Elle avait envoyé peu de temps auparavant un message pour donner les coordonnées à Hakoto.

Même si les blessures de Shizuka et Gloria, notamment, n’était pas si graves, on leur avait demandé de repasser le lendemain pour un examen de circonstance. Bien sûr, l’hôpital ne pouvait pas les obliger, encore moins étant des magical wargirls.

Il allait sans dire que des patientes normales n’auraient pas pu s’en tirer à si bon compte, même sous forme normale leur capacité de guérison était hors norme.

Pendant qu’elles étaient toutes affairées à se préparer au départ, Sandy observait le paysage par la fenêtre. Cette ville lui évoquait tant de souvenirs.

Cette fois encore, elle se sentait coupable ; si elle n’avait pas eu l’esprit ailleurs, elle aurait pu se transformer et protéger les jeeps avec son Inertial Shield. Même enchantées, des roquettes n’auraient pas réussie à le traverser.

L’un des malheureux soldats était mort sur le coup, Shizuka et Gloria avaient perdu connaissance suite à leurs blessures. Elles avaient eu la chance de survivre, mais il s’en était fallu d’un cheveu.

L’impuissance. C’était un frustration qu’elle n’avait jamais oublié.

Cette fois-ci, ou lors du massacre de son gang. L’être humain était si impuissant face à certaines menaces. Dire qu’un jour, lorsqu’elle perdrait ses pouvoirs, elle redeviendrait la faible femme qu’elle avait été…

— Est-ce que j’arriverai à supporter ce monde remplit de ténèbres, à ce moment-là ? pensa-t-elle.

Elle avait lu des articles sur le syndrome traumatique lié à la perte de pouvoirs, il frappait plus d’ancienne magical wargirls qu’on ne le pensait. Les gouvernements étaient bien incapables d’enrayer le phénomène qui frappait nombre de ces filles.

— Enfin, faudrait qu’ils veuillent aussi faire quelque chose. Un outil usagé n’est bon qu’à finir à la poubelle, au fond…

Un sourire triste et cynique apparut sur son visage, tandis qu’elle aperçut enfin la petite voix qui l’interpellait pour la troisième fois.

— Désolée Sandy… je peux te parler ?

Sandy se retourna.

C’était Shizuka, elle baissait la tête et regardait le sol. Son front était encore enveloppé de bandages, mais portait à présent des vêtements de ville.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je… Je voulais juste te remercier.

Intimidée par l’attitude de Sandy, elle eut un mouvement de recul. Mais rapidement, elle reprit confiance, déglutit et s’inclina en avant.

— C’est grâce à toi que j’ai survécu et que je suis encore là. Je… je… je t’en suis très reconnaissante !

— Qu’est-ce que tu racontes au juste ?

— C’était flou… mais on m’a dit que nous avons été prises pour cible par des sorciers, pas vrai ?

— Ouais et… ?

— Je… j’ai le sentiment que c’est toi qui m’a sauvée. Ça va te paraître stupide, tout était confus mais j’ai… j’ai entendu un coup de feu. Puis, lorsque j’ai commencé à ouvrir les yeux, tu étais là. Je me suis endormie tout de suite après… par contre…, confessa-t-elle.

— Pffff ! T’sais j’étais pas seule à vous sauver, Irina aussi s’en est occupée.

— Je compte aussi la remercier après… ainsi que toutes les autres, en fait. Mais… je ne saurais pas l’expliquer… je… je pense vraiment que sans toi, je ne serais plus là.

Sandy n’avait rien raconté aux filles de ce qui s’était passé. Jessica était la seule à savoir puisqu’elle lui avait fait son rapport, mais elle n’était pas entrée dans les détails. Le plus logique était finalement qu’Irina avait tout vu. Au fond, n’était-elle pas venue sauver Sandy juste après ?

Elle soupira et fit claquer sa langue.

Ce n’était pas tant qu’elle voulait le cacher, mais elle ne voulait pas qu’on la remercie. Elle n’avait pas encore assez fait pour se faire pardonner de ceux qui étaient morts par son obstination, elle ne pouvait recevoir de remerciements jusque là.

Sandy avait choisi d’accepter l’offre de Jessica non pas pour la gloire ou la vengeance, mais pour la rédemption. Elle sentait que c’était tout ce qu’elle pouvait faire pour les morts, malheureusement.

— C’est bon, pas la peine de me remercier. Sauver une sœur d’arme, c’est normal.

Elle détourna le regard de Shizuka et fit signe de la main d’abandonner.

— Ah… euh… bah, comme je le disais, c’était sûrement mon imagination… Désolée de t’avoir importunée avec ça…

— Z’êtes encore là ? demanda Irina en ouvrant soudainement la porte de la chambre.

— On vient de finir. J’ai sûrement rêvé, ce n’était pas la réalité, il faut croire. Haha !

Le rire de Shizuka était crispé et forcé.

— T’as cru quoi ?

— Non rien, laisse tomber.

Sandy se leva et, les mains dans les poches se dirigea vers la sortie.

— OK, comme tu veux. N’empêche, c’était super la classe ! Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai pas tout de suite percuté. Y avait le feu, j’ai de suite pris les deux soldats avant que ça n’explose…

— Les voitures n’explosent pas, Irina, commenta Shizuka d’une voix réprobatrice.

— Ah bon ? J’savais pas ! Mais dans les films et les anime ça explose tout le temps donc j’ai pensé qu’y étaient en danger…

— Ils l’étaient, tu as bien fait de les sortir de là, mais je disais juste qu’en réalité les voitures flambent, mais n’explosent pas vraiment.

Sandy ouvrit la porte, mais s’arrêta soudain.

— Bah, passons. Quand j’ai voulu m’occuper de toi et de Glory, j’ai entendu un « bam ! ». J’ai à peine eu le temps de voir un mec qui tentait de t’égorger, Shi-chan. Y s’en est fallu de peu. Le gars, y s’est pris deux bastos, là et là. Et là j’ai vu que c’était Sacchi. Heureusement qu’elle était là~ ! Haha !

— Tssss !! lâcha Sandy avant de quitter la salle en claquant la porte.

Les yeux de Shizuka s’écarquillèrent un instant, elle n’entendait plus la voix d’Irina qui avait enchaîné sur autre chose. Elle observa la porte qui venait de se refermer brutalement.

Un sourire chaleureux apparut sur son visage et les larmes coulèrent de ses yeux sans qu’elle ne s’en rende compte.

— Merci du fond du cœur ! pensa-t-elle.

Irina se plaça devant Shizuka et l’observa droit dans les yeux.

— T’as mal quelque part ? Au ventre ? A la tête ? J’dois appeler l’infirmière ?

— Non, c’est juste l’émotion.

La bouche d’Irina forma un « O » pendant quelques instants, puis elle rit à pleines dents.

— J’ai pigé ! T’es contente de me revoir. Héhé ! J’savais pas que tu m’aimais autant que ça… c’est gênant.

— Je… je voulais pas vraiment dire ça… enfin, laisse tomber.

— Moi aussi ch’suis contente de te voir, Shi-chan !!

Sur ces mots, Irina frotta sa joue contre celle de Shizuka, puis sans lui demander son accord, elle la souleva et la prit dans ses bras. C’était à nouveau la manière de porter une princesse.

— Deux fois ? Tu… Irina… Senpai… c’est gênant.

— La troisième fois, je t’épouse Shi-chan. Haha haha !

— C’est bon, je peux marcher toute…

— Allez, c’est l’heure de s’éclater la panse. Yeahhhhh !!!

Sans l’écouter, elle se mit à courir avec Shizuka dans ses bras comme si elle portait un simple sachet de course.

Sandy les vit passer à toute allure à côté d’elle en direction de la sortie. Shizuka criait : « pas si vite !! ».

Elle soupira à nouveau. Son secret avait été dévoilé.

— Tant pis…

Fermant les yeux, elle revit le visage enjoué de Sara. C’était sûrement un simple défaut de mémoire, mais pendant quelques instants il se superposa à celui de Shizuka. Il fallait dire qu’elles avaient quelques traits en commun dont cette délicatesse.

Sandy vit apparaître dans le couloir devant elle la défunte Sara. Elle souriait avec gentillesse.

— Merci pour tout ce que tu as fait pour nous, Sandy. Mais, ne te perds pas dans les ténèbres. Cesse de nous pleurer et ouvre ton cœur, lui dit-elle.

Sandy s’arrêta et la fixa. Elle savait que ce n’était que le fruit de son imagination, elle n’était pas là. Mais ces paroles, elle aurait pu les dire réellement.

— Désolé, Sara, mais je ne compte pas vous oublier de sitôt. Je porterais toujours ce pêché en moi. Je ne vous oublierai jamais et un jour, lorsque nous nous reverrons, j’espère que vous m’aurez pardonnée.

Sara leva les épaules en soupirant, puis afficha un sourire encore plus radieux à mesure qu’elle disparaissait.

Sandy la regarda disparaître, puis toucha son cache-œil.

Elle ne les oublierait pas. Elle continuerait de vivre et de se battre pour eux. Mais, elle ne fermerait pas son cœur aux nouvelles rencontres pour autant.

C’était ce que Jessica lui avait appris : avancer en portant le fardeau de ses fautes.

Lire la suite – Epilogue