Prologue

Saginomiya, premier jour de l’Invasion au Japon, 2065.

Une petite fille aux longs cheveux châtains attachés en deux couettes. Elle ne semblait avoir plus de sept ans, alors même qu’elle avait fêté ses dix. A ses côtés, sa mère, les cheveux attachés en une longue tresse, une main prise par un sachet de courses et l’autre par celle de sa fille.

La température n’allait pas tarder à baisser. L’été avait été torride et humide dans la métropole, terriblement insupportable ; on affirmait qu’il avait été l’été le plus chaud du siècle.

Cette vague de chaleur n’avait pas frappée que le Japon, mais le monde entier. Elle avait préoccupé les météorologues des quatre coins du globe qui l’expliquaient soit par une modification notable de la rotation terrestre, soit par un bouleversement magnétique des pôles, soit par d’autres théories plus farfelues.

L’arrivée de l’automne et de la fraîcheur se faisaient attendre.

Mais, ce que nul n’aurait pu se douter, c’était qu’il s’agissait-là du dernier été en paix.

— Maman ? Tu fais quoi à manger ce soir ?

— J’ai pensé à un omurice. Est-ce que ça te va, Maako-chan ?

— Oui, maman ! Dis, je pourrais regarder « Magical Sweat Melody » en rentrant ?

— D’accord, mais uniquement si tu fais tes devoirs avant.

— Ils sont déjà faits.

— Oh déjà ? Tu es une fille sérieuse. C’est bien, c’est bien !

La mère caressa tendrement la tête de Maako en lui faisant un sourire.

Tandis que les autres enfants chahutaient et s’adonnaient à des activités de leur âge, elle avait simplement profiter du temps libre pour faire ses devoirs en avance.

Maako n’avait aucun problème scolaire, elle comprenait vite et allait au-delà des explications de ses professeurs. Ayant posé nombre de fois des questions qui sortaient du programme d’étude, elle s’était vu répondre :

« Vous verrez ça plus tard dans vos études. Mais c’est remarquable que vous vous posiez déjà ce genre de questions ! »

Elle avait fini par se rendre compte que les adultes ne la considéreraient jamais comme autre chose qu’une enfant.

Soudain, au-dessus des têtes de Maako et de sa mère passa un escadron d’avions de combat de l’armée qui les obligea à se boucher les oreilles. Ils étaient à pleine vitesse. Leur destination était à l’ouest, au-delà de Kamishakujii.

Aucune des deux n’avait jamais vu des avions passer si bas au-dessus de l’espace métropolitain, c’était un spectacle inédit.

Les flash lumineux et les bruits d’explosions qui suivirent ne l’étaient pas moins.

La mère, plus encore que la fille, tremblait et ses yeux étaient écarquillaient d’horreur.

Que se passait-il au juste ?

Selon toute estimation, l’incident avait lieu à quelques kilomètres de là, seulement.

Les sirènes des pompiers et de la police se firent entendre rapidement.

La confusion avait frappé tous les usagers sur le quai. Personne ne savait réellement comment réagir.

Puisque la menace tait hors champ de vue, ils n’en connaissaient la nature et ne savaient comment réagir. En plus, aucune annonce n’avait été faite.

— Vite Maako ! Rentrons !

La mère prit cette décision. Elle serra avec plus de vigueur qu’auparavant la main de la petite fille et l’entraîna à sa suite. Les yeux de Maako, aussi calmes que d’habitude, ne quittaient néanmoins pas la colonne de fumée qui s’élevait au loin.

Chemin faisant, Maako prit le smartphone du sac à main de sa mère et eut l’idée de chercher sur internet.

Rapidement, elle tomba sur des pages issues des réseaux sociaux et de journaux qui parlaient « d’invasion sur le territoire japonais ». Un appel à se rendre auprès des autorités pour être pris en charge avait été lancé.

Maako s’arrêta :

— Maman. Regarde.

Elle montra l’écran du smartphone à la femme.

Son visage blêmit.

Elles changèrent de direction et se rendirent au commissariat le plus proche et, bien sûr, elles n’étaient pas les premières. Il y avait déjà foule.

Amenées à un abri communal utilisé en cas de tremblement de terre, aucunes explications ne leur fut donnée. Mais sur la Toile pullulait de paroles telles que : « monstres », « créatures d’autre monde » et certains visionnaires parlaient déjà de « créatures du Mythe de Lovecraft ».

Les yeux de Maako ne quittèrent plus l’écran. A mesure qu’elle lisait toutes ces théories, elle semblait hypnotisée. Cependant, sa mère cherchait à joindre son mari et demandait l’aide des policiers.

Ce n’était que la première vague d’Invasion. Il n’y avait que les plus faibles créatures du Mythe qui débarquèrent. Elles ouvraient la route à leurs redoutables maîtres qui allaient mettre l’humanité à genoux. Face à ces créatures surgissant de nulle part, il ne restait plus qu’à se cacher.

Nombre de victimes furent recensée au cours de cette triste journée. Il fallut quelques jours pour faire le bilan des décès.

Parmi eux figurait M. Hayano, le père de Maako, attaqué par des goules soudainement apparues sur son lieu de travail.

Pour éviter la panique, l’information était contrôlée. Le Japon prit très rapidement l’invasion au sérieux et appliqua des mesures d’urgence.

Maako et Ayaka changèrent régulièrement de refuges, migrant de plus en plus au nord, dans les montagnes ou on créa des camps provisoires troglodytes.

Lorsque l’hiver arriva enfin, une nouvelle vague de monstres plus coriaces et puissants encore. Les armes conventionnelles commençaient à n’avoir plus aucun effet sur eux.

Le gouvernement ne put cacher plus longtemps sa défaite. Quelques temps avant Noël, le pays annonça officiellement son état d’invasion.

***

Environ cinq mois après le début de l’Invasion.

La situation était toujours aussi critique. Non, en fait, elle avait bien empirée.

Personne ne savait encore pendant combien de temps l’humanité tiendrait le coup.

Chaque nouvelle vague de créature était plus forte que les précédentes. Les monstres qui étaient surgi des brèches dimensionnelles à la fin de l’été 2065 n’avaient été que l’avant-garde de bien plus horribles créatures.

A l’opposé, le nombre de soldats diminuait et les combats devenaient de plus en plus difficile. Les usines tournaient à plein régime pour restaurer entre chaque combat le matériel, mais commençaient à se montrer incapables de suivre le rythme.

L’année 2086 commençait sous les plus funestes augures, nul ne savait si ce ne serait pas la dernière.

Le quotidien des survivants avait bien changé. Les personnes aptes travaillaient dans les fermes et serres intensives de l’armée, certains étaient parfois transférés dans les usines de productions d’armement. Quant aux personnes inaptes, elles étaient forcées d’aider d’une manière ou d’une autre.

Les réfugiés de l’immense espace métropolitain de Tokyo avaient été séparés dans divers abris. Ayaka et Maako se trouvaient à présent dans l’un d’entre eux, proche de la ville de Furano.

Même si on avait parlé de l’éventualité de reprendre la Capitale aux mains des monstres, avec l’arrivée des nouveaux monstres bien plus puissants, il n’y avait plus que des militaires qui s’y trouvaient à présent. La crise était totale.

Le chiffre des décès était inconnu. Certainement le gouvernement devait le connaître, mais l’information circulait mal et toujours à travers des filtres.

— Est-ce pareil dans le reste du monde ? demanda la jeune Maako.

Afin de maintenir les enfants occupés et leur dissimuler un tant soit peu cette horrible situation, un ersatz d’école avait été instaurée dans l’abri.

Le cours se tenait dans la salle commune qui servait également de réfectoire. L’abri comprenant plus ou moins cinq mille survivants, la classe de Maako accueillait une cinquantaine d’enfants de six à quatorze ans. Les adolescents étaient dispensés de cours, mais aidaient au travail à la place.

— Nous allons à présent voir les divisions. Vous vous souvenez de ce que j’ai expliqué hier, les enfants ?

La professeure ignora sa question. Ce n’était malheureusement pas la première fois qu’elle réagissait de la sorte face à la jeune fille. Ses questions étaient difficile à répondre, même pour une adulte pédagogue.

Le cours passa immédiatement aux mathématiques.

Mais Maako connaissait déjà parfaitement les divisions. Elle les avait vues des années de cela.

Aussi, comprenant qu’on ne lui donnerait pas la réponse qu’elle attendait, elle posa sa tête dans sa main et regarda désintéressée le tableau.

Finalement, son attention fut attirée par un groupe d’adultes qui travaillait à du tissage de toiles assis à une des tables du réfectoire plus loin.

Pourquoi s’étaient-ils installés si proches d’une salle de classe bruyante alors qu’il y avait tellement de place inoccupée ailleurs ?

Maako ne pouvait que considérer qu’ils avaient peur et préféraient rester le plus grouper possible. De plus, aux yeux des adultes, les enfants sont des créatures fragiles et impuissantes, sûrement devaient-ils se flatter de les surveiller.

Elle se rendait bien compte que le nombre n’était pas un facteur de victoire, sinon les Anciens auraient rapidement été vaincus.

— Reste-t-il réellement un espoir à l’humanité ?

Au lieu d’écouter le cours de Makina-sensei qui ne faisait que répéter des choses qu’elle savait déjà, elle préférait écouter d’une oreille la discussion des adultes :

— Tu as entendu ? Il paraît qu’il y a eut une communication avec la Maison Blanche et c’est pas mieux qu’ici…

— Mon mari m’a dit que même les USA sont à terre. La situation craint à mort !

— Ça m’étonne pas, nous sommes tous fichus à ce rythme. A Aomori, il y a eu une nouvelle attaque la semaine dernière, encore des centaines de morts…

— J’ai entendu ça aussi. Il paraît qu’une grosse attaque a aussi été aperçue sur le territoire coréen… Je me demande parfois si ça vaut le coup de continuer…, affirma le plus vieux du groupe.

— Ne dit pas ça ! Il ne faut pas perdre espoir !

— Bien sûr, le premier ministre ne dit rien pour ne pas perdre la face… Tsssss !

— La situation est sous contrôle, disent-ils. Quelle blague après avoir déclaré le pays envahi !

Bien sûr, ils essayaient de ne pas parler trop fort pour ne pas déranger la leçon.

En réalité, c’était des sujets qu’il aurait mieux valu taire en présence d’oreilles innocentes. Mais, comme l’avait déjà remarqué Maako, les adultes ont souvent l’outrecuidance de penser que les enfants ne comprendraient pas les sujets difficiles.

Si c’était vrai pour une majorité des enfants, ce n’était pas le cas de Maako, une enfant à haut potentiel intellectuel. Elle buvait les paroles des adultes, les analysait et les assimilait. Malgré son jeune âge, elle avait une idée précise de la situation dans laquelle se trouvait le monde.

Lorsque les adultes eurent fini leur tâche et s’en allèrent, elle n’eut d’autre choix que de reporter son attention sur la leçon qui l’assommait. Le temps s’écoulait si lentement. Elle finit par s’endormir et elle ne se réveiller qu’en fin d’après-midi.

Contrairement à une classe normale, sa professeure ne lui fit aucune remarque. Corriger une élève n’était plus à l’ordre du jour.

La leçon finie, les enfants étaient consignés à des devoirs personnels ou autres tâches récréatives afin de les garder réunis au même endroit.

— Maako-chan elle dort en cours ! Déclara un garçon en la pointant du doigt.

— Bouh !!! Maman elle dit que c’est pas bien ! Continua un autre garçon.

— Papa il dit que les fainéants finissent à la rue. Tu vas devoir sortir, Maako !

Mais, même face aux réprimandes des trois garçons, elle resta impassible, leur accordant tout au plus un regard. A ses yeux, ils ne valaient sûrement pas la peine. Ils ne comprendraient pas.

Calmement, elle se leva et sortit du réfectoire sans rien dire.

Néanmoins, avant d’atteindre la porte, une jeune fille aux cheveux coupés courts vint à sa rencontre et lui attrapa le bras.

— Maako-chan, tu n’es pas obligée de les écouter. Reste avec nous.

C’était une phrase animée de bonnes intention et accompagnée d’un regard bienveillant, mais l’expression faciale de Maako ne changea pas d’un pouce.

— Désolée, déléguée, je n’aime pas les enfants. Puisque c’est fini, je vais rentrer.

— Mais tu es une enfant aussi.

— Et alors ? Je n’ai pas dit que je m’aimais.

Ne sachant que répondre, la déléguée se tut et la relâcha.

Maako finit par sortir du complexe et se rendre à la serre numéro 2 où travaillait sa mère.

Les adultes qui la croisaient savaient qu’elle venait les aider, ce n’était pas la première fois qu’elle désertait la salle de classe pour venir leur rendre visite. Malgré les contestations initiales, on avait fini par l’y accepter ; c’était toujours mieux que de ne pas savoir où elle se trouverait.

Elle ne dit mot et endossa l’équipement nécessaire pour aider. Puis elle commença à les aider en transportant des charges légères que ses petits bras lui permettaient de soulever.

— On devrait lui verser un salaire à cette petite, déclara Saito d’un ton bienveillant. Elle bosse comme nous autres au final.

— Elle n’est pas encore en âge pour ça, le réprimanda Ayaka. Puis, même nous on a pas de salaires je te rappelle.

— C’était une blague ! Je sais ! Mais t’as une bien brave petite fille. T’as de la chance !

— Merci, Saito-san, le remercia Maako avec politesse. La situation est critique, tout le monde doit aider.

Elle s’inclina et porta le panier jusqu’à la réserve.

A son retour, Saito s’appuyait sur sa bêche et demandait à Maako en plaisantant :

— Elle est critique comment la situation, selon toi ?

Maako le dévisagea un peu surprise qu’on lui parle sérieusement, puis répondit :

— Suffisamment critique pour qu’un directeur des ressources humaines se retrouve à travailler la terre et que des tokyoïtes, habituées au confort de la ville, se retrouvent confinés dans un abri en montagne à travailler la terre. Je n’ai pas de preuves, mais la situation s’étend au monde entier. Les ressources manquent et le nombre de combattants ne parvient pas à se régénérer. Nous courrons vers une défaite. Sûrement l’extinction du genre homo sapiens.

Saito resta littéralement bouche-bée. Il ne s’attendait pas à ce qu’une fillette eût une telle compréhension de la situation. Il avait demandé pour plaisanter et la mettre à l’essai, mais sa réponse était bien au-delà de ses attentes.

— Si j’en crois les rumeurs et mes prévisions, la défaite arrivera dans les cinq prochaines années, continua Maako. Sauf si quelque chose d’encore plus gros fini par arriver sur le monde, ce qui est possible puisque nous sommes au moins à la troisième génération d’Anciens.

— Que… que… Comment… ?

— C’est facile, il suffit de noter sur un calendrier les attaques avec le nombre de morts. Cela permet de déduire une fréquence d’attaque et une moyenne de décès. C’est approximatif, par contre.

Sur le visage de Saito des gouttes de sueur apparurent et s’écoulèrent le long de son front.

Il n’avait pas été que battu à son propre jeu, cette fillette disposait d’une compréhension qui lui manquait, à lui l’adulte de la conversation. Comment pouvait-elle être aussi intelligente ?

A cet instant, alors que Saito balbutiait effrayé par le petit monstre qu’il avait devant les yeux, Ayaka intervint :

— Maako-chan, sois pas aussi pessimiste ! Dire des choses aussi atroces… Je suis sûre que le gouvernement va nous aider et on sera bientôt tirés d’affaire. En tout cas, je t’avais prévenu Saito-san, elle est intelligente ma petite Maako, faut pas la sous-estimer !

La fillette scruta le visage de sa mère, elle ne comprenait pas exactement ses motivations. Pourquoi la trouvait-elle pessimiste alors qu’elle ne faisait que dire la vérité ?

La défaite de l’humanité était évidente.

Ses recherches sur les réseaux sociaux, en se faisant passer pour une adulte, lui avait révélé que les livres d’Howard Phillips Lovecraft décrivaient des Anciens encore plus puissants que ceux apparus jusqu’à présent. Si l’auteur avait raison, la victoire était impossible.

— Ah c’est bien vrai, le gouvernement travaille déjà sur la situation, on va bientôt pouvoir revenir à nos vraies vies, dit Saito en riant bêtement comme pour se persuader.

Maako soupira intérieurement :

— Le monde est déjà mort. Tu ne retrouveras jamais ta vie d’avant…, pensa-t-elle en repartant dans la réserve pour amener un nouveau panier.

***

Finalement, le soir arriva et les activités agricoles s’achevèrent à leur tour.

La mère et la fille se rendirent aux bains publics de l’abri pour se décrasser, puis s’en allèrent manger avec tout le monde au réfectoire. C’était en tout point une soirée comme une autre, rien de particulier.

Au menu, il y avait du nikujaga, des tempuras et du riz. Les lumières de l’abri éclairaient faiblement l’endroit afin d’économiser le carburant des groupes électrogènes.

Mais soudain un cri retentit dans la pièce. Il fut suivi d’un cri de douleur.

L’une des femmes qui apportait la nourriture à table… un dard lui sortait de la poitrine. Le sang giclait abondamment.

Sous les yeux médusés des personnes alentours, des griffes acérées vinrent la mettre en pièces.

La créature qui se tenait là était bipède, son corps entièrement noir comme la nuit. Elle avait des griffes ensanglantées, une paire d’ailes membraneuses et d’une longue queue pleines d’ergots. Son visage n’avait ni bouche ni yeux.

— Un Nightgaunt…, marmonna Maako.

Il n’était pas le seul. D’autres silhouettes du même genre apparurent dans le réfectoire.

Le brusque passage d’une scène de vie quotidienne à l’horreur avait provoqué la paralysie générale mais, aussitôt que les personnes présentes prirent conscience de la situation, elle laissa place à la panique.

Des cris atroces s’élevèrent de-ci de-là. Tout le monde courait partout, sans aucun ordre établi et aucune considération pour autrui.

Maako sentit les bras de sa mère l’emporter avant qu’elle n’ait pu réagir. Ses yeux avaient comme été charmés par la créature inhumaine.

Contrairement aux autres enfants, et même aux adultes, elle ne pleurait pas. Son regard passait d’une scène de massacre à l’autre, tandis qu’elle courait emportée par Ayaka. Son cœur pleurait mais rien n’échappait de ses yeux.

Peut-être était-ce parce qu’elle savait. Elle savait que dans ce genre de situation, les cris, les pleurs ne résolvaient rien. Ceux qui survivaient étaient ceux qui gardaient leur sang-froid. Même sa mère ne pleurait pas, elle était complètement absorbée par l’idée de sauver sa petite fille.

L’éventualité d’une attaque avait toujours pesé. Elle savait qu’un jour ou l’autre, cela se produirait.

Conformément au protocole, Ayaka se dirigea vers la sortie d’urgence. La procédure voulait que si un ennemi apparaissait à l’intérieur du complexe, il fallait se rendre à l’extérieur et verrouiller complètement l’endroit le temps que les militaires prennent le relais.

Tout d’un coup, Maako se sentit tomber. Elles étaient à présent dans un couloir en béton qui menait droit à la sortie. Quelqu’un les avait bousculé toutes les deux.

Alors qu’Ayaka tenta de se relever, elle sentit que sa jambe avait gonflé. La personne qui, par manque de civilité, les avait bousculé pour se frayer un chemin vers la sortie lui avait déboîté le genoux.

— Ça va aller, Maako-chan, affirma Ayaka en retenant les larmes de ses yeux.

— Je peux marcher, maman. Pose-moi.

Traînant la jambe, elle prit la main de Maako et toutes deux poursuivirent.

La sortie n’était plus très loin.

Derrière elles, dans le réfectoire, des coups de feu et un tintamarre métallique se fit entendre, mais elles ne se retournaient pas.

— Quoi ?! Vous fermez déjà ? S’écria Ayaka. Laissez-nous sortir au moins !

Devant elles, à quelques trente mètres, les lourdes portes métalliques était en train de se fermer. Dans la panique, quelqu’un avait sûrement appuyé le bouton d’urgence sans prendre en compte les personnes qui pouvaient encore être sauvées.

— Maako, va-y ! Je te rejoins !

— Tu mens, je le sais. Tu as une jambe blessée. Si je pars devant, ce sera la dernière fois que je te verrais.

— Tsss ! Pourquoi faut-il que tu sois si intelligente à chaque fois ?! Si tu me comprends si bien, tu sais que tout ce qui compte pour moi c’est ta vie. Pars !

— Inutile. Avec mes petites jambes, je ne peux pas y arriver à temps. C’est presque fermé.

Ayaka remarqua avec horreur que sa fille avait malheureusement raison. La sortie ne tarda pas à être totalement close, les condamnant malheureusement à la mort.

— Maman, nous sommes perdues.

— Maako-chan ! Comment tu peux dire une chose aussi horrible ? Nous pouvons nous cacher, si on tient suffisamment longtemps, les militaires nous sauverons, c’est sûr !

Maako considéra l’endroit, elle savait que ce serait inutile mais elle savait qu’attendre leur mort dans ce couloir dégagé était bien plus stupide encore.

Elle aperçut un local de maintenance et aidant du mieux qu’elle pouvait sa mère, elles s’y rendirent. Théoriquement, puisqu’il se situait proche de l’entrée, ce serait le premier endroit à être secouru.

La pièce était pleine de divers objets, d’armoires, c’était un tel désordre qu’il était impossible d’y comprendre quoi que ce fût.

Pendant quelques dizaines de minutes, elles entendirent encore des coups de feu mais à mesure que le temps avançait, ils devenaient de plus en plus espacés et rares.

Puis, ce fut le silence.

La mère et la fille se tenaient là : silencieuses, elles retenaient autant que possible leurs respirations et leurs mouvements.

Un temps incalculable se passa.

Puis elles entendirent dans le couloir des pas.

Pourtant, elles ne faisaient aucun bruit, qu’est-ce qui les avait attiré ?

La créature se mit rapidement à marteler la porte. Pourquoi ne l’ouvrait-elle pas, tout simplement ?

Les Nightgaunts n’étaient pas des animaux, ils avaient un langage et savaient utiliser des poignets de porte.

— Maako, cache-toi là-bas derrière ! Ne pose pas de questions, soit une enfant obéissante pour une fois ! Je t’aime, je t’aime plus que tout, ne l’oublie jamais !

La fillette n’avait pas envie de suivre cet ordre. Elle savait déjà qu’une horrible mort attendrait sa mère et sûrement qu’elle mourrait tout de suite après.

Mais… mais que pouvait-elle faire d’autre ?

Son cœur pleurait. Ses membres tremblaient d’horreur face à cette situation insurmontable. Elle avait beau être calme et froide, elle restait qu’une enfant.

Ayaka savait que Maako était attachée à elle plus que tout, qu’elle se souciait d’elle sûrement plus que sa propre survie, mais c’était également son cas.

Elle l’enlaça aussi fort qu’elle le put et l’embrassa plusieurs fois sur le visage en pleurant.

— Tu ne peux pas me faire ça, Maako ! Vis pour moi ! Souris et montre à ce monde la magnifique fille à qui j’ai donné la vie ! Je t’en supplie !

— Maman… Je… t’…

— Je sais !

Ayaka souleva une armoire métallique pour permettre au petit corps de sa fille se passer en-dessous, puis laissa tomber l’armoire pour en condamner l’accès.

Lorsque Maako se retourna, elle assista aux derniers instants de celle qu’elle aimait plus que tout.

Le sang gicla partout. Des morceaux de chairs et des organes aussi.

Elle se pétrifia, couverte du sang de sa mère. Elle ne pouvait plus bouger. Elle était tiraillée par la peur et le tristesse.

Les dernières paroles d’Ayaka résonnèrent en boucle dans sa tête : « vis pour moi ! ».

Elle n’avait jamais eu autant envie de pleurer, même la nouvelle du décès de son père ne l’avait pas mise dans cet état. Mais elle devait se retenir. Elle devait honorer la dernière volonté de celle qui s’était sacrifiée pour elle.

Son visage resta de marbre alors que les flots de larmes coulaient en elle.

Après quelques temps, le Nighgaunt repartit dans le couloir.

Pour des raisons qu’elle ne s’expliquait pas, il ne l’avait pas aperçue. Quelles étaient les limites de sa perception au juste ?

Elle resta là sans bouger, sans pleurer, retenant autant ses fonctions biologiques qu’émotionnelle. Sa survie en dépendait.

Combien de temps s’écoula au juste ?

Des heures ? Des jours ?

A ses yeux, c’était un temps interminable remplit de doutes et de souffrance.

A un moment donné au cours de son attente, les lumières s’éteignirent. Les systèmes d’aération finirent par faire de même.

— Ils nous ont abandonnés, se rendit-elle compte. Pourquoi l’armée viendrait sauver des personnes qu’elle sait déjà mortes ? Les portes métalliques, c’est juste un moyen de nous jeter en pâture.

Malgré son âge, elle avait déjà perdu confiance dans le gouvernement et ceux qui dirigeaient le pays. Avec cette expérience, elle venait de perdre sa mère, ses émotions et le peu d’insouciance enfantine qui restait en elle.

Cependant…

A mesure que le temps passait et que ses forces diminuaient, un sourire finit par s’afficher sur son visage. Elle allait sûrement mourir de soif, il n’y avait plus rien à faire. Elle avait essayer de respecter la volonté d’Ayaka, ce n’était pas sa faute.

Bientôt, elle pourrait la rejoindre et mettre fin à ses souffrances.

Cela devait faire plus d’une journée au moins. Elle avait faim et soif. Sa gorge était si sèche.

Mais l’ennemi était toujours là, elle les entendait passer parfois.

Ils étaient aussi prisonniers qu’elle de cet endroit. Ils dévoraient les cadavres. Ayaka n’avait pas encore été mangée, mais l’odeur de mort emplissait la salle de maintenance.

Elle espérait mourir de soif avant qu’un de ces monstres ne viennent la manger. C’était devenu son seul souhait. Elle ne voulait pas entendre cet horrible dîner.

Une voix. Dans sa tête. Puis, une paire d’yeux fendus brillèrent devant elle, au sol.

Venait-elle de mourir ?

— Tu tiens à honorer cette promesse, pas vrai ?

La voix faisait siffler les -s- de manière serpentine.

— Qui es-tu ? pensa-t-elle, incapable d’ouvrir sa bouche.

— Est-ce le plus important actuellement ?

Il avait réussi à entendre sa question. C’était donc une sorte de télépathie.

— Ça dépend. Je sais qu’il y a des choses pires que la mort. J’ai lu des livres…

— Tu es vraiment une fille sérieuse. Écoute, je vais jouer franc-jeu puisque tu es si intelligente. J’appartiens à un peuple qui est opposé aux Anciens depuis très longtemps. Je peux tenter de te sauver, mais il y a un prix.

—  On y vient… Rien n’est gratuit, pas vrai ?

—  Tu es déjà tellement cynique à ton âge ? Tu devrais apprendre à faire plus confiance. Je parle de prix, mais disons plutôt qu’il s’agit d’une contrepartie. Tu deviendras une guerrière aux super-pouvoirs au-delà de ton imagination et je deviendrais ton familier. Après ça, ce sera à toi de faire le reste du travail pour te sauver.

— Au-delà de mon imagination ? Je pourrais faire exploser la Terre ou alors détruire toutes les créatures d’un coup ?

— Bon, OK, moins que ton imagination, mais tes pouvoirs dépendront de toi uniquement. Je ne deviendrais que le bouton qui permettra de les activer. Si tu es d’accord, il te suffit de dire « oui ».

— Comme si j’avais le choix ? Elle m’a demandé de sourire et de montrer que je suis une bonne personne. Donc oui ! Faisons ça, je n’ai plus grand-chose à perdre de toute manière.

— Entendu ! Mais il faut vraiment que tu travailles ton caractère, tu sais ? Une fillette qui dit ce genre de choses…

La silhouette invisible se rapprocha et elle vit un serpent ailé avec de la fourrure et des cheveux en crêtes. Il paraissait plus mignon que terrible.

Puis, pendant quelques temps, tout devint confus.

Elle perdit le contrôle de son corps pendant près de vingt-quatre heures et lorsqu’elle émergea à nouveau de sa torpeur, les flammes noires tournaient autour d’elle et suivaient ses ordres.

Ailleurs dans le monde, plus ou moins à la même périodes, d’autres mahou senjo s’éveillèrent grâce à l’aide des dieux.

Dans son esprit s’inscrivirent nombre de sortilèges.

Elle quitta enfin sa cachette, son corps amoindrit.

Les Nightgaunt ne tardèrent pas à faire connaissance avec la puissance de ses flammes à noirs comme les ténèbres.

Sans difficulté aucune, elle vint à bout de ses ennemis et vengea la mort d’Ayaka. Elle n’éprouvait aucune satisfaction, la vengeance ne ressuscite pas les morts.

Lorsqu’elle eut fini de nettoyer l’abri, elle déplora l’absence de survivant. Il n’y avait plus qu’elle.

A l’extérieur, elle fut recueillie par l’armée qui attendait les ordres pour passer à l’action. Évidemment, ce n’était qu’un mensonge, mais pouvait-on les accuser de vouloir rester en vie ?

Les armes qu’ils utilisaient étaient insuffisantes contre les Anciens.

Mais cet événement changea la donne.

Levy-kun, son familier serpentin, et quelques autres familiers dans l’archipel se rassemblèrent et expliquèrent la situation au gouvernement japonais. La contre-attaque humaine allait pouvoir commencer et bien plus tard le pays nommé Japon allait devenir Kibou.

Lire la suite – Chapitre 1