Tome 1 – Chapitre 2

Finalement, leurs pas à tous les deux les amenèrent dans une des ruelles perpendiculaires à la Chuo-Dori, l’immense rue qui a fait la célébrité du quartier. Puisqu’elle était proche de celle-ci, il y avait pas mal de passants, c’était bien différent du restaurant où ils étaient allés précédemment.

Quelques maids, si caractéristiques du quartier, les interpellaient au milieu de cette foule, mais ils passèrent à côté d’elles sans s’arrêter, à l’instar de la majorité des autres piétons.

Néanmoins, l’une d’entre elle attira l’attention de Yumeki :

« Oniichan, tu ne voudrais pas monter dans notre imouto maid cafe ? »

Yumeki était fils unique, il n’était pas habitué à ce qu’on l’appelle de la sorte ; d’ailleurs, d’une pensée plutôt défaitiste, il se dit que même s’il avait une sœur, il y avait peu de chance qu’elle l’appelle ainsi ; il arrêta sa marche pour rougir en regardant la maid.

La jeune maid aux cheveux mi-longs attachés en deux couettes, remarquant sa réaction, reprit la parole :

« Oniichan est intéressé ? »

Puis, elle lui tendit un flyer avec le nom du maid cafe qui devait se trouver très probablement dans le bâtiment derrière elle, et lui adressa un large sourire. La maid en question avait une allure relativement jeune qui concordait parfaitement avec la thématique de son emploi.

Yumeki, toujours gêné, à qui les joues brûlaient, saisit sans réfléchir le flyer à deux mains et s’inclina en guise de remerciement, le même genre de politesse dont il est de rigueur lorsqu’on reçoit une carte de visite.

« Merci beaucoup ! »

C’est à cet instant qu’il vit du coin de l’œil une silhouette lui passer à côté, c’était Linka. Cette dernière s’arrêta devant la maid et lui demanda :

« Excuse-moi, Imouto-san, est-ce que Kazuo est là ? »

La maid mit son index sur sa joue gauche et leva le regard au ciel, dans un air de réflexion terriblement adorable, puis elle finit par répondre :

« Oui, Oneechan, il est là. Tu veux le voir ? »

Linka, d’un geste naturel, lui posa la main sur les cheveux et les lui caressa tout en acquiesçant légèrement elle-même d’un signe de tête.

« Bien, montons, Yumeki. En plus, tu as l’air de bien aimer les imouto-san, je me trompe ? »

À ces mots, Yumeki devint encore plus rouge. Il regarda instinctivement autour de lui et constata que la majorité des gens continuaient de leur passer à côté sans leur accorder plus d’attention que cela, bien que quelques-uns avaient tout de même remarqué la scène — surtout l’interaction entre les deux filles — et regardaient dans leur direction plus ou moins lubriquement.

Yumeki se contenta de sourire bêtement et suivit Linka. Chemin faisant, il lui chuchota :

« Ne va pas t’imaginer des choses. En fait, j’ai surtout été surpris, j’ai pas l’habitude qu’on m’appelle comme ça… »

Ce qu’il disait était vrai, il avait réellement été surpris qu’on l’appelle de la sorte. Contrairement à Linka, il ne passait pas sa vie à Akiba, aussi il n’était pas coutumier de ce genre de langage.

« Mmm, ah bon ? »

Elle lui lança un regard en coin, comme si elle remettait en doute ses mots.

Tout en leur ouvrant la porte, la maid dit :

« Oniichan, Oneechan, merci de venir nous voir. Vous êtes les meilleurs Oniichan et Oneechan au monde ! »

Cette phrase, qu’elle avait dû dire des centaines de fois à tout genre de clients, frappa Yumeki en plein cœur.

Linka aurait raison ? Je suis fan des imouto ?

Il se posa ces questions tout en suivant Linka dans l’ascenseur qui montait au 3e étage, où se trouvait le maid cafe.

« C’est génial, j’ai déjà appris une chose sur toi : tu es un siscon.

– Je ne suis pas un SISCON ! »

Yumeki cria ces mots abruptement alors que les portes de l’ascenseur s’ouvraient et qu’une nouvelle serveuse vint à leur rencontre. Elle aussi avait une allure plutôt juvénile, elle portait une tenue de soubrette rose et sa chevelure était longue et de couleur légèrement déteinte. Son allure générale tenait un quelque chose de la poupée tant ses traits étaient exempts d’imperfections et tant sa chevelure était ravissante.

« Bienvenue, Oniicha… Euh, c’est pas gentil ce que tu viens de dire, Oniichan !! Tu n’aimes pas tes imouto ? »

Elle fit semblant de commencer à pleurer. Yumeki était de plus en plus gêné, il avait l’impression qu’il allait exploser d’une seconde à l’autre tellement il sentait la pression monter à l’intérieur de son corps, et son cœur battre à tout rompre.

« Tu sais, c’est pas grave, j’adore aussi les imouto. » lui souffla Linka dans l’oreille. Ces mots eurent un effet similaire à celui de la lame d’une épée qui lui transpercerait à l’improviste et sournoisement la poitrine.

Yumeki haleta quelques secondes, posa une main sur son torse et leva en signe de désaccord l’autre bras sur le côté :

« Non… non… c’est… c’est…

– Ah, je vois, interrompit la maid d’une voix narquoise, Oniichan est du genre tsuntsun. Dans ce cas… »

Immédiatement, elle lui attrapa un bras et d’une voix enfantine, elle reprit :

« Oniichan, c’est pas sympa ! Pour te faire pardonner, viens t’asseoir avec moi et mangeons quelque chose ! »

Surpris, Yumeki s’exclama d’un simple *HEIN !!* et se laissa entraîner par la jeune maid alors qu’il entendit un rire derrière lui, celui de Linka, qui les suivait.

La décoration du lieu était à l’image d’une chambre d’imouto d’anime : elle était peinte dans des tons pastels et était décorée de toutes sortes de peluches et autres accessoires mignons.

Et, au milieu de tout cela, il y avait six tables de quatre places chacune, avec quelques clients accompagnés de serveuses en tenues de soubrette ou d’écolière.

Yumeki remarqua d’ailleurs que la scène n’était pas passée inaperçue, quelques-uns de ces oniichan les regardaient et souriaient sans malice.

Ils finirent par arriver à une table, la maid les installa et dit :

« Je laisse le temps à mon oniichan adoré et à ma superbe oneechan de choisir leurs menus. Chacun est accompagné de deux boissons que vous pouvez trouver à cette page-là… »

Elle leur montra dans le menu la page des boissons auxquelles ils avaient accès, puis, après avoir posé la carte sur la table à leur attention, elle s’éloigna et alla rejoindre une autre maid qui se trouvait derrière un comptoir.

« Tu sais, Yumeki, personne ne te juge ici, les autres clients aussi sont fans d’imouto… Si tu te sens si gêné, c’est parce que toi-même tu te juges… Ah, c’est joli ça, on en prend un pour tous les deux ? »

Les paroles de Linka eurent l’effet d’une douche froide. Yumeki était stupéfait par la véracité de ses propos, ainsi que par la facilité et le naturel avec lesquels elle était passée du sérieux au frivole.

Il jeta rapidement un regard autour de lui et constata qu’effectivement personne ne les fixait, tous étaient occupés avec les serveuses et ne se préoccupaient pas de lui.

Lorsqu’il voulu porter son regard sur l’article que Linka lui avait désigné, il se retrouva face à face avec cette dernière, qui avait manifestement approché son visage et qui le fixait de son regard profond.

Leurs regards restèrent l’un dans l’autre quelques instants. Yumeki oublia temporairement sa propre existence pour se plonger dans ces yeux abyssaux, ces yeux semblables à des maelstroms capables d’engloutir les plus gros navires.

« Tu ne m’as pas répondu ! Ce parfait à la fraise pour deux te conviendrait ? Tu aimes les sucreries ? »

Il se contenta de hocher la tête sans réellement regarder le menu et sentit à nouveau un afflux de sang bouillant irriguer son visage.

À cette distance relativement faible, elle lui adressa un sourire et reprit :

« Et tu prendras quoi comme boisson ? Je te conseille celle-là et celle-là, c’est des classiques, mais toujours aussi efficaces. »

Elle baissa la tête pour lire, ce qui eut pour effet de placer ses cheveux non loin du nez de Yumeki, qui put d’ailleurs en sentir l’odeur enivrante.

Une fois de plus, sans regarder la carte, il répondit d’une voix faible et peu assurée :

« Oui… je… suppose que c’est bon… je m’en remets à toi…

– Hihi, t’es trop mignon lorsque tu es gêné !

– Je suis pas MIGNON !? »

À ces mots, elle se mit à rire et revint à sa place initiale, et, levant légèrement la main, elle appela la maid qu’ils avaient rencontrée plus tôt.

Cette dernière prit la commande et dit :

« Veuillez attendre un peu, Oniichan, Oneechan, votre Yume préférée va vous apporter ça. »

Peu après que Yume se soit éloignée pour gérer leur commande, Linka prit la parole :

« Tu as une petite sœur ? »

Cette question abrupte était comme une sorte de coup de poing dans la figure. Était-elle en train d’insinuer que son siscon était… était… justifié ?

« Ah… non, je suis fils unique.

– C’est triste, je pense que tout le monde devrait avoir une gentille petite sœur adorable et kawaii pour l’aimer, pas toi ? »

En fait, il n’y avait jamais vraiment réfléchi, il avait bien été quelques fois un peu jaloux d’un camarade de classe dont la petite sœur était bienveillante, mais pas au point de se demander s’il en voulait lui-même une. Au final, la décision ne lui revenait pas.

Sur ces pensées, la maid revint et posa les boissons sur la table :

« Désolée, Oniichan, Oneechan, il faut attendre encore un peu pour le parfait. Je suis en train d’y mettre tout mon cœur pour le préparer. En attendant, vous pouvez déjà boire un peu… mais pas avant que Yume n’y ait mis de formule magique spéciale d’imouto. »

Et, à l’instar des serveuses de maid cafes classiques, elle joignit ses mains en forme de cœur et prononça la formule magique, *Moe moe kyun*, un peu modifiée pour correspondre à la thématique du lieu. Le tout était accompagné de nombreux sourires charmants.

Suite à quoi, elle retourna au comptoir qui était voisin à la cuisine.

Yumeki mit la paille dans sa bouche et commença à boire, lorsqu’il entendit la voix de Linka en face de lui :

« Si tu veux, je peux jouer le rôle de ton imouto ? »

À ces mots, *Kof kof*, Yumeki avala de travers, et commença à s’étouffer.

Linka se leva, immédiatement, et se dirigea vers lui en vue de lui taper le dos et lui demanda :

« Ça va, tu vas bien, Oniichan ? »

Il réagit immédiatement :

« Non, tu arrêtes ça ! »

Elle se mit à rire en mettant sa main devant la bouche, puis, voyant qu’il allait mieux, retourna à sa place :

« D’accord, d’accord, je pense que tu me trouves pas assez mignonne pour être ton imouto-chan… »

Pour accompagner ces mots, elle tira la langue de façon on ne peut plus mignonne.

« Non… non… c’est… » répondit Yumeki en balbutiant et en pensant que ce n’était pas vraiment le problème dans cette situation.

Yume, la maid vêtue en rose qui s’occupait de leur commande depuis leur arrivée, vint le sauver de toute explication supplémentaire : elle posa une énorme coupe de glace sur la table et, comme précédemment, prononça la formule magique.

« Oniichan, Oneechan, est-ce que vous voulez qu’on prenne une photo ensemble ? »

Linka, une nouvelle fois bien plus coutumière ce de genre de lieu, répondit la première avec une aisance dont Yumeki aurait été incapable :

« Volontiers ! Une belle photo avec notre adorable Yume-chan. »

La maid fit signe à une autre de venir. Cette dernière était une jeune femme qui paraissait un chouia plus âgée, coiffée d’une longue queue de cheval qui lui descendait jusqu’aux fesses, et portait un pseudo-uniforme de collégienne. Elle prit l’appareil photo et, aussitôt, Yume vint se placer entre Yumeki et Linka, alors que les regards de plusieurs clients se dirigèrent vers eux :

« Un petit sourire pour votre Yume-chan ! Un, deux et trois ! »

Alors qu’elle prononça ces mots, elle plaça ses petites mains à côté de leurs visages respectifs — ses doigts traçant le symbole du V de victoire —, la main gauche près de celui de Linka et la droite, de celui de Yumeki. Une position qu’aurait effectivement pu prendre une jeune sœur enjouée et aimant sa grande sœur et son grand frère.

Linka, habituée qu’elle était, avait également pris la pose, et avait souri de la manière adorable dont elle avait le secret ; Yumeki, quant à lui, avait été vraiment pris par surprise. Il était sûr d’avoir une tête étrange sur la photo, il avait probablement même tourné la tête voyant la main de la maid s’approcher de son visage…

Heureusement qu’il ne portait pas son costume de travail, cela aurait été encore plus étrange. Étant donné qu’il était dimanche et qu’il sortait, il avait pris des vêtements plus décontractés et qui faisaient plus « jeune » que ceux qu’il portait d’habitude.

La seconde maid les quitta prestement.

« Oniichan, Oneechan, attendez un peu, je vous l’amène lorsqu’elle est prête. »

Sur ces mots, Yume fit demi-tour et se dirigea vers le comptoir où était partie précédemment l’autre maid. Toutes les deux semblaient avoir à gérer quelque chose avec l’équipe en cuisine, car elles paraissaient très agitées.

Yumeki observait cette scène lorsqu’il fut soudainement interrompu par Linka.

« Hihi, décidément les imouto… Profites-en aussi, de cette glace succulente !

– Ah, oui… Mais… ?! »

Lorsqu’il se tourna pour porter son regard sur ladite glace, elle était déjà à moitié finie. Combien de temps était-il resté à les regarder ? Il n’avait pourtant pas l’impression qu’il se soit passé tellement de temps.

Linka le regarda un peu gênée. Face à ce spectacle, une goutte de sueur perla le long de la joue gauche de Yumeki. En cet instant précis, il la trouva un peu inquiétante, elle lui faisait l’effet d’être un de ces petits monstres redoutables, qui ont l’air très mignons lorsqu’on les regarde, mais qui sont capables, à l’aide de leurs énormes gueules garnies de plusieurs rangées de dents, de dévorer à toute hâte leurs proies.

À quelle vitesse avait-elle bien pu manger ça ? C’était une scène qu’il aurait pu voir dans un manga, mais il ne s’attendait pas à la voir en vrai.

Il lui lança un sourire crispé, attrapa sa cuillère et fit comme si de rien n’était :

« Eh bien, mangeons ! Ça a l’air bon ! »

Il prit une cuillerée de glace et la porta à sa bouche d’un air détaché et digne. Elle était effectivement bonne, d’une saveur très sucrée et fruitée. Même si la température avait bien baissé ces derniers jours, ça restait une sensation agréable.

Mais, alors qu’il porta ses yeux sur Linka, elle rigolait en se couvrant la bouche. Yumeki pencha la tête de côté dans une expression interrogatrice.

« Je ne sais pas si tu sais… mais tu as pris ma cuillère. »

Yumeki rougit d’un coup. Son visage vira complètement au rouge, ce qui provoqua une hilarité accrue chez Linka qui arrivait de moins à moins à se contenir.

Il posa la cuillère et s’inclina en guise d’excuse :

« Désolé, je l’ai vraiment pas fait exprès.

– C’est pas un problème, *hihi*, je t’assure. En plus, un baiser indirect, c’est pas si grave puisqu’on s’est déjà embrassés… »

Ces derniers mots tombèrent à la manière d’un couperet. C’est vrai que son premier baiser lui avait été volé par cette fille dont il ne savait absolument rien. Et, à présent, il partageait sa salive par le biais de cette cuillère. Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu’il eut l’impression qu’il allait briser ses côtes. Un instant, il craignit que ses battements cardiaques ne pussent être entendus, mais il parvint à se convaincre que cette pensée était irrationnelle.

« Tu fais une de ces têtes, c’est trop drôle ! L’idée de partager une glace avec ta petite sœur te dérange tant que ça ? »

Elle prit un air gêné lorsqu’elle prononça ces mots, joignit ses doigts, baissa légèrement la tête et le regarda dans les yeux avec un regard pitoyable. C’était une attitude plutôt étonnante au vu de sa personnalité habituelle ; néanmoins, Yumeki ne la connaissait que depuis une journée, alors il ne savait plus quoi en penser.

« Non… non, c’est pas vraiment ça… comment dire…

– Hahahaha ! Tu es trop drôle ! Tu devrais voir ta tête… Hahaha ! »

Elle mit sa main devant la bouche pour rire, elle avait presque les larmes aux yeux ; elle avait reprit son attitude habituelle. Puis, interrompant plus ou moins adroitement son fou rire, elle dit d’une petite voix, presque comme si elle se parlait à elle-même :

« Pas grave ! »

Elle marqua une très brève pause et continua :

« Au fait, tu as aimé ? »

De quoi parle-t-elle ? De la glace ou du baiser indirect ? pensa-t-il.

La pensée de ces deux derniers mots fit monter sa pression sanguine avec une violence sans précédent, il aurait presque pu perdre conscience s’il n’avait pas eu la pensée gênante du regard des autres clients.

D’ailleurs, cela lui fit penser à une excellente manière de s’esquiver de cette situation gênante : leur objectif de mission.

Aussi, il répondit :

« Oui… j’aime bien… Et, à propos, on n’était pas venus chercher quelqu’un ? »

Linka hocha la tête et dit :

« Elle est bonne… »

Sur ces mots, elle prit la cuillère qui devait à l’origine être celle de Yumeki et prit une nouvelle bouchée de la glace. Immédiatement, une expression de satisfaction se dessina sur son visage. Elle reprit la parole :

« Mmmmm… Oui, il est là-bas… Dès que Yume-chan nous ramènera notre photo, nous irons le voir… »

Elle regarda en direction de ladite Yume-chan qui était effectivement en train de se diriger vers eux.

« Oniichan, oneechan, tenez, c’est pour tous les deux. Elles sont jolies, n’est-ce pas ? »

Elle tendit une photo à chacun d’eux. Sur ces deux photos identiques, on pouvait voir Yumeki, Linka et Yume, ainsi que des dessins de cœurs dessinés tout autour d’eux et la signature de Yume.

Effectivement, Yumeki avait détourné son visage à la dernière minute, ses yeux s’étaient portés sur la main de la jeune maid. Néanmoins, cela donna un air de spontanéité à l’image qui parut plaire à Linka :

« Tu es trop mignon sur cette photo, Oniichan !

– Oneechan aussi est trop mignonne, s’empressa de rajouter Yume.

– Oh, merci, tu es une brave fille, Yume-chan. »

Et sur ces mots, Linka caressa la tête de Yume, une réaction qu’aurait probablement eu une véritable grande sœur.

Même si cela venait d’une étrangère, Yume ne s’en plaignit point. Elle se laissa faire et la scène dura ainsi quelques secondes.

Puis, elle finit par l’interrompre en disant :

« Oniichan, Oneechan, vous voulez autre chose à manger ?

– OUI, la même chose ! »

Yume-chan hocha légèrement la tête et retourna en direction du comptoir en rapportant à haute voix la commande : « Oneechan veut un autre parfait à la fraise à la table 2 ».

Alors que Linka reprit machinalement sa tâche initiale, plonger sa cuillère dans ce qu’il restait de glace pour l’amener à sa bouche, Yumeki dit en grommelant :

« Je suis pas mignon… en plus, j’ai une tête bizarre là-dessus… »

Linka pencha sa tête de côté comme si elle n’avait pas entendu ou compris. Puis, elle le regarda dans les yeux.

Et soudain, elle s’avança vers lui. Ils étaient tous deux installés sur une banquette autour d’une table de forme carrée, il y avait derrière eux des paravents qui les isolaient un peu des autres clients. La distance entre eux n’était déjà pas grande, aussi lorsqu’elle s’avança de la sorte…

Qu’est-ce qu’elle veut faire ? Elle va faire quoi, bordel ?! Elle veut de nouveau… de nouveau M’EMBRASSER ?

Ce furent-là les pensées de Yumeki tandis qu’il fermait les yeux de manière crispée et qu’il s’immobilisait. Alors qu’il attendait un baiser, il entendit quelques mots à basse voix sortir de la bouche de Linka :

« Tu veux qu’on aille lui parler ? Il est juste là… »

Il rouvrit les yeux et détendit ses muscles pour voir la jeune femme à quelques centimètres de son oreille, il frémissait encore de ce souffle chaud qu’il avait pu sentir au moment où elle avait parlé.

Il se contenta de hocher la tête.

« Tu t’attendais à autre chose, Oniichan ? » dit-elle en souriant et en pencha la tête pour voir les yeux de Yumeki.

Il rougit un peu, afficha une expression courroucée et répondit rapidement :

« Ne dis pas n’importe quoi ! Et, je ne suis pas ton Oniichan, que ça soit clair ! »

Le visage de Linka exprima une moue de déception, puis elle tourna son regard en direction d’une table où se trouvait un unique client. Deux imouto en tenues d’écolières étaient en train de lui parler familièrement comme s’il disposait de privilèges inexpliqués.

La personne en question était… imposante. De prime abord, déjà, malgré le fait qu’il soit assis, on pouvait remarquer qu’il était grand. Ce n’était pas un géant, à l’instar de certains touristes étrangers, mais sa taille dépassait la moyenne.

D’autre part, il était bedonnant. Son poids dépassait également la moyenne, sans qu’il soit pour autant au stade de l’obésité inquiétante. Grâce à ces deux traits, il prenait une place supérieure à la normale. Néanmoins, le reste de son allure n’était pas en reste.

Son visage rond était cerné par des cheveux noirs mi-longs qui descendaient un peu au-dessus de ses épaules, tandis que ses yeux étaient déformés par une paire de lunettes qui paraissaient plutôt épaisses. Il ne portait pas de barbe mais on pouvait constater une certaine pilosité par les restes d’un rasage quotidien lui donnant une peau légèrement bleutée aux endroits qu’il rasait fréquemment.

En guise de vêtements, il portait un pull noir imprimé assez simple avec le symbole biohazard en blanc et un baggy aux couleurs d’un camouflage militaire.

Remarquant probablement leurs regards, par cette sorte de sixième sens mystérieux qui nous indique parfois qu’on est observé, il tourna la tête dans leur direction et les examina à son tour ; loin de s’offusquer, il leur fit signe de la main de venir le voir.

Yumeki se tourna vers Linka, leurs regards s’entrecroisèrent et échangèrent une sorte de : « c’est l’occasion idéale ».

Ils se levèrent tous deux en même temps et se dirigèrent vers lui. Une fois qu’ils étaient arrivés à proximité de la table, Kazuo prit la parole :

« Je vous regarde depuis tout à l’heure et vous me semblez intéressants tous les deux. Vous voulez vous asseoir ? »

Sur ces mots, une voix douce et faussement plaintive s’immisça dans la discussion :

« C’est méchant, Oniichan ! Et nous, tu nous regardais pas ? »

« Hahaha ! Bien sûr que si ! Mais difficile de ne pas voir les deux amoureux en train de se disputer faussement dans un maid cafe… C’est rare de venir en couple dans ce genre d’endroit… »

Cette fois, ce fut Yumeki qui prit brusquement la parole et qui s’imposa dans la discussion :

« Nous ne sommes pas en couple !

– Hoho ! Nous avons là un exemplaire de tsundere masculin ! On applaudit bien fort mes chères imouto-chan ! »

Sur ces mots, les deux maids, mais également Linka, sans avoir réellement été interpellée, se mirent à applaudir.

Yumeki se sentit incroyablement gêné, mais également énervé qu’on le mette dans ce genre de situation. Il rougit à la fois d’embarras et de colère.

Aussi, grommela-t-il :

« Grrrr, et sinon, on peut s’asseoir ? »

Ces mots, prononcés sur un ton un peu irrité, rappelèrent en quelque sorte la bienséance à leur hôte, mais ce dernier ne sembla pas s’en offusquer, et fit un geste théâtrale de la main pour les inviter à s’asseoir. Les deux maids, sans qu’on ne leur dise rien, se levèrent et prirent congé après les avoir salués en levant légèrement le bord de leurs jupes.

« Puisque tu as l’air d’aimer les politesses, je me nomme Kabayashi Kazuo. Et vous ?

– Je m’appelle Linka. Heureuse de faire ta connaissance, sensei. »

À ces mots, Yumeki mit sa main devant son visage comme pour exprimer une sorte de honte. Néanmoins, Kazuo ne sembla pas, une fois de plus, gêné par la familiarité de Linka, au contraire, un large sourire se dessina sur son visage.

« Sensei ? En effet, il y a pas mal de choses que je pourrais t’apprendre, ma jolie et tendre Linka. »

Et sur ses mots, il lui prit la main et appliqua un baiser sur le dos de celle-ci, un genre de salut qui n’était pas du tout courant au Japon, mais qui devait l’être, selon le jugement personnel de Yumeki, à l’étranger. D’ailleurs, ce dernier resta bouche bée ; pendant quelques secondes, il ne savait que faire.

Il faut préciser à ce stade de la scène que Linka s’était assise juste à côté de Kazuo et Yumeki, à côté d’elle.

La jeune femme, pour sa part, ne s’indisposa pas plus que Kazuo, elle le regarda comme si de rien n’était, lui envoya un de ses sourires dont elle avait le secret et lui dit en toute honnêteté :

« Aujourd’hui, nous sommes venus te voir pour que tu apprennes des choses à Yumeki. Si tu pouvais lui apprendre ces choses, nous t’en serions reconnaissants. »

À ces mots, comme si les deux hommes étaient amis de longue date et se connaissaient parfaitement, ils dirent simultanément :

« NON, absolument pas ! »

Ils se regardèrent embarrassés. Yumeki reprenait sa respiration, comme s’il venait de courir, alors que Kazuo se calma et reprit la parole :

« Ce genre de choses, je les apprends qu’aux jolies filles comme toi, Linka ! »

Et, à la fin de cette phrase, *Cling*, il lui adressa un clin d’œil plein de sous-entendus graveleux.

Yumeki réagit enfin, il se leva, prit Linka par la main et échangea sa place contre la sienne :

« Je m’appelle Motomachi Yumeki, comme tu as sûrement pu le comprendre.

– Yumeki et Linka… Mmmm, d’accord…, dit Kazuo en ajustant ses imposantes lunettes sur son nez sans s’offusquer de l’intervention du jeune homme. Et que puis-je faire pour vous ?

– Qu’est-ce qui vous fait dire que nous voulons quelque chose de vous, Kabayashi-san ? C’est vous qui nous avez invités à venir à votre table…

– Haha, c’est vrai, c’est vrai ! Mais tu peux oublier les formules de politesse avec moi, on est de la même famille au fond… »

Il marqua une pause pendant laquelle Yumeki se demanda ce qu’il voulait entendre par famille, mais il s’abstint de le lui demander ; quelque part, il n’aimait pas vraiment cette personne, il n’aimait pas l’impression qu’elle lui laissait, mais il ne savait pas vraiment se l’expliquer, aussi, préféra-t-il ne pas prolonger la discussion sur le sujet.

« Cela dit, notre adorable Linka vient de dire qu’elle voulait que je t’apprenne quelque chose, donc je suppose que notre rencontre n’est pas vraiment le fruit du hasard, mais que vous me cherchiez bel et bien. Je fais erreur ? » reprit Kazuo d’un air sérieux et grave qu’il n’avait encore jamais affiché jusque là.

Il est plutôt intelligent et perceptif, se dit intérieurement Yumeki.

Mais, alors qu’il allait répondre sur un ton énigmatique approprié à la conversation, Linka lui coupa l’herbe sous le pied :

« Ouais ! Nous venions te voir pour que tu deviennes le professeur de Yumeki. Il vient tout juste d’entrer dans notre monde, il n’a pas encore de collection et il me protège des envahisseurs.

– Je vois, je vois… » répondit Kazuo en se frottant le menton avec sa main droite, dans cette attitude de l’homme pensif. Linka reprit :

« Nous avons entendu parler de ta quête. Tu vas vraiment abandonner ta collection ? »

Un silence s’installa quelques secondes, Kazuo semblait encore réfléchir alors que Yumeki considérait la situation et l’attitude de leur interlocuteur.

« Oui, je vais malheureusement tirer ma révérence. Je vais me marier et ma femme n’aime pas la culture otaku donc…

– C’est triste !, s’exclama Linka. Pourquoi ?

– C’est une normale, elle ne comprend pas l’intérêt de ce genre de collection… Bah, c’est pas dit que je n’en recommence pas une autre plus tard, mais en tout cas pas celle-là…

– C’est quoi comme collection ? demanda innocemment Linka.

– C’est un secret, il faut débloquer mes flags pour que je vous le révèle… Cela dit, une belle fille comme toi, je suis sûr qu’elle peut y arriver facilement. »

Sur ces derniers mots, *Cling cling*, il lui envoya un clin d’œil encore plus insistant que le précédent.

Yumeki réagit rapidement cette fois :

« Tu dois pas te marier, toi ?! »

Kazuo se tourna vers Yumeki d’un air sérieux, comme si la réponse était d’une gravité absolue :

« Oui, mais mon cœur n’est pas unique, je ne suis pas homme à n’aimer qu’une seule femme ! »

Il prononça ces mots avec une certaine fierté, bien que Yumeki qualifierait ce qu’il venait d’entendre d’abject, et leva légèrement la tête, dans une pose hautaine elle aussi.

*Clap clap*, Linka applaudit doucement et le regarda avec des yeux étincelants :

« Quel charisme, quelle confiance en ses idéaux ! Je suis fan ! »

Yumeki demeura interdit quelques secondes. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien penser et comment ne pouvait-elle pas se rendre compte de la perversion de ses idées face à la gente féminine ? — c’était le genre de question qu’il se posait à son égard.

« Cela dit, c’est vraiment dommage de perdre quelqu’un de ta valeur… Tu peux vraiment pas garder ta collection ? »

Kazuo se contenta de secouer la tête en guise de négation et prit un air peiné.

« J’aurais bien aimé la garder… mais bon, je peux pas et il y a des choses qu’il faut faire malgré soi. »

Il prit un air pensif et vaguement mystérieux, une attitude hautement théâtralisée.

« Mais… ! Si tu acceptes de devenir ma femme, chère Linka, je peux bien reconsidérer tout ça et même te donner ma collection ! Qu’est-ce que tu en dis ?! »

Il posa cette question en levant la voix, si bien que plusieurs clients se retournèrent pour voir l’origine de celle-ci.

Yumeki, d’instinct, répondit sans réfléchir à la place de Linka :

« HORS DE QUESTION, SALE PERVERS ! »

Probablement que sa phrase attira bien plus l’attention que celle de Kazuo ; effectivement, quelques clients regardaient à présent dans leur direction, interloqués.

Yumeki s’était levé, d’ailleurs, en prononçant ces mots, et du fait de leur teneur, mais également de leur volume sonore, et du placement de chaque intervenant autour de la table, quiconque extérieur à la scène pouvait aisément supposer les avances de Kazuo.

Une des maids en tenue d’écolière qui étaient avec Kazuo auparavant éleva également la voix depuis l’autre côté de la pièce, et dit sur un ton faussement énervé :

« Qu’est-ce que tu fais encore, Oniichan ! Je te suffis plus ?! »

Puis, elle se mit à rire, entraînant avec elle deux autres serveuses qui se trouvaient à côté d’elle.

Kazuo et Linka firent de même, tandis que Yumeki rougit et se rassit à sa place en baissant la tête.

Après quelques secondes de rires et de gênes, Kazuo reprit :

« En tout cas, Yumeki ne semble pas d’accord… Bah, c’est dommage… Qu’est-ce que tu dirais d’échanger ma collection contre une de tes culottes usagées ? »

Yumeki ressentit cette phrase comme une attaque personnelle, mais se rappelant sa réaction exagérée et prenant conscience que la proposition ne lui était pas directement adressée, il prit sur lui et se tut.

« Eh bien… je m’en fiche de te la donner, répondit Linka, mais si je fais ça, Yumeki n’apprendrait pas grand-chose. Ce serait comme utiliser un hack pour rusher une quête… Je déteste les cheaters ! »

Kazuo porta la main à son menton et hocha de la tête en guise d’approbation.

Yumeki n’avait pas tout compris, si ce n’est qu’elle refusait en vue de le laisser s’entraîner.

« Tu es une fille pleine de sagesse… Ahh, si toutes pouvaient être aussi charmantes et intelligentes que toi… Tiens, je me pose une question depuis tout à l’heure : on ne se serait pas déjà rencontrés ? Ton visage m’est familier…

– C’est possible, j’habite et traîne souvent à Akiba, et vu que tu y es souvent également, on s’est peut-être rencontrés.

– Possible… Bon, donc, si je te donne la quête, tu me donnes cette culotte ? »

Là, Yumeki n’en pouvait plus. Non seulement ils devaient travailler pour son compte, mais il leur fallait aussi payer ? Quel genre d’arrangement malhonnête était-ce là ?

« Non, non et non… Bon, arrête avec ton numéro de dragueur au rabais et donne-nous ta… requête… ou quête, je sais plus !

– Oh… c’est dommage, franchement… D’autant qu’elle était d’accord pour une fois… »

Il prononça ces mots de plus en plus doucement, la fin était à peine audible. Suite à quoi, il baissa la tête et se mit à réfléchir intensément.

C’est Linka qui reprit la parole en souriant de façon gentille et naturelle :

« Ah, oui ! Il nous faudrait également des informations sur les envahisseurs. Tu en as ? »

À ce moment-là, avant que Kazuo ne put répondre, la maid qui s’était déjà occupée de Linka et de Yumeki vint à la table avec la commande de leur second parfait et dit :

« Je vous le pose ici, Oniichan, Oneechan ? »

Linka, les yeux pétillants, la cuillère à la main, hocha la tête sans quitter la coupe de glace des yeux.

Yume-chan, comme précédemment, posa la commande sur la table et récita la « formule magique », puis s’en alla pour les laisser discuter.

« Itadakimasu ! »

Linka planta sa cuillère dans la glace et la ramena à sa bouche. Son visage parla pour elle ; elle afficha un grand contentement.

« Bon, bon, je veux bien vous dire ce que je sais quant aux envahisseurs, mais, avant tout… Quand vous dites « collection », vous parlez bien de la Collection ? »

Il insista particulièrement sur ce dernier mot à tel point qu’on aurait pu voir se matérialiser dans les airs des sortes de guillemets. Linka, la bouche encore pleine de glace, répondit néanmoins :

« Oui… on… par… le… de la…

– Oui, on parle bel et bien de la Collection, finit par dire Yumeki voyant la difficulté qu’elle avait à parler. Celle qui donne… des pouvoirs. »

Il prononça ces derniers mots à voix basse puisqu’il s’agissait d’une sorte de secret. La mine de Kazuo devint sombre, l’allure peu fiable et perverse qu’il avait eue quelques instants auparavant disparut complètement pour laisser là un nouvel homme, une sorte de philosophe des maid cafes, le sage des plus hautes tours d’Akihabara, le Socrate méconnu de la Chuo-Dori…

« Méfiez-vous tous les deux ! Venir m’en parler à moi, ça va, mais il n’y a pas que les envahisseurs : ils sont là, partout, ils nous espionnent, et si ce que tu viens de dire leur parvient un jour, ils nous attraperont pour nous disséquer… »

Une fois encore, sa tendance à la théâtralisation se manifestait à chaque évocation du mot « ils ». Aussi, Yumeki demanda :

« Et de qui s’agit-il ?

– Le Gouvernement, répondit à voix basse Kazuo. Ils savent qu’il y a des événements étranges à Akiba, mais ils n’ont aucune preuve pour le moment. Ils sont partout, probablement ici-même en ce moment, ils nous surveillent, nous les gardiens de la Collection… Méfiez-vous-en même plus que des envahisseurs… D’ailleurs, il n’est pas dit qu’ils ne travaillent pas ensemble… Ça les arrangerait peut-être bien… »

Yumeki ne savait pas vraiment que penser de ces affirmations. Il n’avait jamais sérieusement pensé à la possibilité d’espionnage par les hautes autorités du pays, quel intérêt avaient-elles à le faire ? Néanmoins, le fait qu’il y ait des pouvoirs « magiques » en jeu pouvait effectivement se révéler une raison cohérente.

« Tenez, vous voyez le type qui s’en va ? reprit Kazuo en désignant du regard un jeune homme qui devait avoir un âge compris entre la vingtaine et la trentaine. Il a compris qu’on parlait d’eux, c’est pour ça qu’il s’en va faire son rapport… »

Yumeki inspecta ledit jeune homme. Il lui parut tout ce qu’il y avait de plus normal pour un habitant du quartier, un jeune homme mince vêtu d’un sweat imprimé avec des personnages fictifs, un pantalon très simple et un sac avec plein de badges de filles d’anime/mangas. Franchement, rien de suspect. Une maid se trouvait à côté de lui et lui appelait l’ascenseur.

Yumeki et Kazuo le regardaient partir lorsqu’ils entendirent le bruit d’une cuillère contre le verre de la coupe de glace.

« J’ai… même pas demandé, vous en voulez ? » demanda innocemment Linka sans coller véritablement à la gravité de la conversation. Elle tendit sa cuillère à Yumeki qui constata ce qu’il restait du parfait : un peu moins de la moitié.

Encore une fois, elle est complètement inconsciente des dangers… Cela dit, elle est tellement mignonne et elle a l’air de tellement aimer cette glace…, pensa Yumeki.

« Non, merci, tu peux la finir. »

Sur ces mots, Linka tendit la cuillère à Kazuo pour la même invitation. Ce dernier regarda la cuillère avec une certaine attention, et ses yeux se mirent à pétiller et sa mine à reprendre son air pervers habituel, mais, ressentant comme une sorte d’agression dans l’air, une sorte d’aura noire écrasante dont la source n’était autre que Yumeki, il refusa d’un mouvement de tête.

Linka haussa les épaules et reprit sa tâche alors que Kazuo soupira de déception.

« Vous voyez, ce que je vous disais… ils nous surveillent. Ne parlez jamais de la Collection au téléphone ou dans la rue et faites attention à tous les hommes en costume noir qui se trouvent près de vous. »

Il acquiesça à ses propres paroles. Tout cela révéla un sentiment d’inconfort à l’intérieur de Yumeki qui se sentit d’un coup mal à l’aise, mais…

« S’il vient de partir, il n’y a plus de raison de s’inquiéter, non ? Et puis, c’est normal qu’il ne faille pas exposer ce genre de savoir au grand jour avec ou sans agents, c’est logique… »

Entre deux cuillerées, Linka lança cette phrase comme une sorte de vérité universelle qui s’imposait d’elle-même.

*Kof kof*, Kazuo s’éclaircit la voix,

« En effet, on peut parler tranquillement maintenant, je voulais juste que vous soyez prévenus, car ils ne vous feront pas de cadeaux. Bon, sinon, concernant les envahisseurs, en fait, je ne peux pas vous en dire beaucoup. Ils ont essayé de m’attaquer quelques fois, pour leur plus grand malheur… »

Il marqua une pause pour boire d’un trait le contenu de son verre, comme un homme qui boirait cul sec un verre d’alcool fort pour prouver sa virilité, mais Yumeki savait que ce n’était encore qu’un effet de théâtralisation propre au personnage.

« Normalement, je devrais vous demander des informations en échange, mais bon, puisque nous faisons partie de la même famille et parce que vous m’êtes sympa, je vais vous dire le peu que je sais. D’après mes observations, il semblerait qu’ils soient à la recherche de pièces extrêmement rares de la Collection. J’ignore pour quoi ils le font, mais j’ai pu voir qu’ils parviennent à drainer les pouvoirs de la Collection afin d’alimenter les leurs. C’est franchement horrible comme pratique, j’en conviens.

– Comment ? demanda Yumeki pour qui le terme «drainer » n’était pas assez explicite.

– Ils détruisent les objets de la Collection. Ils ne s’harmonisent pas avec elle pour utiliser ses pouvoirs, mais absorbent son énergie jusqu’à sa destruction, c’est bien ça ? »

C’était Linka qui venait de finir sa coupe de glace et qui donna cette explication ; elle avait croisé les doigts, posé les coudes sur la table et avait posé la tête sur ses mains entrecroisées. Cela lui donna un air intelligent, mais accentua par la même occasion sa douceur et sa mignonnerie.

Kazuo pris note de cette pose, mais, lancé sur un sujet des plus graves pour un otaku de son genre, il se contenta de hocher la tête et d’arborer un air posé.

« Je n’ai pas de preuve, mais je pense savoir ce qu’ils cherchent. Connaissez-vous la légende des 6 Artefacts Légendaires d’Akiba ? »

Yumeki, bien entendu, n’était pas du tout au courant de ce qui lui apparut comme une légende urbaine ; il était novice dans ce domaine.

« J’en ai entendu parler…, répondit calmement Linka, qui affichait un sérieux qu’elle n’avait pas montré jusqu’alors. Il s’agirait de six objets aux tirages très limités, voire uniques. Des œuvres prisées et convoitées par tous les otaku de high level. Il y a trois ans, de nombreux débats ont enflammé les chats quant à savoir quels pouvaient être ces artefacts…

– … mais à ce jour, on ignore même s’il s’agit d’autre chose qu’une rumeur…, Kazuo finit la phrase de Linka. J’ai toujours pensé qu’ils existent, mais, jusqu’à présent, je n’ai trouvé aucun indice qui légitimerait ma thèse. Il me semble impensable qu’ils n’existent pas en fait. »

Kazuo marqua une petite pause au cours de laquelle il engloutit sa salive pour faire monter la tension scénique.

« Justement. Pendant cette période de débats qui a déchiré le monde des HLAO, il y avait un type que personne ne prenait au sérieux. C’était un otokonoko particulièrement mignonne… enfin, mignon… »

Il s’arrêta à ce stade pour repenser à cette personne, ce qui laissa le temps à Yumeki de l’interrompre.

« Un HLOA ? Un otokonoko ? Tu veux dire un travesti, c’est ça ? »

Kazuo échangea un regard avec Linka, puis ses traits s’adoucirent comme s’il s’adressait à un enfant qui venait de poser une question amusante.

« Un HLAO, c’est un High Level Akiba’s Otaku, ça désigne tous les otaku qui ont atteint un certain niveau dans leurs collections, qu’ils aient accès à la TC ou pas… TC, True Collection en anglais… Et oui, on va dire pour simplifier que c’est un travesti. »

Il marqua une nouvelle pause pour observer la réaction de Yumeki et voir s’il avait bien compris la teneur du discours. Voyant que ça semblait être le cas, il poursuivit :

« Cette personne avait suscité quelques moqueries à l’époque parce qu’elle affirmait être en possession de pouvoirs issus d’une relique. Personne ne l’a crue, pas même moi car à l’époque, je n’avais pas accès à la TC. Mais… Mais… »

Sur ces mots, il posa sa tête sur ses mains entrecroisées de la même manière que Linka l’avait fait quelques instants auparavant.

« Mais… un soir où je rentrais du G-Noobs, je l’ai croisé, il semblait poursuivre quelqu’un. Je n’ai pas bien compris de qui il s’agissait, mais lui, qui avait en général une attitude complètement M, il me parut d’un coup bien entreprenant, ce qui m’étonna. Je l’ai donc suivi jusqu’au Kanda Myojin et je l’ai vu combattre une sorte d’aberration dégoûtante. À l’époque, j’étais déjà assez étonné d’apprendre l’existence réelle de la Collection, aussi je n’ai pas remarqué ce dont je me suis rendu compte des années plus tard… Ses pouvoirs étaient étonnamment puissants. Il se peut effectivement qu’il ait été en possession d’une relique. Le problème, c’est qu’après ce combat, il a disparu du jour au lendemain sans que personne ne sache ce qu’il est devenu. »

Il s’arrêta de parler pour clore son anecdote et porta son verre à ses lèvres avant de se rendre compte qu’il était vide. Yumeki se hasarda à poser une question somme toute logique :

« Et, quel est le nom de cette personne ? »

Cette question eut pour effet de ramener Kazuo à la réalité. Il tourna son regard vers Yumeki et répondit :

« Ko-chan… Enfin, c’est le surnom sous lequel il était connu dans le quartier, j’ignore son vrai nom. Vous pouvez toujours faire des recherches à son sujet, mais je crains que ce ne soit peine perdue… »

Un silence s’installa. Yumeki et Kazuo se mirent à réfléchir, alors que Linka ressentit une sorte de déception face à la conclusion de l’histoire. Une phrase s’éleva pour rompre ce silence, articulée par les lèvres douces et soyeuses de Linka :

« Je suis sûre que les artefacts existent, moi aussi ! Mais nous nous en inquiéterons plus tard… Notre priorité est de constituer une collection digne de ce nom pour Yumeki.

– Il n’en a pas encore, c’est ça ? Tu sais que si elle ne lui correspond pas, il n’en tirera aucun pouvoir, hein ? répondit calmement Kazuo.

– Bien sûr, mais le cas de Yumeki est un peu spécial, il ne sait pas encore quelle collection lui conviendrait. On va en essayer quelques-unes différentes.

– Es-tu au moins sûre qu’il sera capable d’accéder à la Collection ? Ça me paraît un peu précipité pour un novice. La plupart des détenteurs de TC n’y arrivent qu’après des années de loyaux services.

– Il a déjà été capable de se synchroniser de lui-même sur des fragments qui ne lui appartenaient pas, j’ai beaucoup d’espoir en lui. »

Tous les deux se tournèrent vers Yumeki pour le dévisager, qui se sentit gêné par tant d’attention. Kazuo, portant la main à son menton pour le caresser, reprit la parole :

«En voilà un élément bien nouveau, c’est la première fois que j’entends parler de ça. Il serait donc l’Élu ?

– Oui, je le pense. »

Linka et Kazuo échangèrent des regards entendus, ainsi que de petits hochements de tête, qui surprirent Yumeki :

« L’Élu de quoi ? C’est quoi cette légende encore ? Vous m’expliquez ?

– Bah, l’Élu de la Collection… Euh, comment dire ça…, répondit Linka.

– Celui qui rétablira la balance de la Collection » renchérit Kazuo.

Yumeki réfléchit quelques très courts instants et reprit :

« Hein ? Je ne comprends rien de ce que vous dites. Y a un problème dans la Collection ? « Rétablir la balance » ?

– Laisse tomber… C’est pas grave si tu ne comprends pas, occupons-nous des envahisseurs pour le moment, proposa Linka. T’inquiète pas, tout va bien se passer. »

Ce disant, elle lui caressa le bras comme si on venait de lui annoncer le décès de quelqu’un de sa famille ou le fait qu’il était gravement malade.

« Sinon, reprit Linka sérieusement tout en se tournant vers Kazuo, et si tu actualisais le journal de quête, très cher NPC point d’exclamation ! »

Et sur ces mots, comme s’ils avaient parlé le même langage, tous deux se mirent à discuter de détails concernant la quête. Yumeki, ne comprenant ce langage d’initiés, se contenta de regarder les maids souriantes autour de lui.

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