Tome 1 – Chapitre 3

On était à présent mercredi, dans la nuit. Trois jours s’étaient écoulés depuis leur entrevue avec Kazuo dans le maid cafe. Yumeki réfléchissait au fait qu’il ne restait que quelques heures avant qu’il ne doive partir travailler et au fait qu’il n’y avait plus de train pour rentrer chez lui. Le lendemain s’annonçait douloureux…

Avant le début de la mission, Linka avait expliqué à Yumeki qu’ils « avaient cliqué sur le bouton Accepter de la fenêtre de quête » sans avoir réellement lu les conditions de cette dernière. Selon elle, à cause de l’impatience de jouer, c’était une réaction des plus courantes chez les joueurs de MMORPG qui ne lisent en général qu’un dixième des quêtes qu’ils acceptent (elle avait également expliqué que l’autre raison qui justifiait ce comportement était l’énorme quantité de quêtes proposées aux joueurs qui se retrouvaient découragés face à tout ce texte).

Au début, Yumeki n’avait pas trop compris puisqu’il n’était pas coutumier de ce genre de jeu, mais en voyant le lieu où devait se passer l’échange, il se rendit compte qu’il aurait dû poser bien plus de questions. De fait, son visage affichait une expression plutôt inquiète ; bien sûr, ce n’était pas le cas de Linka, qui souriait.

En soi, la mission se résumait à récupérer auprès d’un « livreur » un colis à la nature non révélée et à le ramener dans une consigne de gare ; rien de très difficile.

Ils avaient actuellement en vue le lieu de rencontre, l’endroit où devait se passer la transaction. Chacun d’eux se cachait à l’angle d’un bâtiment différent, une ruelle les séparant.

Leurs cachettes respectives étaient plongées dans l’obscurité, seule la petite place avec un arbre en son centre était éclairée ; cela leur offrait l’avantage de pouvoir voir sans être vus.

Cet endroit figurait parmi les recoins méconnus des touristes, les tréfonds de la Cité Électrique, le genre d’endroit qui n’avait vraiment rien de rassurant en pleine nuit.

Yumeki se demanda si ce genre de lieu était utilisé pour des activités illégales et sordides, ce qui l’amena à se questionner plus précisément sur l’objet de leur quête.

En effet, le fait que Kazuo leur ait formellement interdit de prendre connaissance du contenu du colis qui leur serait donné était quelque peu préoccupant. D’après les propres mots de Kazuo, il ne voulait pas que « quiconque d’autre en profite avant lui ».

D’après la théorie précédente de Linka, concernant ce qu’elle appelait le « Syndrome Classique de la Quête » (ou SCQ), il était normal que Yumeki n’ait pas pensé à creuser plus longuement le sujet auprès de son « donneur de quête ».

Néanmoins, en cet instant précis, la question de connaître le contenu l’intriguait réellement, tout autant qu’elle l’inquiétait profondément. Était-ce réellement un produit otaku qui se trouvait dans le colis ? N’était-ce rien d’illégal ?

Il chercha des indices et se remémora plus précisément la mission que Kazuo leur avait confiée.

Elle consistait à récupérer un colis très important pour lui, un objet des plus notables pour sa collection (dont il allait se séparer, ce qui sous-entendait que Yumeki travaillait indirectement pour lui-même), mais dont la transaction devait se faire dans le plus grand secret.

Il avait déjà discuté de tous les détails avec son « fournisseur », la commande était même payée d’avance, il fallait simplement quelqu’un pour la récupérer et l’amener à un emplacement spécifique.

Bien sûr, Yumeki lui avait demandé pour quelle raison il ne pouvait s’en charger lui-même, question des plus classiques dans ce genre de cas, et qui précède, normalement, celle de savoir quels pourraient être les dangers de la mission.

Ce à quoi, Kazuo avait simplement répondu en expliquant que puisque sa future femme était opposée à ses passions d’otaku, il ne pouvait se permettre de la laisser savoir que, jusqu’au dernier instant précédant son mariage, il avait convenu d’un tel arrangement. Il leur avait également appris, à cette occasion, que sa femme avait eu un autre prétendant, qui avait été rejeté, mais qui tentait toujours de discréditer Kazuo dans l’ombre afin de s’approprier la belle.

Il en avait été informé par son propre rival en personne, qui lui avait déclaré ouvertement la guerre en le menaçant de dévoiler le moindre de ses faux pas. D’ailleurs, Kazuo avait souligné que son passage en cette journée au maid cafe était une sorte « d’au revoir Akihabara » qu’il avait rudement négocié avec sa future femme.

Aussi, une fois le colis reçu, ils devaient l’amener à une consigne de la gare d’Ueno, gare qui se trouvait à seulement deux arrêts d’Akiba sur la Yamanote Line, distance de quelques kilomètres qui pouvait être parcourue en quelques dizaines de minutes à pied, en connaissant le trajet. Et, bien entendu, ils ne devaient pas ouvrir le colis, coûte que coûte.

Ces explications n’avaient que peu convaincu Yumeki, qui avait lu entre les lignes et qui avait simplement déduit que Kazuo avait théâtralisé tout cela en vue de coller, une fois de plus à son personnage.

Quel objet otaku nécessitant de telles précautions pouvait-il bien avoir commandé ? Et pour quelle raison un type aussi étrange que lui se pliait-il aussi docilement aux désirs de sa future femme ? D’ailleurs, toute cette histoire de mariage, n’était-ce pas une invention de sa part ? Yumeki avait du mal à croire qu’un type aussi bizarre que Kazuo, et qui paraissait tellement ancré dans la cause otaku, puisse avoir séduit une femme « normale ».

De son propre avis, tout cela était un mensonge. Kazuo devait avoir été muté à l’étranger, et au lieu de dire clairement les choses, il avait inventé toute cette histoire de mariage pour sauver son personnage. C’était la théorie qui lui paraissait la plus probable.

Mais, caché dans ce recoin sombre de la Cité Électrique, il avait quelques doutes sur le personnage de Kazuo. Peut-être trempait-il vraiment dans quelque funeste affaire.

C’est d’ailleurs pour cette raison que Yumeki avait insisté pour qu’ils se cachent ; Linka avait plutôt émis le désir d’y aller tout simplement, sans aucune précaution. Il avait finalement réussi à la persuader et à lui faire comprendre l’origine de cette méfiance, et c’est ainsi qu’ils s’étaient retrouvés là, à attendre le moment fatidique, l’heure du rendez-vous : 2 heures du matin. Il ne restait que dix minutes d’attente dans ce silence pesant…

***

« Bon, bon, tout cela ne m’a pas l’air bien compliqué, dit Yumeki, mais pourquoi cette heure… ?! »

Yumeki et Linka étaient à nouveau dans la rue bondée qui se trouvait devant le maid cafe dont ils venaient de sortir, après avoir salué Kazuo et Yume-chan. Yumeki remettait d’ailleurs en place son porte-monnaie dans sa poche après y avoir glissé le ticket de caisse.

Lors de sa discussion avec Kazuo, Yumeki avait vivement appuyé le fait que cette mission lui était impossible puisqu’il avait un travail et qu’il ne pouvait se permettre de rester à Akiba toute la nuit, qui plus est un jour de semaine. Encore, si cela avait été un samedi soir, il aurait accepté, mais là…

Face à ces rejets, Kazuo lui avait expliqué que la date butoir était le jeudi suivant, pour des raisons qu’il ne voulait leur expliquer ; par contre, ils étaient libres de choisir la nuit qu’ils préféraient parmi celles restantes, Kazuo n’aurait qu’à prévenir son « livreur » quelques heures à l’avance.

Tout cela n’avait que peu convaincu Yumeki, aussi Kazuo leur avait laissé le temps d’en parler entre eux. Il s’était contenté de donner sa carte de visite — sur laquelle figurait tous les moyens pour le joindre — à Linka en y ajoutant, bien entendu, une remarque au contenu sous-jacent obscène.

Yumeki s’était empressé d’intercepter ladite carte avec un manque de convenance exemplaire qu’il n’avait justifié auprès de soi-même que par son désir de protéger la jeune femme de ce pervers.

Suite à quoi, ils avaient pris leurs affaires, avaient réglé l’addition et étaient sortis. Il était dimanche, en début d’après-midi, mais à cause des nuages épais, il faisait déjà assez sombre.

« Allons, allons, ce n’est qu’une seule fois. En plus, tu peux utiliser l’appartement que je t’ai proposé, tu verras il est très confortable.

– Oui, d’ailleurs, à ce propos… »

Alors qu’il allait demander comment elle pouvait se permettre ce genre de donation, il arrêta sa phrase en plein milieu, car il en connaissait déjà la réponse, ou du moins, il connaissait déjà le sens général de celle-ci : mystère.

Aussi, par abandon, il préféra se taire.

Quelle histoire de fou, tout ça. Je me retrouve embarqué dans une histoire d’extraterrestres et de pouvoirs magiques, avec des otaku de partout qui me parlent de choses étranges et qui n’ont pas l’air d’être plus surpris que cela par ce qui arrive… Il ne manquerait plus que des vampires et des androïdes déboulent et ma journée serait complète, pensa Yumeki en soupirant et en baissant la tête.

Linka, face à un temps de réflexion anormalement long, se rapprocha et le regarda dans les yeux tout en inclinant la tête. Elle finit même par lui poser la main sur le front, ce qui le fit immédiatement réagir et revenir à lui.

« Ah ! Ouais, mais… euh… »

Sa première réaction avait été de faire un pas en arrière pour prendre de la distance avec cette main douce et délicate, et de s’exclamer, mais il avait tellement bafouillé que c’en était devenu incompréhensible.

Aussi, Linka avait-elle pris le parti de demander :

« Tu te sens bien ? Tu voulais me dire quoi à propos de l’appartement ?

– Non, rien ! Vraiment, rien ! Bon, revenons à notre problème. »

Il marqua une pause, déglutit et se mit à marcher comme s’il avait une direction déterminée à l’esprit ; Linka, amusée, le laissa faire et marcha à ses côtés. Puis, après quelques instants d’attente, Yumeki poursuivit :

« En semaine, c’est vraiment pas possible pour moi, je suis sérieux ! Mon travail me demande beaucoup de concentration et je ne peux pas venir au bureau complètement fatigué, je pourrais faire perdre de l’argent à l’entreprise…

– Je te demande pas de négliger ton travail, mais, au final, que tu dormes chez toi ou ici, le résultat est le même, non ? »

Il prit quelques instants pour réfléchir à cet argument. De manière logique, ce qu’elle disait n’était pas faux, s’il avait un endroit pour dormir correctement, il pouvait gérer la situation, mais… Il ne voulait pas s’imposer, il était attaché à ses habitudes, à son domicile, à son lit. Quel prétexte pouvait-il trouver pour justifier légitiment son refus après une telle invitation ?

« J’ai des obligations chez moi, tu sais ?

– Comme quoi ? »

Il ne s’attendait pas à une telle insistance. En général, lorsqu’on invoque des raisons aussi vagues, les gens cessent le combat. Pour respecter les bonnes convenances, ils comprennent que c’est un refus catégorique. Il aurait dû s’y attendre, néanmoins, Linka était une fille bien trop spontanée, très gentille, certes, mais qui n’avait pas le moindre sens des convenances. Une telle insistance était à prévoir.

« Bah… je dois faire ma lessive et le ménage… »

Aussitôt que ces mots furent sortis de sa bouche, il se traita plusieurs fois d’idiot. C’était les excuses les plus stupides qu’il aurait pu donner. Comment de telles tâches pouvaient occuper quatre jours durant ?

À la limite, pensa-t-il après coup, j’aurais pu lui dire que j’avais un animal de compagnie que je ne pouvais laisser seul à mon appartement toute une nuit… Ou autre chose encore… Qu’est-ce que je suis bête !

Et alors qu’il remuait ainsi ses pensées, se mordant même la lèvre sous l’effet de la gêne, la réponse de Linka manqua de le faire tomber à la renverse :

« Si tu acceptes la quête, je te promets de venir faire le ménage chez toi ! Dis, dis, tu acceptes ? »

Elle se plaça devant lui, arrêtant ainsi sa marche, mit les mains dans son dos, et se pencha légèrement, ce qui lui donna un air très… adorable et mignon, et elle le regarda directement dans les yeux. Le regard qu’elle lui envoya était si intense qu’il semblait pénétrer le corps et l’âme de Yumeki. Il était complètement sous le charme, il lui était dès lors impossible de lui refuser quoi que ce soit.

« D’accord, marché conclu… » dit-il dans un soupir de résignation.

Immédiatement, Linka lui tendit son petit doigt, une manière un peu enfantine, mais particulièrement mignonne de sceller leur promesse. Dans son élan de résignation, il croisa son petit doigt au sien en gage de serment.

C’est à cet instant qu’une pensée fugace submergea son esprit, une pensée venue de nulle part, comme surgie des tréfonds du néant : il s’imagina un instant Linka en tenue de maid sexy, dans un corset serré et une jupe courte en train de faire le ménage dans son appartement…

Involontairement, il rougit, ce qui provoqua une certaine curiosité chez Linka qui pencha la tête tout en l’inspectant.

L’image augmenta en intensité par la suite ; l’idée même de faire entrer une femme dans son « domaine » faisait bouillir violemment son sang. De la vapeur aurait pu sortir de sa tête à cet instant.

Il resta bouche bée quelques secondes, puis reprit ses esprits, bien que son visage resta rouge pendant encore quelque temps.

L’air de rien, il reprit la marche vers un lieu complètement aléatoire puisqu’il ne connaissait pas le quartier. Linka le suivit.

« Youpi ! On va bien s’amuser, je t’assure ! Tu pourras te reposer avant l’opération, je te réveillerai lorsqu’il sera temps d’y aller et tu pourras retourner te coucher après celle-ci. Et le lendemain, tu pourras simplement prendre ton train depuis Akiba jusqu’à ton travail. Tu en penses quoi ? »

Il était encore sous le choc de ses propres pensées, il n’osait pas la regarder de peur de faire revenir ces images gênantes. Il hocha timidement la tête sans avoir réellement réfléchi à ce qu’elle venait de lui demander.

« Tu préfères quel jour, au fait ? Tu veux que j’appelle Kazuo ou tu veux t’en charger ? »

Ces questions plus terre à terre le ramenèrent à lui. Il avait accepté, pour son plus grand malheur, il devait à présent assumer sa décision. Aussi prit-il quelques instants pour réfléchir à la question. Finalement, n’importe quel jour de la semaine revenait au même, il n’avait pas d’engagement spécifique à honorer. Par contre, pour la seconde question…

« Disons mercredi… Je m’occupe de lui téléphoner… »

Linka semblait le regarder fixement comme si elle attendait encore une réponse, il réalisa rapidement de quoi il s’agissait :

« Tout de suite… ? » demanda-t-il avec résignation. Elle hocha la tête en lui lançant un sourire radieux.

Il sortit son téléphone portable de la poche, puis la carte de visite, et composa le numéro.

Après quelques secondes :

« Oui, c’est Yumeki… Le type de tout à l’heure, en effet… Nous en avons parlé avec Linka, et on serait OK pour mercredi… D’accord, je n’oublierai pas… Au revoir. »

Une fois qu’il eut raccroché, il regarda Linka et ajouta :

« Il faudra lui donner l’adresse où faire livrer la collection, m’a-t-il dit. »

Elle tendit la main en direction du téléphone, Yumeki comprit qu’elle voulait s’en occuper tout de suite, et le lui prêta.

Ni une, ni deux, à une vitesse fulgurante, ses doigts glissèrent sur le clavier tactile et composèrent un message pour l’adresse en question. Lorsqu’elle le lui rendit quelques secondes plus tard, le message avait déjà été envoyé, sous les yeux ébahis de son propriétaire, qui s’attendait à devoir confirmer l’envoi lui-même.

« Sinon… Puisque tu es déjà là, on en profite pour faire quelques achats ? Il te faudra de toute manière quelque chose pour te défendre…

– Je suppose que je n’ai pas vraiment le choix… Par contre, je te charge de l’amener à l’appartement, ça te va ?

– Oui ! » avait-elle répondu avec enthousiasme. Elle regarda autour d’elle et demanda abruptement :

« Au fait, où allons-nous ? Je te suis depuis tout à l’heure, tu voulais qu’on aille faire des courses dans ce magasin ? »

Elle désigna du doigt l’entrée d’un magasin à l’enseigne noire et verte « Suika Books », un magasin en sous-sol manifestement. Yumeki en profita pour lire l’enseigne : « Doujinshi… »

Immédiatement, il rougit. Il avait déjà entendu ce terme et il lui semblait qu’il désignait des livres au contenu érotique, voire pornographique (ce qui n’était pas toujours vrai). Aussitôt, il secoua la tête en guise de refus.

« JE NE CONNAIS RIEN ICI ! » cria-t-il sous le coup de la pression.

Calmement, Linka porta le doigt sur sa joue, juste en-dessous de son grain de beauté, et ajouta :

« Je suppose que c’était une coïncidence, en effet, tu ne connais rien de ce quartier. Cela dit, c’est un excellent magasin du genre, on y trouve pas mal de choses… Bon, c’est encore loin du Comiket quand même… Et sinon, tu veux avoir quoi comme type de pouvoir pour la mission ? Il faudra qu’on teste également différentes collections pour voir si ton affinité te permet d’en tirer quelque chose. Alors ? »

Il reprit son calme, il ne savait pas vraiment quoi répondre à ce genre de question, comme si une personne normale s’était déjà demandé quel genre de pouvoir elle voulait avoir.

« Euh, je sais pas vraiment, en fait…

– Tu m’as dit que tu avais joué à certains jeux quand tu étais plus petit, c’était quoi ?

– Attends que je retrouve le nom… un truc avec Quest… »

Yumeki se mit à réfléchir, car il ne se souvenait plus du nom de cette saga dont il avait possédé au moins deux titres.

« Ce serait pas Wyvern Quest, par hasard ?

– Si, c’est ça ! Je crois que c’était le 3 ou le 4.

– Tu te souviens d’un sortilège que tu aimais bien ? Genre Moradoma, Rionazun ou alors Toramoa ?

– Euh, je comprends rien, fais la traduction s’il te plaît.

– Mais, tu as dit avoir joué au jeu, non ?

– Oui, il y a une dizaine d’années… Je me souviens plus du nom des attaques ! » dit-il avec une pointe de désespoir.

Elle répondit calmement en se tenant le menton avec sa main droite :

« Ah bon ? Tu as une mauvaise mémoire… Bon, bah, quel élément alors ? Feu, Glace, Foudre, Ténèbres, Lumière… Autres ? »

Lorsqu’elle évoqua tous ces termes techniques, un quelque chose remua dans sa mémoire. Il se souvint que dans le jeu en question il y avait un système d’éléments magiques, et il se remémora également, par il ne savait quel prodige, que le héros avait des pouvoirs issus de monstres — de wyverns — ; à l’époque, il avait adoré les pouvoirs de ce héros, il aurait tellement voulu être comme lui.

« Le héros avait pas des pouvoirs spéciaux ? Des pouvoirs de wyverns, il me semble…

– Oui ! C’est ça ! Tu vois que tu te rappelles. Cela dit, le héros orphelin qui dispose de la marque sacrée des chevaliers wyverns, c’était dans le 2, et non dans le 3 ou le 4… Tu aimerais ce genre de pouvoirs ? »

Ce n’était pas vraiment ce qu’il avait dit, mais de toute manière, elle ne se déclarerait pas vaincue tant qu’il n’aurait pas donné de réponse allant dans son sens ; il hocha donc la tête comme s’il se souvenait clairement de ce que cela pouvait bien impliquer.

« Bon, de toute manière, c’est surtout toi qui vas manifester le pouvoir, mais on a déjà une piste… Je te propose qu’on aille t’acheter la série intégrale des Wyvern Quest. En avant… »

Et sur ces mots, elle se mit à marcher avec une certaine gaieté. Une pensée surgit dans la tête de Yumeki :

« Il y en a beaucoup, des épisodes de cette série ?

– Non, ça va. Il y en a 12, hormis 3 gaiden, 4 déclinaisons en jeu de combat, 2 déclinaisons en rail-shooter et une ancienne version en jeu de plate-forme.

– Quoi ?! Mais tu vas me faire dépenser une fortune pour quelque chose que je vais même pas aimer ! »

Elle s’arrêta et se retourna vers lui, avec une expression sévère et qui se voulait effrayante, mais qui ne l’était manifestement pas. Cela dit, Yumeki se sentit gêné ; elle avait l’air contrariée, et il craignait de l’avoir vexée d’une manière ou d’une autre.

Elle posa les mains sur les épaules de Yumeki, et dit calmement en prenant des traits attristés :

« Tout otaku connaît ce problème, le moment de passer à la caisse. Mais quand on aime on ne compte pas… et en plus, c’est des vieux jeux, tu devrais t’en tirer pour pas grand-chose. »

Non, en fait, elle n’est pas vexée, pourquoi ai-je pensé ça ? Ce n’est pas son genre, pensa-t-il.

« Je suis vraiment obligé de les acheter tous ?

– Je préconise au moins les douze de la série principale, sinon ton pouvoir sera comme la dernière fois, très limité. Cela dit, les déclinaisons annexes n’ont pas eu le même succès, elles sont un peu moins chères. »

Elle ôta les mains de ses épaules pour les mettre derrière son dos alors qu’elle se mit à se dandiner sur place.

Il n’avait aucune idée de ce que cela pouvait précisément lui coûter, sinon le souvenir que c’était hors de prix, mais celui-ci datait d’une époque où son seul revenu était l’argent de poche donné par ses parents, alors était-ce un souvenir fiable ?

Il commit l’erreur fatale de regarder la jeune femme dans les yeux et, tout de suite son cœur fondit, il détourna les yeux et dit, sur un ton irrité :

« Bon, allez, je vais voir ce que je peux faire, mais si c’est trop cher je m’arrête à la série principale.

– Oui ! Tu le regretteras pas, tu verras ! En plus, c’est une excellente saga… Par la suite, je t’en ferai découvrir d’autres, faudra que tu consacres un peu de temps pour tenter de les finir. »

Ah, c’est vrai qu’il y a ça, aussi ! Non seulement ça me coûte de l’argent, mais ça va aussi me prendre du temps… Pfff, mais pourquoi je me suis embarqué là-dedans au juste ? pensa-t-il en soupirant.

Ils reprirent leur marche, et Linka, un peu devant lui pour le guider, poursuivit dans sa lancée, toujours avec une voix très enthousiaste :

« En plus, ça te rendra plus puissant si tu les finis… En fait, c’est pas directement lié au fait de les finir, mais de les aimer. Si tu y joues, tu les aimeras plus et tu auras de plus grands pouvoirs.

– Tiens ? Au fait… ça te gêne pas de parler ouvertement de « pouvoirs » en pleine rue ? » demanda Yumeki, qui s’interrogea soudain sur le fait que ce genre de choses se devaient d’être plutôt secrètes.

« T’inquiète pas, tu es à Akiba ici, un lieu d’imaginaire et de liberté… Au final, qui peut réellement savoir de quoi on parle ? Écoute les conversations autour de toi, tu verras par toi-même qu’il est difficile de savoir de quoi les gens discutent. Parlent-ils de jeux vidéo, d’anime ou de mangas ? Ou bien de la réalité ? Cette intrusion de l’imaginaire dans le monde réel crée une confusion entre les deux ! »

Elle dit cela en se retournant et en lui lançant à nouveau un sourire dont elle seule avait le secret.

Yumeki appliqua le conseil qu’elle venait de lui donner, il se mit furtivement à écouter les conversations autour de lui, et effectivement, il n’en comprenait pas le sens, c’était comme si ces gens parlaient une autre langue que la sienne.

Pendant quelques instants, une sorte de sentiment d’admiration pour Linka surgit à l’intérieur de lui. Malgré les apparences, elle avait un sens de la réflexion très poussé, ses paroles lui parurent pleines de sagesse et de profondeur, à lui qui n’excellait pas dans ce domaine.

Néanmoins, il se hasarda à une question qui lui parut pertinente :

« C’est donc l’amour de la Collection qui fait la force d’un… comment il disait déjà… ? D’un TC ? »

Linka hocha la tête et répondit :

« Ça et la qualité de sa collection… On est arrivés, le Seller, une des chaînes de magasins de jeux vidéo les meilleures du Japon. Allez, dépêche-toi, et entrons ! »

Elle paraissait d’un seul coup encore plus enthousiaste et radieuse que d’habitude. Sans manifester la moindre arrière-pensée, elle prit la main de Yumeki pour le tirer rapidement vers l’entrée du magasin. Cela dit, ce qui n’avait aucun sens pour Linka en avait pour Yumeki : la moiteur et la douceur de cette petite main le fit rougir et l’incommoda, d’autant plus qu’il prit rapidement conscience des regards qui se portaient sur eux ; leurs auteurs pensaient sûrement qu’ils formaient un couple.

Il se contenta de la suivre et de l’écouter parler de jeux vidéo pendant presque deux heures, non seulement de la saga des Wyvern Quest, mais aussi des Blade Fire, des Renegate Epic History et d’autres séries dont il avait aussitôt oublié les noms. Et, pendant tout ce temps, elle lui avait tenu la main comme si c’était là une chose naturelle. En plus de la difficulté à comprendre un sujet qui n’était pas le sien, il avait dû faire face à sa propre gêne et aux regards meurtriers des autres clients qui jalousaient sa situation.

En effet, Linka n’était-elle pas une sorte de rêve vivant pour un otaku ? Elle était une fille intelligente, une incarnation du moe, une fan inconditionnelle de jeux vidéo, d’anime, de mangas, d’idols et de tout ce qui se faisait dans la culture otaku. En plus, son savoir en la matière était on ne peut plus exhaustif : il n’y avait pas un seul produit qui semblait lui être inconnu, une véritable encyclopédie.

En somme, la fille ultime, une sorte de déesse vivante pour ces passionnés.

Dommage qu’il n’appartenait pas lui-même à ce monde, une fois toute cette histoire d’extraterrestres achevée, il reprendrait sa vie normale.

Au final, après ces deux heures de courses, à son avis plus actives et intéressantes que des courses dans un magasin de vêtements pour femmes, il ressortit avec un gros sachet blanc et bleu avec le nom de l’enseigne, « Seller », typographié dessus en romaji.

Il avait finalement cédé, et avait acheté l’intégralité de la saga, du premier au dernier, ainsi que quelques épisodes annexes qu’ils avaient trouvés à des prix raisonnables.

Sa première intuition s’était révélée juste, le prix des jeux vidéo n’était plus aussi élevé que dans ses souvenirs d’enfance. Avec sa paie actuelle, c’était même relativement dérisoire. Linka lui avait d’ailleurs appris que leurs prix descendaient assez rapidement : ils n’étaient véritablement chers qu’à leurs sorties, car ils perdaient fréquemment plus de 50 % de leurs prix au cours des six premiers mois de leur vie, si tant est qu’on acceptait de les acheter en occasion. Elle lui avait également appris qu’il ne fallait pas se méfier des produits d’occasion, la qualité était très souvent aussi bonne que celle d’un produit neuf.

C’est forte de tous ces achats que Linka avait proposé qu’ils se rendent à l’appartement et qu’ils aillent s’entraîner. Bien qu’il n’avait pas très envie de se retrouver confronté en tête à tête avec une fille, situation des plus gênantes dans laquelle il ne souhaitait pas se retrouver, d’autant plus après les deux heures passées dans la boutique à se tenir la main, il avait quand même dû accepter.

Initialement, il lui avait demandé de ramener les achats à l’appartement puisqu’il ne comptait pas s’y rendre ce jour-là, mais face à l’insistance de la jeune femme, il avait été vaincu.

Néanmoins, à l’instar de Cendrillon, il avait imposé la condition qu’il ne rentrât pas trop tard, puisqu’il devait travailler le lendemain.

Linka avait simplement répondu :

« Dans ce cas, on va directement aller sur le toit du bâtiment pour s’entraîner, je te montrerai l’appartement mercredi, avant l’opération. »

C’est ainsi qu’il s’était retrouvé à la suivre jusqu’à un immeuble se trouvant un peu à l’écart de la zone bondée du quartier, un de ces grands immeubles qui formaient le pourtour d’Akihabara. Ensemble, ils montèrent immédiatement sur le toit de celui-ci, un toit à plus d’une dizaine d’étages du sol. La vue y était splendide, malgré les épais nuages qui couvraient l’ensemble de la voûte céleste.

Suite à toutes leurs pérégrinations, il était déjà dix-sept heures passées, et puisqu’ils étaient en automne, le soleil n’allait pas tarder à se coucher.

La porte se referma derrière Yumeki.

Il habitait depuis toujours à Tokyo, mais il avait rarement eu l’occasion d’assister à un coucher de soleil depuis cette hauteur. Aussi, il se tût et se contenta de jouir de la vue offerte à ses yeux pendant quelques minutes.

Linka rompit le silence qui régnait depuis qu’ils étaient arrivés :

« C’est joli, n’est-ce pas ? Bon, vu que tu dois rentrer tôt, je te propose qu’on s’y mette tout de suite, j’ai envie de voir ton nouveau pouvoir ! »

C’était donc majoritairement une question de curiosité qui motivait ses actions, finit par conclure Yumeki.

« Oui, on n’a qu’à faire ça… Je dois faire quoi au juste ? Et d’ailleurs, avant tout, tu es sûre que personne ne nous verra ici ?

– T’en fais pas, la lumière du jour va bientôt disparaître, personne ne pourra nous voir, ce toit est au-dessus de tout. Fais-moi confiance. »

Elle ponctua bien entendu ces mots d’un agréable sourire. Yumeki commençait à en avoir l’habitude, mais il n’était toujours pas immunisé contre ses effets.

« Bon, soit. Tu connais l’endroit bien mieux que moi. Par contre, comme promis je rentre pour 20h, dernier délai. »

Linka hocha la tête et ajouta :

« 20h, j’ai bien compris. Si on finit avant, on pourrait même aller manger un quelque chose, il y a un restaurant de ramen qui est pas mal juste au coin de la rue.

– Je m’étonne qu’une gourmande comme toi ne soit pas plus…

– … Grosse ?! »

Lorsqu’elle prononça ce mot, Yumeki se sentit gêné. Il se souvint de ces « cours » de bienséance qu’on lui avait donnés étant enfant : « Ne parle jamais d’âge ou de poids à une fille ! »

Il s’en voulut d’avoir abordé si spontanément la question, il aurait dû retenir ses mots… Embarrassé, il tourna son regard vers le lointain sans mot dire.

Linka poursuivit l’air de rien, comme si tout cela ne l’affectait nullement :

« En fait, je sais pas trop pourquoi, je pense que c’est ma constitution qui est comme ça… Le jeu vidéo, ça fait pas brûler des calories, si ? »

Une fois de plus, il s’était sûrement inquiété pour rien, Linka était d’un caractère si conciliant qu’une telle remarque ne pouvait l’affecter. Il se sentit redevable envers elle en cet instant, une autre fille n’aurait pas facilité les choses à ce point.

Aussi, il lui porta involontairement un regard tendre et compréhensif. Elle ne parut pas le remarquer.

À la place, elle ouvrit le grand sachet de papier et chercha un des récents achats. Après quelques secondes, elle tendit en direction de Yumeki le boîtier de « Wyvern Quest 2 — L’éveil du chevalier wyvern ».

La boîte lui rappela vaguement des souvenirs, il savait que c’était bien le jeu qu’il avait fini à l’époque du collège, il reconnaissait les personnages sur l’illustration.

« C’est celui auquel tu as joué ? » demanda Linka en se redressant et en ramenant ses cheveux dans son dos.

Yumeki se contenta de hocher la tête.

« J’avais bien deviné ! Bah, la première étape… en fait, je sais pas trop par quoi commencer, en général, les utilisateurs de la TC découvrent leurs pouvoirs d’eux-mêmes… Bon, puisque c’est la première fois que tu vas vraiment faire ça, je te conseille de garder le jeu en main, ça t’aidera… »

Elle se gratta la tempe gauche, fit quelques pas comme pour aider sa réflexion, puis elle poursuivit :

« Commence par te concentrer. Pense à un pouvoir qui te plairait d’utiliser et vise… je sais pas, cette cannette là-bas. »

La vue de cette cannette ramena Yumeki quelques minutes en arrière, il se souvint s’être étonné que le toit ne soit pas verrouillé…

« Euh, c’est normal qu’il y ait ça sur le toit ? Cet endroit serait une sorte de repaire de voyous ? »

Linka leva les yeux au ciel, porta son index sur sa joue et répondit :

« Non, juste des jeunes qui veulent faire la fête, rien de bien méchant. Mais, ils ne viendront pas ce soir puisqu’il y a cours demain matin. »

Ce qu’elle dit rassura un peu Yumeki.

« Bon, bon, vise la cannette, montre-moi ton pouvoir ! »

Elle se balança de droite à gauche de manière enthousiaste tout en prononçant ces mots.

Yumeki, sans grande conviction, prit la boîte du jeu dans sa main gauche et tendit sa main droite en direction de la cible.

Puis, il ferma les yeux et comme la première fois, il essaya de visualiser une attaque magique, une boule de feu… mais, après quelques minutes, il ne se passait toujours rien.

Il rouvrit les yeux et se tourna vers Linka :

« Ça marche pas ! Je pense que j’ai eu un coup de chance la dernière fois, c’est tout !

– Non, c’est pas possible, tu as utilisé la TC plusieurs fois d’affilé…

– Hein ? La quoi ? Je hais ces abréviations…

– La TC, la True Collection, quoi !

– Oh ! Et donc ? Tu proposes ? »

Linka marqua un silence. Elle parut réfléchir profondément à la question pendant quelques minutes qui parurent longues à Yumeki. Il en profita d’ailleurs pour regarder l’arrière du boîtier où il put lire les phrases d’accroches commerciales du jeu et où il put revoir quelques images de celui-ci, qui lui rappelèrent pas mal de souvenirs. Il se souvint que le héros avait une attaque où son épée s’entourait d’un halo d’énergie verdâtre, puis, au moment de porter son coup, il provoquait une triple entaille, comme si trois lames avaient frappé en même temps. Une attaque plutôt belle à voir, d’autant plus qu’il avait généralement la marque de la wyvern qui apparaissait sur sa main lorsqu’il l’utilisait.

« Voyons voir, tu as pensé à quelle attaque précisément ?

– Une boule de feu…

– Un Moradoma ? Essaye peut-être autre chose : un Begiwyva ou un Rionarin.

– AH ! Arrête avec les termes techniques, j’y comprends rien ! »

Linka secoua la tête comme dépitée, elle soupira et dit :

« D’accord d’accord, mais tu n’y mets pas de bonne volonté… Je t’ai expliqué avant le système de magie élémentaire des Wyvern Quest… »

En effet, il était fort possible qu’elle l’ait fait pendant qu’ils faisaient les courses, mais, trop occupé à dissimuler la gêne causée par le fait qu’elle lui tienne la main, il ne l’avait pas écoutée tout du long.

Aussi…

« Bon, d’accord, excuse-moi, je ferai plus d’efforts la prochaine fois. Je chercherai sur internet lorsque je rentrerai à la maison… Et sinon, en termes simples, quel genre d’attaque je dois m’imaginer ? »

Elle lui lança un nouveau sourire radieux, les mots qu’elle venait d’entendre l’avaient manifestement satisfaite. L’image d’une Linka si joyeuse se dessinait avec pour fond un paysage urbain et un ciel en nuances de gris, une image des plus magnifiques, qui laissa Yumeki bouche bée quelques secondes.

Le décor ainsi que le modèle étaient dignes d’un tableau.

« Eh bien, lance de glace… ou bien, sphère de vent… ou encore rayon électrique… Commence par ça, on verra après pour les attaques de ténèbres, lumière, non-affiliées, draconiques et féeriques… »

Le début de sa phrase était bien plus compréhensible que la suite et puisqu’il ne voulait pas la questionner plus longuement à ce sujet, il se concentra sur cette première partie.

Il se remit en position et imagina les différentes attaques qu’elle venait de lui citer.

Il commença par la lance de glace… mais rien ne se produit.

Sans se laisser décourager, il tenta la suivante, la sphère de vent… Quelques minutes plus tard, toujours pas de résultat.

Et enfin, il essaya le rayon électrique… un nouvel échec.

Il finit par en avoir assez de ces tentatives. Ça ne fonctionnait manifestement pas, il devait faire quelque chose de travers.

Il se tourna vers Linka et la regarda avec un air interrogateur.

Cette dernière se rapprocha de lui et dit :

« Bon, je vais essayer de t’aider, peut-être qu’en t’infusant un peu de mon propre pouvoir, ça ouvrira tes conduits de chakra. »

Yumeki ne répondit que par un silence.

« Remets-toi en position, je vais injecter du mana en toi et on verra le résultat. »

Il n’objecta pas, et se remit en position, la main droite vers la cannette et la main gauche tenant le jeu. Il ferma les yeux et se concentra.

Il sentit soudain une odeur de shampooing, puis une main sur sa poitrine.

Il rouvrit immédiatement les yeux pour voir la chevelure de Linka à quelques centimètres de son nez, et sa main effectivement posée sur sa poitrine. Elle posa sa seconde main à côté de la première.

Ce contact physique avec la jeune femme, malgré le tissu de ses vêtements qui les séparait, fit monter la chaleur en lui, ainsi que son excitation ; il entendait son cœur tambouriner dans son torse et le sang lui monter progressivement au cerveau.

« Détends-toi et réessaye… Je vais pas te manger… même si je suis une gloutonne, hihi ! »

C’était là un coup de couteau dans les mollets : elle avait utilisé sa « précédente critique » contre lui-même, elle était décidément pleine de surprises.

Me concentrer, pensa-t-il, tu en as, des bonnes ! Quel homme serais-je si j’étais indifférent dans ce genre de situation ?

Tant bien que mal, il ferma les yeux ; peut-être parce qu’en se privant d’un sens, on accentue les autres, il lui semblait entendre les battements de son cœur encore plus fort. Il sentait également de manière plus vive le sang circuler jusqu’à son cerveau ; il se croyait prêt à exploser d’une minute à l’autre.

Il essaya tout de même d’imaginer une lance de glace, mais excité comme il l’était, il n’arrivait pas à imaginer quelque chose d’aussi froid. Aussi, il pensa plutôt à une boule de feu, mais, mis à part son propre corps, rien ne semblait brûler.

Il n’osait même plus ouvrir les yeux de peur de voir son charmant bourreau. Il en perdit même la notion du temps ; il lui paraissait être dans cette situation depuis au moins une bonne dizaine de minutes, lorsque Linka dit :

« Ça suffit toujours pas… Attends, je vais essayer autre chose, reste concentré. »

À ce moment-là, il sentit les mains se déplacer sur sa poitrine. Elles… Elles tiraient sur sa chemise et l’instant d’après, elles se faufilaient sous cette dernière pour toucher directement la peau de Yumeki.

*Crash crash*, c’était le bruit qu’il entendit dans son cerveau, c’était comme si quelque chose venait de se briser dans sa tête.

À cet instant précis, il sentit une sensation douce l’envahir, une sorte de chaleur agréable, de sentiment d’apaisement circuler en lui ; la quiétude l’emplissait tout entier. C’était incroyablement nouveau pour lui, qui vivait depuis tout petit dans le stress d’une vie urbaine moderne, sans cesse tiraillé par la compétitivité, scolaire ou professionnelle.

*Frssss frsss*, il entendit un violent bruit devant lui et il ouvrit les yeux pour voir une sorte de sphère de vent verdâtre partir de sa main jusqu’à la canette et exploser à son contact.

L’explosion envoya des bouffées de vent dans toutes les directions, si violentes qu’il dut porter la main devant ses yeux, qu’il garda mi-clos toute la durée de celle-ci, qui s’arrêta après quelques secondes.

Yumeki constata les dégâts : la canette était éparpillée en lamelles sur tout le toit, et tout ce qui les entourait était recouvert d’entailles, y compris le béton qui composait le sol. C’était une attaque bien plus redoutable que celle qu’il avait produite la première fois.

« OUAIS ! Tu as vu, j’ai réussi, Linka ! »

Il baissa son regard vers la jeune femme qui s’était blottie contre lui lors de l’explosion. Immédiatement, son embarras revint à la charge : son visage devint rouge et il fit un pas en arrière pour s’écarter délicatement d’elle.

« Oui, c’était très bien ! Tu as directement envoyé le niveau 3 de la famille des Vari : le Varikuro. Félicitations ! »

Elle leva son pouce en lui lançant un clin d’œil.

Mais au vu de la violence de l’attaque, une inquiétude monta en lui :

« Je ne t’ai pas blessée ? Laisse-moi voir !

– T’inquiète pas, c’est rien, on était assez loin… mais si tu veux voir par toi-même… »

Elle fit un demi-tour sur elle-même pour lui montrer son dos.

Son pull présentait quelques lacérations — il était résolument bon pour être jeté — mais elle ne semblait pas avoir été directement blessée. Malgré tout, il avait détérioré un bien qui ne lui appartenait pas, il s’en sentait profondément désolé.

« Je suis désolé, ton pull est tout déchiré. Je te promets de t’en payer un nouveau ! »

Sur ces mots, il se courba pour faire une révérence, presque à 90° alors que Linka s’était remise dans son orientation initiale pour lui faire face.

C’est à ce moment-là que ses yeux furent témoins d’un spectacle pour le moins inattendu : quelque chose se trouvait là, au sol, une chose qu’il ne s’attendait pas à voir en cet instant précis. Une relique des plus gênantes.

Le soutien-gorge de Linka gisait au sol ; manifestement la lanière avait été tranchée par l’attaque de vent, il s’était alors décroché et était tombé lorsqu’elle s’était retournée.

Il sentit son visage aussi brûlant que de la lave et sans le vouloir, il laissa quelques mots s’échapper de ses lèvres :

« Mais… ! Mais ! »

Linka ne sembla pas comprendre de quoi il était question, et demanda :

« Qu’est-ce qu’il y a ? Je suis blessée, c’est ça ? »

Et, puisque la réponse n’était pas immédiate, elle inspecta son dos avec ses mains.

« Tiens… Je crois… que… c’est à toi… »

Yumeki tendit le soutien-gorge azur qu’il avait ramassé délicatement au sol et qu’il tenait entre ses doigts, à bout de bras.

Linka se tourna vers lui et regarda l’objet qui lui était tendu, et pour la première fois depuis qu’il l’avait rencontrée, elle rougit.

Aussitôt, elle porta ses mains sur sa poitrine qu’elle tâta rapidement pour se rendre compte qu’il lui manquait bien quelque chose.

D’un mouvement rapide, elle se saisit du soutien-gorge et s’empressa de s’éloigner de Yumeki de quelques pas. Puis, elle dit d’une voix légèrement contrariée, mais somme toute peu violente :

« Yumeki, t’es un pervers ! »

Ce dernier, sincèrement désolé, s’inclina plusieurs fois et finit par se retourner pour lui laisser l’occasion de remettre le soutien-gorge.

« Tu regardes pas, d’accord ?

– Je me permettrais pas. »

Le froissement produit par ses vêtements, alors qu’elle s’exécutait, était plus que suffisant pour alimenter l’imagination de Yumeki.

Il était au comble de l’explosion en s’imaginant malgré lui la scène qui se déroulait dans son dos, l’érotisme atteignait des sommets.

Puis, les bruits s’arrêtèrent :

« Il est définitivement cassé, je peux pas le remettre… Je me changerai tout à l’heure. C’est bon, tu peux te retourner. »

Timidement, il se retourna. Son visage avait repris une teinte normale, et elle avait caché l’objet de son embarras, probablement dans une de ses poches.

« En tout cas, tu as réussi. Il semblerait que ton élément soit le vent pour le moment… On refera un essai mercredi avant l’opération. Félicitations ! »

Yumeki se gratta l’arrière de la tête, il était toujours rouge et avait du mal à la regarder dans les yeux, d’autant plus qu’il savait qu’elle ne portait rien sous son pull.

« Merci… Je te dédommagerai…

– Pas grave, pas grave, ça fait partie des risques du métier, comme on dit. Allez, paie-moi à manger et on est quitte ! »

Yumeki hocha la tête.

« Bon, attends-moi en bas, je passe à l’appartement me changer et j’arrive. »

Sur ces mots enjoués, elle ouvrit la porte du toit et descendit en vitesse les escaliers.

Yumeki resta là quelques instants à contempler le paysage nocturne de la Cité Électrique, pour reprendre son calme.

Ses yeux finirent par se porter sur les dégâts causés par l’explosion, ces entailles de quelques centimètres qui lacéraient le sol en béton.

Comment allait-il faire pour réparer ça ? Et surtout, comment allait-il expliquer ça au concierge ?

Il devait demander cela à Linka, mais il avait comme l’intuition que sa réponse serait :

« C’est pas grave, je m’en occupe. Pense à tes pouvoirs et ta mission avant tout. »

Il soupira.

Cette première journée dans le monde des otaku avait été particulièrement mouvementée ; qu’est-ce qui l’attendait pour la suite… ?

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