Tome 1 – Chapitre 4

Après les événements qui avaient eu lieu le dimanche, les jours s’étaient écoulés sans surprise, avec leur monotonie habituelle ; le mercredi soir arriva à grands pas.

Par téléphone, ils avaient convenu d’aller manger dans un restaurant italien avant le début de la mission.

Afin de pouvoir partir au travail le lendemain, Yumeki avait emporté un sac avec de quoi se changer à l’intérieur. Il était arrivé au lieu de rendez-vous une demi-heure à l’avance, comme il avait coutume de faire.

« Hello ! » s’écria Linka en arrivant à quelques mètres de lui. Sa voix attira, bien entendu, l’attention de la gent masculine qui se trouvait non loin, d’autant qu’elle avait élevé la voix au-dessus des autres pour bien se faire entendre de son interlocuteur.

Yumeki, un peu gêné, et se souvenant des réactions qu’ils avaient tous deux suscités la fois précédente, salua de la main et attendit qu’elle se rapproche pour lui rendre le salut :

« He… Hello ! »

Malgré son âge, il n’était plus habitué à utiliser un salut en anglais ; depuis la fin de ses études, il avait eu des rapports assez formels avec ses collègues de travail, cela faisait donc quelques mois qu’il n’avait pas eu de salut « décontracté » et « jeune ».

D’autant plus qu’il n’avait plus tellement d’amis à voir dans son temps libre, car ils étaient partis loin de Tokyo dans le cadre de leurs emplois.

Cette fois, Linka portait une veste noire légère qui convenait bien à la fraîcheur de la saison. Celle-ci lui descendait jusqu’aux hanches, laissant apparaître une chemise blanche qui, trop longue pour elle, tombait jusqu’à ses genoux ; on aurait dit qu’elle l’avait volée à son petit ami ou à son grand frère. Elle n’avait rien à voir avec les chemises bien mises des uniformes scolaires. Pour couronner le tout, Linka avait laissé deux boutons ouverts au niveau du col, où un t-shirt pouvait se deviner sous la chemise ; rien de particulièrement féminin en somme.

Comme bas, elle portait un jean bleu un peu usé.

En guise d’accessoire à sa tenue plutôt simple et masculine, elle portait un sac en bandoulière avec une multitude de badges de personnages d’anime dessus.

Cette tenue ne serait nullement attirante sur une autre femme, puisqu’elle ôterait tous ses attributs de séduction, mais elle donnait à Linka un genre décontracté et direct qui finalement correspondait bien à son caractère.

Même si en général Yumeki préférait les femmes en jupe avec un peu plus d’accessoires et de maquillage, il devait bien reconnaître que nombre d’entre elles n’arrivaient tout simplement pas à la cheville de Linka et de son style « décontracté ».

Il la fixa quelques secondes jusqu’à ce qu’elle finisse par s’arrêter devant lui et qu’elle lui dise :

« Ça va ? Tu me regardes bizarrement… il y a un problème ?

– Non ! … Rien, je t’assure. »

Il se gratta l’arrière de la tête en prononçant ces mots.

Puis, afin de changer de sujet de conversation :

« C’est où ce restaurant où tu veux aller ? »

Elle se contenta de pointer du doigt un immeuble qui se trouvait en diagonal derrière elle. Yumeki porta son regard sur les enseignes et il vit en hauteur qu’il y en avait une qui correspondait au nom du restaurant qu’elle lui avait indiqué.

Elle sourit et commença à se diriger vers l’entrée du bâtiment.

« On y va ? »

Il hocha la tête et la suivit de près. Il sentait bien que les regards n’avaient pas faibli, les gens des alentours l’enviaient réellement.

Ressentant un frisson lui parcourir le dos, il préféra hâter le pas et dépasser Linka, se servant d’elle un peu comme un bouclier face aux regards malveillants.

« Alors, tu as commencé à jouer à Wyvern Quest ? Enfin… « rejouer » serait plus approprié dans ton cas, puisque tu y as déjà joué étant enfant…

– Euh… non, désolé… j’ai vraiment pas eu le temps… » répondit-il, sincèrement désolé.

Même si au début, il ne voulait pas entrer dans ce monde, et si même là, il ne voulait toujours pas être impliqué dans ce genre de culture, il lui avait promis qu’il le recommencerait.

Lorsqu’il avait déménagé du domicile de ses parents, il avait emporté quelques cartons pleins d’anciennes affaires… ou faudrait-il préciser que sa mère l’avait forcé à prendre lesdites affaires qui représentaient, selon elle, « des souvenirs de son enfance ».

À l’époque, il avait tellement d’autres choses auxquelles penser qu’il aurait préféré se débarrasser de tous ces cartons encombrants, mais sous l’insistance de sa mère, il les avait ramenés chez lui, puis abandonnés dans un coin.

Aussi, lors du précédent repas avec Linka, elle lui avait demandé de rejouer à la gamme et il s’était souvenu que dans l’un de ces cartons devaient se trouver une Ultra Ligero, ainsi que quelques jeux auxquels il avait joué à l’époque, dont le dénommé Wyvern Quest 2. Il était sûr de n’avoir que deux jeux de la gamme, mais pour recommencer, c’était plus que suffisant.

De souvenir, les jeux du genre RPG étaient d’ailleurs assez longs, suffisamment pour qu’il ne soit même plus certain de les avoir effectivement finis à l’époque.

De fait, lorsqu’elle lui avait proposé de ramener une console de jeu et au moins l’un des Wyvern Quest chez lui, il avait décliné l’offre et avait juste affirmé qu’il en avait déjà dans son appartement.

Bien évidemment, cela n’avait pas manqué de créer un grand enthousiasme chez Linka qui l’avait félicité plusieurs fois et qui l’avait harcelé de questions à propos du contenu de sa « collection ». Malgré tout, il n’en avait pas de souvenir exact et pour éviter la question, il lui avait tout simplement promis qu’il recommencerait « prochainement » Wyvern Quest 2.

Yumeki n’avait pas une estime de lui très élevée, il ne pensait pas avoir tellement de qualités, mais il savait qu’il y avait un défaut dont il ne voulait pas se voir affublé, celui de briseur de serment. Aussi, il avait toujours respecté ses promesses et ses engagements du mieux qu’il pouvait, allant même parfois jusqu’à l’entêtement.

« Rhoo, c’est dommage… J’aurais vraiment voulu que tu me donnes ton impression… »

Son visage paraissait vraiment déçu au moment où ils montèrent dans l’ascenseur censé les mener au restaurant situé au 11e étage.

« Bah, moi, je l’ai recommencé pour me rafraîchir la mémoire. J’en suis au premier combat de Kiroi contre son père, là où il découvre qu’il est un chevalier wyvern. J’adore ce passage quand la marque apparaît sur le dos de sa main… En plus, la musique colle trop bien à la scène… »

Ces souvenirs étaient certes vieux, mais il devait bien reconnaître que s’il avait gardé un souvenir de ce jeu, c’était bel et bien cette scène. Elle était devenue pour lui une sorte de modèle de chevalerie et de combativité.

De fait, il commenta de la sorte :

« C’est vrai… Je me souviens pas de tout le jeu, mais cette scène était vraiment belle. D’autant que si j’ai bon souvenir, il apprend également dans cette scène, grâce à la découverte de la marque, qu’Allan est son vrai père…

– OUI !!! C’est tout à fait ça ! Je suis tellement contente que tu t’en souviennes. Kiroi a été abandonné par son père suite à la mort de sa mère… C’est lorsqu’il voit qu’ils ont tous les deux la même marque qu’il comprend que c’est son père… »

Comme à l’accoutumée, son enthousiasme montait en flèche dès lors qu’on parlait de jeux vidéo ou d’anime. Yumeki se sentait chanceux que personne d’autre que Linka ne puisse l’entendre lorsqu’il réalisa enfin qu’il se trouvait seul avec elle dans un espace relativement confiné. Son imagination commençait d’ailleurs à s’échauffer lorsque, *Ding*, les portes s’ouvrirent.

Heureusement qu’ils vont vite ces ascenseurs, pensa Yumeki.

Tous deux s’avancèrent dans le grand couloir, qui faisait le tour de la cage d’ascenseur placée en son centre ; les différents restaurants présents à cet étage — car il n’y avait rien d’autre à cet étage — étaient accessibles depuis celui-ci.

Linka, qui avait complètement oublié le motif de leur venue, poursuivit :

« Au fait, tu aimes bien quel personnage féminin dans ce jeu ? Tu trouves pas que la princesse est vraiment trop mignonne ? » dit-elle alors qu’ils entraient dans le restaurant.

Sans être de grand luxe, la décoration était plutôt recherchée, elle était faite pour rappeler les clichés de salles de banquet françaises ou italiennes du 19e siècle. Aussi, Yumeki ressentit une sorte de gêne lorsque le serveur vint vers eux et les entendit parler d’un sujet qui ne convenait pas du tout à l’ambiance.

Yumeki se contenta de faire signe au serveur pour l’informer qu’ils n’étaient que deux. Ce dernier, sans se laisser décontenancer, leur indiqua une table où ils pouvaient s’installer.

Linka ne prêta nullement attention à la scène, car elle était occupée à regarder en direction de Yumeki, les yeux pétillants, attendant la réponse à sa question.

Celui-ci lui renvoya un sourire gêné et s’avança en premier dans le local. Non seulement il ne voulait pas répondre tout de suite, mais en plus il ne savait pas quoi lui dire ; il ne se souvenait plus que du héros, Kuroi, et vaguement de son père et de son meilleur ami.

Ils finirent par arriver tous deux à une table où ils prirent place. Celle-ci se trouvait près de la baie vitrée ce qui permettait d’observer le magnifique paysage nocturne du quartier.

« En fait, je ne sais plus trop… Je me souviens pas bien du jeu, je te rappelle. »

Linka avait un air vaguement déçu. Néanmoins, elle avait dû se conforter un peu en découvrant qu’il se souvenait d’une des scènes majeures du jeu.

« Pas grave, tu me diras lorsque tu l’auras fini… Tu verras, une fois lancé, tu n’arriveras plus à t’arrêter… Hihi ! »

Elle se mit à rire. Ce n’était non pas un rire arrogant ou bruyant, produit par quelque chose de réellement drôle, mais plus un sourire de contentement, délicat et fragile.

Yumeki la regarda sans arrière-pensées, il était juste intrigué par cette beauté et cette douceur.

Le bruit des pas du serveur le rappela à lui. Contrairement à d’autres restaurants plus rapides et moins onéreux, le menu ne se trouvait pas sur la table, c’était le serveur qui venait le leur apporter.

Précisons au passage qu’en adéquation avec le lieu, le serveur portait une tenue de domestique de la bourgeoisie du 19e siècle, ce qui lui donnait une allure digne et une présence imposante.

« Veuillez me signaler lorsque vous aurez fait votre choix, chers clients. Je me tiendrai à ma place juste là-bas. »

Il dit cela en désignant une place à côté du comptoir, puis, après avoir fait une courbette, il s’éloigna de la table pour leur laisser le temps de choisir leur commande.

Au lieu de porter son regard sur le menu, Yumeki se mit à inspecter le décor du lieu, intrigué par la décoration que le serveur avait involontairement mis en avant en désignant le comptoir. Tout cela était certes très chic, mais un peu trop cossu pour ses modestes goûts. Il s’étonnait que Linka ait choisi un tel lieu. Était-ce uniquement à cause de la cuisine ?

Mais un autre détail lui sauta aux yeux rapidement : il n’y avait que des couples autour d’eux.

Ce détail fit monter la chaleur dans son visage. Il rougit et une goutte de sueur perla le long de son front. Il se sentit incroyablement gêné, il n’avait pas envie que les gens pensent qu’il était en couple avec Linka ; il n’avait manifestement pas sa place en ce lieu et il avait l’impression d’avoir été comme piégé.

S’il n’avait pas été absorbé par la discussion de Linka, et surtout s’il n’avait pas été gêné par celle-ci, il aurait immédiatement pu remarquer son entrée dans l’antre du romantisme version occidentale, une terre sacrée des amoureux, mais là, il était trop tard…

C’est timidement qu’il reporta son regard sur Linka afin de la questionner à ce sujet.

Mais…

Tout ce qu’il vit, c’était une jeune femme en train de choisir avec un certain sérieux sa commande, comparant les prix et marmonnant à elle-même des paroles inintelligibles.

C’est impossible qu’elle l’ait fait exprès, pensa Yumeki. Elle m’a simplement amené là pour la qualité de la cuisine.

Rassuré par cette pensée et par le fait de la voir littéralement plongée dans la carte des menus, il soupira et s’installa plus confortablement dans son siège.

D’un coup, il rationalisa le regard et le jugement présumés des gens attablés autour d’eux : certes, ils allaient s’imaginer des choses, mais, au final, ce n’était pas très différent de tous ces otaku qu’ils croisaient dans le quartier.

Et, plus important que tout, Linka l’avait amené là sans arrière-pensées ou quelconque attente.

Soupirant à nouveau, il regarda le paysage par la fenêtre et se laissa emporter par une agréable sensation de calme.

« Tu vas prendre quoi ? Je crois que j’ai choisi… Ah, non, attends, je dois vérifier un dernier truc… »

La voix de Linka brisa la contemplation méditative de Yumeki. Amusé, il se mit lui-même à consulter la carte.

***

2 heures du matin. L’heure du rendez-vous venait de sonner, le transporteur pouvait arriver d’une minute à l’autre.

Yumeki tenta de regarder sa montre, mais il faisait très sombre dans sa ruelle, et il dut approcher son poignet du coin de l’intersection pour profiter de la lumière qui baignait la rue perpendiculaire. Il plissa les yeux et constata que l’heure du rendez-vous était effectivement enfin arrivée.

Alors qu’il porta son regard sur Linka, qui se trouvait de l’autre côté de cette ligne de lumière que dessinait la rue perpendiculaire, il ressentit un petit frisson ; une goutte d’eau froide venait de s’écraser sur son visage et le contraste entre les températures de celle-ci et de son corps, ainsi que l’effet de surprise, avait engendré cette sensation.

Néanmoins, cette goutte n’était que la première d’une longue suite : la pluie commençait à tomber.

Et zut, j’ai même pas de parapluie, pensa-t-il. En même temps, si nous voulions être discrets, je n’aurais pas pu l’utiliser.

Sans se soucier de la pluie qui devenait de plus en plus forte, il reprit ce qu’il allait faire, c’est-à-dire communiquer par gestes avec Linka.

Il porta son regard sur cette dernière, espérant qu’elle le regarde également ; par chance, il lui semblait apercevoir son visage tourné dans sa direction.

Il lui fit signe, désignant tour à tour sa montre et la place. Elle gesticula avec sa main également, mais c’était assez difficile à comprendre.

Finalement, il vit une sorte de lumière faiblarde venir de sa position : elle utilisait son téléphone dont elle semblait couvrir le rétroéclairage par le biais de ses vêtements.

Pressentant ce qui allait se passer, Yumeki mit la main sur son propre smartphone et attendit la vibration confirmant la réception d’un message ; heureusement, il avait pensé à le mettre en mode silencieux avant le début de l’opération.

Il utilisa la même méthode qu’elle afin de couvrir la luminescence de l’écran tactile et il lut dans sa tête le message :

« Il devrait pas tarder. Tu voulais me dire quoi ? (≧ω≦*)»

Il sourit voyant apparaître un kaomoji1, à quoi pouvait-il s’attendre d’autre de la part de Linka ?

Précautionneusement, il lui répondit :

« N’utilise pas ton téléphone, on risque de nous voir ! Je voulais dire la même chose, en fait… »

Il remit son portable dans sa poche et souffla. La pluie devenait vraiment forte : ils étaient déjà tous deux complètement trempés.

Mais… *Vrmm**Vrmm*, il vibra à nouveau :

« C’est rigolo de parler avec toi par mails alors qu’on est tout près. On dirait des agents secrets

(^▽^) »

Un peu agacé par son manque de sérieux, il répondit :

« Hé ! On est en mission, tu vas nous faire repérer, je suis sérieux, MOI ! »

Il n’eut pas même le temps de le remettre dans sa poche qu’il vibra à nouveau :

« m(_ _)m (⌒ω⌒) »

Cette fois, il prit la décision de ne pas répondre, sinon elle risquait de continuer. Il se contenta de la regarder avec un certain mécontentement, sûrement impossible à voir à cette distance, dans le noir.

Au fond, il n’était pas vraiment étonné de sa réaction. Elle ne prenait rien au sérieux, pourquoi serait-ce différent cette fois-là ? Néanmoins, plutôt qu’énervé, il était contrarié. Il ne pouvait pas s’énerver en pensant à cette fille, elle était trop honnête pour qu’on puisse lui en vouloir pour quoi que ce soit.

Alors qu’il remettait le portable dans sa poche, il vibra à nouveau. Après un soupir plutôt bruyant, il le saisit, en espérant que la pluie couvre le son qu’il venait de faire :

« Il est là ! (゚ロ゚) ! »

Yumeki passa rapidement le coin du mur avec sa tête afin d’y voir plus clairement, et distingua une silhouette en bordure de la place qui se terrait dans le noir. Il y avait de fortes chances que ce soit leur homme, mais un doute demeurait.

Prévoyant que Linka ne pourrait rester immobile et qu’elle risquait de sortir d’une minute à l’autre de sa cachette, il prit les devants et envoya :

« J’y vais ! Reste en arrière et couvre-moi en cas de problème ! »

Après avoir envoyé le message, il prit son courage à deux mains, sortit de sa cachette et s’avança franchement vers la place, et plus précisément vers la silhouette.

« Eh, toi ! T’es le transporteur ? »

Il prononça ces mots avec une certaine assurance qui frôlait l’arrogance. Malgré l’ambiance générale et la situation plutôt inquiétantes, il n’avait pas spécialement peur, probablement grâce à l’euphorie engendrée par sa nouvelle puissance, l’assurance donnée par ses nouveaux pouvoirs…

« Oui, en effet… »

La voix qui répondit était calme, grave et faiblarde. Elle était difficilement audible, d’autant plus en comparaison de celle de Yumeki.

Le type sortit des ténèbres, qui semblaient suivre d’elles-mêmes ses mouvements. C’était un homme de taille moyenne, à l’allure difficile à cerner car il portait des vêtements très amples et couvrait son visage sous une capuche.

Ses vêtements étaient composés d’un sweat à capuche, d’une sorte de masque en tissu noir sur la bouche – comme ceux que l’on porte lorsque l’on est malade – et d’un baggy noir. Pendait à son épaule un petit sac en bandoulière, noir également.

« Tu as… la marchandise ? » demanda Yumeki sans se laisser décontenancer par l’apparence fluette et les déplacements légers de cet étrange personnage.

L’inconnu se contenta de hocher la tête et à se rapprocher de Yumeki à l’aide de pas légers et agiles. Sa démarche était telle qu’on avait l’impression qu’il glissait sur le sol mouillé, un peu comme s’il avait été une sorte d’hydroglisseur. Du moins, c’était l’impression qu’avait Yumeki à cet instant-là.

Arrivé à distance de bras, et avec une précaution particulière, l’inconnu se défit de son sac, alors qu’on put entendre des tintements métalliques retentir en provenance de son torse — quelque chose qui devait se trouver sous son sweat, manifestement — puis il le tendit à bout de bras.

« Ma mission à présent achevée, ma présence est devenue superflue. Je prends donc congé et m’en retourne dans les ténèbres. Veuillez m’excuser. »

Sa voix était calme, son attitude grave, et son sens de la formulation impeccable, bien que totalement désuet ; plus personne n’utilisait des formules pareilles.

Yumeki se contenta de faire signe de la tête, puis le transporteur recula pour arriver dans une zone d’obscurité et, en un clin d’œil, disparut totalement.

Cette disparition laissa le jeune homme perplexe quelques secondes. C’était impressionnant et complètement surnaturel.

« C’est bon, on a le paquet… Ça va ? »

C’était la voix de Linka qui se tenait à ses côtés, elle aussi comme apparue de nulle part ; néanmoins, contrairement à la disparition précédente, il arrivait à expliquer la présence de Linka par le fait qu’il avait été totalement absorbé dans ses pensées et qu’il ne l’avait tout simplement pas entendue s’approcher de lui.

« Ouais… C’était aussi un utilisateur de la Collection ? Tu as vu comme il a disparu ? »

Elle mit quelques secondes à répondre :

« Euh, non, c’est juste un type qui se prend pour un assassin… ou un ninja… C’est fréquent ces derniers temps, depuis qu’une certaine série mettant en scène un assassin est sortie…

– Quoi ? Mais comment a-t-il fait pour disparaître alors ? »

Linka pencha la tête, interloquée, puis elle répondit :

« Hein ? Tu ne l’entends pas s’éloigner à petits pas ? »

Yumeki, complètement perturbé par cette réponse, tendit l’oreille pour tenter d’entendre lesdits pas, sans succès. Il secoua la tête pour signifier une réponse négative à la question.

« Ah bon ? Bah, en tout cas, je t’assure que ce n’est pas un utilisateur de la TC… »

Ces paroles surprirent Yumeki, qui se restait là, immobile.

Linka poursuivit :

« C’est pas bien important, il était à fond dans son rôle et il était assez bon… S’il continue sur cette voie, il développera peut-être un lien. En tout cas, respect pour ses formules de politesse, un vrai ninja. J’y arriverais pas, moi ! »

Elle marqua une pause et approcha sa tête du sac pour l’inspecter. Yumeki, plutôt que de regarder le sac, la regarda elle, elle qui était si proche de lui en cet instant et qui était complètement trempée.

Lorsque nul parapluie n’est utilisé, la pluie dispose, en effet, de ce pouvoir mystérieux d’accroître les charmes féminins, probablement par un effet d’érotisation.

La jeune femme, qui se tenait à quelques dizaines de centimètres de lui, lui parut plus que jamais attirante : ses cheveux, sous l’éclairage de la rue, renvoyaient une sorte d’étincellement en raison de l’eau qui s’y était accumulée, et ses vêtements semblaient collés à sa peau.

D’ailleurs, à ce moment-là, il eut droit à une vision paradisiaque et totalement inattendue : à cause de la forte pluie, et malgré la présence d’une veste par-dessus, la large chemise blanche de Linka était complètement trempée et collait à sa peau. Et lorsqu’elle se redressa pour lui parler, Yumeki entrevit, entre les pans de sa veste déboutonnée, son soutien-gorge.

C’était là une autre bénédiction du ciel : la couleur blanche, sous l’effet de l’eau, acquiert une transparence à l’effet érotique surpuissant pour le cerveau d’un représentant du sexe masculin.

Yumeki, qui ne faisait pas exception à la règle, ne pouvait s’empêcher de fixer la poitrine de la jeune femme, petite certes, mais aux courbes parfaites. Même dans l’obscurité ambiante, il pouvait deviner que le soutien-gorge était de couleur rose.

« Dis, tu m’écoutes ?! »

Il reprit ses esprits et releva les yeux pour observer le visage de Linka, qui gonflait les joues comme si elle avait été contrariée. Elle poursuivit :

« Tu es bizarre depuis tout à l’heure, tu m’ignores ! Tu n’aurais pas attrapé froid ? »

Il secoua la tête et répondit :

« Euh… mmm… désolé, j’étais un peu ailleurs… Au fait, tu devrais fermer ta veste… ou tu vas attraper froid… »

La fin de sa phrase avait été prononcée d’une voix presque inaudible.

Linka baissa le regard sur sa poitrine et s’aperçut enfin de ce qui avait déconcentré Yumeki précédemment, la cause de l’absence de réponses à ses questions.

Elle rougit légèrement, croisa les bras sur sa poitrine et fit un pas en arrière.

« Décidément… tu es vraiment un pervers… »

Elle prononça ces mots avec une voix tremblante et gênée, plus affectée par l’embarras que par la colère.

Dixit celle qui m’a embrassé à notre première rencontre, pensa Yumeki en se grattant la tête et en fixant la jeune femme.

« Tu veux pas te tourner, c’est gênant… »

À ce moment-là, il réalisa en effet que sa façon de l’observer n’était pas très polie ou courtoise. Il se retourna :

« Désolé, c’est pas comme si je regardais vraiment… En plus, pour ce qu’il y a à voir… »

Immédiatement, il regretta ces mots. Il les avait prononcés sur un coup de tête, afin de « se protéger » contre une éventuelle accusation, mais il remarqua très vite l’erreur qu’il avait commise : ne jamais attaquer une femme sur sa poitrine.

« … C’est ce que tu penses… ? »

La réponse de Linka n’était pas vraiment celle à laquelle il s’attendait. Il envisageait une réponse plus véhémente, plus agressive, mais à la place, c’était une voix désolée qui lui avait répondu.

Il se retourna, sans avoir eu de consentement à ce sujet, et se courba à 90 degrés en disant :

« Je m’excuse, je ne le pensais pas vraiment… J’ai… j’aime… j’aime… bien… »

Il n’arrivait pas à poursuivre. Quand bien même il ne regardait pas le visage de son interlocutrice, mais ses chaussures, il se sentait incroyablement gêné par les mots qu’il allait dire. Son visage devint aussi brûlant qu’une roche en fusion.

« Tu aimes quoi ? Tu veux dire que tu aimes mes… seins ? Yumeki, t’es vraiment un pervers. »

Une fois de plus, il y avait un désaccord entre ses mots et son ton de voix : elle avait prononcé ces mots sans contrariété.

Il releva légèrement la tête pour voir le visage de son interlocutrice, qui lui semblait afficher une sorte de sourire franc et honnête, un sourire néanmoins différent de celui qu’elle affichait habituellement, comme s’il y avait autre chose.

Il rebaissa la tête et s’excusa :

« Désolé encore, je pense pas être plus pervers que la moyenne néanmoins… Désolé. Désolé. »

À ce moment-là, plusieurs bruits se firent entendre autour d’eux, des sortes de froissements semblables à ceux produits en déchirant du papier, mais beaucoup plus puissants.

Immédiatement, ils en cherchèrent la source du regard et purent voir des déchirures dans les airs, des sortes de failles qui s’ouvraient en un bref instant. Ce qui se trouvait derrière était encore plus sombre que la nuit, plus noir que les ténèbres ; de cette vision malsaine et perturbante s’extirpèrent des créatures à l’allure tout aussi étrange, malfaisante et grotesque.

Ces monstres aux silhouettes similaires à celles de poulets géants mesuraient plus ou moins 1,40 m de haut ; ils avaient deux têtes chacun et à la place d’un bec se trouvait une dizaine de tentacules longs d’un bon mètre. Leurs yeux étaient au nombre de six, parmi lesquels deux étaient fixés sur des pédoncules. Leurs ailes décharnées, n’étaient plus que des os brunis.

À peine s’extirpèrent-elles de ces passages obscurs qu’elles émettaient un cri à mi-chemin entre un caquètement et un gémissement humain.

« C’EST QUOI CES TRUCS ?! » cria Yumeki, horrifié par la laideur et l’horreur de ces êtres, dont l’existence était à ses yeux tout simplement inconcevable. Son esprit se sentait oppressé, il était dans l’incapacité logique de comprendre ces créatures dont l’apparence défiait les lois de la réalité…

Sous l’effet d’un horrible mal de tête, il mit la tête entre ses mains et se courba, comme s’il allait tomber à genoux d’un instant à l’autre.

« Calme-toi, tu es un guerrier de la Collection… Les créatures abyssales d’outre-dimension ne peuvent affecter ton esprit. »

La voix de Linka pénétra soudainement son esprit. Il sentit alors une sensation agréable à l’intérieur de lui, une présence réconfortante qui le tira hors de ces pensées chaotiques.

Lorsqu’il reprit ses esprits, il était toujours au même endroit, sous une pluie qui tombait abondamment, et entouré par quatre de ces créatures.

Linka lui tenait la main. Une main chaude et douce, nul doute que c’était la sensation qu’il avait ressentie dans son délire.

« Qu’est-ce qui s’est passé, bordel ?

– C’est des créatures outre-dimensionnelles venues des abysses lointaines… Tu as perdu de la santé mentale en les regardant et tu sombrais dans la démence…

– Quoi ? Sérieux ? À cause de ces … trucs… machins ? »

Il désigna du doigt l’un d’entre eux, l’air réellement dégoûté.

« Bah, oui. Leur existence ne respecte pas les lois de la physique normale, les esprits humains ont donc tendance à ne pas les comprendre et à devenir fous en les regardant… Mais, toi, tu es un Élu de la Collection, donc y a pas à avoir peur. »

Face à ces mots, il sentit une sorte de montée de fierté en lui ; il était spécial, il avait résisté à une attaque qui aurait abattu n’importe quel autre être humain, même s’il ne savait pas vraiment comment il avait surmonté ça.

« Bon, vas-y Yumeki, montre-leur le fruit de ton entraînement ! Yeah !!! »

Linka leva son bras en l’air et cria pour l’encourager. Étrangement, Yumeki ne ressentait plus du tout cet état de confusion et cette douleur à la tête qu’il éprouvait encore quelques instants auparavant. En temps normal, il aurait été plutôt apeuré, mais pour une raison inexpliquée, il était calme et calculateur comme jamais il ne l’avait été. Il sentait toujours en lui cette présence réconfortante, chaude et agréable.

Il pointa sa main vers une de ces créatures et pensa à son attaque de vent, mais le souvenir de sa précédente expérience lui revint à l’esprit, et une sorte de blocage intérieur le retint ; il ne voulait pas risquer de blesser Linka de nouveau.

Cette hésitation fut suffisante à la créature qu’il avait en face de lui pour attaquer : elle remua simultanément ses tentacules buccaux et poussa un cri, dont le son était de plus en plus aigu, jusqu’à devenir inaudible.

« Attention, le Cogirax va envoyer une onde de choc sonique ! »

Yumeki entendit la voix de Linka venir de son dos, et sans réfléchir, comme s’il avait fait ça toute sa vie, il attrapa la main de la jeune femme et se jeta sur le côté pour esquiver l’attaque, l’emportant avec lui. Ils ne tombèrent pas au sol, mais peu s’en fallut.

L’esquive se fit de justesse : une onde de choc fit gicler l’eau à l’endroit où ils étaient l’instant précédent. Elle avait été si puissante que l’arbre qui se trouvait sur la place fut violemment secoué, et que, même à distance, Yumeki la ressentit, un peu similaire au souffle d’une explosion.

Il n’était pas question de perdre du temps : d’un moment à l’autre, les quatre monstres risquaient de passer à l’action.

« Je voulais garder ça pour plus tard, mais tant pis… » dit Yumeki en lâchant la main de Linka et en se redressant.

Il ouvrit sa main droite devant lui, la paume dirigée vers le ciel nocturne d’Akiba ; une lumière bleu se mit à luire sur le dos de sa main, et une marque y apparut, l’englobant rapidement.

Il sourit, se rappelant les heures précédentes, durant lesquelles il s’entraînait à l’utilisation de ce pouvoir…

***

« Whaa, je suis fatigué ! Il est épuisant ce nouveau pouvoir. » dit Yumeki en s’asseyant par terre.

En cet instant précis, ils étaient tous deux sur le toit de l’immeuble, comme lors de leur dernière séance d’entraînement. Il faisait nuit et les nombreux éclairages de la ville, telles des étoiles tombées du ciel, parsemaient leur champ de vision depuis ces hauteurs.

« Héhé ! En tout cas, il est intéressant ce pouvoir… Je pense qu’il te sera utile. » dit Linka en marquant une courte pause. « Mmmm, je te propose que nous descendions nous reposer… Comme ça, tu pourras voir l’appartement… »

Yumeki inspira vigoureusement et se força à se relever. En un sens, l’utilisation de ce pouvoir l’avait autant épuisé qu’un sprint de plusieurs minutes, même si la douleur musculaire était différente : dans le cas d’un sprint, on a plus l’impression que les muscles brûlent, alors que là, c’était comme s’ils s’étaient endormis, comme s’ils n’avaient plus aucune énergie pour les alimenter ; il ne parvenait plus à les bouger.

Néanmoins, ce n’était qu’une impression, car en se forçant un peu, il arriva à se relever tant bien que mal.

« Je pense qu’il faut que tu te reposes un peu, tu manques de forces actuellement… Oh, peut-être que manger un peu te remettra d’aplomb…

– Pourquoi pas ? Même si on a mangé il y a une heure ou deux à peine… »

Il sourit de manière ironique, en repensant à leur dîner dans ce restaurant romantique…

Quelques personnes autour d’eux, en particulier les vieux couples, leur avaient porté des regards entendus, comme s’ils avaient été dans la confidence de leur premier rendez-vous, ce qui avait gêné Yumeki au plus haut point.

En effet, il avait eu l’impression que son premier rendez-vous se déroulait chez lui, avec sa mère comme spectatrice… bien que dans son cas précis, il ne s’agissait pas d’un rendez-vous amoureux.

Soit Linka n’avait rien remarqué, soit elle n’y avait pas prêté plus d’attention que cela ; il fallait bien reconnaître que son attention avait été focalisée sur les plats qu’on leur avait amenés, dont elle ne s’était pas privée de vanter plusieurs fois la qualité ; « Whaaa, ça a l’air trop boooon !! », ou encore : « Regarde comme il est joli, celui-là ! »

Ce détail n’avait pas échappé aux « observateurs voisins », qui avaient rapidement ré-interprété le motif de leur rendez-vous : pour certains, c’était un repas de circonstance, avant que Yumeki n’annonce une rupture ; pour d’autres, il s’agissait d’une tentative de séduction vouée à l’échec ; d’aucuns le voyaient enfin comme un repas luxueux que s’était offert un couple formé depuis bien longtemps.

Nul ne voyait les choses pour ce qu’elles étaient réellement. Les regards concupiscents s’étaient transformés en regards attendris pour la majorité, et en désintérêt pour d’autres.

Quoi qu’il en soit, Yumeki n’avait pas vécu un moment très agréable.

Il fallait s’attendre à ce qu’elle me parle de nourriture, pensa-t-il après s’être relevé. Même si elle ne mange pas excessivement, elle semble vraiment aimer ça…

Normalement, il n’aurait pas mangé une seconde fois en si peu de temps, mais quand bien même il ne l’avait pas remarqué avant, il lui avait bien fallu reconnaître que son estomac criait famine.

Aussi, tous deux refermèrent la porte du toit et descendirent les escaliers jusqu’à l’appartement.

Une fois la porte ouverte, Yumeki découvrit enfin l’endroit où il allait dormir : l’appartement était composé d’un vestibule, d’un salon, d’une cuisine, d’une salle de bain et de deux autres pièces. Il n’était pas spécialement grand, mais on ne pouvait pas non plus dire qu’il était petit.

Néanmoins, ce qui était remarquable, c’était l’accumulation de matériel dans la pièce principale, le salon, qui était attenante au vestibule : une grande télévision à écran plat était contre un mur, parfaitement centrée, en face se trouvait un canapé en simili cuir de couleur vert foncé, et une table basse était disposée entre les deux.

À gauche du canapé, et donc en face de l’entrée, il y avait une fenêtre dont les rideaux blancs étaient tirés ; derrière le canapé, un comptoir contre lequel il était appuyé marquait la séparation entre le salon, et le coin cuisine.

La télévision était posée sur un meuble ouvert dans lequel Yumeki put voir plusieurs consoles de jeu. Sur la table basse du salon se trouvaient un ordinateur portable fermé, quelques magazines et quelques mangas disséminés. L’autre détail qui attira le plus l’attention du jeune homme était que la pièce n’accueillait pas qu’une seule télévision ; un meuble plus petit se trouvait entre le meuble de la télévision et la fenêtre, et sur celui-ci était posé un petit téléviseur cathodique assez ancien.

« Hein ? Pourquoi tu as deux télévisions ? »

Linka enleva ses chaussures qu’elle rangea dans le meuble, et attrapa ses pantoufles.

« Tu veux dire, « pourquoi j’ai deux télévisions » ? Cet endroit est à toi maintenant… »

Elle attendit une réaction de la part du jeune homme, mais il était tellement absorbé à regarder les détails de l’endroit, tout en ôtant ses chaussures, qu’il ne répondit pas. Aussi, elle poursuivit :

« Je suis désolée qu’il n’y ait pas de jeux, vu que tu vas réunir ta collection ici, j’ai préféré te laisser faire… Par contre, j’ai apporté des consoles, tu n’auras pas besoin d’acheter ça… Ah, oui, pour la petite télévision, c’est pour les vieilles consoles de jeux ; l’image n’était pas prévue à l’époque pour s’afficher sur de si grands écrans, ce n’était pas du HDMI. Du coup, une télévision cathodique avec péritel, c’est pratique pour y jouer. »

Il n’était pas au courant de ce qu’elle venait de lui expliquer : pour lui, une console de jeu était quelque chose qu’il suffisait de brancher à la télévision, il n’avait pas conscience qu’il existait de telles subtilités. Cela dit, il se souvint de l’époque où l’on utilisait encore les prises péritel avec les inévitables problèmes d’affichage et les incessants instants passés à les bouger derrière l’écran pour tenter d’arranger l’image.

« Ah, OK… J’ai un peu du mal à tout comprendre, mais, en gros, ancienne console sur ancienne télé, nouvelle console sur nouvelle télé, c’est ça ? »

Linka sourit, apparemment très satisfaite par sa question, comme si elle était parvenue à se faire comprendre.

Tout en avançant dans le salon, Linka dit :

« Là, tu as la chambre pour dormir, là-bas la salle pour entreposer ta collection et là-bas la salle de bain pour te laver. C’est pas très grand, mais fais comme chez toi. »

Elle finit par une courbette de politesse et, après s’être redressée, elle lui tendit un petit trousseau de clefs avec une petite peluche de monstre, qui pour une fois était connue de Yumeki puisqu’il s’agissait d’un bébé blob à trois yeux, le familier du magicien de Wyvern Quest 2.

« Ah, tiens je le reconnais lui… » murmura-t-il en regardant la petite peluche dans la main délicate et pâle de Linka.

Néanmoins, il ne pouvait se résoudre à accepter ce présent, c’était vraiment trop, quand bien même elle fût effectivement une riche célébrité.

« Mais, je ne peux… accepter… »

Il avait dirigé son regard vers le visage de Linka en vue de décliner poliment son offre, mais il s’était trouvé confronté à un visage rayonnant, mais dont les yeux se remplissaient de larmes. Rapidement, il conclut que cette expression était due non pas à son refus, mais plutôt au fait qu’il avait reconnu la peluche.

« Je suis tellement contente ! Tu l’as donc reconnu ! Il est mignon, hein ? Hein ? »

Sans lui laisser vraiment le choix, elle lui attrapa la main et mit le trousseau dans celle-ci. Yumeki n’était toujours pas habitué à ce genre de manières, il resta interdit quelques instants.

Il rougit et hocha la tête sans réellement avoir écouté la question, il s’était contenté d’approuver ce qui lui avait paru en être une.

« Hihi ! Bienvenue chez toi, Maître ! Ou, alors tu préfères… Oniichan ?

– Aucun des deux ! C’est chez toi ici, pas chez moi ! »

Il venait de se ressaisir. Il ne pouvait la laisser faire, sinon quelle allait être la prochaine étape ? Allait-elle proposer qu’en bon parent elle lui lave le dos ? Ou alors qu’elle porte une tenue de maid ?

Immédiatement, il rougit de honte à cause de ses propres pensées : il s’imagina involontairement dans une salle de bain pleine de vapeur. Il interrompit sa pensée, sachant ce qui allait suivre et refusant de laisser un tel fantasme s’ériger dans son esprit.

« HORS DE QUESTION ! » finit-il par s’exclamer comme s’il répondait toujours à la question de Linka, bien qu’il s’agissait en fait d’un reproche destiné à lui-même.

« Bon, bon, d’accord, je laisse tomber pour le moment… Par contre, j’insiste pour que tu gardes la clef. Même si tu ne considères pas cet endroit comme ton « chez toi », tu auras besoin de venir ici, et c’est plus pratique comme ça. »

Yumeki reprit ses esprits et réfléchit quelques secondes à ce qu’elle venait de dire.

« Bah, tu habites ici, je vais quand même pas débarquer quand je veux… Imagine que tu… que tu sortes à peine de la douche… ou quelque chose comme ça… »

Linka le regarda avec de grands yeux, et rougit légèrement en croisant les bras sur sa poitrine comme pour la cacher :

« Héé ! Arrête avec ce genre de pensées perverses… J’habite pas ici en plus…

– Non, ça n’avait rien de pervers, c’était juste une supposition… C’est pas comme si j’avais envie que ça arrive, c’est pour ça que j’en parle…

– Tu veux pas me voir au sortir de la douche, c’est ça ? »

Elle prononça ces mots sur un ton timide, en regardant le sol.

Sans perdre de temps à réfléchir, Yumeki répondit :

« Non, enfin, ça me déran… C’EST PAS LA QUESTION ! »

Suite à cet emportement, il souffla profondément pour reprendre son calme. Il ne pouvait pas se voir dans un miroir, mais il était persuadé d’être rouge. En tout cas, il sentait les gouttes de sueur sur son front ; la discussion avait dérivé sur une pente dangereuse.

« Yumeki…

– Tu n’habites pas ici ? »

Sans lui laisser le temps d’en rajouter, Yumeki la coupa brusquement.

Face à cette question au ton plus sérieux, Linka décroisa les bras et secoua la tête en guise de négation :

« Non, non. Comme je te l’ai dit, je te prête cet appartement pour que tu puisses y mettre ta collection, je ne vis pas là. Enfin, si tu le veux vraiment, tu peux y vivre à temps plein, ça me va très bien…

– Je sais que tu n’aimes pas parler de toi, mais il faudra quand même que tu m’expliques un jour… Bon, j’accepte pour le moment, mais c’est uniquement pour la mission. Une fois que les extraterrestres seront partis du quartier, je te rendrai la clef. »

Linka acquiesça tout en affichant un sourire victorieux qui donna à Yumeki un doute sur le fait d’avoir pris la bonne décision ; cela dit, il était trop tard, il s’était engagé.

« Tu l’aimes bien aussi, Cybi le Cyblob alors ? Regarde j’ai aussi un porte-clefs de Wyvern Quest, c’est Ana, le familier de Ririna du 6. C’est mignon tout plein, n’est-ce pas ? »

Elle avait sorti de sa poche un trousseau de clefs assez similaire à celui qu’elle avait donné à Yumeki, mais, la peluche du Cyblob, ce blob à trois yeux caractéristique du jeu, était remplacée par une sorte de lapin ailé avec de grands yeux attachants.

Même s’il n’était pas le plus grand amateur de ce genre de choses, il lui fallait bien reconnaître que la petite peluche savait s’attirer la sympathie, on avait réellement envie de la caresser.

L’autre point important qu’il nota à cet instant, et qui le rassura, était le fait qu’elle aussi avait les clefs de l’appartement. De fait, l’endroit relevait plus d’une sorte de salle de jeu commune que d’un lieu d’habitation ; cela la rassura vraiment.

Il acquiesça finalement à la question. Satisfaite, elle sourit, puis elle dit :

« Va t’asseoir, je vais lancer la partie. On va commencer Wyvern Quest 2 puisque tu n’as pas le temps chez toi. Et on va faire une double sauvegarde sur deux cartes mémoires, comme ça tu pourras continuer chez toi, et lorsque tu passeras ici, tu n’auras qu’à amener la carte mémoire. »

Ce genre de discours lui rappela des choses : il se souvint que les cartes mémoires, quand il était jeune, étaient un outil indispensable et fondamental, puisque c’était là-dessus qu’était stockée la progression du jeu, il fallait ainsi y faire très attention. Il avait souvenir de quelques récits de mésaventures qui étaient arrivées à quelques camarades d’école à l’époque.

« OK, l’idée des copies de sauvegarde me va. »

– N’est-ce pas ? T’inquiète, j’en ai beaucoup des cartes mémoires. Je ferai une troisième copie, juste au cas où. Assieds-toi, tu es fatigué, non ? »

Sur ces mots, elle alla derrière la petite télévision et commença à trifouiller des câbles. Une fois encore, Yumeki se rappela d’un autre élément central de sa vie de joueur de l’époque, la multiprise péritel, un outil certes optionnel, mais ô combien pratique.

Sur ces pensées, il alla s’asseoir, et, involontairement, il relâcha ses muscles, laissant le champ libre à sa fatigue pour l’envahir soudainement de nouveau. Il était assuré qu’il ne parviendrait pas à se relever avant un bon moment, cette fois il ne trouverait pas la détermination pour ce faire. Cette démotivation était d’autant plus accrue par la délicatesse et le moelleux du canapé, par un pouvoir que seuls ces derniers disposent, celui de faire fléchir les volontés les plus tenaces pour les engloutir dans la paresse.

Finalement, une image apparut à l’écran et, après un temps de chargement typique de l’époque qui laissa à Linka le temps de se s’asseoir aux côtés de Yumeki, le jeu se lança avec une cinématique. Plus encore que les images qui défilaient à l’écran, la musique raviva en lui des sensations nostalgiques. En effet, il avait de plutôt bons souvenirs de ses expériences de jeu.

Aussi, il prit la manette que lui tendit Linka avec un large sourire plein d’honnêteté et de gentillesse, et commença à se relaxer.

Linka ne prononça mot, elle se contentait de le regarder jouer. Regardant tour à tour l’écran et le visage du joueur, elle paraissait réellement ravie de le voir redécouvrir le jeu. Elle le laissait faire, le laissait tout redécouvrir.

Lorsqu’il posait des questions pour avoir des conseils, elle répondait simplement qu’elle ne donnerait pas plus d’informations que ce qui se trouvait dans le livret du jeu, livret qu’elle semblait connaître par cœur au passage.

Néanmoins, après peu de temps, comme si elle était trop impatiente de lui communiquer sa passion, elle commença peu à peu à lui donner des détails techniques qu’il ne comprenait pas. Manifestement, elle connaissait le système de fonctionnement interne du jeu :

« … Tu vois, en fait, la caractéristique de Chance détermine le taux de coup critique, mais ce qu’il faut savoir, c’est que sa progression fonctionne par paliers. En gros, de 9 à 15, tu as toujours 0,2 % de chance de faire des dégâts critiques, mais dès que tu arrives à 16, tu passes à 0,4 %… Bien sûr, c’est pondéré par les bonus et malus de chaque attaque… Ce que je te conseille, c’est d’investir jusqu’à 16, en sachant que les prochains paliers se trouvent à 21, puis à 28. Plus tard, si tu équipes les Bottes du Géant de Givre, tu pourras directement gagner 12 de Chance, ce qui te permettra d’atteindre ce palier… Bon, par contre, si tu utilises pas les Épées Wyverns Doubles, c’est vraiment pas intéressant de baser son personnage sur le critique… »

C’était ce genre de discours qu’elle se mit à débiter à un rythme presque continu, tout en continuant sa gymnastique visuelle, passant tour à tour du visage de Yumeki à l’écran.

Elle était tellement concentrée sur sa passion pour ce jeu qu’elle n’avait même pas remarqué que Yumeki était rouge et crispé depuis un bon moment. En effet, au début, il s’était simplement relaxé avant de remarquer qu’il avait à quelques centimètres de lui une jeune femme séduisante de laquelle émanait une subtile odeur de fruits et de shampooing.

Il faut bien préciser que le canapé n’était pas particulièrement long : étant prévu pour deux personnes, trois n’auraient pu s’y asseoir qu’en se serrant.

Qui plus est, il avait l’impression que, transportée par son enthousiasme, elle se rapprochait inconsciemment petit à petit de lui, comme pour finir par se coucher sur son corps.

Aussi, ne sachant réellement comment réagir, un peu comme une souris acculée par un serpent, il s’était raidi et avait continué à jouer.

Il avait bien tenté de créer une diversion en lui montrant qu’il s’intéressait au jeu, mais cela ne l’avait pas vraiment aidé. En fait, au contraire, cela avait attisé la flamme en elle.

En se tournant vers sa camarade, en plein débat avec elle-même puisque non seulement Yumeki ne comprenait rien à ce niveau de technicité, mais en plus il ne l’écoutait qu’à moitié, il remarqua qu’elle n’était plus qu’à un cheveu de poser sa tête sur l’épaule de Yumeki, le genre de position intime que prendrait une petite amie.

Il était sûr que Linka n’avait pas de telles intentions, elle était trop honnête, franche et désintéressée pour cela, elle devait simplement être absorbée par le jeu selon lui.

C’est à cet instant que…

*Grrr**grrr*

Le ventre de Yumeki se mit à gémir pour signaler qu’il avait faim…

C’est l’occasion rêvée pour se sortir du piège, pensa Yumeki. Il faut que j’en profite pour me lever.

« Euh, je fais une pause, je vais aller chercher à manger… Héhé ! » dit-il avec un rire nerveux, en se grattant l’arrière de la tête.

Mais, alors qu’il essaya de se lever, il sentit que ses jambes refusaient toujours d’obéir à sa volonté.

« Non, c’est moi qui y vais. Toi, tu continues de jouer. Je te prends un bentô au magasin d’en bas, ça te va ? Tu veux quelque chose à boire avec ?

– Non, ça me gêne que tu y ailles… Attends, je vais m’en occuper moi-même…

– C’EST INTERDIT !! Un bon joueur évite autant que possible de quitter son poste ! Normalement, il aurait fallu prendre des réserves pour éviter de se lever, mais comme on est deux, j’ai pensé que je pouvais m’en occuper. Tu continues le jeu, je m’en occupe… »

Elle prononça ces mots tout en se levant et en se rendant dans le vestibule où elle commença à enfiler ses chaussures et sa veste.

« Fais bien attention, le prochain boss est coriace… Oublie pas de sauvegarder et, au pire, si tu te sens pas de taille, attends que je revienne. »

Là-dessus, sans même attendre de réponse, comme si elle avait le diable aux trousses, elle sortit de l’appartement.

Lorsque la porte se referma, *Ouf*, un long soupir s’échappa de la bouche de Yumeki.

***

« La… Lame de Lumière… Apparais. »

C’est avec une voix faible et gênée que Yumeki s’exprima, et c’est à ce moment-là qu’un trait de lumière jaillit de sa main pour former une sorte de épée faite de lumière. La marque sur le dos de sa main droite continua de luire, englobant la main d’une lueur bleutée, alors que la lame, pour sa part, émettait une lumière blanchâtre.

Même si la dénomination de lame semblait la plus juste pour décrire l’arme qui venait d’apparaître, il fallait bien avouer qu’en réalité, ce n’était rien de plus qu’un trait de lumière dont la forme rappelait celle d’une épée longue. Cette dernière était décorée avec des formes et des courbes complexes qui auraient sûrement rendu sa solidité moindre si elle avait été forgée dans un vrai métal.

Elle ne présentait aucun poids, ce n’était qu’un concentré de magie de lumière à l’instar de la magie des chevaliers wyverns de Wyvern Quest 2, inspiration du pouvoir de Yumeki.

« Je t’avais dit de faire mieux que ça ! On avait même révisé… »

C’était la voix de Linka qui, pour une fois, paraissait plutôt réprobatrice.

« Ahhh… Ton truc, c’est trop gênant, répondit Yumeki en se tournant à trois quarts dans sa direction.

– Mais non, c’est pas gênant ! Un pouvoir puissant doit toujours s’accompagner d’un rituel, d’une incantation, de quelques mots pour le définir… C’est nul là… »

Yumeki soupira et, résigné, il dit d’une voix monocorde :

« Source de pouvoir des wyverns… Magie des éons venue des replis de l’espace et du temps… Luis dans mes mains, brûle les chairs… Apparais, Lame des Chevaliers Wyverns. T’es contente ?

– OUIII !!! » répondit immédiatement Linka en sautillant sur place, les bras levés au ciel.

« Je t’aime vraiment, Yumeki ! poursuivit-elle dans son élan de joie.

– T’as pas bientôt fini, idiote ? »

Yumeki grommela ces mots de manière plutôt rude tout en se tournant vers le plus proche de ses adversaires. Linka ne pouvait pas le voir, mais son visage était complètement rouge ; ces derniers mots l’avaient complètement chamboulé, même s’il savait que provenant de la franchise innée de Linka, il ne fallait pas les prendre pour ce qu’ils étaient.

À cet instant, l’une des créatures passa à l’offensive, et se rua sur Yumeki tous tentacules en avant, les dix yeux braqués sur lui.

Le jeune homme, comme s’il avait fait ça toute sa vie, s’avança de quelques pas vers la créature et, au dernier moment, l’esquiva en lui passant à côté ; au passage, il lui porta une attaque horizontale rapide.

L’instant d’après, la tête du monstre se détacha de son cou de poulet et tomba au sol dans une giclée de sang verdâtre, alors que Yumeki, qui se trouvait à présent dans le dos de la bête, adoptait une pose cool issue d’un manga de son enfance.

Néanmoins, comme celui d’un véritable poulet, le corps de la créature continua de bouger ; il se tourna à nouveau vers lui, de façon assez maladroite et commença à secouer les ailes.

Puisqu’il se doutait que cet étrange comportement devait faire partie d’une attaque, Yumeki, sans hésiter, porta plusieurs attaques brèves à la créature qui se trouva littéralement découpée en morceaux. L’écoulement de sang était assez faible, comparaison faite avec la gravité des blessures.

Un applaudissement se fit entendre, c’était Linka qui le félicitait.

Contrairement à une arme matérielle, cette épée n’avait pas de poids, et la manier était donc comme manier un courant d’air ou une plume. Néanmoins, étant composée de lumière, son effet était comparable à celui d’un laser : elle découpait et brûlait en même temps, ce qui expliquait les faibles giclées de sang malgré la profondeur des entailles.

En soi, Yumeki n’était pas un très bon combattant, mais puisque son arme n’exigeait pas d’effort pour être maniée, malgré ses faibles compétences physiques, il était très rapide et pouvait se concentrer sur son déplacement et son esquive plutôt que sur l’attaque.

Avec une arme pareille, même un piètre combattant avait une chance de défaire un puissant adversaire.

« Impressionnant, tu t’en sors bien… Par contre, pourquoi avoir utilisé un pouvoir pareil ? Tu sais bien qu’il est épuisant, c’est pas très judicieux…

– Rhaaaa, laisse-moi faire ! »

Yumeki avait répondu à la remarque de Linka sur un ton à la fois un peu agacé et joyeux, un peu comme lorsqu’on se défend d’une action dont on est fier.

Cela dit, Linka avait raison. Cette arme, la « Lame des Chevaliers Wyverns », comme elle l’avait dit, était terriblement épuisante, elle absorbait littéralement les forces de son utilisateur.

Yumeki avait-il surestimé ses adversaires alors que ce n’était que des créatures outre-dimensionnelles de faible puissance ? C’est ce qu’aurait pu penser Linka en cet instant.

Cependant, la réalité était différente. Il était vrai que Yumeki n’avait aucune conscience de la puissance de ses adversaires, mais s’il avait opté pour une épée plutôt que pour son pouvoir de sphère de vent, c’était simplement en souvenir de l’incident de l’autre fois.

En effet, même s’il n’avait pas réellement blessé Linka, il s’était tout de même senti responsable de l’avoir touchée avec son pouvoir. Si les choses s’étaient déroulées différemment, elle aurait pu être gravement atteinte.

Aussi, lorsqu’il avait vu les créatures apparaître à une distance aussi faible, il avait préféré opter pour la lame de lumière. Cette dernière n’était, malgré tout, pas exempte de risques. Puisqu’elle n’avait aucun poids, elle était facile à manier, mais il était également facile pour son porteur de l’ignorer et donc de se blesser soi-même ou de blesser des personnes proches de lui. En soi, elle demandait beaucoup de concentration et une bonne connaissance de son environnement.

« Bon, puisque vous ne venez pas à moi… »

Sur ces mots, Yumeki fonça courageusement, ou de façon intrépide, sur une autre de ces créatures ; il sauta et porta une attaque verticale cette fois.

L’attaque n’était pas difficile à esquiver, mais la créature ne devait pas avoir vraiment pris conscience du danger qu’elle encourait et n’esquiva pas. L’instant suivant, elle se retrouvait sectionnée en deux dans le sens de la hauteur.

Une fois de plus, la quantité de sang verdâtre n’était pas abondante.

« Tiens, prends le sac, dit Yumeki en retirant le sac qui contenait le précieux colis. Je m’occupe d’eux.

– D’accord ! J’ai l’impression que tu t’amuses bien. Hihi, je suis contente ! »

Sur ces mots, elle accourut à ses côtés et se saisit du sac.

Effectivement, quiconque l’ayant vu se battre aurait été du même avis que Linka : il esquivait adroitement les coups et tranchait de manière précise ses adversaires, c’était réellement comme s’il jouait de sa puissance.

Alors qu’il se rua vers le dernier des monstrueux poulets…

« Alkranrauwrir Jorkanzi Rodak, apparais, serviteur des Abysses ! »

Une nouvelle faille craquela l’air, mais dans un bruit de déchirure de papier bien plus fort. Après avoir tué le dernier ennemi, Yumeki se retourna en direction de la faille et put voir une nouvelle créature grotesque en sortir.

Cette fois, il s’agissait d’une sorte de lézard de 3 m de haut et d’une quinzaine de mètres de long. Il était de couleur noire et à y regarder de plus près, ses écailles étaient cristallines. Il avait huit pattes, et deux queues totalement difformes, et sa tête était un agglomérat de crânes humains à vif, sans peau, ni écailles. Deux sortes de petits bras boudinés se trouvaient sur son torse.

Malgré la confiance qu’il avait accumulée au cours de son premier combat, Yumeki ressentit de la peur cette fois, ou plutôt de la terreur. Il sentit à nouveau son esprit se rebeller contre cet illogisme, cet être érigé contre les lois de ce monde.

Il se figea et ses jambes commencèrent à trembler.

« Ne me dis pas que tu as peur d’un lézard géant alors que tu brandis l’épée des chevaliers wyverns ! »

Linka s’était approchée de lui et le regardait en gonflant adorablement les joues comme pour exprimer un reproche.

« Hahaha ! Tu as raison, après avoir vu les premiers, c’est pas comme si je ne m’attendais pas à quelque chose du genre ! Hahahaha !! »

Mais, au premier déplacement de la créature, Yumeki se plaça devant Linka et brandit son épée à deux mains, comme si cela lui donnait un quelconque avantage.

« Recule, Linka, je vais l’utiliser…

– Déjà ? D’accord… Par contre, j’aimerais bien savoir où se cache l’invocateur. Si tu continues à combattre, tu vas finir épuisé avant de l’avoir débusqué.

– Je te laisse t’en charger ! Trouve-le et je m’en occupe !

– Tu as vraiment l’air d’un fier chevalier lorsque tu parles comme ça ! »

Sur un ton moqueur et joyeux, Linka recula et lui envoya un baiser de la main, puis elle se mit à scruter les environs.

Les épaules de Yumeki frémirent en comprenant, sans le voir, le geste qu’elle avait fait, mais il se reprit rapidement.

Il se mit en position : il s’inclina légèrement en avant, tourna son épée à la perpendiculaire de son bras droit, et plaça son bras en arrière ; un connaisseur de la série des Wyvern Quest aurait tout de suite reconnu l’attaque qu’il préparait, le Wyvrax Daislash.

Alors que la créature s’avançait vers Yumeki, d’un pas léger mais lent, s’appuyant tantôt sur le sol, tantôt sur les murs, un peu à la manière d’un véritable lézard, la lumière se concentra sur la pointe de la lame, comme si elle provenait de toutes les sources lumineuses situées autour d’eux.

Puis…

« *Rrmmm*… J’en appelle aux noms des quatre wyverns fondatrices des pôles de magie… Yr… Yrdak… Drakad… Ah, c’est trop compliqué, comment tu veux que je retienne ça ? »

Yumeki posa cette question en tournant autant qu’il le pouvait la tête en direction de Linka. Cette dernière répondit en portant les mains autour de sa bouche pour imiter l’effet d’un mégaphone :

« Yradax, Ulvyr, Noerdan et Zabark… Tu les connais pourtant, tu as joué au jeu…

– Oui, il y a dix ans ! Oh ! et puis zut ! »

Sans essayer de reprendre la phrase d’appel de sa technique, il se contenta de dire « Wyrax Daislash » sur un ton assez monocorde reflétant son désintérêt.

Toutefois, il accompagna ces mots d’un mouvement circulaire de l’épée, assez lent comme si d’un coup l’arme s’était alourdie, et, à cet instant, un rayon de lumière pure semblable à un énorme faisceau laser partit de la lame, en ligne droite, vers la créature.

Ce rayon qui semblait pouvoir tout brûler sur son passage, en atteignant le corps gigantesque de la créature, creusa sans mal un trou en son centre, et contre toute attente, il n’avait désintégré que cette dernière ; en effet, ni les branches de l’arbre qui s’étaient trouvées sur sa trajectoire, ni le mur situé derrière le monstre n’avaient été endommagés.

« Bon, voilà qui est fait… Tu l’as trouvé, l’invocateur ? » demanda Yumeki, se désintéressant du cadavre de la créature. Il se retourna vers Linka et expira profondément comme s’il ressentait à présent l’effet de la fatigue.

« Attends, c’est pas fini, dit Linka en désignant le cadavre de la créature. Regarde ! »

Ramenant les yeux sur cette dernière, il put voir le corps cristallin du lézard se recomposer : la blessure impressionnante se refermait à vue d’œil.

« Que… ? Quoi ?! »

La respiration de Yumeki s’accéléra, à l’instar de son pouls. Il sentait réellement la fatigue, comme si sa stupeur avait subitement mis fin à sa poussée d’adrénaline.

« Te décourage pas, reprit Linka, je vais tenter de localiser le noyau. Tank le boss et prépare ton bolt, je te dis dès que je le trouve.

– Hein ? »

Une fois encore, elle avait lancé des termes inconnus dans le dictionnaire de Yumeki.

« Ah, oui, c’est vrai… Attire son attention, esquive, et prépare-toi à relancer la même attaque dès que je t’en donne le signal. C’était pas très compliqué pourtant… » finit-elle par dire sur un ton faible.

L’instant suivant, les yeux de Linka changèrent de couleur et prirent une teinte violette, brillant même dans l’obscurité. Elle commença à scruter la créature qui n’était alors plus très loin de Yumeki.

Ce dernier reculait lentement face à elle, lorsque soudain :

« À la base du cou, derrière la tête avec l’entaille ! Vise à cet endroit ! »

L’instinct de survie donna un nouveau coup d’adrénaline à Yumeki qui arma rapidement son coup comme il l’avait fait auparavant et un nouveau rayon jaillit sans qu’il ne prononce le nom de son attaque.

Le rayon frappa la tête avec une précision digne d’un fusil de sniper et la désintégra avant de poursuivre sa trajectoire dans le cou de la créature, et de creuser un nouveau sillon à travers son corps cristallin.

Cette fois, lorsqu’il tomba au sol, le corps de la bête se désagrégea comme s’il tombait en cendres et, en quelques dizaines de secondes, il n’en restait plus rien.

« Ouais ! Tu as vu ça, Linka ? »

Mais, alors qu’il se retourna en direction de la jeune femme, il vit qu’elle était aux prises avec un individu en costume noir, un salaryman tout ce qu’il y avait de plus banal.

Ce dernier avait agrippé le sac qui contenait le précieux contenu et il tentait de l’arracher des mains de Linka. Derrière lui se trouvait une faille similaire à celles qui avaient été précédemment ouvertes.

Yumeki courut vers eux, mais, à peine avait-il fait deux pas qu’il tomba par terre, et que la lame de lumière disparut : il était à bout de forces.

« Linka ! » cria-t-il tout en forçant ses jambes à l’écouter et en se relevant tant bien que mal.

Mais, malgré son enthousiasme et son dynamisme habituel, Linka ne semblait pas de taille face à un homme dans la force de l’âge. Elle était peu à peu attirée vers lui.

Puis, soudain, l’homme lâcha d’une main la sangle du sac et gifla la jeune femme. Cela eut pour effet de la faire lâcher prise suffisamment longtemps pour qu’il puisse se saisir de l’objet.

Yumeki, qui trainait ses jambes vers le théâtre de l’affrontement, assista impuissant à ce spectacle.

Linka tomba au sol à quelques mètres de lui.

Le salaryman afficha une expression de satisfaction sadique, il regarda droit dans les yeux Yumeki, d’un air défiant, et traversa la faille.

« Vite, il ne faut pas le laisser partir ! »

Linka tendit une main en direction de la faille, une lumière violacée entourait sa main.

À cet instant, Yumeki arriva finalement jusqu’à elle, l’aida à se relever, et lui demanda :

« Tu veux qu’on le poursuive derrière ce truc ? »

Linka, qui avait une joue rouge à cause de la gifle, hocha la tête en guise d’acquiescement.

« Vite ! »

Yumeki soupira. Ses traits devinrent graves et, saisissant la main de la jeune femme, il l’entraîna avec lui à travers la faille…

La seconde suivante, cette dernière se referma aussi soudainement qu’elle était apparue.

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