Tome 1 – Chapitre 5

Quelques dizaines de minutes auparavant…

Malgré ce qu’il avait pu dire, Kazuo se trouvait bel et bien à Akiba cette nuit.

Il n’avait pas été tout à fait honnête avec Yumeki et Linka. Bien que dans l’ensemble son histoire était vraie, il avait caché une partie de la vérité.

Lorsqu’il rajusta ses lunettes sur son nez, la lumière d’un lampadaire vint à se refléter dessus, lui donnant un air réellement inquiétant.

En raison de la fraîcheur de la soirée, il s’empressa de remettre les mains dans les poches de son imperméable qui lui donnait l’allure d’un pervers exhibitionniste.

Il se trouvait actuellement sur les dernières marches du Kanda-myôjin1, un lieu qui n’était éclairé la nuit que par les réverbères des rues voisines. Les feuilles des arbres situés dans la cour d’entrée bruissaient derrière lui sous l’effet d’un léger vent.

Il retira une main de sa poche, se saisit de son portable et appuya sur un bouton pour le sortir du mode veille, ce qui projeta une lumière inquiétante. Sur l’écran du téléphone portable on pouvait voir l’image d’une jeune femme, tirée d’un manga, aux longs cheveux roses, aux yeux dorés et au visage particulièrement doux et adorable. Elle était couchée et semblait se débattre contre la menace de plusieurs tentacules qui lui avaient déjà attrapé les bras et les jambes.

En soi, l’image n’était pas spécialement indécente, mais tout connaisseur du genre se doutait bien que ce n’était qu’un préambule à ce qui allait suivre.

Kazuo porta plus précisément son regard sur l’heure. Il était 1h30, encore une demi-heure avant le rendez-vous qu’il avait organisé entre Yumeki, Linka et Assa-ninja1990, son contact, son livreur pour ce genre de colis au contenu secret.

Assa-kun, comme Kazuo aimait à l’appeler lorsqu’il n’était pas en face de lui — car, en effet, ce dernier tenait à son image d’assassin énigmatique et funeste, et n’aimait pas qu’on l’affuble d’un surnom mignon — n’était pas un utilisateur de la TC, mais il était malgré tout très compétent.

Au demeurant, il pouvait être vu comme un fou plongé dans son rôle et qui ne discernait plus le réel du fictif, mais pour Kazuo, qui éprouvait une affection presque paternelle pour les « rejetés » et les « bizarres » du système social, il était surtout quelqu’un d’intègre et intéressant.

De son point de vue, il manquait peu avant qu’il ne découvre un pouvoir de la TC, sa « synchronisation » avec elle était chaque jour plus forte. En tout cas, depuis que Kazuo faisait appel à ses services, il n’avait jamais été en retard, les colis n’avaient jamais été perdus, détériorés ou ouverts, et il n’avait jamais négocié la moindre augmentation de ses honoraires ; un employé modèle en somme.

Kazuo avait pour projet d’attendre encore quelques dizaines de minutes avant de se rendre sur les lieux de l’échange, il était convaincu que son plan allait fonctionner : faire sortir de sa cachette ce conspirateur et cet alien.

En effet, l’un des prétendants de sa future femme, un malheureux qui s’était retrouvé rejeté au profit de Kazuo, était venu lui dire en personne qu’il ferait tout pour empêcher sa bien-aimée de « se marier avec un déchet de la société ».

Cette entrevue s’était déroulée il y a quelques mois de cela, alors qu’il se rendait à la demeure de sa future femme. Il y avait croisé, accidentellement ou non (Kazuo penchait plutôt pour cette seconde possibilité), ce type qui lui avait lancé ces mots à la figure.

Cet homme devait avoir la trentaine et avait une apparence plutôt ordinaire. Il était venu à lui pour lui dire qu’il connaissait ses « penchants dégoûtants » et qu’il ferait tout pour que celle qu’il aimait et qui l’avait rejeté les découvre.

Kazuo s’était simplement contenté de sourire et de l’ignorer, et avait poursuivi sa route jusqu’à la maison.

C’était là leur première rencontre. Depuis lors, il l’avait croisé plusieurs fois à Akiba en train de le suivre et de prendre le moindre de ses gestes en photo ; lorsqu’il le pouvait, car Kazuo prenait un malin plaisir à entrer dans des établissements privés où ce genre d’opération aurait été très mal vu.

Pendant quelque temps, les choses s’étaient déroulées de la sorte. Kazuo n’avait pas estimé bon de prévenir sa future femme de ce voyeur, il était parti du principe qu’il se lasserait bien assez vite. Même si Kazuo n’avait pas les mêmes attributs de beauté, il se considérait assurément plus intelligent que lui.

Pour commencer, à sa place, il n’aurait pas déclaré une guerre ouverte à un otaku et encore moins sur son propre terrain, Akiba. Par surprise, il aurait eu une chance, mais après l’avoir mis en garde de ses intentions, quelles chances pouvait-il avoir contre un otaku aussi passionné, et utilisateur de la Collection de surcroît ?

Ce manège dura quelques semaines, puis, d’un coup, probablement découragé, le prétendant, qui répondait au nom de Nakamura Kenzo — Kazuo avait appris son nom après une enquête sommaire —, arrêta de le suivre pendant près de deux mois.

Un jour, il rentrait tard d’Akiba et se rendait à la gare, comme à son habitude en passant par des ruelles peu empruntées, quand Kazuo fut attaqué par trois créatures abyssales de puissance moyenne. Il s’en débarrassa sans aucun problème, mais le fait qu’on le cible directement l’avait intrigué.

Au début, il avait pensé que c’était une contre-attaque de la part des envahisseurs de l’espace. En effet, il avait déjà eu affaire à quelques-uns d’entre eux et les avait toujours vaincus. Cela aurait été on ne peut plus logique.

Mais, soupçonnant malgré tout qu’il put s’agir d’un coup d’eux, de ceux qui dirigent le monde dans l’ombre, il avait entrepris d’enquêter.

D’autres incidents du genre survinrent dans les semaines qui suivirent et il finit par comprendre que celui qui intentait à sa vie de la sorte n’était autre que Nakamura.

En fait, il apprit également que les pouvoirs de ce dernier venaient d’une alliance qu’il avait passé avec un des extraterrestres, qui serait devenu son professeur. Il ne connaissait pas les termes de leur accord, mais il se doutait bien qu’en vertu de ce vieil adage, « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », ils avaient dû trouver un terrain d’entente.

Kazuo disposait de nombre de connaissances en matière d’invocation, il savait pertinemment ce que ce pouvoir impliquait : les arts de l’invocation de créatures des plans abyssaux, telles que celles que Nakamura employait, ou autrement nommées « les abyssaux », sont ouverts théoriquement à n’importe quel humain, à condition qu’il en paye le prix.

En effet, sans faire appel, comme le faisait Kazuo, aux pouvoirs de la Collection, il n’y avait pas de réel moyen sûr pour faire venir ce genre de créatures.

Jadis, elles exigeaient le sacrifice corporel de leur invocateur, mais, probablement en se rendant compte que c’était un frein à leur appel, elles acceptèrent les sacrifices de tierces personnes.

En principe, pour que Nakamura puisse faire venir des abyssaux, il devait payer en sacrifices humains, car les abyssaux n’acceptaient aucun autre type de sacrifices que celui-là.

Kazuo n’avait jamais pu avoir de preuves concrètes et solides concernant d’éventuels sacrifices menés par Nakamura, sans doute car l’enquête n’était pas vraiment son point fort, et qui plus est, il fallait bien l’admettre, car contrairement à ce que montrent les films américains, il n’était pas donné à un civil de pouvoir enquêter sur des meurtres ou autres crimes du genre.

Néanmoins, étant lui-même un invocateur, il était plus que certain du prix qu’il fallait payer, il était impossible de passer outre, et il était également certain que Nakamura n’était pas un utilisateur de la TC.

Ainsi, bien plus qu’il ne craignait pour sa propre vie, il se sentait coupable de ces meurtres, il n’aurait pas dû prendre cette menace à la légère. Mais comment aurait-il pu se douter que Nakamura, qui paraissait être l’homme le plus commun du monde, pouvait faire preuve d’un tel acharnement, et qu’il irait jusqu’à passer des pactes avec des créatures d’autres dimensions ?

Il n’en avait pas parlé à Yumeki et à Linka, mais c’était là l’autre raison pour laquelle il voulait céder sa collection : il se sentait coupable. En effet, Kazuo estimait qu’il aurait dû intervenir dès lors que Nakamura lui avait déclaré la guerre ou bien lors des premiers espionnages, il en avait la capacité.

Parmi les redoutables pouvoirs que les invocations conféraient à Kazuo, il y avait celui d’appeler des Hypnosis Noctis, des créatures peu puissantes en combat, mais qui possédaient la capacité d’effacer ou d’altérer la mémoire. S’il avait été plus consciencieux, il aurait pu éviter que Nakamura s’adonne aux arts obscurs de l’invocation et, par la même occasion, il aurait évité la mort de victimes supposées. Aussi, en guise de mea culpa, mais également en vue d’éviter que de futurs problèmes de ce genre se reproduisent, il avait pris la décision terriblement douloureuse de se séparer de sa collection. Peut-être également que le prochain possesseur de cette collection serait plus sage que lui.

Pour couronner le tout, sa future femme n’aimait pas sa collection. Il aurait pu, certes, tricher en la cachant quelque part, mais puisqu’il avait une autre bonne raison de s’en séparer, la décision s’était imposée à lui.

Mais avant de ce faire, il devait clore ce chapitre, il devait prendre ses responsabilités et en finir avec l’extraterrestre et Nakamura. Plus précisément, il ne visait pas la mort de ce dernier : il voulait l’attraper et utiliser ses Hypnosis Noctis pour effacer sa mémoire et altérer sa personnalité afin de le réintégrer à la société.

Contrairement à l’alien et à Nakamura, Kazuo, en tant qu’utilisateur de la Collection, avait réussi à passer des accords avec des divinités extra-dimensionnelles dites des confins de l’Univers.

Ces créatures ressemblaient fortement à des abyssaux, elles étaient tout aussi monstrueuses et inhumaines, mais contrairement à ces derniers, elles n’avaient aucune aspiration à s’établir sur Terre. Même si leur mode de pensée n’accordait que peu d’importance à des êtres aussi chétifs, futiles et grossiers que des humains, ils n’étaient pas intéressés par leur prendre leur planète.

Par contre, en raison de conflits datant d’éons, les dieux des confins de l’Univers vouaient une haine profonde aux abyssaux, et acceptaient de se laisser invoquer par des mortels afin de livrer bataille à leurs côtés contre eux.

Contrairement à ces derniers néanmoins, ils ne demandaient pas de sacrifices, c’était le pouvoir de l’invocateur qui leur fournissait l’énergie nécessaire pour se manifester. Mais cela impliquait que l’humain en question dispose de tels pouvoirs, n’importe qui ne pouvait pas les matérialiser.

En soi, c’était combattre le mal par un moindre mal…

Si Nakamura avait réellement pratiqué des sacrifices humains, ce qui en principe était inéluctable pour disposer de l’énergie nécessaire à l’ouverture d’un passage vers les Abysses, un simple effacement de mémoire ne suffirait pas, il pourrait laisser parler à nouveau ses penchants. Il fallait s’attaquer au problème plus en profondeur.

Malheureusement, si l’effacement brutal et sommaire de mémoire est simple à réaliser grâce aux Hypnosis Noctis, de petites créatures semblables à des vers de terre à pattes d’araignées possédant des dizaines d’yeux humains, l’altération de personnalité était quant à elle bien plus difficile. Il lui fallait donc emprisonner Nakamura pendant quelques jours pour ce faire.

Son professeur alien avait dû le mettre en garde contre Kazuo, puisque Nakamura s’était toujours débrouillé pour s’enfuir et pour éviter le face à face.

C’est pour cette raison qu’il avait chargé Yumeki et Linka de cette mission, afin de les faire tous deux sortir de leurs cachettes et de pouvoir s’en occuper une bonne fois pour toute avant de tirer le rideau sur sa carrière.

Il n’était pas particulièrement fier de son mensonge, Yumeki et Linka paraissaient être des personnes vraiment bien, mais il n’avait pas eu d’autre choix.

Si tu veux tromper ton ennemi, trompe d’abord tes amis, pensa-t-il.

Ses objectifs étaient donc capturer Nakamura pour altérer sa mémoire, le réintégrer à la société et éliminer l’alien invocateur, le tout sans que ses deux précieux alliés ne soient tués dans l’opération.

Alors qu’il était plongé dans ses réflexions, une lumière lui arriva soudainement sur le visage et le fit sortir de sa transe.

C’était le faisceau de la lampe torche d’un des deux policiers qui se trouvaient en bas des marches du temple.

Il remarqua immédiatement que l’un d’entre eux avait la main sur son arme, prêt en cas de problème.

Kazuo leva lentement les mains et, dans une attitude détachée, il dit :

« Oula, un problème, messieurs les agents ? »

Les policiers s’échangèrent un regard puis s’avancèrent en direction de Kazuo.

« Ne bougez pas et mettez les mains sur la tête. »

Avec un grand calme et une pointe d’ironie, Kazuo reprit :

« Ai-je fait quelque chose de mal ? Je ne pensais pas que prendre l’air était interdit au Japon… »

Cette réflexion qui attaquait directement l’attitude des policiers sembla les irriter : leurs traits se durcirent un peu et ils pressèrent le pas.

« Jouez pas au plus malin, qu’est-ce que vous faites ici en pleine nuit ?

– Comme je vous l’ai dit, je voulais me reposer sur ces hauteurs et regarder la lune… Est-ce que ça pose vraiment un problème ?

– Nous allons rapidement le savoir… Vos papiers, s’il vous plaît. »

À cet instant, Kazuo se rappela d’un détail : il n’avait pas ses papiers d’identité, il les avait oubliés chez lui.

Il se doutait bien que tout cela n’était qu’un coup monté des conspirateurs afin de l’empêcher d’agir ce soir, la présence des policiers en ce lieu était complètement inhabituelle et calculée.

Aussi, il n’avait pas vraiment la volonté d’obtempérer :

« Mes papiers sont dans mon sac… mais si je dois garder mes bras sur la tête, ce sera impossible pour moi de vous les montrer… »

Encore une phrase exprimée comme une attaque.

Le plus proche des policiers répondit :

« Nous allons jeter un œil au contenu du sac… Tournez-vous s’il vous plaît. »

C’était l’occasion qu’attendait Kazuo. Il se retourna et se mit à murmurer alors que ses doigts, derrière sa tête, commençaient à tracer des lignes dans les airs :

« Hirzaj Orsokura Ur’zanef Ikiron, je fais appel à vous, gardiens des mémoires des confins. »

À cet instant, deux petites créatures, des sortes de lombrics blancs dodus avec des pattes d’araignées et des dizaines d’yeux humains aux couleurs toutes différentes, mesurant quelques soixante centimètres de haut apparurent dans les airs, devant les policiers.

Paniqués, ces derniers firent quelques pas en arrière jusqu’au bord des escaliers.

Mais alors qu’ils reprirent leur sang-froid face à ces apparitions grotesques et perturbantes, Kazuo s’était retourné, d’une main il rajusta ses lunettes et, de l’autre, il désigna les deux policiers :

« Irvansk Tri Kovri. »

À cet instant, les Hypnosis Noctis projetèrent sur les policiers des toiles d’énergie multicolores depuis des bouches jusqu’alors imperceptibles.

Ces derniers poussèrent de petits cris avant de tomber, évanouis. Les créatures se placèrent au-dessus d’eux et leurs corps blancs se mirent à briller de l’intérieur, comme si des anneaux de lumière colorés circulaient à l’intérieur d’eux. Kazuo prit son sac et descendit les escaliers.

Une fois arrivé en bas, il claqua des doigts et les créatures disparurent soudainement en emportant les toiles d’énergie.

« Bon, il est temps que j’aille sur les lieux de l’échange, dit-il à haute voix. Vous m’excuserez, messieurs les agents, mais je n’ai pas le temps pour venir avec vous. »

Après avoir salué d’une légère inclinaison de tête les deux corps endormis au sommet des marches, il s’en alla.

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