Tome 2 – Chapitre 2

Un paysage obscur, une forêt désolée et hantée aux arbres tortueux, un tapis de feuilles mortes couvrant le sol et crissant à chaque pas. Dans le ciel, des nuages noires si épais qu’ils donnaient à cette journée une teinte similaire à une nuit.

Des cris inhumains s’élevaient de-ci de-là, des hiboux, des chouettes et d’autres animaux de la forêt, mais encore bien d’autres également, des créatures bien plus agressives et bien plus féroces.

Yumeki se releva, il venait de se réveiller d’un long sommeil. Il n’était vêtu que d’une sorte de robe de bure usée et déchirée à plusieurs endroits.

« Tu es enfin réveillé, Élu ? »

Une voix féminine vint l’interpeller, il se frotta les yeux et tourna son regard en direction de celle-ci.

Bien qu’elle fût vêtue d’une robe blanche digne d’une mariée et tenait une sorte de bâton aux formes complexes semblables à celui des magiciens des œuvres fantastiques, il reconnut Linka.

Cette dernière se tenait debout à côté d’un arbre et le regardait intensément. Son expression était grave, elle était différente de celle qu’il lui connaissait.

Au moment où son regard se porta sur elle, il remarqua un élément étonnant, elle portait des kitsunemimi. Non seulement, la couleur de ses oreilles n’était pas en accord avec le reste de sa tenue, mais en plus elles ne collaient pas à son expression sérieuse.

« Afin d’affronter les sombres menaces surgies du territoire de la Nuit Sempiternelle, oyez ma voix, héros à la prestance nobiliaire et aux vertus irréprochables. Le Mal ronge nos terres, sa pestilence corruptrice se répand dans nos cieux, les engeances des tréfonds s’extirpent de leurs berceaux pour faire ripailles des chairs et des entrailles des braves gens et la phrénésie s’engouffre dans les esprits amoindris. »

Face à cet étalage de mots complexes et de tournures vieillies, Yumeki la regarda d’un air perplexe :

« Euh, tu peux répéter ? Pourquoi cet accoutrement, au fait ? »

Elle ignora tout simplement sa remarque tandis que ses oreilles de renard effectuèrent un mouvement semblable à un clignement d’œil.

« Votre faconde seule peut s’élever jusqu’aux régions sacrées au-delà des limbes éthérées, vous seul pouvez vous voir octroyer les grâces des existences supérieures. Élevez vos prières en ma présence, vendiquez votre fiance et choisissez la destinée de ces fiefs. Plongerez-vous nos âme dans les ténèbres tartaréennes ou opterez-vous pour l’absolution des mânes et des mortels. »

Alors qu’elle finit de prononcer cette phrase incompréhensible, elle leva son bâton et une lueur bleue s’en dégagea.

Des ondulations aériennes apparurent tout autour de Yumeki, elles s’amplifièrent jusqu’à devenir neuf vortex.

Yumeki, à présent debout, se tenait sur ses gardes, il comprenait sans véritable raison que des êtres allaient en jaillir, il se doutait que c’était des portails.

Mais, au lieu de faire sortir des créatures, les vortex changèrent de forme et chacun prit une couleur différente. Au milieu de tout cela, on pouvait voir les traits grossiers de visages se dessiner, ils représentaient chacun une divinité.

« Je suis Koris, l’Esprit Libre. Choisis ma voie et je t’octroierais la puissance alliée à la liberté. » (Confession de la Liberté : Immunise contre l’entrave et confère une augmentation modérée en Mouvement.)

« Je suis Erasavia des Abysses. Embrasse ma cause et tu pourras commander des légions de rampants. » (Confession de l’Invocateur : Confère le pouvoir d’Invocation et une augmentation importante en Magie.)

« Je suis Io le Radieux. Que seuls les âmes pures prêtes à l’ascension se hasardent à me scruter. »(Confession du Paladin : Confère une augmentation importante en Force et une modérée en Volonté.)

« Je suis Prioter, l’Alchimiste du Destin. Ceux qui me vénèrent ne craignent ni la mort, ni l’imprévu, mais comprennent le prix de toute équivalence. » (Confession de l’Alchimiste : Confère la compétence de Commerce et une augmentation modéré de la Magie.)

« La guerre n’est permise qu’aux êtres d’élite, moi, Rizi, je dévore les faibles et ne choit que les forts. »(Confession du Dominateur : Augmentation importante de la Force et modérée d’Endurance.)

« Tue, tue, tue pour moi. Éventre, écartèle en mon nom, Eron. » (Confession du Meurtrier : Confère le pouvoir de Frénésie, augmentation importante de l’Agilité.)

« Je suis Yana, la Mère du Monde. Les êtres naissent bons, il faut leur ouvrir les bras et accepter leurs différences. Mes chevaliers portent en eux le cœur du paradis. » (Confession du Guérisseur : Confère le sort de Soins, augmentation modérée d’Endurance et guérison naturelle hautement accrue.)

« Chante avec Lysa et que ta voix entraîne les esprits en perdition vers la joie et la bonne humeur. »(Confession du Barde : confère les sorts de Confusion et de Danse et immunise contre le Fléau moribond de Sardax.)

« Je suis le Régisseur des Dieux, mon nom importe peu, car je suis le Jugement qui s’abat sur les êtres inférieurs et supérieurs. » (Confession du Jugement : confère le sort Renvoi de dégâts et une augmentation importante en Volonté.)

Après avoir frotté son oreille droite, Linka reprit la parole :

« Choisis ta confession et que le destin des âmes de ce monde soit scellé pour les prochains éons. »

En même temps que ces visages s’exprimèrent, Yumeki put voir à côté de chaque vortex s’afficher une fenêtre de dialogue semblable à un jeu vidéo avec le nom du pacte d’allégeance et les bonus conférés par celui-ci.

– Que vais-je choisir, pensa-t-il. Je ne sais même pas encore ce que je veux faire comme personnage. Le Bien ou le Mal ?

Il se mit à réfléchir avec véhémence aux avantages de chaque confession, il ne savait vraiment pas que choisir. Un silence entrecoupé par les bruits lointains d’animaux sauvages se posa et dura quelques minutes.

« Bon, Linka, tu me conseilles quoi ? C’est toi la professionnelle ? »

Mais alors qu’il posa cette question, il s’aperçut que le sol autour de lui devint une boue dans laquelle il s’engouffra ; les visages divins autour de lui ne changèrent pas d’expression et Linka-renarde se gratta l’oreille gauche en lui dardant un regard sans émotion.

« Quoi ?! Mais… j’ai pas encore choisi… »

Il sentit un déplacement près de lui, quelque chose remuait dans la boue.

C’est à cet instant qu’une femme sortit à moitié du sol spongieux dans lequel s’engouffrait le jeune homme. On ne voyait d’elle que le buste, mais c’était assurément une femme splendide à la fière poitrine et à la superbe chevelure blond vénitien. Elle ne portait qu’un bikini blanc qui étrangement n’était pas sali.

« Ne t’inquiètes pas mon chéri, je vais te donner un autre choix… celui du Déicide. »

Elle lui murmura ces mots à l’oreille, après s’être accrochée à son cou.

Alors que plus de la moitié de son corps était à présent sous la boue, il comprit la situation : s’il ne décidait pas très vite, c’était cette sombre sirène qui allait décidé pour lui et allait lui faire choisir la « Confession du Déicide : Confère des bonus de dégâts importants contre tous les adorateurs des confessions divines. Ne peut pas commercer ou s’allier à un autre joueur. »

Une nouvelle fenêtre d’explication venait de s’ouvrir à côté de la superbe femme.

A présent, elle avait pris le visage de Yumeki entre ses mains et elle commençait à lui lécher la joue.

« Mais… arrête ! Tu vois pas que c’est embarrassant ?! »

Alors qu’il s’écria de la sorte, la boue lui montait déjà sur le torse…et finalement, il se réveilla.

26 octobre…

« Aaah ! », s’écria-t-il alors que ses yeux s’ouvrirent.

Sa première constatation, c’est qu’il n’était pas dans son lit. Sa deuxième, c’est qu’il se trouvait sur le canapé du salon du quartier général. Et sa troisième et dernière constatation, c’était Linka endormie et allongée sur lui.

A peine prit-il conscience de cela que son cœur se mit à battre la chamade et qu’il sentit une chaleur digne d’un volcan monter en lui.

Depuis qu’il connaissait la jeune femme, il avait vécu pas mal de choses gênantes et embarrassantes, mais ce moment précis l’était probablement plus encore que les autres. La raison se trouvait sûrement dans ce sentiment d’intimité qui se dégageait de cette scène.

« Qu’est-ce que c’est que ça ?! Quand… ? »

Sans réellement le vouloir, il s’était interrogé à haute voix ; il aurait préféré se taire pour ne pas la réveiller, mais ces paroles s’étaient échappées de sa bouche.

Alors que la jeune femme remua sur sa poitrine de Yumeki qu’elle utilisait comme coussin, il remarqua que la sensation d’humidité qu’il avait ressentit dans son rêve provenait en réalité de sa poitrine : probablement l’humidité provoquée par le souffle de Linka sur celle-ci.

Elle finit par ouvrir les yeux.

Même au réveil, Linka était charmante, ses yeux étaient à moitié ouverts et n’avaient pas besoin de maquillage pour être splendides. Sa coiffure était un peu défaite, elle couvrait partiellement son visage et lui donnait un air sauvage qui n’était pas sans quelque attrait.

Yumeki était figé, il n’osait plus bouger, il ne savait que faire. Étonnamment, même si c’était Linka la plus vulnérable et la plus en danger, c’était finalement lui qui était le plus angoissé et le plus craintif.

Tant bien que mal, elle se redressa complètement, prit une position assise et, se frottant les yeux, elle tourna sa tête vers lui.

« Bonjour~ »

Elle prononça ce mot d’une voix endormie et timide.

Le cœur de Yumeki battait à tout rompre, elle était si proche que le souffle de sa voix lui avait caressé le visage.

« Euh… Booooon… »

Il n’arrivait pas à formuler ses mots, il était trop crispé. Il réalisa qu’il venait de dormir avec une fille, il avait passé toute la nuit avec une fille couchée sur son corps.

D’un coup, il sentit sa tête tourner et ses forces le quitter, c’en était trop, le temps s’était comme figé, ces secondes lui parurent interminables.

« Il est quelle heure ? »

Demanda-t-elle avec candeur tout en se frottant les yeux à la manière d’un chaton.

Cette question banale et attendue souleva un problème grave et récurrent de la vie du jeune homme : son travail.

En effet, quelle heure était-il ? A en juger par la lumière qui pénétrait à travers les rideaux, le soleil était déjà levé depuis un moment.

Yumeki reprit partiellement son calme, sa tête tournait toujours et ses forces revenaient. Il chercha son téléphone portable de la main, il était dans sa poche ; il s’en saisit et lu l’heure : « 10h36 ».

Il réalisa bien vite qu’il était bien en retard à son travail.

« Dix heures et demi environ. »

La réponse à la question posée par la jeune femme sembla mettre un certain temps à être comprise par cette dernière, Linka s’immobilisa en regardant le vide devant elle avec ses yeux plissés, elle était comme un logiciel informatique qui mettrait du temps à gérer des processus.

Yumeki profita de cette pause, il inspira profondément, ferma les yeux et réfléchit à sa situation : il détestait certes l’idée d’être absent à son travail, mais ce qui était fait était fait.

D’autre part, il réalisa bien vite que sa situation était sans appel : certains de ses collègues étaient déjà au courant qu’il allait voir une fille la veille, son absence devait immanquablement avoir attisé leurs imaginations. S’il se rendait au travail maintenant, non seulement il devrait justifier son retard, mais en plus il devrait écouter les plaisanteries dissimulées de ses collègues.

Aussi, ce qui lui parut le plus sage, c’était de se faire passer pour malade.

« Ça te dérange si je continue un peu ma partie ? »

La voix endormie de Linka le tira de sa réflexion.

Elle venait de prendre entre ses mains une manette qui traînait sur la table basse, au milieu des paquets vides de cookies, chips et autres snacks.

Sur ces mots, elle bailla, s’éloigna de Yumeki sur le canapé et d’un geste délicat déplaça les mèches qui couvraient son visage.

La musique agressive et inquiétante du jeu s’éleva dans la pièce alors qu’elle se frottait à nouveau les yeux de manière féline.

« Te gênes… pas…

– Mer~ chiii… »

Elle bâilla en plein milieu de sa phrase alors que ses doigts mécaniquement tapotèrent les touches et lancèrent la partie.

Yumeki était encore interdit par ce qui venait de lui arriver, il la regardait fixement, d’un regard vide, c’était comme si ses pensées étaient ailleurs.

« Au fait… tu aimes ce jeu ? J’ai oublié de te le demander hier. »

Gêné, il prit quelques secondes pour répondre par un simple « oui ».

« Il est terrible, pas vrai ? , demanda-t-elle en baillant.

– Étonnamment… j’aime plutôt bien.

– Ah, tant mieux ! Hihi ! Yumeki aime jouer~ », dit-elle en chantonnant.

Comme d’habitude, elle voulait transmettre sa passion, ce genre de réponse ne pouvait que lui faire plaisir.

« Sinon…c’est la première fois que tu fais un all night game ?

– Euh… euh… tu peux répéter ? L’anglais c’est pas mon fort.

– C’est vrai ! C’est la première fois que tu passes toute la nuit à jouer ? »

Il réfléchit quelques secondes à la question, il se demanda si au cours de son adolescence il avait eu une telle expérience, mais il se souvint que sa mère était intraitable à ce propos, il n’avait jamais dormi chez un ami ; c’était donc peu probable.

Il secoua la tête en guise de négation.

« Je m’en doutais… Il reste à boire près de toi ? »

Encore confus, il observa ses alentours, il avait l’impression d’être un fêtard au lendemain d’une soirée particulièrement arrosée, il ne voyait autour de lui que des bouteilles de soda et des paquets de snacks vides.

« Non, il ne reste rien ici… tu fais ça souvent ? Enfin, je veux dire…ça te gêne pas de dormir avec un… »

Yumeki prononça ces mots d’un ton descendant, il n’acheva d’ailleurs pas sa phrase.

A ce moment là, il vit Linka se figer l’espace d’un bref instant alors qu’un bruit qu’il avait appris à reconnaître depuis la veille s’extirpa des enceintes de la télévision : celui du Game Over.

« Aaaahhh ! Ces harpies sont vraiment terribles ! Aaahhh ! Encore morte, pauvre Hanako, j’ai mal pour elle… »

Soit elle n’avait pas entendu la remarque de Yumeki, soit elle avait délibérément choisi de l’ignorer. En tout cas, elle fixait fermement l’écran.

Un silence gênant s’installa pendant quelques secondes qui parurent interminables. Finalement, Linka reprit la parole :

« En tout cas, bienvenue dans le monde des gamers ! Tu as non seulement passé une nuit à jouer, mais tu as aussi choisi de le faire sur un des jeux les plus difficiles. Bravo !

– Je suppose que toi, tu le fais souvent, non ? Dit-il en se grattant l’arrière de la tête et en regardant distraitement l’écran de télévision.

– Mmmm… pas si fréquemment en fait. J’aime bien aussi regarder des animes et vu qu’ils passent la nuit, je fais souvent des pauses. Puis, j’aime aussi lire des LN et des mangas, donc…

– Je vois, je vois. La vie est difficile lorsqu’on est une otaku et une neet, n’est-ce pas ?

– A qui le dis-tu ? Le temps manque toujours… Je ne savais pas que tu connaissais ce terme, je suis impressionnée. »

En fait, il savait également qu’il existait une catégorie de personne, comparables à des ermites modernes, les hikkikomori, des personnes qui ne sortent jamais de leurs chambres.

Il avait conclu que Linka était une neet puisque contrairement à ces derniers, elle avait des activités hors de chez elle. C’est d’ailleurs ainsi qu’il l’avait rencontrée.

« Ouais, on m’en a parlé en cours, à l’époque. Donc tu ne travailles pas ? Ah, merde ! Il faut que j’appelle pour mon travail ! S’exclama-t-il comme si cette question lui avait remémoré ce détail important.

– Ah oui ! Je l’avais complètement oublié. Ça va aller ? Je suis désolée de t’avoir gardé sur le jeu toute la nuit. Sincèrement…

– Non, t’excuse pas, c’est ma faute de m’être laissé entraîner dans le jeu. Je ne pensais pas qu’il m’aurait… »

Une fois de plus, il décida de ne pas terminer sa phrase, il avait honte d’avouer qu’il avait été pris au piège de sa compétitivité, il voulait vraiment « réussir à battre le jeu », il ne voulait pas s’avouer vaincu. Cette attitude avait conclu à son réveil sur ce canapé.

Il décida de changer de sujet avant qu’elle ne lui demande des explications :

« Donc, tu ne le fais pas souvent. Mmm, je vois…Mais tu l’as quand même fait quelques fois, non ? Tu étais… seule ?

– Oui, j’étais seule. Pourquoi cette question ? Demanda-t-elle en tournant autant qu’elle le put sa tête vers lui.

– Pour rien…

– Tu serais pas… jaloux ? Elle arbora une sorte de sourire moqueur en prononçant ce dernier mot.

– Dis pas n’importe quoi, idiote ! »

Yumeki tourna sa tête vers l’écran en rougissant légèrement ; il voulait esquiver le regard de la jeune femme.

A cet instant, les touches furent tapotées plus violemment, un groupe de monstres venaient de s’en prendre par surprise à Hanako, le personnage de Linka. Elle avait eu des réflexes très rapides en considérant le fait qu’elle était en plein discours avec lui, elle parvint à esquiver les attaques et à s’éloigner du groupe.

C’est alors que son personnage incanta un sort d’attaque qu’elle reprit la parole :

« Mon record personnel, c’était l’an dernier en septembre. Puisqu’il y avait un typhon, j’avais dû faire des provisions et je n’avais pas pu sortir. Du coup, j’en ai profité pour tenter le « marathon ». J’ai tenu 45h de jeu d’affilé, suite à quoi, je me suis écroulée…

– T’es complètement barge de faire ça.

– Meuh, non ! J’ai dormi devant la télé pendant 5 heures et j’ai repris la partie. J’ai fait ça pendant 5 jours au final. J’ai pas vu le temps passé.

– Cinq jours ?!

– Ouais, cinq jours. Heureusement qu’il n’y a pas eu de deuxième typhon tout de suite, j’avais plus de nourriture après 3 jours, j’ai dû commander sur internet pour ne pas interrompre le marathon. »

A ce moment-là, le rugissement féroce d’un dragon se fit entendre dans le jeu.

« Gloups, ça va être dur ! Accroche-toi, Hanako-chan !

– T’es vraiment spéciale, toi ! Dit Yumeki tout en expirant bruyamment du nez. Qu’est-ce qui a mis fin à ton marathon ?

– Bah, en fait, le samedi, il y avait la sortie du bluray du volume 6 de Meg@ Idol, du bluray du volume 4 de Play A Live, ainsi que la sortie de 3 mangas que je suis. Après, j’ai repris mon rythme normal, j’avais plein d’anime en retard, heureusement que je les avais enregistrés.

– T’es pas croyable !»

Au lieu de s’en offusquer, elle sourit tout simplement. Yumeki sourit à son tour et se leva.

« Je vais monter sur le toit pour téléphoner. Il est trop tard pour que j’aille au travail, je vais leur dire que je suis malade. Il y aura moins de bruit sur le toit qu’ici.

– Ok, je suis désolée encore.»

Animé par un sentiment de solidarité de joueur, Yumeki essaya de passer derrière elle afin de ne pas la déranger pendant son combat contre le dragon.

Au moment où il quitta la « zone canapé », la voix de Linka s’éleva brusquement :

« Aaaahhh ! Je suis morte ! Snifff, pauvre Hanako-chan… !! S’il te plaît, tu peux regarder s’il reste des cookies ou quelque chose à manger dans le meuble ? »

Le jeune homme hocha de la tête comme s’il était résigné et se rendit vers le meuble.

« Tiens, c’est tout ce qu’il reste, dit-il en lui tendant un paquet de biscuits. Je reviens.

– Bonne chance ! Que la Collection soit avec toi ! »

Yumeki n’avait même pas l’envie de faire une remarque, il se contenta de secouer la tête en soupirant, mis ses chaussures et quitta l’appartement.

***

Une fois sur le toit, sous ce ciel nuageux et gris d’octobre, Yumeki soupira. Il détestait vraiment ce genre de situations, il n’aimait pas devoir mentir et inventer des excuses.

D’autant qu’il était plutôt maladroit pour ce genre de choses ; en général, il finissait par avouer la vérité alors qu’il se sentait embourbé dans un tissu de mensonge qu’il n’arrivait plus à rendre crédible.

Cette sensation soudainement évoquée à son esprit lui rappela son précédent rêve, le même genre de sensation qu’il avait éprouvé en sombrant dans ces sables mouvants.

Alors qu’il était en pleine rêverie, son cerveau le ramena à la réalité, devant ses yeux se dressait un élément inattendu.

En effet, sur le toit, de manière totalement inopinée, un coffre siégeait en plein milieu.

Il ne s’agissait pas d’un coffre de facture moderne, mais d’un coffre ferré de grande taille à l’ancienne ; il rappelait en tout point les coffres à trésor des jeux vidéo.

Yumeki se frotta les yeux pour être sûr de ne pas rêver ou d’avoir une quelconque illusion d’optique provoquée par l’abus inconsidéré de jeux vidéo, mais point de tout cela, il y avait bien un tel coffre en plein centre de ce toit.

Intrigué, piqué par sa curiosité naturelle, il s’approcha afin de voir ce qu’il contenait.

D’un coup, une étrange pensée surgit dans son esprit : était-ce un coffre piégé comme ceux d’Akuma no Tamashi 2 ? Il était mort quelques fois sur ce genre de piège.

– Quelle idée en même temps de mettre des explosifs dans un coffre ou alors d’en faire un monstre déguisé ? Pensa-t-il en arrêtant sa marche pour réfléchir.

En temps normal, il aurait nié la possibilité qu’une telle chose dans la vraie vie, mais après tout ce qu’il avait vécu auprès de Linka et, après sa dernière aventure avec ce démon corrupteur aux côtés de Koharu, il ne pouvait nier cette possibilité. Au final, il évoluait à présent dans un monde où les pouvoirs spéciaux existaient, tout devenait possible.

Il porta instinctivement sa main à sa ceinture, prêt à dégainer son épée… c’est alors qu’il se rendit compte de ne pas en posséder, pas dans cette réalité.

– Qu’est-ce qui me prend ? Pensa-t-il. Je commence à mélanger réalité et fiction ? Je me prends pour Linka ? En même temps, c’est pas évident de faire la différence depuis que je me bats contre des monstres, démons et autres…

Il inspira profondément et utilisant les pensées rationnelles comme bouclier, il se persuada qu’il y avait une raison autre que surnaturelle à la présence de cet étrange élément de décor.

« Voyons voir ce qu’il y a dedans ! » dit-il à haute voix.

Sur ces mots, il poussa le lourd couvercle de ce coffre, ce qui nécessita plus de force que prévu, et il observa l’intérieur où…

… se trouvait une fille endormie en position fœtale.

Étonnamment l’intérieur du coffre était soigneusement capitonné de soie rouge.

La tête de cette jeune fille reposait sur un épais coussin qui paraissait particulièrement mou et des couvertures aux multiples dentelles couvraient son corps.

La fille en question était de petite taille, elle n’était pas debout, mais Yumeki l’estimait à environ un mètre quarante.

Elle avait de long cheveux châtains foncés lisses qui étaient détachés, ainsi qu’une longue frange qui couvrait une partie de son visage et de ses yeux. Elle portait un pyjama rose avec des décorations, Yumeki n’en voyait que les manches des bras qui sortaient des couvertures.

Il resta bouche bée, il ne s’attendait pas à y trouver une petite fille.

Réalisant qu’il venait peut-être de découvrir une enfant abandonnée, il referma hâtivement et brutalement le coffre avant de se mettre à respirer bruyamment.

– Qui sont les parents indignes qui abandonnent leur fillette de 8 ans sur un toit d’immeuble ? Qu’est-ce que je dois faire ? Je vais quand même pas l’adopter ?

Il sentait son cœur proche de l’infarctus, il avait expérimenté il y a quelques dizaines de minutes le réveil aux côtés d’une petite amie (même si ce n’était pas sa réelle petite amie), il devait maintenant devenir père ?

C’était trop brusque pour lui, il tomba à genoux devant le coffre.

– Ressaisis-toi ! Ressaisis-toi !! Tu vas lui demander qui elle est… puis d’où elle vient et ensuite on va la conduire à la police.

Une fois de plus, Yumeki venait de faire appel aux principes fondés, puissants et rassurants du rationalisme.

Il inspira un grand coup, se calma et souleva à nouveau le couvercle.

Cette fois, la fillette remua, elle était en train de se réveiller. Le cœur de Yumeki accéléra une fois de plus, il déglutit.

Il était tellement crispé qu’il ne bougea plus, il la regarda bêtement sans rien dire.

La fillette finit par ouvrir les yeux, elle les frotta à l’aide des longues manches de son pyjama, c’est alors que leurs regards se croisèrent.

Ses yeux avaient une couleur rouge cramoisie atypique, une teinte très sombres, sous un autre éclairage ils auraient été tout simplement perçus comme noirs.

Le visage de Yumeki était déformé par le stress et des gouttes de sueur coulaient de son front.

« Yo ! »

Dans sa détresse, c’était le seul son qui lui était venu aux lèvres.

Immédiatement, la fillette se blottit sous ses couvertures tel un petit rongeur cherchant à fuir un chat. Yumeki remarqua immédiatement, aux mouvements des couvertures, qu’elle tremblait.

« Euh… je ne te veux pas de mal ! Bon, il est vrai qu’un criminel dirait la même chose, mais dans mon cas, c’est vrai. »

Il attendit quelques secondes pour être sûr que sa phrase ait été entendue, puis, n’ayant pas de réponse, il ajouta :

« Je m’appelle Motomachi Yumeki. Et toi c’est quoi ton nom ? »

Une nouvelle fois, seul le silence suivit sa question.

Peut-être à cause de l’attitude effrayée de la jeune fillette, Yumeki se rendit compte du ridicule de sa propre peur et se sentit une sorte de devoir de la rassurer.

Il inspira pour reprendre son calme, il se devait d’être fort et trouver une solution à ce problème, il ne pouvait laisser tomber un être si fragile.

« Dis ? Tu n’as pas faim ? Si tu veux manger quelque chose, je peux te donner des biscuits… A condition que Linka ne les ait pas déjà finis. Héhéhé ! »

Il sourit en se grattant nerveusement l’arrière de la tête.

« Au pire, j’irais au conbini en bas de l’immeuble, c’est pas un problème. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Du lait ? Du jus de fruit ? Des bonbons ? »

Au fur et à mesure de la discussion, son ton de voix devint plus doux, une réaction involontaire très fréquente chez les adultes qui parlent à des enfants.

Cette fois, la fillette réagit, la couverture bougeât alors qu’un petit visage se découvrit. Ses yeux, par contre, étaient à présent caché derrière une longue frange.

« Euh… Aaaahhh… Euh…»

Sa voix tremblait, aucun mot ne paraissait pouvoir en sortir.

« Te forces pas. Dis-moi juste ton nom, ce sera un bon début. »

Lui dit-il en tendant tendrement la main pour l’aider à sortir du coffre.

Même si l’apparence de Linka était fragile, il s’agissait de la fragilité d’une jeune femme ; là, cette fillette était l’incarnation même du concept, elle paraissait fragile à l’extrême, semblable à un poussin.

C’est avec une délicatesse hésitante et un mouvement lent qu’elle fit sortir sa petite main hors de la couverture et qu’elle prit la main de Yumeki.

En sortant, comme si sa cheville eut été si fragile qu’elle ne pouvait soutenir son poids, elle bascula vers l’avant en tombant.

Yumeki la rattrapa immédiatement dans ses bras.

Tous deux se figèrent quelques instants, le jeune homme sentit la légèreté de ce corps appuyé contre le sien, il sentit également une odeur fruitée émaner de cette petite tête. Ses joues se mirent involontairement à rougir.

Lorsqu’il s’en rendit compte, il finit par reculer pour se séparer d’elle. Ce n’était qu’une petite fille, pourquoi réagissait-il de la sorte ?

« Ça va ? Lui demanda-t-il d’une voix hésitante.

– Oui… Mer… ci… »

Il lui sourit innocemment. Pour sa part, la jeune fille ne changea pas d’expression, elle regardait le sol, mais continuait de lui tenir la main.

A présent qu’il la voyait debout, elle paraissait avoir 12 ans, tout au plus.

« Tu veux venir en bas avec moi ? Je vais te donner à manger. »

Yumeki n’était pas vraiment habitué aux enfants, il ne savait pas vraiment comme réagir avec eux.

« Je… n’ai… pas faim. »

Cette réponse venait de détruire toute sa stratégie, que devait-il faire à présent ?

– Peut-être qu’avec une fille, elle aurait plus de facilité à parler, pensa-t-il.

« Tu aurais envie de rencontrer une fille amusante et gentille qui pourrait t’aider à retrouver tes parents ? »

C’était la première fois qu’il formulait à haute voix cette hypothèse évidente.

Cette fois, la réponse ne se fit pas attendre, la jeune fille secoua la tête en guise de négation, une réaction plutôt énergique qui avait l’air hors de son personnage.

– Ok… qu’est-ce qui s’est passé avec ses parents ? Elle a été battue ? Elle a peut-être des marques sur le corps que je ne peux pas voir à cause de son pyjama.

Cette simple évocation fit monter la chaleur dans le corps de Yumeki, c’était assurément une mauvaise pensée. Il secoua sa tête avec violence pour la chasser.

Néanmoins, l’idée devait être évoquée, il était possible que la raison de sa présence était lié à un tel scénario.

– Whaaa, c’est une pente dangereuse ! Bon, je vais laisser Linka s’en occuper…

D’une voix faible et hésitante à son tour, Yumeki demanda :

« Euh…Tu veux peut-être… prendre une douche ? »

La jeune fille retira immédiatement sa main de celle du jeune homme et, reculant d’un pas, elle croisa ses bras sur son torse pour se défendre.

Yumeki réalisa sa maladresse, il secoua ses mains devant lui :

« Non, non, tu m’as mal compris. Je vais laisser la fille dont je te parlais s’occuper de toi… rassure-toi… »

Elle ne réagit pas, elle arrêta de bouger alors que son visage se leva pour le regarder. Même si on ne voyait pas ses yeux à cause de sa frange, elle était très mignonne.

« Euh… Aah… Non, c’est bon… »

Il ne savait plus que faire. Toutes ses tentatives d’en savoir plus s’étaient soldées par des échecs, il ne lui restait qu’une seule option :

« Attends-moi ici, je vais te chercher Linka. Tu verras elle est très gentille… un peu bizarre, mais gentille. Je reviens tout de suite, ne t’inquiètes pas ! »

Il quitta le toit d’un pas rapide et commença à dévaler les escaliers.

– Quelle horrible type je fais ! Je vais simplement léguer le problème à Linka !

Alors qu’il atteignit le premier palier, une autre pensée vint à son esprit :

– En fait… je me demande si Linka saura quoi faire ? En tant que fervente otaku, est-ce qu’elle saura quoi faire avec cette fille ?

Il secoua brusquement la tête pour chasser ces pensées.

– Non, c’est une femme, elle a l’instinct de maternité ou un truc du genre… enfin, j’espère, car je sais plus quoi faire…

Il finit par revenir devant la porte de l’appartement. Sans trop y réfléchir, il prit la clef dans sa poche et il entra.

Linka se trouvait exactement à l’endroit où il l’avait laissée, sur le canapé, la manette entre ses mains et le regard concentré sur l’écran.

« Désolé Linka, j’ai un problème… une fille ! »

En proie à la panique, il prononça hâtivement ces mots.

La tête de Linka se tourna vers lui en affichant un regard enflammé :

« Quoi ?! Tu veux dire quoi par là ? Tu as un enfant ?! Ou alors…

– AHH ! Non, non !! C’est pas ça ! Il y a une fille sur le toit ! »

Un bref silence suivit cette exclamation, le regard de Linka redevint normal.

« En quoi le fait qu’il y a une fille sur le toit est un problème ? Attends, j’ai compris !

– Vraiment ? Demanda Yumeki devinant une théorie étrange dont la jeune femme était friande.

– Mmm, oui, oui ! Cette fille veut se suicider, mais en fait elle joue la comédie pour que tu la sauves et lorsque tu t’approches elle utilise ses pouvoirs pour créer une épée et te la planter dans le corps. C’est ça ?

– Non ! Tu vois bien que je suis en vie! En plus, s’il y avait une fille qui voulait se suicider sur le toit, pourquoi est-ce que je la laisserais seule pour venir te chercher ? »

Linka lui sourit innocemment tout en portant son index à sa lèvre inférieure.

« Laisse-moi deviner : c’est une scène d’un anime, non ?

– Héhé, tu commences à bien me connaître. Ouais, c’était un anime qui est passé l’an dernier en autom…

– Pas le temps pour ça ! Yumeki l’interrompit avant qu’elle ne pût se lancer dans des explications techniques. C’est une jeune fille d’environ 12 ans qui… dormait dans un coffre… »

A entendre sa propre explication, il douta l’espace d’un instant de ses propres sens, c’était tellement bizarre comme rencontre.

Linka, au contraire, sembla intéressée, elle posa la manette sur la table basse.

« La rencontre avec une fille dans un coffre. Ça pourrait faire un bon titre de galge… ou d’eroge. Et c’est quoi le problème alors ? Elle est morte ? Elle est pétrifiée par un sort mystérieux et ancien ? Elle est victime d’une puissante malédiction ?

– NON ! Mais pourquoi est-ce que tu penses toujours à des choses aussi farfelues ? Non, elle a sûrement été abandonnée par ses parents et, vu qu’elle est intimidé par les garçons, j’arrive pas à lui demander d’explications.

– Mmm, je vois… Pourquoi des parents abandonneraient une collégienne de 12 ans ? »

Cette question était en effet particulièrement avisée. Abandonner un bébé, ce n’était certes pas chose courante, mais c’était à quelque part imaginable. Mais abandonner une collégienne qui avait eu le temps de s’attacher à ses parents et qui pouvait les identifier sans problème…

« Ouais… Ou alors, elle a fugué, répondit Yumeki. C’est bien là le problème, elle me parle pas. Allez viens, abandonne ton canapé quelques minutes.

– Heureusement pour toi, j’étais en ville et je ne peux pas me faire attaquer ici. Bon, on va voir ça, mais je commence à être de moins en moins intéressée… sauf par le coffre, ça c’est un élément amusant d’une intrigue de scénario.

– T’es pas possible comme fille ! Dit Yumeki en quittant l’appartement. Il n’y a donc que les histoires sordides et surnaturelles qui t’intéressent ? »

Linka, qui était en train de mettre ses chaussures dans le vestibule, s’arrêta un instant pour réfléchir, puis répondit :

« Le rêve, c’est ce qui donne des couleurs à la vie, non ? En quoi, ce serait intéressant ou amusant de voir une tragédie familiale ? Sauf bien sûr s’il y a des monstres, une histoire d’amour interdit, des pouvoirs magiques…et bien sûr des personnages moe. Elle est moe au moins cette fille ?

– J’hallucine !  Dit Yumeki en prenant sa tête dans sa main. Ouais, ouais… elle est mignonne tout plein… »

Malgré son ton de voix inexpressif, le visage de Linka sembla s’illuminer en entendant ces mots.

« Ouais, ça, c’est bien. Il faut sauver le moe et les petites filles enfermées dans les coffres ! Je me demande quel type de personnage elle est : tsundere ? Non, certainement pas, tu as dit qu’elle ne parlait pas…

– Tais-toi et suis-moi !Espèce d’idiote d’otaku !

– Pffff, t’es pas drôle ! Kuudere ?

– Je sais même pas de quoi tu parles.

– Attends, je vais t’expliquer…

– Non, on attends pas, on y va et tu verras bien.

– Méchant !! »

Sur ces mots, elle gonfla les joues à la manière d’un petit animal en colère, mais se mit à le suivre dans l’escalier.

Quelques instants plus tard, ils ouvrirent la porte du toit.

Il n’y avait personne.

Point de coffre, point de jeune fille, il n’y avait que quelques détritus habituels laissés là par les jeunes qui fréquentaient couramment le toit.

« Ohhh, il n’y a personne. Tu es sûr de ce que tu as vu ?

– Bien sûr! Le coffre était là, je l’ai ouvert et à l’intérieur une fille dormait. J’ai essayé de lui parler, elle n’y arrivait pas à cause de sa timidité, puis je lui ai tendu la main.

– Pourquoi faire ?

– Pour l’aider à sortir du coffre, bien sûr. Tu voulais que je fasse quoi ?

– Il était fermé à clef, ce coffre ?

– Non, il était juste fermé. Tu me crois pas, c’est ça ? »

Il lança à Linka un regard un peu peiné, il espérait vraiment qu’elle le croit.

«  Pourquoi est-ce que je te croirais pas ? Si tu dis qu’il y avait une fillette dans un coffre, c’est que ce doit être vrai. »

Cette réponse formulée sur un ton de voix calme, confiant et honnête laissa Yumeki sans voix. Nulle autre personne en ce monde n’aurait pris un tel récit pour réalité, mais elle avait l’air de n’avoir jamais douter de lui.

Cette pensée attendrit quelque peu son cœur. Malgré ses étrangetés, c’était une fille bien, pensa-t-il en cet instant.

« Non, j’essaye d’en savoir plus pour déterminer son type. D’après ce que tu dis, c’est soit une dandere soit une imouto-san… ou bien les deux. Ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit d’un loli. Si elle était maladroite, il se peut aussi qu’elle soit doujiko. Tu penses qu’elle jouait la comédie ? Si c’est le cas, son type peut-être…

– Non, mais arrête avec ton charabia ! C’est vraiment important ?

– Bah, oui, connaître le type est primordial pour tous les lecteurs.

– De quels lecteurs est-ce que tu parles ?!

– De ceux de LN, bien sûr. Tu veux que je parle de qui ?

– Laisse tomber… »

Le silence se posa quelques dizaines de secondes, Yumeki regardait le toit d’un air consterné alors que Linka semblait chercher au sol quelque indice.

Finalement, ce fut elle qui parla la première :

« Tu l’as fait sortir du coffre alors ?

– Oui, en effet. Pourquoi ?

– Pour avoir la suite de l’histoire, non ? Elle était comment.

– Elle était mignonne, petite, dit-il d’un ton résigné et sans emportement. Elle avait des cheveux foncés, sa frange lui couvrait les yeux… quoi d’autre ? Elle portait un pyjama rose avec des motifs blancs… tu veux d’autres détails ?

– Ses mensurations ?

– Idiote ! Tu crois vraiment que je connais ce genre de choses ?! En plus, elle avait 12 ans, tu crois que je m’intéresse à ce genre de fille ?

– Je sais pas, tu me parles pas de filles, je connais pas tes goûts… D’ailleurs, c’est quoi ton type de filles préférés dans les animes ou les jeux vidéo. »

A vrai dire, il n’avait jamais vraiment réfléchi à la question, il jouait depuis peu. Puis, quand bien même, il ne voulait pas aborder un tel sujet avec une fille.

« Non, mais c’est pas la question ! » s’écria-t-il avec empressement.

Puis, pour changer de sujet, il poursuivit son récit avec une voix grave et démotivée :

« Donc, voilà, elle est sortie du coffre, je lui ai demandé si elle voulait manger ou boire, elle a refusé. Je lui ai demandé si elle voulait prendre un douche, elle a refusé. Je lui ai demandé d’attendre ici le temps que je vienne te chercher… voilà toute l’histoire. »

Linka croisa les bras, prit un regard inquisiteur et hocha de la tête en disant :

« Mmm, je vois, je vois… Je pense qu’il ne faut pas trop s’en inquiéter, comme dans un RPG, si c’est un personnage important, on sera amenée à la revoir…

– Tu racontes vraiment n’importe quoi ! C’est la fatigue ? Je te signale que la vie n’est pas un JEU VIDEO ! » Dit Yumeki sur un ton faussement énervé. Au fond, il s’attendait à ce genre de commentaires de sa part.

« Héhé, perso, je trouve qu’il y a beaucoup de similitudes… Bah, tu verras bien que j’ai raison. On rentre jouer ?

– Ouais…enfin, attends ! Je vais passer mon coup de fil pour le travail. T’as qu’à continuer ta partie en attendant…

– OK ! Tu pourras aller acheter à manger en revenant ? S’il te plaaaaaaait… »

Elle formula sa demande avec une voix encore plus douce qu’à son habitude et en accentuant précisément cette syllabe-là ; elle cherchait à imiter ces filles d’anime, c’est ce que pensa Yumeki.

– Bah, de toute manière je peux pas gagner contre elle… je suppose qu’elle ne résiste plus à l’idée d’aller continuer sa partie, sinon elle y serait aller elle-même.

Il hocha de la tête en sortant son portable de sa poche.

« Merciiii ! »

La porte se referma derrière elle, le silence revint sur ce toit. Yumeki leva la tête vers ce ciel nuageux et soupira.

***

Après être revenu à l’appartement, et bien évidemment après être allé acheter à manger, cette dernière lui demanda :

« Tiens, au fait, il y a une grosse vente cet après-midi à Akiba pour la sortie de l’extension de Replica of Battle Heroes. Il se peut que les démons et donc Koharu y soient. Ça te dit ?

– Je parie que tu dis ça parce qu’il y a quelque chose qui t’intéresse là-bas, n’est-ce pas ? Répliqua Yumeki avec un ton de voix suspicieux.

– Non… enfin, si mais c’est pas la question… si j’étais vraiment intéressée, je pourrais très bien m’y rendre seule, y’aurait pas de problèmes. Non, je suis sérieuse.

– Désolé, je voulais un peu t’embête. Je t’écoute, explique-moi ce que c’est Spirits machin… Pourquoi un nom en anglais au fait, on a pas assez de mots en japonais ?

– Pfff, c’est quoi comme question ça ? Demanda Linka en affichant une moue perplexe. C’est que le titre, t’inquiètes pas ‘M Je suis allergique à l’anglais’, les règles sont en japonais. Cela dit, on pose pas ce genre de question, les titres sont l’expression profonde des créateurs, seuls eux en connaissent les secrets et il est interdit de les remettre en question.

– Whaa, y a des règles contraignantes dans le milieu…

– Non, c’est les miennes… dit-elle d’une voix faible. Quoi qu’il en soit, Replica of Battle Heroes, également appelé Niseyuu[1] pour ceux qui préfèrent les titres en japonais, est un jeu de carte assez complexe et complet qui permet de simuler des batailles entre des héros légendaires ou fictifs.

– Ah ouais ! J’en ai entendu parler, y’avait des gars de ma classe qui y jouaient au lycée. »

Linka secoua son index pour lui signifiait qu’il faisait erreur.

« Impossible, le jeu est sorti il y a deux ans et c’est la première grosse extension.

– Bon, ok, un jeu qui ressemblait alors… un jeu de cartes avec des personnages dessinés dessus et avec des scores et pleins de règles super compliquées, c’est ça ?

– Ouais, on va résumé ça comme ça… Le jeu a une grosse fanbase, ça risque d’être vraiment bondé cet après-midi. Du coup, je me dis que si les démons veulent corrompre des gens, c’est l’endroit idéal pour toucher un max de personnes.

– Oui, ça se tient. C’est quoi ce mot… fan machin ?

– Fanbase ? Ça veut simplement dire le nombre de fan d’un produit. T’es vraiment pas bon en anglais…

– Ouais, bon, chacun ses faiblesses, hein. T’étais nulle en quoi à l’école ? »

Comme souvent lorsqu’elle réfléchissait, elle posa son index au coin de sa bouche et leva son regard au ciel.

« Mmmm… En sport ?

– Pourquoi tu fais de ta réponse une question ?

– Ouais, j’étais nulle en sport. Bon, on y va ou pas ? S’il faut y aller, vaut mieux partir tout de suite, il va y avoir une file d’attente, c’est certain.

– Ok, ok. On va y aller à ta vente de cartes. J’ai un peu du mal à comprendre que des gens fassent la queue pour acheter des cartes, mais bon, je suppose que c’est normal dans ce milieu. »

Linka hocha de la tête énergiquement :

« L’attente, c’est 50 % du plaisir d’achat ! »

Suite à cette discussion, sans perdre de temps, Linka se lava rapidement, se changea et ensemble ils se rendirent dans un magasin au nom abscons pour Yumeki.

Comme l’avait annoncé précédemment Linka, il y avait déjà beaucoup de monde, un employé tenait une pancarte pour informer les clients que le temps estimé pour entrer dans le magasin, depuis la fin de la file, était de trente minutes.

Pendant leur attente qui s’avéra un peu plus longue que prévue, Linka eut le temps de lui expliquer un tas d’informations techniques sur le jeu, mais Yumeki ne parvint pas à les mémoriser.

Il retint, néanmoins, que l’histoire du jeu était une sorte de bataille de la Fin des Temps dans laquelle s’affrontent les anciens héros, mais aussi ceux de futurs parallèles, les uns pour sauver le monde et les autres pour le détruire. Il y avait aussi quelques héros neutres qui avaient leurs propres objectifs et qui pouvaient rejoindre un camp ou l’autre selon la volonté du joueur.

Finalement, c’est assommé d’informations qu’ils finirent par entrer dans le magasin.

A l’intérieur de celui-ci, l’attente n’était pas finie, les trois caisses réservées à la vente de cette extension étaient toutes prises d’assaut par les différents clients.

« Tu préfères quel genre d’orientation, Yumeki ? Quelle unification ?

– Hein ?

– Tu ne m’as pas écoutée avant ? Contrairement à d’autres jeux de cartes du genre, la particularité de RBH c’est de ne pas avoir à proprement parler de decks définissant le style de jeu, mais il faut quand même choisir son orientation, car on ne peut pas mélanger les forces de la destruction et du salut. Puis, même s’il n’y a pas de decks, il faut choisir une unification qui détermine les objets spéciaux et les cartes de terrains.

– Je te laisse choisir… j’avoue que j’y comprends carrément moins que les jeux vidéo, » dit-il en se grattant la tête et en observant autour de lui les différentes affiches du jeu.

Il fallait bien qu’il reconnaisse que même si les jeux de cartes n’étaient pas sa passion, les illustrations étaient très belles. Il comprit également l’intérêt d’avoir trois caisses, chacune étant consacrée à une des orientations.

« Pfff, tu ne m’aides pas du tout… » Dit Linka en croisant les bras et en gonflant les joues dans une attitude courroucée, mais qui n’avait rien d’effrayant.

Elle désigna la file du milieu :

« Je te propose l’orientation neutre… comme toi, elle ne prends pas de décision dans cette guerre, elle devrait te correspondre…

– Qu’est-ce que je dois comprendre par là ? Dit Yumeki avec un regard perplexe.

– Rien du tout ! C’était une plaisanterie vue que tu veux pas choisir. Cela dit, la faction neutre a l’avantage de disposer de héros très éclectiques qui permettent d’avoir un style de jeu très varié et surprenant pour l’adversaire. L’autre avantage, c’est que les neutres n’ont pas d’unification, ils peuvent rejoindre qui ils veulent donc ça te fera une chose de moins à choisir.

– Je vois, je vois… ça m’a l’air pas mal. Mais pourquoi on ne peut pas acheter les trois en fait ?

– Pfff, tu m’écoutes vraiment pas du tout en fait ?! »

Alors qu’elle prononça ces mots en faisant la moue, elle désigna une pancarte placée devant les caisses :

« Un box toute faction confondue par personne le jour de la sortie. Poster exclusif en édition limitée et conditionnement aléatoire pour tout achat d’un box. »

Yumeki hocha plusieurs fois de la tête :

« Je vois, je vois… bah, allons-y pour la faction neutre, ça me paraît la plus simple.

– Et tu te trompes ! Contrairement aux autres factions, le fait qu’ils puissent tout faire implique qu’ils ne sont spécialisés en rien, donc il faut redoubler d’intelligence pour utiliser de bonnes stratégies de jeu. En fait, c’est les vétérans qui jouent ‘pur neutralité’, la majorité des joueurs préfèrent les mixer avec une des deux autres factions pour s’en servir comme renfort et pour spécialiser leur stratégie.

– Tiens, j’ai une question : les deux autres factions sont limités en nombre de personnages neutres qu’elles peuvent utiliser ?

– Hoho ! Je suis surprise de ta question, je suis très fière de toi ! Oui, selon le format de bataille, on est limité à un certain nombre de personnages neutres. Bien sûr, la faction neutre n’a pas cette limite. Elle peut accueillir quelques personnages d’une des deux factions, à l’exception des aristocrates, généraux de guerre et quelques personnages spéciaux.

– Bon, ce jeu m’a vraiment l’air trop compliqué pour moi, dit Yumeki en soupirant.

– C’est tout l’intérêt de ce genre de jeu ! Commenta fièrement Linka. Si ce genre de jeu était trop simple, il deviendrait une bataille classique. Plus tu apportes de règles, de mesures et de contre-mesures, plus tu apportes de possibilités de stratégie et de personnalisation.

– Ça se tient, mais c’est pas comme si j’allais vraiment y jouer donc au final on pourrait prendre n’importe quoi, non ? »

Linka ouvrit ses yeux magnifiques et envoûtants en grand avant de mettre ses mains sur la bouche de Yumeki.

Quelques clients devant eux se retournèrent face à cette scène un peu inattendue.

Linka chuchota à son oreille :

« Arrête, dis pas ça, on va se faire étriper ! Tous ces gens sont des fans qui ne peuvent avoir qu’un seul paquet alors qu’ils en achèteraient dix fois plus et toi tu te permets de dire ça ?

– Je ne savais pas les otakus si violents…

– Tu ne connais pas le pouvoir de la passion !! En plus, n’oublie pas notre objectif premier : faire de toi un champion de la Collection. Il faut que tu essayes aussi de tirer des pouvoirs des cartes, donc intéresse-toi y !

– Je te rappelle que c’est ton objectif à toi, ça ! Moi, je veux juste qu’on en finisse avec ces aliens et que je puisse retourner à ma vie tranquille ! Sinon, tu as fini ? On arrête pas de nous regarder, je pense que les gens doivent s’imaginer des choses… »

Alors qu’il prononça ces mots, Yumeki rougit un peu. Depuis quelques secondes, le souffle chaud et excitant de la voix de Linka lui caressait l’oreille ; de plus, il sentait les regards se tourner vers eux et le prendre pour cible de leurs antipathies.

Même s’il commençait un peu à s’y habituer, il n’était pas encore immunisé à ce genre de choses.

Linka s’écarta rapidement et s’inclina légèrement en guise d’excuses :

« Désolée !

– Non… c’est bon… dit Yumeki en détournant son regard. Va pour la faction des neutres, ça m’a l’air intéressant de pouvoir faire ce qu’on veut et, avec ton aide, je suis sûr que c’est finalement le meilleur choix. »

La jeune femme s’immobilisa quelques instants, elle réagissait un peu comme si on venait de lui planter une flèches en plein cœur.

« Ooh, Yumeki qui me fait un compliment… Qu’est-ce qui se passe ?!

– J’ai rien dit ! Avançons, idiote ! »

Linka rigola et se mit dans la file d’attente aux côtés de Yumeki.

***

Quelques minutes plus tard, après avoir acheté chacun une boîte de jeu de l’extension neutre, et après que Linka lui ai également fait acheter le jeu de base, ils s’éloignèrent des caisses.

« Bon, je te propose qu’on monte s’installer aux tables de jeu, je vais t’initier.

– On peut pas faire ça à l’appartement ? Je me sens un peu gêné en tant que débutant au milieu de tous ces… pros…

– Je te rappelle qu’on est là aussi pour chercher cette fille et les démons, dit-elle à basse voix. Si on rentre on ne trouvera rien…

– Bah, tout m’a l’air normal, personnellement. Tu as vu quelque chose d’anormal toi ? »

Elle secoua la tête en guise de négation et ajouta :

« Mais j’ai pas encore pu utiliser l’Oeil de Vérité, je peux pas être sûre. Si on monte aux tables de jeu, je pourrais vérifier parmi les cartes achetées si j’en vois des suspectes… et il se peut que notre chère Koharu y soit déjà.

– Bon, d’accord… »

Ils montèrent donc au 3ème étage de ce magasin qui était réservé aux clients de jeu de cartes. Ses multiples présentoirs permettaient d’acheter des cartes à l’unité, le prix variant en fonction de la rareté et de la cote de celle-ci.

« C’est moins gratifiant que les trouver dans un paquet, vu qu’il n’y a pas de facteur de hasard, mais c’est une méthode pour renforcer son jeu en y intégrant précisément ce qu’on veut. Par contre, c’est assez cher. »

Expliqua Linka à Yumeki alors qu’ils passèrent à côté d’un présentoir vitré pleins de cartes.

« Quoi tu veux dire que ce prix-là, c’est pour une seule carte ? C’est cher! »

Linka haussa délicatement les épaules :

« C’est le prix de la passion ! Quand on aime, on ne compte pas, c’est bien ce qu’on dit, non ?

– Ouais, mais… y a une limite pour un morceau de papier.

– Maaaais ! Tu peux pas dire ça !! C’est pas que du papier, chaque carte est un morceau de rêve, un fragment d’espoir de joueur… »

Sa voix devint faible et elle afficha une expression un peu triste, comme si les paroles de Yumeki l’avaient vexée. Le jeune homme s’inclina à son tour pour s’excuser.

« Désolé. Je voulais pas te vexer ou te décevoir. J’ai bien compris la valeur de ces cartes ! »

Linka se mit à rire et lui tapota l’épaule de sa main droite.

« Haha ! Ça va, c’est bon ! Tu es trop drôle parfois. Tiens, la table là-bas est libre, allons-y ! »

Cet étage du magasin, outre les présentoirs vitrés avec les cartes mises en vente, mettait à disposition des clients des tables de jeu. Il y en avait une dizaine.

La table désignée par Linka se trouvait dans un coin de la pièce, devant une fenêtre aux volets fermés.

Une fois assis, Linka sortit du petit sac en bandoulière qu’elle portait, un classeur avec ses propres cartes.

« Linka, tu joues quoi comme faction ?

– Le Salut, mais j’ai aussi quelques neutres.

– Ah, vu tes compétences, j’aurais cru que tu jouerais neutre aussi. Pourquoi le Salut ? Demanda Yumeki avec une expression intriguée.

– A cause de trois personnages que j’adore : Kayuri la magicienne de l’amour, Fleur l’ange de la justice et Princesse Mealia. Attends, je vais te montrer comme elles sont trop mignonnes !

– Mmm, je vois, fallait pas s’attendre à une autre réponse de ta part.

– Tiens ! Tiens ! Regarde comme elles sont jolies ! » Dit-elle avec engouement en ignorant la remarque de Yumeki.

La carte de Kayuri, la magicienne de l’Amour, représentait une fille aux longs cheveux châtains, portant des couettes et des vêtements roses ; manifestement, une mahou shoujo.

Fleur, quant à elle, était une fillette aux longs cheveux blonds détachés, mais portant malgré tout un ruban bleu ; un ange pour être précis, ses petites ailes étaient déployées dans son dos. Autour d’elle des cœurs flottaient dans les airs.

La princesse Mealia ne ressemblait pas à trop à une princesse classique. Elle avait des cheveux mi-longs noirs, raides, des yeux bleus et, malgré sa taille et son âge apparent, une poitrine opulente. Elle était habillé bien plus comme un prince que comme une princesse.

« Les connaisseurs les appellent le Trio du Bien, ou le Trio de la Justice. De tous les personnages de la faction, ce sont elles qui ont l’apparence la plus mignonne et qui sont les plus ferventes adoratrices de l’Amour et de la Justice.

– Je ne te savais pas si… si…

– Adoratrice de personnages mignons ?

– On va dire ça comme ça… »

Linka prit les trois cartes en main et les regarda d’un air rêveur.

— Vraiment ? Elle les trouve si mignonnes que ça ? Pourtant, si elle se regardait dans un miroir, elle verrait qu’elle l’est au moins autant, pensa-t-il en analysant la rêverie de la jeune femme.

Après quelques instants passés à les regarder, elle reprit la parole :

« En général, c’est mon trio victorieux, je le joue presque tout le temps. Chez les neutres, il y a Mina la Cyborg qui est super mimi aussi. D’ailleurs, ouvre tes paquets qu’on puisse voir ce que tu as attrapé. »

Il ouvrit d’abord la boîte de base du jeu, il décida de suivre l’ordre chronologique de sortie.

Mais, rapidement, il se rendit compte qu’il ne comprenait ni à quoi correspondaient les scores des différentes cartes, ni leurs valeurs.

Alors qu’il avait le nez plongé dans son paquet de carte, il sentit une présence derrière lui et un corps se poser sur son épaule ; il s’agissait de Linka qui n’avait pas la patience d’attendre.

« Celle-là est pas mal, mais pas extraordinaire… très classique pour le moment. Montre-moi voir ce que tu as d’autres… Ah, celle-là est plutôt bien et assez rare, Sary l’Arpenteuse Onirique. Cette fille est super mystérieuse, on sait pas trop d’où elle vient, certains pensent qu’elle vient du monde des rêves. En tout cas, ses capacités en combat sont vraiment bonnes, je te la conseille.

– C’est bon, j’ai compris, tu peux retourner à ta place ? Je te les montre, t’inquiètes pas, dit-il sans être trop brusque dans son ton de voix.

– Ah, désolé, j’étais tellement motivée par connaître ton jeu. »

Elle retourna à sa place où elle se saisit de son dernier achat. Elle retira l’emballage et commenta en même temps qu’elle lisait rapidement ses nouvelles acquisitions :

« Pas mal comme terrain… Celui-là pas terrible… Mmm, voyons voir… je pense que je peux pas en faire grand-chose avec mon jeu habituel… Sympa comme personnage, mais j’ai plus de place dans mon jeu et elle vaut pas Yria donc… Rien de spécial ! » Finit-elle par dire avec enthousiasme, malgré ses remarques plutôt négatives.

A son tour, Yumeki retira l’emballage de son extension et il commença à regarder son « butin » ; au fur et à mesure qu’il les regardait, sans vraiment les comprendre, regardant au final simplement les images, il les tendit à Linka.

Soudain.

« WHOOOOO ! La Sorcière éternelle !! Eh ben, quelle chance ! »

Le son de sa voix résonna dans la pièce et provoqua une réaction générale, les regards se tournèrent vers eux :

« Vraiment ? LA SORCIERE ETERNELLE?! Celle dont on ignore le nom ? Celle-là ? »

Linka sourit à pleines dents et leva la carte en l’air. Comme un essaim d’abeilles attirées par du pollen, la majorité des joueurs, majoritairement masculins, se levèrent et s’attroupèrent autour de leur table.

« Whaaa ! J’aurais jamais cru en voir une un jour ! »

« Sérieux, regarde ses stats ! Jouez avec des accélérateurs mystiques et en duo avec Garod, ça peut faire mal ! »

« Garod ? Perso, je la verrais plutôt en duo avec Kira la Fauche-Mort. Sa compétence de vitesse est supérieure et son attaque ultime… »

« Dire qu’il y en a que 10 dans le monde ! Bravo, oujou-san ! »

Linka répliqua à cette dernière remarque :

« Ah non ! Elle n’est pas à moi, elle est à Yumeki ! »

Un autre client dans les rangs de derrière dit à voix basse, mais malgré tout audible par les oreilles de Yumeki :

« Aaah, quelle injustice ! Il a récupérer la Sorcière et la belle fille en 3D !! Je rage !! »

« Eh, c’est vrai ce qu’on dit. C’est la plus puissante des sorcières du jeu, mais elle est plate comme une planche à pain. »

« Carrément ! »

« La pauvre ! »

« Ah bon ? Montre, montre s’il te plaît. »

« Et la légende sur son nom ? C’est vrai qu’il y a une des lettres de son nom sur chaque carte ? »

Linka vérifia à l’arrière de la carte et dit à haute voix :

« Oui, c’est vrai ! C’est un « i ». Par contre, il n’y a pas d’indications sur la position de cette lettre. »

Pendant quelques minutes, des remarques du genre s’élevèrent autour d’eux, puis, l’étonnement passé, commencèrent les négociations.

« Eh, je te propose de te l’acheter 10 000 yens, tu en dis quoi ? »

« Oh, le voleur, je te la prends à 30 000, c’est une carte à 10 exemplaires dans le monde, elle les vaut complètement… »

« Qu’est-ce que vous racontez ?! Considérant les cotes des meilleurs cartes avant l’extension, elle devait au moins valoir dans les 100 000… »

Yumeki, à l’évocation de ces chiffres, déglutit, c’était une belle somme pour une simple carte. Alors que les enchères étaient en cours autour de lui, il finit par la prendre délicatement des mains de Linka et par la regarder de plus près.

L’image sur la carte représentait une femme à la longue chevelure rouge, aux yeux verts, plutôt séduisante, mais à la poitrine inexistante. Elle adoptait une pose plutôt classe, quoique masculine. Elle était habillé à la manière d’une sorcière de fantasy, avec une cape et des pierres précieuses sur ses vêtements, sans oublier les symboles magiques.

Alors qu’il la regardait et que ses oreilles saisissaient au vol quelques chiffres à le faire frisonner, il remarqua quelque chose de particulièrement inattendu : la sorcière au nom inconnu déplaça son bras et tendit son index en direction de Yumeki.

<< Hééé, toi ! J’ai à te parler ! Éloigne-toi de ce troupeau de gens bruyants ! >>

C’était une voix féminine qui l’avait interpellé de la sorte, une voix déterminée mais plutôt mignonne. Sans hésitation, il détermina qu’elle était sortie de la carte.

Il regarda autour de lui, les discussions allaient bon train, mais personne, pas même les plus proches de lui, ne semblaient avoir entendu la voix.

Ses yeux se tournèrent vers Linka qui, malgré sa passion du milieu otaku, ne semblait pas prendre part à la discussion, leurs regards se croisèrent. Elle hocha de la tête et se leva :

« Désolé, messieurs, quelle que soit le prix, elle n’est pas à vendre ! »

Yumeki se leva à son tour, s’inclina vers elle pour se rapprocher de son oreille :

« Attends, tu as vu la somme qu’ils proposent. Je veux bien que la passion n’a pas de prix et tout ça, mais là quand même…

– J’ai lieu de croire que cette carte est un des six artefacts», lui répondit-elle à basse voix.

En s’asseyant, Yumeki marmonna à destination de lui-même :

« Eh merde ! C’est bien ma veine ! Pour une fois que j’avais de la chance… »

Quelques clients tentèrent d’insister auprès de Linka, comme si elle avait été le possesseur de la carte, mais d’autres vinrent prendre sa défense, et un nouveau débat éclata.

Finalement, Linka attrapa la main de Yumeki et le tira hors du troupeau vers les présentoirs de vente.

Malgré le tumulte voisin, ils étaient plutôt isolés à cet endroit précis.

« Donc tu penses qu’il s’agit d’un des six ?Demanda Yumeki d’un air un peu courroucé.

– En effet, j’en suis pas certaine, mais il faudrait vérifier. Elle t’a parlé avant, non ?

– Ouais, tu l’as entendue ?

– Bien sûr ! Seuls les utilisateurs de la TC le peuvent à mon avis. Elle a bougé ? »

Suite à cette question, la même voix que précédemment se fit entendre, celle de la carte :

<< Tu me prends pour qui ? Bien sûr que je peux bouger, je ne suis pas la meilleure sorcière de tous les temps pour rien !>>

Linka s’approcha de la carte avec un visage illuminé par l’enthousiasme :

« Rhooo, c’est donc bien toi celle qu’on surnomme la Sorcière Éternelle, l’Ultime Sorcière, la Tisseuse de la Toile et la Planche à repasser de la Destruction ? »

<<Hein !!! Qui m’a donné ce dernier surnom ?! QUI ?! Je veux des noms!!>>

Cette fois, elle ne déplaça pas que son bras, elle était tellement en colère qu’elle s’agita frénétiquement et frappa le sol de son pied (bien entendu, il s’agissait du sol de la carte).

« Whaa, comme dans les légendes ! Enchantée de faire ta connaissance !

– Qu’est-ce qu’elle dit la légende ? Demanda innocemment Yumeki.

– Elle dit, je cite : ‘Celle dont le monde ignore le nom était la plus puissante sorcière ayant existé, son caractère de cochon était tel qu’elle se dressa seule contre les démons, son pouvoir était proportionnellement inversée à la taille de sa poitrine.’ »

<< QUOI !!! JE VAIS TOUS VOUS TUER POUR CET AFFRONT!!>>

Alors que Yumeki ne s’y attendait pas du tout, la Sorcière s’extirpa soudainement de sa carte et lui assena un coup de pied sous le menton.

En soi, le coup n’était pas bien fort, mais il suffit à ce que le jeune homme se mordit la langue.

« Aiiiee !

– Eh ! Tu peux même sortir de ta carte et interagir avec le monde réel, tu es vraiment la plus puissante !

– Pas la peine de la féliciter, elle m’a fait vraiment mal… dit Yumeki les larmes aux yeux à cause de la douleur. Pourquoi moi d’ailleurs ? J’ai rien dit moi ! C’est pas moi qui ait dit que tu étais plate … »

<< AAAAAHH ! Tu m’énerves ! T’es un garçon, toi t’as pas le droit de dire ça! >>

La Sorcière devint rouge à ses mots, sa colère venait d’atteindre un nouveau seuil, de la fumée sortait de ses oreilles. Elle se mit à mitrailler le visage de Yumeki de ses pieds et poings minuscules. Bien plus qu’être véritablement douloureux, c’était surtout gênant.

« Je t’ai déjà dit qu’il y a des choses qu’on n’a pas le droit de dire aux filles, Yumeki. Moi, c’était pas un problème que je parle de ses seins, j’en ai pas beaucoup non plus.

– Mais tu vas arrêter, la Sorcière de pacotille ? Tu serais pas plutôt une sorte de délinquante juvénile ?! »

Ignorant la remarque de Linka et, en se protégeant des coups tant bien que mal, Yumeki prononça ces mots. Linka se mit à rire.

« Hahaha ! Je vois que vous vous entendez déjà très bien ! C’est une bonne chose pour que la magie fonctionne. »

Les deux s’exclamèrent en même temps :

« Parce qu’on a l’air de s’entendre là ?! »

Linka cacha sa bouche de sa main de façon délicate et continua de rire.

Après quelques instants, le calme revint et Yumeki reprit la parole :

« Bon, blagues mis à part… tu es bien une des six reliques ou pas ?

– Ho, bonne question ! dit Linka. C’est quoi ton nom au fait ? On va pas t’appeler la Sorcière tout le temps, non ? »

<< Pfff, quelle indiscrétion ces humains… >>

Elle prononça ces mots avec une certaine résignation, elle s’était assise sur le bord de la carte, à l’extérieur du cadre de celle-ci.

<< Premièrement, est-ce que je suis une des six reliques ? La réponse est : nous sommes effectivement une des six reliques, dit-elle en agitant devant elle son index et en fermant un œil. Pour être précis, mon essence se trouve contenue dans les dix cartes disséminées dans le monde, en l’état actuel je suis une version incomplète… >>

Linka s’écria avec toute l’honnêteté qui la caractérisait :

« WHAAAAA ! J’avais pas pensé à un truc pareil, c’est génial !

– Mouais…, rajoute Yumeki sans grande conviction. Je suppose qu’on va me demander de les collectionner toutes, c’est ça ? »

Alors qu’il finit sa phrase, Linka tourna son visage vers lui et lui lança un sourire envoûtant et enthousiasme qui n’avait pas besoin de mot pour exprimer la pensée de la jeune femme.

Yumeki se gratta la tempe et fit signe de la main à la Sorcière de poursuivre :

<< Bon, disais-je… Il y a dix versions de moi dans le monde, chaque carte contient une partie de mon génialissime, extraordinaire et redoutable pouvoir. Eh oui, le but serait de me réunir pour que je puisse redevenir moi-même. >>

Yumeki leva sa main pour poser une question, une attitude tout d’un coup bien humble.

« J’ai plusieurs questions à te poser : de un, comment on fait pour les retrouver ? De deux, qui a décidé de te diviser ? De trois, pourquoi une créature est considérée comme un pouvoir de la Collection ? Enfin, je veux dire, je croyais que c’était des objets otakus qui étaient extrêmement puissants, mais elle, c’est une créature pensante, non ? »

Il finit sa phrase en se tournant vers Linka d’un air interrogateur.

« Hééé, je vois que tu commences à poser des questions de plus en plus pertinentes…

– Dis tout de suite que je suis un idiot ! Dit Yumeki d’un ton vexé et en coupant la parole à Linka.

– Non, c’est pas ça. Pourquoi je dirais ça ? Je voulais dire que ça se voit que tu as pris du level, tes questions sont de plus en plus techniques. »

Une réponse digne d’elle, franche et sans méchanceté, pensa Yumeki.

« Comme je te l’ai déjà dit, il n’y a pas de limites à la Collection, tant qu’un produit porte les rêves des joueurs ou admirateurs, il peut conférer des pouvoirs. Dans ce cas précis, le jeu de carte simule une bataille entre héros, il est normal qu’ils puissent parler, penser et s’exprimer. Enfin… je veux dire, c’est pas vraiment normal… mais c’est…

– C’est comme ça ! En fait, tu n’as pas de vraie réponse non plus, c’est la Collection qui décide, c’est bien ça ?

– OUI ! Dit-elle en frappant son poing sur sa main ouverte. Tu vois que tu deviens de plus en plus expérimenté ! »

Un sifflotement se fit entendre, la Sorcière, les bras croisés et le visage courroucé d’avoir été ignorée tout ce temps, les regardait :

<< Quand vous aurez fini de m’ignorer et de parler de moi comme un objet, je pourrais peut-être répondre à vos questions ! >>

« Désolé, Sorcière Éternelle, nous ne l’avons pas fait exprès, dit Linka en faisant une légère courbette. Nous t’écoutons. »

<< Pfff ! Alors dans l’ordre chronologique de tes questions (Yumeki souffla à Linka à cet instant : « Elle se prend pour un dictionnaire ou quoi ? », mais la Sorcière ne sembla pas relever la remarque), il est très facile de nous retrouver puisque nous sommes capables de sentir notre présence l’une l’autre. En fait, pour être précise, je dirais que même sans les chercher, les cartes viendront à toi. Quel utilisateur de pouvoir ne serait pas intéressé par les miens ?>>

Elle marqua une courte pause au cours de laquelle elle passa sa main dans sa longue chevelure rouge flamboyante.

<< En résumé, même si tu es une grosse larve paresseuse n’ayant pas plus d’ambition qu’un cloporte, les autres ne seront pas de ton avis, ils te traqueront pour pouvoir fusionner leurs cartes avec moi. Concernant ta deuxième question, je ne peux pas y répondre, je n’ai aucun souvenir avant notre rencontre. En fait, j’en profite pour répondre à une question ultérieure, je ne connais pas mon nom, je n’ai aucun souvenir de tous ces exploits qu’on m’attribue…>>

Elle se leva en restant à l’extérieur de la carte.

<< En attendant, appelez-moi : ‘La Splendeur Intersidérale’. >>

Yumeki regarda de façon perplexe Linka alors que la Sorcière posa ses poings fermés sur ses hanches. Linka sourit en levant les épaules.

« Tu veux pas prendre un nom moins… pompeux et plus facile à retenir? » Demanda Yumeki.

<< J’aurais dû me douter que ton cerveau de moineau… que dis-je de vermisseau n’allait pas pouvoir retenir ça. Bon, c’est décidé, appelez-moi Lily en attendant. Quant à la troisième question, Linka y a répondu en partie et vu que je n’ai pas de souvenirs, difficile de vraiment t’en dire plus. Il est tout à fait possible que je ne sois qu’un objet, contrairement à ce que tu crois. Le fait de discuter n’implique pas forcément une réelle existence, tu sais ? >>

Pour la première fois, les paroles de Lily étaient modestes, elle venait d’admettre la possibilité de sa non-existence, ce qui provoqua un frisson à Yumeki. Il n’avait jamais été doué pour ce genre de raisonnements théoriques.

<< A mon tour de poser des questions : pourquoi alors que tu as l’air si faible et si peu passionné par les cartes, tu as réussi à me réveiller? >>

Linka se permit de répondre à la place de Yumeki :

« Il est un cas spécial, il est l’Élu de la Collection. Même s’il n’est pas encore high level, il apprend vite et il dispose de la capacité de pouvoir tirer ses pouvoirs de n’importe quelle collection. »

<< Je suis un peu dégoûtée qu’un cafard abject comme lui ait réussi ça ! Maintenant, je dois rester en sa possession… Pfff ! C’est d’une stupidité ! >>

« Euh, tu sais, je peux te vendre encore, il y a un tas d’otaku qui se battent à coups de multiples zéros pour savoir qui te rachètera. J’avoue que l’idée me tente bien, en fait. »

Yumeki afficha une expression courroucée ; les deux se regardèrent yeux dans les yeux pendant quelques secondes, un vrai combat de volonté était en cours. Finalement, Lily croisa ses bras et se détourna :

<< Fais ce que tu veux, c’est pas comme si j’avais vraiment quelque chose à perdre. Au pire, l’un de ces pourceaux me récupérera, il se fera dérober ou tuer, on me récupérera et j’intégrerais une autre partie. Dans tous les cas, j’y gagne… >>

« Hééé, dis pas du mal des otaku !

– Pourquoi tu ne me défends pas moi lorsqu’elle me traite de vermisseau ou autres ?

– Euh, toi, c’est parce que c’est affectif lorsqu’elle le dit avec toi. »

Lily rougit et s’écria simultanément avec Yumeki :

« DIS PAS N’IMPORTE QUOI ! »

<< Pfff, vous m’énervez tellement tous les deux que je vais rentrer… >>

Sur ces mots, elle sauta littéralement dans la carte où s’assit en boudant et en tournant le dos à Yumeki et à toute personne qui la regarderait.

« Whoo, elle est vraiment tsundere à fond… », dit à voix basse Linka.

Pour une fois que ce terme n’était pas dirigé vers lui, Yumeki en profita pour hocher silencieusement de la tête.

« Je te propose qu’on quitte cet endroit, l’annonce de l’apparition d’une des cartes de la Sorcière va attirer de plus en plus de monde, je doute qu’on pourra s’entraîner ici. On retourne à l’appartement ? »

Yumeki allait approuver lorsqu’une soudaine pensée le frappa :

« Euh, si ces cartes sont capables de se sentir l’une l’autre, ça veut dire qu’en allant chez toi, on risque d’attirer des ennemis là-bas, non ?

– Oui, en effet ! Tu as bien raison. Comment on va faire ? On ne peut pas cacher la carte non plus, ça servirait à rien et, en plus, si tu n’es pas là pour combattre, les ennemis pourront la récupérer facilement…

– Au fait, ceux que tu appelles les ennemis, ça risque d’être les aliens ou c’est d’autres utilisateurs de la TC ? »

Linka le regarda droit dans les yeux en souriant :

« Les deux, je pense. Je vois où se situe ton problème… Je suppose qu’au début il va surtout y avoir des utilisateurs de la TC, puis lorsqu’ils auront été agressés (espérons pas tués) par les extraterrestres,   ce sera surtout eux qui te poursuivront.

– Ok, ok… donc si j’attends trop longtemps, non seulement moi, mais neuf autres innocents vont être pris pour cible par ces extraterrestres ? Tu penses que ces crimes sont liés à ça ?

– Non, je ne pense pas. Le jeu de cartes est sorti au Japon aujourd’hui-même et comme l’a dit Lily avant que tu ne la prennes en main, elle ne s’était pas réveillée. En fait, il se peut que les dix cartes ne soient pas encore en ‘jeu’ actuellement. Il faut aussi prendre en compte que tous les otakus ne sont pas tous des utilisateurs de la TC, ce qui veut dire qu’une partie des cartes ne seront pas réveillées avant de tomber dans les mains de l’un d’entre eux… »

Elle marqua une courte pause pour regarder la carte.

« En plus, comme je l’ai dit avant, même parmi les utilisateurs de la TC, il faut qu’elle tombe entre les mains de quelqu’un ayant accès à la Collection des cartes, sinon ça marchera pas. Ça réduit de plus en plus le nombre de candidats, pas vrai ?

– Ouais, je vois où tu veux en venir et c’est bien compliqué tout ça. Du coup, on fait quoi ?

– Te connaissant, je ne pense pas que tu veuilles que d’autres se fassent attaquer, donc je te propose qu’on cherche les utilisateurs et qu’on gagne leurs cartes à la loyale, pas besoin de violence gratuite du coup. Entre utilisateurs de la TC, et surtout entre joueurs de cartes, c’est le genre de choses qui devrait passer, je pense…

– C’est pas une mauvaise idée… sauf que je sais pas jouer à ce genre de jeu et que donc je vais juste perdre la mienne, non ?

– Ahh, aie plus confiance en toi ! Je vais t’apprendre. Quant aux aliens, je pense qu’il y a peu de chances qu’ils acceptent de jouer leurs cartes donc on peut laisser tomber à ce niveau-là. »

La voix de Lily s’éleva à nouveau, mais elle ne les regarda toujours pas.

<< Il y en déjà un qui attend pas très loin de la sortie du magasin, en fait. >>

« Merci, Lily-chan ! » Dit tendrement Linka.

<< Qui crois-tu appeler ‘chan’, idiote ?! >>

« Je suis profondément désolé, je ne le ferais plus, Lily-san ! »

Elle s’inclina en même temps qu’elle présenta ses excuses. Yumeki mit sa tête dans sa main dans une attitude de dépit.

« Bon, récupérons nos affaires et allons-y ! »

Proposa Yumeki en mettant la carte de Lily dans la poche de sa chemise.

« Attends, il me reste une dernière chose à faire : l’Oeil de Vérité ! J’ai un doute sur le fait qu’il y ait de la corruption ici, mais voyons voir ça… »

Linka passa ses mains devant ses yeux qui devinrent immédiatement violets luisants.

Elle fit signe de la tête au jeune homme et tous deux firent face à l’attroupement qui n’avait pas encore fini son enchère…

***

L’Oeil de Vérité n’avait trouvé, effectivement, aucune trace de démon ou de corruption, aussi il s’étaient empressés de sortir du magasin.

Une fois à l’extérieur, ils cherchèrent du regard qui pouvait être l’ennemi, qui pouvait être ce possesseur de la carte de la Sorcière. Mais, face à la foule habituelle du quartier, c’était trop difficile.

Aussi, Linka chuchota à l’oreille de Yumeki de tenter de l’attirer dans une ruelle à l’écart de la Chuo-Dori, ainsi ils auraient moins de suspects possibles.

Suivant les instructions de la jeune femme, ils se rendirent dans une des ruelles du quartier. Il y avait encore quelques passants de-ci de-là, mais c’était bien moins bondé.

Ils s’arrêtèrent et regardèrent autour d’eux ; sans trop de problème, ils repérèrent un type qui ne se cachait pas vraiment.

Cette personne portait une casquette qui couvrait son visage, ainsi qu’un sweat gris avec une capuche rabattue sur la casquette. Il était tourné dans leur direction et semblait les regarder ; ses yeux demeuraient néanmoins couverts. Ses mains étaient dans la poche ventrale de son vêtement.

« C’est sans aucun doute lui, méfie-toi, il dégage quelque chose d’étrange. »

Yumeki hocha légèrement de la tête et s’avança de quelques pas vers l’inconnu.

« Tu es venu te battre pour la carte de la Sorcière, c’est ça ? Je te propose un duel pacifique et le gagnant récupère la carte de l’autre. »

L’inconnu émit un léger rire qui parut empli de malveillance. Immédiatement, il sortit une main de sa poche, leva en l’air une carte et prononça en même temps quelques mots incompréhensible ; ce n’était sûrement pas du japonais.

Une sorte d’onde sonore jaillit de la carte et s’étendit sur une vaste zone aux alentours. Ce son au début désagréable disparut très rapidement. Les passants qui se trouvaient dans la zone s’éloignèrent d’eux-mêmes sans paraître percevoir quoi que ce soit, c’était comme s’ils avaient été chassés par ce son.

« C’est une bonne chose… Mais je m’étonne que les extraterrestres aient quelque chose à faire de leur environnement de combat. »

Dit Linka d’une voix assez sérieuse tout en reculant derrière Yumeki.

Ce dernier regarda le bras levé et il remarqua que la peau était grise et qu’elle paraissait très élastique.

La carte se mit à flotter d’elle-même au-dessus de la tête du type.

« Tssss… C’est donc toi celui qui t’es opposé à nous la dernière fois et qui a fait échoué notre plan… Mmmm, je ne te laisserais pas partir, mooooi ! »

La voix, à l’instar du bras, était assez étrange : le timbre et la prononciation avait changée en plein milieu de la phrase, comme si cela avait été deux personnes différentes.

Les doutes sur son inhumanité ne tardèrent pas à être dissiper puisqu’il abaissa sa capuche et retira sa casquette.

Son visage était gris, il avait deux bouches aux lèvres spongieuses et noires, elles étaient placées l’une au-dessus de l’autre ; ses yeux étaient au nombre de trois, mais l’un d’entre eux, celui au centre de son visage, là où aurait dû se situer son nez, était une sorte d’œil à facette, assez semblable à celui d’une mouche ; enfin, à la place d’une paire d’oreille, c’était des antennes qui se dressaient et s’agitaient.

« Qu’est-ce que vous cherchez au juste ? Pourquoi attaquer Akiba ? »

Demanda sans hésiter Yumeki, posant les questions qu’il aurait souhaiter poser depuis bien longtemps.

Mais en guise de réponse, l’extraterrestre dégaina de sa poche ventrale un paquet de carte qu’il déplia devant lui dans les airs.

« Tsss, je te ferais parler une fois que je t’aurais battu ! Linka, qu’est-ce que je dois faire ? »

La jeune femme ferma ses poings qu’elle leva pour encourager Yumeki.

« En fait, ça marche comme les autres pouvoirs de la Collection, ça doit venir de toi-même. Suffit de prendre la carte et tu improvises…

– Mais en général, les Collectionneurs de cartes, ils font comment ? Si j’ai pas une base, comment je fais pour improviser, moi ? »

Alors qu’il se retourna vers Linka pour lui parler, l’extraterrestre devant lui se mit à parler avec ses deux bouches et trois cartes se retournèrent.

Trois créatures semblables à des démons s’en extirpèrent accompagnés de bruits inquiétants et sinistres semblables à des craquements d’os.

Les trois démons ressemblaient à des chèvres bipèdes mesurant environ un mètre quatre-vingt et ayant des ailes membraneuses dans leur dos ; une image assez classique des démons, au final.

Contrairement aux deux démons qu’il avait combattu précédemment (aux côtés de Koharu), ceux-là paraissaient bien plus agressifs.

« Allez-y, tuez-le ! Mais ne faites pas de mal à la fille ! »

En un sens, Yumeki se sentit rassuré, il n’avait pas besoin de faire attention à la sécurité de Linka, il pouvait se consacrer pleinement à son combat.

« Ok, ce sont des démons soldats de rang 2, de la piétaille pour un héros régulier du Salut, » dit Linka calmement en se penchant sur le dos de Yumeki.

Le jeune homme rougit, il voulait s’éloigner d’elle, mais ce n’était pas le meilleur moment pour agir à la hâte.

« En général, les Collectionneurs de carte la prennent en main et l’appellent par son nom. Mais, je suis pas sûr que toi tu en ais vraiment besoin…

– Très bien allons-y ! Voyons voir ce que cette Sorcière est capable de faire ! Je t’invoque, Lily ! »

Dit-il en sortant la carte de la poche de sa chemise et en la levant au-dessus de sa tête. Mais.

<< Je refuse ! Pourquoi est-ce que je servirais quelqu’un comme toi ! Mmpf ! >>

Elle lui tournait toujours le dos sur la carte.

« Quoi ?! Attends, je veux bien qu’on soit pas d’accord, mais tu vas me laisser affronter ces trois démons sans tes pouvoirs ? »

<< Mmpf, m’en fous ! Je suis la sorcière la plus puissante de la création, tu crois que je vais prêter mes pouvoirs à quelqu’un que je n’estime pas encore digne ?! Et SURTOUT…, dit elle en grognant ce dernier mot, TU CROIS QUE JE VAIS PARDONNER A QUELQU’UN QUI CRITIQUE MA POITRINE ?! >>

« Rhoo ! T’as vraiment un caractère de cochon ! Si c’est comme ça, je me passerais de ton aide ! Mmpf ! »

Il rangea la carte dans sa poche et tourna sa tête vers Linka :

« Bon, j’utilise quoi du coup, j’en ai des cartes qui valent la peine ?

– Bien sûr ! »

Au moment, où elle prononça ces mots, les démons s’envolèrent dans la ruelle et commencèrent à incanter.

« Va te mettre à l’abri, c’est moi qu’ils prennent pour cible !

– Whoo ! Digne d’un héros, mon Yumeki adoré ! » Dit-elle en lui lançant un clin d’œil et en baiser.

Un frisson parcourut son dos, il n’aimait toujours lorsqu’elle jouait ce rôle d’encouragement.

Sur ces mots, elle s’éloigna de quelques dizaines de mètres en criant à Yumeki :

« Utilise Sary l’Arpenteuse Onirique, elle est très puissante ! »

Yumeki leva le pouce sans se retourner pour acquiescer et se mit à chercher dans le paquet de carte.

« Sary… Sary… où es-tu ? »

Alors qu’il était en train de chercher au milieu de ces dizaines de cartes qu’il venait d’acheter, trois boules de feu furent projetée dans sa direction.

L’instant d’après, une explosion de flammes se produisit à l’endroit où il se trouvait, des dizaines de cartes volèrent dans les airs en s’enflammant.

Linka regardait la scène avec concentration, elle avait mis ses deux petits poings fermés de chaque côté de son visage et, plissant les yeux, elle affichait une expression interrogatrice.

Lorsque la fumée se dissipa, une silhouette siégeait au milieu du cercle formé par les flammes : c’était bel et bien Yumeki.

Il prenait une pose plutôt décontractée, il baissait la tête en fermant les yeux et en mettant la main sur son chapeau.

En effet, ses vêtements étaient différents, il avait un chapeau à larges bords avec une plume et un long trench-coat gris. Le reste de sa tenue était constituée d’un sweat blanc et d’un pantalon noir assez large.

Son corps avait également un peu changé, ses oreilles étaient devenue pointues comme celles des elfes, ses cheveux étaient un peu plus long et recouvraient en partie son visage et des tatouages abstraits s’étaient dessinés sur ses mains.

Un des démons poussa un cri et sans perdre de temps fonça sur Yumeki en piqué.

Le jeune homme se contenta de mettre les mains dans ses poches et de regarder le démon arriver sur lui.

Mais, juste avant l’impact, il esquiva rapidement le coup de poing et porta lui-même un coup de pied dans le torse du démon.

Cela eut pour effet de le projeter à nouveau dans les airs.

Mais l’attaque ne s’arrêta pas là, alors qu’il prenait son ascension, Yumeki sauta et lui assena une série de coup particulièrement rapides. Son adversaire n’eut que le temps de croiser ses bras pour parer, mais plusieurs attaques le touchèrent quand même à des zones non défendues.

Le démon s’écrasa au sol alors que Yumeki se posa agilement.

« C’est tout ce que vous savez faire ! Les démons dans votre genre, je les renvoie chez eux ! »

Linka regardait la scène avec grand intérêt, elle semblait ravie de la tournure que prenait les événements. En un sens, elle se comportait comme si elle regardait un anime, ses yeux pétillaient de joie.

Les deux autres démons se regardèrent et piquèrent à leur tour, simultanément.

Le résultat ne fut pas très différent, il esquiva avec une vitesse fulgurante les attaques et, profita pour s’éloigner de quelques pas.

Suite à quoi, ce fut son tour d’agir, il assena un violent coup de poing au visage d’un premier démon, le projetant et le faisant rebondir contre le sol ; puis, sans aucun temps mort, il porta un saut coup de pied au second démon qui alla s’encastrer contre un mur.

En quelques secondes à peine, et après quelques attaques, les trois démons étaient hors combat.

Yumeki se tourna alors vers l’extraterrestre, qui le regardait avec une expression difficile à cerner tant sa physionomie était différente d’un être humain.

« Je vois, tu ne t’es pas si mauvais au final… fusionner avec sa carte, c’est pas une mauvaise idée. Je vais jouer sérieusement aussi. »

A cet instant précis, il leva une carte qu’il activa à l’aide de paroles aux sons impossibles à retranscrire dans un langage humain.

La carte tourna sur elle-même par trois fois alors qu’une lumière rouge enveloppa les trois démons, qui commencèrent à se relever.

« Faites-moi au moins gagner du temps, l’activation de cette carte en demande pas mal… »

Sur ces mots, il utilisa immédiatement une nouvelle carte, qui se mit à tourner sur elle-même en dégageant une énergie noire et crépitante.

Mais, pendant ce temps, les trois démons, qui venaient de reprendre leurs forces et qui semblaient avoir compris que leur adversaire était trop fort pour eux au corps-à-corps, s’envolèrent simultanément.

Yumeki les regarda sans broncher, il posa simplement la main sur son chapeau pour éviter qu’il ne s’envole.

Les trois démons se mirent à voler en formant un cercle dans les airs, ce dernier se matérialisa magiquement. Puis chacun prit place en un point du cercle et commença l’incantation en langue démoniaque.

Ils préparaient une incantation de groupe, un sort manifestement très puissant.

Yumeki continua de les regarder sans changer d’expression et sans dire le moindre mot.

Linka regardait toujours la scène avec attention. Le bord de ses lèvres se releva.

« Hell on Agony ! »

Les démons prononcèrent en même temps ces trois mots, alors qu’à travers le cercle un météorite de flammes vertes, d’une taille de quelques vingt mètres de rayon, sortit et se dirigea vers le jeune homme à allure lente. Il n’avait pas besoin d’être rapide, vu sa taille, sa zone d’explosion serait sûrement importante, Yumeki ne pouvait pas esquiver… sauf s’il courait vers l’extraterrestre.

Pour contrer cette éventualité, les démons firent apparaître, -en cachant leur main dans leur dos,- un javelot de foudre prêt à s’abattre sur le jeune homme s’il intentait une telle action.

Mais, contrairement à ce qu’ils pensaient, il ne bougea pas et attendit l’attaque.

Quelques mètres avant l’impact, il leva la main vers celle-ci et, alors que ses tatouages se mirent à luire d’une lueur violacée, il bloqua d’une main le météorite. En fait, il faudrait plutôt dire qu’il l’annulait au fur et à mesure qu’il avançait vers lui.

En quelques secondes à peine, la sphère de flamme verte disparut complètement sous les regards médusées des trois démons.

Alors qu’ils étaient encore surpris par ce contre, Yumeki se déplaça à une allure encore plus importante qu’auparavant, il courut rapidement sur le mur d’un immeuble à côté de lui, puis il bondit sur le mur en face et continua à courir.

Enfin, il bondit dans les airs vers les trois démons.

Les trois en même temps réagirent, ils projetèrent leurs javelots de foudre sur Yumeki, une sorte de petite explosion se produisit, mais, au grand désarroi des démons, le jeune homme en sortit indemne.

Il poursuivit son bond vers l’un des démons qu’il frappa à l’aide de son poing ; cette fois, une énergie violacée enveloppa son bras ; ce dernier pénétra littéralement le torse du monstre.

Comme s’il prit appuie sur le corps, il bondit vers le deuxième démon. Ce dernier eut à peine le temps de porter un coup de poing vers sa cible qu’il se retrouva, poing contre poing avec celui-ci. L’énergie violette enveloppait toujours le bras de Yumeki alors qu’un choc violent retentit suite à l’entrechoquement de leurs deux forces.

On entendit rapidement des craquements osseux alors que le bras du démon s’arracha avec brutalité. Mais il n’eut pas le temps de souffrir, car Yumeki lui décrocha la tête avec un coup de pied circulaire.

Le troisième démon, en voyant ce spectacle, décida de rompre le contrat et de s’enfuir, mais il sentit une main lui attraper la jambe, il était déjà arrivé sur lui.

Yumeki le traîna au sol depuis les airs et provoqua un cratère alors que le squelette du démons fut brisé en de multiples points.

« C’était stupide d’attaquer Sary avec de la magie, dit Linka depuis sa position. Tous les joueurs savent que son autre nom, c’est Sary la Dévoreuse de sorts, celle qui se nourrit de magie. Bien joué, Yumeki ! »

Ce dernier se releva et se tourna vers l’extraterrestre sans prêter attention aux mots de Linka, ses deux bras regorgeaient d’énergie.

« Trop tard pour toi, humain ! Apparaît, Kuro !»

La carte s’arrêta de tourner et des filets de sang en jaillirent, ils se rassemblèrent et formèrent un être, une fille d’environ un mètre soixante.

Cette jeune femme avait de très longs cheveux noirs, des yeux rouges luisants, des dents acérés tels de couteaux qu’elle dévoilait par le biais d’une bouche grimaçant à cause d’une incroyable colère. Elle ne portait qu’un justaucorps intégral de couleur cramoisie.

Elle ne parla pas, elle ne prit pas de pose, elle ne fit que porter un regard malveillant sur Yumeki avant de s’accroupir et de lui sauter dessus à la manière d’un félin.

Le jeune homme bondit en arrière avant l’impact que provoqua l’attaque : un simple coup de poing provoqua un cratère aussi important que celui qu’il avait lui-même crée en écrasant le démon.

« Trop lente»,dit Yumeki avant de courir sur un mur proche et de bondir à son tour vers la fille.

Elle n’esquiva pas, elle ne para pas, elle encaissa simplement l’attaque. Le coup de poing de Yumeki la frappa en plein torse, le poing s’enfonça dans le corps et fit jaillir une abondante giclée de sang…

Mais, en même temps, Kuro frappa à son tour Yumeki devenu incapable d’esquiver, et comme si la douleur ou la blessure n’avait eu aucun impact sur elle, elle mobilisa une telle force qu’elle envoya non seulement le jeune homme s’encastrer dans un mur, mais elle fit craquer le sol autour d’elle également.

Au milieu de son torse, un trou béant était le vestige de l’attaque de Yumeki/Sary. Le sang autour de Kuro se rassembla et s’envola vers la plaie. Son corps commença à se reformer alors qu’elle poussa un cri féroce.

Le jeune homme fut sonné par la violence du coup, il s’extirpa tant bien que mal du mur dans lequel il avait fini et, en se tenant la tête, il refit face à Kuro.

« Hahaha ! Qu’est-ce que tu dis de ça, l’une des cartes les plus puissantes, le Sang de la Folie ! Hahaha ! Dit l’alien de sa double voix inhumaine.

– Fais attention, Yumeki! J’en ai entendu parler, c’est une nouvelle carte de l’extension, un héros de la destruction qui ne fait pas la différence entre alliés et ennemis, elle ne cherche qu’à assouvir sa colère sans fin et à répandre le massacre. Je ne connais pas encore toutes ses caractéristiques… »

Commenta en même temps Linka depuis le bout de la ruelle.

« J’ai remarqué… Elle a une sacré droite, je ne sais pas si je pourrais en encaisser une de plus comme celle-là. »

Kuro bondit à nouveau vers lui, bien que rapide, elle n’avait pas la vitesse de Yumeki/Sary, ses attaques frappèrent le décor quelques fois. Yumeki devait néanmoins exécuter des esquives larges, il ne pouvait se contenter d’esquiver au dernier instant pour contre-attaquer, la simple onde de choc était dangereuse tant sa force était absurde.

Néanmoins, il lui avait porté quelques attaques qui s’étaient soldées à chaque fois par une blessure sur le corps de Kuro, mais elle les avait régénérées tout aussi rapidement.

Comme si elle en avait eu assez de ce petit jeu, elle arrêta de poursuivre sa proie, elle leva ses bras en l’air et fit transpirer par les pores de sa peau des gouttes de sang qu’elle projeta tel des dards en toutes directions.

Yumeki, malgré sa vitesse, eut grand mal à tout esquiver, quelques-unes le frappèrent et l’entaillèrent.

Mais, la plus dangereuse des attaques devait encore arriver : alors qu’il était concentré à esquiver les projectiles, Kuro avait préparé son poing et s’était lancée de toute sa vitesse en direction du jeune homme.

Il ne pouvait plus esquiver, il n’était pas en mesure de le faire, c’était l’attaque de trop.

Il croisa ses bras sur son torse en vue de parer la force démentielle de ce monstre de folie, sachant pertinemment qu’il ne pourrait la contenir, mais…

Un cercle magique aux multiples couleurs apparut devant lui, il était empli d’inscriptions magiques qui lui parurent familières.

« Qu’est-ce que tu fais encore là ? Je vais te rencontrer dans chaque chasse au démon ? »

Il reconnut cette voix, c’était Koharu, elle volait dans les airs.

Cette fois, elle portait d’autre vêtements, elle était habillée d’une sorte de bikini en cuir avec un fermoir en forme de tête de démon-kawaii entre ses petits seins. Par dessus, elle avait un long trench-coat en cuir noir avec également quelques décorations du même goût. Deux lourdes bottes de cuir, ferrées par endroits, lui montaient jusqu’aux genoux. Enfin, dans son dos, des ailes de papillon multicolores, composées de particules de lumière.

Mais, il n’eut pas vraiment le temps de la regarder plus en détail, le champ de protection se craquela et se brisa sous la violence du coup de Kuro. Toutefois, le laps de temps accordée par cette protection était suffisant pour que Yumeki/Sary puisse esquiver.

« C’est bon, arrête de jouer les idiots, je m’occupe d’elle, va t’occuper de la source du problème, l’invocateur ! »

Sur ces mots, elle atterrit devant Yumeki. C’était une scène assez peu crédible, une jeune fille qui mesurait une tête de moins que lui venait de s’interposer pour le protéger, mais c’était à présent le genre de réalité dans lequel il évoluait.

Kuro ne se soucia guère de savoir qui était son adversaire, elle courut vers eux et frappa Koharu. Mais cette dernière érigea deux murs de protections l’un derrière l’autre, un composé de lumière multicolores et l’autre, identique à celui de sa première rencontre avec Yumeki, d’énergie rose.

« Va-y ! Je peux pas te défendre en plus de me défendre ! »

Yumeki acquiesça et fonça en direction de l’extraterrestre. Ce dernier ne s’attendait pas vraiment à être pris pour cible, il était bien trop confiant en la puissance de Kuro.

Alors que Yumeki lui porta un coup de pied dans le torse, la créature para à l’aide de son bras, mais elle fut quand même projeter quelques mètres en arrière, alors que son bras venait manifestement de se briser. A cet instant, Yumeki entendit derrière lui les protections de Koharu voler en éclat. Ce bruit fut suivi d’un petit cri très féminin.

Il se retourna pour regarder la scène.

Contrairement à lui, elle avait amorti une partie de la violence du coup, Koharu avait pu parer l’attaque en étant que légèrement repousser en arrière.

Elle prit appui sur le sol qu’elle craquela et riposta en portant un coup de poing vers Kuro. Cette dernière attaqua en même temps. Leurs deux coups atteignirent leur cible. Koharu toucha le torse alors que Kuro, qui avait ciblé la tête, fut finalement déviée par la barrière de protection sur l’épaule.

Elles échangèrent plusieurs coups brutaux de la sorte, sans bouger de leur position. Koharu interposait systématiquement son champ de force multicolore, qui finissait toujours pas se briser et elle subissait donc les attaques amoindries de Kuro.

De son côté, Kuro se régénérait après chaque blessures, le sang venait restaurer ses chairs.

Néanmoins, Yumeki remarqua que d’attaque en attaque, les blessures de Kuro étaient moins importante, Koharu faiblissait.

Alors qu’il était sur le point de charger Kuro de dos pour aider Koharu, il entendit derrière lui du bruit, une voix. L’extraterrestre venait de se relever et levant une nouvelle carte devant lui avec son unique bras valide, il dit :

« Apparaît, la plus puissante des Sorcières ! »

Mais, à l’instar de Yumeki :

<< Tu rêves, sale cloporte décérébré ! Tu crois que je vais te prêter ma force ? Pfff ! >>

Cette voix provenait de sa propre carte, mais c’était exactement la même voix que celle de Yumeki, et c’était le même genre de réponse.

C’était au fond une chose rassurante : il n’avait pas pu se servir de sa force, mais l’ennemi non plus.

Il ne laissa pas le temps à l’extraterrestre de tenter autre chose, Yumeki bondit légèrement dans les airs et abattit son talon sur la tête de son ennemi avec une grande violence. Il était sûr de ne pas l’avoir tué, mais il était KO pour une bonne période de temps.

Alors qu’il s’attendait à voir Kuro disparaître en même temps que la conscience de l’alien, il se retourna lorsqu’il entendit un cri de détresse de la part de Koharu.

Elle venait d’être projetée contre un mur dans lequel elle s’était encastrée. Elle cracha du sang en se redressant.

« Mon dernier atout ! Glamourous Arashi !! »

Elle tendit ses mains devant elle alors qu’une tornade multicolore frappa Kuro. A l’intérieur de la zone, la cible était électrocutée, brûlée, gelée, lacérée et frappée. N’importe qui serait mort ou gravement blessé par une telle attaque, même Nakamura qu’il avait affronté quelques temps auparavant aurait risqué d’y perdre son nœud d’invocation.

Mais, Kuro sortit de celle-ci, un bras et une jambe en moins, des entailles sur tout son corps, ses vêtements déchirés, elle quitta la tempête comme un fauve à l’agonie et porta un coup de poing à Koharu.

Immédiatement, le champ de protection s’érigea, mais à bout de force après avoir utilisé son attaque ultime, il ne tint pas, il se brisa et l’attaque finit par atteindre le visage de la jeune fille, qui vola en arrière et rebondit contre le mur.

« Yumeki !! Cria Linka. La carte continue de puiser l’énergie de son invocateur, elle ne disparaîtra pas tant qu’il n’est pas mort ! »

Même s’il était un extraterrestre, Yumeki n’avait pas envie d’achever un être humanoïde. Il avait tué des démons et d’autres créatures du genre auparavant, mais l’idée d’achever une victime qui était inconsciente le perturbait, c’était des actions de personnage maléfique.

Alors qu’il réfléchissait, il vit Kuro avait attrapé le bras de Koharu et le tirer de toutes forces en vue de l’arracher ; en même temps, elle planta ses dents dans l’épaule de la jeune fille.

Koharu hurla de douleur et tenta de résister, mais la force de Kuro, même avec deux membres en moins était trop importante. D’ailleurs, des filets de sang étaient en train de reformer les deux membres.

«  AAAAAHHHH ! KOHARU !! »

Alors qu’il s’écria involontairement, il frappa de son poing la tête de l’alien au sol.

A cet instant, Kuro disparut en se décomposant en particules de lumière qui rentrèrent dans la carte au sol.

Yumeki tomba à genoux, fatigué, ses muscles endoloris et couverts d’éraflures. La carte de Sary sortit de sa main droite.

Alors qu’il reprenait son souffle :

« Koharu ! Tu vas bien ? »

Il tourna sa tête et vit la jeune fille se relever à son tour en se tenant l’épaule.

Linka se rapprocha également d’eux, silencieuse pour une fois.

« Merci, Yu… meki ! Dit Koharu en rougissant. Bien joué, sans toi… je… je… BREF, on se reverra ! »

Sans laisser ni à Yumeki, ni à Linka, le temps de poser la moindre question, elle s’envola et quitta leur champ de vision.

« Je sais que tu es mal en point, Yumeki, mais il reste une dernière chose à faire… »

Dit Linka en se rapprochant de lui. Il était toujours à genoux et il la regardait de manière interrogatrice.

Elle attrapa une carte au sol et la tendit à Yumeki.

« Cette carte rétablit le terrain, il faut restaurer tout ça avant l’arrivée des gens normaux.

– Tu as raison ! Je suppose qu’elle fonctionne comme les autres? »

Elle acquiesça. Il rassembla ce qu’il lui restait de ses forces et leva la carte en l’air en l’appelant par son nom.

Des filaments de lumière jaillirent dans toutes les directions, réparèrent les bâtiments, la rue et firent disparaître les corps. En seulement quelques secondes, il ne restait plus aucune trace du combat.

Yumeki s’assit pour reprendre ses forces.

Linka, après avoir ramassé quelques cartes au sol, vint s’asseoir derrière lui, dos à dos.

« Tu t’es très bien battu. Je sais que tu as l’impression d’avoir fait quelque chose de mal, mais je pense au contraire que tu as fait ce qu’il fallait, tu as sauvé une alliée de la Justice. »

Elle marqua une pause comme pour lui laisser le temps de réfléchir à ses paroles.

« Si ça peut te rassurer, il était condamné. Au moment où il est tombé inconscient, Kuro s’est mise à puiser dans son énergie vitale pour pouvoir continuer à se manifester, il n’aurait pas survécu plus de quelques minutes. »

Elle lui tendit le paquet de cartes en le faisant passer par-dessus son épaule :

« Je sais que tu dois ressentir un certain dégoût et une certaine aversion envers Kuro, mais à présent elle est à toi, tu décideras de ce que tu veux en faire. Pareil avec Lily ! »

Yumeki baissa les yeux sur les cartes, il vit Kuro immobile, à genoux, se tenant la tête. Autour d’elle, il n’y avait qu’un fond noir avec des yeux rouges luisants.

« Tu as probablement raison, Linka. Tu as souvent raison… »

Il se saisit des deux cartes de Lily, une dans chaque main et les rapprocha. A ce moment-là, un flash de lumière se produisit et il ne resta plus qu’une seule carte. Au dos de celle-ci, une nouvelle lettre venait d’apparaître V.

<< Arrête de te morfondre ! Tu as tué un sale extraterrestre qui n’aurait pas hésité une seule seconde à te torturer, il ne vaut pas tes regrets!>>

Lily était enfin ressortie de sa carte, elle croisait les bras d’un air furieux, mais elle regarda Yumeki droit dans les yeux.

A ce moment-là, il sentit Linka se retourner dans son dos, ses deux bras vinrent tendrement lui enlacer le torse alors que sa tête vint se poser sur son épaule. Elle ne dit mot et lui non plus…

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