Tome 2 – Chapitre 5

29 octobre…

Les portes de l’énorme gratte-ciel où travaillait Yumeki se refermèrent derrière lui. Même s’il avait fini le travail un peu plus tôt que d’habitude, il faisait déjà nuit. Puisqu’il avait envie d’en finir avec toute cette histoire et puisqu’il était vendredi, il avait accéléré son rythme de travail pour achever plus tôt ses objectifs de la journée.

Se mettant en marche vers la station de gare la plus proche, il se saisit de son téléphone et porta les yeux sur l’écran d’accueil :

–- Étrange ! Aucune notification… Linka m’aurait oublié ?

sIl  se souvint que la veille ils s’étaient mis d’accord sur le fait qu’il l’appellerait une fois son travail fini et qu’ils décideraient au téléphone de leur prochaine démarche.

— Peut-être qu’elle m’attend sagement en jouant… Rien d’étonnant en fait, je lui ai dit que je l’appellerais donc…

Pensa-t-il tout en passant les portes vitrées automatiques de la gare.

Il fit glisser ses doigts sur l’écran tactile à la recherche du numéro de la susnommée, puis il mit son téléphone sur son oreille.

Après quelques bips :

« Tiens ! Tu es longue à répondre ce soir… tu joues à quoi ?

– Bonsoir, Yumeki-kun ! »

Ce n’était pas la voix de Linka à l’autre bout du fil, mais une voix d’homme ; il était sûr de l’avoir déjà entendue, mais il ne savait plus où…

« Qui es-tu ? Pourquoi tu réponds à la place de Linka ?

– Je pense que si je te disais que je suis son petit ami, tu ne me croirais pas ? »

Yumeki resta sans réponse, non pas que l’idée d’un petit ami qu’elle lui aurait caché fût absolument impossible, mais la voix morne et calme qui avait prononcé ces mots n’était pas une seule seconde crédible.

Il se tût et attendit la suite ; ses jambes s’était arrêtée d’elles-mêmes et ses sourcils s’était abaissés dans une expression d’agacement.

« Mmm, ouais… en effet, c’était pas très drôle, l’humour c’est pas mon fort… Bon, si tu veux revoir la Miss vient au Kanda Myojin… seul et rapidement. On t’y attend.

– Attends ! T’es qui au juste… ? »

Alors qu’il posa cette question, la communication se coupa.

La foule continuait à lui passer autour de lui comme s’il avait été un rocher séparant les flots d’un fleuve ; son regard demeurait à la fois interdit et inquiet.

Linka était donc retenue prisonnière ? Mais par qui ?

De prime abord, il aurait pu penser aux aliens, au final c’était ses ennemis principaux dans cette histoire de carte, mais le fait qu’il avait reconnu la voix était contradictoire avec cette théorie. Tous les aliens qu’il avait rencontré étaient morts actuellement, ça ne pouvait pas être eux.

Mais alors qui… ?

La réponse lui vint à l’esprit soudainement : les mercenaires.

Cette voix, c’était celle de leur chef, cette personne aux cheveux blancs et à la balafre.

« Arg… c’est eux… ! »

Il n’avait pu s’empêcher de s’exclamer de la sorte à haute voix tout en serrant son poing et en plissant les yeux.

Les souvenirs de Shyrin étaient encore frais dans sa tête, cette brute épaisse sans pitié et sans scrupules.

Son cœur lui fit mal et ses intestins se nouèrent : il s’inquiétait pour Linka.

Que pouvaient-ils bien lui avoir fait ?

Il pressa le pas et entra dans le premier train en direction d’Akihabara. L’inquiétude et la colère montaient en lui…

***

Pendant la demi-heure de trajet, ses pensées n’avaient de cesse de s’agiter, il prévoyait les pires scénarios.

Il était possible, en fait, que Linka soit déjà morte et qu’il se rendait tout simplement dans un piège.

Contrairement aux prises d’otage des films américains, il n’avait pas eu le temps de parler avec l’otage.

Il avait bien hésité à rappeler, mais à quoi cela aurait-il servi ?

S’ils avaient pris la peine de poser un piège, ils n’auraient pas été assez stupides pour lui confirmer la mort de l’otage.

Yumeki pensa également à un moment donné à contacter des alliés, mais il n’avait pas leurs numéros.

A dire vrai, l’alliée dont il aurait pu espérer l’aide, il n’avait aucun moyen de la contacter, il s’agissait de Koharu. D’ailleurs, même s’il la considérait comme une alliée, pensait-elle la même chose de lui ?

Elle avait bien pris sa carte de visite, mais elle ne l’avait pas contacté depuis lors.

Sakumi ? Sakumi aurait volontiers accepté, mais elle se trouvait actuellement à Osaka. De fait, même s’il l’appelait et lui payait le voyage, elle n’arriverait pas à temps pour l’aider, il ne ferait que l’inquiéter tout au plus.

Enfin, il pensa à Kazuo, mais il y avait deux problèmes : le premier, c’est qu’il essayait de ne plus se mêler des affaires d’Akiba, et le second c’est qu’il n’avait plus aucun pouvoir puisqu’il avait cédé sa collection.

Il était donc seul sur cette affaire.

Alors que les portes du wagon s’ouvrirent, il se dépêcha et traversa les rues qui le séparaient du temple à vive allure.

— Il y a également la possibilité que Linka ne soit même pas otage et qu’ils me trompent…

Mais cette théorie s’évanouit très rapidement dans sa tête puisqu’il savait que la jeune femme était particulièrement liée à son téléphone, elle l’avait absolument tout le temps sur elle. Avoir son téléphone ne pouvait dire autre chose que de la détenir elle aussi.

Le temps était plutôt frais en cette soirée, mais son corps empreint de colère bouillonnait.

Lorsqu’il arriva dans cette ruelle placée entre ces immenses bâtiments, il leva la tête en direction des marches escarpées menant à l’une des entrées du temple Kanda Myojin : une pleine lune se dessinait au-dessus du toit du temple qu’il apercevait au-delà de l’escalier.

Mais il ne s’agissait pas d’une belle lune aux couleurs radieuses, les tâches sur la surface de l’astre donnaient l’air d’un visage torturé et sa lueur tirait vers le vert sombre.

En temps normal, Yumeki aurait ressenti de la peur à l’approche de ce piège et de cette funeste ambiance, mais pas aujourd’hui, il était trop en colère.

Prendre une jeune femme en otage, c’était une méthode des plus indignes, des plus viles… Qui plus est, il aurait sûrement accepté un duel même sans qu’ils aient recours à de tels procédés.

Alors qu’il se dirigea vers l’entrée du temple, il sentit une impression étrange en lui, une sorte de picotement assez similaire à celui qu’il avait ressenti avec certains de ses pouvoirs.

D’un coup, il n’entendit plus les bruits de la rue et lorsqu’il arriva sur la place où se trouvait le temple, il n’y avait aucun civil ; il venait de franchir un kekkai, il en était sûr.

La couleur surnaturelle de la lune était donc à cause de celui-ci ?

Mais il ne prit le temps d’y réfléchir, il s’avança vers l’allée principale et fit face au temple.

C’est là qu’il put voir le groupe de mercenaire qu’il avait déjà combattu, ainsi que Linka debout, attachée et bâillonnée.

Elle n’avait pas l’air de porter de traces de coups sur le visage, elle ne paraissait même pas vraiment affolée ou vraiment inquiète.

Soudain, une idée lui vint à l’esprit, il s’exprima avec une voix empreinte de colère…

« Tu t’es laissé attraper, pas vrai ?! J’hallucine… ! »

… ainsi qu’un certain soulagement.

Linka ne pouvait répondre, mais elle fit signe de la tête alors que ses yeux semblaient sourire.

Yumeki secoua la tête en soupirant.

Il avait surpris le groupe de mercenaire, tous se regardèrent, puis ils observèrent Linka avec des expressions d’incompréhension ; enfin, ils regardèrent Yumeki.

Zesphir, le type calme qui avait répondu au téléphone et qui était le chef du groupe, s’avança d’un pas. Derrière lui, Aleanar, avec son look de rocker, et Julvrae, cette femme à l’allure inquiétante dont on ne voyait qu’un seul œil à la couleur presque blanche, se tenaient tous deux d’un côté et de l’autre de Linka.

Derrière le groupe, assis sur l’autel des offrandes, se trouvait Shyrhin, cette loli aux petites cornes de démons et aux cheveux blancs. Elle ne portait pas de casquette cette fois, mais elle était toujours vêtue de manière masculine.

Elle semblait agacée et irritée.

Zesphir prit la parole, sa voix était toujours calme et désinvolte :

« Un problème ?

– Ouais, vous avez avec vous une jeune idiote avec qui il faudra que je m’explique plus tard! Dit Yumeki en grinçant un peu des dents.

– Mmmm, je vois. Tu penses qu’elle s’est laissée attraper et que tout ça n’est pas vrai ? Julvrae ! »

Sur ces mots, Julvrae fit une moue faussement triste :

« Zesphir ?! Tu veux vraiment que je la tue maintenant ? On aurait pourtant pu s’amuser avant… »

Alors qu’elle tendit son bras devant elle et qu’elle ferma son poing, un léger sourire mal dissimulé se laissa voir sur son visage.

A cet instant, une ligne rouge apparut sur le cou de Linka et qu’une goutte de sang s’en écoula.

« STOP ! J’ai compris ! Vous voulez la carte, je présume, c’est ça ? »

Dit Yumeki pour interrompre l’action de Julvrae. Il sortit la carte Lily de sa poche et la dressa devant lui.

Zesphyr fit signe à Julvrae sans se retourner, cette dernière rouvrit sa main.

« Tu as bien compris, dit Zesphyr calmement, on a rien contre toi, on a une mission et on veut la mener à bien, si on peut éviter de se battre… »

Sur ces mots, Shyrhin derrière lui lança un *Grrrr* tout en grommelant et en détournant le regard.

« … Si on peut éviter de se battre, répéta Zesphyr, cela nous convient également. Pose la carte devant toi et nous relâchons la jeune femme.

– Et qui me dit que vous le ferez vraiment ? Vous êtes des mercenaires, qui me dit que vous avez une parole d’honneur ?

– En effet, rien ne t’oblige à me croire, mais comme je te l’ai dit, je n’ai aucun intérêt dans un bain de sang.

– Ce qui n’est pas le cas de vos compagnons, manifestement… »

Zespyr se retourna pour regarder ses compagnons.

« Ne t’inquiète pas, Shyrhin a perdu un pari, elle ne s’occupera pas des négociations d’aujourd’hui.

– Parce que tu appelles ça des négociations ?! Dit Yumeki en serrant les dents.

– Je ne vois pas de meilleur terme, nous échangeons une vie contre un morceau de papier. »

Yumeki, à son tour, lâcha un *tsss*d’agacement. Non pas qu’il estimait la vie de Linka en-dessous de la carte de Lily, mais avoir dû subir tous ces combats pour que ça se finisse de la sorte…

<< Qu’est-ce que tu attends, stupide vermisseau ?! Tu l’aimes cette fille, autant la sauver, non? >>

La voix de Lily s’exprima de la sorte, à haute voix, audible par tous.

« Je ne suis pas amoureux, hurla Yumeki en rougissant et en regardant la carte de plus près. Linka est mon amie… A-MI-E !! »

Linka rougit également de son côté, alors que Julvrae et Aleanar la regardèrent avec un sourire malicieux.

« Hé ben, tu m’étonnes… ! Dit Aleanar. Moi aussi j’en suis follement amoureux ! Si tu ne la veux pas, moi je veux bien la garder.

– Intéressant, une histoire de cœur… Zesphyr, je pense que nous nous sommes trompés, relâchons la, je n’aime pas être une séparatrice de couples. »

Zesphyr se retourna vers elle avec un regard interrogateur.

« Quoi ?! S’exclama Julvrae en levant les épaules.

– La vraie raison ? Demanda froidement Zesphyr.

– J’ai pas envie qu’Aleanar puisse avoir une autre fille… répliqua Julrae en détournant honteusement le regard.

– Oh, ma chérie ! Je n’avais jamais pris en compte le fait que tu voulais de moi… Bon, d’accord, laissons la partir, si c’est ce qui te fait plaisir. Fondons notre nid d’amour… »

Sur ces mots, Aleanar croisa ses bras sur son torse, se tortilla et s’approcha de Julrae lèvres en avant.

« Qui a dit que je t’aimais, sale brute en chaleur ! »

Julrae esquiva Aleanar et le poussa pour l’éloigner.

« Mais, ma chérie, il faudrait savoir ce que tu veux. Le bel étalon que je suis est toujours d’accord pour te satisfaire, tu devrais le savoir pourtant…

– Ouais, ouais… en tout cas, tu la toucheras pas. »

Sur ces mots, faisant fi de Zesphyr et d’Aleanar, sans leur laisser le moindre impact décisionnel, Julrae  poussa Linka vers Yumeki.

« Va, vole vers ton amoureux et parvenez à vivre heureux! C’est déjà trop tard pour moi ! »

Quelques larmes se formèrent au coin de ses yeux.

Alors que Linka se redressa, Zesphyr et Aleanar se dirigèrent vers elle, mais des fins filaments apparurent et ils s’arrêtèrent.

« Que fais-tu, chérie ? Tu veux découper ton bel Apollon ?

– Julrae, arrête tes bêtises, nous avons une mission. »

Même si Zesphyr mis plus de colère dans le ton de sa voix, elle demeurait bien plus monocorde qu’une personne normale.

Linka se mit à courir vers Yumeki et lui, malgré la surprise, fit de même. Quelques mètres les séparaient seulement.

« Hex de Souffrance ! »

La voix de Julrae se leva soudainement alors qu’un sourire sadique se dessina sur ses lèvres.

A cet instant, Linka, toujours attachée et bâillonnée, s’écroula alors qu’un gémissement étouffé par le bâillon arriva aux oreilles de Yumeki.

« LINKAAAA ! »

Alors qu’il arriva au-dessus du corps étendu de la jeune femme, il vit à l’arrière de son cou une marque ésotérique rouge y luire.

« Hahahaha ! J’aime toujours autant ce regard de haine et de désespoir ! Hahaha ! Déteste-moi, haïs-moi pour ce que j’ai fait à ta tendre ! »

Julrae poussa des ricanements sadiques et jubilatoires alors que ses yeux se portaient sur Yumeki. Ce dernier, à l’instar de ce qu’elle venait de dire, portait sur la femme un regard haineux.

« Les Hex, c’est un art magnifique ! Une fois touchée par ma main, je lui ai implanté ma magie. Peu importe où elle ira, je pourrais la torturer, l’affaiblir à ma guise. Hahaha ! Tu voulais la récupérer, elle est à toi… »

Aleanar se mit également à rire alors qu’il se rapprocha de Julrae. Comme s’il avait été son complice dans cette histoire, il lui passa le bras sur l’épaule.

A cet instant, Julrae lui donna une claque sur la joue et s’éloigna de quelques pas de lui :

« Me touche pas, sale déchet ! Va en enfer !

– Mais, ma chérie, tu disais que…

– J’ai menti! Tu crois vraiment qu’une fille avec encore assez de conscience voudrait d’un type comme toi ? Je préférerais encore embrassé un orque que toi… Beurk… »

Aleanar tomba à genoux comme pétrifié, les larmes coulaient de ses yeux.

« Bon, ça suffit Julrae, arrête ton hex. »

Ordonna Zesphyr à Julvrae, puis il se tourna vers Yumeki :

« Désolé, mes compagnons n’en font qu’à leur tête. Néanmoins, tu as récupéré l’otage, il est temps pour toi de nous donner la contrepartie… ou sinon… »

Yumeki n’avait jamais été autant en colère de toute sa vie, utiliser des méthodes aussi lâches…

Mais la douleur s’estompa, Linka se calma. Yumeki lui retira le bâillon…

« Tu vas bien, Linka ?

– Oooh, tu es inquiet pour moi… c’est adorable !

– Tsss, tu es bien la plus imbécile de toutes les imbéciles… »

Linka prit un regard attristé et baissa le regard.

« En tout cas, je suis bien content de te revoir en un morceau. »

Dit à basse voix Yumeki d’un air gêné.

« Hihi ! Non, je n’ai pas fait exprès, pour répondre à ta question d’avant : il m’ont attrapée, j’ai pas eu vraiment d’autres choix… mais au début, je trouvais ça un peu amusant… »

Yumeki soupira de soulagement et de dépit.

« Zes ! Vos méthodes sont vraiment dignes des crevards que vous êtes ! Dit Shyrhin qui ne semblait pas écouter la conversation de Yumeki avec Linka. Dégagez, je m’occupe de gérer ça de manière plus correcte.

–  Shyrhin, tu as perdu le pari, tu n’interviendras pas aujourd’hui. Puis, la négociation est presque finie, Yumeki va nous donner sa carte et Julrae va retirer son hex. Il ne nous restera plus qu’à tuer la Princesse et récupérer les dernières cartes et nous pourrons tous rentrer et récupérer notre récompense. »

Yumeki répéta à basse voix :

« La princesse ?

– Je crois bien qu’ils parlent de Koharu, dit Linka à basse voix pour ne pas être entendu du groupe. Ils viennent du même royaume qu’elle, d’un autre monde. »

Shyrhin se leva sur l’autel pour dominer du regard ses compères.

« Tu m’interdis donc d’agir, Zes ?

– Tu sais bien que je ne peux pas vraiment te l’empêcher, mais tu t’es engagée, répondit-il calmement.

– Hé ouais ! Ajouta Julrae. Cette fois tu seras privée de ton dessert, vilaine petite fille. Hahaha !

– Jul ?! Arrête de la provoquer, Shyrhin est notre alliée, dois-je te le rappeler ? Cette attitude qu’est la tienne… »

Shyrhin semblait bouillonner, ses yeux rouges parurent s’embraser.

 « Tu peux répéter, salope ?

– Elle ne le fera pas, Shyrhin, répondit Zesphyr à la place. Je vous propose à toutes les deux de vous calmer et qu’on finisse notre mission.

– Par égard pour toi, Zes, je ferme les yeux cette fois. Mais si je vous recroise, je te jure que je réduirais cette salope en bouillie…

– Ooh, j’ai peur de…

– Vous cherchez à tuer Koharu ? »

Interrompit Yumeki d’une voix très forte alors que tous les regards se tournèrent vers lui.

« Qui est cette Koharu, demanda Zesphyr.

– Une jeune femme digne de confiance, quelqu’un de gentil et qui défend son prochain…

– Se pourrait-il qu’il sache où se trouve Princesse-chan ? Demanda Julrae à l’intention de Zesphyr.

– Celle que nous recherchons est la princesse Hellise Hurya Dor Azeexordyr du royaume souterrain de Nazery. Tu la connaîtrais par hasard ?

– Hellise Hurya… ? Répéta Yumeki. Pourquoi vouloir la tuer ? Qui vous a engagé pour cette mission ? »

Ils marquèrent une pause au cours de laquelle Julrae regarda Zesphyr. Finalement, Shyrhin, toujours debout sur son autel, prit la parole :

« Celui qui nous a engagé n’est autre que le roi du royaume de Nazery. Par contre, je voudrais des explications moi aussi, je ne suis pas au courant d’une mission d’assassinat…

– En effet, nous avons reçu également l’ordre de tuer la Princesse Hellise, dit de façon désinvolte Zesphyr. Pourquoi ne pas te l’avoir dit, je l’ignore par contre. Il n’a jamais demandé à ce que ça reste secret et à vrai dire je pensais que tu le savais.

– Tsss, ce foutu roi mériterait aussi une bonne raclée…

– Oh, écoutez-là la petite, elle est considérée comme la plus puissante mercenaire du royaume et du coup elle croit qu’elle peut faire ce qu’elle veut !

– Julrae, j’hésite de plus en plus à reporter ton exécution à tout de suite, tu sais ? C’était la deuxième, essaye encore une fois et je te montrerais ce que vaut mon tetsubo.

– Ça suffit toutes les deux… »

Alors que Zesphyr tentait de calmer la situation entre les deux filles qui se disputaient de façon bruyante, Linka et Yumeki échangèrent à leur tour.

Linka s’adressa à basse voix à Yumeki :

« Pendant qu’ils se disputent, je vais te confier t’apprendre quelques trucs que j’ai appris en les écoutant…

– Tu crois que c’est le bon moment pour faire ça ?

– Faire quoi ?! Ne me dis pas que… Yumeki, pervers, dit Linka en se cachant le visage.

– Arrête de raconter n’importe quoi ! J’ai jamais dit ça… enfin, si mais c’était pas ce que je voulais dire…, dit Yumeki en rougissant et se retenant de lui crier dessus.

– Je sais… »

Linka découvrit son visage et tira la langue, elle cherchait à détendre l’atmosphère pesante.

« T’inquiètes pas, je sais que c’est pas ton genre. Bon, je vais faire court… enfin, je vais tenter. Donc, commençons par le début, ce sont tous les quatre des mercenaires qui viennent d’un autre plan, et plus précisément d’un royaume souterrain.

– Autre plan ? Comme les démons ?

– Tu crois pas si bien dire… En fait, leur royaume souterrain se situe dans le même plan que celui des démons, les enfers sont simplement situés quelques strates plus bas. A priori, ils sont en conflit avec les démons depuis toujours. Actuellement, les démons ont passé une alliance avec les envahisseurs extraterrestres, ils doivent sûrement les aider à ouvrir des portails pour venir ici. Quant à eux, ils ont profité de ces derniers pour venir accomplir leur mission.

– Serait-ce pour cette raison qu’ils ont tous la peau aussi claire ? Parce qu’ils viennent tous d’un monde souterrain ? »

En effet, il avait déjà relevé ce détail, que ce soit les mercenaires ou Koharu, ou même la directrice de l’Angel Maid, ils avaient tous des peaux anormalement claires, même pour des étrangers.

Linka hocha de la tête pour confirmer.

« Koharu vient donc du même endroit… ainsi que la directrice de l’Angel Maid… ?

– Fort possible. Actuellement, il y a beaucoup d’ouvertures à cause des démons et des extraterrestres, mais il y avait déjà des failles entre les deux mondes qui se formaient par le passé. Possible que la directrice soit à Akiba depuis un moment.

– Ce qui expliquerait qu’elle ait engagé Koharu alors qu’elle ne peut servir de clients à cause de sa timidité… »

Cette théorie lui parut logique, il s’était étonné de voir Koharu travailler là-bas, ainsi que de la fausse « punition » qu’elle avait imposé à Yumeki et Koharu.

« D’après ce que j’ai compris, les humains de leur plan disposent de pouvoirs magiques innés, ils n’ont pas besoin de la Collection, reprit Linka en jetant un œil à la dispute qui avait lieu non loin d’eux.

– Attends une seconde, Koharu utilise la Collection du cosplay, non ? Demanda Yumeki en regardant Linka dans les yeux.

– J’ai dit qu’ils n’en ont pas besoin de la Collection, ça ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas l’utiliser. A titre personnel, je pense que leurs yeux rouges et leurs pouvoirs viennent de lointain métissage démoniaque, mais….

– C’est bon, on en parlera une autre fois, si tu veux bien, interrompit Yumeki en prenant une expression sérieuse. Si je résume, ils ne sont pas des alliés des démons, c’est ce qui me semble le plus important actuellement. »

Yumeki marqua une courte pause de réflexion, puis il demanda à Linka qui le regardait avec attention, l’air d’attendre quelque chose de lui :

«  Sinon qu’est-ce qu’on fait, on tente de s’enfuir ?

– Julvrea l’a dit, la marque qu’elle m’a posé dessus, l’Hex, elle peut l’activer n’importe où. C’est comme si elle avait la télécommande pour me faire mal… et ça fait vraiment mal, je t’assure. Avec du temps, je pense pouvoir trouver un moyen de dissiper l’Hex, mais elle me laissera sûrement pas faire.

– Du coup, tu veux quand même pas que je leur donne Lily ? »

<< Tu peux le faire, mais je te préviens que je pardonnerai pas de m’abandonner aux mains de ces guignols…>>

Dit Lily d’une voix plutôt rude, tout en croisant les bras.

« J’ai une idée… »

Yumeki se tourna vers les mercenaires et leur dit à haute voix pour interrompre leur dispute :

« Et si on combattait ensemble contre les démons ? Si vous êtes leurs ennemis, on est pas forcément alliés, mais on peut quand même s’entendre d’une façon ou d’une autre. »

Les regards se tournèrent à nouveau vers lui. Pendant les explications de Linka, la dispute n’avait pas vraiment cessée, Aleanar avait mis encore plus d’huile sur le feu.

Manifestement, leur entente était vraiment mauvaise, c’était principalement la récompense qui les liait.

A cet instant précis, ils regardèrent tous Yumeki. Yulrae et Aleanar éclatèrent de rire. Zesphyr ferma les yeux et secoua la tête, alors que Shyrhin se rassit sur l’autel.

« Pauvre ami, dit Aleanar, tu ne sais plus quoi proposer. Haha !

– En effet, nous sommes ennemis des démons, dit sérieusement Zesphyr alors que les deux autres continuaient de rire. Mais en tant que mercenaires, on s’en fiche pas mal de ces conflits. Puis, je crois que le Roi a passé des accords récemment avec l’un des princes de la deuxième strate infernale.

– C’est la rumeur… ajouta Shyrhin. Vous allez la fermer, les deux idiots ?!

– Une alliance… ? Demanda Yumeki surpris de cette réponse.

– Ouais, notre bon rooooi, dit en gesticulant de manière exagérée Shyrhin, aurait trouvé un moyen de nous sortir de cette longue guerre. Nombreux sont ceux qui affirment qu’il aurait passé un pacte avec Baluder. Perso, ça me paraît pas impensable, c’est un lâche sans honneur, il est indigne d’avoir son cul sur le trône.

– Eh ! Modère tes propos quant à notre roi ! Dit Yulrae furieuse.

– Depuis quand une mercenaire en a quelque chose à faire ? T’es vraiment irrécupérable…

– Si j’étais le roi, les bâtards de sang maudit comme le tien, je les aurais fait exécuté à la naissance.

– C’est déjà le cas, je te signale. Ta tête ne sert donc à rien d’autre qu’à porter ta bouche infâme… »

De quoi parlaient-ils au juste ?

C’était la question que se posa Yumeki. Intrigué, il demanda :

« Le sang maudit ? De quoi s’agit-il ?

– Des gens comme moi, dit Shyrhin, les enfants de sang mêlé : mi-démon, mi-homme. Enfin, demi-ogresse dans mon cas. Je regrette pas vraiment le résultat, mais bon les insectes ont tendance à se croire mieux positionnés… jusqu’à ce qu’on les écrabouille avec son pied.

– Votre royaume tue les enfants bâtards ?! C’est horrible ! »

Yumeki se doutait de la réponse, mais il trouvait ça si horrible que ces mots lui avaient échappés. Lorsqu’il voyait Shyrhin, il avait peur d’elle, cette personne le terrifiait par sa simple présence et sa force absurde, mais il était persuadé que dans d’autres circonstances, ils auraient pu s’entendre.

Quel enfant est suffisamment coupable pour être exécuté à la naissance ?

« Hein ?! J’avais jamais entendu quelqu’un nous prendre en pitié… tu es un drôle de type quand même… Eh ouais, je travaille pour un royaume qui m’a condamné à mort avant même ma naissance, qui a échoué à m’éliminer enfant et qui n’a plus les moyens de le faire maintenant… »

Face à ces mots, Yumeki éprouva une certaine pitié pour Shyrhin. Si elle était brutale et grossière, si elle était si désagréable avec autrui, ce n’était pas vraiment de sa faute, mais celle d’une société qui l’a condamnée et qui l’a contrainte à la survie… c’est ce qu’il pensa à cet instant précis.

« Bon, assez jacassé, Yumeki donne-nous la carte sinon Yulrae va de nouveau activer l’Hex sur Linka », dit  Zesphyr d’un ton agacé.

Yumeki se tut, il regarda la carte dans sa main et se mit à réfléchir à une solution.

Mais…

« Yul, va y, notre ami ne semble pas décidé.

– Ok, chef ! Hex de douleur ! »

A ce moment-là, la marque sur la nuque de Linka se mit à luire à nouveau et la jeune femme poussa soudainement un cri de douleur qui perça le cœur et les oreilles de Yumeki tout en tombant au sol.

« Stop !! Arrêtez !! », cria Yumeki en lançant la carte devant lui sur les pavés.

Immédiatement, il s’approcha de Linka pour inspecter son état, il fit dos au groupe.

Zesphyr leva la main pour faire signe à Yulrae et les cris de Linka s’arrêtèrent.

« Haha ! Zes aime bien la rhétorique, mais ça n’a rien d’une négociation, tu sais ? Et tu sais quoi ? Sous ses airs de gars sympa, c’était l’idée de Zes d’avoir une sécurité en imposant un Hex sur ton amie… Tu t’y attendais pas, n’est-ce pas ?! Hahaha ! »

Yumeki s’immobilisa quelques secondes et serra les dents.

En effet, il ne s’attendait pas que Zesphyr était ce genre de personne. Certes, c’était son ennemi mais il avait toujours agi avec plus de modération et plus de calme que les autres, il ne lui avait pas fait l’effet d’être si lâche.

« Merci Yul de me griller… Bon, voilà, je préfère éviter les conflits, mais je déteste me faire avoir donc c’était nécessaire. Sans rancune, dès que vous serez partis d’ici, Yul va l’enlever. »

Il marqua un silence pendant quelques secondes.

« Au fait, tu parlais de la princesse avant, tu sais où elle se trouve ? »

Cette question fit véritablement mal à Yumeki, il était déjà en colère suite à la maltraitance de Linka, on lui demandait de trahir une alliée à présent ?

« Non, je l’ignore… , dit-il nerveusement. Haha ! En fait, elle ne m’a jamais donné le moyen de la contacter. En même temps, si je l’avais su, je vous l’aurez certainement pas dit…

– Normal, dit de façon résignée Zesphyr. Alea, récupère la carte nous partons. »

Sur ces mots, Zesphyr se retourna et se dirigea vers l’entrée du temple.

« Euh… Zes ? Nous n’allons pas le torturer pour qu’il nous en dise plus sur la princesse ? Demanda Yulrae.

– Je pense qu’il dit vrai : il n’en sait rien. Qui plus est, les négociations concernaient la carte, si on entame de nouvelles négociations concernant la princesse, Shyrhin pourrait vouloir s’en occuper. »

Il reprit sa marche et Yulrae le suivit sans mot dire.

Pour sa part, Aleanar soupira, puis s’approcha de la carte au sol.

<< J’y crois pas, ce traître de Yumeki ! Tu laisses cette limace visqueuse me toucher de ses sales pattes !! >>

Mais, au moment où Aleanar allait se saisir de la carte parlante, Yumeki dégagea une aura de lumière et, alors que Aleanar leva son regard, un coup de poing en plein figure l’envoya voler quelques mètres plus loin.

Yumeki venait de fusionner avec Sary, l’Arpenteuse Onirique. Il récupéra la carte au sol et se redressant :

« Désolé, Linka ! Je vais leur régler leur compte et les obliger à t’enlever cette marque.

– Hihi ! Je n’ai jamais… douté de toi. Je sais que tu tiendras parole… »

A la vérité, Linka semblait mal en point, elle reprenait encore son souffle. La douleur de cette marque devait être atroce, elle qui était si détendue et joyeuse en temps normal cet air alité ne lui allait pas vraiment.

Yumeki/Sary posa la main sur son chapeau et reprit :

« Bien sûr, nous jouerons encore ensemble, nous nous amuserons à nouveau et tu m’apprendras plein de choses stupides et inutiles. Endure encore quelques minutes, je t’en prie. »

Linka leva son pouce en guise d’accord.

« Lily, désolé, je t’ai fait attendre. Ne t’inquiète pas, ils ne te récupéreront pas aussi facilement. »

<< Encore heureux ! A choisir entre des idiots, je préfère encore que ce soit toi !>>

Pour la première fois, Lily venait de faire une sorte de compliment à Yumeki ; ce dernier sourit légèrement et rangea la carte dans sa poche.

Il avait beaucoup hésité à agir, il ignorait à ce moment-là si l’issue du combat serait bonne ou non, mais il se sentait plus serein ; ce comportement était plus proche de ses idéaux et de ses valeurs, il avait choisi de ne sacrifier personne et de se battre pour les protéger toutes : Linka, Koharu et Lily.

Yulrae et Zesphyr se retournèrent alors que Shyrhin, qui n’avait pas bougé de sa place sur l’autel, afficha un large sourire qui laissait voir ses dents pointues et son regard démoniaque inquiétant.

Quelques secondes après, Aleanar se releva en posant sa main sur son visage déformé par la fureur.

« Tu as osé abîmer mon visage à la beauté bénie par la Création et adulée par les étoiles ?! Tu vas me le payer…

– Bon, puisqu’il semblerait que les choses doivent toujours se finir ainsi…, battons-nous alors… »

Après avoir prononcé ces mots, Zesphyr ouvrit sa main droite et un bâton digne d’un magicien de jeu vidéo apparut. Yulrae, pour sa part, agita ses doigts au bout desquels Yumeki pouvait voir à présent qu’il avait fusionné avec Sary des fils acérés s’agiter de concert.

Quant à Aleanar, il fit apparaître autour de lui douze cercles magiques dans les airs, avec au centre de chacun d’eux le kanji d’un des douze signes du zodiaque chinois ; en sortirent douze épées volantes aux factures très différentes, mais toutes magnifiques.

La première attaque partit d’Aleanar, trois de ses épées se ruèrent à vive allure vers Yumeki, mais ce dernier les esquiva sans grande difficulté ; sa vitesse une fois fusionné avec Sary était telle qu’il n’eut aucun mal à non seulement esquiver les épées mais également à bondir poing en avant vers Aleanar.

Ce dernier ne vit pas venir l’attaque, le poing se dirigea droit vers son plexus solaire…

Mais au dernier instant, deux des épées, comme animées par leurs propres volontés, s’interposèrent entre l’attaque et Aleanar.

Le poing de Yumeki fit résonner les lames et produisit un son métallique audible sur toute la place.

Immédiatement, trois autres épées s’animèrent et attaquèrent le jeune homme ; ce dernier bondit en arrière en exécutant un salto.

A peine toucha-t-il le sol qu’un nouvel assaut le prit pour cible : des dizaines de fils, tels un faisceau de fins tentacules, fouettaient l’air dans sa direction.

Au lieu d’esquiver, ce qu’il n’avait plus le temps de faire, Yumeki frappa le sol avec le pied, ce qui projeta devant lui un mur de débris et de poussière.

L’instant d’après, lorsque le nuage de poussière se dissipa, il avait repris sa place initiale, quelques entailles parsemaient ses bras, rien de très profond néanmoins.

 « Tu es pas mauvais…dit Yulrae en se léchant les lèvres.

– Il est meilleur que chacun d’entre vous séparément, dit Linka toujours étendue au sol. Si vous n’étiez pas trois, il n’aurait aucun mal à vous vaincre…

– Tais-toi, petite effrontée ! Hex de Souffrance ! »

Le visage de Linka se tordit de douleur, mais elle serra les dents pour retenir ses cris. Pourquoi avait-elle fait ça ?

Yumeki sentit une nouvelle fois la colère monter en lui, il ne perdit pas de temps, il contre-attaqua immédiatement.

Sa nouvelle cible était Yulrae : ses fils étaient offensivement efficaces, mais leur longueur et leurs mouvements larges n’en faisaient pas une arme défensive. S’il arrivait à entrer dans sa zone d’attaque, il ne trouverait aucune résistance.

Qui plus est, c’est elle qui faisait souffrir Linka, si elle venait à sombrer dans l’inconscience, elle ne pourrait probablement plus maintenir le sort.

Malgré le sang qui bouillonnait en lui, le jeune homme tenta une feinte. Il fonça rapidement sur Aleanar qu’il rua de coups pour l’obliger à se protéger, ce dernier utilisa ses douze épées pour ce faire. Alors qu’il se retrouvait acculé derrière son mur de lames, Yulrae projeta sur lui ses fils par le biais de deux faisceaux, l’un à droite dirigé par sa main droite et l’autre à gauche dirigé par son bras gauche.

Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas vraiment, les mouvements circulaires des fils étaient plus lents que précédemment.

C’était le moment attendu par Yumeki. Au lieu de bondir en arrière pour les esquiver et prendre peu de risques, il se propulsa en avant pour entrer dans le couloir vide entre les deux faisceaux et pour atteindre la jeune femme.

Alors qu’il projeta ses deux mains ouvertes en direction du ventre de Julrae, attaque visant à la mettre inconsciente d’un seul coup, un mur de pierre s’éleva rapidement : il s’agissait d’une incantation de Zesphyr.

Le mur fut détruit sous la violence de l’impact, mais la jeune femme eut le temps de bondir maladroitement en arrière.

Contrairement à d’autres sortilèges directes, le fait de lever de la pierre, même par magie, c’était le genre d’attaques que Sary ne pouvait absorber. Zesphyr connaissait-il les capacités de cette carte et aurait-il utilisé une magie indirecte en connaissance de cause ?

Yumeki ne prit pas le temps de réfléchir à cela, il s’était investi à 100 % dans le combat. Voyant que Julrae venait de tomber suite à son esquive maladroite, il frappa brutalement le sol du pied pour bondir à quelques dizaine de mètres dans les airs et lancer une attaque spéciale.

« Vrille onirique ! »

Yumeki se mit à tourner sur lui-même à vive allure et piqua tel une perceuse vers Julrae. Des effluves d’énergie violacée se dégageaient de son corps et, alors qu’il piqua vers son ennemi, il laissa derrière lui une belle traînée lumineuse dessinant un arc de cercle.

Une nouvelle fois, un mur de pierre s’interposa entre le pied de Yumeki et la jeune femme. Cette fois, sans poser une grande résistance, il perça littéralement le mur et son pied atteignit le ventre de Yulrae.

Elle poussa immédiatement un cri de douleur et cracha du sang.

Yumeki arrêta de tourner, son attaque quoi qu’un peu affaiblie, avait atteint sa cible, elle n’allait pas tarder à sombrer dans l’inconscience…

Mais, alors qu’il allait se retirer et bondir en arrière, quelque chose retint son pied.

Lorsque ses yeux se baissèrent, il vit que les fils de Yulrae avaient formés une sorte de tissage au niveau de son ventre qui avait bloqué la violente attaque vrillée de Yumeki.

L’attaque lui avait fait mal, mais elle n’avait pas été suffisante pour la faire tomber inconsciente.

Au contraire, elle tenait dans ses mains le pied du jeune homme :

« Hex annulation ! Allez-y vous deux, je le retiens avec toutes mes forces maintenant ! »

Yumeki venait de comprendre la stratégie de Linka. Tant que Yulrae maintenait son hex actif, elle devait consacrer sa magie et ses forces pour ce faire, elle n’était donc pas aussi efficace en combat.

Linka l’avait donc provoquée pour l’obliger à activer l’hex et avait subi en silence la douleur afin de laisser plus de chances de victoire à Yumeki. C’était sa contribution à ce combat.

Il se rendait bien compte que même si Linka n’avait jamais pris part directement aux différents affrontements qu’il avait dû mener, elle avait toujours aidé à sa propre façon.

Ce sacrifice produisit une chaleureuse sensation dans le cœur du jeune homme, malgré l’état critique de la situation.

Les fils s’animèrent et s’entortillèrent autour du tibia de Yumeki, il pouvait voir le visage ensanglanté mais haineux de Yulrae.

Le mur de pierre qu’il n’avait fait que percer, se transforma en boue et changea de forme. Il forma une demi-sphère entre lui et Yulrae, avec au centre sa jambe prise au piège. Au demeurant, cela ressemblait à une sorte de parabole de pierre.

Alors qu’il prit conscience qu’il ne pourrait retirer sa jambe, Yumeki préféra tenter de pousser pour l’enfoncer plus avant dans le ventre d’Yulrae et espérer la faire tomber inconsciente.

Mais, plusieurs épées volèrent vers lui ; il les frappa de ses poings pour les dévier, mais deux d’entre elles lui percèrent les chairs. L’une s’enfonça et traversa son épaule, alors que l’autre lui transperça le ventre et se planta dans le mur de pierre.

« Hahahaha !!! Tu aimes cette douleur ?! TU AIMES ?! »

S’écria Aleanar avec une voix proche de la folie furieuse.

« Finissons-en ! Dit Zesphyr calmement. Jugement Obscur ! »

Il venait de finir l’incantation de son sort, une sphère de ténèbres jaillit de son bâton et se dirigea vers Yumeki.

Au moment de l’explosion, il comprit l’intérêt de cette espèce de parabole de terre, elle servait à protéger Yulrae contre l’explosion de ténèbres.

Ce n’était pas une véritable explosion, il ne s’agissait pas de flammes mais de magie des ténèbres, néanmoins ce terme était le plus à même de décrire l’impact violent provoqué par le sort.

Au moment, où les ténèbres disparurent, Yumeki n’était plus là, le mur de pierre avait également été pulvérisé par le sort.

Seul le corps inconscient de Yulrae gisait au même endroit.

Zesphyr ne connaissait donc pas les pouvoirs de Sary, ce sort était tout ce que Yumeki avait attendu. A présent, chargé par les pouvoirs anti-magiques de la carte, une énergie violacée crépitait autour de lui, il était bien plus puissant qu’avant.

Un impact métallique s’éleva soudain.

Les blessures de Yumeki étaient toujours présentes, il continuait de saigner alors que son poing frappa les lames d’Aleanar et les fit vibrer plus violemment que jamais.

Il n’y avait que deux épées qui protégeaient Aleanar cette fois, les dix autres avaient été envoyées à l’attaque et il n’avait pas eu le temps de les faire réapparaître.

Yumeki multiplia les coups, son poing frappa des dizaines, des centaines de fois peut-être, contre les deux lames à une vitesse fulgurante, puis, soudain, *cling* le métal vola en éclat, il n’y avait plus d’obstacle entre lui et sa cible.

Autour d’Aleanar, les cercles zodiacaux se formèrent, mais il était trop tard. Le poing de Yumeki s’abattit derechef sur le visage du rocker qui fut projeté violemment en arrière.

Yumeki se retourna vers Zesphyr, ce dernier était en pleine incantation, il sembla surpris et prit de court. Probablement, il n’avait pas compris ce qui s’était vraiment déroulé. Dans l’esprit d’un magicien habitué à gérer tous ses problèmes par le biais de sortilèges, la pensée qu’on puisse les  absorber ne devait pas être naturelle.

Des flammes commencèrent à tourner autour de lui alors que ses paroles ésotériques se propageaient dans les airs.

Yumeki posa la main sur son chapeau, se courba pour prendre appui sur ses jambes et bondit vers lui.

« Hex de souffrance ! »

La voix féminine et souffrante de Julrae se fit entendre.

A cet instant, sur la jambe de Yumeki une marque qu’il avait déjà vu se mit à luire et diffusa dans son corps une douleur si vive qu’il tomba à genoux.

C’était donc cette souffrance que Linka avait enduré pour son bien ?

Il avait rarement eu aussi mal de sa vie, c’était comme si quelqu’un jouait avec ses nerfs mit à vif.

« Fournaise obscure ! »

Des flammes se mirent à brûler autour du jeune homme, elles tournèrent jusqu’à former une tornade de feu. Puis, d’un coup, les vives et belles flammes rougeoyantes changèrent de couleur et devinrent aussi sombres que du charbon.

Elles n’émettaient plus de lumière, pas plus que de chaleur, elle était glaciales.

En temps normal, à l’intérieur de ce sortilège, les victimes subissaient un violent choc thermique, elles étaient d’abord brûlées puis gelées.

Mais Yumeki, malgré la vive douleur, sortit de la tempête et courut vers Zesphyr, ses bras étaient entourés d’une énergie violette des plus menaçantes.

« Ouvre-toi, Empire des Utopies Brisées ! »

Yumeki tendit ses bras en direction de Zesphyr et projeta d’un seul coup un énorme rayon d’énergie violet, son rayon était tel que le corps entier du magicien fut englobé.

L’attaque ne dura que quelques secondes, mais elle creusa à même le sol un sillon aux rainures similaires à celle d’une perceuse dans du béton. Il ne restait aucune trace du magicien.

Yumeki tomba au sol alors que la carte quitta son corps.

La douleur ne l’avait pas quitté, elle continuait à le torturer de l’intérieur.

Alors que ses yeux cherchaient du regard ses adversaires, il vit jaillir du sol, comme s’il était vomi par celui-ci, Zesphyr.

Ce dernier semblait épuisé et blessé, il reprenait tant bien que mal son souffle.

« Tu nous auras donné du fil à retordre…, dit-il entre deux halètements. Quel genre de monstre es-tu donc ?

– Hahahaha !! J’avais bien vu un certain potentiel en lui, dit Shyrhin, vous n’êtes pas de taille comme l’a dit la Miss avant. En un contre un, il vous bat largement.

– Tss, en attendant, dit Yulrae en se levant et en se tenant le ventre, il est à terre et pas nous.

– Tu veux vraiment que je t’explique pourquoi… sale traînée ? »

Shyrhin avait une expression à la fois arrogante et satisfaite sur son visage.

Mais Yulrae ne se laissa pas déconcertée et contre-attaque en provoquant Shyrhin :

« Ah ? On ne te l’avait pas dit ? Le Roi a veillé à ce que nous réussissions cette mission, il nous a confié quelques objets magiques… Ah, c’est vrai qu’il ne fait pas confiante aux sangs impurs comme toi ! Et il a bien raison ! Hahaha !!! »

Sur ces mots, Yulrae se saisit d’une fiole dans sa poche, retira le bouchon et la but. Ses blessures disparurent immédiatement.

« Alors ? Qui a gagné ce combat ? » Dit-elle à l’intention de Shyrhin.

La loli démoniaque parût sacrément agacée, mais pas réellement surprise.

Zesphyr prit également une potion dans la poche et la but à son tour ; ses blessures disparurent et il reprit aussitôt son flegme habituel.

Yumeki ne pouvait rien faire, il n’avait pas la force de se lever. Outre le fait que son corps lui faisait horriblement mal à cause de l’hex magique, il n’avait plus de force. Considérant qu’il ne pourrait plus continuer de se battre, il avait donné tout ce qu’il avait dans cette dernière attaque infructueuse.

Il ne pouvait que regarder Yulrae s’approcher d’Aleanar inconscient et le guérir par le biais d’une potion qu’elle prit dans la poche de celui-ci.

« AAAAHHH ! Mon visage ! Dit le rocker à peine levé, soulignant par ces mots ses priorités.

– Sois pas bête, dit Yulrae, la potion a guéri toutes tes blessures. Le Roi est trop bon envers un misérable poux comme toi…

– Ah, ouf ! Toi, le singe sauteur, tu vas me le payer ! »

Mais lorsqu’il vit son adversaire étendu au sol :

« Déjà fini ?! Ahhh ! Je passe encore pour le nul de la bande ! Qui l’a vaincu ? Toi, Yul ou c’est Zes ? »

Yulrae se contenta d’afficher un sourire hautain en guise de réponse.

« Et ça se vante de sa couardise…, dit Shyrhin en sautant de l’autel. Désolé, Yumeki, je crois bien que tu as perdu aujourd’hui. Si tu avais été plus fort, tu aurais pu leur faire comprendre l’erreur de leurs méthodes. Si j’ai bien compris, il ne reste plus qu’à chopper les dernières cartes et tuer la princesse, même si je ne comprends pas vraiment pourquoi… »

Zesphyr se rapprocha de Yumeki, il glissa sa main dans la poche du jeune homme et prit le paquet de carte qu’elle contenait. Une fois, Lily trouvée, il laissa tomber le reste des cartes devant Yumeki.

« Je suis pas le monstre que tu as l’air de croire, je n’ai besoin que de la sorcière. Oui, il ne reste plus qu’à trouver les dernières cartes et tuer la Princesse Hellise. Tu nous aideras, Shyrhin ?

– Je sais pas franchement… Déjà le Roi ne m’a rien demandé, puis attaquer à quatre une faible princesse, je vois pas l’amusement. »

Yumeki grinça des dents et faisant appel à toutes ses forces, il demanda :

« Pourquoi… Pourquoi vouloir la tuer ? Koharu est une des personnes les plus gentilles que je connaisse ? »

Zesphyr s’éloigna de lui en l’ignorant, il répondit comme s’il se parlait à lui-même :

« Elle se fait donc appeler Koharu ? C’est déjà un indice. De toute manière, elle a pour mission d’affronter les démons, il suffira de chercher de ce côté-là et nous la trouverons. »

Shyrhin regarda Yumeki droit dans les yeux tout en mettant les mains dans ses poches :

« La Princesse Hellise est surnommée la Princesse de l’Échec. En un sens, le peuple lui en veut sûrement plus qu’à moi…

– Pourquoi ? Demanda d’une voix plus forte Yumeki.

– Il y a quelques décennies, le Royaume avait une jeune héritière aux pouvoirs magiques très puissants, une puissance comme aucune princesse n’en avait eu depuis plusieurs siècles. J’étais petite à cette époque, mais je me souviens avoir entendu les récits de la Princesse, elle était incroyable malgré son âge. »

Shyrhin marqua une pause, une certaine tristesse semblait avoir envahi son regard.

« La maison royale avait de grands espoirs en elle. Puis,  un jour, le prince démon Nyarlfor attaqua le Royaume avec ses armées. Personne ne savait comment il avait réussi à passer les frontières, personne ne connaissait les arrangements qu’il avait eu avec les autres princes pour pouvoir se permettre un tel mouvement d’armée… Quoi qu’il en soit, la princesse ainsi qu’un groupe composé des meilleurs combattants furent envoyés arrêter le prince démon. »

Yumeki se souvint à cet instant de la vision qu’il avait eu lorsqu’il avait embrassé Koharu dans le magasin, il avait vu un oeil gigantesque et un affrontement… il s’agissait donc bel et bien des souvenirs de Koharu.

« Le combat se solda par un échec, le groupe envoyé fut décimé et Nyarlfor dévasta la cité royale en grande partie. Finalement, la garde royale porta le coup de grâce au prince démon, mais les dégâts et les morts étaient nombreux en ville. Au final, au sein du groupe de combat, seule la princesse survécu à l’affrontement…

– Mais… ce n’était pas sa faute…, dit tant bien que mal Yumeki avec une voix souffrante.

– Si elle avait été plus forte, elle aurait pu le vaincre. C’est ce que j’ai pensé à ce moment-là et ce que je pense encore. La force est l’élément le plus important en ce monde, lorsqu’on peut vaincre n’importe quel ennemi, on peut faire ce qu’on veut…

– Mais, il y a toujours… plus fort que soi… tu as bien été vaincue par Sakumi, non ?

– Tsss ! C’est vrai que cette peste m’a eu sur toute la ligne, mais je vais pas m’arrêter là, la prochaine fois c’est moi qui vais la vaincre… »

Elle détourna son regard et marqua une courte pause avant de continuer le récit du passé de la Princesse :

« Le pire dans tout ça… Lorsque le peuple a appris qu’elle avait survécu, la plupart des gens ont désiré sa mort, tous avaient beaucoup perdu au cours de cette invasion. Des demandes parvinrent jusqu’au château, mais elles n’aboutirent pas pour une simple raison… »

Elle porta un regard froid et distant sur Yumeki.

« … La princesse était totalement paralysée suite à son combat et sa magie avait disparu. »

La colère monta encore d’un cran à l’intérieur de Yumeki, ses yeux s’écarquillèrent alors qu’il serra si fort ses poings qu’il perça sa peau de ses ongles.

« Après ça, elle fut confinée à l’intérieur du château et les gens ne l’appelèrent plus que par le nom de Princesse de l’Échec. Pfff, se battre pour des  idiots pareils, sans aucune reconnaissance et avec un père lâche et encore plus stupide que le peuple qu’il gouverne… En un sens, j’aurais presque envie de m’apitoyer sur elle, mais je m’en fiche, seul les forts peuvent avoir de la considération… »

Shyrhin croisa les bras et détourna son regard manifestement contrariée.

« Hé, je ne te le pardonnerais pas si tu continues de dire du mal du Roi, sale enfant de sang maudit ! Vociféra Yulrae en prenant une position de combat.

– Haha ! Quelle hypocrisie ! Tu es une mercenaire qui a tourné le dos à son royaume, tu as travaillé je ne sais combien de fois pour le compte des démons et…

– Assez bavardé, partons d’ici, dit Zesphyr de façon autoritaire. Shyrhin a raison, nous travaillons pour le plus offrant que ce soit le Roi, les Princes démons ou un riche marchand. Arrête tes revendications patriotiques sans fondement, Yul. »

Mais, alors que Yulrae afficha un visage en colère et qu’elle s’apprêtait à crier sur Zesphyr…

« ELLE… Elle a donné tout ce qu’elle a pu… Elle a sacrifié son corps, sa vie et sa liberté pour aider son peuple… et sa seule récompense c’est de souffrir en silence, dans sa chambre, incapable de bouger… sans un remerciement de son père… sans un remerciement de ceux qu’elle a tenté de sauver… ? »

Tout en prononçant ces mots, les yeux de Yumeki s’humidifièrent, sa voix était tremblante et exprimait une vive colère.

« En résumé, c’est ça… ! Répondit Shyrhin. Surtout que si on réfléchit bien, sans le combat de la Princesse, les gardes royaux n’auraient jamais pu vaincre Nyarlfor, ils n’ont fait que récolter les mérites de ses efforts. Et non content, lorsque la Princesse a retrouvé ses pouvoirs et la capacité de se mouvoir, le Roi l’a envoyé ici expier ses fautes passées en arrêtant les démons. Le pire, c’est qu’elle a même accepté… »

Yumeki ne ressentait plus la douleur en lui, il n’était plus animé que par une incandescente colère et une sombre tristesse. Les larmes coulèrent de ses yeux…

« Et vous, vous voulez la tuer ?! Vous voulez accomplir les plans d’un père indigne, d’un être incapable de voir la gentillesse de celle qui l’a appelé ‘papa’ un jour ? »

Personne n’osa répondre, la voix de Yumeki était devenue effrayante. Si on ajoutait à cela le fait qu’il venait de se redresser et de marcher comme si l’hex de souffrance n’avait aucun impact sur lui, il y avait de quoi nourrir quelques inquiétudes.

« Jamais je ne vous laisserai faire ! JAMAIS ! »

Alors qu’il cria et leva sa tête comme pour projeter sa plainte envers les cieux, une carte qui se trouvait au sol s’envola, elle se plaça devant Yumeki et, brûlant sa chemise, elle pénétra dans son torse.

Immédiatement, Yumeki tomba à genoux, un silence funeste s’imposa pendant quelques fractions de secondes qui parurent une éternité.

Linka assise au sol, ouvrit grand ses yeux sous l’effet de la terreur, elle savait ce qui venait de se produire, elle ne le savait que trop bien.

Un hurlement féroce déchira le silence nocturne alors qu’une onde de choc fut projetée hors du corps du jeune homme. L’instant d’après, un tourbillon de ténèbres ondula autour de lui et son corps se transforma.

Ses cheveux noirs devinrent si longs qu’ils atteignaient ses mollets et avaient pris un teinte plus sombre que les ténèbres. Ses  yeux étaient devenus rouges luisants et sa sclérotique était injectée de sang. Son expression faciale était la personnification de la sauvagerie, alors que ses dents acérées étaient semblables à celles d’un fauve. Sa musculature avait légèrement augmenté, elle était parfaitement visible grâce à son justaucorps noir.

« Kuro… », marmonna Linka sur un ton inquiet.

Elle n’était pas du genre à perdre son calme, mais cette fois des gouttes de sueurs s’écoulaient le long sur son front.

C’est elle qui lui avait conseillé de prendre cette carte, mais elle n’avait pas évalué les risques d’une fusion avec un esprit emplit uniquement de colère et de volonté de destruction. Au contraire, elle avait pensé que si Yumeki avait fusionné avec elle, elle aurait pu en quelque sorte s’adoucir. Ce n’était manifestement pas le cas. Le pire scénario venait de se réaliser.

 « Quoi ?! Mon hex est encore actif pourtant…

– En position de combat, donnez tout ce que vous avez, je le sens mal… »

Zesphyr commença à incanter, alors que les épées magiques d’Aleanar apparurent autour de lui et que Yulrae agita ses fils.

Shyrhin bondit en arrière et monta sur le toit du temple.

Lorsque Yumeki tourna son regard meurtrier sur Aleanar, ce dernier frissonna, il sentit la peur emplir son corps tout entier.

« Assaut des douze ! Tuez-le ! TUEZ-LE !! »

Les douze épées se séparèrent de son environnement proche et ensemble elles foncèrent à vive allure vers Yumeki.

Alors qu’elles allaient l’atteindre, le jeune homme porta un coup de pied circulaire si puissant qu’il les balaya toutes d’un coup, sans même avoir besoin de les toucher.

Puis, il courut dans la direction d’Aleanar, presque à quatre pattes tellement il était courbé. Un mur de pierre se dressa entre les deux, Yumeki le frappa de son poing et le détruisit comme si de rien n’était.

Sa force était tellement absurde qu’une onde de choc se fit sentir sur toute la place. Aleanar profita des quelques secondes de répit accordées par la destruction du mur pour ramener à lui les épées et dresser de justesse un mur défensif.

Le poing de Yumeki heurta les douze épées entrecroisées avec un fracas inouï. Une première fois… puis une seconde fois…

A cet instant, les épées volèrent toutes en même temps en éclats alors que le poing dévastateur du jeune homme frappa le torse d’Aleanar.

Le rocker ne dût sa survie qu’à l’amoindrissement de l’impact causé par ses épées brisées. Néanmoins, il fut projeté en arrière alors qu’un craquement de côtes se fit entendre.

A cet instant :

« Tempête des enfers ! »

Une colonne de flammes noires frappa Yumeki/Kuro de plein fouet.

« Hex annulation ! Subis notre redoutable attaque combinée !»

Yulrae projeta dans la tempête des centaines de fils métalliques très fins, elle les chargea d’une sorte d’énergie légèrement azurée qui les rendit visible même pour un œil humain.

La tempête de feu et de lames avait l’air d’une attaque absolument atroce, elle brûlait et gelait ses adversaires avant de les découpant en petits morceaux…

Mais Yumeki/Kuro s’extirpa lentement de ces courants enflammés en poussant un cri sauvage de colère. Ses bras paraissaient emprisonnés à l’intérieur de la tempête à cause des fils. Son corps était brûlé à divers endroits et des lacérations le couvraient un peu partout.

Son regard furieux se porta sur ses deux adversaires alors qu’il fonça sur eux en s’arrachant les bras.

La brutalité de l’action suffit à glacer le sang de tous les spectateurs.

L’instant d’après, Yulrae esquiva de peu le talon de ce fauve qui s’abattit sur elle. L’impact au sol était si violent qu’elle fut projetée telle une poupée de chiffon quelques dizaines de mètres plus loin. L’onde de choc avait suffi à la sonner alors que les éclats provoquèrent des hématomes et des coupures sur tout son corps et lacérèrent ses vêtements.

Zesphyr n’osa même pas attaquer, son instinct de survie et sa couardise lui ordonnaient de « faire le mort ». S’il ne bougeait pas, s’il ne disait rien et s’il acceptait de sacrifier ses compagnons, il trouverait peut-être un moyen de prendre la fuite.

Il avait survécu à tellement de choses, lui le bâtard royal que tous auraient voulu tuer. Il se souvint que jadis lui aussi avait été empli de colère par le rejet de son père le roi et par l’assassinat de sa mère.

Puis devenu mercenaire, il avait survécu à des ennemis forts, à des ennemis cruels, à des ennemis intelligents… et il avait oublié sa rancœur, il avait sacrifié trop de personnes au profit de sa propre existence pour ressentir encore de la haine pour son père biologique. Il avait cessé d’être le bâtard, il était devenu Zesphyr, le mercenaire vétéran.

La tempête de flammes noires s’arrêta, deux bras en piteux état tombèrent au sol. Immédiatement, des filets de sang s’écoulant des épaules de Yumeki/Kuro, s’étirèrent jusqu’à ceux-ci et les tirèrent jusqu’à leur place initiale.

Yumeki/Kuro guérissait à vue d’œil, ses bras s’étaient remis en place et ses plaies avaient intégralement disparu.

Zesphyr laissa tomber son bâton, son corps tremblait comme jamais… rien n’arrêterait ce monstre, rien ne pourrait l’empêcher de tous les exterminer.

Alors que Yumeki/Kuro s’avança lentement vers Yulrae qui tentait de se relever, une voix s’éleva au-dessus du champ de bataille :

« YUMEKIIIIIIIIIII !! »

Il n’y avait pas besoin d’autres paroles, avec ce simple prénom, cette belle voix  véhiculait tout un ensemble de sentiments.

Elle était la voix qui lui avait fait connaître tant de belles choses, elle était la voix qui lui avait donné de l’espoir et de l’excitation en ce monde. Elle appartenait à son amie bien-aimée : Linka.

Le regard haineux et féroce de Yumeki se tourna vers l’origine de ce cri. Linka était en pleurs, elle avait réellement peur, elle ne voulait perdre à jamais l’âme de Yumeki, elle ne voulait que ses mains soient plongées dans le sang et qu’il ne pût jamais revenir vers la joie et la beauté du monde.

Il s’avança vers elle d’un pas lent et hésitant alors qu’un nouvel assaut sonore le frappa :

« YUMEKIIIIIIIIIII !!! Reviens, ne me laisse pas seule… je ne veux pas te perdre…. »

Linka tentait d’essuyer ses larmes qui coulaient à flot.

Il avait donc réussi à la faire pleurer… Il avait réussi malgré lui à rendre ce visage radieux et toujours enthousiaste triste au point de verser des larmes…

« Li…Linka… »

La voix de Yumeki avait du mal à sortir de sa gorge, ses yeux cessèrent de luire, ils redevinrent normaux… la carte quitta son corps alors qu’il s’écroula.

Linka courut immédiatement sur lui, ses jours n’étaient pas en péril, il était simplement épuisé. Grâce au pouvoir de régénération de Kuro, même ses précédentes blessures étaient guéries.

« Il faut en finir avec lui…peuh, peuh…, dit Yulrae en toussant. C’est un trop gros risque… »

Zesphyr ne réagissait pas encore, il était encore en proie à la terreur, il avait du mal à réaliser qu’il était encore en vie.

Aleanar, qui crachait également du sang, se redressa et dit :

« Tu as raison chérie, il faut éliminer ce monstre ! »

Probablement trop blessé pour recourir à plus de force, deux épées uniquement apparurent.

« Bon, assez joué, je commence à en avoir marre de votre attitude ! »

Shyrhin sauta du toit du temple et arriva devant le corps étendu de Yumeki.

« Il a gagné et vous avez perdu. Si vous avez du mal à l’imprimer dans vos têtes, je peux très bien le faire entrer à coup de poing… »

Aleanar et Yulrae affichèrent tous deux une expression de colère, ils détestaient plus que jamais Shyrhin, cet enfant au sang maudit.

« N’essayez même pas un coup en douce, ou des négociations avec moi, je n’hésiterai pas à vous arracher vos têtes inutiles. Yumeki a hésité à vous tuer, mais vous avez une idée du nombre de morts que charrie derrière moi. »

Shyrhin prit un regard menaçant et fit craquer les os de ses poings.

« Cela dit, si vraiment vous avez envie de mourir aujourd’hui ou que vous ne me croyez pas, je peux vous satisfaire. »

Aucun des deux ne doutât en cet instant des intentions meurtrières de Shyrhin, elle était connue pour être une mercenaire cruelle et sanguinaire.

Comme pour se moquer d’eux :

« Même affaiblis il se pourrait qu’à trois vous remportiez la victoire… Haha ! Non, vous n’avez aucune chance en fait ! Dégagez d’ici et laissez les cartes ! Rentrez au royaume et dites à notre bon et hypocrite de Roi que la Mort viendra le chercher… Non, dites-lui plutôt que JE viendrai le chercher. »

Zesphyr revint lentement à lui. Même s’il n’avait pas réagi, il avait entendu toute la discussion. La décision à suivre lui paraissait évidente, on lui offrait une chance de survie…

Il prit les deux cartes et les lança devant Shyrhin :

« Ouais, on a aucun chance contre toi dans notre état. Le Roi peut bien aller se faire voir avec ses missions suicidaires. J’aurais jamais accepté si j’avais su qu’il fallait affronter de tels monstres. Je m’en vais, libres à vous de vous faire tuer par Shyrhin, en tout cas je m’impliqueras plus. »

Sur ces paroles, il ramassa son bâton au sol, le fit disparaître magiquement et quitta la zone du temple.

« Quand le dernier d’entre vous sortira du kekkai, il disparaîtra. Au plaisir de ne plus te revoir, Shyrhin.

– Haha ! Ce fut un plaisir, Zesphyr. »

Julrae et Aleanar étaient particulièrement surpris, ils ne connaissaient pas cet aspect de la personnalité de leur chef, ils l’avaient toujours vu détaché et blasé.

Calculant leur chance de victoire proche du zéro, ils suivirent Zesphyr en grommelant et en tenant leurs blessures.

Lorsque le calme revint, Shyrhin prit les deux cartes au sol et les fusionna.

Puis, il la tendit à Linka :

« Tiens ! Il a gagné, elles sont à lui. Dis à Yumeki-kun qu’il m’a beaucoup impressionnée et pourtant c’est loin d’être facile. Dis-lui aussi que je l’aime vraiment BEAUCOUP ! Dit-elle en se léchant les lèvres et en plissant les yeux de façon jubilatoire. J’aime les gens forts et qui n’ont peur de rien comme lui. S’il n’était pas aussi affaibli, nous nous serions bien amusé ensemble. En tout cas, la prochaine fois qu’on se reverra, je le dompterai comme il se doit. Hahaha !! »

Sur ces mots, elle fit signe de la main et s’éloigna.

Linka prit un air sérieux, hocha plusieurs fois de la tête et posa la tête de Yumeki sur ses genoux.

« D’accord, je lui transmettrai que tu l’aimes et que tu le veux. Je peux te poser une question ? »

Shyrhin ne s’attendait pas vraiment à ce qu’elle se permette d’en poser une. Appréciant cette audace, elle arrêta sa marche et dit :

« Je t’écoute…

– Qu’est-ce que tu éprouves pour la Princesse ? Qu’est-ce que tu éprouves vraiment ? »

L’expression sur le visage de Linka était déterminée, il n’y avait pas la moindre trace d’une quelconque arrière-pensée.

«  Pfff, quelle question chiante… Je sais même pas vraiment pourquoi j’y répondrais… »

Elle secoua la tête et caressa ses tempes. Linka ne dit mot, elle se contenta de la regarder.

« Petite je l’admirais. Puis, j’ai eu pitié d’elle, après son échec, j’ai cru qu’elle était faible… Mais au final, quelqu’un qui arrive à se relever et pardonner ceux qui la détestent après avoir été trahie et mutilée, c’est quelqu’un de fort, non ? »

Tout était dit, elle leva la main en guise de salut et quitta le temple.

« Même si tu en as trop fait, tu as quand même bien travaillé, Yumeki ! Dit Linka en le regardant dormir et en caressant son visage. Tu as tourné une ennemi en alliée et tu as récupérer huit des dix cartes. Par contre… je vais te prendre Kuro, elle est trop dangereuse finalement. »

Prenant la carte de Lily au sol, elle regarda au dos les nouvelles lettres qui venaient d’apparaître et sourit.

Puis, elle se saisit de la carte de Kuro et la mit dans sa poche.

Enfin, elle se prit son smartphone et lança une application de jeu :

« Ah, quel tombeur ce Yumeki ! Une prêtresse, une demi-ogresse et également une princesse… ! Hihi ! »

Alors que son jeu se lança, des sanglots étouffés et les *plocs* de larmes tombant au sol pouvaient être entendus.

Sur le toit d’un des bâtiments composant le temple, une jeune fille à la chevelure noire était assise, les jambes ramenées vers elle ; elle pleurait… ce n’était pas que des larmes de tristesse, mais également des larmes de joie.

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