Tome 2 – Prologue

25 octobre…

« Le corps sans vie d’une jeune femme de 20 ans a été retrouvé dans le quartier d’Akihabara dans la nuit du 23 au 24 octobre. L’autopsie révèle que la victime aurait été étranglée et que ses yeux auraient été percés de manière post-mortem. La police est sur la piste d’un suspect, l’agresseur aurait été localisé sur les vidéos de surveillance d’un parking proche… »

C’était la télévision de la salle de repos de l’entreprise où travaillait Yumeki, une salle se trouvant au 15ème étage d’un de ces hauts et imposants gratte-ciels du quartier de Shinjuku.

Yumeki se trouvait là, il était installé sur une chaise devant une table et mangeait le bentô qu’il avait acheté, il mangeait avec une désinvolture propre à toutes les actions trop routinières…

Néanmoins, ce n’était plus le cas, ses yeux étaient rivés sur l’écran alors que ses baguettes s’étaient arrêtées dans sa bouche, ou plus précisément leurs extrémités s’étaient arrêtées sur le bord de sa lèvre inférieure.

Yumeki n’était pas seul en ce lieu, ses collègues, au nombre d’une vingtaine à cette heure-ci, étaient dispersés aux différentes tables, ils mangeaient et parlaient. Certains autres, moins sociables, regardaient distraitement la télévision assis seuls à leurs tables comme si c’eut-été là un objet faisant partie du décor et auquel on ne prête nulle attention.

En temps normal, Yumeki aurait été comme cette partie minoritaire de ses collègues, il n’était là que pour manger le plus rapidement possible et retourner travailler, il n’avait pas vraiment envie de se mêler aux autres. L’inverse semblait également vrai, depuis son entrée dans l’entreprise, rarement on était venu lui adresser la parole.

Malgré tout, l’un de ses collègues, son voisin de bureau, venait lui parler de temps en temps. Il était actuellement dans la pièce en pleine discussion avec deux femmes manifestement plus âgées que lui (et dont au moins une mariée, ce qui ne l’empêchait pas de nourrir quelques espoirs de conquête, selon une confession qu’il avait faite quelques jours plus tôt à Yumeki).

Du coup, il ne prêtait attention à personne d’autre, allant jusqu’à ignorer le jeune homme. A dire vrai, il était plus que probable qu’il l’eut totalement ignoré si cela n’avait pas été profondément discourtois et n’avait entravé ses projets auprès des deux femmes.

Aussi, il l’avait tout de même salué et avait joué la carte de la fausse camaraderie pour leur montrer qu’il était quelqu’un de populaire.

Mais actuellement, ce qui avait préoccupé Yumeki au point d’interrompre son repas, c’était le fait que le meurtre se soit déroulé à Akihabara et le fait que la victime avait la vingtaine.

Son cerveau resta perplexe, il analysait les données et les probabilités que la victime ne soit en fait… il n’osait pas vraiment formuler cette pensée, son cœur se battait en duel contre sa froide logique, elle tentait de l’empêcher de l’exprimer comme si ce faire allait changer quelque chose au déroulement des actions qui avaient eu lieu.

Il fallait dire que ce n’était pas le premier cas de meurtre qui se déroulait dans le quartier ces derniers temps, c’était le troisième en seulement une semaine, une vague criminelle plutôt hors du commun. A chaque fois, la police avait déclaré avoir attrapé le coupable, mais cela ne s’arrêtait pas, un autre prenait la relève.

Était-ce une sorte d’organisation ? Mais dans quel but ? Pourquoi à Akiba ?

Bien sûr, il était difficile en tant que civil de se faire une vraie idée, les informations ne donnaient jamais le modus operanti, ni l’identité des victimes, ce qui rendait le mobile assez peu compréhensible au demeurant. Les résidents devaient actuellement être paniqués par ce manque d’informations et par cette incapacité à prévenir les crimes.

Cela dit, avant même cette vague de meurtres, ces faits inquiétants avaient déjà commencés, la première victime avait été Nakamura, cet homme peu scrupuleux qui avait conclu des pactes avec les puissances extra-dimensionnelles.

Yumeki l’avait vaincu au cours d’un combat, mais il était tout de même mort quelques minutes après, alors que le jeune homme était inconscient. Cette fois-là, le meurtrier n’avait pas été retrouvé, pas plus au final que les victimes que Nakamura aurait sacrifié à ces entités venues d’autres plans (selon ses dires).

Seulement, cette fois, au lieu d’une victime de sexe masculin, c’était une femme qui avait un âge similaire à celui que devrait avoir Linka… Il osait enfin formuler cette pensée, il osait enfin dire tout haut dans son esprit ce qui l’avait immobilisé depuis quelques secondes.

Linka était une jeune otaku d’environ la vingtaine qu’il avait rencontré, il y a quelques semaines de cela, dans des circonstances assez hasardeuses. A ses côtés, il avait vécu une aventure assez extraordinaire et périlleuse, qui s’était heureusement bien terminée.

A présent, Yumeki avait développé des pouvoirs liés à la Collection, cette source qui lui était encore mystérieuse, mais qui était bien connue sa précieuse alliée. En effet, il semblait que les otaku les plus passionnés pouvaient développer des pouvoirs liés à leurs collections personnelles.

Par exemple, un fan d’anime pouvait se voir octroyer des pouvoirs issus d’une de ses œuvres favorites, alors qu’un fan de jeux vidéo recevrait un ou plusieurs pouvoirs tirés d’un jeu qu’il affectionne. C’était du moins ce qu’avait compris Yumeki et ce qu’il avait vécu.

Pour sa part, il avait réussi à maîtriser des pouvoirs inspirés de Wyvern Quest 2, un des RPG qui avait bercé son adolescence. Selon Linka, le jeune homme serait un cas particulier, une sorte de touche-à-tout de la Collection capable d’emprunter des pouvoirs rapidement et sans réellement avoir besoin de posséder personnellement les œuvres de cette collection.

En vue de réussir à mener à bien sa précédente mission, il avait été plus ou moins contraint par la jeune femme de se lancer dans une collection, elle lui avait recommandé de reprendre la célèbre saga de RPG qu’il avait aimé.

Depuis lors, il s’était remis à jouer de façon plus ou moins occasionnelle… en fait, à chaque fois que Linka insistait pour qu’il le fasse, ce qui arrivait assez fréquemment ces derniers jours.

La veille, elle ne l’avait pas appelé, elle n’avait même pas envoyé de message, ce qui en soi ne l’avait pas alarmé, il s’était simplement mis à jouer à Wyvern Quest 4 en attendant intérieurement cet appel, qui n’avait pas eu lieu. Puis, il était parti se coucher lorsqu’il avait commencé à fatiguer.

– Elle n’a pas appelé hier… Une preuve en plus…

Sur ces mots, *gloups*, il déglutit et se rendit compte qu’il avait toujours les baguettes collées à sa lèvre inférieure. Il les détacha et les posa sur son bentô.

Il ne lui restait plus qu’une chose à faire, à vrai dire, il devait vérifier sa théorie, il devait la réfuter… il ne voulait pas y croire, il ne pouvait pas y croire…

De toute manière, il n’aurait certainement plus la force de continuer à manger sans avoir de réponses.

Il disposa son bentô de telle sorte qu’on comprit qu’il allait revenir à cette place et se leva pour s’éloigner dans la pièce ; il ne souhaitait pas vraiment gêner ses collègues par son futur appel, même si de toute manière personne ne l’écoutait.

Il s’installa dans un coin et sélectionna dans le répertoire de son téléphone (assez peu rempli en fait) : Linka.

*Bip**Bip**Bip*

Le téléphone sonna 3 fois, elle ne répondait pas… S’était-il réellement passé quelque chose ?

Son cœur frappa un grand coup dans sa poitrine alors que son souffle fut coupé pendant quelques fractions de secondes.

-Mes soupçons… serait-ils vrais ? Réponds, je t’en prie, peu importe ce que tu me diras… réponds !

« Aaaaaaaaaaahhh !! »

Répondant subitement à sa prière, la voix de Linka s’éleva de l’autre côté du combiné, elle criait comme prise de terreur. Cela ne s’arrêta pas là, ses cris se poursuivirent :

« Lâche-moooooiiii ! Tu me fais mal ! Arrête ! Arrête !! Tu vas finir par me tuer !! »

En plus de ses cris, Yumeki entendait d’étranges sons de l’autre côté de l’appel, comme si effectivement quelqu’un se trouvait à ses côtés et était en train de la marteler de coups.

Qu’est-ce donc que ce mauvais timing ? Ou au contraire, avait-il appelé au bon moment, il pouvait ainsi tenter de l’aider… mais comment ? Elle se trouvait à au moins 20 minutes de train, le temps qu’il arrive, ce serait trop tard.

De surcroît, il ne disposait d’aucun pouvoir lui permettant de s’y rendre rapidement, il était tout simplement impuissant dans cette situation.

« Noooonnnn ! NOOOONN !! »

Ce dernier cri d’agonie paraissait être son ultime soupir, le dernier souffle de sa vie… Il était empli de terreur et de colère.

Yumeki s’écria :

« Qu’est-ce qui se passe, Linka ?! Réponds! Vite ! »

Un silence fit suite, les bruits de l’autre côté se turent : il était trop tard.

Les pensées de Yumeki s’affolèrent, sa tête se mit à tourner d’un coup alors qu’il se leva rapidement de sa chaise, son rythme cardiaque pulsait plus que jamais.

Linka serait-elle… morte ?

Mais pourquoi maintenant ?

Il l’avait appelée pour savoir si tout allait bien et, ce faisant, il avait assisté à son meurtre en direct, quelle Fatalité, quelle horreur…

Les larmes commencèrent à monter aux yeux de Yumeki…

… Lorsque…

« Bouh !!! Je suis morte ! Par ta faute… ! Je vais devoir tout recommencer… »

Ces mots furent comme un coup de poing dans l’estomac, Yumeki revint à la réalité brusquement, il redescendit sur Terre sans faire d’escale…

En effet, comment l’avoir oublié, Linka était la plus fervente des otaku qu’il connaissait, de quoi pouvait-elle parler à cette heure-ci si ce n’était d’un jeu vidéo ?

Le terme « mourir » fait partie des plus fréquents du vocable des joueurs.

Honteux de sa propre réaction et de son emportement, il resta figé quelques secondes avant de s’apercevoir que, malgré lui, il avait attiré l’attention de ses collègues. Il rougit légèrement et baissa la tête.

« Tu voulais me demander quoi ? Bon, là, du coup, je vais pouvoir parler, je suis revenue au village donc… »

Alors que la voix de la jeune femme l’interrogea, il se rassit en faisant un signe d’excuse de sa main.

« Rien… Idiote !

– Pourquoi idiote ? Qu’est-ce que j’ai fait ? »

Il soupira profondément alors que la tension à l’intérieur de son corps retomba.

–- En tout cas, elle n’est pas vraiment morte, c’est déjà ça…, pensa-t-il pour se rassurer.

« En fait… je voulais savoir si tu savais des trucs… concernant le meurtre à Akiba ? Je viens de voir ça aux infos… »

Elle marqua une courte pause au cours de laquelle on put entendre à nouveau un bruit qu’il crut reconnaître, c’était la manette de sa console qui venait d’être posée sur la table basse. Ce son lui permit d’identifier ceux qu’il avait précédemment entendus, les martellements n’étaient donc que les bruits des touches de la manette que martelait Linka…

« Ah, euh, non… Le meurtre de l’autre soir, c’est ça ? Non, j’en sais pas plus… »

Yumeki ne savait plus vraiment quoi dire, il avait agi plus ou moins par instinct, il voulait endiguer son inquiétude, mais à présent qu’il savait ses craintes infondées, il n’avait plus grand-chose à dire… Cela dit, il ne se posa pas longtemps la question, puisque c’est elle qui reprit la parole.

« En fait, tu t’inquiétais pour moi, c’est ça ? C’est pour ça que tu m’as appelée ? »

Elle venait de le percer à jour, que pouvait-il dire contre ça ? Il n’allait quand même pas le lui avouer…

« Mais pas du tout, idiote ! C’était juste de la curiosité, il y a pas mal de morts à Akiba en ce moment…

– Aaaah ! C’est mignooooon !! ❤ »

Elle accentua d’une façon totalement exagérée ce dernier mot tout le criant de l’autre côté du combiné.

« Idiote ! Ne présume pas des stupidités ! Tu crois pas avoir exagéré avec tes cris, tes voisins doivent penser que quelqu’un t’a vraiment assassinée… »

Plus que ses voisins, c’était lui qui l’avait cru. Néanmoins, cette interrogation attira son attention sur les voisins de l’appartement, il ne les avait jamais entendus ou croisés.

« T’inquiètes pas pour eux. Je jouais à Akuma no Tamashi 2, un jeu super dur… Peu importe la personne, c’est un argument majeur…

– Akuma no Tamashi ? Tu m’en as déjà parlé ?

– Non, je ne crois pas… c’est un jeu assez récent, c’est un action-RPG dans un univers de dark fantasy. Sa particularité est son gameplay précis et dynamique et sa difficulté très punitive… »

Une fois encore, elle partait dans des détails techniques que Yumeki ne pouvait réellement comprendre. Il l’interrompit en lui demandant :

« Et, c’est tellement… prenant que tu as crié comme ça ? C’est un jeu, non ? »

Elle marqua un bref silence, il l’entendit soupirer :

« Comment peux-tu dire ça ? Un jeu, c’est pas qu’un jeu ! Les expériences virtuelles sont aussi importantes que celles réelles, elles forgent ta personnalité de la même façon. Ma tendre Rurika s’est fait explosée par le dernier boss du jeu au moment où le téléphone a sonné… »

Elle soupira à nouveau et adopta une voix plaintive, comme si elle était vraiment affectée par la disparition d’un être cher.

« … Elle s’est faite agrippée par son poing de fer… Oui, le boss est un prince démoniaque maudit qui l’a attrapée à la gorge. Le timing pour s’en défaire est vraiment tendu, j’ai pas réussi avec le téléphone sur l’épaule… Du coup, il m’a enfoncé la main dans la poitrine et m’a arraché le cœur… »

Les yeux de Yumeki clignèrent plusieurs fois alors qu’une goutte de sueur perla le long de sa joue. C’était quoi ce jeu au juste ? Il avait l’air d’être particulièrement violent, d’autant plus pour une jeune femme aussi douce qu’elle…

« Tu aimes ce genre de jeux violents ?

– Oui ! Pourquoi ? C’est tellement bizarre ?! Tu vas pas me dire que tu es un de ces machos qui pensent que les filles doivent jouer à des jeux tout roses, non ?

– Je suis sûr que tu les aimes également…

– OUIII !! J’aime de tout ! »

Yumeki secoua la tête dépité.

« Du coup, maintenant je suis revenue au village, mais j’ai perdu toute l’énergie de Shinigami que j’avais emmagasinée. Il faut que j’aille la récupérer sur le lieu du combat contre le boss, ça va être coton… »

Elle marqua une nouvelle pause, Yumeki crut entendre un bruit de quelque chose se trouvant sur la table basse, puis il entendit qu’elle buvait.

« Sinon, tu viens ce soir ?

– Ce soir ? Non, on est en semaine… je vais être fatigué demain… »

Il entendit une sorte de *Mmm* semblable à un grognement. Il se l’imaginait bien en train de gonfler les joues du fait de son mécontentement.

« Mais !! Ça fait pas mal de temps que tu n’es pas venu… En plus… en plus, j’ai peur en ce moment, avec les meurtres et tout… Allez, dis oui ! Dis oui !! DIS OUI !! »

Elle augmenta au fur et à mesure des demandes le volume de sa voix à tel point que Yumeki eut peur que tout le monde autour de lui ne l’entende.

Quelle fourbe ! Elle jouait sur ses sentiments, sur son inquiétude, pour l’attirer dans son antre des jeux… Néanmoins, une part de lui-même trouvait le fait de se faire supplier plutôt amusant et agréable.

« Bon, c’est bon ! C’est bon ! Je viens après le travail !

– OUIIII !! Je te ferais essayer Akuma no Tamashi. Tu pourras créer ton personnage, tu peux faire ce que tu veux, c’est super complet. »

Yumeki jeta un coup d’œil sur l’horloge de la pièce, sa pause n’allait pas tarder à prendre fin.

« Sur ce, je vais devoir te laisser, y’en a qui doivent travailler !

– Ah oui, c’est vrai. On se voit ce soir alors… Hihi ! J’ai hâte ! Hihi ! »

Sur ces mots enjoués, ils coupèrent la communication. Yumeki remit son téléphone en poche, baissa la tête et soupira.

A ce moment-là…

Une ombre se dressa derrière lui, une main se posa sur son épaule ce qui le fit sursauter brièvement.

« Yu…me…ki… ? »

Ce voix lente et grave appartenait à un homme de taille supérieure à la sienne, une personne qu’il connaissait, son voisin de bureau, une sorte de détecteur à femme ambulant répondant au nom de : Sasaki Kaijirou.

Afin d’avoir l’air « cool », il avait demandé à être appelé Jirou-san, tout simplement.

N’ayant pas vraiment eu le choix, Yumeki lui avait pas mal parlé depuis son arrivée à ce poste, ou plutôt devrait-on dire, qu’il l’avait pas mal écouté. En effet, Jirou-san était du genre à faire la conversation pour deux personnes, il parlait beaucoup et n’en avait au final que faire des réponses des autres.

Du moins, il était ainsi avec les hommes, car lorsqu’il s’adressait à une femme, il dévoilait une personnalité complètement différente. Yumeki avait cru comprendre qu’il était célibataire de longue date et qu’il cherchait sa « promise » de façon active… cela dit, dans son cas, il fallait plutôt parler de ses « promises », puisqu’il draguait sans vergogne toutes les femmes qui avaient un minimum de beauté. Il ne se cachait pas, -auprès des hommes,- qu’il n’avait rien contre la polygamie.

En quelques mois d’observation, Yumeki n’avait vu aucun résultat notable, il continuait à essayer de toutes ses forces. Pourtant, son apparence n’était pas désagréable, il n’avait aucune irrégularité notable sur son visage, il avait des cheveux soigneusement coiffés et il n’avait pas un physique trop gros ou trop mince…

Peut-être que sa personnalité bruyante et invasive devait le desservir ; cela dit, Yumeki s’étonnait que les femmes l’acceptent si facilement alors que son profil était si évident pour n’importe quel membre du sexe masculin.

Comment ne pouvaient-elles pas remarquer qu’il était un prédateur et qu’il n’avait qu’un seul objectif à l’esprit ?

C’était-là une chose qui lui était totalement incompréhensible, elles ne lui laissaient aucune ouverture pour aller plus loin, mais pourtant elles semblaient prendre plaisir à sa compagnie.

Bien entendu, il n’avait pas beaucoup de succès auprès des autres hommes de l’entreprise en raison de l’attitude condescendante qu’il adoptait lorsqu’il y avait des membres du sexe féminin en présence.

En soi, Yumeki devait être le seul homme avec qui il parlait fréquemment.

« Alors, Yumeki-kun (puisqu’il travaillait dans l’entreprise depuis plus longtemps que Yumeki, il s’était concédé le droit de l’appeler par son prénom et par le suffixe kun) ? Avec qui étais-tu en train de parler ? Elle est… BEL…LE ? »

Alors qu’il accentua exagérément ce dernier mot, il arbora un sourire coquin et complice, et passa son bras sur l’épaule du jeune homme.

Ce dernier n’avait pas vraiment envie de parler de Linka, il ne connaissait que trop bien le genre de réaction qu’allait avoir Jirou-san, et il craignait également les rumeurs qui pouvaient circuler dans l’entreprise.

D’autant, qu’une soudaine inquiétude s’implanta dans sa réflexion : le fait que celle dont on parlait était assurément, inconditionnellement et résolument, la plus fervente otaku qu’il puisse connaître.

En soi, Yumeki n’avait pas vraiment d’appréhension vis-à-vis de cette culture-là, mais il savait que parmi les membres les plus âgés de son lieu de travail, cette information n’aurait pas le même impact ; il risquait au final de compromettre sa carrière à cause de cela.

Sans répondre, il se crispa, il cherchait une réponse, mais c’était sans compter sur l’incroyable passion pour s’écouter soi-même dont témoignait son interlocuteur :

« De quoi vous parliez ? De votre dernière nuit torride…? »

Il accompagna ce dernier mot par deux *smack**smack* alors que ses lèvres se plièrent de façon grotesque pour imiter un baiser passionné.

Involontairement, Yumeki rougit. Ce changement sur son visage prêtait à confusion, il donnait du crédit aux paroles de Jirou-san.

Ce dernier poursuivit :

« Te connaissant, je parie que c’est une étrangère sexy avec de longs cheveux blonds et des seins énormes… Hein ? Hein ? J’ai pas raison ? »

Mais pas du tout ! Depuis quand je projette ce genre d’image autour de moi ?

Cela dit, ces mots de sa part n’étaient pas du tout étonnants, ils prouvaient qu’il n’écoutait personne. En soi, cette image devait être la projection de ses propres goûts en matière féminine… ou alors, était-ce simplement une sorte d’image vulgaire qu’il utilisait pour faire réagir Yumeki.

Bon, il devait répondre, s’il le laissait faire Jirou-san allait rameuter toutes les personnes aux alentours et répandre des rumeurs absurdes.

« Euh… non, pas du tout… c’était ma… cousine ! Oui, c’était ma cousine ! »

Jirou-san rapprocha son visage à tel point qu’on aurait pu avoir peur qu’il ne tente quelque baiser sur le jeune homme. Yumeki sentit ses muscles se crisper, il n’était pas très à l’aise avec les contacts physiques et plus précisément avec ceux des hommes.

Jirou le regardait suspicieusement, il plissait les yeux comme s’il essayait de voir à travers lui, comme s’il suspectait une manigance.

Alors que Yumeki considéra ce mensonge, jaillit d’une zone de son cerveau responsable de sa survie sociale, quelques sueurs froides lui parcoururent le dos : si le mensonge était dévoilé, il allait passer pour quoi ?

En l’espace de quelques fractions de secondes, il analysa la situation, il se rendit compte que Jirou n’avait pas vraiment les moyens de nier ses dires, Linka pouvait facilement passer pour sa cousine.

« En fait… j’étais inquiet pour elle… Elle habite près d’Akihabara, à… Okachimachi… Je voulais savoir si elle allait bien… »

Très rapidement, il concilia sa conscience, sa raison et son instinct de survie, quant à cacher son état d’otaku, mais pour dire la vérité concernant le reste. En somme, il comptait maquiller la vérité, mais pas réellement en inventer une nouvelle.

« Et tu crois que je vais te croire ?! Le coup de la cousine est super vieux ! »

– Merde, comment a-t-il deviné ? Garde ton calme, garde ton calme…

Intérieurement, il était en proie à la panique, mais il tentait de garder son calme extérieurement. C’était si fréquent que ça « le coup de la cousine » ? Vraiment ?

Soudain, il pensa à une nouvelle stratégie : ayant été mis dos au mur, il pouvait la jouer franc-jeu avec un deuxième mensonge qui passerait pour une confession, il pouvait simplement lui dire que Linka était une fille qu’il « fréquentait » en occultant totalement le fait qu’elle soit une otaku.

Au fond, pour un homme de son âge, était-ce si mal que cela de voir des filles ?

Il était, néanmoins possible qu’on le déteste pour la simple raison qu’il avait la chance « d’avoir une copine », les célibataires de son entreprise étaient du genre très féroce à ce propos. Pour le moment, il avait toujours eu leur respect puisqu’il était dans la même catégorie, mais si on commençait à dire qu’il avait une amoureuse…

C’était le sacrifice nécessaire, au pire il annoncerait dans quelques temps son échec et son retour aux origines…

Oui, il ne restait que cette possibilité, il allait dire qu’il tenter sa chance avec cette fille, puis, la semaine prochaine, il annoncerait que cela n’a pas fonctionné. Ainsi, il préserverait ses liens avec les célibataires et il passerait pour quelqu’un de normal, quelqu’un qui cherche une femme.

Alors qu’il allait ouvrir la bouche :

« Mmmm, je vois que mon petit Yumeki fait des cachotteries ?! Alors, tu vas la voir ce soir, c’est bien ça ? Une nuit torride en perspective… Mon petit coquin…Oui, c’est très bon ! »

Yumeki avait quelque intuition quant à la signification de ces derniers mots en langue étrangère, selon lui c’était probablement du français, mais puisqu’il n’avait étudié que l’anglais (pour lequel il n’était pas vraiment bon) à l’école, il n’en était pas sûr.

« Mais non !! Tu te trompes… »

La voix de Yumeki était hésitante et crispée, mais c’était le bon moment pour abattre ses cartes, il fallait agir vite et maintenant.

« J’avoue… C’est une fille que… que… c’est gênant… tente… »

Un large sourire se dessina sur le visage de Jirou alors que des pétillements apparurent dans ses yeux.

« Je vois, je vois… Notre cher Yumeki tente de trouver chaussure à son pied. J’avais donc raison, c’est pas ta cousine. Elle est comment ? Allez, dis-moi tout ! »

Une nouvelle pensée emplit le jeune homme : vu le volume sonore de Jirou, tout le monde devait avoir entendu leur conversation.

Yumeki rougit un peu plus et dit à basse voix :

« Plus tard… »

Jirou se mit à rire bruyamment et lança une tape dans le dos de Yumeki qui résonna dans toute la salle de repos.

Puis, suite à un clin d’œil d’ultime complicité, il retourna auprès des deux jeunes femmes.

Yumeki n’avait plus vraiment envie de s’attarder ici, il sentait les regards lourds et les interrogations tisser autour de lui une sorte de toile dangereuse.

Il prit son bento en cherchant à ne regarder personne et se dirigea vers la sortie.

Mais…

Il bouscula, ou plutôt il heurta, une silhouette devant lui.

« Oh, désolé, excusez-moi ! »

Il leva la tête pour voir un homme aux cheveux courts, aux épaisses lunettes, un de ces employés pas très populaires qui devait manger seul dans la salle de repos, un de ceux qui regardait distraitement la télévision en attendant la fin de la pause.

Ce dernier lui ouvrit la porte et lui fit signe de sortir sans dire mot. En un sens, cela pouvait avoir l’air d’une déclaration de guerre.

Ne sachant pas vraiment que faire, Yumeki sortit, c’était de toute manière son intention.

« Alors comme ça… tu nous trahis ? On ne pouvait pas attendre grand-chose de la part de Jirou-san, mais on fondait tous de grands espoirs en toi, Motomachi-kun. On pensait que tu pourrais être le Messie de notre cause ! »

Dans la tête de Yumeki, une exclamation s’imposa tel un cri : « HEIIIIIN ?! »

De quoi pouvait-il parler ? C’était quoi cette histoire ?

« De quoi, vous parlez au juste ? Et… quel est votre nom ? »

Sans hésiter, il porta la main à son front et remonta ses lunettes à l’aide de la paume de sa main.

« Je suis le porte-parole de notre cause, mon nom n’a pas d’importance. J’ai entendu votre discussion et je suis très déçu… très très déçu… »

-Ok, je crois que je vois de quelle cause il s’agit, ce doit être les célibataires fous de l’entreprise. Mais, ils agissent déjà ?

« Nous pensions tous que ta pureté dans le domaine était absolue et que tu nous guiderais vers notre Terre Promise. »

Les paroles de cet homme devenaient de plus en plus obscures, en un sens, cela lui rappela tous ces moments où Linka partait dans ses délires et où il en comprenait rien. Il le laissa poursuivre.

« Déjà sortir avec une fille en 3D est un crime assez sévère, mais en plus avec des étrangères à fort volume mammaire… C’est même plus un crime à ce stade, mais un crime de lèse-majesté !!! »

Il cacha son visage derrière son avant-bras, comme s’il utilisait ce dernier pour essuyer ses larmes.

Malgré les termes compliqués, Yumeki avait compris que ce qui le dérangeait c’était qu’il sorte avec des filles à gros seins.

-Encore une fois, mais quelle genre d’image je projette de moi-même ?

Mentalement, il se figura Linka, dont il était question au final à travers ce malentendu, elle ne correspondait pas du tout à la description « d’étrangère à gros seins », même si parfois on pouvait se demander si elle n’était pas issue d’une autre planète tant elle était bizarre.

Que devait-il faire ? Confirmer ? Nier ? Lui faire remarquer que ce n’était pas ses affaires ?

En plus, l’entreprise accueillait un tel comité ? C’était une nouvelle des plus inattendues…

« Euh, je crois qu’il y a un malentendu. C’est la faute de Jirou-san qui raconte n’importe quoi. Je suis ami avec une fille, mais je ne sors pas avec elle… »

Yumeki s’estima lui-même trop gentil, il n’avait aucune raison de se justifier auprès de cet homme. Néanmoins, il ne cherchait pas querelle et, même s’il était bizarre, il ne voulait pas s’en faire un ennemi. Aussi ajouta-t-il :

« … En plus, elle n’est ni étrangère… ni n’a de gros seins… »

Sur ces derniers mots hésitants, il détourna le regard et se gratta l’arrière de la tête. Il sentait une certaine chaleur sous ses pommettes, probablement devait-il rougir.

Lorsqu’il porta son regard sur le type en question, il le vit remonter ses lunettes et les remettre en place ; il avait l’air plutôt inquiétant dans cette position et sous l’éclairage de couloir.

« Désolé du malentendu et du dérangement. Effectivement, nous n’aurions pas dû prendre les paroles de Jirou-san pour monnaie sonnante. Nous allons reconsidérer toute cette affaire. Je vous prie de m’excuser. »

Il dit tout cela sur un ton calme et avec une grande courtoisie qui différait énormément avec le ton initial qu’il avait employé. Devait-on comprendre par-là qu’il n’avait pas cru Yumeki et qu’il l’avait rayé des gens avec qui il pouvait se permettre d’être familier ?

Le jeune homme regarda cette mystérieuse personne s’éloigner, à ce stade il n’y avait plus rien à rajouter…

Les heures s’écoulèrent, il ne put échapper à Jirou-san qui lui demanda un tas d’informations sur Linka. Yumeki protégea l’anonymat de la jeune femme et surtout son statut d’otaku. Pour le reste, il la décrivit plus ou moins fidèlement à ce qu’elle était.

Il laissa planer également le doute sur leur relation, appuyant bien plus le fait qu’ils étaient amis pour le moment. Les sous-entendus et les remarques de Jirou-san plurent plus abondamment qu’un orage au cours de la saison des pluies.

Finalement, l’heure de rentrer arriva. Yumeki se dépêcha de s’enfuir, non pas qu’il avait grand hâte de rejoindre Linka, mais il avait surtout envie d’éviter Jirou-san et ses remarques sur sa future soirée. Déjà qu’il n’y réchapperait pas le lendemain au travail…

Il s’en voulait encore de son inadvertance, les choses étaient plus simples lorsqu’elles étaient secrètes, il devait rapidement préparer son mensonge et son jeu d’acteur : « Ça n’a pas marché, j’ai essayé mais elle a décidé de prendre ses distances… me voilà, revenu par les célibataires endurcis… »

Il se figurait déjà la scène alors qu’il quitta les locaux et qu’il se rendit vers son appartement. Il fallait qu’il ajoute des larmes et un air triste dont il se sentait plutôt incapable.

Il secoua la tête pour se débarrasser de son pessimisme et se focalisa sur ce qui allait suivre, il allait se rendre à Akiba pour passer une longue soirée de jeu et arriver demain matin au travail avec des cernes phénoménales qui ajouteraient du crédit aux paroles de Jirou.

– Encore une soirée difficile, d’autant que le jeu qu’elle veut me faire essayer à l’air compliqué, si j’ai bien compris…

Il soupira et ouvrit la porte de son appartement pour se préparer…

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