Prologue – Comiket Pandemonya

Il ne restait plus qu’une semaine avant le Comiket d’été, un événement désigné par les otaku comme la guerre ; un champ de bataille rempli d’espoirs et d’attentes, modéré dans sa férocité par une passion commune à tous les participants.

En effet, bien que tous se “battent” pour atteindre leurs objectifs et obtenir l’objet de leurs désirs, ils savent qu’ils ne peuvent tout avoir et que leurs rivaux, également passionnés, ne sont en fin de compte pas si différents d’eux.

Aussi, comme le rappellent parfois les organisateurs pour éviter les bousculades et les éventuels débordements, « tout le monde y est ami ». C’est l’esprit qui fédère ce festival de trois jours, organisé par des bénévoles, afin de permettre à des dessinateurs, écrivains et cosplayeurs amateurs de vendre et de partager leur passion.

Le mois d’août commençait chaudement ; la température extérieure dépassait les trente degrés et l’importante humidité rendait l’atmosphère lourde.

Sous cette chaleur de plomb, une jeune femme, qui portait un chapeau et une robe blanche, sortait du local d’un imprimeur de Shinjuku.

Shizuku était une de ces dessinatrices amateures, elle faisait partie des dizaines de milliers de dessinateurs qui exposent lors de cet événement majeur.

Elle avait de grands yeux bleus, un visage particulièrement pâle et délicat, et elle attachait habituellement ses longs cheveux roses en deux couettes.

Sa couleur de cheveux inhabituelle attirait l’attention, bien plus que les traits de son visage d’étrangère ; en effet, Shizuku n’était pas japonaise, et c’est pourquoi elle ne pouvait vivre au Japon que par le biais d’un visa, qui allait expirer au début du mois d’octobre.

Elle aimait vraiment ce pays. Elle le trouvait paisible et tolérant, même envers elle, qui se promenait avec une coupe de cheveux digne d’un personnage d’anime.

Alors qu’elle descendait les marches de l’entrée du building, un lourd sac à son côté, son pied glissa, sa sandale s’envola dans les airs et un *poum* s’éleva en même temps que son corps atterrit au sol.

Au pied du bâtiment, allongée par terre, elle faisait face à un ciel bleu sans nuages, qui se dressait devant ses yeux qui tournaient en spirale.

Shizuku était naturellement maladroite. Ce genre de choses lui arrivait sans cesse ; elle avait beau y faire attention, à la moindre distraction, sa maladresse frappait systématiquement.

« Ça va ? »

Elle entendit une voix féminine lui poser cette question.

Shizuku fit un effort de volonté pour reprendre ses esprits, et chercha l’origine de cette voix.

Une femme blonde, un peu plus grande qu’elle, se tenait debout tout près. Elle portait ses cheveux coiffés en queue de cheval, dont quelques mèches passaient le long de son visage. Ses yeux vert émeraude étaient particulièrement intenses, et à bien les regarder, il semblait que leur couleur miroitait comme celle d’une véritable pierre précieuse.

Un grain de beauté situé sous l’œil droit de la femme attira l’attention de Shizuku. Elle avait toujours trouvé que cet élément apportait un charme mystérieux.

Elle portait une tenue de ville légère appropriée à la saison et qui témoignait d’une femme au courant des modes du moment.

« Euh… Cha va… »

À cause du regard aussi sérieux que bienveillant de la femme, Shizuku commença à paniquer, et sous la pression qui montait en elle, sa langue fourcha maladroitement.

« Si je peux me permettre, vous devriez rajuster votre robe, on voit votre cu… »

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que d’un bond, Shizuku se releva en position assise, et baissait des deux mains les bords de sa robe ; des larmes montèrent malgré elle à ses yeux.

C’était un autre des défauts de cette fille : elle pleurait très facilement. Que ce soit d’embarras, de peur, ou de joie, elle pouvait pleurer sans cesse et abondamment.

L’inconnue remarqua la détresse de Shizuku et lui chuchota, en se rapprochant d’elle :

« Ne vous inquiétez pas, je suis la seule à l’avoir vue. Il n’y a personne aux alentours.

– La honte ! Je ne vais plus pouvoir me marier… Ouinnnn ! »

Shizuku était contente que seule cette fille, plutôt gentille sous ses airs froids et solennels, ait vu ses sous-vêtements et elle savait que son intention était de la rassurer, mais étant émotionnellement fragile, elle ne put s’empêcher de se sentir embarrassée, et de se mettre à pleurer.

« Ohhh, pour si peu ? N’exagérez pas quand même… Mais plus important, vous allez bien ? Pas de blessures ? Pas de fractures ? »

Shizuku sanglota quelques instants, puis reprit son calme et constatant qu’elle allait bien, elle répondit :

« Non, ça va… je crois… »

L’inconnue lui sourit poliment, puis ramassa son chapeau tombé par terre, et lui tendit :

« Tenez. Joli cosplay de démone au fait, les cornes sont vraiment réussies.

– Hein ? Euh… je…

– Pas de problème, j’ai rien contre le cosplay, rassurez-vous. Par contre, vos feuilles sont éparpillées un peu partout. Ramassons-les avant que quelqu’un ne marche dessus. »

Dans son malheur, Shizuku avait eu de la chance : en cette journée, il n’y avait pas de vent. Fort heureusement, toutes les pages de son manuscrit de doujinshi avaient ainsi pu être facilement récupérées. De plus, elle était tombée sur une fille tolérante et gentille, qui n’avait pas été choquée ou surprise par son cosplay, qui n’en était, en fait, pas vraiment un.

Si Shizuku avait des cheveux roses et des petites cornes qui dépassaient de son front, c’était parce qu’elle était une habitante du monde infernal : une Makaijin, parfois simplement appelé démon.

C’était naturel pour les habitants de ce monde-là d’avoir des cheveux roses, rouges ou de diverses autres couleurs vives ; de même, tous avaient des cornes sur la tête, plus ou moins longues selon l’individu. Certains avaient même une queue, mais ce n’était pas le cas de Shizuku.

Tous les Makaijin partageaient également un physique plus fort et résistant que celui d’un humain, des capacités magiques plus ou moins développées selon l’individu et son entraînement, ainsi que des ailes membraneuses rétractiles.

Shizuku avait rapidement trouvé l’excuse du cosplay en arrivant au Japon ; en ces temps modernes, grâce à l’engouement général pour le déguisement, les démons pouvaient passer inaperçus.

« Ah, c’est joli tout ça… Mais… »

La jeune inconnue, qui aidait Shizuku à ramasser les feuilles qui avaient jailli de son sac et qui s’étaient éparpillées au sol, regarda fixement l’une d’entre elles, interloquée.

« Vous ne seriez pas, par hasard, Shizuku, la dessinatrice de ‘Yama no Izumi’ (La fontaine de la montagne), du Comiket d’hiver ?

– Oui… c’est moi… Comment vous avez fait pour… ?

– Le héros ressemble un peu à Tetsuo, je trouve. Puis, le style de dessin est le même et j’ai vu votre dernier message qui parlait de ce doujin justement. Quel hasard de vous rencontrer comme ça.

– Whaaaa ! Une de mes followers ? Vraiment ?! »

Shizuku ne pouvait y croire, c’était vraiment une rencontre improbable.

Dans une ville de trente-cinq millions d’habitants, elle était tombée par hasard sur un de ses followers, qui n’étaient que trois cents.

« Je m’appelle Shiro Kana, enchantée de faire votre connaissance. »

Shizuku ne put s’empêcher de mettre ses mains sur ses joues rougissantes et d’esquisser un sourire de joie.

Elle avait rencontré une de ses précieux followers, une de ses fans, une des personnes qui appréciaient son travail, c’était quelque chose de très important pour Shizuku, qui commença à pleurer sans s’en rendre compte.

« Vous pleurez vraiment facilement, Shizuku-sensei… »

Kana afficha un sourire embarrassé, et tendit un mouchoir à la dessinatrice.

« Déjolée… Je… Je suis comme ça… Désolée de vous décevoir et de vous avoir montré ma culotte… »

Kana se mit à rire. Bien qu’elle semblait se moquer de son interlocutrice, elle riait simplement de la situation, qu’elle trouvait vraiment drôle.

Shizuku ne savait trop qu’en penser. Elle pencha sa tête de côté et regarda Kana de manière étonnée.

« Désolée, la situation est vraiment invraisemblable, on dirait un manga ou un light novel. Ne vous inquiétez pas, vous ne me décevez pas du tout. Au contraire, vous semblez sortir tout droit d’une de vos histoires, j’adore vraiment… »

Shizuku se gratta l’arrière de la tête, affichant un sourire gêné ; elle ne savait si c’était un compliment ou un reproche.

« Par contre, ça vous dérange si on oublie les formules de politesses ? Entre dessinatrices de doujin, c’est peut-être plus convivial, non ?

– Ah bon ? Vous aussi…

– Oui. Je suis bien moins douée que vous, je débute, mais j’ai également vendu quelques doujin au Comiket d’hiver, puis au Comitia1 de mai. Mon pseudonyme est Kana. »

Shizuku connaissait les œuvres de Kana, elle la suivait également.

Contrairement à ce qu’elle venait de dire, elle trouvait ses histoires très jolies et adorait son style. Elle dessinait des œuvres fantasy très moe, que Shizuku trouvait vraiment magiques et passionnantes.

« Ohhhh, Kana-sensei !! J’adore ce que vous faites ! Dire que Kana-sensei vient de voir ma culotte… Enchantée de faire votre connaissance ! »

Elle s’inclina et heurta maladroitement Kana ce faisant.

« Ah, désolée, désolée, je suis vraiment maladroite. Ouinnnn ! »

Elle se remit à pleurer, et à s’excuser.

Kana soupira, et lui posa la main sur l’épaule pour la rassurer et tenter de la calmer.

« Ne sois pas si tendue, nous sommes entre personnes de la même profession. Détends-toi, c’est pas grave je t’ai dit.

– Mais je… je… Vos doujin sont géniaux, je les adore ! »

Loin de se calmer, Shizuku tremblait et prononçait ces mots en les criant presque.

« Puisque je t’ai dit qu’on pouvait oublier les formules de politesse… Appelle-moi Kana. Au fait, puis-je avoir ton vrai nom ?

– Ah ! Je ne me suis pas présentée encore… Quelle malpolie que je fais… Je suis Dorvera Shizuku, je viens d’Europe.

– Ohhhh ! Pourtant tu parles vraiment bien le japonais, Shizuku-chan. Tu es impressionnante. »

Effectivement, Shizuku n’habitait au Japon que depuis un peu moins d’une année, mais sa prononciation et son vocabulaire étaient excellents.

Shizuku avait étudié le japonais dans le Makai – le monde qu’on nommait également Enfer et, issue d’une famille aisée, elle avait eu un professeur privé natif du Japon, ce qui lui avait permis de parfaire sa prononciation et de travailler son phrasé.

Bien sûr, le fait qu’elle venait d’Europe était un mensonge. Elle avait inventé ça lorsqu’elle avait raccourci son nom de famille, Dor Thrael’xyrverax, en Dorvera ; puisque la sonorité lui évoquait l’Espagne, elle se faisait passer pour originaire de ce pays.

Toutefois, elle ne parlait pas le moindre mot d’espagnol et son phénotype ne semblait pas européen.

Shizuku se contenta de sourire de façon gênée tout en regardant Kana.

« Bon. Tu as quelque chose de prévu, là, maintenant ?

– Hein ? Non pas vraiment, mais… C’est un peu soudain comme invitation…

– Ah oui, désolée. Je comprendrais que tu ne veuilles pas… »

Kana, rougissant, s’inclina pour s’excuser.

Depuis quelques minutes, elle ne comprenait pas ses propres réactions.

En temps normal, Kana était plutôt froide et réservée. Elle évitait le contact avec les gens autant que possible – elle ne détestait pas les autres, mais ne leur trouvait que peu d’intérêt. Mais lorsqu’elle rencontra cette jeune femme par terre, ses feuilles éparpillées autour d’elle, quelque chose avait attiré son attention. Peut-être ses cornes, peut-être ses cheveux roses, ou bien était-ce même les pages du manuscrit, elle ne savait pas.

Pourquoi l’avait-elle invitée si soudainement ? Faire ce genre de choses était loin d’être son habitude. La seule explication qu’elle y voyait, c’était le caractère tendre et fragile de Shizuku, qui lui permit de se montrer plus franche et directe. Mais à bien y réfléchir, n’était-ce pas plutôt à cause de sa solitude ?

Kana avait en effet un train de vie très solitaire. Elle vivait seule dans un appartement à proximité de son lieu de travail, et n’avait pas d’amis. Même parmi les autres passionnés, les otaku, elle n’était pas très populaire. Elle avait beau être très belle, les gens avaient du mal à l’approcher parce qu’elle avait tout le temps l’air impérieuse et froide.

Alors que Kana réfléchissait à tout ça, un sentiment de tristesse l’envahit. Elle baissa le regard.

« D’accord… C’est soudain, mais j’aimerais parler avec toi. Où allons-nous, Kana-sensei ?

– Ah bon ? Tu acceptes vraiment ? »

Shizuku hocha la tête en arborant un sourire radieux et honnête, qui fit entrer une certaine chaleur dans le cœur de Kana.

« Je t’ai dit d’arrêter avec les formules de politesse pourtant… Marchons par là et si nous trouvons un endroit sympa, arrêtons-nous-y pour parler de nos futurs doujin autour d’un verre ? »

Shizuku s’inclina légèrement et la suivit, l’écoutant et la regardant avec bienveillance.

Elles ne se connaissaient que depuis quelques minutes, mais quiconque les croisait aurait pu penser qu’elles étaient amies de longue date.

***

C’est en fin d’après-midi que les deux filles se séparèrent, après s’être arrêtées dans un petit bar du quartier.

S’agissant de leur première rencontre, elles n’avaient pas abordé de sujets très personnels. Elles s’étaient limitées au dessin et à leurs goûts en général.

Les deux filles avaient beaucoup de références communes. Elles lisaient les mêmes mangas, regardaient les mêmes anime, chacune d’elles aimait beaucoup de cercles que l’autre suivait également, et elles attendaient toutes deux la sortie des mêmes œuvres.

Shizuku était déjà très stressée par le Comiket, et ne s’en était pas cachée auprès de Kana, qui avait assez rapidement cerné son caractère timide et peureux.

En rentrant chez elle, Kana réfléchissait. Elle n’arrêtait pas de repenser à Shizuku et au Comiket, c’était plus fort qu’elle.

Jadis, elle avait imaginé et fantasmé ses rencontres avec les différents dessinateurs des cercles qu’elle aimait ; Shizuku avait fait partie de ces personnes.

Elle n’était certes pas aussi célèbre que d’autres dessinateurs qu’admirait Kana, mais pour une raison personnelle, son dessin la touchait particulièrement, au point d’en être devenue fan.

Bien sûr, elle reconnaissait que son œuvre n’était pas parfaite, elle savait que les histoires pouvaient également être améliorées, mais son style, ses idées, Kana les adorait sincèrement.

La veille encore, elle s’était imaginée arriver à son stand, prendre le doujin de Shizuku, le feuilleter, dire quelque chose du genre « Votre dessin est toujours aussi bon… Non, en fait, je pense même qu’il s’est amélioré ces derniers mois. » ou alors « Je suis contente qu’il en reste encore, je craignais ne plus en trouver. », et commencer à discuter de choses et d’autres pour finalement réussir à attirer son attention.

En un sens, bien que sa rencontre inopinée avec sa dessinatrice adorée était si improbable qu’elle semblait due au Destin – après tout, la probabilité de rencontrer une personne précise par hasard dans une ville aussi vaste que Tokyo était bien plus basse que celle de parvenir à attirer son attention au Comiket – elle ne pouvait s’empêcher d’être un peu déçue que ça ne se soit pas passé comme dans ses illusions.

Shizuku elle-même ne l’avait pas déçue, bien au contraire. Elle avait trouvé son personnage tellement unique et curieux, qu’elle l’aimait encore plus que la dessinatrice qu’elle s’était imaginée.

Kana avait découvert son œuvre après le Comiket d’hiver. Elle n’avait pas fait attention à elle à cette époque, elle avait acheté le doujin « pour voir » et c’est quelques jours après, lorsqu’elle le lut, qu’elle se rendit compte du talent de son auteur ; depuis lors, elle suivait la majorité des informations qu’elle donnait sur les réseaux sociaux.

Suite à sa rencontre, Kana venait enfin de comprendre pour quelle raison Shizuku ne l’avait pas marquée à cette époque : elle ne portait pas de déguisement de démone. Sûrement avait-elle essayé de dissimuler sa véritable nature démoniaque.

En effet, Kana n’était pas dupe, elle avait immédiatement compris que Shizuku était un démon. C’était d’ailleurs la principale raison qui l’avait poussée à s’arrêter pour l’aider ; non pas qu’elle affectionnait particulièrement les habitants du Makai, mais leur présence dans le monde des Hommes était assez rare pour être notable.

Quelques temps auparavant, Kana avait entendu parler de criminels qui se seraient échappés du Makai, et qui seraient venus dans le monde des Hommes, mais à la seconde où elle avait entendu parler Shizuku, et où elle avait vu ses planches, ses suspicions à son sujet s’était envolés.

Les courtes cornes de Shizuku n’étaient pas un accessoire, mais la preuve de son appartenance à l’une des nombreuses familles nobles du Makai ; les habitants de la plèbe possédaient des cornes bien plus longues, une peau plus rouge et des yeux aux couleurs plus étranges. Shizuku, appartenant à la noblesse, ressemblait globalement à une humaine.

La raison pour laquelle Kana en savait autant sur les démons était simple : elle n’était pas humaine.

Elle avait pu manifestement tromper le regard inexpérimenté de Shizuku, mais malgré son phénotype proche de celui d’une japonaise, la couleur de ses yeux et de ses cheveux était un signe de son appartenance au Tenkai.

Traditionnellement, les croyances humaines opposaient l’Enfer au Paradis, et les autres conceptions d’au-delà proches de celles-ci. En réalité, s’il existait bien un monde appelé Paradis – plus communément nommé Tenkai – et un monde appelé Enfer, aucune des notions de bien ou de mal n’étaient propre à un seul de ces mondes.

Tout comme il y avait des démons agréables, gentils et peureux comme Shizuku, il existait des anges sadiques et brutaux ; les humains les avaient autrefois nommés anges déchus, et leur avaient attribué des ailes noires, mais en réalité, aucune distinction physique n’existait entre un mauvais et un bon ange.

Le mythe de l’ange déchu provenait d’un célèbre criminel du Tenkai qui avait semé le chaos jusqu’en enfer : Lucifer.

Les habitants du Makai avaient des ailes membraneuses ou d’insectes, tandis que les habitants du Tenkai avaient des ailes d’oiseaux pouvant varier en forme et en couleur, cela n’avait rien à voir avec le fait qu’ils soient bons ou mauvais.

Depuis l’intermondialisation2, les anges et les démons avaient conclu des marchés commerciaux avec les humains ; pour cette raison, divers produits culturels avaient été exportés aussi bien au Tenkai qu’au Makai.

C’était notamment le cas de la culture otaku, qui, d’après les rumeurs qui circulaient au Tenkai, serait bien plus présente en Enfer ; le nombre d’otaku pourrait même y dépasser celui de la Terre.

Au Paradis, pour diverses raisons culturelles, la culture otaku était moins bien implantée, bien que tout de même présente.

C’était d’ailleurs pour cette raison que Kana s’était proposée volontaire pour être mutée sur Terre, alors que nombre d’anges voyaient la mutation comme une rétrogradation professionnelle – les habitants du Tenkai tendaient à être très casaniers. Mais Kana n’ayant pas de famille ou d’amis au Tenkai, le fait de se rapprocher de sa passion lui avait paru une bonne idée.

Qu’est-ce qui avait poussé Shizuku à venir sur Terre ?

Cette otaku était clairement passionnée elle aussi, mais elle ne correspondait pas à l’image que les Tenkaijin se faisaient des Makaijin3 ; l’archétype du démon était un être sûr de lui, prétentieux, vantard, bruyant, exubérant et colérique, et Shizuku en était le parfait opposé.

Les gens du Tenkai se moquaient souvent des Makaijin, les accusant de passer leurs journées à se plaindre de tout et de rien, et de profiter de la moindre occasion pour lancer des mouvements de révoltes. À l’opposé, les habitants du Makai pensaient que les anges étaient des fainéants qui passaient leur temps à bronzer au soleil, jouer aux cartes et regarder des matchs de football aérien.

Les deux mondes étaient des dimensions très éloignées l’une de l’autre. Il fallait obligatoirement transiter par le monde des Hommes pour rejoindre l’un ou l’autre, c’est pourquoi les deux peuples se connaissaient assez mal et s’étaient disputés l’appropriation de la Terre par le passé. Finalement, lorsque l’humanité découvrit la Science, elle se mit à gouverner toute seule son propre monde, et anges et les démons cessèrent de chercher à l’envahir.

Même si ces dernières décennies, des échanges commerciaux avaient été établis entre les trois mondes, les déplacements demeuraient strictement contrôlés, au moyen de visas pour les personnes, et de quotas pour les biens. La raison majeure de cette discrétion était le fait que les dirigeants humains continuaient de cacher l’existence des voyages interdimensionnels, n’estimant pas l’humanité prête à une telle révélation.

Réalisant que ses pensées s’étaient égarées loin de sa nouvelle amie et du Comiket, Kana repensa aux pages de doujin qu’elle avait vu, et que Shizuku lui avait proposé de lire au bar :

« Non, je préfère le découvrir en même temps que tout le monde. Ce ne serait pas très juste. Et puis, c’est plus amusant de mériter le droit de lire son doujin après la lutte acharnée du Comiket. » avait-elle répondu à la gentille question de la démone, en prenant une pose fière et en tapant sa poitrine.

« Hahaha ! Tu es une fille courageuse et honnête. Mais pas la peine de te presser, mon cercle ne sera pas pris d’assaut. Il y en aura peu importe l’heure à laquelle tu passeras.

– Ne sois pas si défaitiste, voyons ! Ton doujin est très joli ! Je n’ai l’ai pas encore lu, mais j’ai vraiment trouvé les planches très belles.

– Ohhhhh ! C’est gentil ! Merci !

– Je ne fais que dire la vérité, je ne mens jamais… À ce sujet-là en tout cas. »

Kana avait le défaut d’en faire parfois trop. Et lorsqu’elle vit l’expression incrédule de Shizuku face à ses compliments, elle voulut frapper plus fort encore.

« Et tu sais quoi ?! Ne me propose même pas d’en garder un pour moi, de toute manière je serai ta première cliente. Prépare simplement la monnaie ! »

Elle avait souri à Shizuku, et même levé le pouce dans sa direction.

En repensant à cette scène, Kana rougit :

Pourquoi j’ai dit ça au juste ? Bien sûr, j’y serais allée, mais bon… Dit comme ça, ça fait un peu la fille lourde et bizarre, non ?

Elle soupira alors qu’elle arrivait au pied de son immeuble :

– J’ai pas pensé à lui demander l’emplacement de son cercle, tiens ! Faudra que je regarde sur son compte, elle l’a sûrement indiqué

Même si sa rencontre avec Shizuku n’était pas celle dont elle avait rêvé, Kana en était heureuse en montant les escaliers. Pour la première fois, un de ses collègues de travail – un autre habitant du Tenkai – put la voir sourire en montant ces marches.

Notes de bas de page :

1Le Comitia est un festival moins connu et moins fréquenté que le Comiket, qui a lieu cinq fois par an. Sa particularité est de proposer uniquement des œuvres originales (dont mettant en scène des personnages originaux).

2Il s’agit d’un accord commercial signé entre les politiciens humains, démons et angéliques autorisant l’importation et l’exportation de bien, mais aussi d’immigration et d’émigrations. Bien sûr, que ce soit les biens ou les personnes, il y a des règles régissant ces échanges.

3Tenkaijin et Makaijin sont des termes se rapportant respectivement aux habitants du Tenkai et à ceux du Makai.

Lire la suite: Chapitre 1