Epilogue

Lorsque la porte de l’appartement se referma, les pas lents de Shizuka se firent entendre dans le couloir, puis sa silhouette entra dans le salon où se trouvait un renard à plusieurs queues allongé sur un coussin posé sur le bureau. Sur ce même meuble, des paquets de chips vides et des bouteilles de cola où il ne restait aucun contenu siégeaient telles les ruines antiques d’un monde glorieux et faste.

— Yo, Shi-chan ! s’exclama Yog-kun en la voyant entrer.

Mais la jeune femme ne répondit pas et à la manière d’une office lady exténuée par sa longue journée de travail, elle s’approcha du canapé et se laissa tomber dessus tout en jetant son sac à main à terre.

— Eh ben, dure journée ?

— Plus que la tienne…

— Qu’est-ce que t’en sais ? protesta le renard en se retournant et en interrompant son jeu. T’sais, c’est pas si facile de farmer de la poussière étoilée de Troll Abyssal.

Shizuka se contenta de tourner son regard vers lui avec une expression profondément dubitative.

— Tu ne joues pas ? demanda-t-elle sans poursuivre la précédente discussion. C’est rare que tu te tournes pour me regarder…

— Y a une mise à jour, je vais attendre avec toi du coup.

— Je vois…

En général, Shizuka aurait protesté plus que cela. Elle lui aurait dit quelque chose du genre : « Sale renard fainéant et inutile, tu ne m’accordes du temps que lorsque tu ne peux pas jouer !! », mais sa fatigue était telle qu’elle n’en fit rien.

— C’était tellement dur, votre mission d’aujourd’hui ?

— On n’a rien fait de la journée, expliqua-t-elle, c’est sûrement encore pire. J’ai l’impression qu’on m’a fait perdre vingt ans de ma vie et que je n’ai plus de joie d’exister.

Exceptionnellement, le renard sauta du bureau sur la chaise molletonnée qui se trouvait juste devant, puis bondit à terre. Son pelage était un peu sale, luisant, quelques miettes de chips s’y trouvaient encore, et c’est d’un pas lent et démotivé qu’il s’approcha de sa « maîtresse ».

— Tu verras, ça ira…, tenta-t-il de la rassurer en lui posant sa patte sur le front.

Malgré la fatigue mentale de la jeune femme, ses yeux s’étaient écarquillés, et elle se releva d’un coup, bondissant de surprise et de choc de son canapé.

— Que… que… qu’est-ce que tu fais ? Tu n’es pas Yog-kun !! s’indigna-t-elle en le pointant du doigt.

Le renard qui se trouvait sur la table basse en face du canapé s’assit sur ses pattes arrières et, de manière humaine, bâilla en couvrant sa bouche de sa patte.

— Je vois pas ce que tu veux dire…

— J’étais même pas au courant que tu étais capable de marcher, comprends mon choc, expliqua Shizuka en lui portant un regard profondément troublé.

Le renard se cura l’oreille à l’aide d’une de ses nombreuses queues, l’utilisant comme un coton-tige.

— T’es pas maligne, Shi-chan. Comment j’fais pour aller aux toilettes si je peux pas marcher ?

— Tsss ! Jusqu’au désastre de l’autre fois, je pensais même pas qu’un dieu avait besoin d’y aller.

Elle faisait référence à un triste épisode qui avait eu lieu quelques jours après leur cohabitation, lorsqu’elle était rentrée dans le cabinet d’aisance. Elle avait alors assisté à un véritable « carnage », comme elle l’avait elle-même désigné.

— Tu sais que c’est à cause du cola, normalement on n’en a pas besoin.

— Et tu continues d’en boire ? Tu le fais exprès pour me donner du travail en plus ?!

Yog-kun ne répondit rien, et leva le regard au plafond avant de se coucher sur la table en formant une grosse boule de poils moelleuse.

— Tu vas salir encore longtemps la table basse où je mange ?

— J’ai plus la force de remonter au fort… si tu m’y amènes, j’arrête de rester là.

— C’est encore à moi de faire des efforts, c’est ça ?!

Il lui répondit d’un regard sans motivation avant de bâiller. Shizuka l’observa attentivement. Même si elle avait pensé céder à son caprice un instant, elle se résigna lorsqu’elle vit l’état luisant de son pelage.

— Tu devrais te laver quand même, ton poil est sale…

— Elle est trop loin, la salle de bain…

— Elle est juste à côté des toilettes, tu te fiches de moi en vrai ?!

Shizuka, qui était amorphe quelques instants avant, avait repris l’attitude exaspérée qu’elle adoptait habituellement face à son familier ; leur relation était toujours comme cela : elle passait son temps à lui crier dessus tandis que lui adoptait une attitude décontractée qui ne faisait que l’énerver plus encore.

— Ton souci, Shi-chan, c’est que tu t’attardes trop sur des détails inutiles. Ne pas se laver, c’est une règle élémentaire pour un hikikomori, tu sais ?

— Les hikikomori ne vivent pas avec des mahou senjo…

— Qu’est-ce que t’en sais ? Si ça se trouve, une de tes illustres filles vit secrètement avec son frère hikikomori, voire mieux, avec son petit ami qui ne travaille pas et joue en ligne. Tu tires trop vite des conclusions qui t’arrangent.

Shizuka grimaça à l’évocation de cette idée, mais lorsque les images d’Irina et d’Elin apparurent dans son esprit, elle se ravisa de faire une quelconque remarque.

Yog-kun sourit victorieusement, puis il lui demanda sans détour :

— Tu détestes toujours autant ta nouvelle situation ?

— Hein ? s’étonna la jeune femme voyant une question sérieuse soudain surgir dans leur conversation.

— Bah, ouais, j’ai décidé contre ton gré de te faire intégrer Tentakool, je le sais.

— Pourquoi tu l’as fait alors ?

— Tu préférais devenir la femme de Satomi-kun ?

L’évocation de ce triste sorcier à présent décédé, tué par les mains de Vivienne, fit grimacer la jeune femme ; ce qu’il avait prévu pour son avenir n’était assurément pas enviable.

— OK, mais tu pouvais monnayer autre chose que mon intégration, riposta-t-elle.

— Comme ta culotte ? Elin semblait intéressée…

Une fois de plus, Shizuka grimaça, puis lâcha un profond soupir qui exprimait son désespoir. Effectivement, une telle question avait été soulevée.

— Vous êtes horribles et désespérants tous les deux, j’ai tellement envie de m’enfuir…

Cette confession était véridique ; elle avait envie de partir loin de tout cela, laisser tomber et laver sa triste déception dans l’oubli.

— La réalité te rattrapera même si tu fuis, tu sais ?

Il était rare que le déluré et énigmatique Yog-kun joue le rôle du sage qui donne de bons conseils. Aussi, Shizuka ne put s’empêcher de le regarder avec méfiance.

— Et sinon, tu vas faire quoi ?

— Comment ça ?

— À propos de ton intégration dans l’agence. Tu sais, Elin joue l’intransigeante, mais si tu lui expliques vraiment que ça te convient pas, elle va sûrement te laisser partir.

— C’est vrai que je pourrais partir et entrer dans une autre agence…

C’était son rêve de toujours de devenir une mahou senjo. Elle avait collectionné tellement d’articles relatifs à ces héroïnes, connaissait tellement de choses sur leurs vies, leurs pouvoirs… mais elle n’avait jamais pensé que la vie dans une agence pouvait être si…

— Ennuyeuse… dénuée de sens… Elles ont détruit mes rêves, expliqua-t-elle en baissant le regard. À part Oneesama qui est la meilleure et qui est digne de porter le titre de mahou senjo, j’ai… j’ai du mal avec les autres. J’ai pensé tellement de fois à partir, ne plus revenir, mais… je… je ne sais pas. Et si… et si c’était pareil ailleurs ?

— Tu as peur que les autres agences soient comme Tentakool ?

Elle acquiesça légèrement de la tête.

— Elles ne sont pas toutes comme elles, expliqua le renard, mais je pense que dans ta situation, il faudrait surtout que tu te demandes ce que tu appelles vraiment une « mahou senjo digne de ce nom ». Bien sûr, tu peux partir de Tentakool et aller voir ailleurs. Même si tu es une noob, certaines t’accepteront, le milieu manque d’effectifs. Mais arriveras-tu à leur faire confiance ?

— Pourquoi je n’y arriverais pas ? demanda la jeune femme, intriguée.

— Tu sais, pour certaines, les novices sont juste de la chair à canon. Pour d’autres, c’est des faire-valoir. Et enfin pour d’autres encore, c’est l’espoir d’avoir un plus grand prestige, une sorte de marche vers la gloire, et lorsque la fille se révèle incompétente, elle se fait haïr. Il y a plein de profils d’agences horribles, tu sais ?

Ces paroles laissèrent Shizuka perplexe. Elle ne pouvait penser que ces combattantes de la paix soient aussi mauvaises que le tableau dressé par son familier.

Elle prit quelques secondes avant de demander :

— C’est vraiment comme ça… ?

— Bien sûr, il y a aussi des cas d’agences sympa, je dis pas, mais je t’assure que si je t’ai envoyé chez elles, c’est parce que je sais qu’elles vont pas t’utiliser.

Un nouveau silence s’imposa dans la conversation. Shizuka était surprise de l’aveu de son familier. Elle qui le pensait moins prévenant envers elle, elle s’était trompée.

— Me… Merci, Yog-kun…

— De quoi ?

— D’avoir pensé à mon propre bien, expliqua-t-elle en baissant son regard, tandis que ses yeux devenaient humides. Je… je… je ne sais pas ce que j’aurais fait si j’étais tombée dans une des agences dont tu parles.

— Yep, t’aurais pleuré, sûrement… enfin, ça, tu le fais déjà actuellement, mais bon…

— Je pleure pas tellement que ça ! rétorqua-t-elle en séchant ses larmes de sa manche tout en prenant une pose contrariée et furieuse.

Le renard ne réagit pas. Il bâilla à nouveau, puis lui demanda :

— Tu vas faire quoi du coup ? Démissionner ?

— Je… je ne sais vraiment pas… mais je pense que je vais continuer un peu encore. Puis, avec un peu de chance, j’arriverai à convaincre Oneesama de partir avec moi, non ?

— Je pense pas… Bon, écoute, la mise à jour est installée, je prendrais bien des chips à la crevette pour changer, et du cola. Pour la pizza, une saucisson fromage pour 2 personnes, merci !

Sur ces mots, il se dépêcha de se relever et de bondir sur la chaise molletonnée puis de remonter à sa place, sur le coussin devant l’ordinateur.

— Hein ? Pourquoi je…

— La consultation d’un psy est bien plus chère, estime-toi heureuse de t’en tirer qu’à ce prix-là. Bon, active-toi, Shi-chan, faut que je mange avant le raid.

— E… Espèce de profiteur !! Familier inutile et fainéant !! Je te détesteeeeeeee !!!!!! cria la jeune femme en se rendant compte qu’elle avait été trompée : Yog-kun n’avait endossé ce rôle de grand-frère protecteur que pour avoir droit à un repas.

Furieuse, elle s’en alla dans la cuisine où elle remarqua qu’il n’y avait plus de réserves de cola et de chips, puis revint dans le salon pour prendre son sac à main, furieuse.

Avant de quitter l’appartement, elle tira la langue à son familier, qui avait repris sa partie, ses nombreuses queues tapotant les touches du clavier tandis que sa patte dirigeait la souris.

— Je te déteste !! Sale parasite !

Sur ces mots, qui n’avaient provoqué aucune réaction négative chez le renard, elle fit claquer la porte de l’appartement derrière elle et s’en alla faire les courses qu’on lui demandait.

— Ouais, moi non plus, Shi-chan…, murmura le familier, une fois la porte refermée.