Chapitre 1 – L’acier d’Akihabara

Mercredi matin.

Shizuka arriva à l’agence en tremblant, terrorisée qu’elle était à l’idée de l’entraînement à venir, d’autant plus que Yog-kun lui avait confirmé qu’il serait particulièrement dur d’après ce qu’Elin lui avait expliqué sur le chat de leur jeu.

Les jambes de la jeune femme tremblaient et son visage implorait déjà la pitié. Elle n’avait pas encore franchi la porte d’entrée de l’agence.

En cette journée, le temps était sombre, il avait commencé à pleuvoir pendant la nuit et la pluie n’avait pas l’air de vouloir s’arrêter de sitôt. Elle s’annonçait être une de ces mornes journées d’automne.

C’était là un signe de plus que les choses allaient mal se passer, constata Shizuka en soupirant.

Elle finit par prendre son courage à deux mains, fit coulisser la porte d’entrée et s’annonça d’une voix timide :

— Je… suis arrivé…

Tout en refermant son parapluie et en le mettant dans un pot prévu à cet effet dans le vestibule d’entrée, elle s’avança à petits pas vers le meuble où se trouvaient ses chaussons.

Alors qu’elle s’apprêtait à les enfiler, une voix sortie de nulle part la fit sursauter :

— Ah, c’est toi, Shi-chan ? Salut.

Le cœur de la jeune femme accéléra dangereusement, elle fit tomber la chaussure qu’elle avait entre les mains et tourna son visage blême, les larmes aux yeux, vers son bourreau.

— Bon… bon… jour…

Elin se tenait là, au pied de l’escalier. Alors qu’elle se mettait à bâiller et à se frotter les yeux avec les longues et larges manches de son pull, Shizuka remarqua que sa chef ne portait rien en-dessous.

— Aaaaahhhh ! Pourquoi tu ne portes pas de culotte !!!

— Ah, zut, j’ai dû l’enlever en dormant. Bah, c’est pas bien grave, on est entre filles…

— Si c’est grave ! Chef, va mettre une culotte, s’il te plaît !

Elin la regarda d’un air endormi et peu motivé, finalement très peu différent de son expression habituelle.

— Je vois pas pourquoi t’en fais un problème à chaque fois… Enfin bon, si ça te permet d’être plus concentrée, je vais aller mettre ça… Ah ! Faut que j’aille chercher le bôken aussi, je vais en avoir besoin.

Shizuka sursauta à nouveau et blêmit plus encore. Ses yeux étaient un océan de larmes, mais elle les retenait de toutes ses forces.

— Pou… pour… pourquoi ?

Elin la fixa quelques secondes, froidement.

— Bah, les entraîneurs de sport en ont toujours un, non ?

— Tu veux me torturer, c’est ça ?

Elin lui renvoya un regard vide, inexpressif, qui était finalement plus intimidant que des paroles.

— Je n’ai pas signé pour ça ! pensa Shizuka, avant de baisser la tête comme si elle avait soudain perdu toute volonté de vivre. Enfin… moi pas, mais mes parents l’ont fait à ma place…

— Bon, pas de temps à perdre aujourd’hui. Tu peux garder tes chaussures, nous allons au gymnase, j’ai déjà réservé. Je vais chercher le bôken, attends-moi.

— Va plutôt mettre une CULOTTE !!! lui cria Shizuka.

Elin se mit les doigts dans les oreilles, puis, d’un pas insouciant, remonta les escaliers sans prêter attention à la vue qu’elle offrait à Shizuka, assise sur la marche de l’entrée.

Cette dernière rougit jusqu’aux oreilles et grommela des reproches à sa chef sur son manque de maintien, d’élégance et de féminité.

Puis elle essaya de remettre sa chaussure, mais ses mains tremblaient tellement qu’elle avait du mal à faire les nœuds de ses lacets.

Une voix s’éleva à nouveau derrière elle et elle se tourna derechef. Ce n’était pas Elin cette fois, mais la douce Vivienne.

— Shizuka-san, bien le bonjour. Votre mine nous informe de votre affliction, nous aimerions pourtant tellement pouvoir vous en débarrasser.

— Oh ? Oneesama, bon… bonjour. Merci de venir m’encourager, mais ça va aller… je pense… enfin, j’espère.

— Suivez l’entraînement à la lettre et faites de votre mieux, nous sommes convaincue que vous deviendrez en très peu de temps une magnifique et puissante mahou senjo et nous serons fière de nous battre à vos côtés.

— Merci beaucoup, Oneesama. Je vous promets de faire de mon mieux !

Quelques larmes de joie ne purent s’empêcher de couler des yeux de la jeune femme face à ces encouragements qui embrasaient son cœur tout entier.

— Votre écharpe est trop serrée, permettez que nous vous la remettions en place.

Shizuka hocha légèrement la tête d’un air soumis et admiratif puis laissa la jeune femme rajuster l’écharpe autour de son cou. Ses yeux brillaient de mille feux face au spectacle de cette superbe et magnifique senpai.

— Vivi-chan, arrête de draguer notre nouvelle, on part en entraînement, faut l’endurcir, pas l’attendrir.

Elin était revenue avec un bôken, une épée en bois qu’elle tapotait sur son épaule, et avec une veste grise trop grande pour elle.

— Nous ne voyons point le mal à encourager une si chère et douce kouhai. Nous nous occupons du fort, nous vous appellerons en cas de problème. Veuillez ne pas trop lui faire de mal, s’il vous plaît.

— Ouais, ouais… À plus !

— Je veux pas y aller !!! Oneesama, aidez-moiiii !

Shizuka arborait un regard de chien battu et implorait l’aide de sa chère et adorée senpai, mais cette dernière joignit les doigts délicatement et lui répondit :

— Nous ne serions guère une senpai digne de ce nom si nous vous choyions sans cesse et cédions à votre propre faiblesse. Vous avez malheureusement besoin de devenir plus forte pour survivre à nos côtés dans ce monde impitoyable. Aussi nous vous prions de prendre bien soin de vous.

Elle accompagna ces mots d’un sourire charmant et radieux.

Shizuka se mit à pleurer de honte, de joie et de peur. Elle ne savait même plus trop pourquoi au final, tout devenait confus.

Elle salua Vivienne de la main tandis qu’Elin la traînait hors de l’agence…

***

Mercredi était le jour de repos de Nakanishi Irina, ce qui, en général, se résumait à une journée passée à jouer à la console dans la salle de repos aux côtés d’Elin ; ce n’était guère différent de son programme habituel de la semaine, à vrai dire.

En principe, lors de ses jours de repos, elle n’avait pas besoin d’accepter de missions, mais dans les faits, puisqu’elle vivait à l’agence, tout comme Elin, elle travaillait sept jours sur sept ; son travail était son domicile et ses collègues, sa famille.

En cette journée, toutefois, contrairement à ses habitudes, Irina sortit. Elle était en mission spéciale pour le compte de sa chef, mais ce n’était pas relatif à son emploi : en effet, elle avait été engagée pour acheter le nouveau jeu de la série des Officine, une célèbre série de RPG japonais où le personnage incarnait un techno-magicien qui gérait son propre atelier.

Dans ce jeu, le temps était une contrainte importante, chaque action avait une durée spécifique et puisque le personnage devait honorer des contrats avec des dates limites, il fallait particulièrement bien le gérer.

Un système d’aventure dans les zones sauvages ou désolées permettait de récupérer des matériaux rares pour augmenter la qualité et la quantité de l’offre de l’officine.

La série en était actuellement à son vingt-troisième titre, aussi Elin et Irina avaient-elles pré-commandé leur exemplaire des mois auparavant afin d’obtenir en bonus le wall scroll et les goodies de l’édition limitée.

Puisqu’elles avaient pré-commandé, elle avait du temps pour aller récupérer les deux exemplaires, mais les deux jeunes femmes étaient, comme tout fan qui se respecte, particulièrement impatientes. Irina étant de repos ce jour-là, la tâche lui incombait.

Tout en marchant vers la gare de Takadanobaba en sifflotant, heureuse d’avance de son futur achat et de pouvoir prochainement découvrir un nouvel épisode de cette série qu’elle adorait tant, elle ferma sa veste à capuche, plutôt légère pour la saison. Mais, à cause de sa poitrine opulente, elle éprouva quelques difficultés à refermer les derniers boutons.

— Pas facile d’avoir une grosse poitrine, dit-elle à haute voix en ignorant les passants. Plus pratique d’être comme Elieli…

Elle bipa sa carte aux portiques d’entrée de la gare et s’en alla immédiatement rejoindre la Yamanote Line, qui faisait le tour du centre de Tokyo. Sa destination était Akihabara, où se trouvait le magasin auquel elles avaient commandé le jeu en raison du wall scroll qu’il proposait.

En effet, dans le cadre des bonus de sortie de jeu, chaque boutique en avait des spécifiques. Ainsi, n’importe quel magasin ne faisait pas l’affaire pour un fan. Dans le cas d’Officine Tyaris qui sortait ce jour-là, les deux filles étaient intéressées par un wall scroll qui illustrait Tyaris et Orifiel en maillot de bain.

Même si le quartier de Takadanobaba avait développé un penchant otaku depuis l’Invasion, ce bonus spécifique n’était disponible qu’à Akihabara.

Elle devait donc s’y rendre mais ce n’était pas une destination qui lui déplaisait, car même si elle n’aimait pas sortir, elle appréciait ce quartier rempli d’objets liés à sa passion otaku.

Elle s’estimait très chanceuse d’avoir rencontré Elin – une autre chef n’aurait pas toléré son mode de vie et ses passe-temps.

Plus que la tolérer, Elin l’avait carrément adoptée. C’était elle qui lui avait proposé de rester gratuitement à l’agence et qui, au fur et à mesure, s’était intéressée aux mêmes passions que la jeune femme ; en effet, lors de leur rencontre, Elin était indifférente aux jeux vidéo. Elle était alors une personne bien plus triste et qui ne s’intéressait à rien d’autre que son travail.

C’était au contact d’Irina qu’elle avait changé pour devenir ce qu’elle était à présent.

Depuis lors, elles jouaient tout le temps ensemble et parlaient souvent de jeux vidéo, et parfois d’anime et de manga.

Elin n’était pas encore au niveau d’Irina en ce qui concernait cette partie de la culture populaire mais elle avait rattrapé son retard dans le domaine des jeux vidéo.

— Aujourd’hui, il fait beau temps, pensa Irina en regardant le ciel gris et pluvieux par la fenêtre du train. J’ai de la chance, ça veut dire que le jeu va être super bon ! Yeah ! J’ai trop hâte de rentrer jouer !! 

Irina secouait ses pieds devant elle à la manière d’une enfant enthousiaste.

Quelques personnes à côté d’elle s’étonnèrent de son excitation mais ne lui prêtèrent, au final, pas vraiment d’attention.

Pour Irina, un ciel gris et obscur était un beau temps. Puisqu’elle était censée être un vampire, elle ne pouvait sortir que par ce type de météo ; sous un soleil d’été, elle risquerait de mourir assez rapidement.

Elle ne portait donc pas de parapluie puisqu’en tant qu’enfant des ténèbres, elle ne craignait ni le froid ni les intempéries ; de toute façon, elle ne tombait jamais malade.

Bien sûr, la véritable explication était simplement qu’elle avait un physique terriblement robuste et que ses origines scandinaves la rendaient très résistante au froid, bien plus doux au Japon.

Elle regarda sa montre : il était presque dix heures et demie. Comme elle n’était pas du matin, il lui avait fallu un certain effort pour réussir à se réveiller si tôt, mais elle le faisait au nom de sa passion.

— Bon, le plan pour ce matin : j’vais acheter le jeu, j’flâne dans les magasins jusqu’à midi, puis j’vais manger deux oyakodon et j’rentre jouer fissa. Aujourd’hui va être une super journée. Yeah ! Yeah !!

Le train arriva à Akihabara et elle se dépêcha de sortir de la station.

Le quartier n’avait pas tellement changé depuis l’Invasion et était toujours un quartier commercial orienté sur la culture otaku. Comme il avait une forte fréquentation une grande caserne de mahou senjo s’était établie à Chiyoda et défendait aussi Akihabara.

Toutefois, on remettait parfois en cause l’efficacité de cette dernière. Comme la zone à patrouiller était trop grande pour ses effectifs, nombre d’invocations avaient lieu à l’ombre des ruelles ; c’était tout simplement impossible de vraiment l’éviter, même avec le renforcement des mesures de sécurité.

Malgré tout, le quartier était toujours aussi vivant, d’autant plus que les articles relatifs aux mahou senjo avaient trouvé des rayons spécifiques et avaient augmenté drastiquement les ventes liées aux magical girls auxquelles les puristes les associaient.

Néanmoins, une nouvelle règle y était apparue et concernait le cosplay. Autrefois, le cosplay était plus que toléré à Akibahara : il était monnaie courante. Mais en raison des risques d’eso-terrorisme engendrés par les cultistes, il avait été prohibé à l’exception du dimanche et en dehors de certaines zones précises.

Évidemment, les maid cafés et les cosplays à but commercial devant les magasins avaient contourné la loi par la mise en avant du fait qu’il s’agissait d’une tenue de fonction.

Irina se déplaçait à Akiba avec aisance. Elle connaissait vraiment bien la moindre de ces ruelles et de ces devantures et elle s’y sentait à l’aise malgré sa démotivation du « monde de dehors », qui frôlait la maladie mentale.

Aussi, en quelques minutes à peine, elle arriva au magasin et finit de régler sa commande et celle d’Elin.

— Nous vous remercions d’avoir choisi notre magasin, la remercia le vendeur en s’inclinant légèrement.

— Ah, de rien ! J’viens presque toujours chez toi de toute façon. La préco pour le prochain Ecchi Samurai ouvre quand d’ailleurs ?

Évidemment, le vendeur l’avait parfaitement reconnue. Elle venait souvent acheter dans ce magasin et son apparence était pour le moins notable, quand bien même les métisses étaient devenus bien plus fréquents qu’avant l’Invasion.

— Les précommandes commenceront à partir de la semaine prochaine.

— OK, je repasse mercredi prochain alors. À plus !

Il ne s’offusqua pas de sa familiarité : c’était son travail. D’ailleurs, le fait qu’une si belle jeune femme lui parle de la sorte lui donnait l’impression qu’il pourrait devenir un jour son ami… voire plus. Aussi, il en tirait au contraire une certaine fierté.

Après être sortie du magasin, Irina s’étira dans la rue en s’écriant :

— J’l’ai eu !! Bon, allons flâner maintenant…

Plusieurs personnes étonnées la regardèrent sans réellement comprendre tandis qu’elle se remettait en marche.

Quelques ruelles plus loin…

— Même si ch’suis une fille des ténèbres qui ne craint pas la pluie, pensa-t-elle, les jeux risquent pas de prendre l’eau ? J’devrais p’tet acheter un parapluie quand même…

Aussi, elle entra dans le premier magasin d’informatique où elle avait repéré des parapluies transparents bon marché et allait en faire l’acquisition.

C’est à ce moment-là qu’elle vit devant elle une cliente d’une trentaine d’années avec un sachet aux couleurs du même magasin où elle s’était rendue précédemment.

En tant que fan de jeux vidéo, elle ne put s’empêcher de se demander si la cliente en question avait elle aussi acheté Officine Tyaris. Sa curiosité fut telle qu’elle jeta discrètement un œil à l’intérieur alors que la trentenaire à lunettes réglait ses achats à la caisse.

Ce n’était malheureusement pas Officine Tyaris, mais un tout autre jeu. Les sourcils d’Irina se froncèrent un instant ; elle s’empressa de régler son achat et sortit en vitesse.

Dans la rue, elle chercha cette femme du regard. Par chance, elle n’était pas allée bien loin et venait d’entrer dans un magasin à l’enseigne verte et noire assez fréquenté.

Irina mit son sachet à l’abri sous le parapluie et sortit son smartphone de sa poche.

***

Pendant ce temps, dans une des salles de sport du Takada Box, Elin et Shizuka s’entraînaient.

Plus exactement, seule Shizuka transpirait, car Elin était assise sur une chaise et bâillait en l’observant courir autour d’elle.

— Haaannn~ ! Quelle fatigue de te regarder courir…

— C’est plutôt moi qui devrais dire ça, non ?!

Le visage de la jeune femme était en sueur, rouge, ses jambes étaient fatiguées et elle respirait lourdement.

— Pou… Pourquoi je dois… courir au fait… ?

— Pour renforcer ton corps. C’est logique pourtant.

Shizuka avait du mal à comprendre en quoi courir pouvait l’aider à utiliser ses pouvoirs. Pour ce qu’elle en savait, Elin ne faisait jamais de sport non plus, c’était également une mahou senjo orientée magie et non corps-à-corps.

Il était vrai, néanmoins, que la forte utilisation de magie — prana ou mana selon le terme utilisé par les uns ou les autres— avait des effets physiques sur le corps, mais on savait depuis fort longtemps que la magie n’était pas liée à la condition de ce dernier. Si tel avait été le cas, quel intérêt aurait-on eu à éveiller des jeunes filles au lieu de militaires au physique robuste ?

— Mais… vous… ne faites pas… de sport… non plus…

Évidemment, le but d’Elin n’était pas de la faire courir sans raison. Elle avait besoin de faire baisser le stress de Shizuka. Elle avait entretenu cette aura de peur mais elle voyait bien qu’elle en avait sûrement trop fait et son élève ne progresserait pas d’un iota en l’état actuel des choses.

Elin plissa légèrement les yeux et lui fit signe d’arrêter et de s’approcher.

À bout de forces, Shizuka obéit immédiatement et s’arrêta en reprenant son souffle à quelques pas de sa chef.

*Poc*

Un soudain impact sur son front repoussa sa tête en arrière et elle se le couvrit d’une main. Il s’agissait d’une pichenette d’Elin, portée par la main d’une fille que l’on aurait pu confondre avec une collégienne ou une écolière selon la tenue portée ; autant dire que c’était bien plus un réflexe que réellement la douleur qui avait fait agir Shizuka de la sorte.

— Aïe ! Pour… vous allez me frapper, c’est ça ?

— Tu me donnes des idées.

— Mais euh !!! protesta la jeune femme.

Elin bâilla à nouveau et s’en alla prendre le bôken qu’elle avait tellement tenu à emporter en entraînement et qu’elle avait rapidement jeté dans un coin avec désintérêt.

— Tu vas vraiment le faire ?! s’écria Shizuka.

— Ouais, je vais tester ta barrière réactive.

— C’est… pas un peu dangereux ?

— Tu penses vraiment que les Anciens vont se dire la même chose lorsqu’ils vont t’attaquer ? Allez, transforme-toi. Je vais tenter de briser ta barrière le temps que tu reprennes ton souffle et qu’on passe à la suite.

— Mais… je…

Elin plissa les yeux et grimaça de manière autoritaire. Shizuka ne tarda pas à se transformer.

L’endroit où elles se trouvaient était une salle de sport spécialement équipée pour les mahou senjo : les murs étaient renforcés de plaques de métal, elle était isolée électriquement et disposait de systèmes anti-incendie. Bien sûr, les risques n’étaient pas de zéro, mais on les minimisait pour permettre l’utilisation de pouvoirs magiques.

Elin avait loué les lieux pour la journée ; en réalité, c’était plutôt cher, mais elle n’en avait rien dit à sa nouvelle recrue.

Cette dernière s’était mise en survêtement de sport alors qu’Elin avait juste retiré sa veste et ne portait plus que son pull trop grand pour elle.

Après qu’elle eut demandé ses pouvoirs à Yog-kun par le biais de sa baguette, la tenue de Shizuka se dématérialisa : des paillettes de lumière se collèrent à sa peau et formèrent sa tenue de magical girl ; elle venait de passer en forme de combat.

Un peu comme dans un anime, Elin lança le bôken en l’air en vue de le rattraper avec classe, mais sa main se referma trop tard et il tomba à ses pieds.

Shizuka étouffa un rire moqueur. Ça ne se passait jamais comme ça dans les fictions.

Mais sa chef, sans prêter attention à son attitude, le récupéra au sol et lui porta un coup.

*Paf*

Le bôken toucha le genou de la jeune femme et lui infligea une vive douleur.

— Aïeeee !! Ça va pas ? Ça fait mal !

Elin lui jeta un regard dans lequel on pouvait presque lire de la déception.

— Je t’avais prévenue, pourtant. Elle était où, ta barrière réactive ? En combat réel, tu serais morte, tu sais ?

— C’est pas un combat réel !! protesta Shizuka en criant. Ouinnn ! Pourquoi j’ai pas intégré une autre agence ?! Ma chef est méchante, sauvez-moi, Vivienne-Oneesama !!

— Si tu crois que Vivi-chan veut d’un mollusque incapable de se battre, tu te trompes. Tu as le droit d’être une mahou senjo au physique flasque et mou, un peu comme ces deux choses que tu trimballes sur ton torse, mais dans ce cas, tu devras me montrer que tu es apte à la magie.

À ces mots, Shizuka cessa ses jérémiades et Elin escompta avoir obtenu l’effet qu’elle souhaitait provoquer.

Depuis le début, elle avait pensé que le véritable problème de la jeune recrue n’était pas tant sa quantité de mana qu’un manque de volonté et de maîtrise de ses pouvoirs.

Elle avait bien perçu le caractère craintif et facilement démotivé de Shizuka. La jeune femme était certes pétrie de bonnes intentions mais elle abandonnait si facilement ! Elin tenait ce caractère trop fragile pour cause de sa carence en pouvoir magique.

Shizuka cessa de crier et réfléchit à la situation : même si ce n’était qu’une seule fois, si elle réussissait à impressionner sa chef, elle aurait un entraînement plus doux, non ?

Elle se releva donc, déterminée à réussir.

— On dirait que tu es déjà un peu plus motivée. Laissons tomber la défense pour le moment et passons à la magie à proprement parler. Tiens, disons ça… Si tu parviens à percer ma barrière avec ta magie, je vais mettre fin à l’entraînement pour aujourd’hui. Je vais même te payer à manger ce soir, tiens.

— Juste réussir à briser le bouclier, ça suffit ?

— Juste ? Tu es bien optimiste, ma chère Shizuka. Même si je suis une sorcière d’attaque, ne sous-estime pas ma barrière réactive.

— J’y arriverai ! Je vais donner tout ce que j’ai et avant ce soir, je vais réussir !

Elin jeta une nouvelle fois le bôken devenu inutile et tira à elle une chaise à proximité, puis s’assit en croisant ses jambes et en sortant de sa manche une console de jeu portable.

— Par contre, j’ajoute une condition.

— Laquelle ?

— Tu peux essayer jusqu’à ce soir autant de fois que tu veux, mais chaque heure, tu vas retirer un vêtement. Si tu n’as pas réussi à 19h, tu iras m’acheter un jus de fruit dans le couloir avec ce qu’il te restera de vêtements… pour peu qu’il en reste.

— HEIN ?!!!! Non, je refuse, je veux pas, je veux pas !!!!

Shizuka rougit et couvrit sa poitrine de ses bras comme si elle était déjà presque nue.

— Je croyais que tu étais sûre de réussir en y passant du temps, répliqua ironiquement Elin. Tu perds déjà confiance ?

— Non, je veux pas retirer mes vêtements, je refuse ce marché !

— S’il n’y a que moi, je ne vois pas le problème.

— C’est trop embarrassant quand même ! Puis aller dans le couloir nue, je mourrais de honte. Je m’en vais, je veux plus être une mahou senjo !

Sur ces mots, Shizuka reprit sa forme normale et se dirigea en pleurant vers le banc où se trouvaient ses affaires.

La voix calme et vide d’Elin parvint à ses oreilles à cet instant.

— Il vaut mieux que tu partes en effet. Si tu as si peu de détermination, tu ne pourras jamais devenir une vraie mahou senjo. Sauver les opprimés n’est pas un jeu, si tu as honte de te déshabiller devant moi, c’est que tu ne prends pas ta mission assez à cœur.

Ces mots pétrifièrent Shizuka. De son côté, Elin alluma sa console et la musique de son jeu prit la place de leurs voix.

Évidemment, pour Shizuka, devenir une mahou senjo n’était pas qu’une simple lubie ; c’était son rêve depuis toute petite. Et les paroles d’Elin l’avaient profondément touchée. Elle se sentait à la fois vexée et honteuse.

Malheureusement, sa chef n’avait pas tort : sa nudité était un problème bien moindre comparé à ce que subissait de pauvres innocents face à ces redoutables créatures venues d’autres dimensions.

La jeune femme se rendait bien compte que si elle quittait cette salle, en cette journée, elle demeurerait à tout jamais une mahou senjo ratée.

Toutefois, elle ne pouvait s’empêcher de trembler de peur et elle sentait un nœud se former dans son estomac rien qu’en s’imaginant sortir nue dans le couloir.

À cet instant, le visage de Vivienne apparut dans son esprit, ses longs cheveux blonds scintillant alors qu’elle posait sur la jeune femme un regard bienveillant et chaleureux.

Puis, comme surgi d’un lointain passé, un autre visage s’imposa à son esprit : c’était celui d’Hakoto, son amie d’enfance. Cette dernière avait été gravement blessée par un monstre alors que toutes deux avaient ignoré la sirène d’alarme et avaient refusé de se rendre dans l’abri le plus proche.

Shizuka avait toujours admiré les mahou senjo, mais après avoir été secourue par l’une d’entre elles ce jour-là à Nakano, son rêve était devenu une obsession.

Voulait-elle réellement abandonner ?

Et avait-elle si peu de confiance en elle qu’elle pensait ne pas pouvoir y arriver ?

Elle s’était braquée sur l’idée de sa défaite, mais il restait au moins huit heures jusqu’à l’échéance, ce n’était pas irréalisable.

— Je vais le faire ! J’accepte ton marché, même s’il est cruel ! Par contre, si je réussis…

— Oui ? Que vas-tu me demander de plus ? demanda calmement Elin en levant à peine son regard vers son élève.

— Si je réussis, tu vas porter pendant une semaine… non, un mois ! Tu vas porter les vêtements que je t’aurai choisis.

— Si c’est que ça, marché conclu.

Sur ces mots, Shizuka sourit avec détermination alors qu’Elin sortait de sa manche une petite télécommande.

Lorsqu’elle appuya sur le bouton, un ensemble de mécanismes se mit en mouvement dans la pièce. Elle venait de verrouiller la porte de l’intérieur ; c’était une mesure de sécurité de la salle afin de confiner d’éventuels problèmes engendrés par la magie.

De même, des coussins d’air gonflèrent et firent disparaître tous les coins de la salle pour les transformer en angles arrondis. C’était une mesure contre les Cabots de l’espace-temps, des sortes de chiens monstrueux capables de voyager dans les replis du temps en utilisant comme porte de sortie et d’entrée les angles des murs.

Shizuka reprit son calme, saisit avec vigueur sa baguette magique et redemanda ses pouvoirs à son familier.

De son côté, Elin fit de même et se transforma pour la première fois devant les yeux de la jeune femme. Les flammes noires léchèrent son corps et, en un instant, ses cheveux châtains devinrent rouges et ses vêtements changèrent : elle était à présent vêtue d’une mini-short et d’un bikini en cuir, ainsi que de chaussettes hautes et de bottes.

La transformation achevée, elle se rassit sur la chaise et se mit nonchalamment à jouer alors que les premiers projectiles de cristal la prenaient pour cible ; ils s’écrasèrent sans surprise sur sa barrière magique.

Elin bâilla avec désintérêt.

***

Sous son parapluie, Irina téléphona à la personne qu’elle connaissait le mieux et qui avait le plus d’estime pour elle.

— Ouais, qu’est-ce qu’il y a Iri-chan ? Un problème avec ta mission ?

— Non, pas du tout, j’ai sécurisé l’objectif, mais j’ai un aut’pépin.

— Vas-y, explique…

En fond sonore, Irina entendait la voix de Shizuka qui scandait les noms de ses techniques.

— C’est Shi-chan que j’entends ?

— Yep. Elle tente de briser ma barrière, c’est son entraînement. Si elle n’y arrive pas rapidement, elle finira nue.

— Ah j’vois j’vois, un entraînement en mode pervers, tu t’es inspirée de Beach Ninja ?

— Je t’en pose des questions ?

— Héhé ! On dirait que t’imites le vieux maître ! Sauf que lui il aime bien peloter les poitrines des ninjettes…, dit-elle sans aucune honte en grimaçant comme si elle réfléchissait à quelque chose à la fois d’important et de complexe.

— Idiote ! Bon, et sinon, ton problème ?

— Ah, vi ! En fait, j’viens de capter une sorcière à Akiba.

— T’es sûre que c’en est une ?

— Pas de doute, elle a acheté Black Star Chronicles 7…

Un bref et lourd silence s’installa dans leur conversation, puis Elin reprit la parole :

— Ah, ouais… pas de doute dans ce cas.

Irina hocha doucement de la tête comme pour exprimer un « eh ouais, je l’avais dit ! ».

Black Star Chronicles 7 était l’épisode « maudit » de la série éponyme. Parmi les joueurs, il avait extrêmement mauvaise réputation et ses ventes avaient été si catastrophiques que le studio de développement du jeu avait failli disparaître. Il était parvenu à échapper au gouffre de la ruine avec le huitième épisode, qui s’était avéré être, à l’opposé, un franc succès.

Toutefois, les fans de longue date ne devaient jamais oublier le « traumatisme de BSC7 » et des légendes urbaines incroyables avaient jailli en ligne quant aux raisons de ce désastre.

L’une des plus récurrentes était que le code source du jeu incluait des passages fragmentés du Livre d’Ursula la Démente et du Necronomicon. Nombre de pages Internet étaient consacrées à étayer cette théorie.

Mais au-delà du mythe urbain, Irina et Elin avaient fait un constat : les cultistes débutants, incapables de se procurer une copie des deux ouvrages, pouvaient être attirés par la rumeur concernant ce code source douteux, qu’elle fût vraie ou fausse d’ailleurs.

Les ouvrages liés au Mythe de Lovecraft avaient été interdits dans les quatre pays restants, mais malgré tout, de nombreuses copies illégales circulaient à l’ombre des marchés noirs. Comme souvent dans ce genre de cas, leur accès était bien difficile pour un novice dans les arts obscurs ne disposant pas des bons contacts.

Parmi les différentes causes incitant les personnes à se tourner vers ce genre de pratiques dangereuses et interdites, l’isolement et la solitude en étaient de fréquentes. De fait, les novices incontrôlables et agressifs constituaient des cas plus fréquents qu’on ne le pensait.

Leurs destinées étaient souvent peu glorieuses. La majorité des novices finissaient par commettre un crime évident qui attirait la présence des mahou senjo et étaient livrés à la justice, alors qu’une autre partie finissait par rejoindre une secte qui les avait repérés avant les officielles. Rares étaient ceux qui parvenaient à développer seuls leurs pouvoirs.

Par conséquent, les sorciers isolés étaient généralement plutôt faibles.

— Bon, continue de la suivre et de la surveiller, je vais tenter de décrocher un contrat.

— Ça marche ! J’attends ton autorisation.

À Kibou, les mahou senjo avaient un devoir d’intervention en cas d’affaires surnaturelles. Elles n’étaient pas obligées de s’occuper elles-mêmes de l’affaire mais au moins devaient-elles la signaler aux autorités compétentes. Si leur statut ne les obligeait pas à s’occuper d’affaires communes, ce n’était pas le cas des affaires occultes.

Bien sûr, il arrivait fréquemment que les filles des agences ne suivent pas cette loi dès lors qu’aucun contrat ne les obligeait à intervenir, mais dans les cas d’urgence, il pouvait arriver que de manière rétro-active le gouvernement propose un contrat aux mahou senjo ayant réglé l’affaire. C’était ce qu’Elin allait chercher à obtenir aujourd’hui.

Irina coupa la communication téléphonique et continua d’attendre sa cible à l’extérieur du magasin.

Il n’y avait qu’une seule entrée et sortie possible à ce dernier, elle était donc sûre de revoir la jeune femme à un moment donné.

Elle attendit une bonne dizaine de minutes avant qu’elle ne ressorte enfin, puis la prit en filature.

— Oneesama, ne seriez-vous pas intéressée pour venir dans notre maid café ? lui demanda une maid dans la rue en lui tendant un flyer.

— Oh cool, un imouto maid café ! Bah, là j’ai pas le temps, mais j’viendrai la prochaine fois, promis.

Irina attrapa le flyer, fit un clin d’œil à la maid qui se mit à rire puis continua à suivre la présumée sorcière.

Malgré la pluie, il y avait beaucoup de gens dans cette ruelle. Irina préférait donc ne pas passer à l’action de suite. C’était trop dangereux pour les « jolies maids » qui étaient présentes.

Sa cible finit par traverser la ruelle et se rendit dans un grand magasin à plusieurs étages. Elle semblait simplement faire ses courses : elle passa dans le rayon manga où elle en acheta quatre, puis alla prendre une dizaine de doujins.

Irina la suivit dans les différents rayons. Elle n’était pas très discrète mais l’autre femme semblait tellement fascinée par ses achats qu’elle ne la remarqua pas.

« 4 shoujo, 10 erodoujin tentacules (¬ ¬) », envoya-t-elle simplement par SMS à Elin.

La réponse fut rapide.

« Sorcière perverse. Elle fait partie d’un culte, tu penses ? »

« pas sur, pas de tokyo, dialécte du sud »

« Sorcière perverse campagnarde. Autorisation reçue, tu peux l’arrêter. »

« (^)»

Irina n’était pas très studieuse. Elle faisait un tas de fautes à l’écrit et utilisait beaucoup d’émoticônes pour discuter. Mais Elin était habituée à cette façon de communiquer puisqu’elles jouaient en ligne ensemble.

Lorsqu’elles sortirent du magasin, la sorcière était joyeuse et ne semblait en rien différente d’un client habituel du quartier.

Puisqu’il était midi, elle s’en alla manger dans un fast-food de poulet frit ; Irina l’attendit à l’extérieur, l’estomac dans les talons et l’eau à la bouche. Elle avait décidé de manger des oyakodon aujourd’hui, elle ne pouvait se permettre de « corrompre » le goût de ce plat qu’elle adorait par-dessus tout en mangeant autre chose. Elle s’était déjà retenue de manger des sucreries en matinée pour mieux savourer le donburi…

Lorsque la sorcière sortit, elle se mit en route vers un autre magasin, mais Irina décida de passer à l’action.

Elle passa à côté d’elle et lui déroba un des sachets pleins de produits qu’elle venait d’acheter avant de se mettre à courir.

Irina n’était pas un génie capable de mettre au point des stratégies complexes mais il y avait trop de civils autour d’elle ; elle devait attirer sa cible dans un endroit plus désert et c’était la meilleure méthode qui lui soit venue à l’esprit.

Comme elle l’avait espéré, la sorcière la poursuivit. Irina la mena jusqu’à un parking vide de monde à proximité et l’attendit là.

— Pas très sportive…, la gourmanda Irina en la voyant arriver en sueur.

— Sale… *teuh* *teuh*… sale voleuse ! s’écria la femme haletante après avoir couru aussi vite qu’elle l’avait pu.

Son visage était rouge et elle avait du mal à respirer et à parler.

Mais l’attention d’Irina fut rapidement attirée par le sachet qu’elle avait en main. Elle était assez curieuse et indiscrète lorsqu’il s’agissait de produits otaku.

— Qu’est-ce qu’on a là… BSC7, mouais… Ah ! Ça c’est déjà plus sympa, Omega Shot Ultimate… Puis… Oh ! Ça c’est cool, bon choix ! Shot Gun Pantsu Invasion ! Yeah ! J’adore ce jeu.

— Arrêtez de fouiller mes affaires ! Qu’est-ce que vous me voulez au juste ?! Je vais appeler la police !

La femme serra ses poings, énervée, puis elle tira son téléphone de son sac à main.

— Tu peux les téléphoner s’tu veux, mais bon, t’es une sorcière, donc j’pense que ça va vite chauffer pour ton cul…

L’intéressée, qui était sur le point de composer le numéro de téléphone des forces de l’ordre, s’immobilisa à ces paroles. Irina lui prêtait peu d’attention et était en train de regarder la boîte du jeu qu’elle adorait.

— Au niveau 5-3, si tu prends à gauche dans le couloir, y’a une culotte dégradable en item bonus. Par contre, faut réussir à la choper, elle est près du conduit d’aération… Oh, même en occaz t’as le bonus de préco de la culotte rayée ? T’as de la chance !

La présumée coupable ne savait que dire ni que faire. En face d’elle, ce qu’elle avait pris pour une voleuse s’était révélé être… en fait, elle n’avait aucune idée de qui pouvait être cette personne qui l’accusait d’être une sorcière, lui volait ses affaires et fouillait ses achats.

Aussi, elle s’approcha d’Irina, furieuse, et tendit la main :

— Rendez-moi mes affaires, tout de suite !

Puis elle grommela quelque chose dans un dialecte du sud qu’Irina ne parvint pas à comprendre.

— Ouais, ch’sais que c’est pas cool pour une vampire de voler les affaires des autres, mais bon, si on se battait dans la rue, ça aurait pu être encore plus mauvais… Tiens, j’te les rends, c’est à toi.

Irina lui remit le sachet et la femme la regarda avec mépris et méfiance. Elle l’avait bien entendue se désigner comme une « vampire », aussi était-elle encore plus sur ses gardes.

— Par contre…, annonça Irina, t’es en carcération pour sorcellerie !

— Hein ?! Carcération ? Puis, qui a dit que j’étais une sorcière au juste ?! C’est des accusations graves, jeune femme !

— Ah zut, c’était pas le bon mot. Macération ? Ça a du sens avec macération ?

— NOOOOOOONNN ! Réponds à ma question !

Irina se gratta la tête en levant les yeux au ciel. Elle avait oublié la phrase qu’elle devait utiliser dans ce genre de cas. Elle savait que le mot se finissait en –ation mais elle n’arrivait pas à se rappeler du début.

Pendant quelques secondes, son visage vira au rouge alors qu’elle réfléchissait à s’en donner mal à la tête.

Puis soudain, elle frappa son poing dans la paume de sa main et reprit :

— J’connais plus ce mot, mais c’est pas grave, j’t’amène à la caserne.

— JE NE SUIS PAS UNE SORCIÈRE ! TU VAS T’EXPLIQUER À LA FIN ?! hurla la femme dans son accent campagnard.

— Bah, t’as acheté BSC7, non ?

— BSC7 ?

— Vous utilisez pas ce mot à la campagne ? Black Star Chronicles 7…

Immédiatement, la femme recula, terrifiée, le visage en sueur ; elle avait été démasquée si facilement !

Elle tenta de prendre la fuite mais Irina la rattrapa et lui administra un balayage qui la fit tomber à terre.

— Ch’suis désolée en plus, la rumeur c’est du flan, on a check avec Elieli et y’a pas de code douteux. Bon, on va à la caserne ?

La sorcière au sol regarda son bourreau avec colère. Elle était trempée et ses lunettes étaient brisées, mais elle n’avait pas l’intention de se rendre comme ça.

Elle avait commencé la magie pour devenir belle et séduire le garçon qu’elle aimait. C’était sa seule chance de pouvoir se marier un jour avec lui.

Elle était venue exprès à Tokyo afin d’acheter ce jeu qui n’était pas disponible sur les sites en ligne pour cause de rupture de stock. Elle voulait profiter de sa journée à Akiba pour faire le plein de « bonnes choses », mais sa malchance l’avait menée jusqu’à cette folle qui se disait être une vampire.

— Pourquoi un vampire veut m’amener à la caserne ? Un vampire, c’est un allié des sorcières, non ?

— Ah bon ? Ch’savais pas qu’on était potes… Faudra que j’demande à Elin, mais dans les jeux y sont souvent ennemis en fait… Puis, ch’suis une vampire spéciale, ch’suis une vampire mahou senjo. Héhéhé !

Irina posa ses poings sur ses hanches et prit une pose fière.

— Hein ? T’es pas un peu fêlée comme fille ? Un vampire ne serait jamais accepté chez les senjo !

— J’bosse pour l’agence Tentakool, ch’suis pas une officielle.

La sorcière grimaça et posa un regard noir sur la jeune femme. Elle ne voulait vraiment pas finir en prison. Elle savait que les arrestations pour sorcellerie menaient à des peines lourdes et les rumeurs disaient que le gouvernement faisait des lobotomies aux condamnés afin de les empêcher d’utiliser la magie.

Aussi, cessant de se soucier de ses achats, elle tendit la main et invoqua soudain :

« Shadow Mist ! »

À cet instant, une épaisse brume noire sortit de sa paume et engloba la zone. Irina n’y voyait plus rien.

— Whaaa ! Y’me serait pratique, ce pouvoir, en pleine journée, vu que ch’suis une vampire…

Lorsque la brume se dissipa, la sorcière n’était plus là. Son sachet et ses lunettes étaient au sol mais Irina l’entendait courir dans une ruelle voisine.

Son instinct de fan lui fit récupérer les achats de sa cible avant de la prendre en chasse. Et lorsqu’elle la rattrapa, cette dernière s’était malheureusement engouffrée dans la foule.

Plus précisément, elle venait de changer d’apparence à l’aide de ses pouvoirs.

C’était l’un de ceux qu’elle avait développés pour séduire l’élu de son cœur, mais il s’était avéré qu’il n’aimait pas cette apparence-là non plus, aussi avait-elle décidé de passer au plan B consistant à lui lancer un sort de fascination éternelle. C’est dans cette optique qu’elle était venue acheter le fameux jeu.

— Impossible qu’elle me retrouve, pensa la sorcière en ayant remarqué que la jeune femme venait d’arriver à proximité.

En effet, elle n’était pas sportive. Son corps était fragile depuis son enfance et elle n’avait jamais beaucoup pratiqué d’activités physiques.

Mais si elle parvenait à atteindre la gare, à quelques rues de là, elle pouvait s’enfuir et retourner chez elle.

Bien sûr, elle était triste d’avoir laissé les trois jeux dans la précédente ruelle, mais elle n’avait pas eu le choix.

Alors qu’elle s’éloignait d’Irina en direction d’une ruelle perpendiculaire, cette dernière, qui scrutait chaque passant minutieusement, la regarda fixement, puis bondit sur elle tel un ressort qui venait de se relâcher et lui porta un unique coup de poing dans le ventre.

La sorcière fut tellement surprise qu’elle ne pensa même pas à esquiver et l’attaque l’envoya au tapis, inconsciente.

— C’était facile…, affirma Irina en souriant. Tu sentais encore le graillon et tes vêtements sont les mêmes qu’avant…

En effet, elle commençait à avoir tellement faim que son odorat s’était aiguisé au point qu’elle puisse sentir l’odeur de friture spécifique au restaurant où la suspecte avait mangé précédemment, d’autant plus que le restaurant étant très petit, malgré la ventilation, l’odeur de friture y était forte et imprégnait facilement les vêtements.

L’odeur avait donné à Irina une première piste, puis, lorsqu’elle avait remarqué les vêtements de la femme, elle avait compris qu’il s’agissait de la sorcière.

Toute autre personne qu’Irina aurait eu des doutes face à ce changement d’apparence et aurait cherché à comprendre la situation, mais Irina réfléchissait peu, elle était instinctive et son instinct lui avait donné la solution.

Alors qu’elle observait la sorcière reprendre son apparence initiale, un pendentif autour du cou de cette dernière se mit à briller avant de soudainement s’élever dans les airs.

Une fois de plus, l’instinct d’Irina et ses années d’expérience en tant que mahou senjo lui firent ressentir un danger imminent.

— Fuyez !! cria-t-elle. Monstre en approche !

L’alarme d’intrusion dimensionnelle retentit quelques secondes plus tard et les passants réagirent très rapidement.

Le pendentif émit un crépitement et une lueur sinistre, puis il ouvrit un petit portail qui permit à une créature du Mythe de débarquer dans la rue ; cet objet était un charme d’invocation avec une condition d’activation liée à la conscience de la sorcière.

C’était son dernier recours. Lorsqu’elle avait commencé ses études illégales de magie dans son coin, c’était le premier charme qu’elle avait créé afin de se protéger. Si elle tombait inconsciente hors période de sommeil, le charme s’activerait et le monstre serait contraint de tuer toutes les personnes autour de lui pendant une heure, après quoi il serait libre d’agir à sa guise.

Afin de rendre l’invocation plus simple, elle avait choisi une créature ayant une prédisposition naturelle à la violence et au carnage : un Gre’zia, également appelé Nuée rampante.

Cette chose était haute de trois mètres et le bas de son corps ressemblait à un agglomérat de vers de terre géants, alors que le haut, à la manière d’un centaure, était celui d’un humain difforme.

Ses bras étaient munis d’une dizaine de doigts, tous armés de griffes redoutables. Sa tête n’avait pas d’yeux mais deux bouches garnies de dents, et partout dans sa peau se trouvaient des trous dans lesquels circulaient encore plus de vers de terre.

À y regarder de plus près, sa peau entière était composée de millions de lombrics qui gigotaient et formaient de manière irrationnelle cet ensemble monstrueux.

En face de lui, il ne restait plus qu’Irina. Les civils étaient allés se mettre à l’abri alors que la sirène retentissait de plus belle.

La mahou senjo ne semblait pas du tout paniquée et regardait joyeusement le monstre devant elle :

— J’suppose que tu veux pas repartir, si ?

À défaut de parler les langues humaines, le Gre’zia les comprenait, et il secoua la tête pour signifier son refus.

— OK, bah attends juste un instant que j’me transforme.

Sur ces mots, sans attendre une quelconque réponse de la part de son adversaire, elle activa sa transformation et se revêtit de sa tenue de mahou senjo : un uniforme militaire, des gantelets, et une jupe en lamelles métalliques.

Ses cheveux et ses yeux, eux, avaient pris la teinte de l’or.

Le temps de transformation était inférieur à une seconde et même si le Gre’zia avait voulu agir, il n’en aurait pas eu le temps.

Le combat commença et la créature tendit sa main droite ; un rayon noir jaillit alors de ses doigts.

Irina bondit dans les airs en tournoyant et esquiva le tir. À l’impact, le sol se dégrada rapidement jusqu’à tomber en poussière : c’était un rayon de décrépitude.

Non seulement ces choses avaient des caractéristiques physiques au-delà de la norme humaine, mais en plus, elles étaient capables d’utiliser plusieurs sortilèges.

De son autre main, la créature projeta en direction de la jeune femme une volée de petites flèches de feu ; puisqu’elle était en plein saut, Irina ne pouvait les esquiver et préféra les détruire au vol en frappant plusieurs fois de son pied.

Elle atteignit la surface d’une façade de magasin et prit appui dessus avant de se projeter de toutes ses forces, poing en avant, vers la créature.

Même si l’attaque était rapide, le monstre parvint à l’esquiver en rampant en arrière, mais il fut malgré tout frappé par la multitude de débris projetés par l’impact du poing d’Irina.

Sa peau n’était pas solide, mais au contraire tellement molle que ces mêmes débris rebondirent dessus sans lui causer la moindre blessure.

Irina profita de leur proximité pour repasser à l’attaque. Elle lui administra un direct du droit, puis du gauche, puis encore du droit : une véritable avalanche de coups pleuvait désormais sur le monstre, mais son corps absurdement mou absorbait tous les impacts provoqués par la mahou senjo.

Le Gre’zia était immunisé contre les attaques conventionnelles. Si Irina n’avait pas été une magicienne et si ses poings n’avaient pas été infusés de magie, elle n’aurait eu aucune chance de produire le moindre dommage.

Et même si l’on avait l’impression que ses coups étaient inefficaces, c’était simplement parce que, par nature, les coups de poing de la jeune femme étaient contondants. Ce type d’assaut était sans effet sur ce corps spongieux ; si elle avait utilisé une arme tranchante, nul doute qu’elle l’aurait déjà blessé.

Afin de forcer la combattante à prendre de la distance, le monstre utilisa un nouveau pouvoir : une onde de décrépitude émana de lui et Irina bondit en arrière.

— J’vois… T’es du genre mollasson, comme une sorte de slime. Bon, écoute, j’ai pas le temps de jouer avec toi, j’ai vraiment la dalle et j’veux jouer à mon nouveau jeu. À une prochaine, monstre de rang 2.

Sur ces mots, elle ouvrit ses mains et chargea à nouveau. Elle esquiva dans sa course plusieurs rayons et éclairs projetés magiquement par le monstre puis parvint à nouveau au corps-à-corps, où elle le surclassait aussi bien en vitesse et en puissance qu’en technique.

Au lieu de frapper de son poing fermé, elle attaqua main ouverte et enfonça ses doigts dans le torse de la créature comme s’il s’agissait d’un fer de lance.

Le monstre hurla de douleur alors qu’une substance blanchâtre fluorescente jaillissait de son corps et que d’ignobles vers giclaient comme du sang.

Immédiatement, Irina enfonça sa seconde main.

Le monstre profita de cette position, où elle était coincée, accrochée à son corps, pour la frapper de ses deux mains pleines de griffes ; mais même si elle ne pouvait parer de ses propres mains, elle avait toujours ses jambes de libres et porta un coup de pied de chacune d’entre elles dans les paumes des deux grandes mains qui s’approchaient d’elle.

Du fait de sa force surhumaine, l’assaut du monstre fut repoussé avec violence. Irina retira rapidement ses mains de la créature et porta un violent coup de poing dans le trou qu’elle venait de produire.

Le gantelet s’enfonça dans le corps du Gre’zia qui hurla encore bien plus fort, émettant des ultrasons que seuls les animaux et certaines mahou senjo parvenaient à entendre.

Son opposante venait d’exploser un organe étrange à l’intérieur du corps de la créature.

En effet, si l’épiderme de cette dernière était composé d’un agglomérat de vers de terre qui lui donnaient cette peau molle à l’épreuve de la plupart des attaques, à l’intérieur se trouvait une structure musculaire semblable à celle des êtres humains, ainsi que des organes. Mais, à l’instar des invertébrés, il n’y avait pas de squelette.

Irina s’empressa de retirer à nouveau sa main et bondit en arrière avant que le monstre ne dégage son aura de décrépitude magique. Les vers qui composaient la peau de ce dernier se désunirent alors et tombèrent au sol comme de vulgaires lombrics.

Lorsque la vague magique les frappa, ils moururent tous instantanément.

Irina n’était pas une mahou senjo studieuse. Elle était incapable de lire les kanjis compliqués (à vrai dire, elle avait déjà du mal avec certains simples), elle ne pouvait pas faire de mathématiques complexes et elle oubliait systématiquement tout ce qu’on lui expliquait, mais sa mémoire était basée sur son expérience corporelle.

Puisque ce n’était pas la première fois qu’elle combattait une telle créature, et puisque la fois précédente, Elin lui avait dit de frapper précisément à cet endroit, elle s’en était souvenue.

Dans le torse d’un Gre’zia se trouvait une glande produisant une « chose » (les chercheurs hésitaient entre des phéromones, une substance chimique ou encore une vibration ondulatoire magique) qui permettait aux vers composant sa peau de s’attrouper et de la tisser.

En la détruisant, elle avait fait perdre sa carapace à la créature et les muscles de cette dernière n’étaient plus protégés.

Irina prit donc appui au sol de toutes ses forces, s’accroupit et provoqua de fortes vibrations qui se répandirent autour d’elle, puis se projeta à nouveau vers le monstre, comme une flèche.

Cette fois, son poing ne rencontra aucune résistance. Elle frappa le Gre’zia avec une telle violence qu’elle le transperça tout entier, creusant un gros trou dans son torse.

Face à un tel spectacle, on pouvait véritablement se demander qui était le monstre dans cette histoire. Irina n’avait subi aucune blessure. Elle portait sur elle les traces de son meurtre et souriait de manière innocente. Elle n’était pas contente d’avoir tué un monstre mais d’avoir protégé son quartier préféré et ses pairs otakus.

Conformément à leur habitude, les mahou senjo officielles arrivèrent après trois minutes, et le combat était fini depuis un moment. Irina avait repris sa forme normale et était revenue auprès du corps endormi de la sorcière.

Le sang du Gre’zia avait disparu avec sa tenue de combat. Il ne lui en restait qu’un peu sur le visage et elle s’était nettoyée avec la manche de son pull.

Deux mahou senjo la rejoignirent en volant. L’une d’elles avait une combinaison moulante high-tech avec des propulseurs dans le dos tandis que l’autre ressemblait à un ange ailé vêtu d’une robe élaborée.

L’ange s’avança vers Irina, la main sur son arme, prête à dégainer.

— Déclinez votre identité ! dit-elle d’une voix dure.

— J’suis Irina de l’agence Tentakool. Cette fille c’est une sorcière, j’l’ai assommée, mais elle avait un talisman qui a fait *cham* puis un portail est apparu et *bam*, un vilain est sorti. Le cadavre est par là-bas si vous voulez aller voir, il est pas encore disparu…

Les deux mahou senjo se regardèrent. Elles étaient habituées au manque de convenances et de professionnalisme des privées mais Irina les battait toutes.

— Bon, vu que vous êtes là, j’vais rentrer, j’ai un jeu à jouer.

— Attendez ! Montrez-nous votre licence !

Irina soupira et prit dans sa poche sa carte d’abonnement de train. À l’arrière se trouvait sa carte d’agence ; au début, elle s’était retrouvée plusieurs fois embarquée par les officielles faute d’avoir de quoi prouver son identité et Elin avait mis sa carte à l’arrière de son abonnement de train afin qu’elle ne l’oublie plus.

— Cela vous dérangerait de venir à la caserne pour faire un rapport de la situation ? demanda la mahou senjo en armure futuriste.

— Bah, j’peux le faire, mais la dernière fois on m’a dit qu’on comprenait rien. C’est p’tet mieux que vous demandiez ça à ma boss. De toute façon, elle a eu un contrat, donc…

La mahou senjo en tenue d’ange prit sa tête dans sa main. Elle commençait déjà à avoir la migraine en écoutant Irina parler.

Aussi, d’un geste, elle l’autorisa à partir et l’intéressée s’éloigna en les saluant amicalement, l’air de rien.

Même si elle n’avait pas pu intégrer l’armée, elle était très contente de sa vie actuelle et ne nourrissait aucune rancœur envers les officielles. En fait, elle ne détestait que les monstres qui cherchaient à tuer la population et à détruire le monde.

Elle retourna récupérer son sachet et le parapluie qu’elle avait laissés dans le parking où elle avait attendu la sorcière puis s’en alla manger dans le restaurant qu’elle avait choisi. Du fait de l’effort du combat, elle mangea non pas deux bols d’oyakodon comme elle avait l’habitude de le faire, mais bien cinq.

À chaque bol, elle félicitait le cuisinier, qui la connaissait fort bien, et son visage devenait un peu plus radieux.

Irina était l’incarnation de la joie et elle ne voyait aucune raison d’être triste. Le monde avait été envahi et vivait dans la peur de l’Invasion, certes, mais elle jouait tous les jours, elle avait des amies, elle faisait du sport grâce aux combats contre les monstres et elle se régalait.

— La vie est vraiment trop belle, s’exclama-t-elle en avalant goulûment un morceau de poulet.

***

Pendant ce temps, dans la salle d’entraînement du gymnase, Elin jouait, assise sur sa chaise. Elle avait finalement dû brancher sa console portable à une prise non loin, faute d’une autonomie suffisante.

Le soir était arrivé. Il ne restait que quelques minutes avant l’échéance de son pari avec Shizuka.

Cette dernière était épuisée, pleine de sueur. Ses cheveux trempés collaient à sa peau… et elle était presque nue.

D’une main, elle couvrait ses seins, et de l’autre, elle tentait encore de percer la barrière magique d’Elin.

Au cours de la journée, elle était tombée inconsciente trois fois à force de puiser dans les réserves magiques de son corps, mais elle n’avait pas encore réussi à passer outre la barrière.

Lorsqu’elle avait perdu son soutien-gorge, elle avait été si gênée que pendant une heure, elle était tombée à genoux et n’avait rien fait d’autre que de se cacher.

Puis, exhortée par sa chef, elle avait repris confiance et recommencé sa tâche.

Un projectile magique partit de sa baguette et s’écrasa péniblement sur la barrière. Il était encore moins puissant que les précédents. Elle était à bout de souffle.

À ce moment-là, Elin rangea sa console dans sa manche et annonça :

— Il est 19 heures, tu as perdu ton pari. Désolée, ma Shi-chan, mais tu n’as pas réussi à percer ma barrière.

La jeune femme tomba immédiatement à genoux et se mit à pleurer. Elle savait qu’avec Elin, il n’y avait aucune chance de négociation, aucune chance de revenir sur son pari.

Lorsqu’elle eu repris sa forme normale, aucun vêtement ne la couvrait plus.

En effet, ils lui avaient été pris par Elin lorsqu’elle était tombée de fatigue la troisième fois.

Au point où elle en était, elle n’avait même pas argumenté. Elle était seulement frustrée et consternée par son impuissance ; plusieurs heures de mitraillage magique, plusieurs centaines de sortilèges, rien n’y avait fait.

Pourtant, Elin lui avait assuré que sa barrière n’était pas si terrible. Après tout, elle était bien plus axée sur l’attaque que sur la défense…

Tout ce que la jeune femme pouvait faire à présent était d’accepter son humiliation et d’espérer qu’il n’y avait pas trop de personnes dans le couloir lorsqu’elle irait acheter une boisson pour sa chef.

Shizuka, à bout de force, se laissa tomber au sol. Elle respirait lourdement, son visage était rouge et elle avait mal à tous ses muscles.

C’était la première fois qu’elle expérimentait un excès d’utilisation de pouvoirs magiques.

— Bon, je te laisse te reposer un peu.

— Je… je… sais…

— T’es une brave fille, je dois bien le reconnaître. Non seulement tu t’es pliée à mon pari, mais en plus, tu es allée jusqu’à épuiser trois fois totalement tes réserves de mana. Est-ce que tu as tiré une expérience de cette journée, au moins ?

Elle s’accroupit pour voir de plus près le visage de Shizuka, qui reprenait sa respiration.

— Oui… c’est dangereux d’épuiser trop de mana d’un coup en plein combat.

— Pour sûr. Si tu avais été dans un combat réel, tu ne t’en serais pas tirée avec juste quelques vêtements en moins… et donc, pour y remédier ?

— Utiliser moins de mana par attaque… et mieux concentrer son énergie ? répondit-elle tout en respirant de manière saccadée.

— Tout juste. L’un de tes gros problèmes, c’est que tu dilapides tes réserves magiques inutilement. Tu gaspilles trop de mana qui part dans l’air et qui n’apporte aucune puissance à ton attaque. Quant à ton autre problème, c’est ta paresse.

— Ma paresse ?

Shizuka était pour le moins perturbée de s’entendre dire cela par quelqu’un qui avait passé sa journée à jouer assis sur une chaise.

— Ouais, pourquoi tu crois que j’ai fait ce pari ridicule ?

— Par perversion et sadisme ?

— Tu crois que j’en ai quelque chose à faire de te voir à poil ? C’est uniquement parce que tu te reposes trop sur les autres et que tu as peur de faire des efforts. En te mettant dos au mur face à ton embarras, tu as fait l’effort de te relever encore et encore. Actuellement, c’est ton unique point fort.

— Merci pour cette remarque…, dit ironiquement Shizuka.

— Mon hypocrisie ne te sauvera pas. Bon, assez bavardé ! Je dois rendre la salle dans une demi-heure. Si tu ne te lèves pas, les employés auront un joli spectacle, annonça-t-elle avant de se mettre à bâiller.

— Je… je… je dois vraiment… ? demanda la jeune femme d’une voix implorante.

— Ouais, tu vas aller me chercher une boisson dans le distributeur, mais je te préviens, je veux pas de café, soit un jus de fruit soit un soda, peu m’importe. Voilà l’argent… et tes fringues.

— Hein ?

— J’ai vu ce que je voulais voir, ça me suffit.

Shizuka se roula en boule tout en rougissant jusqu’aux oreilles et en se cachant. Cela voulait-il dire que sa chef avait des vues sur elle ?

Ce qu’elle voulait voir… c’était…

— Idiote. Je t’ai dit que je me fiche de ton corps. Je voulais voir ta vraie détermination, c’était tout. Par contre, sans vouloir te faire peur, j’ai pas menti, il y a vraiment des agents qui vont venir nettoyer, donc si tu veux pas…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que Shizuka enfila à la hâte ses vêtements, plus rapidement encore que les matins où elle s’était réveillée en retard pour aller en cours.

Ses sentiments étaient malgré tout partagés : elle comprenait bien ce qu’Elin avait voulu faire en la poussant à bout, mais n’était-ce pas malgré tout un peu cruel ?

Jusqu’à la fin, elle avait pensé au pire. Elle avait cru mourir de honte des centaines de fois au cours de l’après-midi rien qu’en s’imaginant devoir réellement le faire. Puis, au final, Elin avait simplement décrété que ce n’était pas la peine.

— Si tu veux le faire quand même, te gêne pas, mais tu ne pourras pas dire que je t’y ai forcé, dit Elin en reprenant le bôken.

— N’y compte pas, espèce de perverse !!

Elin se gratta la tête.

— T’es pas facile comme fille, mine de rien, mais il devrait y avoir moyen de tirer quelque chose de toi.

— Pardon ?

— Rien, laisse tomber. Si t’as fini, on y va…

Quelques instants plus tard, les deux mahou senjo quittèrent la pièce au moment-même où deux employés venaient leur demander la clef pour entamer le nettoyage.

— Pouaaaahhh ! Je l’ai échappé belle ! se dit Shizuka en rougissant face à eux.

Sur le chemin du retour, elle acheta les deux boissons, mais elle se demanda à quoi rimait cette punition puisqu’Elin lui avait même donné l’argent. À la limite, la seule chose que sa chef y gagnait était de pouvoir commander une des boissons situées les plus haut dans le distributeur ; c’était d’ailleurs ce qu’elle avait choisi.

— Est-ce que…, pensa-t-elle, une goutte de sueur sur la joue. Tout ça, ce n’était quand même pas une excuse pour ne pas admettre qu’elle est trop petite pour l’atteindre, si ?

Elin la dévisagea un instant puis but une longue gorgée de sa boisson, un café soda ultra sucré et pétillant.

— Si tu continues de penser ça, je te tue.

— Hein ? Mais comment vous pouvez savoir ce que je pensais ? se défendit Shizuka en agitant les mains devant elle.

— Tu y pensais donc…

Parler de la petite taille d’une loli était assurément quelque chose de dangereux. Shizuka accéléra le pas sans répondre.

Épuisée par l’entraînement, elle n’eut pas la force de retourner chez elle cette nuit-là et dormit dans son bureau, tandis qu’Irina et Elin passèrent une nuit blanche à jouer à leur nouveau jeu.

Lire la suite – Chapitre 2