Chapitre 2 – Unité 661

Une dizaine d’années auparavant…

Depuis l’Invasion, l’ancienne base militaire de Yoichi, sur l’île d’Hokkaido, avait bien changé.

À l’intérieur de plusieurs bâtiments isolés du port, à quelques centaines de mètres et encerclée par de grands murs d’enceinte se trouvait la nouvellement créée « Base des mahou senjo de Yoichi ».

Au début de l’Invasion, les troupes ennemies avaient principalement débarqué au Japon depuis l’océan Pacifique, s’extirpant de la fosse des Mariannes où était située la cité absurde et non-euclidienne de R’lyeh. L’ennemi s’était imposé sur cet océan avec à sa tête le redouté Puissant Ancien Cthulhu.

Ses abondantes troupes étaient majoritairement composées de Profonds et d’autres Anciens tentaculaires et amphibies, mais également des deux redoutables Anciens, Dagon et Hydra, qui devinrent rapidement les généraux de ses troupes d’invasion.

Dagon fondit sur la côte ouest des États-Unis, qu’il envahit en quelques années alors que de son côté, Hydra s’attaqua à la côte est de l’Asie ; elle aussi parvint à s’emparer de territoires, dont l’île japonaise d’Hokkaido. Elle fut finalement vaincue par un groupe de mahou senjo qui périrent entièrement dans cette incroyable contre-attaque, permettant néanmoins de reprendre ce territoire aux mains de l’Ennemi.

Depuis cette libération, nombre de bases militaires du nouvel État de Kibou stationnaient sur cette île.

Puisque le continent asiatique était tombé sous l’emprise des envahisseurs, les troupes ennemies, qui siégeaient autrefois à R’lyeh, avaient été mobilisées sur la côte est du continent, et par conséquent, les bases des mahou senjo avaient été installées sur la côte ouest de l’île afin de faire face à la menace.

D’ailleurs, les rapports des éclaireurs affirmaient que R’lyeh s’était elle-même déplacée : après avoir plongé dans l’océan Pacifique, la cité-forteresse était vraisemblablement réapparue à proximité de Taipei, sur l’île de Taïwan.

À cette époque, l’Humanité avait déjà trahi les dieux et les scientifiques avaient développé des procédés d’Éveil capables de ne plus compter sur la magie de ces mystérieux alliés. Le territoire de Kibou avait fièrement repris Hokkaido, redonnant au pays la majeure partie de ses anciennes frontières. Depuis lors, la politique nationale s’était bien plus axée sur la défense du territoire kibanais que sur la reprise des terres envahies d’Asie.

Ce fut donc dans ce cadre que l’unité de la sous-officière magicienne 3e classe Whitestone Jessica entra en volant dans la zone d’atterrissage de la base de Yoichi, une énorme salle ronde qui servait également de zone de quarantaine et de décontamination.

En effet, à cause des différents parasites et virus véhiculés par les créatures venues d’autres dimensions et du fait que des personnes normales n’ayant pas les immunités naturelles des mahou senjo vivaient également dans la base, il était nécessaire de décontaminer les filles parties en mission… Du moins, c’était là le protocole militaire.

À peine furent-elles arrivées dans la salle d’atterrissage que le plafond se referma mécaniquement, et les quatre jeunes femmes reprirent leurs apparences normales.

La sous-officière Jessica, surnommée « Calamity Jess » par les magazines de mahou senjo du pays à cause de son phénotype rebornien dans une analogie évidente à la célèbre pistolero du Far West, était une femme considérée comme plutôt grande puisqu’elle dépassait légèrement le mètre soixante-dix.

Son physique voluptueux était particulièrement séduisant et provoquant. Elle avait de longues jambes droites ainsi que des hanches et une poitrine généreuses qui auraient pu la faire passer pour un modèle de magazine de mode ; afin de procéder à la décontamination, elle retira d’ailleurs soigneusement son pull à col roulé, sa jupe et ses collants noirs, puis elle commença à faire de même avec ses sous-vêtements affriolants.

L’élément qui évoquait indubitablement son appartenance à la caste des mahou senjo était la couleur des longs cheveux qui s’écoulaient le long de son dos nu : ils étaient rose clair, une couleur assurément non-naturelle et qui, autrefois, ne pouvait qu’être le fruit d’une teinture.

Toutefois, au moment de son éveil, ses cheveux anciennement blonds avaient pris cette couleur, qui allait très bien avec ses yeux d’un bleu profond. Elle portait généralement une coupe en « twin side up », dans laquelle la majorité de la masse capillaire reste détachée à l’exception de deux petites queues de cheval latérales.

Lorsqu’elle retira le pendentif qu’elle portait habituellement autour du cou, elle jeta un regard à ses côtés sur une des filles de son unité. Son expression devint hautaine et elle se lança :

— Tu n’as toujours pas grandi, Elin… Que c’est triste de voir une fille de vingt ans avec un corps de gamine. C’est sûr que si on compare à une vraie femme…

Sur ces mots, elle bomba le torse et fit rebondir son opulente poitrine.

En effet, à ses côtés se trouvait une célèbre mahou senjo que les journaux surnommaient généralement l’Athanor des Flammes Noires, mais que ses camarades connaissaient sous le nom d’Elin – apparemment, ce n’était pas son vrai nom, mais personne y compris sa chef ne le connaissait de toute manière.

Cette femme de vingt ans ne mesurait qu’un mètre quarante et avait en tout point un physique juvénile. Elle n’avait ni poitrine ni formes marquées comme sa chef.

Le regard blasé et détaché, elle retira son pull, sous lequel ne se trouvait aucun sous-vêtement, puis enleva les rubans qui attachaient ses cheveux en couettes.

— Si tu es heureuse avec ces kilos de graisse inutiles attachés à ta poitrine, je suis contente pour toi. Remarque, en hiver, avec du gras en plus, ça doit tenir chaud…

Sur ces mots offensants, sans aucune étiquette militaire, elle se mit à bâiller et une larme de fatigue apparut au coin de son œil.

— Qu’est-ce que… ?! Ce n’est pas du gras, c’est l’attribut de féminité que tu n’auras jamais…, rétorqua Jessica en croisant les bras, accentuant par ce biais la poitrine dont il était question.

— Bah, je m’en passe de ces trucs gênants. En plus, dans quelques années ils vont te retomber jusqu’au nombril, ça va être dégueulasse. Dites, on pourrait commencer la décontamination, j’ai envie de…

— C’est toujours mieux qu’être aussi plate qu’une planche à repasser !! Puis personne ne voudra jamais d’une gamine désabusée comme toi, tu finiras vieille fille !

— Du moment qu’on me laisse me reposer en paix, je m’en fiche pas mal de trouver un mec… Ah ? Excuse, une nana dans ton cas.

— QUOI ?! Qui a dit que je… que j’étais intéressée par les filles ?! se défendit la sous-officière alors que son visage devenait rouge de colère et d’embarras.

— Moi. Je le dis tout le temps. Et t’es une perverse.

— Retire tout de suite ce que tu viens de dire !!

— Comment je le pourrais ? À peine rentrée, tu me parles de mes seins. Si c’est pas de la jalousie, ça. C’est évident que tu fantasmes sur mon corps pur et sans gras.

Elin avait toujours un air détaché et peu concerné. Se préparant à une contre-attaque de cris de la part de sa chef, elle mit ses doigts dans ses oreilles.

Les yeux de Jessica luisirent un instant. Elle allait se transformer d’une seconde à l’autre, sa colère avait grimpé en flèche ; c’était normal, elle était en présence d’Elin, la personne qu’elle supportait le moins sur toute la surface de la Terre.

Parfois, elle disait à moitié pour rire qu’elle préférerait embrasser Azathoth que de regarder Elin mais malheureusement, ses supérieurs n’avaient jamais donné crédit à ses demandes de réaffecter cette subordonnée dans une autre unité. La raison était simple : Elin était actuellement la plus expérimentée des mahou senjo de Kibou, voire du monde, et l’une des plus puissantes. En temps normal, Jessica aurait dû percevoir sa présence comme un honneur, mais elle ne pouvait vraiment pas la supporter.

— Calmez-vous les filles, chaque personne a un physique différent, mais chacun à son propre charme.

Celle qui venait de s’interposer était une fille plus jeune et petite que Jessica. C’était une Kibanaise aux yeux noirs affichant le phénotype classique de l’ancien Japon : elle mesurait environ un mètre cinquante et avait une longue chevelure noire détachée qui lui arrivait aux cuisses. Sa poitrine était plus grosse que celle d’Elin mais restait très modeste.

Elle couvrait sa poitrine de son bras d’une manière très féminine et douce. Il s’agissait de la dénommée Komine Naori, une des autres filles de l’unité.

Comme toujours, sa voix bienveillante et parfaitement calme venait tenter d’adoucir les rapports entre les deux filles, qui étaient toujours particulièrement difficiles.

— Pffff, encore un de tes dictons à l’ancienne, je parie…

— Sous-officière, ne dénigrez pas s’il vous plaît la sagesse des anciens ! Ils ont beaucoup de choses à nous apprendre.

— Ouais, ouais, ouais… En attendant, ils ont perdu contre les poulpes donc ils nous apprendront pas l’art de la guerre, ça c’est sûr…

— Sous-officière, je me vois dans l’obligation de signaler votre impertinence. Ils étaient nos parents et nos grands-parents, ils ont été surpris et se sont retrouvés désarmés face à cette tragédie, cela ne signifie pas qu’ils ne savaient pas se battre. D’ailleurs, leur savoir et leur sagesse dirigent actuellement l’effort de guerre.

— Ouais, j’ai compris. Dis plutôt à l’autre naine d’arrêter de me traiter de grosse et après on…

Jessica n’avait pas eu le temps de finir sa phrase que les douches de décontamination se mirent en route et aspergèrent l’intérieur de sa bouche.

Quelques minutes après, une fois le nettoyage et les différents scans corporels achevés, les filles se rhabillèrent.

— Maudite sois-tu, Elin ! À cause de toi, j’ai avalé de ce produit dégueulasse, t’en prendras la responsabilité !

— Si tu veux, mais la faute revient surtout à la bavarde qui ne peut pas se taire.

— Tu insinues que je parle trop ? Tu ne manquerais pas de respect envers ta supérieure ?!

— Je n’insinue rien, je ne fais que dire la vérité, Jess, déclara Elin en rattachant tranquillement ses cheveux.

— TOI ! Je vais… Je vais !!

— Calmez-vous, s’il vous plaît !

Une nouvelle fois, Naori tentait de faire cesser la discorde, mais Jessica était bien partie pour poursuivre.

Pendant que ses cris résonnaient dans la pièce, critiquant le manque d’étiquette de sa subordonnée, le fait qu’elle ne l’appelle pas « sous-officière » mais par un surnom et bien d’autres choses encore, la quatrième jeune femme, une adolescente, achevait de se rhabiller.

Il s’agissait de Gao Jia, une jeune fille venue du continent asiatique et plus précisément de l’ancien territoire chinois. Elle était un peu plus grande que Naori, mesurant un mètre cinquante-cinq, mais elle trichait sur sa taille avec des chaussures à talons. Ses longs cheveux violet foncé s’éparpillaient sur sa chemise ouverte qui mettait en valeur une poitrine certes inférieure en volume à celle de Jessica mais tout de même généreuse. Son allure était complétée par plusieurs colliers, nombre de boucles d’oreilles et diverses bagues. Les bijoux et la mode étaient sa passion.

— Les filles, on doit aller faire le rapport, reprenez votre calme, fit-elle remarquer en passant la lanière de son sac à main sur son épaule.

— Eh ! C’est moi la sous-officière, c’est à moi de le dire, je te signale…

— Compris, sous-officière… Mais en attendant, ça serait pas mal que vous vous habilliez, on nous attend.

Jia était à la fois hautaine et respectueuse. Elle ne prenait pas tant de haut ses camarades qu’elle ne s’estimait être la personne la plus importante au monde.

Aux yeux des autres filles de la base, elle était simplement narcissique.

Pendant que les filles finissaient de se vêtir, elle se regarda attentivement dans le miroir et admira son reflet.

— Je suis vraiment la plus belle, se dit-elle en prenant une pose sexy.

Dans un coin du miroir, on pouvait apercevoir Elin en train de bâiller, vêtue de son seul pull trop grand pour elle.

Naori, qui venait de remettre son uniforme, s’approcha de cette dernière et lui chuchota à l’oreille :

— Elin-san, je vous prierais de mettre au moins une culotte lorsque nous repasserons dans nos quartiers avant le débriefing. Je sais que vous dédaignez les formalités, mais nos supérieurs verraient d’un mauvais œil que vous exposiez ainsi votre intimité.

Elle lui sourit agréablement comme une mère s’adressant à son enfant bien-aimé. Elin fixa Naori avec des yeux de poisson mort puis, après avoir bâillé une nouvelle fois, répondit :

— OK, j’ai compris… mais je porte pas l’uniforme.

— Comme vous voudrez. Nos supérieurs se sont habitués à votre attitude, mais veuillez malgré tout ne pas en faire trop.

Même si Naori était la plus jeune de l’unité – elle avait à peine treize ans –, son caractère était le plus sage et mature des quatre.

En ressortant de la salle de décontamination, l’unité 661 retourna dans ses appartements, où les filles, à l’exception d’Elin (malgré les ordres et les cris de sa sous-officière), se changèrent pour mettre leurs uniformes militaires de service : une chemise blanche, un veston bleu, une petite cravate et une jupe noire plissée.

Jessica, pour des raisons d’esthétique personnelle, enfila des collants noirs sous son uniforme ; Elin se contenta de mettre une culotte sous son habituel pull où étaient imprimés les mots « Kill Aliens !!! ».

Les supérieurs étaient habitués à un tel comportement. La 661 était surnommée « l’unité des bizarres » et tout le monde trouvait que Naori avait beaucoup de courage pour supporter ses collègues. Ils écoutèrent le rapport sans prêter nulle attention aux problèmes d’étiquettes d’Elin, pas plus qu’aux disputes ponctuelles entre cette dernière et Jessica, ou à l’attitude narcissique de Jia qui passait son temps à remettre en place son uniforme et ses cheveux.

À la fin du debriefing, elles eurent quartier libre pour le reste de la journée.

***

Quelques jours après, l’unité 661 fut à nouveau convoquée devant ses supérieurs.

C’est ainsi qu’en début de matinée, les quatre filles se tenaient debout en plein milieu de la pièce, les mains dans le dos, portant des uniformes correctement repassés et propres, faisant face à un lourd bureau où se trouvaient trois officiers.

Parmi eux, deux étaient vêtus des uniformes de l’armée régulière, mais la dernière portait l’uniforme des mahou senjo, les troupes occultes du pays ; la couleur noire de son veston au lieu du bleu indiquait son grade.

Davantage que ses collègues masculins, elle foudroyait une des filles du regard. En effet, les trois paires d’yeux étaient toutes dirigées vers cette personne à l’allure juvénile et à la petite taille.

Contrairement à ses collègues d’unité qui avaient suivi le protocole vestimentaire, elle portait encore son pyjama, qui était uniquement composé d’un énorme pull lui descendant jusqu’aux genoux. Par un souci de respect, Jessica avait jeté sur ses épaules une veste d’uniforme militaire, mais cette dernière, non adaptée à sa taille, ne tarda pas à tomber au sol.

Outre ses vêtements, son attitude était également déplacée. Elle bâillait continuellement et ses yeux étaient toujours fermés. Elle ne cachait pas du tout son manque d’enthousiasme.

Bien sûr, ses collègues étaient gênées à sa place. Leurs visages étaient moites, leurs regards fuyants et leurs dos couverts de sueur.

— Mademoiselle Hayano, quelle est donc cette tenue et cette posture ? Croyez-vous qu’il s’agisse d’une façon convenable de répondre à une convocation ?

Elin tourna son visage vers l’officière mahou senjo qui venait d’élever ainsi la voix et, sans aucune animosité, lui rétorqua :

— Je ne connais pas de Hayano… Puis, Ayane-chan, tu sais très bien que je m’en fiche des protocoles, si ça te convient pas tu peux toujours me virer, mais je suis pas sûre que les autres soient d’accord. Vous feriez mieux d’expliquer la mission avant que je me rendorme…

Ayane Murakawa avait jadis été une collègue d’Elin. Elles avaient été ensemble dans la même unité pendant près de dix mois, mais Ayane avait finalement demandé son transfert car elle ne supportait simplement plus l’attitude de sa collègue.

Finalement, quelques trois ans plus tard, elle avait quitté le front pour rejoindre les postes décisionnels. Cette année-là, elle avait fêté ses vingt-cinq ans, mais, depuis déjà une bonne année, elle sentait ses pouvoirs s’amoindrir. Elle ne tarderait sûrement pas à perdre totalement sa capacité magique.

Ce processus intervenait généralement après les vingt-cinq ans, mais, selon la personne, il pouvait commencer un peu avant ou bien un peu après.

Parmi les mahou senjo qui partaient à la retraite, nombre d’entre elles restaient dans le secteur militaire pour faire profiter de leur expérience les jeunes recrues, en tant que formatrices, officières supérieures ou stratèges. C’était le cas d’Ayane.

— Quelle insubordination ! C’est inacceptable ! C’est la cour martiale qui t’attend, Hayano !!

La veine de son front semblait prête à exploser et elle se leva en plaquant ses mains sur le bureau.

Mais Elin n’était pas plus intimidée que cela. Elle bâilla.

— Calmez-vous, colonelle Murakawa, voyons…

— Oui ! Son apparence n’est qu’un détail, dépêchons-nous de leur confier la mission.

Les deux officiers à ses côtés cherchaient à calmer la situation. Contrairement à elle, ils étaient assez neutres envers Elin. Ils avaient été prévenus qu’elle agirait de la sorte. « Cette fille refusera toute forme d’autorité », leur avait-on dit, mais elle avait bien les moyens de se le permettre puisqu’elle était indubitablement la plus puissante magicienne de cette base.

Bien sûr, si toutes les mahou senjo se liguaient contre elle, elle n’aurait pas pu les vaincre, mais aux yeux des officiers supérieurs, son insubordination était un problème bien inférieur au bénéfice de sa puissance incroyable face aux redoutables monstres qui envahissaient la Terre.

Aussi, son attitude était tolérée, même si elle ne rejoindrait jamais les rangs des preneurs de décisions.

— Je vais sortir. Ayane-chan m’en veut et crie dessus dès le matin… Tu me feras le résumé, Jess…

Sur ces mots, d’un pas nonchalant, elle quitta la pièce, accompagnée par les hurlements terrifiants de la colonelle Murakawa, qui avait toujours rêvé du jour où elle pourrait faire descendre cette jeune fille de son piédestal, mais qui avait été incroyablement frustrée de comprendre qu’elle ne pourrait le faire.

Finalement, il lui fallut quelques minutes pour se calmer et à la réunion pour reprendre son cours ; Jessica et Naori s’excusèrent un nombre incalculable de fois.

L’entretien dura une demi-heure environ et un grand nombre d’informations furent dispensées aux mahou senjo, après quoi elles furent congédiées pour se préparer à partir. L’avion qui les mènerait sur zone avait son départ prévu dans l’heure.

En sortant de la salle de debriefing, elles aperçurent, dans le couloir, une jeune femme qui dormait couchée sur un banc.

Lorsque Jessica la vit, elle devint aussi rouge de colère que la colonelle un peu plus tôt.

— C’est pas possible d’avoir une incapable comme toi comme subordonnée !! Réveille-toi, espèce de sale petite emmerdeuse !!!

Naori se couvrit les oreilles avec embarras. Elle était tout aussi en colère que sa chef mais de là à utiliser des insultes…

Jia, elle, observait la scène avec détachement. Elle ne se sentait pas vraiment concernée puisqu’on ne l’avait pas impliquée dans l’incident. D’ailleurs, elle en profita pour sortir un miroir de sa poche afin de réajuster ses cheveux.

— Hein ? C’est déjà le matin ?

Elin se frotta les yeux et les leva en direction de sa sous-officière, qui avait du mal à se retenir.

— Tu es vraiment la reine des pouffiasses, une sale petite merde ! Comment tu peux te permettre d’envoyer chier comme ça tes supérieurs ?! Comment tu peux me faire passer pour une salope sans autorité devant eux ? Va te faire foutre, Elin !

Connaissant l’attitude de sa subalterne, Jessica ne prit pas la peine d’attendre qu’elle se lève et partit d’un pas furieux en direction du dortoir de l’unité ; Jia la suivit sans rien dire.

Comme toujours, celle qui rattrapait la situation était Naori, qui, suite à l’excès de vulgarité, se sentait particulièrement mal à l’aise. Elle s’assit aux côtés d’Elin :

— Tu devrais être plus docile quand même… Je comprends que tu n’aimes pas le protocole, mais simplement faire un petit effort éviterait ce genre de situation à tes collègues, non ? Tu nous détestes à ce point ?

Elle regarda le visage fatigué d’Elin, une certaine tristesse imprimée sur le sien. La jeune femme ouvrit à moitié les yeux et la fixa :

— J’vous déteste pas, mais je vois pas en quoi un uniforme et des courbettes sauveront le monde.

— Je te comprends, mais les règles sont importantes pour le bon fonctionnement des choses, ce n’est pas un sacrifice si grand, si ?

— J’aime pas les uniformes…

— Tant pis, j’aurai essayé… une fois de plus. Nous partons en mission dans une heure en direction de l’ancienne Russie, je te ferai le résumé dans l’avion.

— OK, dit mollement Elin. T’es vraiment une chouette fille, tu sais ?

— Merci. J’aimerais tellement que nous puissions toutes bien nous entendre…

Elle soupira de manière résignée et tendit la main à Elin, qui l’attrapa sans énergie.

Elles retournèrent dans le dortoir. Les deux filles arrivées plus tôt se préparaient déjà. Elles se changeaient et vérifiaient leurs pistolets, emportant des vivres et des couvertures.

Jessica fit semblant d’ignorer la présence d’Elin ; elle lui en voulait vraiment, cette fois.

Alors que Naori s’en allait faire de même que ses deux collègues, Elin attrapa simplement son sac, qui était déjà prêt. Elle n’avait aucune affaire personnelle dans la chambre. Tout ce qu’elle possédait se trouvait à l’intérieur de son paquetage de l’armée.

Elin avait été engagée chez les mahou senjo à l’âge de 11 ans, éveillée par un dieu du nom de Levi, et n’avait jamais rien connu d’autre que les champs de bataille et les combats.

Contrairement à d’autres recrues de cette époque, elle ne souffrait pas d’avoir sacrifié sa vie à cette cause. Elle savait que c’était sa fonction, son utilité, et cela lui convenait très bien. Aussi n’avait-elle aucune intention de quitter son service avant de périr en combat.

Au début, elle avait été fougueuse et pleine d’énergie, mais lorsqu’elle avait perdu en mission l’unité qu’elle commandait, de même que son familier, elle avait changé de caractère et était devenue impassible, à l’image de son expression quasi-permanente.

On avait tenté de faire revenir ses pouvoirs en demandant l’aide des dieux, mais ils avaient refusé, puisqu’un second éveil était impossible. Lors du contrat, un lien profond et intime s’établissait entre les deux et sa rupture était irréparable.

Aussi, devenue inutile, Elin avait accepté de participer au programme d’éveil artificiel développé par l’armée. Pendant un an, elle avait subi diverses expériences qui avaient abouti à cette nouvelle méthode d’éveil. Malgré la douleur, sa détermination à exterminer les envahisseurs était absolue et elle avait enduré sagement tout ce qu’on lui avait fait subir.

Elin était ainsi devenue l’une des toutes premières représentantes de cette nouvelle catégorie de mahou senjo développée par l’armée.

Contre toute attente, ses pouvoirs n’avaient pas pâti de ce second éveil et elle les avait retrouvés à l’identique. À certains égards, elle était même devenue plus forte grâce à la détermination qu’elle avait développée pendant cette année à l’hôpital.

Toutes les mahou senjo ne pouvaient se targuer d’une telle réussite car il s’était avéré que les dieux avaient raison : la rupture était irréparable… sauf dans le cas d’Elin.

Cette dernière était devenu ce genre de guerrière. Elle vivait pour se battre et passait le reste du temps à dormir pour préserver son corps. De fait, elle était toujours prête à agir.

Quelques dizaines de minutes plus tard, les filles se rendirent au garage où elles embarquèrent dans un bus-navette les acheminant jusqu’à l’avion affrété pour la mission.

***

La mission de l’unité 661 fut expliquée à Elin dans l’avion qui les amenait jusqu’à la côte russe dévastée par l’Invasion.

Il s’agissait d’une mission de reconnaissance visant un nid de Profonds, ces créatures horribles et dégoûtantes qui ressemblaient à des hommes-poissons.

Individuellement, ils n’étaient pas si forts, il était même possible de les affronter avec des armes conventionnelles, mais ils étaient sortis par millions du fond des océans, suivant les ordres de leur maître absolu et dieu tout-puissant : Cthulhu.

Dans le monde actuel, la majorité des côtes étaient entre leurs mains. Aucune ville portuaire n’avait échappé à leur courroux et de toutes les régions du monde, la côte sud-est-asiatique avait été la plus touchée en raison de sa proximité avec R’lyeh, la forteresse émergée du Puissant Ancien.

Les précédentes missions avaient montré des signes de regroupements importants de Profonds non loin de la ville de Vladivostok et les hauts gradés du gouvernement de Kibou craignaient une attaque sur leur pays prochainement. Aussi, ils voulaient maintenant en savoir plus afin de pouvoir couper l’herbe sous le pied de l’ennemi.

La principale mission des membres de l’unité était de découvrir ce que les Profonds préparaient. En outre, si elles estimaient qu’une attaque était possible, elles avaient pour ordre de placer une balise de ciblage afin de permettre un bombardement de la zone par les frégates kibanaises.

En effet, dans un monde sans satellites, les bombardements et autres missiles à longue portée devenaient difficiles à utiliser. La balise permettrait donc de donner un signal de localisation précis par onde longue portée.

Néanmoins, les ordres indiquaient clairement que leur survie était prioritaire à toute attaque. Le gouvernement kibanais ne pouvait se permettre de sacrifier des guerrières expérimentées pour un bénéfice incertain.

La voix du pilote se fit entendre dans l’interphone de la soute où elles étaient assises en attente de leur largage.

— Nous allons arriver dans la zone de saut, vous serez encore à une distance de 100 kilomètres de Vladivostok. Faites attention à vous ! Pour le retour, une balise d’appel sera laissée en mer, conformément aux dispositions prises en amont. Je vous souhaite bonne chance, unité 661, vous êtes notre seul espoir.

Contrairement à elles, les pilotes n’étaient pas des magiciennes, mais des personnes normales et particulièrement vulnérables à la magie des Anciens. Leur psyché était facilement perturbée par ces derniers et aux yeux de nombre de ces militaires, les mahou senjo étaient des saintes vivantes.

— Bien reçu, nous sommes prêtes au largage, répondit Jessica en se dirigeant vers l’arrière de la soute où la porte allait s’ouvrir.

En tant que mahou senjo, elles auraient pu se rendre sur place en volant par leurs propres moyens, mais parcourir plusieurs centaines de kilomètres demandait de l’énergie, d’autant plus qu’en fonction des pouvoirs propres à chaque sorcière, la vitesse et les capacités de vol différaient.

Ainsi, même si Jia pouvait voler via sa magie du bois en faisant apparaître sous ses pieds une sorte de planche ovale, elle ne pouvait atteindre de grandes altitudes, ce qui la rendait particulièrement visible.

De son côté, Naori était très rapide en se déplaçant dans les nuages puisque son pouvoir était lié à l’électricité.

De plus, il y avait un grand nombre de mahou senjo dont les pouvoirs les limitaient aux opérations au sol. Toutes n’avaient pas la mobilité de l’unité 661, dont chaque membre savait voler ; c’était d’ailleurs la raison principale de leur affectation à cette mission car elles seraient capables de partir en vitesse en cas de problème.

La porte de la soute s’ouvrit et les filles se transformèrent pour se préparer à sauter.

L’uniforme de Jessica se désintégra et laissa place à une combinaison moulante high-tech équipée de deux réacteurs dorsaux aussi fins qu’aérodynamiques. Ses cheveux roses prirent une couleur rouge-orangée et s’attachèrent par le biais d’un anneau métallique en une queue de cheval latérale. De nombreux dispositifs lumineux s’étaient allumés sur son armure.

L’uniforme de Naori se transforma en une vague électrique qui parcourut l’intégralité de son corps et forma une armure de samouraï rouge. Un premier ruban fin noua ses cheveux en une queue de cheval, puis un deuxième, avec un symbole complexe en son centre, apparut sur son front.

Quant à Jia, ses beaux atours et ses nombreux bijoux laissèrent place à une tenue rose et blanche, une robe d’écolière revisitée et à laquelle on avait adjoint nombre de décorations et de rubans, un uniforme de mahou shoujo comme on pouvait déjà en voir dans les anime d’avant Invasion.

La jeune femme fit immédiatement apparaître sous ses pieds une planche en bois ovale très décorée et aux courbes complexes.

Quant à Elin, son corps se recouvrit de flammes noires, ses cheveux prirent une teinte rouge et ses vêtements laissèrent place à un bikini et un mini-short en cuir. Enfin, des tatouages s’imprimèrent dans son dos.

L’instant d’après, elles sautaient toutes, à tour de rôle, de l’avion.

***

La ville de Vladivostok, de par sa proximité avec l’ancien territoire du Japon, avait évacué les survivants vers l’actuel territoire de Kibou. Aussi, cette cité qui avait jadis accueilli plus de six cent mille personnes était maintenant vide à l’exception des monstres qui grouillaient en son sein.

Les quatre filles avaient évité d’être repérées depuis la côte où devait se trouver la majeure partie de leurs ennemis. Elles l’avaient contournée pour entrer dans la cité où elles pourraient circuler discrètement entre les bâtiments en ruine.

En raison de l’importante prise de risque que constituait la mission, les filles dégainèrent toutes leurs armes en se dirigeant vers une tour branlante qui leur permettrait d’avoir un point de vue dégagé sur la plage.

En tête avançait Jia, munie de ses deux tonfa magiques. Elle était suivie de près par Naori, qui tenait d’une main son naginata. Jessica et Elin formaient l’arrière-garde.

Jessica avançait prudemment en tenant fermement un fusil à l’allure futuriste : il s’agissait de son Mutilator, une arme magique qu’elle stockait dans une poche dimensionnelle avec tout son vaste arsenal et qu’elle chargeait de magie pour se battre.

Contrairement à celles d’une arme à feu normale, ses munitions étaient toutes créées magiquement. Elle pouvait alterner au moment du tir entre des munitions énergétiques, cinétiques et explosives.

Ce n’était clairement pas une arme qu’une personne normale aurait pu utiliser.

— On a été repérées…, affirma Elin en bâillant.

— Qu’est-ce que t’attends pour éliminer la menace ? cracha Jessica en cherchant dans les alentours ce qu’avait vu sa subordonnée.

— OK

Sur ces mots, la loli des flammes noires tendit sa main et prononça le nom de son attaque :

« Gamchicoth. »

Immédiatement, un feu sombre se mit à danser autour de son bras. Une langue de flamme jaillit de sa main, se dirigea à vive allure vers la fenêtre du troisième étage d’un vieux bâtiment en pierre voisin à leur position, désintégra le verre et, prenant un angle droit, calcina l’individu qui, invisible aux yeux de l’unité, se tenait derrière le mur.

Puis, comme s’il s’agissait d’une extension de son bras, la langue de flammes revint vers la sorcière et disparut.

La cible n’avait pas eu le temps de crier avant que son existence ne disparaisse soudainement.

— Qu’était-ce donc ? demanda Naori.

— Tu vas bientôt le savoir, d’autres arrivent, fit remarquer Jia.

— En formation de combat ! Il y a une chance de ne pas attirer plus l’attention. Privilégiez l’attaque à la défense et ne dépassez pas la hauteur des bâtiments. Interdiction d’attaque de zone également !

Naori tourna la tête vers sa chef pour acquiescer et Jia cogna ses tonfa l’un contre l’autre en guise d’approbation.

Seule Elin ne changea pas d’attitude en se contentant de faire face aux trois créatures difformes qui s’approchaient.

Ces êtres inhumains ressemblaient à des masses de chairs bouffies, grises et grasses, dégoulinant d’une substance gélatineuse à l’odeur infecte.

Autour de leurs bouches garnies de crocs acérés, comme s’il s’agissait d’une barbe, se trouvaient de petits tentacules ; leurs crânes chauves et leurs yeux jaunes malveillants étaient tout ce qui leur donnait une apparence vaguement humaine.

À quatre pattes, ces créatures menaçaient la sorcière de leurs griffes sales et acérées.

— Des Corrompus de Chtulhu…, pesta Jessica. Faites attention, certains sont capables de lancer des sortilèges.

Dans une autre direction, trois autres créatures surgirent. Jessica les pointa du canon de son arme.

L’unité 661 était encerclée, il en venait de toutes parts. Une douzaine d’entre eux se tenaient à quelques mètres d’elles, prêts à leur bondir dessus.

— Des Corrompus de Cthulhu… ? répéta Naori.

— Bah, peu importe ce qu’ils sont, la sous-officière a donné ordre d’en finir vite.

Sur ces mots, Jia bondit à vive allure sur une des créatures à proximité et porta un coup descendant de son tonfa qui enfonça le monstre dans l’asphalte.

Le combat avait commencé. Les trois autres ennemis qui faisaient face à Jia s’élancèrent à leur tour, toutes griffes dehors, mais elle les esquiva par un salto arrière.

Avant de retomber au sol, elle pointa ses armes en direction de deux créatures. Soudain, le bois les constituant s’allongea et perfora leurs chairs grasses.

À peine retombée au sol, la dernière créature lui bondit à nouveau dessus. Jia n’avait plus le temps d’esquiver, pas plus que de parer, puisque ses tonfa étaient encore en taille rallongée.

Elle utilisa donc son dernier recours et porta un puissant coup de pied ascendant au cou de la créature pour la bloquer dans sa charge.

Alors qu’elle allait retirer son pied et manifester sa supériorité en combat rapproché, elle remarqua que la graisse du monstre enveloppait son membre et que le Corrompu, loin d’être terrassé, contre-attaquait : il raffermit sa prise autour de la jambe à l’aide de ses tentacules buccales et mordit le mollet de la jeune femme, qui étouffa ses larmes et son cri de douleur.

Elle raccourcit ses tonfa dans la foulée et, prise d’une frénésie guerrière, asséna une rafale de coups à la créature. Ses chairs molles furent percées des dizaines de fois mais elle continua de tenir fermement sa prise.

En raison de sa morphologie spéciale, le Corrompu protégeait son corps avec une enveloppe de graisse et les attaques contondantes et perforantes de Jia étaient incapables de lui causer de réels dégâts.

La douleur devenait de plus en plus difficile à supporter et la jambe de la jeune femme était dans un sale état.

C’est alors que la tête du monstre explosa. Une rafale de balles l’avait pris pour cible. Il s’agissait de Jessica.

— Utilise une arme tranchante, tes tonfa sont inutiles contre eux !

Un genou à terre, Jia leva le pouce en direction de sa chef et se retint de pleurer de douleur. Son visage était couvert de sueur et sa jambe saignait abondamment.

Avant toute attaque, il lui fallait faire quelque chose pour sa mobilité.

Posant la main au sol, elle utilisa l’une de ses capacités magiques. Soudain, la végétation, qui avait repris ses droits sur la civilisation humaine et qui avait poussé entre les maisons, dans les interstices des pavés, dans les trous de l’asphalte, se fana dans une zone de cinquante mètres autour d’elle.

L’un des surnoms de la jeune femme était « la Taoïste vampire ». Sa magie était celle du bois et sa plus puissante capacité était le « Tao du Vampire », une magie lui permettant de drainer l’énergie de la végétation autour d’elle pour la convertir en yang et se soigner.

Actuellement, elle se battait dans une cité, mais dans une forêt, Jia était bien plus puissante et pratiquement immortelle. Ce qui était le plus effroyable, c’est que cette magie s’activait d’elle-même lorsque la magicienne subissait des blessures critiques. Jia aimait la nature mais elle était sa principale ennemie. Telle était la contradiction de sa magie.

Instantanément, sa blessure se referma, la mettant au même niveau que les trois monstres devant elle qui se régénéraient également en se relevant.

Avant que l’assaut ne reprît, elle suivit les conseils de sa chef et transforma ses tonfa en deux dao, des sabres acérés qui lui permettraient de trancher la graisse de ces immondes créatures.

Adoptant son nouveau style martial, elle reprit le combat.

Pendant ce temps, Naori avait également du mal contre ses adversaires.

Initialement, elle avait pensé économiser ses forces pour faire face à la suite, mais elle avait rapidement perdu sa lance en l’enfonçant dans la graisse d’un des trois monstres qui l’avaient assaillie.

Contrairement aux ordres, elle avait dû passer en défense, esquivant les attaques les unes après les autres.

Le problème de sa magie, qu’elle aurait pu utiliser pour vaincre facilement ces trois « gros tas de gras mouvants », était que la foudre était toujours accompagnée d’un tonnerre, et elles devaient rester discrètes. Elle pouvait également canaliser l’électricité dans sa main et délivrer des décharges par ce biais mais l’huile dégoulinant sur le corps de la créature, outre le dégoût qu’elle provoquait chez Naori, avait peut-être des propriétés amoindrissant ses décharges ; aussi avait-elle préféré ne pas prendre de risque.

Ce qu’elle visait et qu’elle parvint finalement à atteindre, c’était son naginata.

Alors qu’elle esquivait deux des monstres, elle fit face au troisième, qui retenait son arme prisonnière.

Elle prit son ennemi de vitesse, posa ses mains sur l’objet convoité et canalisa son électricité pour la décharger à pleine puissance.

Immédiatement, le Corrompu fut pris de spasmes alors que des courants électriques parcouraient son corps.

Grâce à l’intensité électrique, la graisse autour de la pointe de l’arme fondit et permit à la jeune femme de la retirer de ce dégoûtant fourreau.

Naori était la descendante d’une famille de kendôka dont elle avait appris les rudiments de l’art auprès de ses parents. Elle s’était ensuite portée volontaire pour rejoindre l’armée et subir l’éveil artificiel, qui avait fait apparaître ses pouvoirs électriques.

À cette époque, les tests d’admission étaient moins exigeants car le gouvernement cherchait des recrues partout dans Kibou pour constituer son armée. Elle avait donc immédiatement rejoint les rangs de cette dernière.

Sa formation de combat lui permit en cet instant de comprendre un peu mieux l’anatomie de son adversaire. Les monstres basaient leur défense uniquement sur cette enveloppe graisseuse mais avaient beaucoup de parties non protégées.

Puisque le monstre était encore sonné par la redoutable décharge, Naori courut vers lui, fit un pas de côté et porta une rapide attaque au niveau de ses genoux.

Lorsque les deux autres ennemis revinrent à la charge, celui qu’elle venait d’attaquer s’écroulait au sol. Il était vivant mais sa jambe avait été sectionnée.

— Même si la graisse enveloppe tout votre corps, vous êtes obligés de laisser de l’espace libre pour vos articulations…, pensa-t-elle à haute voix en se retournant calmement vers ses deux adversaires.

L’instant d’après, les griffes se rapprochaient de sa position, mais elle les esquiva en passant entre les deux créatures et en leur sectionnant brutalement les pattes avant.

Les trois Corrompus gisaient au sol. Leurs membres commençaient déjà à se régénérer, mais ils étaient incapables de se mouvoir correctement.

Sans perdre de temps, Naori bondit dans les airs, chargea son arme d’électricité et, en retombant, la planta dans la tête chauve d’un des monstres.

Du fait de la violence de la décharge, le crâne éclata, mettant fin à sa régénération.

Comme l’avait supposé Naori, ces monstres partageaient la même faiblesse que les humains : leur cerveau.

Tournant sa lance vers les deux autres au sol, elle afficha un sourire de satisfaction.

Du côté de Jessica, le combat semblait bien plus facile mais, en réalité, ses adversaires étaient plus forts puisqu’il s’agissait de Corrompus de Cthulhu sorciers.

Ils n’étaient que deux, mais commencèrent immédiatement à projeter des sphères de flétrissement, un sort qui provoquait le vieillissement de toute matière organique ou inorganique touchée.

Jessica s’envola et les esquiva sans trop de difficulté. Rapide et agile, elle n’était pas chef de l’unité 661 pour rien.

Puis elle ouvrit le feu avec son Mutilator.

L’un des Corrompus cessa son offensive et dressa un bouclier magique pour se protéger des projectiles cinétiques (elle avait choisi ce type de munitions à juste titre) de la magicienne. Il parvint à arrêter la première salve de tirs et le second Corrompu continua ses assauts magiques.

Jessica piqua au sol en tournant sur elle-même afin de les éviter. En volant en rase-motte, elle tira à nouveau vers les deux monstres, mais sans succès ; il lui fallait une arme plus puissante.

Tout en se dirigeant vers eux en zigzags, elle remplaça donc son fusil d’assaut par un fusil à pompe, l’Annihilator, une arme de calibre supérieur spécialement conçue par ses soins.

Lorsqu’elle arriva à bout portant, elle tira une première fois et brisa d’un coup la barrière magique. Pour ce faire, elle avait utilisé une munition chevrotine de feu. Puis, avant que le monstre n’ait pu rétablir sa protection, elle tira une seconde fois à bout portant avec une munition cinétique.

Le Corrompu vola à une dizaine de mètres et rebondit contre un mur avant de s’écraser au sol. Un corps plus dur se serait enfoncé dans le mur en pierre, mais ces créatures étaient trop grasses et molles pour ça.

Contrairement à d’autres mahou senjo, la particularité de Jessica était de n’avoir pas d’élément de spécialité. Naori, par exemple, était une spécialiste de l’électricité et Elin ne pouvait utiliser que les flammes noires, mais Jessica était “poly-éléments”.

Elle était capable d’utiliser aussi bien l’électricité, le feu, le vent, le son, la glace et l’acide ; de plus, grâce à sa magie, elle disposait de la capacité de créer des objets aussi bien en métal qu’en bois.

Au début, ses formateurs en avaient été plutôt gênés : ils ne savaient quelle orientation conseiller à la jeune femme. Mais elle avait répondu qu’elle voulait toutes les apprendre. Elle avait travaillé encore plus dur que nulle autre, étudié énormément et finalement, elle avait inventé son propre style de combat.

Grâce à sa magie de création, elle faisait apparaître des armes à feu et des munitions. De fait, à chaque tir, l’arme qu’elle utilisait puisait dans ses incroyables réserves de magie pour matérialiser la munition qui était soit une munition cinétique enchantée, soit une munition complètement faite d’énergie, soit une munition explosive d’un des éléments auxquels elle avait accès.

Cela lui donnait un style de combat très versatile et adaptable en fonction de la créature.

La munition qui venait de projeter le Corrompu à l’instant était de type cinétique… du moins en apparence.

Des morceaux de métal avaient pénétré la graisse et à l’intérieur, elle avait dissimulé une charge explosive.

Lorsque la créature se releva, une vingtaine d’explosions soniques se produisirent dans son corps. Elle éclata d’un coup en faisant pleuvoir son sang et ses entrailles.

Jessica avait improvisé ce type de munition à l’instant. Elle avait rapidement compris qu’elle devrait miser soit sur la perforation, soit sur une attaque de l’intérieur, mais le premier cas demandait plus de mana dans la mesure où la graisse avait des propriétés réduisant ce type de dégâts.

Le dernier ennemi debout, sans considération pour son allié, reprit l’assaut.

Jessica esquiva en volant à ras du sol et constata du coin de l’œil que sa subalterne avait des difficultés. Aussi, elle repassa en mode Mutilator, fit semblant de tirer sur son adversaire, mais visa à la place la tête de l’agresseur de Jia.

À l’aide de ses munitions explosives spéciales, elle la fit éclater comme une pastèque trop mûre.

Après avoir donné des conseils à sa subalterne, elle revint à l’assaut de son propre ennemi. Il n’avait plus de barrière magique pour le défendre et le fusil d’assaut suffit à lui régler son compte.

Pendant ce temps, Elin, en bâillant, faisait face à ses trois adversaires. Elle n’était pas du tout inquiète.

Leurs yeux jaunes malveillants la regardaient en s’imaginant les pires tourments qu’ils voulaient lui faire subir. Une personne normale aurait perdu son sang froid en un rien de temps, mais Elin observait les Corrompus avec désintérêt.

— De la piétaille… Vous êtes pathétiques. Avoir rejoint le camp adverse pour vous retrouver avec ce genre de corps bouffi et dégueulasse… pffff… j’ai d’autres choses à faire, ne me faites pas perdre mon temps…

Sur ces mots, elle tendit à nouveau sa main vers l’un des monstres et les flammes noires réapparurent :

« Gamchicoth. »

La langue de flamme qu’elle contrôlait se dirigea vers lui mais fut arrêtée par une barrière magique.

— Oh. On m’oppose de la résistance ? Intéressant…

Profitant de son répit, le second Corrompu projeta un rayon multicolore en direction de la jeune femme. C’était un sort du monde des rêves, issu de la folie, bien plus puissant que les sphères de dépérissement.

À son tour, Elin opposa un bouclier magique. Elle ne se considérait pas comme une spécialiste de la défense mais, malgré sa modestie, sa protection outrepassait de loin celles de mahou senjo ordinaires.

Le troisième ennemi, qui ne maîtrisait pas la magie, se mit à courir en direction de la jeune femme. Il comptait exploiter l’ouverture qu’elle avait laissée pour l’attaquer.

Alors que les griffes allaient s’enfoncer dans le corps minuscule et délicat d’Elin, une nouvelle langue de flamme lui transperça le torse comme si sa protection n’avait pas existé.

En effet, Gamchicoth permettait de créer un fouet de feu directionnel pouvant atteindre une distance d’une bonne centaine de mètres. C’était une attaque continue que sa propriétaire dirigeait à sa guise.

Parmi les nombreuses options dont elle disposait, elle était capable de séparer la langue en deux rubans qu’elle manipulait ensuite indépendamment.

Elle avait ainsi pu transpercer le monstre par le dos. L’armure de graisse n’était pas efficace contre ces flammes noires qui ne se contentaient pas de brûler, mais désintégraient carrément la matière au niveau atomique.

Tout en maintenant son attaque, Elin tourna la tête vers le monstre à ses pieds :

— Tu croyais vraiment m’avoir avec une stratégie aussi simple ? Ma foi… Parfois, c’est les meilleures, mais pas avec moi…

L’instant d’après, la seconde langue de flamme s’enfonça dans le crâne du monstre et l’acheva sans autre forme de procès.

Lorsque l’attention de la jeune femme revint sur ses ennemis, elle déclara :

— Bon, je crois que mes kouhai ont quelques soucis. Arrêtons de jouer, vous êtes trop mauvais…

Sur ces mots, la seconde langue fusionna avec la première et le tout grandit au point de briser la barrière magique et d’attaquer simultanément les deux adversaires qui se trouvaient derrière.

Le feu les fouetta plusieurs dizaines de fois à une vitesse leur interdisant toute esquive.

Telle était la différence de puissance entre eux et l’Athanor des Flammes Noires, l’une des plus puissantes sorcières en ce monde.

Suite à cela, Elin s’en alla prêter assistance à Jia, qui se trouvait en difficulté…

Une fois le calme revenu, les filles se regardèrent. Elles attendaient les ordres de leur chef.

— La mission se poursuit, affirma Jessica en bombant le torse. C’était une patrouille isolée, nous pouvons encore arriver à atteindre notre objectif.

— Comme tu le sens, Jess. Moi, ça me dérange pas de retourner à la base, j’ai du sommeil en retard…

— Toi !! Si ça tenait qu’à moi, tu finirais au trou pendant un mois ! vociféra-t-elle en la pointant du doigt.

— Pas de souci, j’aurais le temps de me reposer, du coup.

Jessica ferma son poing alors qu’elle semblait prête à exploser de colère, ce qui fit rire Naori et sourire Jia par effet boule de neige.

Contrairement aux deux magiciennes expérimentées, pour les deux jeunes filles, cette mission était vraiment délicate. C’était la première fois qu’elles se rendaient en plein cœur du territoire ennemi sans aucune logistique, sans troupes en renfort et sans unités médicales.

Ce genre de moment de légèreté apaisait un peu leur stress et leurs angoisses.

— Bon, en avant ! Ne traînez pas, les mollassonnes, sinon vous finirez comme ces gros tas !

— Au fait, chef, c’était quoi, ces monstres ? demanda Naori, curieuse.

— C’était des humains qui priaient Cthulhu. Suite à des sacrifices, ils ont attiré l’attention de leur maître qui les a bénis en les modifiant ainsi. Ça donne envie, pas vrai ?

Naori déglutit tout en reprenant la marche et Jia jeta un dernier coup d’œil à ces monstres dégoûtants, en se disant intérieurement qu’il valait mieux mourir que devenir comme eux.

***

Finalement, elles atteignirent la tour. Personne ne s’y trouvait et elles purent donc y monter malgré son état très instable.

Depuis les hauteurs, elles avaient une vue dégagée sur l’ensemble de la cité en ruine. Elles purent aisément remarquer les mouvements ennemis, de même que le nid qu’ils avaient construit sur la plage à l’est.

— Effectivement, il y a de l’activité du côté de la plage, remarqua Jia en mettant sa main sur son front pour mieux observer, même si l’absence de soleil rendait ce geste inutile.

— Ouais, les informations disaient vrai, c’est un des plus gros nids que j’ai jamais vus… je dirais au moins deux ou trois mille Profonds, non ?

— Je pense même bien plus, sous-officière, affirma Naori en scrutant à son tour.

— La mission paraît périlleuse… Ce ne sera pas du gâteau, vous vous sentez prêtes ? demanda Jessica.

Même si elle était la chef de l’unité, elle n’était pas tyrannique. Si l’une d’entre elles n’avait pas le courage ou ne se sentait pas la capacité de poursuivre, elle ne lui en tiendrait aucunement rigueur. Elle avait un fort instinct protecteur envers ses membres d’unité… y compris cet élément à problème qu’était Elin.

— On vous suivra jusqu’au bout, chef, annonça calmement Jia.

— Évidemment, nous sommes une équipe ! Sous-officière, aucune d’entre nous ne vous abandonnera.

Le cœur de Jessica s’emplit d’un sentiment chaleureux qui vint momentanément faire briller ses yeux.

Toutefois, une seule personne ne s’était pas prononcée ; il s’agissait de l’élément à problème, de la loli des flammes noires. Tous les regards se tournèrent vers elle.

Elin n’observait pas la plage. Ses yeux étaient rivés vers le côté opposé.

— Tu pourrais écouter quand on te parle, sale petite peste !

Mais la jeune femme ignora les paroles de sa chef et continua de scruter un point spécifique dans la cité de Vladivostok.

— OK, j’ai compris que tu as trop la trouille et que tu vas nous abandonner. Je ne t’en tiendrai pas rigueur, même si tu montres une fois de plus le mauvais exemple à nos jeunes recrues. De la part de quelqu’un ayant tellement d’expérience du terrain, je me serais attendue à ce que tu nous rejoignes, mais bon, faut croire que ta réputation est exagérée…

— Là…

Elin interrompit la provocation de Jessica, qui essayait de la motiver à les suivre, et indiqua quelque chose du doigt.

Sa chef d’unité, ainsi que les deux autres filles, regardèrent dans la direction désignée et purent toutes ensemble remarquer la présence d’une dizaine de Profonds devant une église.

— Ouais, et… ?

— Que veux-tu que nous remarquions, Elin-san ? demanda Naori, intriguée.

— Pourquoi des Profonds garderaient un bâtiment insignifiant pour eux ? fit remarquer Elin pour répondre à leurs interrogations. Et pourquoi sont-ils armés de fouets ?

Bien que la distance fût importante, les yeux des mahou senjo étaient habitués à voir les choses de loin depuis le ciel. Ainsi, en se concentrant, toutes trois remarquèrent le même détail.

— Qui sait ? affirma Jessica en levant les épaules. Ils sont peut-être devenus religieux entre temps, non ?

— Voyons, sous-officière, une telle chose est impossible, contesta sérieusement Naori. Effectivement, c’est quelque chose de bien étrange. Ne se pourrait-il pas qu’ils gardent des… captives… là-bas ?

Elle rougit et baissa les yeux. Elle connaissait les informations de base sur cette espèce de monstres et savait qu’ils étaient adeptes de l’emprisonnement de femmes, aussi cette possibilité s’était-elle rapidement présentée à son esprit.

— Possible…, admit Elin. En tout cas, j’ai bien envie d’aller jeter un œil.

— Notre mission est d’éliminer le nid, pas de sauver quelques captives, fit remarquer Jessica, légèrement énervée. Je suis peinée pour elles, aussi bien en tant que femme qu’en tant que mahou senjo, mais la priorité, c’est d’éliminer le nid. Plus on passe de temps ici, plus ils risquent de nous remarquer, et à quatre contre trois mille, nous avons peu de chances de succès.

— Je ne pense pas que ce soient des captives, annonça Elin sans sourciller. Il n’y a pas besoin de fouets pour des personnes attachées.

— Tu penses à quoi alors, Elin-san ? demanda franchement Naori.

— Je ne suis pas sûre, c’est pour ça que je vais aller voir.

Jessica s’interposa entre Elin et la fissure dans le mur par laquelle cette dernière regardait, bomba le torse et mit ses poings sur ses hanches.

— Minute ! Tu es ma subordonnée, je ne t’ai pas donné l’autorisation d’aller là-bas ! Et puis, tu es la plus expérimentée, ta puissance nous est nécessaire pour accomplir notre mission au nid, tu viens avec nous !

— Pas envie, répondit Elin avec désinvolture en la regardant dans les yeux.

— C’est pas une question d’envie, c’est un ordre ! Si cette fois tu me fais faux bond, je te jure que…

— Ta poitrine remue, tu me donnes la gerbe.

— Quoi encore ?! On ne parlait pas de poitrine, espèce de planche à pain ! Je t’ai dit que tu n’irais pas là-bas, tu viens avec nous !!

— Je vous rejoindrai rapidement de toute façon, t’inquiète pas.

Elin passa à côté de Jessica et mit un pied sur le rebord d’une fenêtre, prête à sauter.

— Elin ! C’est de la désertion ce que tu fais, tu passeras en cour martiale si tu survis !

— OK, ça me dérange pas. Rendez-vous au nid dans vingt minutes…

Sur ces mots, elle sauta par la fenêtre et ses pieds s’enveloppèrent de flammes noires.

— SALE PETITE PESTE ! hurla Jessica en gesticulant par la fenêtre qu’Elin venait de franchir. SI TU REVIENS, JE VAIS TE DESCENDRE DE MES PROPRES MAINS, JE TE LE JUUUUUURE !!!

Naori et Jia vinrent rapidement la saisir et lui couvrir la bouche. Les cris pouvaient facilement être entendus dans une cité en ruine presque déserte.

Lorsqu’elle reprit son calme, quelques minutes plus tard, l’expression soucieuse et tendue, elle donna finalement ses ordres :

— Reposez-vous encore dix minutes, nous passons à l’action ensuite. Nous allons tenter une approche discrète par le nord-est. Je ferai diversion pendant que Naori, en vol, se posera sur leur nid et placera la balise. Tenez, c’est des communicateurs magiques courte portée, ils seront actifs sur un kilomètre maximum.

Elle fit apparaître dans sa main trois oreillettes grâce à sa magie. C’était un des équipements spéciaux qu’elle était capable de créer.

Les deux filles les prirent en se regardant de manière perplexe. Toutes deux pensaient la même chose en cet instant : « nous n’attendons pas Elin ? »

L’ambiance au sein de l’unité se détériorait de jour en jour et ce genre d’opposition entre les deux femmes était devenue de plus en plus fréquente avec le temps. Étaient-elles arrivées au point de non-retour, à une séparation définitive ?

Si Elin revenait, Jessica appliquerait-elle ses menaces en tentant de la tuer ?

En tant que recrues, que devaient-elles faire ?

***

Pendant ce temps, Elin, qui, avait repéré le meilleur itinéraire depuis la tour, volait au ras des bâtiments afin de rester discrète. Elle avait le pressentiment que quelque chose d’important se tramait dans cette église.

Bien sûr, elle aurait pu tenter de l’expliquer à ses collègues, mais au-delà de n’avoir aucun bon argument à leur opposer, elle comprenait l’importance de la mission de Jessica.

Elle avait le mauvais rôle dans cette histoire, mais ce n’était pas grave. Il était possible qu’elle soit sanctionnée en cour martiale mais, dans le cadre de la mission, elle était la seule à pouvoir se permettre de contrevenir aux ordres.

Certes, Jessica aurait pu donner à l’unité l’ordre de se rendre à l’église pour enquêter, mais elle courrait effectivement le risque de compromettre sa mission principale, qui était autrement plus nécessaire.

Elle aussi avait probablement envie de comprendre ce qui se tramait, mais en tant que chef, elle ne pouvait pas se le permettre. C’était là que le mauvais rôle d’Elin prenait son importance. Elle pouvait se permettre ce que nul autre ne pouvait.

Tout en cogitant de la sorte, elle arriva à la sortie d’une ruelle opposée à la place de l’église.

À cette distance, elle put voir que son intuition était de plus en plus fondée. Il y avait quelque chose de vraiment anormal dans les activités des Profonds.

Autour de l’église étaient stationnés des camions à l’intérieur desquels se trouvaient des humains menacés par les monstres. Il y avait en tout six véhicules.

Quant aux dix autres créatures, elles gardaient l’entrée depuis laquelle Elin entendait sortir des voix humaines.

Discrètement, elle se rapprocha en longeant la place, et finit par discerner des paroles : c’était du russe.

Pendant ses classes militaires, Elin avait appris bien des langues. Même si nombre de termes techniques lui échappaient et même si elle prenait la conversation en cours, elle comprit qu’il était question d’acheminer quelque chose à un « lanceur ».

Elle avait peur de comprendre ce que voulait dire ce terme. N’étaient-ils pas en train d’obliger des scientifiques captifs à créer des… ?

À cet instant précis, ses doutes se confirmèrent. Des dizaines de personnes tiraient un chariot jusqu’à un camion militaire. Et le chariot contenait un unique missile balistique.

— On dirait une sorte de Topol du pauvre, pensa-t-elle en l’observant.

Il s’agissait d’un type de missile balistique intercontinental à tête nucléaire autrefois présent dans l’arsenal russe. Celui qu’elle avait sous les yeux y ressemblait à défaut d’être identique.

Depuis l’effondrement de la majeure partie du monde, nul doute que nombre de ces armes de destructions avaient été abandonnées et avaient fini entre de mauvaises mains.

Elin n’était pas réellement sûre de ce que contenait la tête du missile : nucléaire, bactériologique ou thermobarique ? En tout cas, il n’était assurément pas magique.

En fin de compte, cela importait peu et son objectif ne changeait pas : il lui fallait éliminer les monstres avant que le missile ne puisse être tiré sur son pays et causer d’innombrables morts.

Elle devait agir vite.

Profitant de l’effet de surprise, elle se posta sur le sommet d’un bâtiment en ruine proche de l’église et utilisa à nouveau son mot de pouvoir :

« Gamchicoth. »

Malheureusement, elle n’était pas experte de ce genre de mission. Ses pouvoirs, trop destructeurs, n’étaient optimisés que sur des champs de bataille où elle n’avait pas besoin de faire attention aux civils.

Elle devait faire vite et attaquer simultanément tous les gardes, faute de quoi il y aurait un risque pour les otages.

Aussi, elle projeta sa langue en l’air et la sépara rapidement en seize langues plus petites qui foncèrent à vive allure sur leurs cibles : les dix gardes postés à l’entrée et qui supervisaient le déménagement du missile, mais aussi les six Profonds qui menaçaient les conducteurs.

Face à la surprise et à la puissance redoutable de la jeune femme, ils périrent tous, transpercés par les flammes qui les avaient frappés en plein cœur ou en pleine tête ; même ceux qui se trouvaient derrière les vitres des véhicules eurent la surprise de voir les flammes annihiler le verre puis les atteindre.

Pour utiliser une telle attaque, il fallait être capable de calculer un nombre de facteurs simultanés très important ainsi qu’une concentration à toute épreuve. Au moindre écart, tous les rayons pouvaient dévier. Plus encore que pour sa capacité destructive, tel était le génie de la loli des flammes noires.

Les otages se pétrifièrent un instant en voyant les gardes tomber à leurs côtés ; ils hésitaient quant à ce qu’ils devaient faire.

C’est à ce moment qu’Elin sortit de sa cachette et se dirigea vers le groupe qui transportait le missile jusqu’au camion.

— Je viens vous libérer, suivez mes conseils et vous vous en sortirez.

— Qui… ?

— Je suis une mahou senjo de Kibou, tout est sous contrôle à présent.

Une partie des otages avaient du mal à croire qu’une fillette puisse avoir le contrôle de la situation. Certains d’entre eux étaient prisonniers des monstres depuis l’Invasion et n’étaient même pas au courant de l’avènement des mahou senjo, pas plus que du reste de l’actualité mondiale.

Elin n’était pas idiote. Elle se doutait de ce qu’ils pensaient et leur demanda :

— J’ai besoin de deux informations : combien d’entre vous et d’entre eux se trouvent à l’intérieur ? Et où se trouve le lanceur ?

L’un des prisonniers, plus courageux que les autres, retira son bonnet et s’avança vers la magicienne. Il était aussi effrayé que les autres par cette fille qu’il tenait pour responsable de ce massacre et il ignorait si l’on pouvait lui faire confiance ou non, mais il prit le risque pour sauver ses compagnons.

— Brave, sorcière, nous… vous remercions de… vos efforts… À l’intérieur, il y a encore… quarante personnes et une dizaine de seigneurs dont le puissant magicien. Quant au lanceur, il se trouve au sud de la ville, près de l’ancienne gare. C’est un bâtiment réaménagé par les seigneurs.

— Cessez de les appeler seigneurs, vous êtes des hommes libres à présent. Entrez tous dans les camions et attendez que je vous amène vos frères.

Sur ces mots, Elin se dirigea en volant vers le missile ; l’un des scientifiques un peu plus vieux lui recommanda de ne pas le toucher, car il contenait des agents très dangereux.

Mais elle ne le laissa pas finir son explication et fit apparaître des flammes noires dans ses mains :

« Sathariel. »

Un souffle de flammes enveloppa le missile dans sa totalité mais au lieu de le brûler, elles le désintégrèrent sans rien laisser d’autre que la stupeur et l’effroi visibles sur les visages de ces anciens prisonniers.

Peu importait quels étaient les agents explosifs, Elin avait tout réduit à néant pour de bon. Nucléaire, thermobarique ou bactériologique, tout était égal face au néant de ses flammes infernales.

Puis elle se dirigea vers l’entrée de l’église et pénétra dans le bâtiment qui avait été réaffecté en usine militaire. À l’intérieur, il y avait un grand nombre d’ateliers disposés un peu partout ainsi que divers outils qu’elle ne connaissait pas.

Elle repéra toutefois immédiatement les dix Profonds qui obligeaient les scientifiques à travailler. Les missiles semblaient presque finalisés et le sorcier Profond qui siégeait sur un trône là où jadis se trouvait l’autel de l’église supervisait les opérations.

Une fois de plus, elle utilisa l’effet de surprise pour tirer des langues de flammes sur chaque Profond. Ils moururent tous en même temps, sans avoir pu comprendre.

Le sorcier se leva, surpris et paniqué. Il était le dernier survivant des siens et face à lui se trouvait une fille qu’il savait être une ennemie.

Tous les deux s’échangèrent quelques regards puis Elin prit la parole :

— Écoutez, vous tous, vous êtes libres à présent. Rejoignez vos collègues dehors dans les camions et rendez-vous hors de la ville par le nord. Je viens vous escorter dès que j’en ai fini avec lui, je vous le promets.

Mais personne n’osait bouger. Tous connaissaient la fureur et la cruauté du sorcier, qui avait tué nombre des leurs par le passé. Aussi, faire confiance à une fille toute seule était impossible.

— Bon, vous allez sortir d’ici ? Je vous dis que je m’en occupe de cette face de poulpe baveuse, grouillez-vous de vous barrer, vous gênez.

À ce moment-là, la voix d’un des otages, qui avait suivi Elin pour voir ce qui se passerait, retentit dans la voûte.

— La sorcière dit vrai ! Nous sommes tous libres dehors ! Venez aussi, camarades !

Il appuyait ses dires. Sa parole, qui venait confirmer leur libération, donna le feu vert aux autres pour prendre la fuite à toute allure.

Le sorcier Profond regarda les otages s’enfuir. Il voulait réagir. Il voulait en tuer quelques uns pour les terroriser et les dissuader. Mais à chaque fois qu’il regardait cette imperturbable fille, il ne voyait que du vide dans ses yeux. Il n’arrivait pas à lire ses intentions.

S’il attaquait, n’allait-elle pas saisir l’opportunité pour l’attaquer à son tour ?

Alors que le dernier des ouvriers passait la porte de sortie, il prit la parole et, en russe, demanda à Elin :

— Tu crois que tu vas t’en tirer comme ça ? Tu ne peux rien contre nous tous, tu ne pourras sortir vivante de cette cité. Hahahaha !

— Dis, j’ai une question… Vous avez un manuel avec les répliques foireuses des méchants ? Vous avez tous le même genre de discours, peu importe l’endroit ou l’ethnie à laquelle vous appartenez, je me demandais donc si vous aviez un manuel.

— Que… ?! Tu te moques de moi ?

— Il semblerait…

Le sorcier Profond secoua sa tête pour exprimer sa colère. Il poussa un cri inhumain, puis fit jaillir de ses mains deux sphères d’eau qu’il transforma en un acide de couleur verdâtre. Il se mit alors à bombarder Elin de ses sphères d’acide tandis que la jeune femme les contrait toutes à l’aide de plusieurs boules de feu noir à effet de zone.

La voûte devint rapidement un enfer, l’air s’embrasant littéralement de flammes noires qui formaient un véritable mur face aux sphères d’acide.

Le sorcier Profond parut agacé. Il cessa son attaque et se mit à préparer une nouvelle incantation, bien plus puissante et bien plus redoutable que la précédente.

Levant les deux mains au-dessus de sa tête, il créa une sphère de ténèbres pures, plus grande que son propre corps. Il avait bien compris qu’il ne pouvait espérer triompher par des moyens normaux face à cette fillette.

Sans changer d’attitude, Elin regarda le sorcier faire et bâilla.

— Meurs, meurs, meurs ! Tu veux jouer avec les ténèbres ? Sache que nous avons vécu des millénaires durant dans les plus obscures des abysses !

Le sorcier projeta cette sphère qui désintégrait tout ce qu’elle rencontrait sur son passage : métal, feuille, pierre, tous les ateliers qui se trouvaient devant elle étaient comme dévorés et disparaissaient tout simplement.

Elin tendit au dernier instant sa main devant elle et invoqua :

« Sathariel. »

Même s’il s’agissait du même souffle de flammes noires que précédemment, sa puissance n’avait rien de comparable. Il paraissait si dense, si ardent ! Il arrêta net la progression de la sphère et, pendant quelques secondes, un conflit s’engagea entre les deux sorts.

Même si leurs effets semblaient similaires, les ténèbres « enveloppaient et dévoraient » alors que les flammes noires « brûlaient jusqu’à réduire à néant ». La manière dont elles exprimaient leur potentiel d’annihilation était finalement différente.

Le flux de flammes était tel que même si les ténèbres les avalaient, elles continuaient de jaillir et de les brûler encore et encore. Finalement, la sphère explosa de l’intérieur et le cône de flammes poursuivit rapidement son avancée dans la nef, jusqu’à atteindre l’abside où se trouvait le sorcier.

Il parvint de justesse à se jeter sur le côté mais ses jambes et un bras furent désintégrés par les flammes ; il poussa un hurlement de douleur inhumain. Il savait sa fin proche.

D’où pouvait donc bien venir la puissance absurde de ce petit monstre ?

Il était habitué aux créatures aux morphologies illogiques, mais ne s’attendait pas à trouver quelqu’un de si fort en cet endroit, alors qu’il était si proche de l’accomplissement de son objectif.

Il regarda Elin avec mépris et comprit qu’il ne lui restait plus qu’une chose à faire : il lui fallait se sacrifier pour la plus grande cause, pour ses puissants maîtres. Il tourna sa main vers un des missiles. S’il parvenait à le faire exploser, il entraînerait tous les autres dans une réaction en chaîne. Il y avait de fortes chances qu’elle disparaisse avec lui.

Mais alors qu’il s’apprêtait à incanter, il entendit la voix d’Elin :

— Bien pensé, mais je n’ai pas l’intention de disparaître ici, il faut que j’aille aider mes camarades. Disparais à tout jamais.

« Thagirion. »

Une mahou senjo normale n’aurait jamais pu canaliser un sortilège si puissant en si peu de temps. Sans incanter, sans éprouver le moindre effort, Elin tendit ses deux mains devant elle et appela littéralement l’enfer à comparaître.

Les flammes noires jaillirent du sol et érigèrent une colonne de feu s’élevant à une vingtaine de mètres dans une zone de cinquante mètres de rayon.

Non seulement l’église, mais aussi une partie des constructions alentours furent touchées par cet enfer de flammes qui réduisit tout à néant en l’espace de quelques secondes.

Elin observa un instant le cratère qu’elle avait laissé, puis se retourna et s’envola en reprenant son souffle.

Elle avait à présent pour objectif d’escorter les otages puis de rejoindre rapidement ses camarades. En soupirant, elle se rendit compte qu’elle arriverait sûrement en retard au rendez-vous. Jessica allait de nouveau se mettre en colère.

***

Sur la plage, les trois filles menaient à bien leur plan d’attaque.

Jessica et Jia s’occupaient de faire diversion pour permettre à Naori de s’envoler dans les nuages puis de descendre en piqué sur le nid.

Une vingtaine de Profonds avaient déjà mordu à l’hameçon. L’alerte était donnée et de plus en plus d’entre eux venaient aider leurs compagnons face aux deux magiciennes. Tout se passait comme prévu.

Après cinq minutes de combat, une centaine de monstres s’étaient rués vers elles. Elles seraient toujours capables de gérer ce nombre d’ennemis tant qu’aucun sorcier Profond ne venait s’en mêler.

Conformément au plan, la foudre tomba sur cette absurde construction qui ressemblait à une ruche de pierre et de corail.

En principe, les Profonds préféraient vivre sous la mer, mais depuis le retour de leur maître, nombre d’entre eux restaient à la surface pour contester des territoires aux humains.

Aussi, ils n’avaient pu que reproduire la même architecture qu’ils utilisaient sous l’eau. Hors des fonds marins, cette structure était tout sauf pratique et les entrées ainsi que les sorties étaient agencées de manière fort peu accessible.

Malgré tout, ces créatures parvenaient à trouver une logique propre à cet assemblage. Leur mode de pensée était bien différent de celui des êtres humains.

<< Chef, j’ai posé la balise. Je l’active de suite… Activée ! >>

<< OK, bats en retraite ! T’occupe pas de nous. >>

<< D’accord ! >>

Jessica fit signe à Jia puis changea d’arme et créa un lance-roquettes multiple avec lequel elle ouvrit un passage au sein des monstres qui les entouraient afin qu’elles puissent prendre la fuite.

Tout se passait bien. Il leur restait une demi-heure avant le bombardement et elles n’avaient besoin que de s’éloigner de deux kilomètres pour être sûres d’être en sécurité.

Elles avaient déjà semé la majorité de leurs ennemis. Cela faisait plus de vingt minutes qu’elles volaient et s’éloignaient du nid.

Mais…

<< Sous-officière, je suis poursuivie par deux sorciers. Je les amène en ville pour les affronter. >>

<< Sois pas idiote ! Essaye de les semer et rejoins notre position. >>

<< J’ai peur qu’ils n’aient vu ce que j’ai fait. S’ils désamorcent la balise… >>

<< Ta vie vaut plus que cette mission, bon sang ! Reviens tout de suite, tant pis s’ils la désactivent. >>

<< Désolée, sous-officière… >>

La communication cessa, et ce furent les dernières paroles que prononça Naori au cours de cette conversation.

Jessica pesta. Elle frappa du pied le vide en-dessous d’elle, puis elle se retourna vers Jia :

— Tu restes ici, c’est un ordre ! Je vais retourner chercher cette idiote, OK ?

Elle affichait une expression de colère comme Jia ne lui en avait jamais vu auparavant. Elle avait même pitié de cette chère et tendre Naori, qui allait subir une punition après l’opération.

Elle hocha de la tête et s’arrêta de voler, puis observa Jessica s’éloigner.

Après tout, cet ordre l’arrangeait. Une sommité comme elle n’avait pas envie de périr dans un endroit infect comme celui-là. Elle balaya ses cheveux du dos de sa main.

Même si elle ne l’admettrait jamais, Jia était sûrement la plus faible de l’unité. Son pouvoir de guérison était très puissant mais hormis cela, elle avait beaucoup de mal à suivre le rythme de ses collègues. De ce fait, elle était très fatiguée. Elle aurait pu encore se battre, mais ses capacités étaient amoindries.

De toute manière, elle n’avait pas la possibilité de s’opposer à sa chef, et la suivre dans son état n’aurait fait que gêner cette dernière et la mettre en péril.

Elle soupira et observa l’horizon.

Jessica poussait ses réacteurs dorsaux à pleine vitesse. Il lui fallait trouver sa subalterne au plus vite, et elle se fichait d’être repérée par l’ennemi. De toute façon, il ne restait que quelques minutes avant le bombardement.

Depuis les hauteurs, elle vit alors sous l’eau une ombre imposante. Quelque chose de gros s’approchait de la plage. Elle n’eut pas à attendre longtemps pour comprendre de quoi il s’agissait : une Larve Stellaire de Cthulhu.

C’était une créature ressemblant au Puissant Ancien lui-même, un monstre bipède à l’allure d’un énorme homme-poulpe aux multiples tentacules.

Bien qu’inférieure en taille et en puissance au Ancien, la Larve mesurait malgré tout une bonne dizaine de mètres de haut et était assurément plus redoutable que tous les Profonds réunis sur la plage.

Les sorciers avaient dû l’invoquer afin de leur venir en aide, pensant sûrement à un débarquement de mahou senjo.

Dans les registres militaires, les Larves étaient classées à un niveau de menace « Élite » : c’était le dernier rang avant celui de « Puissant Ancien ». Il fallait normalement une à deux sections complètes et expérimentées pour en venir à bout.

La créature repéra rapidement Jessica dans les airs. Elle tourna son horrible tête dans sa direction et concentra de l’énergie au bout de ses tentacules. Elle s’apprêtait à lancer un sortilège.

Jessica se mit en position défensive. Elle ne s’attendait pas à une telle rencontre. Soudain, quelque chose attira son attention dans son champ de vision périphérique. Elle vit un reflet lointain dans les airs qui correspondait à un missile en approche. Il avait été envoyé par la flotte kibanaise.

Malheureusement, elle ne fut pas la seule à le voir. Le monstre géant tourna également ses tentacules dans la même direction et s’apprêta à faire feu pour l’intercepter.

Jessica s’interposa et bloqua l’énorme rayon à l’aide d’une sorte de bouclier anti-émeute énergétique qu’elle venait de créer à la hâte.

— Zut ! Tout est de ta faute, sale naine ! Si tu ne nous avais pas lâchées… !

Tout en serrant les dents et en concentrant plus d’énergie dans le bouclier, elle continua à pester contre Elin, qu’elle tenait pour responsable de la situation actuelle.

En vérité, elle était profondément inquiète pour Naori. Elle savait qu’Elin s’en tirerait quoi qu’il arrive, mais la jeune recrue n’avait pas ce potentiel magique absurde.

La Larve Stellaire ne cessa pas son attaque. Elle avait sûrement compris ce qui arrivait dans sa direction et continua à concentrer ses forces pour éradiquer la menace ; de son côté, Jessica tenait bon, même si le rayon la repoussait de plus en plus. Si les missiles enchantés atteignaient la côte, le nid disparaîtrait.

Il était probable que la Larve Stellaire, en tant que créature supérieure, survive à l’attaque, mais la mission de la magicienne concernait le nid et non la Larve elle-même. Jessica Whitestone n’échouerait pas sa mission, l’unité 661 parviendrait à son objectif ; c’était à ce moment les seules pensées qu’elle essayait de préserver.

Tout se jouerait sur ce défi d’endurance entre le monstre et la sous-officière.

« Samael. »

Une énorme boule de flammes noires, à la concentration magique particulièrement élevée et avec Elin en son centre, transperça le torse de la Larve. Elle venait d’utiliser l’une de ses attaques les plus puissantes.

L’ennemi, occupé par Jessica, ne put l’esquiver ou se défendre et fut contraint, du fait de la douleur et des dégâts subis par son corps, à faire cesser le rayon.

Les flammes autour d’Elin disparurent et elle vola à vive allure vers Jessica :

— Jess, désolé du retard~ 

La sous-officière de l’unité ouvrit grand ses yeux. Elle n’espérait même plus son aide. Une part d’elle se sentit soulagée. Si elle était à ses côtés, impossible de perdre face à qui que ce soit.

— Toi, je te jure… Bon, tu t’occupes la créature, je dois récupérer Naori.

— T’inquiète, je l’ai déjà sauvée, elle est partie rejoindre les otages que j’ai libérés.

— Les otages ?

— Ouais, je t’en parle après. Bon, on lui fait goûter à la puissance de deux mahou senjo ou on discute chiffon ?

Jessica réprima son envie de commencer une dispute et, à la place, fit apparaître son Desintegrator, un énorme fusil railgun futuriste.

De son côté, Elin invoqua un de ses plus puissants sortilèges :

« Gamaliel. »

Les flammes noires jaillirent de son corps et prirent la forme d’un énorme dragon composé de flammes obscures. Même Jessica, qui combattait à ses côtés, l’avait rarement vu. Il s’agissait non pas d’un familier, mais d’un sortilège vivant qu’Elin pouvait diriger par la pensée ou laisser agir à sa guise.

Leur adversaire était une Larve Stellaire de Cthulhu. Même si elles semblaient décontractées, ce n’était pas le moindre de leurs ennemis et elles devaient donner le meilleur d’elles-mêmes si elles voulaient survivre.

Les deux jeunes femmes passèrent à l’offensive et le monstre n’eut pas le moindre moment de répit, harcelé par le dragon et par les rafales incessantes de l’arme de Jessica.

Finalement, les missiles passèrent au-dessus de leurs têtes sans qu’il ne puisse les intercepter.

— C’est dans la poche ! déclara Jessica.

— Tu en doutais ? Tout s’est passé comme prévu.

— C’est pas grâce à toi en tout cas, sale peste irresponsable !

— Tu sais bien que si.

— Justement pas ! Ton insubordination est au-delà de tout, tu…

Interrompant le combat, elles commencèrent à se disputer à nouveau. Elin, par provocation, faisait un signe de victoire tandis que Jessica laissait exploser la colère qu’elle retenait depuis quelques temps déjà.

Elles n’avaient pas tué la Larve, mais leur mission était accomplie. Elles avaient en un sens gagné le combat.

Malheureusement, elles ne s’étaient pas assez éloignées et étaient à peine à quelques centaines de mètres de l’épicentre de l’explosion. Elles furent toutes les deux soufflées et ne survécurent que grâce à leurs boucliers magiques, qui amoindrirent le choc.

Une vive explosion lumineuse similaire à celle d’une bombe nucléaire balaya complètement la côte.

La Larve, affaiblie par les attaques des deux mahou senjo, ne put éviter la déflagration, et c’est grièvement blessée qu’elle retourna dans les fonds marins.

Elin et Jessica se réveillèrent, couvertes de blessures, quelques dizaines de minutes plus tard. Elles faisaient la planche et observaient le ciel.

***

Pendant quelques jours, Elin et Jessica furent confinées dans l’hôpital de la base. Même si elles étaient puissantes, être si proches d’un bombardement les avait blessées malgré tout.

Bien sûr, il n’y avait rien de bien sérieux.

Suite à l’explosion, Naori et Jia avaient réussi à se regrouper. Elles avaient mis les anciens captifs en lieu sûr et s’étaient rendues au lieu de récupération où, blessées, leurs deux senpai se disputaient déjà.

Utilisant les communications longue portée de l’avion, Jessica avait organisé auprès de ses supérieurs une mission d’extraction pour récupérer les civils, mais on lui avait interdit d’y prendre part. Deux autres unités aidées par Naori et Jia allaient s’y rendre à leur place.

Dans les rapports de mission, Jessica avait défendu Elin en prenant la responsabilité de son enquête. Elle avait affirmé l’avoir envoyée de par son autorité pour vérifier ce qui se tramait à l’église, sachant qu’elle pouvait les rejoindre à tout instant. Aucune des filles de l’unité 661 ne contesta cette version des faits.

Tout est bien qui finit bien ; telle semblait être la conclusion de cette histoire.

Mais en cette matinée…

Elin, qui dormait dans un lit d’hôpital dans la même chambre que sa sous-officière, sentit une étrange moiteur au niveau de ses jambes, ainsi qu’un courant d’air frais qui la réveilla.

Lorsque ses yeux s’ouvrirent pour prendre conscience de ce qu’il en était, elle vit avec impassibilité Jessica à côté de son lit. Une de ses jambes se trouvait entre les mains de sa chef, qui était en train de lui lécher le pied.

Elle avait sans cesse affirmé que Jessica était attirée par les filles, elle l’avait pressenti il y a fort longtemps à cause de son attitude envers ses cadettes, mais elle ne s’imaginait pas un jour attirer sa dure et implacable sous-officière.

Elin ne dit mot. Pendant quelques dizaines de secondes, elle se contenta d’observer Jessica lécher langoureusement son petit pied, puis finalement, leurs regards se croisèrent.

Le visage de Jessica devint complètement rouge. Elle ne savait que dire ou que faire.

Finalement, son caractère violent vint reprendre le dessus et elle cria :

— Ne t’imagine pas des choses perverses ! C’était… c’était pour panser tes blessures, c’est tout !!

— Depuis quand ta salive est comme celle des chiens et guérit les blessures ?

— Ça marche même chez les humains, je te signale ! Puis, c’était sans arrière-pensée, c’était juste pour te remettre sur pied plus vite, car je veux te faire travailler, toi la reine des fainéantes !!

Jessica, rouge jusqu’aux oreilles, la pointa du doigt et prit une pose hautaine très peu convaincante.

Elin ne lui répondit que par un regard vide qui était bien pire que leurs habituelles disputes.

— Je comprends que t’en pinces pour moi, mais bon, je savais pas que t’avais un tel fétichisme.

— AAAAAAAAHHHHHH !! Je te dis que c’était à but médical ! Puis qui tomberait amoureuse d’une larve fainéante et vide d’émotion comme toi ? C’est juste impossible !! Et je n’aime pas les filles, sache-le !!

Elin lui porta un regard suspicieux qui semblait clairement dire : « Sérieusement ? »

Jessica trépigna de colère et de honte puis elle s’enfuit de la chambre d’hôpital et n’y revint pas de la journée.

En fait, ce fut là la dernière fois qu’Elin parla avec sa sous-officière. Non seulement elle ne revint pas dans la chambre d’hôpital, mais elle quitta l’unité 661 pour être mutée dans une autre base, dans le Kantô, en tant que formatrice.

Grâce au succès de cette mission, qui s’était avérée plus importante que prévue, elle n’eut aucun mal à faire accepter sa mutation, tandis qu’Elin continuait de servir au sein de « l’unité des bizarres ».

Lire la suite – Chapitre 3