Chapitre 3 – Le vagabond du Makkuhari-Hesse

Deux semaines après le début de l’entraînement spartiate de Shizuka , les filles de l’agence Tentakool, à l’exception de leur chef, se rendirent à un événement qui avait lieu dans la célèbre grande salle d’exposition de Chiba : le Makuhari Messe.

À dire vrai, Shizuka et Vivienne n’étaient pas très motivées par cet événement consacré à la culture otaku, mais lorsque Elin avait donné à Shizuka le choix entre accepter ce jour de repos et continuer l’entraînement, cette dernière avait de suite changé d’idée et avait accepté de suivre Irina. La plus motivée et la plus intéressée par cet événement de doujinshi, jeux vidéo et manga était bel et bien l’habituelle recluse.

Bien sûr, Elin n’avait pas pu continuer d’employer le même genre de méthodes humiliantes que la première fois, mais l’entraînement était particulièrement exigeant et fatiguant. Shizuka en avait assez de rentrer courbaturée et incapable de faire quoi que ce soit d’autre que manger et dormir.

Initialement, Vivienne n’était pas prévue au programme, mais, afin de ne pas être la seule « normale » dans cet endroit, Shizuka l’avait invitée et elle avait accepté.

— Pourquoi Elin-san n’est-elle pas avec nous ? demanda-t-elle franchement à ses deux senpai alors qu’elles se trouvaient au cœur d’une longue file d’attente à l’entrée.

— Nous supposons que c’est en raison d’une nécessité de présence au sein de l’agence. Même si nous souhaitons prendre du repos, nos adversaires n’ont cure de nous le concéder, aussi peuvent-ils attaquer sans cesse, n’importe quel jour de l’année, faisant fi de notre différence culturelle.

Vivienne, avec un air des plus hautains, avait répondu en fermant les yeux et en balayant d’une main ses cheveux derrière ses épaules.

Ce mépris n’était pas destiné à Shizuka, qui avait posé la question, mais à la foule autour d’elle, qu’elle détestait. En effet, elle n’aimait pas du tout cette surabondance de personnes au même endroit et n’était pas à l’aise en son sein.

Afin qu’on évite de la bousculer, de la toucher et ne fût-ce même que de lui souffler dessus, elle avait érigé autour d’elle un « bouclier ojousama », une aura de mépris hautain telle que naturellement s’était formée une zone de vide où nul n’osait entrer.

Toutefois, même si sa stratégie semblait fonctionner, quelques clients avaient échangé leurs places avec ceux qui se trouvaient directement derrière elle et un cortège de « fans » commençait à se rassembler, semblable à la cour de suivants d’une aristocrate des anciens temps.

Évidemment, Shizuka était encore plus éblouie que d’habitude face à la majesté et à la superbe de son modèle. Elle ne remarqua pas que ladite « cour de suivants » était majoritairement composée de fétichistes et de pervers masochistes en tout genre.

Comme à son habitude, Vivienne portait une robe élégante pleine de dentelles et de rubans qui lui donnait l’air de porter un cosplay.

— J’ai pas tout bité, commenta Irina, mais si elle est pas venue, c’est parce qu’y a le stand du nouveau Ice Symbol et qu’elle aime pas ce jeu.

— Quel est le rapport ? demanda ingénument Shizuka.

— Bah, elle voulait pas voir les cosplays du jeu, ça l’énerve. Sacrée Elieli !

Irina se mit à rire bruyamment en mettant les bras derrière la tête.

À l’origine, elle voulait amener un chapeau à large bord pour se protéger du soleil, mais comme le temps était légèrement pluvieux et grisâtre, elle avait fait l’impasse dessus. Néanmoins, elle avait affirmé que malgré les nuages, le soleil risquait de la frapper tout de même, aussi avait-elle préconisé le port de sa cape protectrice, similaire à celles des vampires des films.

Quand elle avait dit cela, Vivienne avait fait signe à sa cadette de se taire et celle-ci avait suivi son conseil malgré le nombre de commentaires qu’elle avait sur la langue.

— La vie d’otaku n’a pas l’air facile, ironisa-t-elle alors qu’une goutte de sueur coulait le long de sa tempe.

— Yep, c’est sûr ! Bah, perso j’aime bien Ice Symbol. Même si le nouveau est un peu raté, ch’suis pas au stade d’Elin. Cela dit, t’inquiète, elle m’a filé la liste des doujins que j’dois lui acheter. Regarde !

Elle sortit de sa poche une liste plastifiée accrochée à sa ceinture par un élastique épais semblable à un ressort ; on aurait pu penser à une carte de train, mais il s’agissait simplement d’une liste de titres et de chiffres indiquant l’emplacement des points de vente.

— Ah, je vois… Pourquoi l’avoir plastifiée… ? demanda timidement Shizuka.

— Ah, ça ? C’est Elieli qui a insisté. Elle a dit : « t’es trop tête en l’air, vaut mieux l’accrocher à ta ceinture ». Bah, j’pense qu’elle pas tort, y’a des risques que je la perde. Pis, c’est pratique, j’ai mis ma liste derrière aussi.

— Vous êtes étranges, vous autres otaku…, affirma Shizuka en se grattant la joue.

À ce moment-là, une voix douce chuchota à son oreille et lui provoqua un frémissement dans tout le corps.

— Vous devriez vous méfier de ce genre d’assertion, nous sommes en cette heure en territoire ennemi. Ayez plus de contenance concernant ce genre d’opinion que, — soit dit en passant—, nous partageons pleinement.

Vivienne avait sûrement raison de lui demander plus de réserve sur ce genre de phrase, mais l’esprit de Shizuka était complètement ailleurs à cet instant précis. Son visage s’était empourpré. Son corps frémissait et était devenu faible. Elle n’arrivait pas à vraiment se concentrer.

Était-ce le contraste du froid et du chaud qui venaient de caresser son oreille et sa joue ?

Ou alors était-ce le charme inhérent à cette belle et raffinée jeune femme qui produisait en elle un tel effet ?

— Ouais, on est sûrement chelous, nous aut’, c’est vrai… Eh, vous faites quoi toutes les deux ? Un truc yuri ? J’veux aussi !!

Sur ces mots, sans attendre la moindre réponse, Irina s’approcha de l’autre côté de Shizuka et au lieu de lui chuchoter à l’oreille, lui donna un sournois bisou sur la joue.

La réaction de la jeune femme fut immédiate ; un petit cri s’échappa de sa gorge et attira l’attention de toutes les personnes alentours.

Il y avait peu d’interprétations possibles quant à ce qu’elles étaient en train de faire et tous pensèrent sans aucun doute la même chose en observant ces trois filles si proches les unes des autres.

Instinctivement, plusieurs d’entre eux pointèrent leurs téléphones dans leur direction et immortalisèrent cet instant.

Vivienne imita sa collègue et déposa délicatement un bisou sur l’autre joue de Shizuka, qui, en tant que pauvre victime de cette prise en tenaille, ne put s’empêcher de rougir alors qu’un « hiiiii ! » s’échappait malgré elle de sa bouche.

Elles avaient toutes les deux un contact et une gestuelle très différentes : Irina avait été brève et soudaine, et Vivienne d’une douceur envoûtante.

— Que pensez-vous de nos lèvres, chère Shizuka-san ?

— J’me demande quel goût a ton sang, j’peux te mordre un peu ?

Pour une fille n’étant pas habituée à ce genre de contact physique, c’en était trop. Shizuka prit quelques mètres de distance et réprimanda ses deux collègues, les joues rouges.

— Arrêtez, toutes les deux ! Nous sommes en public et c’est… c’est… indécent ! Je ne suis pas votre jouet !

Malgré ses mots, elle n’avait pas eu le courage de les regarder en face.

Irina s’approcha d’elle et lui tapota l’épaule :

— Shi-chan, c’était juste une blague, t’sais ?

— J’espère bien ! En tout cas, arrête ça, s’il te plaît !

— Ok, affirma-t-elle en passant les bras derrière la tête tout en continuant de sourire.

Avait-elle au moins compris ce qu’elle avait fait de mal ? Probablement pas. C’était une fille qui agissait d’instinct.

— N’ayez crainte, nous ne lui permettrons plus de telles libertés. Nous ne voulions tout simplement point vous confronter au dégoût provoqué par son immonde sauvagerie et avons donc pensé pouvoir équilibrer la balance de votre cœur en vous sauvant de la sorte.

Shizuka, reprenant peu à peu ses esprits, plissa légèrement les yeux et dit en faisant la moue :

— Vous n’avez fait qu’empirer les choses, Oneesama. Veuillez-vous en dispenser à l’avenir…

— Vous m’en voyez navrée…

Mais son ton de voix et son visage ne semblaient pas réellement afficher le moindre regret.

Shizuka soupira en se demandant si les suivre à cet événement avait été la meilleure chose à faire…

C’est alors qu’elle se rendit compte du nombre de personnes qui les observaient depuis un moment.

Le brouhaha ambiant entra dans ses oreilles et elle comprit qu’on parlait d’elles :

« Je ne suis pas contre le fait qu’elles soient lesbiennes toutes les trois, mais bon, faire ça en public, quand même… »

« Bah, elles font ça pour faire les intéressantes, c’est sûr. Tsss, les allumeuses ! »

« Moi je pense que c’est une répétition pour du cosplay, t’as vu la dégaine qu’elles ont ? C’est forcément ça ! »

« Whaaaa ! Qu’est-ce qu’elles sont bonnes toutes les trois ! Si elles sortent un DVD, je l’achète cash !! »

« Tu préfères qui, toi ? J’aime bien celle au milieu, son visage gêné est vraiment adorable. »

« Ahhhh, la chance, un harem d’étrangères ! J’en veux un aussi ! »

Shizuka rougit jusqu’aux oreilles. Elle avait envie de s’enfuir, de se cacher sous sa couette et de ne plus jamais revoir la lueur du monde de dehors. Elle avait rarement été aussi gênée de toute sa vie. Quoiqu’en y réfléchissant minutieusement, depuis qu’elle était entrée dans cette agence, de telles situations n’arrêtaient pas de s’enchaîner.

Alors qu’elle s’apprêtait à s’enfuir en maudissant Tentakool, Vivienne lui attrapa la main et s’enquit :

— Vous n’allez pas abandonner pour si peu, si ?

— Mais… ! Je…

— Vous êtes une fille fort belle et une mahou senjo, ne tenez guère compte des opinions ou des regards de ce troupeau de pourc… de braves personnes. Vous n’avez rien fait qui doive susciter en vous quelque honte, nous vous l’assurons.

Shizuka regarda Vivienne droit dans les yeux et lui sourit tendrement. Elle était tellement reconnaissante envers sa belle et douce oneesama qu’elle se calma et revint se placer à ses côtés dans la file d’attente.

Lorsqu’elle porta un regard en colère sur Irina, l’instigatrice de toute cette affaire, elle la découvrit en train de parler avec un inconnu qui se trouvait devant elles :

— Oniisan, t’as pris des photos de nous, hein ? Tu me les envoies, dis ?

— Ah euh… Bien sûr, si cela ne vous dérange pas…

— Pas de souci ! affirma-t-elle en riant. Shizuka est mignonne sur celle-là, t’as vraiment du talent pour la photo, Oniisan !

— Ah euh… Merci beaucoup ! J’ai peu de mérite, les modèles étaient extraordinaires…

Shizuka tomba en pleurs dans les bras de Vivienne. Elle n’en pouvait plus et la journée ne faisait que commencer.

***

Une fois à l’intérieur, l’attention qu’on leur portait diminua puisque les clients se focalisaient bien plus sur les produits exposés que sur le trio.

Irina poussa immédiatement un cri de victoire et retira sa cape, qu’elle mit dans un sac à main qu’elle avait amené et duquel elle retira plusieurs autres sacs.

— Tu vas faire quoi avec tout ça ? demanda Shizuka.

— Les remplir d’achats ! Bon, j’vais directement à la partie doujin avant qu’il reste plus rien… Si vous voulez me suivre, pas de souci. Ça risque d’être un peu sauvage.

— Sans façon, Irina-san, répondit Vivienne en prenant un éventail dans son sac à main. Nous vous proposons de nous retrouver une fois vos courses effectuées.

— Pareil, je passe mon tour, ajouta Shizuka. Tu pourras nous téléphoner lorsque tu auras fini.

— OK J’m’en doutais un peu. À tout à l’heure !

Sur ces mots, Irina les salua de la main et s’éloigna en s’enfonçant dans la foule.

Shizuka observa autour d’elle. Les lieux étaient aussi décorés que bondés. Il y avait des stands un peu partout, des vidéos diffusées sur grand écran, et une musique forte qui s’échappait de plusieurs stands commerciaux.

Cet événement était avant tout professionnel. Il était financé par un ensemble de six compagnies de jeux vidéo et de mangas kibanaises et acceptait, dans une partie séparée, les doujinshi relatifs aux séries qu’ils commercialisaient.

Six halls étaient destinés aux professionnels, un par entreprise, afin de faire tant la promotion de leurs futurs produits que la vente de ceux déjà disponibles. Ainsi, on vendait dans les divers stands des jeux vidéos, des mangas et des goodies divers et variés, souvent en édition limitée exclusive à l’événement.

Et évidemment, devant chaque stand se tenaient des cosplayeuses professionnelles mettant en avant les produits ou distribuant des flyers ou autres cadeaux promotionnels.

Un autre hall était destiné aux doujins et un dernier aux spectacles et annonces qui passaient toute la journée durant.

C’était ce que Vivienne venait de lire à haute voix sur le guide qui leur avait été fourni à l’achat de leurs billets.

— Nous ne sommes pas très coutumières de ce genre d’événement, souhaiteriez-vous voir quelque chose de spécifique ? demanda-t-elle à Shizuka, qui était absorbée par les décorations environnantes.

— Ah, euh… Je ne sais pas trop, à dire vrai. Je vous avoue que c’est aussi la première fois que je viens dans un tel endroit…

— Nous sommes dans le même cas de figure. Connaissant Irina-san et son caractère de tempête, que diriez-vous de paisiblement nous réveiller autour d’un petit-déjeuner ?

— C’est vrai que je n’ai pas eu le temps de manger ce matin…

— Nous nous en doutions, vous semblez avoir le sommeil paisible et aimer rester au lit.

— C’est l’impression que je donne… ?

Shizuka baissa la tête, un peu gênée. On la considérait donc comme une grosse dormeuse… Cela dit, il lui était difficile de réfuter cette affirmation.

Elle était partie de chez elle très tôt puisque le rendez-vous à la gare avait été fixé autour de huit heures. Aussi, elle n’avait pas pensé à manger : elle s’était juste habillée et maquillée, faisant le minimum pour être présentable.

— Vous êtes trop préoccupée de ce que les autres pensent de vous. Nous ne pouvons dire que vous n’ayez point raison, mais vous êtes fort belle, vous êtes une mahou senjo et vous avez bon caractère, pourquoi vous sous-estimez-vous de la sorte et craignez-vous ainsi le jugement d’autrui ? Si vous aviez été une ratée, nous n’aurions point pris le soin de nous intéresser à votre cas, ne pensez-vous pas ?

— Oneesama

— Soyez plus consciente de vos mérites et tout ira à merveille. Accepteriez-vous de nous tenir compagnie pour notre petit-déjeuner ?

— Volontiers, Oneesama !

Vivienne passa son bras autour de celui de Shizuka et, de manière fort aristocratique, l’entraîna vers le café qui se trouvait dans le hall numéro deux.

Les yeux de la jeune recrue brillaient de mille feux. Elle avait été complimentée par son modèle, la belle et raffinée Vivienne, cette aristocrate française tout droit sortie d’un autre temps et d’un autre monde.

Que pouvait-elle espérer de plus ? Comment cette journée pouvait-elle mal se passer ?

Avec un tel entrain, elle ne s’embarrassa plus des regards tournés vers elles.

***

Pendant ce temps, Irina entrait au cœur de la bataille, car même si la place accordée aux amateurs était réduite à un seul hall, la concurrence était rude et les fans nombreux.

Selon ses estimations, en raison du peu d’espace et malgré le grand nombre de vendeurs, bien avant midi, il ne resterait déjà plus rien à la vente.

Aussi, elle ne comptait pas faire de cadeaux, elle voulait atteindre ses objectifs et bien plus encore.

Que ce soit au Comiket ou à d’autres événements de vente de doujinshi, les règles étaient toujours les mêmes : ne pas brutaliser les autres, les premiers arrivés sont les premiers servis et accepter de ne pas pouvoir acheter tout ce qu’on veut.

Tout en suivant ces prescriptions, Irina se jeta dans la foule, bousculée de toutes parts, agacée par l’attente interminable de certains « cercles » mais malgré tout ravie par l’ambiance et enthousiaste de ses futurs achats.

Tel était le plaisir de ces événements : malgré les difficultés, les fans y trouvaient toujours leur bonheur.

— Bon, essayons d’atteindre le max d’objo et de recevoir le max d’XP ! déclara Irina à haute voix, pleine de joie en comparant sa tâche à une quête de RPG en ligne.

D’ailleurs, à l’instar d’un tel jeu, elle tira de sa poche une carte imprimée avec de multiples flèches et numéros : c’était le « plan de bataille » établi par Elin à l’avance et qui définissait le trajet à suivre pour avoir le plus de chances d’obtenir les doujins les plus rares en premier.

Irina regarda ce plan de route avec fierté. Elle avait l’impression d’avoir une carte d’état-major entre les mains et cela l’amusait au plus haut point.

Confiante dans sa victoire, la mahou senjo suivit les prescriptions de sa chef et s’en alla vers le premier cercle…

***

Les courses d’Irina se conclurent assez rapidement. En tant qu’habituée de ce genre d’entreprise, elle avait, outre son physique robuste, beaucoup de motivation. En deux heures, elle avait acheté l’essentiel de ce qu’elle avait décidé et ce fut les mains pleines de quatre sachets plastiques remplis à ras bord de livres qu’elle sortit du hall destiné aux doujins.

Suite à ce succès, elle informa Elin :

« mission complete. tous les objo secondaires aussi! yeah! j’suis baleze, hein? (^-^)»

Puis elle téléphona à Vivienne pour lui demander sa localisation :

— Quoi ? Vous z’êtes encore à la cafét’ ? Vous faites quoi au juste ? Vous vous ennuyez pas ?

— Contrairement à vous, Irina-san, nous ne sommes pas vraiment motivées par cet événement et nous ne disposons pas d’une bienheureuse insouciance à l’égard de tout.

— Ça doit être chiant d’être venue sans que ça te plaise.

— Comme vous dites. Toutefois, si vous avez fini vos emplettes, nous pourrions éventuellement nous aventurer vers un endroit moins bondé, n’est-il pas ?

— Ah… euh… ? Si on se barre, Elieli va pas être contente. Pis j’ai envie de voir plein de trucs. J’vais déposer mes sachets dans un casier et j’arrive. Attendez-moi à la cafet’, tiens !

Vivienne soupira avec un mécontentement résigné puis interrompit la conversation avant de se tourner vers Shizuka, qui l’observait avec des yeux emplis d’admiration :

— Il semblerait que notre amie veuille nous rejoindre en ce lieu. Nous aurions préféré pouvoir quitter ce rassemblement et rentrer dans nos appartements, voire nous rendre dans un lieu plus raffiné, mais Irina-san souhaiterait participer à d’autres activités auxquelles, par ordre de notre chef, nous serons contraintes de nous joindre.

— Oneesama ! Je vous remercie de me soutenir, j’aurais réellement été dans un sérieux embarras si vous n’aviez pas été là. Sans vous, j’aurais été obligée de la suivre et qui sait ce qu’il me serait arrivé ?

— Nous craignons toutefois de ne pouvoir retarder l’inexorable échéance quant à la fin de notre paisible entrevue. Nous avons trouvé votre compagnie fort charmante jusqu’à lors mais nous sommes à présent contraintes de nous jeter dans cette foule telle une carcasse jetée à la curée.

Shizuka regarda Vivienne avec des yeux encore plus brillants. Elle était sûre que son « oneesama » était tout aussi peu enthousiaste qu’elle-même quant à cet événement. Trouver un allié en terrain ennemi ne pouvait que lui réchauffer le cœur.

Alors qu’elle allait ouvrir la bouche pour lui renvoyer la politesse, une silhouette derrière la vitre la fit sursauter ; il s’agissait d’Irina, qui venait de se coller contre la devanture et qui lui faisait signe.

— Déjà !!

L’instant d’après, Irina entra dans la cafétéria et les rejoignit à leur table :

— Yahooo ! Z’êtes encore là à glandouiller ? Eh ben…

— Vous avez été particulièrement rapide, pour votre part. Auriez-vous utilisé vos pouvoirs à tout hasard ? demanda Vivienne en commençant à enfiler son manteau avec une expression résignée.

— Nope. J’me suis pas transformée, mais j’ai couru pour aller vite. Pis, j’connais bien cet endroit, donc zéro souci.

— Ah, je vois…, murmura Shizuka, pleine de déception. T’es une vraie otaku, pas vrai ?

— Yeah ! Bon, dépêchez-vous d’aller payer. Où qu’on va aller ? J’vous attends dehors.

Arrivée comme une tempête, Irina repartit comme telle, laissant ses deux collègues interdites.

Shizuka affichait une expression embarrassée et quelques gouttes de sueur perlaient à son front alors que Vivienne était toujours aussi impassible. Elle tira son porte-monnaie de son sac à main.

— Nous comptons payer l’addition dans son intégralité.

— Mais Oneesama… Je…

— Veuillez s’il vous plaît ne pas émettre d’objections. Nous comptons sur vous pour nous inviter une prochaine fois, c’est ainsi que la politesse fonctionne parmi les gens de bienséance.

Sur ces mots, sans attendre un éventuel commentaire, Vivienne s’en alla payer sous le regard ébloui d’admiration de sa cadette.

Les trois filles se regroupèrent ensuite à l’extérieur de la cafétéria et regardèrent les dépliants sur lesquels se trouvait l’intégralité du planning de l’événement.

— Bon, on va là. Suivez-moi !

— Hé, attends, où allons-nous ? s’enquit Shizuka avec crainte.

— Surprise !

Irina s’avança et leur fit signe de la suivre. Vivienne, résignée, se mit en marche calmement tandis que Shizuka, craintive, se tenait à ses côtés.

***

— KYAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !!!!!!!!

Le hurlement de Shizuka s’éleva dans cette sombre obscurité. Elle était paniquée et affolée.

La raison était simple : elles étaient entrées dans un manoir hanté, une attraction disposée dans l’un des halls commerciaux et financée par une des six entreprises de jeux vidéo dans le cadre de la promotion de leur nouveau jeu d’horreur, qui intéressait déjà Irina.

— Hahahahahahaha !! C’est excellent ! C’est trop bien fait !!!

À l’opposé de Shizuka qui s’était agrippée en pleurant et en hurlant à la première personne à portée de main, en l’occurrence Irina, cette dernière riait aux éclats.

Autour d’elles, un groupe de dix monstres venait d’apparaître. Il s’agissait d’images holographiques, une des particularités de ce stand.

Habituellement, pour ce genre d’attraction, les entreprises employaient des temps partiels pour se déguiser en monstres et faire peur aux clients, mais celle-ci avait opté pour un manoir hanté presque intégralement en hologrammes.

En effet, parmi ces derniers, il y avait une seule personne physique, qui apparaissait à un moment de la « visite ». Une compétition avait été organisée avec pour récompense le jeu qui allait sortir, décernée aux personnes qui réussiraient à trouver du premier coup quel était le monstre non holographique.

— KYAAAAAAAAAAAAAAAA !!!!!!!!!!!!!!!

Même si Shizuka était une mahou senjo, elle avait peur des monstres. En fait, il y avait beaucoup trop de choses qui l’effrayaient, ce qui lui donnait certes un côté adorable et mignon, mais était malgré tout un sérieux handicap en tant que guerrière destinée à combattre les ennemis de l’Humanité.

— Hahaha ! T’es trop marrante, Shi-chan !

— Ces hurlements disgracieux tendent à abîmer nos oreilles, veuillez cesser, nous vous en conjurons, Shizuka-san, l’implora Vivienne.

— Meuh nan, continue, c’est trop fun.

Irina afficha un large sourire qui, dans la pénombre de ce lieu, avait l’air particulièrement sinistre.

— Dé… désolée… Oneesama…, s’excusa timidement Shizuka, les larmes aux yeux. Ils sont horribles ! Faites-moi sortir de là ! Ouinnnnn !

À ce moment-là, un nouveau monstre apparut, plus gros, avec plus de tentacules que les autres, plus baveux et gluant : il ressemblait à un monstrueux escargot géant.

Shizuka faillit tourner de l’œil en le voyant, mais à la place, elle se blottit entre les deux gros seins de sa senpai en tremblant comme une feuille.

Ce parcours dura encore quelques minutes. Finalement, Irina décida de porter la jeune femme apeurée dans ses bras à la manière d’une princesse et toutes trois sortirent de l’attraction.

Les cris de terreur de Shizuka avaient fait blêmir certains clients qui patientaient à l’extérieur. Ils s’attendaient tous à un spectacle d’un rare effroi, sans réellement savoir que c’était simplement la jeune femme qui était bien trop sensible à ce genre d’apparitions.

Étonnamment, elle perdait moins son sang-froid en vrai combat, sûrement parce que son instinct de survie lui dictait de résister.

— Quelle ironie pour une mahou senjo d’avoir si peur des monstres, fit remarquer Vivienne les bras croisés en suivant ses deux collègues.

— Vi, c’est n’importe quoi ! Mais j’trouve ça fun.

— Vous moquez pas de moi, senpai ! Je… je déteste les tentacules, les escargots… et les chats, se justifia Shizuka en séchant ses larmes et en cherchant à reprendre contenance.

— Quoi ?! T’as peur des chats ?!

La jeune femme rougit et hocha de la tête.

— Je sais que c’est bizarre…

— Bah ça c’est sûr, mais j’trouve que ça te ressemble bien, Shi-chan.

— Qu’est-ce que ça signifie au juste… ?

Shizuka regarda, les yeux mi-clos, celle qui venait de faire cet odieux sous-entendu.

— Bah, y’a que toi pour avoir peur des chats, y sont si mignons.

— Je veux pas entendre ça de quelqu’un qui se prétend être un vampire.

— C’est normal, ch’suis un vampire ! Tu veux que j’te morde pour te faire voir ?

— Veuillez vous abstenir de telles familiarités, Irina-san. Nous sommes actuellement en public et votre discours semble quelque peu gêner notre entourage. Nous n’avons que faire de l’opinion de la plèbe mais, en tant que mahou senjo, nous nous devons d’être exemplaires et de préserver le bon ordre de cette société.

— Vous avez raison, Oneesama. Éloignons-nous d’ici et excusez-moi pour mon emportement.

Mais alors qu’elles allaient s’éloigner, une fille vêtue aux couleurs de l’entreprise qui finançait l’attraction s’approcha d’elles et leur demanda :

— Bonjour, chères clientes. Nous organisons un petit jeu suite à votre visite de notre attraction, il s’agit de trouver qui était le « véritable monstre ».

Sur ces mots, elle leur tendit à chacune un formulaire qui expliquait les règles du jeu et qui leur permettait de concourir.

Il s’agissait en effet de reconnaître parmi tous les monstres de la galerie lequel n’était pas un hologramme.

— Désolé, je l’ai pas repéré…, annonça Shizuka en rendant le document non rempli à la fille.

— Nous n’avons point vu de différence également, aussi nous préférons à notre tour nous dispenser de remplir ce formulaire.

— Moi, ch’sais ! affirma Irina en levant le bras avec enthousiasme. Un stylo ?

— Oh, vous pensez vraiment avoir repéré notre agent secret ? Voilà une cliente bien observatrice, répondit la responsable du concours. Veuillez remplir le formulaire correctement, je vous prie. Notre agent secret change de costume toutes les heures, aussi les résultats seront communiqués à la fin de chaque heure par messagerie.

— Voilà ! déclama Irina en tendant la feuille cartonnée à la responsable.

— Voyons, voyons… Euh, désolée, chère cliente, ce kanji… ?

— Ah, mon adresse ? Agence Tentakool à Takadanobaba. Mon nom, c’est Nakanishi Irina.

— Oh, merci, chère cliente, veuillez nous excuser.

— Pô de soucis.

La responsable tamponna la carte remplie et, après avoir noté la lecture des kanjis en question, reprit :

— Chères clientes, il ne reste plus qu’une minute avant la fin de l’heure, si vous souhaitez savoir si vous avez gagné ou non, vous pouvez attendre un instant.

— Yep, on va faire ça… Ch’suis sûre d’avoir gagné de toute façon.

L’employée sourit à Irina gentiment. Elle savait que personne n’avait encore trouvé la bonne réponse depuis l’ouverture du stand. Le niveau de réalisme des hologrammes était très élevé et le « vrai monstre » n’apparaissait que brièvement puisqu’il aurait été trop facile de le trouver en observant longuement ses mouvements.

Lorsqu’elle lut le carton d’Irina, ses yeux s’écarquillèrent un instant. La réponse était juste.

*cling cling*

L’employée fit d’abord tinter une clochette puis annonça la bonne nouvelle à Irina en l’applaudissant.

— Nous avons une gagnante. Félicitations, Nakanishi-sama !

— Ouais, j’ai gagné le jeu ! Ça me fera ça de moins à acheter !

— Chère cliente, le jeu n’est pas encore sorti à la vente, nous vous l’expédierons deux jours avant par courrier. Veuillez patienter, je vous transmets un document pour attester de votre victoire.

L’employée entra dans un local réservé pendant que Shizuka regardait sa senpai, étonnée.

— T’as vraiment trouvé ou c’est de la chance ?

— Bah c’était pas difficile.

— Comment tu as trouvé ? Explique-moi, demanda Shizuka.

— L’instinct animal, nous supposons.

— Ch’suis pas un animal ! affirma Irina en prenant une fausse expression d’indignation qui se changea rapidement en un air fier. En fait, c’est facile, il avait une odeur alors que les autres monstres en avaient pas. Puis il avait pas la même façon de bouger. Héhé, ch’suis un génie, pas vrai ?

— Au mieux un chien de chasse, dirons-nous…, affirma Vivienne en croisant les bras.

Les épaules de Shizuka tombèrent et son visage parut se vider. D’une voix presque éteinte, elle murmura :

— Les vraies mahou senjo arrivent à détecter les monstres comme ça… ? C’est juste du délire… je ne suis pas à ce niveau-là du tout… je n’y arriverai jamais…

Alors qu’Irina empochait la confirmation de sa victoire auprès de l’employée, Vivienne s’adressa à voix basse à sa cadette déprimée :

— N’ayez crainte, ce genre d’aptitude est propre à Irina-san. En tant qu’être dépourvu d’élégance, de bon sens et d’intelligence, elle compense par des sens particulièrement développés. Nous n’avions pas détecté une telle différence non plus et peu nous importe d’y arriver, finalement. Lorsqu’un ennemi se dresse devant nous, nous sommes à même de le vaincre, c’est l’essentiel.

Shizuka sourit poliment, mais elle se rendait compte que cela non plus, elle ne pouvait se targuer d’y arriver ; elle n’était pas assez puissante pour les détecter et pas plus pour les combattre.

C’est les larmes au cœur qu’elle suivit ses deux senpai vers l’attraction suivante choisie par Irina : des stands d’arcade.

— En tout cas, ce doit être un réel handicap pour une mahou senjo d’avoir tellement peur des monstres, fit à nouveau remarquer Vivienne tandis qu’elles s’en approchaient.

— Ouais, c’est clair. Pourquoi tu veux devenir une mahou si t’as tellement les chocottes ?

— Bah… euh… j’ai pas peur de tous les monstres non plus… juste ceux avec des tentacules et les chats… et ceux qui sont gluants et ressemblent à des limaces.

— Vous savez que vous décrivez la quasi-intégralité de nos ennemis, ma chère kouhai-san ?

— Je sais… Aidez-moi, s’il vous plaît…

Shizuka en était parfaitement consciente. Elle n’était pas forte, pas perceptive comme ses senpai, mais elle était une passionnée de mahou senjo et, lorsqu’elle en était devenue une, elle avait effectué de nombreuses recherches sur les créatures du Mythe et avait beaucoup communiqué avec Yog-kun pour en apprendre davantage.

Aussi, elle ne savait que trop bien que les tentacules étaient un des modes d’attaque privilégiés de ses ennemis et que les créatures gluantes aux corps invertébrés étaient également légion.

Toutefois, elle n’avait jamais lu qu’il existait de monstre à la forme de chat, ce qui était une aubaine car parmi toutes les créatures qui habitaient la Terre, les félins étaient ceux qui l’effrayaient le plus.

Ce n’était pas une peur rationnelle comme celle du vide ou d’autres sources de danger. Elle savait qu’un chat était une menace mineure, même pour elle, mais la simple vue d’un d’entre eux suffisait à l’emplir de terreur et à la faire paniquer.

— T’inquiète, dès demain je te fais un entraînement au càc et tu vas les défoncer à coup de latte. Yeah !!!

— Nous doutons qu’un tel entraînement ait la moindre chance de fonctionner. Shizuka-san dispose d’une orientation de type magique, elle ne pourra jamais parvenir à faire ce que vous faites.

— Ch’sais, mais faut qu’elle se renforce. Si t’as peur des limaces, on va te jeter dans un bac à limaces jusqu’à ce que tu deviennes assez forte pour plus en avoir rien à faire. Pareil avec les tentacules et les chats. J’m’occupe de tout, t’inquiète !

Shizuka blêmit soudainement et se sentit faible. Alors qu’elle commençait à défaillir, Vivienne la rattrapa.

— Vous voyez le résultat de votre entrain débordant et inconsidéré ? Shizuka-san est une douce fleur qu’il faut cueillir d’une main délicate, vos méthodes ne lui sont pas destinées.

— Ah ouais ? Et tu comptes l’aider comment alors ? En lui faisant des câlins et des bisous ?

Shizuka, qui était soutenue par son aînée exemplaire, rougit jusqu’aux oreilles alors que sa tête se mettait à tourner sous l’effet de l’excitation.

Dans celle-ci, elle s’imaginait Vivienne la câlinant, lui caressant la tête puis l’embrassant avec douceur.

Ses yeux étaient semblables à un maelstrom sans fin où son esprit se perdait. Du sang coula de son nez… mais aucune de ses collègues ne remarqua l’état dans lequel elle se trouvait.

— La brutalité ne résout rien, ma chère Irina-san. Nous allons lui enseigner nos plus puissantes techniques en prenant soin de lui expliquer correctement et en écoutant ses propres exigences et les difficultés qu’elle rencontrera.

— C’est chelou d’entendre ça de ta bouche. ‘Fin bon… Et tu vas faire comment pour sa peur ? Écouter ses machins ?

— Nous allons lui enseigner que la peur est un sentiment irrationnel qu’il est possible de combattre par le biais d’une stabilité mentale et d’une volonté à toute épreuve. Il nous semble que vous-même avez éprouvé quelques difficultés concernant les souris… et les croix, n’est-il pas ?

En effet, les souris et les croix étaient les phobies d’Irina, même si, dans le second cas, c’était bien plus une peur qu’elle se donnait « en tant que vampire ». Par contre, elle trouvait les souris profondément dégoûtantes et entrait dans un état frénétique lorsqu’elle en voyait une trop proche d’elle.

Heureusement, Irina n’était pas un génie : elle n’avait jamais pensé que, considérant l’état de son lieu de vie, elle offrait un terrain propice à ce genre de créatures.

C’était d’ailleurs pour éviter que « le désastre de l’été 84 » ne se reproduise que Vivienne prenait le temps d’aspirer et ranger la salon de l’agence, ainsi que, secrètement, la chambre d’Irina.

Lors de ce fameux été, cette dernière avait dévasté une salle entière en cherchant à tuer une souris qui lui était montée dessus.

Irina eut un mouvement de recul et, tout en se grattant la joue, répondit :

—  OK, j’vois… mais t’avais pas besoin de le dire…

— Nous vous proposons de couper court à cette discussion stérile et d’aller manger, notre chère Shizuka-san pourra ainsi restaurer ses forces.

— OK ! En avant !

Tant bien que mal, soutenue par Vivienne, Shizuka suivit les filles jusqu’à un stand de nourriture où elles purent se reposer.

***

Cela faisait quelques dizaines de minutes qu’elles mangeaient à ce petit négoce. La cuisine était simple et peu de choses étaient proposées puisqu’il ne s’agissait pas d’un véritable restaurant.

Bien sûr, Irina mangeait bien plus que ses deux collègues. Elle avait fini son deuxième plat de yakisoba et venait de commander un tonkatsu.

Pour leur part, Shizuka et Vivienne avaient à peine terminé leurs yakisoba. La première observait sa collègue otaku comme si elle était face à une bête sauvage en train de décarcasser une proie. En tout cas, Irina lui inspirait le même genre de dégoût.

Évidemment, Vivienne n’était pas surprise. Elle connaissait les habitudes alimentaires étranges de sa collègue, tantôt ne mangeant presque rien hormis des sucreries ou des chips et tantôt ingurgitant l’équivalent de dix repas.

Elle trouvait qu’Irina se retenait, aujourd’hui. Devant ses yeux, elle avait accompli des exploits bien plus impressionnants que celui-là.

— Où est-ce qu’elle met tout ça… ? demanda Shizuka avec gêne. Si je mangeais comme elle, je serais énorme, mais elle est fine… Ne me dites pas que…

— Nous supposons comme vous, chère Shizuka-san, répondit Vivienne en portant son verre à sa bouche.

— Serait-ce seulement possible… ?

— Nous ne voyons que cette explication d’envisageable…

Irina interrompit son repas et les regarda d’un air interloqué.

— De quoi ? Vous dites quoi sur moi ?

— Est-ce que, par hasard…, s’enquit Shizuka, la nourriture n’est pas stockée dans tes seins ?

Sur ces mots, elle pointa ces derniers. Irina eut un mouvement de recul spontané qui les fit légèrement rebondir.

— Nul doute que le gras qu’elle assimile dans son corps est redirigé vers cette zone. Quant aux glucides, ils sont sûrement utilisés en vain pour faire fonctionner son cerveau, et vu son faible rendement, il lui faut certainement plus de ressources.

— Hein ? Mais euh… laissez mes seins tranquilles ! C’est pas de ma faute si j’ai trop grandi à cet endroit-là !

Shizuka n’était pas aussi plate que Vivienne, mais elle ne pouvait pas être classée dans la catégorie des grosses poitrines ; elle était plutôt normale.

De fait, les deux filles fermèrent à moitié les yeux et fusillèrent du regard la fausse vantardise d’Irina, devenue d’un seul coup leur ennemi :

— C’est vrai qu’il y a de quoi se plaindre…

— Nous déplorons que votre croissance se soit arrêtée à votre poitrine, un surplus dans votre crâne n’aurait point été du luxe.

— Pffff, vous êtes juste des jalouses ! On s’en fout des seins, c’est pas important ! Pis ceux de Shi-chan sont vachement mous aussi, j’les trouve plus cools que les miens.

— Quoi ?! Mais quand… ? Puis, je croyais que c’était pas important, pourquoi détourner la discussion sur moi ?!

Mais aucune des deux filles n’écouta réellement les plaintes de leur kouhai ; leur attention venait d’être détournée vers deux personnes qui étaient passées non loin de leur table.

— Qu’est-ce que vous en dites, Irina-san ? Votre instinct animal vous inspirerait-il le même genre de méfiance que celle que je nourris en cet instant ?

— Ch’suis pas un clébard, j’te l’ai déjà dis ! Sinon… bah ouais, ils puent le vieux poulpe moisi.

— Hein ? Vous parlez de quoi ? demanda Shizuka en cherchant à comprendre ce qui avait pu attirer ainsi leur attention.

— Un tel goût esthétique… et surtout un parfum pareil… Nul doute qu’il s’agit là de cultistes. Veuillez vous hâter, nous allons les poursuivre.

Sur ces mots, Vivienne se leva, rapidement suivie par Irina qui venait d’engloutir d’une bouchée un gros morceau de viande.

Shizuka les suivit sans réellement comprendre.

— Hé, qu’est-ce qui se passe ? Vous ne voulez pas m’expliquer, s’il vous plaît ?

Les trois filles suivirent les deux hommes jusqu’à une porte menant à une zone réservée aux membres du personnel. Étrangement, ils étaient munis de la clef d’accès de cette zone alors qu’ils ne portaient aucun uniforme ni aucun badge les identifiant comme tels.

Avant de les suivre de l’autre côté de cette porte qu’ils n’avaient pas verrouillée derrière leur passage, Shizuka demanda :

— Qu’est-ce qu’on va faire dans cet endroit… ? On a le droit ?

Sa question s’accompagnait d’un regard inquiet.

— Non, pas vraiment, mais c’est pas grave, affirma Irina.

— Prérogative d’enquête, mahou senjo en activité… nous pourrons toujours répondre quelque chose de la sorte si quelqu’un ose remettre en cause notre bonne foi, ajouta Vivienne. Sur ce, veuillez vous taire toutes les deux, nous risquons d’attirer l’attention de nos vict… suspects.

Shizuka avait noté le lapsus dans la bouche de sa senpai adorée, mais elle préféra ne pas poser de questions et suivre silencieusement le groupe dans ce lieu interdit de l’événement.

Les coulisses étaient bien plus sombres que la salle d’exposition. Il y avait nombre d’affaires et de meubles divers et variés qui créaient des allées dans la salle. Les filles entendaient les pas des suspects un peu plus loin. Elles s’avancèrent donc prudemment. Shizuka tremblotait et sentait ses jambes lourdes, mais elle prit sur elle et les suivit malgré tout.

Elle ne comprenait pas réellement pour quelle raison elle était soudain si effrayée. Était-ce à cause de la maison hantée, qui avait précédemment mis son sens du danger en alerte ?

De toute manière, ses doutes ne durèrent pas très longtemps puisque quelques minutes plus tard, elles avaient suivi les suspects jusqu’à un local technique et purent immédiatement comprendre ce qu’ils manigançaient.

Les deux hommes avaient rejoint trois autres personnes qui étaient déjà en train d’incanter et de proférer des paroles impures dans la langue des Anciens. Un rituel était en cours de préparation.

— Oh, c’est pas vrai ! s’exclama Shizuka avec une surprise et une inquiétude non dissimulées. Ils sont en train de…

— Nous étions sûre de leur culpabilité. Avoir un tel mauvais goût devrait être passible de peine pénale, dénota Vivienne de manière hautaine.

— J’l’avais dit, pas vrai ?  Ch’suis balèze, hein ?

— Sans nul doute possible, vous êtes le meilleur chien de chasse de l’agence.

—  Ch’suis pas un clébard !! Hééééé ! Arrête de me faire braire avec ça, j’ai juste un bon odorat, c’est pas de ma faute !

— Vous présumez que nous insultons votre condition, mais aucun jugement de valeur n’est associé à notre sentence, nous ne faisons que constater une évidence et vos facultés hors du commun. Cette disposition vous rend à même de concourir face aux représentants de la race canine, vous devriez en être fière.

Même si elle n’avait pas tout compris, Irina sentait bien qu’on se payait sa tête. Elle se mit donc à faire la moue et croisa les bras.

— Ch’suis pas sûre que ce soit cool, ce que tu viens de dire… ‘Fin bon, y’a des vilains à tabasser donc on verra ça un aut’ jour.

— À votre convenance. Nous ne nous soustrayons jamais à justifier nos propos, toutefois nous reconnaissons qu’ils doivent paraître abscons lorsqu’on ne dispose que d’une capacité de compréhension intrinsèquement limitée.

— Pffff ! Tu me cherches encore ?! J’vais m’énerver à force…

Shizuka tapota l’épaule d’Irina et, avec un regard d’effroi, fit remarquer :

— Hé… Les filles… Ils n’auraient pas terminé leur invocation ?

Les deux filles regardèrent l’endroit pointé par la jeune femme et constatèrent effectivement que, pendant leur dispute, le rituel avait été achevé. Une sinistre lumière verte jaillissait du cercle d’invocation tracé au sol. Une odeur âcre et désagréable s’en dégageait également.

— Étrange, nous pensions disposer de plus de temps, signala Vivienne en se tenant le menton. Il nous faudrait demander quelques explications à notre chef quant à ce qui leur a permis d’accélérer le processus. Si les deux officiants de rituel étaient nécessaires, il aurait fallu au moins une dizaine de minutes, nous supposons…

— C’est vraiment le plus important, maintenant ? Je suppose qu’ils ont simplement appliqué les fameux principes du Rejet de Certakovsky. Plusieurs mahou senjo ont parlé de cette accélération magique… mais en général…

Avant que Shizuka n’ait pu finir sa phrase, le monstre s’extirpa brutalement du cercle d’invocation comme s’il déchirait les dimensions, provoquant par ce biais une explosion d’énergie qui projeta les officiants contre les murs de la pièce, les blessant considérablement.

— … en général, ça finit mal… L’énergie dégagée par l’invocation explose et la créature invoquée devient souvent hors de contrôle…

Au moment où elle prononçait ces mots, le monstre s’était mis à attaquer de ses longues griffes les sorciers couchés au sol.

Shizuka ne put s’empêcher de sursauter, de mettre ses mains devant la bouche pour contenir son cri de pitié et de se cacher derrière Irina.

À l’opposé, les deux filles regardaient le spectacle avec désintérêt.

— Il ne faudrait pas les sauver ? demanda timidement leur kouhai en cachant son regard.

— Nope. Les sorciers ne sont plus des civils dans les lois. On nous demande de les emprisonner ou de les tuer. Mais bon, de toute façon, vu qu’ils ont fait un cercle bloquant, le temps qu’on le défonce, y seront morts quand même.

Shizuka n’était pas complètement sûre de ce qu’Irina désignait par « cercle bloquant », mais elle se dit qu’il devait s’agir de la Rune d’Hastur, un des moyens de protection utilisés par les sorciers pour créer une zone impénétrable autour d’un cercle d’invocation.

C’était un dispositif mis au point suite au grand nombre de rituels interrompus par des mahou senjo.

À peine ces guerrières avaient-elles découvert qu’en interrompant le rituel, on empêchait sa réalisation, qu’elles avaient fait des officiants des cibles prioritaires. En effet, les rituels d’invocation étaient des procédures assez longues, complexes et sensibles. Si un officiant venait à disparaître ou si on l’interrompait assez longtemps, il était possible de complètement l’annuler ; toutefois, chaque rituel réagissait différemment aux interruptions.

De fait, pour contrer les assauts des mahou senjo, les sorciers avaient développé de nouveaux procédés comme celui que l’on nommait la Rune d’Hastur, un sort à lancer préalablement sur le cercle et qui créait une barrière magique protectrice plus ou moins résistante.

Shizuka ne connaissait pas les détails : elle n’était pas une cultiste mais une mahou senjo. Si elle connaissait ce terme, c’était grâce à Yog-kun, qui le lui avait appris.

— Tu parles de la Rune d’Hastur ? Dans ce cas… oui… ils sont fichus…

Shizuka tremblait comme une feuille et avait une folle envie de s’enfuir et de pleurer en entendant les cris d’agonie des sorciers pris au piège de leur propre invocation. Même si c’était eux les méchants, ils ne méritaient pas une telle fin.

— Bon, prépare-toi, Shi-chan !

— Hein ? Pou… Pourquoi ?!

— Vous allez nous montrer le fruit de votre entraînement. N’ayez crainte, nous allons vous seconder et nous interviendrons en cas de nécessité. Un Saboteur dimensionnel seul n’est pas si dangereux, vous devriez pouvoir le vaincre si vous vous appliquez.

— Hein, mais je… je… je ne suis pas sûre…

— Commence pas à chouiner, j’te protège, c’est bon. Allez, transforme-toi !

— Nous allons nous-même de ce pas nous changer pour être prête à intervenir, déclara Vivienne en portant la main droite à son cœur.

— Euh… vaut mieux pas, Vivi-chan. C’est bon, j’m’en occupe.

— Comme vous voudrez, Irina-san, mais nous ne comprenons pas réellement les raisons de cette étrange proscription.

— T’auras qu’à demander à Elin.

Sur ces mots, Irina prit Shizuka, tremblotante, par les épaules, et la poussa devant elle en direction du monstre.

— Allez, Shi-chan ! Tu vas assurer !

Irina leva son poing en guise d’encouragement, mais la jeune femme les regarda toutes les deux les larmes aux yeux, avec une mine de chien battu.

— Si tu te transformes pas, j’t’arrache tes fringues pour t’obliger… c’est ce qu’Elin m’a dit de te dire si la situation arrivait. Allez, j’ai envie de voir ta transformation, dépêche !!

— Hein ?! Bon, d’accord… j’appelle Yog-kun.

Comme toujours avant une transformation, Shizuka composa le numéro de téléphone de son renard-familier NEET :

— J’ai besoin de me transformer.

— Encore ? Je croyais que t’étais de repos aujourd’hui…

— C’est compliqué mais pose pas de questions ! J’ai un Saboteur dimensionnel devant moi, donne-moi tes pouvoirs, merci.

— OK, OK… Y’a donc un souci à l’événement où vous êtes allées ? J’ai encore perdu mon pari contre Elin, elle a trop d’intuition, celle-là.

— Bon, t’arrêtes de parler ?! Quoi ? Elin-san était au courant ? Quelle fourbe celle-là, dire que c’était mon jour de repos !!

— Hahahaha ! Tu te feras toujours avoir, Shi-chan…

La jeune femme se mit à grommeler et raccrocha sans rien dire de plus.

L’instant d’après, son corps se mit à luire, ses vêtements se disloquèrent et elle adopta son costume de mahou senjo.

À peu près au même instant, Irina s’était également transformée, revêtant son uniforme militaire et ses gantelets disproportionnés.

Face à la jeune femme hésitante et tremblante se trouvait une créature à la peau brune comme de la terre. Son allure générale était humanoïde et bipède, mais outre le fait que sa peau était comme putréfiée et visqueuse, ses bras étaient particulièrement longs : ils lui descendaient jusqu’aux pieds. De surcroît, ses griffes, aussi acérées que des épées, étaient longues de trente centimètres. Le monstre éraflait constamment le sol en marchant et produisait de sinistres étincelles.

Sa petite bouche était couverte par les boursouflures de sa peau mais on pouvait voir ses dents ; presque humaines, mais jaunes et infectes.

Les yeux rouges vitreux du Saboteur se tournèrent vers la jeune femme qui lui faisait face et, d’un coup, il disparut, avant de réapparaître à un mètre d’elle.

Avant même d’avoir pu comprendre, Shizuka fut frappée par le bras de la créature. Heureusement pour elle, le Saboteur avait peut-être mal évalué les distances et elle ne fut touchée que par sa paume. Le coup l’envoya malgré tout voler quelques mètres plus loin et la sonna quelques secondes.

— Ah ouais, j’aurai dû te le dire… Y se téléportent, ces cons-là, mais t’inquiète, c’est un peu des tapettes quand même…

Le Saboteur Onirique tourna sa tête vers Irina comme s’il avait compris ses mots, et soudain, il se téléporta derrière elle pour la transpercer de ses griffes. Mais elle esquiva son attaque avec agilité, lui saisit le bras et lui porta un coup de pied à la tête qui l’amena à son tour à aller s’écraser contre un mur.

— Eh ! C’est pas moi ton adversaire, abruti ! T’es là pour tester Shi-chan, attaque-la elle…

— Nous craignons que votre franc-parler et votre langage familier n’aient été quelque peu mal perçus par la susceptibilité de cette créature. Vous devriez sincèrement apprendre à mieux vous exprimer, nous vous l’assurons.

— Rhooo, tais-toi, Vivi ! Depuis quand faut être sympa avec les vilains ?

— Nous n’avons jamais évoqué le fait de vous en faire un allié, mais simplement que montrer un peu de respect même à l’égard de votre ennemi en employant un langage moins décontracté, c’est tout.

— Comme si j’pouvais parler comme toi. En plus, t’es mal placée pour parler de respect, tiens !

Pendant que les deux filles continuaient ainsi leur dispute sur un ton très détaché, le Saboteur Onirique se releva et, malgré sa légère blessure au visage, voulut reprendre l’assaut.

Toutefois, en observant les deux mahou senjo en pleine dispute, il évalua leur menace trop élevée. Il ne savait comment, mais son adversaire avait réussi à lui faire mordre la poussière alors qu’il avait l’avantage de la surprise, aussi retenter une nouvelle attaque serait-il sans doute inutile.

Mais il y avait une fille qui était séparée du groupe et qui se trouvait à quelques mètres de lui, une belle jeune femme à la longue chevelure noire et à l’expression singulièrement terrorisée.

Elle était peut-être une mahou senjo, mais elle ne semblait pas si puissante que cela, et il était certain d’avoir ses chances contre elle. Une fois qu’il l’aurait tuée, il lui suffirait de lui arracher le cœur et de fuir les deux folles un peu plus loin. Même fortes, elles ne pouvaient l’empêcher de fuir en se téléportant. Du moins le pensait-il.

Aussi fit-il face à Shizuka, qui s’était relevée et regardait le spectacle de ses deux aînées en pleine dispute alors qu’elles étaient censées observer le combat, puis remarqua le regard du monstre tourné vers elle.

Un frisson la parcourut soudain ; elle eut un mouvement de recul et agrippa contre elle sa baguette magique en tremblant de peur.

Le Saboteur Onirique, tentant d’accroître la terreur de sa victime, lécha ses redoutables griffes et s’avança tranquillement vers elle.

Shizuka pointa sa baguette dans sa direction et, d’une voix hésitante et tremblante, prononça le nom de son incantation :

« Quartz Pickaxe ! »

Le projectile qui jaillit de sa baguette n’avait plus rien à voir avec ceux qu’elle projetait il y a quelques temps de cela. Le pic de cristal traversa l’air à une plusieurs centaines de kilomètres heures. La vitesse était largement inférieure à celle d’une balle de pistolet mais elle n’était plus si éloignée de celle d’un carreau d’arbalète.

Malgré tout, il demeurait facile à esquiver pour une créature experte dans le déplacement. Le Saboteur « s’éclipsa » quelques fractions de secondes avant d’être atteint par le tir, changeant subitement de dimension, et revint aussitôt, ce qui lui permit d’éviter l’attaque.

Shizuka recommença à tirer. Le second projectile fut esquivé de la même manière que le premier, mais elle ne se laissa pas abattre par cet échec et fit de même qu’à l’entraînement, tirant encore et encore comme si elle visait la barrière d’Elin.

Pour le moment, son niveau de panique était supportable, mais elle se rendit rapidement compte que ses assauts étaient infructueux en l’état.

Aussi, rassemblant ses connaissances sur ce type de monstre, elle prit note de plusieurs choses le concernant : tout d’abord, il devait être conscient de l’attaque pour pouvoir activer son pouvoir, un peu comme elle avec sa barrière réactive. Si son esquive était aussi immédiate qu’elle le semblait, il aurait pu esquiver le coup d’Irina, mais puisqu’il avait été surpris par sa vitesse, il n’avait pas pu le faire.

D’autre part, ce mode de défense avait une faille, puisqu’il réapparaissait exactement au même endroit.

Sur cette base, Shizuka appliqua un principe qu’elle cherchait encore à utiliser en entraînement, celui de briser un seul point précis.

En effet, contre la barrière d’Elin qui était trop puissante pour ses projectiles, elle avait fini par comprendre que sa seule solution était de viser encore et encore le même endroit jusqu’à le fragiliser et le briser.

De fait, elle réajusta sa position et pointa à nouveau sa baguette vers le monstre.

« Quartz Pickaxe ! »

Il était en tout point identique aux sorts qu’elle avait lancés précédemment, mais elle lança le plus rapidement possible un deuxième projectile de cristal. Puisque le second était caché derrière la trajectoire rectiligne du premier, il n’était pas visible par sa cible.

Lorsque le Saboteur esquiva, conformément aux prédictions de la jeune femme, il réapparut au même endroit et n’eut pas le temps d’esquiver le second tir.

— Oui ! Touché !!

L’espace d’un instant, elle avait cessé son attaque pour se féliciter. Puis elle observa avec confiance le monstre… mais son visage perdit toute joie immédiatement, pour afficher au contraire le désespoir lorsqu’elle constata que malgré tous ses efforts, l’attaque n’avait eu aucun effet.

Elle n’était pas la seule surprise : le Saboteur l’était tout autant. Il regardait son torse et ne voyait aucune blessure.

Si la vitesse s’était améliorée, la puissance offensive n’était pas beaucoup plus grande qu’auparavant et était encore insuffisante pour abattre une créature de ce type.

— Mais je me suis tellement entraînée ! J’arrive même pas à tuer un Ancien de niveau de menace 1 ?! Ouinnnn, je suis bonne à rien !!

Tandis qu’elle se plaignait de la sorte, le Saboteur se remit à avancer vers elle avec confiance.

Shizuka tourna sa tête vers ses aînées, mais aucune des deux ne semblait regarder son combat. Elles étaient encore en pleine dispute.

— Hé oh… ! Senpai ? Je suis en difficulté, vous… vous pourriez pas venir m’aider ?

Mais aucune réponse.

Shizuka avait envie de s’enfuir et de pleurer. D’ailleurs, soudain, elle se demanda ce qui la retenait de le faire.

Elle se mit à courir pour prendre de la distance avec le monstre puis recommença à tirer. Si elle pouvait le distraire, elle pouvait gagner du temps jusqu’à ce que ses aînées prennent les choses en main.

— Senpai !!! cria-t-elle en se retournant avant de tirer sur le monstre.

Les tirs de cristal prirent ce dernier pour cible, mais il ne « s’éclipsait » même plus et les encaissait tout simplement, comme s’ils lui provoquaient une douleur semblable à celle des poings d’un enfant de six ans.

Alors que son adversaire n’était plus très loin et qu’elle n’arrivait pas à le ralentir, Shizuka voulut prendre à nouveau la fuite pour l’attirer jusqu’à ses collègues, mais lorsqu’elle se retourna, elle vit avec effroi la grande silhouette du Saboteur apparaître sous ses yeux.

Avant qu’elle n’ait pu réagir, une griffe lui entailla légèrement le ventre, fit gicler du sang et lui provoqua une vive douleur. Le monstre voulait jouer ; il aurait pu la tuer immédiatement mais il souhaitait la faire souffrir.

Au moment où il visa le bras de la jeune femme pour le lui sectionner d’un coup de griffe, cette dernière bondit en arrière et cria :

« Rainbow dust ! »

Elle avait hésité à s’envoler pour échapper à son bourreau, mais considérant le fait qu’il pouvait également se téléporter dans les airs, elle avait opté pour cette incantation à la place.

Un nuage composé de petits cristaux jaillit de sa baguette et engloba rapidement la zone. Il avait un effet semblable à celui d’une grenade fumigène, mais il était bien plus difficile à respirer puisqu’il s’agissait de minéraux en suspension. Il avait également pour effet de rendre les rayons lasers et autres attaques basées sur la lumière très instables à cause des reflets provoqués par sa structure cristalline.

Étant son utilisatrice, Shizuka était la seule à ne pas être affectée par cette magie.

Sa blessure ne saignait pas beaucoup mais lui faisait mal. De plus, elle avait un véritable traumatisme lié au sang. Elle supportait mal la vue de ce dernier et pouvait rapidement défaillir lorsque c’était le sien, qui agissait sur sa psyché de manière encore plus forte.

De ce fait, elle ne regarda pas la plaie et la retint avec son bras gauche tout en pointant sa baguette vers le monstre.

Elle ne pouvait pas compter sur ses amies. Elle venait d’être blessée alors qu’elles avaient juré de la protéger. À ce rythme-là, elle serait morte avant qu’elles ne réagissent.

Le monstre était aveuglé ; c’était le moment de passer à l’action, il n’y avait plus qu’elle pour s’opposer à lui et l’empêcher de s’en prendre à des innocents.

Car après tout, qu’est-ce qui empêchait le Saboteur de se téléporter en plein cœur d’un des halls et de commencer à massacrer des humains ?

Elle était trop égoïste ; elle n’avait pensé qu’à elle mais, en dehors de cela, il y avait beaucoup de vies en jeu.

Au moment où il aurait fini de s’amuser avec la mahou senjo, soit parce qu’il l’aurait tuée, soit parce qu’il ne la trouverait plus intéressante, nul doute qu’il s’en irait, et les collègues de Shizuka seraient parfaitement incapables de l’empêcher d’agir.

Il n’y avait donc plus qu’elle. Elle était le dernier rempart pour protéger ces civils. Il était temps de montrer au monde ses talents d’alliée de la justice.

Shizuka rassembla tout son courage et cessa de trembler. Elle inspira profondément et se demanda ce qu’elle pouvait faire pour bloquer sa proie.

Aussi soudainement qu’un éclair de génie, une incantation s’inscrivit dans son esprit, comme si elle venait d’avoir accès à cette partie de sa mémoire.

Le jour où Yog-kun avait éveillé en elle ses pouvoirs, un certain nombre d’informations, dont des incantations, étaient entrées dans sa tête. Parfois, elle découvrait un sortilège qu’elle ignorait être capable de lancer.

Elle pointa ainsi sa baguette sur le monstre et cria :

« Ruby Dusk Field ! »

Huit rubis apparurent autour du Saboteur, six au sol, un au-dessus de sa tête et le dernier sous ses pieds.

Des traits de lumière se formèrent alors entre eux et les relièrent pour former une cage d’énergie rouge semblable à un gros cristal.

La barrière pénétra également sous terre, rendant impossible toute sortie par cette voie-là.

La jeune femme sourit un instant, puis elle ressentit une douleur à la tempe. Elle avait puisé beaucoup d’énergie pour arriver à lancer une telle incantation.

Le Saboteur la regarda avec surprise alors que le nuage de poussière disparaissait, et il se rendit compte qu’il était pris au piège dans une prison de magie. Il arbora un sourire malveillant et fourbe.

Mettre une créature capable de se téléporter dans une prison était une idée incongrue. Il se concentra et activa son pouvoir… pour constater avec horreur qu’il ne parvenait pas à disparaître ; cette prison était un puissant sortilège qui disposait d’une multi-existence, soit une énergie présente dans des dizaines, voire des centaines de plans à la fois. C’était un type de pouvoir particulièrement rare que même les mahou senjo les plus puissantes ne parvenaient pas toujours à déployer.

Son rictus cynique se transforma en expression inquiète alors qu’il frappait en vain de toutes ses forces sur les parois magiques de sa prison.

— Si tu veux sortir…, annonça Shizuka d’une voix essoufflée. Je vais te laisser partir, mais ce ne sera pas sans douleur.

Sur ces mots, elle fit un effort de volonté et se redressa, puis elle leva sa baguette au-dessus de sa tête.

Au bout de cette dernière, une luminescence, rouge elle aussi, apparut. Elle se concentra sous la forme d’un rayon qui s’en alla frapper l’extrémité supérieure de la prison.

Il s’agissait de l’une des utilisations de son sortilège : une fois la prison créée, il était possible de la faire exploser de l’intérieur, ce qui y mettait fin immédiatement.

Se rendant compte du fait que de toute manière, elle n’avait plus les moyens de la maintenir active, et qu’elle allait s’effondrer d’une seconde à l’autre, Shizuka préférait miser sur cette dernière possibilité ; aussi, elle dilapida tout ce qui restait de mana en elle pour accélérer l’explosion de la barrière.

De l’autre côté de cette dernière, un vif rayon rouge passa de haut en bas, puis de bas en haut, puis se mit à rebondir un nombre incalculable de fois d’un rubis à l’autre jusqu’à finalement ne laisser devant la rétine qu’un intense rayonnement écarlate qui explosa l’instant d’après.

Shizuka s’écroula alors et reprit son apparence normale ; elle allait perdre connaissance.

Avant de fermer les yeux, elle fit appel à toutes ses forces pour observer l’endroit où s’était tenu le monstre et fut soulagée de ne plus le voir ; il était apparemment mort.

Sa conscience s’estompa peu à peu. Elle entendit des voix autour d’elle mais n’en comprit pas les paroles.

***

Lorsque Shizuka eut perdu connaissance, Irina et Vivienne cessèrent leur dispute et se tournèrent vers elle.

— Nous sommes sincèrement navrée d’avoir dû ainsi vous ignorer, affirma Vivienne en s’approchant de la fille étendue au sol. Nous devions nous assurer des dires de notre chef quant à votre réelle puissance, aussi avons-nous fait semblant.

— Ah bon ? Quoi, tu faisais semblant ?

Irina paraissait surprise. Bien que se disputant, elle avait suivi l’intégralité du combat, mais elle avait estimé son intervention inutile ; il fallait que Shizuka donne tout ce qu’elle avait sans compter sur sa collègue.

D’ailleurs, ce que la jeune femme n’avait pas pu percevoir car ses yeux n’étaient pas encore assez entraînés au combat, c’était que l’instant précédent sa blessure, Irina avait frappé un boulon qui traînait au sol et avait touché le coude du monstre, ce qui avait eu pour effet de dévier son attaque et avait évité à la jeune femme de subir une blessure profonde ; sans son intervention, nul doute que ses intestins auraient été entaillés.

— Vous n’aviez donc pas compris nos intentions ? Votre ignorance atteint des limites que nous pensions au-delà de votre champ de compétences…

— Quoi ? J’pensais que tu me cherchais vraiment, moi…

— Quoi qu’il en soit, notre chef avait bel et bien raison : Shizuka-san se repose bien trop sur notre assistance et ne dévoile pas sa réelle puissance.

— Yep, elle se donne pas à fond… En tout cas, c’était cool comme attaque, j’ai beaucoup aimé.

— Déployer une énergie multi-planaire était en effet quelque peu inattendu.

— Ch’sais pas ce que c’est mais c’était mignon, ça ressemble bien à Shi-chan. Bon, on la ramène à la maison ?

— Nous vous prions de vous occuper de son transport, nous allons de ce pas contacter notre chef.

— OK !

Irina prit Shizuka sur ses épaules et quitta nonchalamment les lieux réservés au personnel, tandis que Vivienne téléphonait à Elin :

— Bien le bonjour, chef.

— Ah, Vivi-chan ! Alors ? Il s’est passé quelque chose ?

— Vous aviez raison, cinq cultistes ont invoqué un Saboteur Dimensionnel, que nous avons arrêté.

— Parfait. Je vais contacter le client pour lui dire que le travail est fini. Faut que je contacte les officielles pour le ménage ?

— Ce ne serait pas de refus, nous déplorons la perte des cinq fripouilles et quelques dégâts matériels…

Vivienne marqua une pause et regarda l’endroit où les cinq sorciers s’étaient fait tuer. Le spectacle étant plutôt horrible à voir. Elle prit une expression dégoûtée puis marcha vers l’endroit où Shizuka avait enfermé le Saboteur.

— Vous aviez également raison concernant le problème de Shizuka-san, elle se repose bien trop sur notre protection. Son réel potentiel est terriblement intéressant. Nous espérons sincèrement pouvoir le découvrir davantage.

Sur ces mots, elle raccrocha et son expression s’adoucit tandis qu’elle joignait les mains sur sa poitrine

— Ruby Dusk Field ? murmura-t-elle. Shizuka-san, vous m’intriguez au plus haut point…

Lire la suite – Chapitre 4