Chapitre 4 – Le jardin des souffrances

Shizuka se trouvait dans un couloir de son lycée. Elle parlait avec une fille qu’elle connaissait à peine à propos d’un devoir qui leur avait été donné par leur professeur de mathématiques. Cette matière était la bête noire de la jeune femme… à vrai dire, elle n’était douée dans aucune matière, ses résultats scolaires étaient en-dessous de la moyenne et elle étudiait beaucoup pour simplement arriver à ce résultat-là.

Mais de tous les domaines d’études, les mathématiques étaient de loin celui qu’elle détestait le plus.

Soudain, pendant la conversation, dans ce couloir bondé d’étudiants, elle remarqua un léger mouvement dans les ténèbres juste devant les escaliers, à l’opposé de l’endroit où elle se trouvait.

C’était une journée pluvieuse. Depuis l’aube, la pluie battait sur les carreaux de l’établissement et la luminosité ambiante était faible.

Étrangement, cette portion du couloir était plongée dans une obscurité presque totale. Il aurait pourtant dû y avoir des éclairages, mais soit quelqu’un avait oublié de les allumer, soit c’était une défaillance.

Alors que sa camarade de classe lui expliquait en détail les réponses de son devoir, elle plongea son regard dans cette obscurité et eut un bref instant l’impression que quelque chose l’observait à son tour ; une présence inquiétante et manifestement malveillante.

Elle sursauta et observa sa camarade, qui pencha alors la tête en lui demandant :

— Tu as un problème, Shizuka-san ?

La jeune femme s’apprêtait à lui répondre, pour lui expliquer cette étrange impression, mais elle se ravisa ; elle préférait d’abord vérifier afin qu’on ne la considère pas encore comme une folle ou une bizarre.

Elle plongea à nouveau son regard dans les abîmes et, une nouvelle fois, elle eut l’impression que les abîmes l’observaient.

Elle reporta ses yeux paniqués sur son amie, qui continuait d’afficher une expression de stupeur. C’est alors qu’elle se rendit compte qu’elle avait passé plus de temps qu’elle ne le pensait à observer cette étrange et invisible présence.

En effet, alors qu’elle cherchait à confirmer son existence, les élèves qui discutaient entre eux autour d’elle avaient tous disparu, retournés dans leurs salles de classe respectives.

Sentant une menace planer au-dessus de sa tête, Shizuka saisit la main de sa camarade :

— Retournons en cours… Vite !

Mais cette dernière pencha la tête de côté et continua d’afficher l’étonnement le plus total :

— Quels cours ? demanda-t-elle, confuse. Tu n’es plus au lycée, si ?

Alors que Shizuka s’interrogeait sur la signification de ces mots, elle leva la tête par-dessus l’épaule de son amie. C’est à cet instant qu’elle vit au-dessus d’elles la silhouette d’un mille-pattes géant ; sa tête, munie d’yeux semblables à ceux d’une araignée, de multiples rangées de crocs et de petits tentacules fixés à son cou, était tournée vers elles. Et la créature bavait…

Shizuka poussa un cri alors que le monstre dirigeait sa gueule vers elle. Sa dernière vision fut le visage, surpris mais souriant, de sa camarade de classe.

Elle se réveilla en sursaut. Elle était en sueur.

Une fois de plus, elle n’était pas dans son lit. Elle reconnut rapidement le lieu comme étant le bureau d’Elin.

Sa tête se reposa sur le coussin et elle prit peu à peu conscience de son retour à la réalité. Mais elle réalisa également que ce qu’elle avait pris initialement pour un coussin n’était autre que les cuisses de Vivienne, qui l’observait avec calme.

— Bien le bonjour, Shizuka-san. Nous ne vous demanderons point si vous avez fait de beaux rêves, mais vous sentez-vous reposée, au moins ?

L’intéressée rougit immédiatement et cacha son visage dans ses mains : sa tête se trouvait sur les cuisses de sa senpai adorée, celle qu’elle affectionnait plus que tout dans cette agence. Comment ne pas se sentir gênée de la situation ?

Vivienne attendait une réponse à sa question et la jeune femme interrogée prit un certain temps pour la fournir.

— Euh… je… euh… bonjour, Oneesama. Désolée du dérangement… et d’avoir… servi de coussin…

— N’ayez crainte, il y a suffisamment de coussins dans cette pièce, rien ne nous obligeait à vous accorder un tel traitement de faveur.

Shizuka était bien consciente que sa senpai avait raison, mais dans ce cas, pourquoi avoir utilisé ses cuisses ?

— Nous comprenons votre étonnement mais nous avons ouï dire par nos ancêtres que nul repos n’était plus restaurateur que celui-ci. La chaleur d’une personne aimée apporte grand réconfort. Toutefois, considérant le cauchemar que vous semblez avoir fait, devrions-nous comprendre que cet adage est faussé ? Ou bien, cela signifie-t-il que nous ne sommes pas une personne chérie et que donc nous fûmes incapable de vous apporter le juste réconfort ?

Shizuka rougit jusqu’aux oreilles. Elle était si proche de Vivienne qu’elle sentait son souffle lui caresser le visage et sentait le parfum de sa splendide chevelure blonde. Considérant le fait que Vivienne s’était rendu compte des sentiments de la jeune femme à son égard, ces dernières questions n’étaient-elles pas une invitation à la confession ?

En effet, de manière logique, Shizuka devait répondre quelque chose du genre :

« Mais non, Oneesama, vous vous trompez ! Votre présence est la plus réconfortante qui soit dans mon cœur, nulle autre que vous ne pourrait être capable de le faire…

— Mais dans ce cas, votre cauchemar… ?

— Je me languissais de ne point vous voir et ma solitude engendra cet horrible fantasme… Oneesama, vous êtes la seule que j’aime ! »

Tout en imaginant cette scène, qui se concluait par un baiser, Shizuka afficha une expression hébétée et, finalement, remarquant qu’elle divaguait toute seule depuis elle ne savait combien de temps, la bave aux lèvres, elle reprit contenance et rougit plus encore.

— Onee… sama… ? Je… je…

— Votre embarras est du plus bel aloi. Nous devons avouer trouver votre visage empreint de timidité tellement magnifique… Nous permettriez-vous de…

Sans même attendre de réponse, sans même conclure la phrase, Vivienne posa ses deux mains sur le visage bouillant de la jeune femme, qui frémit de suite.

— Que… que… je…

Elle n’arrivait plus qu’à balbutier, elle ne pouvait construire de phrase complète, elle n’arrivait plus à réfléchir tant son cœur battait la chamade.

Son immoral désir allait-il ainsi se réaliser ?

Pourtant, elles étaient toutes les deux des filles. Une telle romance pouvait-elle réellement naître ?

N’était-ce pas un peu… insensé ? Voire répugnant ?

Parmi ses nombreuses recherches sur les mahou senjo, Shizuka avait lu qu’il existait quelques romances du genre au sein de ce corps d’armée.

Les livres plus sérieux en parlaient de manière fugace et peu détaillée, abordant bien plus le sujet d’un point de vue plus sociologique en se demandant si de telles relations ne remettaient pas en cause l’efficacité d’une institution presque exclusivement féminine.

Évidemment, les auteurs de ces livres étaient souvent des hommes qui s’inquiétaient quant à la transmission des gênes des mahou senjo aux enfants, mais la science n’avait pas réussi à établir si cette capacité était réellement héréditaire.

En parallèle de ces études sérieuses, il existait toutefois une littérature plus populaire qui faisait au contraire la promotion de l’homosexualité au sein de ce corps d’armée. Il existait une quantité importante de doujinshi et de fanfictions mettant en scène le sujet, généralement par le biais d’un fort érotisme qui attirait grandement le public plus ou moins otaku.

Contrairement à ce qu’on pouvait penser de prime abord, une telle production attirait tout autant les hommes que les femmes. Depuis l’Invasion, ces guerrières étant devenue des modèles de réussite sociale, nombre de femmes s’étaient mises à leur tour à fantasmer sur elles.

Shizuka se figea complètement alors que le visage de Vivienne se rapprochait du sien. Le moment fatidique allait arriver. Que devait-elle faire ?

Allait-elle accepter ce baiser qui signifiait le début d’une romance qu’elle n’était pas sûre de vouloir ?

D’ailleurs, pouvait-elle vraiment affirmer qu’elle n’était pas intéressée ?

L’idée d’embrasser une fille l’embarrassait au plus haut point, mais elle n’était pas si dégoûtée non plus. Est-ce que cela voulait dire que… ?

*smac*

Vivienne posa un délicat baiser sur le front de Shizuka tout en retenant ses cheveux, les empêchant de lui tomber sur le visage.

— Ceci est un témoignage de l’affection de votre grande sœur qui s’inquiète d’avoir engendré un tel cauchemar.

La jeune femme porta un second baiser sur la joue droite de Shizuka, qui était intérieurement devenue un volcan proche de l’explosion.

— Ceci est pour vous récompenser de votre bravoure et de votre réussite au cours de la précédente mission. Nous nous excusons d’avoir fait semblant de vous ignorer, mais nous devions confirmer une théorie à votre égard.

— Une… théo… ?

— En effet, vous êtes loin d’être aussi faible que vous semblez le croire. Bien au contraire, nous avons été sincèrement impressionnée par votre combat, que nous suivions du coin de l’œil tout en nous entretenant avec Irina-san…

— “Tout en vous disputant” serait plus juste…, pensa Shizuka.

Mais elle ne fit pas sortir cette remarque à haute voix. Elle en était incapable !

— Vous devriez avoir bien plus confiance en vous-même et affirmer pleinement votre potentiel. En tout cas, nous vous y encourageons réellement et nous tenions à vous faire savoir qu’à nos yeux, vous êtes une magnifique guerrière, vous êtes un membre aussi important à cette agence que nous ne le sommes nous-même ou que ne l’est Irina-san.

La seule pensée de Shizuka était alors : « Oneesamaaaaaaa». Mais elle se tut et la fixa à la place avec des yeux remplis de larmes.

— Eh bien, eh bien… Voilà que vos yeux ravissants s’emplissent de chaudes larmes, et nous craignons d’en être la cause, une fois encore. Aussi, pour nous excuser de celles-ci et de notre mauvais traitement au cours de votre précédente mésaventure…

Elle ferma les yeux et ses lèvres se dirigèrent vers celles de Shizuka. Son intention était sans équivoque, elle allait…

Mais à ce moment-là, la porte du bureau s’ouvrit violemment et Irina débarqua en trombe dans la pièce :

— YOOOOOO !! Ça va, Shi-chan ? Ohhh, vous faites quoi ?

— Rien… rien…, répondit Shizuka, paniquée, en se dégageant de la douce et enivrante étreinte de son aînée. Nous parlions seulement…

— T’es toute rouge, Shi-chan… Vous z’étiez pas plutôt en train de faire des choses cochonnes ?

— Kyaaa !! Je… je vois pas… de quoi tu parles ! protesta l’intéressée avec vigueur.

— T’sais, des trucs entre filles…

— Kyaaaaaa ! Tu racontes n’importe quoi, Irina-senpai !!!! cria Shizuka en se levant sans réfléchir.

Son interlocutrice mit ses mains derrière la tête et la regarda d’un air complice :

— Moi, ch’suis sûre que tu mens… Moi aussi je veux des câlins !

Des câlins ? Avec deux filles en même temps ?

Confrontée à cette idée des plus perverses, l’esprit de la jeune femme commença à tournoyer comme si elle allait s’évanouir de honte.

Lorsqu’elle porta son regard sur Vivienne, encore assise sur le canapé, afin de jauger sa réaction, elle la vit aussi calme et détachée que d’habitude. Elle remettait en place sa coupe de cheveux et sa robe comme si de rien n’était, comme si elle n’écoutait même pas la conversation.

Était-elle en train de les ignorer toutes les deux ?

Leur en voulait-elle ?

— En tout cas, good job, Shi-chan ! affirma Irina en levant le pouce dans sa direction et en lui faisant un clin d’œil. T’as bien géré le combat même si t’es tombée de fatigue. C’est classe, j’adore !

Grâce à ces compliments, Shizuka se ressaisit un peu. Elle baissa les yeux et se gratta doucement l’arrière de la tête, puis elle la remercia en s’inclinant légèrement.

— Bon allez, v’nez toutes les deux, on va au salon parler et manger.

— Nous vous rejoindrons sous peu, nous avons encore quelque affaire à régler avant cela, répondit Vivienne calmement.

— OK ! Allez, viens, Shi-chan.

Irina attrapa la main de cette dernière et l’entraîna hors du bureau tout en refermant la porte derrière elle.

Vivienne, laissée seule, soupira, exténuée par l’entrain débordant de sa collègue, puis elle prit dans son sac à main non loin d’elle son téléphone portable où elle observa avec intérêt son nouveau fond d’écran : une photographie de Shizuka en plein sommeil.

***

Quelques jours plus tard, à l’aube, lorsque Shizuka descendait de son immeuble pour se rendre au travail et, comme à son habitude, bâillait et somnolait au point de traîner les pieds, une voix l’interpella :

— Auriez-vous donc, comme nous le pensions, oublié qu’il s’agissait d’un jour férié ?

Shizuka reconnut immédiatement cette voix et sursauta en se réveillant d’un coup.

— Onee… sama ?

Après s’être retournée lentement à cause de la surprise, elle constata qu’il s’agissait effectivement de Vivienne.

Cette dernière, d’une manière fort élégante, leva sa jupe, et tout en s’inclinant de manière aristocratique, salua la jeune femme :

— Bien le bonjour, Shizuka-san. Nous vous prions de nous excuser de vous surprendre ainsi, nous craignions de vous réveiller à une telle heure, un jour férié, aussi nous attendions de vous voir descendre. Comme nous le pensions, vous n’aviez plus pensé au fait que nous étions dispensées de travail, raison pour laquelle hier soir vous nous avez saluée en considérant le fait que nous nous reverrions aujourd’hui. Néanmoins, quelque part, vous aviez effectivement raison.

Shizuka l’observa avec de grands yeux ébahis.

— Oneesama… vous faites vraiment attention à moi…

— Vous dites de ces évidences, ma chère… Quoi de plus naturel pour une senpai que de veiller aux faits et gestes de sa charmante kouhai ?

— Oneesama

Dans les yeux de Shizuka, on pouvait voir apparaître comme un firmament d’étoiles tant elle était heureuse de l’attention particulière qu’on lui témoignait. Pour elle qui n’avait jamais vraiment eu beaucoup d’amis et était souvent seule dans les salles de classes, c’était particulièrement nouveau et agréable.

— Senpai, vous dites qu’aujourd’hui c’est férié, donc nous ne travaillons pas, c’est bien ça ?

— En effet, c’est ce que nous avons dit.

— Je pensais que même les jours fériés les mahou senjo continuaient à tenir leur poste, non ?

— N’allez pas croire qu’Elin est une telle tortionnaire. Nous travaillons déjà six jours par semaine. Il est certain toutefois que si une attaque a lieu en cette journée, nous risquons d’être convoquées, c’est la dure loi de ce métier.

— Ah oui, c’est sûr… Mais bon, puisqu’on passe la majeure partie de la journée à attendre, j’ai pensé qu’on n’aurait pas de jours fériés.

— Certes, il est difficile de se douter que notre quotidien soit chargé lorsqu’on observe notre chef ou Irina-san, n’est-il pas vrai ? Mais je vous assure que nous n’avons point besoin de nous rendre à l’agence aujourd’hui. Seriez-vous déçue par cet état de fait ?

— Non, je suis contente d’avoir un jour de repos. Dire que j’aurais pu dormir un peu plus… si j’avais su…

Les épaules de Shizuka tombèrent mollement alors qu’elle pensait à son futon : il était si chaud, alors que dehors il faisait si froid…

Après avoir soupiré, une question lui traversa l’esprit et elle la posa à sa senpai :

— Au fait, Oneesama, pourquoi m’attendiez-vous en bas de chez moi ?

— Pour deux raisons intrinsèquement liées. La première…, annonça-t-elle en prenant quelque chose dans son sac et le lui tendant.

Il s’agissait d’une enveloppe blanche neutre sur laquelle étaient calligraphiés le nom et le prénom de Shizuka. Un tampon de l’agence se trouvait également dessus et faisait office de sceau.

La jeune femme se douta immédiatement de son contenu : il s’agissait de sa fiche de paie.

Avec toute l’agitation qui régnait au quotidien dans l’agence et à cause de son entraînement harassant tant au niveau psychologique que physique, elle avait complètement oublié.

Elle était curieuse de connaître le montant qu’on lui offrait pour ses services encore incomplets puisqu’elle était incapable de s’en sortir seule et suivait encore une formation.

— Elin m’a confirmé que vous aviez la même paie que nous, c’est une excentrique qui refuse nombre de conventions sociales, vous savez ? Elle affirme toujours qu’il n’y a aucune raison de créer des injustices au sein de l’agence alors que toutes sont utiles à son bon fonctionnement. Aussi, bien que vous soyez plus inexpérimentée, vous ne devriez pas être frustrée à cet égard, n’ayez donc aucune crainte.

— Sérieusement ? J’ignorais qu’Elin était comme ça…

Alors qu’elle s’étonnait de la sorte, l’image de sa chef en petite culotte enfantine et portant un pull bien trop grand pour elle se dessina dans son esprit et elle se trouva idiote face à sa surprise ; Elin n’était vraiment pas le genre de personne à s’inquiéter des convenances.

— Vous devriez essayer d’apprendre à mieux la connaître, Elin-san est une personne vraiment incroyable. Croyez-nous.

Vivienne nourrissait donc un tel respect pour sa chef ?

Shizuka se demandait sincèrement pour quelle raison, dans la mesure où, de son point de vue, sa senpai était mille fois plus fiable que leur chef. Elle aurait préféré être sous les ordres d’une noble aristocrate que sous ceux d’une hikikomori je-m’en-foutiste.

— Hier, pendant votre jour de repos, notre chef nous a affirmé avoir oublié de vous la remettre en mains propres, aussi nous nous sommes proposée de vous l’apporter. Ce qui nous amène à la seconde raison qui y est liée. Accepteriez-vous de nous tenir compagnie en cette journée afin d’effectuer quelques achats et de nous détendre au célèbre centre commercial qui se situe à Toyosu ?

Vivienne posa délicatement une main sur sa poitrine et ferma les yeux. On aurait dit que cette demande lui avait coûté un effort de volonté, ce qui était assez étrange venant d’elle.

Évidemment, Shizuka était honorée et contente de recevoir une telle proposition. Elle avait enfin l’occasion de se détendre avec son modèle, de mieux la connaître et, surtout, d’essayer de lui montrer ses bons côtés.

En effet, au travail, elle ne pouvait briller puisqu’elle n’était encore qu’une débutante maladroite et timorée. Elle ne pouvait vaincre des monstres comme le faisaient toutes les autres mais hors du cadre professionnel, elle pouvait essayer d’épater Vivienne et de gagner encore plus son affection.

— Bien sûr, j’accepte !

— Votre acquiescement nous emplit de joie, soyez-en assurée. Afin de rendre cette première rémunération mémorable, veuillez accepter que nous nous chargions des frais de la journée, vous nous rendrez cette faveur une prochaine fois.

— Mais Oneesama… cela fera la seconde faveur que je vous dois, je…

— Nous ne souhaitons guère entendre un refus quitter vos jolies lèvres, annonça fermement Vivienne en posant son index sur la bouche de Shizuka. Faites-moi donc le plaisir d’accepter et de vous amuser, nous vous en prions.

Sa kouhai la regarda dans les yeux quelques secondes, puis acquiesça de la tête.

Vivienne était étonnamment insistante lorsqu’il s’agissait de dévoiler ses largesses. C’était sûrement son éducation d’aristocrate qui lui avait enseigné d’être généreuse et aimable envers ses proches. Shizuka se sentait privilégiée et satisfaite de cette marque d’affection.

— Toutefois, déclara Vivienne en se retournant, nous vous prévenons que si vous atteignez le montant de trois faveurs envers nous, vous serez contrainte de nous rembourser de votre corps.

Shizuka se pétrifia. Son visage n’exprimait que le mot « hein ? » alors que les paroles de sa senpai résonnaient en écho dans sa tête.

L’aristocrate se retourna et plongea ses yeux dans ceux de la jeune femme, puis, couvrant sa bouche, reprit la parole :

— Nous plaisantions, n’ayez crainte. Votre réaction est néanmoins des plus adorables…

Quelques gouttes de sueur apparurent sur le visage de Shizuka tandis qu’elle se remettait à se mouvoir normalement. Elle rigola quelques secondes avec gêne. C’était donc une blague…

— Ouf ! pensa-t-elle.

— Êtes-vous prête ?

— Un instant, Oneesama.

Sur ces mots, elle s’approcha de l’entrée de l’immeuble et se mit à appuyer frénétiquement sur le bouton de sa propre sonnette.

Vivienne l’observa de manière interrogative. Elle ne comprenait pas vraiment ce que la jeune femme venait de faire.

— Ne vous inquiétez pas, je me contente de tirer du lit un gros fainéant. Allons-y ! Allons nous amuser.

Aussitôt, les deux filles prirent la direction de la gare.

Dans l’appartement de Shizuka, malgré le bruit, Yog-kun dormait à côté du clavier sur le bureau. Il s’était caché entre deux boîtes de pizza vides et le ventilateur de l’ordinateur.

Mais comment aurait-il pu se réveiller pour si peu alors qu’il s’était endormi à l’aube, après avoir passé la nuit à jouer avec sa guilde ?

***

Le quartier de Toyosu, bâti dans la baie de Tokyo sur une petite île proche d’Odaiba, était surtout connu depuis l’Invasion pour sa proximité avec l’un des ports internationaux de Tokyo.

Il y avait beaucoup de ports reliant tout le territoire de Kibou mais très peu reliant les pays étrangers, pour la simple et bonne raison que ces véhicules étaient contraints de disposer d’une escorte de mahou senjo pour effectuer la traversée de l’océan.

De plus, depuis l’Invasion, l’utilisation des avions hors du cadre militaire était devenue très rare. La voie des airs était bien trop périlleuse en cas de problème, sans compter que les satellites avaient depuis longtemps été détruits, ce qui rendait la navigation bien plus complexe.

À Kibou, des lignes ferroviaires reliant l’intégralité du pays avaient été construites dès le XIXème siècle. Contrairement aux anciens États-Unis, bien plus vastes et qui s’étaient jadis bien plus reposés sur l’aviation, les déplacements internes à Kibou n’avaient pas été tellement perturbés par la guerre contre les Anciens. Seules les îles d’Okinawa, qui avaient jadis fait partie du territoire japonais, étaient devenues difficiles d’accès, et d’ailleurs, elles n’appartenaient plus du tout au territoire kibanais.

Pendant la période qui avait suivi l’émergence de R’lyeh et au cours de laquelle Hydra avait envahi partiellement le pays, le quartier de Toyosu avait été perdu. Seule la victoire l’avait libéré.

Le quartier ayant été inoccupé pendant de nombreuses années pour diverses raisons, son centre commercial, déjà bien connu avant l’Invasion, était devenu encore plus grand et plus moderne. Il était particulièrement populaire et attirait beaucoup de clients en raison de sa proximité avec le port international ; c’était également l’endroit de Tokyo où l’on trouvait le plus de produits étrangers, principalement en provenance de l’US Reborn.

En outre, comme une caserne visant à le protéger se trouvait non loin, il était considéré comme un lieu particulièrement bien protégé. L’intervention des officielles était rapide et un vaste abri souterrain servait à mettre rapidement les civils en sécurité en cas de problème.

Le train arrivé en gare, Shizuka et Vivienne descendirent en même temps qu’un grand nombre de personnes. C’était un effet attendu puisqu’elles venaient dans un lieu à la mode lors des jours fériés.

Officiellement, ce centre commercial avait rouvert ses portes cinq ans auparavant, mais comme il ne cessait de bâtir de nouvelles annexes et d’apporter des nouveautés, dans l’esprit de la population, il était encore tout neuf, ce qui continuait d’alimenter un flux constant de clientèle.

Au sein de cette marée humaine, Vivienne semblait particulièrement agacée.

— Est-ce normal pour une protectrice du monde de devoir être bousculée et touchée par la plèbe un jour de repos ? demanda-t-elle à Shizuka sans se préoccuper d’être entendue.

— Je peux comprendre, Oneesama, mais c’est normal, c’est un jour férié justement…, répondit la jeune femme en se grattant l’arrière de la tête. À l’intérieur, la foule va se disperser et nous pourrons souffler, rassurez-vous.

— Puissiez-vous dire vrai. Afin de ne point nous perdre de vue, il serait assurément avisé que nous nous tenions la main, n’est-il pas ?

Shizuka rougit. Mais cette demande n’était pas insensée. Considérant la foule, elles risquaient effectivement de se perdre de vue. La jeune femme baissa les yeux et tendit la main en direction de sa senpai, qui l’attrapa avec délicatesse. Celle de Vivienne était douce et fragile mais cachait une vigueur certaine, ce que Shizuka constata tandis qu’elle se refermait sur la sienne.

La rougeur sur son visage n’arrivait pas à s’effacer. Sa main était tenue par son modèle, par sa merveilleuse senpai. Elles ressemblaient à un couple en rendez-vous ! C’était un événement incroyable, le genre de scène qui n’arrivait que dans les jeux de drague.

Toutes deux furent emportées par la foule jusqu’à l’entrée du centre commercial.

— Oneesama, vous avez vraiment du mal avec cette foule, n’est-ce pas ?

— Tout être sensé éprouverait quelques difficultés à se retrouver bousculé, compressé et obligé de sentir les effluves infectes de la crasse humaine. Vous ne pouvez considérer à quel point nous ressentons un réel sentiment d’admiration et de surprise face à la force que vous dévoilez en cette journée.

Elles s’étaient assises sur un banc à proximité d’une fontaine. À cette heure-ci de la matinée, on pouvait encore y trouver des places libres mais, à mesure que la journée avancerait, ce serait de moins en moins vrai car les personnes fatiguées par leurs allées et venues dans les boutiques viendraient s’y reposer.

Vivienne semblait particulièrement exténuée. Elle se ventilait le visage à l’aide d’un éventail finement ouvragé et élégant qu’elle avait tiré de son sac à main et épongeait son front comme si elle avait dû fournir un effort physique considérable.

À côté d’elle, Shizuka la regardait avec une expression mêlant admiration et gêne.

— Personne n’aime la foule, Oneesama, mais il n’y a pas trop le choix. Et puis, personnellement, je suis contente quand je vois tant de monde s’amuser, je me dis que c’est ce que les mahou senjo défendent au prix de leurs vies.

Vivienne cessa de se ventiler et l’observa avec une certaine curiosité, puis elle sourit.

— Vous êtes pétrie de bons sentiments, nous aimons cet aspect de votre personnalité. Malgré le fait que nous vous ayons invitée ici en cette journée, vous disposez d’une expérience supérieure dans ce domaine, aussi nous vous demandons humblement de nous servir de guide en prenant en compte nos difficultés à l’égard de la foule. Accepteriez-vous cela, Shizuka-san ?

— Bien sûr, Oneesama !

Elle se leva d’un coup, ferma ses poings de manière combative et dévoila une expression de joie sincère.

Vivienne lui sourit de manière élégante et modérée, referma son éventail et lui tendit la main pour l’aider à se lever.

Se tenant la main tel un jeune couple, elles se rendirent d’un magasin à l’autre : vêtements, accessoires, chaussures, achats indispensables pour des filles à la mode ou simplement soucieuses de leur apparence. Comme Shizuka s’y attendait, sa senpai disposait de goûts élégants qui la poussaient à dépenser des sommes importantes.

Shizuka se retint pour sa part, puisque l’engagement de la journée était de laisser l’intégralité des dépenses à Vivienne. Elle ne voulait pas se montrer malpolie en choisissant quoi que ce soit.

Toutefois, elle ne put empêcher cette dernière de lui offrir une robe, des chaussures et une jolie bague en or.

— Mais Oneesama ! C’est bien trop cher pour moi… J’apprécie votre geste, mais nous nous connaissons à peine…

Elles se trouvaient alors devant la caissière prête à confirmer leur achat ; cette dernière, comprenant qu’il y avait là sujet à quelque discorde, eut la délicatesse d’attendre avant de poursuivre, leur laissant le temps d’en discuter entre elles. De toute manière, ce genre d’enseigne assez chère, sans être du grand luxe, accueillait généralement peu de clients : elles ne dérangeaient donc personne.

— Voyons, Shizuka-san, n’avons-nous point exprimé avant de venir en ce lieu notre intention de vous couvrir de cadeaux ?

— Mais Oneesama… C’est… c’est…

Vivienne posa son index sur les lèvres de son amie, et, en la regardant droit dans les yeux de son expression aristocratique et supérieure, lui dit :

— N’ayez crainte, cette somme est amplement dans nos dispositions, veuillez donc accepter nos largesses avec résignation. Au contraire, si vous éprouvez quelque respectueux sentiment à notre égard, vous accepteriez de vous changer et de les porter ici même en notre compagnie.

Shizuka ne pouvait plus rien dire, vaincue par l’admiration qui la liait à son aînée ; Vivienne tendit des billets à la vendeuse, qui les encaissa, puis toutes les deux quittèrent la boutique et se dirigèrent vers un secteur au deuxième étage où se trouvaient des cabines d’essayage.

Nombre de boutiques, par souci de commodité, disposaient de leurs propres cabines à l’intérieur de leur espace de vente, mais il y avait également dans le centre commercial plusieurs espaces gratuits où les clients pouvaient se changer à leur aise et porter immédiatement leurs achats.

— Shizuka-san, souhaitez-vous solliciter quelque aide afin de vous revêtir de cette robe ?

— Non merci… Oneesama… j’ai presque fini…

— Il nous tarde de voir le résultat.

La porte de la grande cabine s’ouvrit et Vivienne découvrit avec satisfaction la nouvelle tenue de sa cadette.

C’était une robe blanche et violette dans un style très occidental. Elle mêlait une coupe moderne à des éléments d’inspiration ancienne tels que des rubans ou des broderies. Quant à ses nouvelles chaussures, Vivienne lui avait pris des talons très élégants.

— L’ensemble vous sied à ravir. Nous sommes très fière de vous.

— Merci, Oneesama… je vais rougir, je crois, c’est la première fois que je porte quelque chose d’aussi chic…

— Nous ne voyons nulle raison qui encouragerait un quelconque embarras. Votre beauté et votre élégance naturelle n’ont rien à envier aux autres clientes ci-présentes, nous vous prions de tenir nos paroles pour sincères. Non, non, nous vous assurons que vous êtes de toute évidence la plus belle femme présente en ce centre commercial.

Ces mots ne firent qu’embarrasser encore plus Shizuka, qui avait un naturel plutôt complexé. Son visage rougit jusqu’aux oreilles et elle baissa les yeux en frottant nerveusement ses cuisses.

— Oneesama… vous exagérez…

— Nullement. Toutefois, il manque un élément important à cet ensemble. Accepteriez-vous de tendre votre main ?

— Hein ? Euh…

Shizuka avait peur de comprendre les intentions de son aînée mais elle ne pouvait lui désobéir. Sa faiblesse de caractère se plia et elle tendit la main droite.

Tout comme elle le pensait, Vivienne la prit délicatement et passa la bague en or précédemment achetée à son doigt ; il s’agissait d’un anneau plutôt fin et soigneusement ciselé. Il ne représentait rien de concret mais ses entrelacs en faisaient un bijou remarquable, sans être ostentatoire.

Les yeux de Shizuka brillaient comme si elle était sur le point de se mettre à pleurer et, à dire vrai, c’était effectivement le cas ; sous l’effet des émotions, son cœur battait la chamade et ses yeux étaient humides, c’était la première fois qu’elle recevait un cadeau pareil et celle qui le lui offrait n’était pas n’importe qui à ses yeux.

Quelques semaines auparavant, elle n’aurait jamais espéré un tel développement de leur amitié.

Une pensée soudaine lui fit dire en plaisantant :

— Merci, Oneesama ! Merci pour tout… Mais, les gens ne vont pas penser que c’est une demande en mariage si vous me le passez à ce doigt-là ?

— Et l’opinion des autres à ce propos vous dérange-t-elle donc à ce point ? demanda Vivienne en la fixant droit dans les yeux.

— Ah euh… non, c’était une blague… En général, c’est les hommes qui passent la bague au doigt…

— Nous ne sommes pas un homme. Néanmoins, cela change-t-il réellement quelque chose ?

Shizuka considéra le visage mystérieux de sa senpai. Vivienne avait bien conscience de la signification de ce qu’elle venait de faire. Était-ce donc délibéré ?

Que devait-elle lui répondre ? Qu’avait-elle envie de lui répondre ?

C’était une femme, et son modèle inatteignable de surcroît. Un tel développement était inenvisageable, c’était certainement une plaisanterie qu’elle lui faisait encore.

Depuis cette matinée, elle avait découvert que son modèle avait un sens de l’humour aussi délicat que le reste de ses manières. Il était aussi difficile à cerner qu’il était difficile d’en rire tant on pouvait le tenir pour vrai.

— Vous semblez bien confuse. Aurions-nous troublé votre esprit ? Peut-être n’aurions-nous pas dû ainsi jouer avec vous. En guise d’excuse, accepteriez-vous de nous accompagner dans un restaurant de notre connaissance ?

Shizuka se sentit rassurée : c’était bel et bien une blague. Tout en soupirant de soulagement, elle acquiesça et prit la main de sa senpai pour l’accompagner.

Elle crut toutefois entrevoir un sourire énigmatique sur le visage de cette dernière alors qu’elles se dirigeaient toutes les deux vers un restaurant français situé au cinquième étage.

Malgré le grand nombre de personnes qui attendaient pour pouvoir manger dans ce local, les deux filles furent acceptées dès leur arrivée car Vivienne avait réservé une table à l’avance. Shizuka ne put s’empêcher d’être admirative face à son organisation. Elle avait anticipé correctement l’heure à laquelle elles allaient manger sans faire sentir aucune contrainte à sa cadette.

Une fois installées toutes les deux dans un salon décoré à la française, Vivienne se proposa de commander puisqu’elle était habituée à ce genre de cuisine.

Shizuka n’osa pas la contredire, la laissant s’occuper de tout, et leur table se décora ainsi peu à peu de plats inconnus, mais particulièrement agréables à la vue et au palais.

— Nous avons choisi des plats qui siéraient aux goûts kibanais, mais si vous éprouvez quelques difficultés concernant l’un d’entre eux, ne vous forcez surtout pas.

— Ne vous inquiétez pas, Oneesama. Vous avez tout… enfin… je veux dire, ce repas… il est magnifique ! Vous aviez tout prévu…

— Certes, c’est là l’un des principes de la gastronomie française : aussi beau que bon. Nous espérons sincèrement que vous apprécierez, ce n’est pas un restaurant cinq étoiles, mais nous avons veillé à en choisir un dont les saveurs étaient proches de celles de notre cuisine d’origine.

— Oneesama, vous parlez si bien que j’en oublie parfois que vous viviez en France, autrefois.

Cet ancien pays était synonyme de prestige gastronomique à Kibou, même si, dans le monde post-Invasion, il n’existait plus réellement en tant que tel. En effet, la France faisait désormais partie d’Amaryllis, et elle avait bien changé.

Vivienne fit délicatement tourner du vin dans son verre puis y trempa ses lèvres et commenta la phrase de sa cadette.

— Vous savez, nous n’avons que très peu connu notre terre natale, mais il est vrai que notre palais se souvient encore des goûts que l’on y trouve.

— C’est l’Invasion qui vous a amenée à Kibou ?

— Nous ne sommes née que peu après. Nous avons le même âge que vous, ne vous méprenez pas.

— Mille excuses, Oneesama !!!

Shizuka pouvait sentir l’impolitesse dont elle venait de faire preuve. L’Invasion ayant eu lieu vingt ans auparavant, et en raison de sa sagesse et de ses manières, elle avait présumé que sa senpai était plus âgée qu’elle. Elle n’avait plus pensé au fait que Vivienne n’avait sûrement pas connu le monde d’avant non plus.

— N’ayez crainte, nous ne sommes pas vexée par vos paroles, vous ne pouviez savoir.

Une question soudaine vint à l’esprit de la jeune femme : comment connaissait-elle l’âge de Shizuka ? Ce n’était pas la première fois que Vivienne affichait des connaissances détaillées sur son compte. Comment avait-elle fait pour les obtenir ? Était-ce Elin qui lui avait permis de lire son dossier ?

— Nous sommes venue à Kibou à l’âge de neuf ans. Nous avons des souvenirs clairs de notre période à Amaryllis. Il va sans dire que estimons à présent les terres sur lesquelles nous habitons de la même manière que celles où nous sommes née.

Son regard sembla un instant se perdre dans le verre qu’elle faisait tourner. Une certaine mélancolie se lisait sur son visage, ce qui fit regretter à Shizuka d’avoir amené la discussion sur ce sujet.

— Désolée d’avoir ressassé le passé, Oneesama, s’excusa-t-elle en baissant la tête. Parlons d’autre chose, ce sera mieux… Comme de nourriture… ou de vin… ?

À cet instant, elle se rendit compte d’un détail gênant : si Vivienne avait son âge, elle n’était donc pas en âge de boire de l’alcool. Elle aurait donc… ?

— Oneesama ? Ce vin… vous… c’est…

— Ce n’est pas du vin, mais du jus de raisin.

Shizuka soupira de soulagement : son aînée n’était pas une délinquante qui enfreignait les lois.

— … enfin, probablement à la base ?

— Probablement ? répéta Shizuka sans comprendre ce que sa senpai voulait insinuer.

— Eh bien, qui peut réellement savoir ce que l’on nous a servi dans ce verre ? Voudriez-vous par vous-même vous en assurer ?

La jeune femme ne comprenait plus les intentions de son aînée. Elle était complètement confuse. Elle était curieuse et voulait savoir mais, en même temps, elle n’avait pas envie de donner l’impression de manquer de confiance ; d’un autre côté, Vivienne faisait tout pour alimenter le doute, ce qui rendait la situation difficile.

L’aristocrate regarda sa cadette de manière amusée, puis, après quelques secondes d’attente d’une éventuelle réponse, finit par vider son verre.

— À présent, il vous faudra satisfaire votre curiosité entre mes lèvres. Désireriez-vous connaître la vérité ? Souhaitez-vous savoir si nous avons enfreint ou non la loi ?

Vivienne se pencha par-dessus la table et rapprocha ses lèvres de celles de Shizuka en même temps que sa main lui saisissait le menton.

— Oneesama ? Que faites-vous… ? Nous sommes entre filles…

— Est-ce réellement un problème ? Puisque nous sommes entre filles, quel mal y aurait-il donc, n’est-il point ? Évidemment, si vous nourrissez quelque indécente arrière-pensée, votre hésitation prendrait tout son sens et nous serions mal avisée de continuer. Que souhaitez-vous donc ?

— Euh… Vous seriez pas du genre à…

Même si Vivienne semblait lui donner le choix, ses lèvres se rapprochaient dangereusement et son regard plongeait dans celui de Shizuka ; cette dernière y vit une certaine luminescence qui lui laissa penser à de l’ivresse mais, n’ayant jamais fait elle-même l’expérience de l’alcool, elle n’en était pas vraiment sûre.

À cet instant, soudainement, la sirène de centre commercial retentit. C’était le signal d’une offensive des envahisseurs.

Vivienne reprit immédiatement son sérieux et s’éloigna de sa cadette.

— Veuillez patienter, très chère, nous allons rapidement prévenir notre chef…

Sur ces mots, elle saisit son téléphone portable dans son sac et se leva. Alors que les autres clients du restaurant évacuaient dans l’urgence les lieux dans un tumultueux brouhaha, elle entra en communication avec Elin.

Shizuka ne prêta pas l’oreille à la conversation, qu’elle entendait fort mal de toute manière, et s’enfonça dans sa chaise en soupirant.

Qu’est-ce qui venait de se passer au juste ? Cette sortie entre filles, elle n’était pas censée se passer de la sorte…

Elle toucha instinctivement ses lèvres, rougit et essaya de calmer son cœur qui s’affolait.

***

Quelques minutes plus tard, les deux filles évacuèrent à leur tour le restaurant. Elin avait donné l’autorisation d’intervenir ; elle n’avait pas encore de contrat mais allait s’affairer pour en obtenir un.

En attendant, elles étaient habilitées à « supprimer la menace » ; c’étaient les mots rapportés par Vivienne à sa cadette.

Pendant que les clients évacuaient vers l’abri le plus proche, elles arpentaient les couloirs à la recherche d’un monstre mais ne trouvaient rien.

Autour d’elles, outre le bruit des clients en train d’évacuer, les rideaux métalliques du centre commercial, prévus pour le défendre, commençaient à se baisser.

— Nous ne disposons pas d’assez d’informations, fit remarquer Vivienne en regardant autour d’elle. L’ennemi se trouve-t-il actuellement hors du centre ou à l’intérieur ?

— Ah, oui… C’est vrai que ce lieu dispose d’un système de détection, même dehors, affirma Shizuka, qui avait lu des articles sur les lieux.

— Certes. Nous y avons initialement pensé, mais ce dispositif de défense nous semble particulièrement dangereux car en cas d’apparition ennemie à l’intérieur de l’enceinte, les murs retiennent le monstre prisonnier avec ses proies.

Elle disait vrai : si l’ennemi apparaissait dans le centre commercial, les rideaux métalliques étaient une gêne pour les renforts et non pour les monstres à l’intérieur. C’était probablement pour contrevenir à ce genre de situation que l’abri avait été bâti dans les souterrains.

— En effet…

— Vous devriez vous transformer. Vous ne disposez point du loisir de le faire rapidement puisque vous sollicitez les services de votre familier, aussi nous vous conseillons de le faire immédiatement.

— Vous avez raison, Oneesama.

Sur ces mots, Shizuka prit son téléphone et chercha à joindre Yog-kun, mais elle se rendit rapidement compte que le dispositif de sécurité du centre commercial bloquait d’une manière ou d’une autre les ondes de son cellulaire.

Aussi, elle passa à la seconde solution, moins efficace puisque son familier était plus à l’aise avec les objets technologiques que magiques. Elle prit sa baguette dans son sac et l’utilisa à la manière d’un microphone en orientant l’extrémité vers sa bouche.

— Yog-kun ? Tu m’entends… ?

Elle renouvela son appel encore deux fois avant d’entendre la voix lasse du renard lui répondre :

— Yep, je t’entends…

— T’en as mis du temps à répondre. Si j’étais dans l’urgence, je serais morte, tu sais ?

— J’y peux rien moi, je somnolais encore, j’ai pas vu tout de suite…

— Si, justement, pensa Shizuka sans le dire, c’est de ta faute de ne pas être sérieux, saleté de renard NEET !!

Ce dernier bâilla et poursuivit :

— Heureusement qu’Elin m’a dit de vérifier mes appels, paraît que t’as un souci de mob ?

— Bah ouais, pourquoi je t’appellerais autrement ?

— Dis ! Tu pourras ramener une pizza ce soir ? Faudrait aussi acheter du cola et du papier toilette…

— La pizza et le cola, c’est ton problème, mais le papier toilette ? Je croyais que les dieux n’avaient pas ce genre de besoins ?

— Ouais, bah, j’ai voulu shooter un pigeon qui roucoulait devant la fenêtre et j’ai jeté le dernier rouleau… Puis j’ai vu dans une vidéo sur le net qu’on pouvait faire des sculptures en PQ donc j’ai voulu tenter…

— Foutu renard dégénéré !

Shizuka serra son poing et afficha une expression sincèrement énervée.

— Bon, on verra ça plus tard… si je survis. Transfère-moi mes pouvoirs, s’il te plaît…

— Et pour la pizza ?

— Je t’amène les chips, tu commanderas la pizza toi-même… c’est pas comme si tu n’avais pas volé un billet de 5000 yens ce matin.

Elle avait fini par s’habituer au fait qu’il prenait régulièrement de l’argent dans son porte-monnaie. Elle avait eu beau le mettre sous son oreiller, supposant qu’il le faisait la nuit, il trouvait quand même le moyen d’y parvenir. Finalement, ayant réalisé qu’il était capable de faire pire que ça, en hackant sa carte de crédit par exemple, elle avait admis ce sacrifice comme une pension alimentaire qu’elle lui versait et n’en parlait plus.

— Ça marche ! Bah juste le temps de poutrer ce mob et je t’envoie ça…

— Tu me les envoies de suite !! Espèce de parasite !!!

À cet instant, Shizuka réalisa que sa senpai écoutait la conversation depuis le début. Elle avait tendance à s’emporter lorsqu’il s’agissait de Yog-kun, aussi n’était-elle pas parvenue à rester calme. Quelle mauvaise image elle venait de donner !

Elle se retourna lentement pour s’excuser mais Vivienne l’observait avec intérêt et amusement.

— Senpai ? Désolée…

— Nous ne voyons guère lieu de vous excuser.

Aussitôt, la transformation de Shizuka débuta et elle changea de vêtements au profit de sa tenue de mahou shoujo traditionnelle, colorée, scintillante et pleine de froufrous.

Alors que Vivienne semblait l’admirer, un cri féminin à proximité attira leur attention.

Ce n’était pas très loin et elles accoururent.

Lorsqu’elle passèrent le coin de mur les menant à cette nouvelle allée de magasins, elles virent une créature rouge de deux mètres au corps spongieux, garnie d’une dizaine de gueules affamées ainsi que de nombre de courts tentacules, chacun terminé par des aiguillons semblables à des dards de moustiques, qui s’agitaient sur son corps. Ses deux bras étaient armés de longues griffes acérées. Le monstre n’avait ni yeux, ni visage : son physique était totalement absurde.

Ignorant totalement la loi de la gravité, la créature flottait dans les airs.

À ses pieds gisaient deux personnes, manifestement mortes considérant leur blancheur, leur position et leur état d’inertie.

Non loin, une femme tombée sur les fesses, les yeux emplis d’horreur, tremblant comme une feuille et pétrifiée par la peur, venait de crier.

La vue des cadavres au sol fit réagir Shizuka. Elle s’immobilisa, puis elle sentit la main douce et apaisante de sa collègue lui chuchoter :

— Vous en êtes capable…

Shizuka inspira, rassembla son courage et s’interposa entre la femme et la créature.

— En… en tant que… mahou senjo, je… je ne tolérerai aucun crime !!

Elle avait répété cette phrase des centaines de fois devant son miroir mais, au moment où elle en avait besoin, elle bégayait, hésitait et sa langue fourchait à cause du stress et de la peur.

Le monstre tourna ses griffes vers elle, prêt à la déchiqueter.

« Quartz Pickaxe ! »

Elle tenta de renforcer sa volonté et de donner le meilleur d’elle-même, mais comme elle s’y attendait, le projectile magique heurta le monstre sans parvenir à lui infliger de dégâts.

— Mais… ! Son corps est mou, pourquoi ça marche pas ?!

Elle tourna un instant son regard vers sa collègue et vit du coin de l’œil qu’elle commençait à se transformer à son tour.

Le monstre porta deux attaques de griffes simultanées en direction de la gorge de Shizuka, mais cette dernière fit apparaître une barrière magique afin de les bloquer. Il s’agissait là de la forme de défense la plus instinctive des mahou senjo, mais pas de la plus résistante.

En effet, elle se brisa rapidement confrontée à la force du monstre, d’autant plus que Shizuka n’était pas très puissante et n’était pas capable de dresser des barrières réactives du niveau d’Elin.

Mais la fraction de seconde gagnée avait suffit à Shizuka pour se jeter en arrière et éviter l’assaut.

À cet instant, elle heurta le pied de la femme qu’elle cherchait à protéger et tomba à ses côtés.

Ses yeux s’emplirent de larmes alors qu’elle voyait les tentacules se diriger vers elles en lui rappelant des seringues.

*slash slash slash*

Il y eut le bruit d’une lame fendant l’air, puis le monstre s’effondra au sol, découpé en trois morceaux.

Derrière lui se tenait une femme à la longue chevelure bleu-vert attachée en une queue de cheval. Elle portait sur la tête un diadème incrusté de pierres précieuses et une longue robe richement décorée.

Vivienne avait achevé sa transformation.

Dans sa main droite enveloppée d’un gant d’escrime noir, elle tenait une rapière à la garde particulièrement ouvragée.

Il était impensable qu’elle puisse avoir tranché pareille créature avec une lame si fine mais pourtant, le cadavre du monstre prouvait l’inverse.

— Merci… Oneesama…

— Nous n’avons guère le temps de nous complaire, ma chère amie. Veuillez accompagner cette dame jusqu’à l’abri et veillez à ce qu’aucune de ces créatures n’y pénètre.

— Euh… d’accord… mais je veux vous aider, Oneesama.

— Votre attention nous flatte, affirma-t-elle en portant un regard étrange à sa kouhai, mais les Etherites sont des êtres invisibles. Rien ne prouve qu’un ou plusieurs d’entre eux n’ait point déjà réussi à pénétrer l’abri. Imaginez ce qu’ils pourraient provoquer comme massacre si nous les laissions agir à leur guise. Nous ne pardonnons guère aux vilains éléments, vous savez, et de même, soyez sans pitié envers eux.

Le cœur de Shizuka était encore plus ravi. Son modèle était si épatant ! Elle avait un style incroyable, une force phénoménale et semblait bien connaître ces créatures, ce qui indiquait son niveau d’érudition ; elle voulait être comme sa senpai, se tenir un jour à ses côtés et briller comme cette dernière le faisait en cet instant.

Mais avant tout, elle devait se ressaisir, elle devait l’aider, suivre ses conseils et lui être utile.

Elle se releva et prit la femme apeurée sur son épaule, tout en demandant à son aînée :

— S’ils sont invisibles… comment je peux me battre contre eux ?

— Les Etherites sont invisibles tant qu’ils ne sont pas gorgés de sang, expliqua-t-elle en jetant un regard aux deux cadavres au sol. Une fois nourris, ils apparaissent quelques temps. Vous pouvez toutefois les détecter aux gloussements étranges qu’ils émettent avant de passer à l’attaque. Nous avons confiance en vous, sauvez ces gens et… n’oubliez pas de vous protéger avant tout le reste.

Sur ces mots, tout en écartant les bras, elle prononça quelques mots en latin, « Flos Natus », et des pétales s’agglutinèrent dans son dos jusqu’à former deux ailes magnifiques.

— Nous vous rejoignons après les avoir tous éliminés.

Puis elle s’envola pour rejoindre les étages supérieurs.

— Whaaaaaa !

Pendant quelques instants, Shizuka oublia complètement l’alarme et l’état d’urgence dans lequel elle se trouvait. Sa collègue avait tout fait disparaître dans son esprit.

Après quelques secondes de stupeur, elle s’attela à sa tâche et commença à suivre les flèches indiquant la direction de l’abri.

Elle essaya plusieurs fois de faire réagir la femme qu’elle portait sur son épaule, mais en vain. Elle était encore tellement traumatisée par la peur qu’elle n’en revenait pas ; sûrement qu’une des deux victimes était un de ses proches.

Même si elle était transformée, Shizuka n’était pas beaucoup plus forte. Son style de combat était plutôt basé sur la magie, aussi, sa transformation ne faisait qu’accroître sa résistance et son potentiel magique, et très peu sa force physique. Porter une femme adulte se révélait être une tâche particulièrement pénible.

En arrivant au rez-de-chaussée, dans la zone proche de l’abri, elle croisa d’autres personnes en train de s’y diriger, mais c’est alors qu’un bien étrange bruit résonna dans ses oreilles. Un gloussement.

Se rappelant des paroles de sa collègue, elle s’écria :

— Vite, fermez les portes de l’abri !!!

Elle posa la femme au sol et l’ invita à poursuivre, puis se mit à courir en direction du bruit… mais elle s’écroula à mi-distance en sentant une vive douleur dans son dos.

Elle glissa sur quelques mètres avant de se rendre compte qu’elle était légèrement blessée et qu’elle saignait.

La créature gloussait encore plus. Elle était là ! Shizuka était sûre qu’elle était là, derrière elle, dardant ses tentacules dans sa direction pour lui sucer le sang.

Le visage de la jeune femme blêmit, des cris s’élevèrent. En cet instant, elle souffrait tout autant de sa blessure que de son incompétence mêlée à son impuissance. Si les gens criaient, c’était que la créature était apparue, et donc qu’elle venait, ou était en train, de se nourrir.

Pourquoi l’un de ses rares jours de repos devait-il prendre cette tournure ? Pourquoi ne pouvait-elle pas passer un agréable moment en compagnie de sa chère Vivienne ?

Les yeux en larmes, elle se releva et cria :

— Pourquoi ?!!!!

À ce moment-là, sans incanter, elle pointa sa baguette en direction de la créature et un pic de cristal particulièrement rapide jaillit de celle-ci et la transperça.

L’Etherite, après avoir saisi une victime, avait commencé à boire son sang, ce qui l’avait rendu partiellement visible et avait fait paniquer les clients qui n’étaient pas encore rentrés dans l’abri.

Avant même que le monstre ne puisse réagir, un second projectile le transperça de part en part. Son corps disparut soudain, redevenant invisible, et sa proie tomba au sol, affaiblie, mais en vie.

— Prenez les blessées et fermez immédiatement les portes ! hurla Shizuka en se rendant compte qu’il n’y avait pas de cris à l’intérieur de l’abri, mais entendant autour d’elle une multitude de gloussements.

Elle sécha ses larmes du dos de sa main, et ses jambes se mirent à trembler, mais elle saisit sa baguette à deux mains, prête à se battre.

— Je suis aussi une mahou senjo… je ne peux pas… être tout le temps un échec !

Des gouttes de sueur s’écoulaient le long de son visage. Elle avait envie d’être meilleure, elle voulait sauver ces gens et voulait vraiment devenir une magicienne digne de ce nom. Mais dans ce cas, pourquoi n’y arrivait-elle pas ?

Elle était énervée envers elle-même. Tous ses efforts et toutes les souffrances qu’elle avait subies ces dernières semaines avaient donc été vains ?

Alors qu’elle poussait un hurlement de frustration, elle entendit un gloussement derrière elle. Une des créatures se dirigeait vers les humains et cherchait à atteindre l’entrée de l’abri.

— Comme si j’allais te laisser faire !!

Elle tendit sa baguette alors que la formule s’imprimait dans son esprit, et sa magie traduisit les désirs de son cœur en paroles magiques :

« Diamond Shield !! »

Un mur de diamant s’éleva derrière les humains qui se traînaient jusqu’à la porte métallique de l’abri, et un bruit de choc résonna, comme si quelque chose venait de le heurter ; c’était effectivement l’une des créatures, qui avait vu un obstacle se dresser entre elle et son repas.

Un gloussement de nature différente indiqua qu’elle était contrariée.

— Au moins, même si je meurs ici… vous n’aurez pas ce que vous voulez…

Shizuka trouva étonnamment un certain réconfort dans cette idée. Elle était peut-être une magicienne indigne, mais elle arriverait aujourd’hui à faire obstacle aux créatures extra-dimensionnelles qui souhaitaient transformer l’Humanité en vulgaire repas.

Elle se mit à rire nerveusement en se rendant compte malheureusement que c’était tout ce qu’elle pouvait faire. Elle ignorait combien de ces créatures se trouvaient autour d’elle, elle ne pouvait pas les voir. Elle était parvenue à en éliminer une pendant son repas, alors qu’elle était inerte, mais cette fois, c’était elle qui serait prise pour cible.

Ses nerfs à vif firent couler les larmes de ses yeux alors que ses pensées se dirigeaient vers son adorée Vivienne.

— Eh, la trouillarde ! Et si tu tentais de combattre au lieu de baisser les bras ?

Cette voix, c’était celle de Yog-kun à travers la baguette. Shizuka avait complètement oublié son existence. Effectivement, la baguette était comme un téléphone, et il pouvait l’entendre.

— Yog-kun !!! Tu tombes bien ! Donne-moi plus de pouvoir, je veux les vaincre ! Je veux faire honneur à Oneesama !!

— Tu sais très bien que ça marche pas comme ça. Je peux pas te donner des pouvoirs, je ne fais qu’éveiller ceux qui sont en toi.

— Ah zut ! Je suis fichue…

— Sale pessimiste !

— Tu peux parler, espèce de NEET répugnant !!!

— Comme tu voudras…, affirma le renard d’une voix désintéressée. Je voulais te conseiller d’utiliser l’Hexa mais bon, toi qui vois…

Les yeux de Shizuka s’écarquillèrent. Il venait de dire quelque chose de surprenant et d’intéressant, le genre de chose qu’elle attendait de la part d’un vrai familier de magicienne.

— C’est bon, dis-moi ! Je suis vraiment en danger là, tu sais ?

— Pfffff ! Tu ajouteras des donuts à l’addition de ce soir… Pose la baguette sur ton front.

Sans plus attendre, se rendant compte que ses ennemis allaient passer à l’attaque d’une seconde à l’autre, Shizuka s’exécuta. Bientôt, elle ressentit l’énergie affluer en elle ; un nouveau sort venait de s’inscrire dans son cerveau. Elle savait exactement ce dont il était capable et devina parfaitement les intentions de son familier.

« Saphirik Hexabeam !!! »

Levant sa baguette au-dessus de sa tête alors que de la lumière en jaillissait, elle fit apparaître huit cristaux, chacun d’une couleur différente :

— Si je ne peux pas vous voir, je vais mitrailler la zone jusqu’à vous atteindre !

Sur ces mots, les cristaux se mirent à luire. Un rayon de lumière apparut et alla de l’un à l’autre, se reflétant dans les cristaux, puis ces derniers tirèrent soudain de manière répétée des rayons scintillants aux quatre coins de la pièce, à trois cent soixante degrés autour de Shizuka.

Le barrage de tirs était tel qu’il n’y avait aucune chance d’en réchapper, mais il était impossible pour la magicienne de connaître le succès ou non de son attaque puisque ses ennemis, ainsi que leurs cadavres, étaient invisibles.

Les rayons continuèrent pendant quelques dizaines de secondes, provoquant nombre de dégâts matériels, puis la jeune femme tomba à genoux, épuisée, respirant lourdement.

Elle n’était pas encore au bout de ses ressources, mais elle sentait son corps si faible qu’à ce rythme, elle ne tarderait pas à devoir reprendre sa forme normale.

— Voilà qui est bien fait… pour vous…

Mais la joie de Shizuka fut de courte durée, car elle entendit à nouveau les gloussements. Ils n’étaient plus très loin.

— Mais combien vous êtes, bon sang ?!

La réponse lui vint rapidement à l’esprit : ses tirs n’avaient pas eu la puissance nécessaire pour les vaincre ; elle était un échec du début à la fin.

— Désolée, Yog-kun… je ne suis pas assez forte, ils sont toujours là…

À cet instant, un bruit de pas se fit entendre. Elle leva la tête, pleine de soulagement : les renforts venaient d’arriver. Vivienne atterrit en plein milieu du grand hall où se trouvaient des devantures de magasins.

Elle semblait avoir combattu car sa rapière était couverte d’une substance rouge à la consistance et à la couleur différentes du sang humain ; sûrement celui des Etherites.

— Vous avez fait de l’excellent travail. Laissez à présent votre oneesama se charger du reste.

Ses ailes de pétales se dissipèrent et elle porta un regard amusé et joyeux à sa collègue ; c’était la première fois que Shizuka lui voyait ce genre d’expression faciale.

— Vous voulez manger, espèce de pourceaux décérébrés ? Eh bien, venez donc vous servir !

Sur ces mots, elle s’entailla le bras de sa rapière, faisant couler son sang et en aspergeant les environs.

L’odeur de ce liquide et sa couleur ne tardèrent pas à attirer les créatures et à provoquer une vive réaction auprès de Shizuka, que la vue du sang déconcertait. Il n’y en avait pas tant que cela, mais c’était celui d’une personne qui lui était chère. Elle commençait à sentir son cœur se serrer et sa tête lui faire extrêmement mal.

Elle vit soudain cinq créatures apparaître autour de sa chère amie. Elles l’agrippaient à l’aide de leurs tentacules et la mordaient de-ci de-là pour lui aspirer le sang…

Que voulait-elle faire au juste ?

Shizuka ne comprenait pas, elle ne pouvait pas comprendre, son esprit était trop embrumé, elle allait perdre connaissance d’une seconde à l’autre.

Mais alors qu’elle faisait un effort pour venir en aide à sa senpai, elle remarqua que, d’eux-mêmes, les Etherites se détachaient et semblaient se sentir mal.

— Ah là là là là là ! Oseriez-vous prétendre, bande de mal élevés, que mon sang bleu n’est point à votre goût ? Vous voilà donc devenus visibles. Vous avez dû vous rendre compte que me boire n’était pas une bonne idée, n’est-il pas ?

Vivienne se mit à rire de manière bruyante et folle sous le regard abasourdi de Shizuka, qui se pétrifia en la voyant ainsi ; elle ne ressemblait plus du tout à sa senpai adorée.

« Alba Rosa. »

Lorsque Vivienne prononça calmement ces paroles, sur sa rapière se mirent à fleurir des roses blanches, puis la lame s’allongea tel un fouet qu’elle agita à vive allure autour d’elle, au point qu’il devenait impossible à distinguer tant ses mouvements étaient rapides ; seuls les claquements de son arme se faisaient entendre.

Puis soudain, plus rien. Les ennemis cessèrent de bouger. Ils flottaient, mais aucun de leurs tentacules ne bougeait, de même que leurs bras.

— Vous êtes des éponges, vous absorbez si bien le sang et les poisons, vous êtes des anges, mes chers enfants. Et si vous laissiez la Mort danser avec vos cadavres, mes mignons ? Hahahahahaha !

Vivienne partit dans un nouvel éclat de rire sardonique, puis elle lécha sa lame pleine du sang et des chairs de ces créatures.

« Rubus Capilla. »

Sur ces mots, ses cheveux se transformèrent en lianes semblables à des tentacules, semblables aux serpents des méduses des mythes.

Puis les lianes, animées d’une vie propre, se mirent à fouetter tout autour d’elles les créatures immobilisées par le poison que Vivienne leur avait inoculé de sa lame.

C’était un traitement particulièrement cruel, même pour ces monstres. Les lianes ne cherchaient pas à les tuer, elles se contentaient de les fouetter si brutalement qu’elles arrachaient à chaque coup des morceaux de chairs et des gloussements de douleur. Et pendant ce temps, les rires déments de la magicienne se poursuivaient.

Finalement, elle ajouta ses propres coups de rapière-fouet à cette macabre symphonie, sectionnant, un à un, méticuleusement, les appendices et tentacules des créatures, prenant bien attention à ne pas les tuer malencontreusement, désireuse de les torturer plus que de les vaincre.

Dans les oreilles de Shizuka, les gloussements des Etherites prenaient de plus en plus un timbre de voix humain. Ses yeux écarquillés n’arrivaient plus à se détacher de cet horrible spectacle et ses jambes étaient clouées sur place.

Que ce fussent des monstres ou des humains, personne ne méritait pareil traitement ; d’autant que Vivienne avait largement les moyens de les éliminer rapidement sans les faire souffrir. Pourquoi jouait-elle ainsi ?

Après quelques minutes à ce rythme, les créatures s’effondrèrent au sol. Elles étaient tellement affaiblies que leur magie de lévitation s’était estompée.

— Quoi, déjà fini, mes mignons ? Je suis incroyablement déçue… Vous pourriez être plus solides, je ne me suis pas encore assez amusée…

Même son langage avait changé. Elle n’était plus du tout la même personne.

Ses cheveux reprenant leur forme normale, elle se dirigea vers un premier corps et se pencha vers lui, un large sourire sur son visage couvert de sang et de chairs arrachées.

— Vous êtes déjà mort ? Non, ce n’est pas possible, ne me faites pas cet affront.

Elle frappa du pied la créature et enfonça de toutes ses forces son talon dans ce corps spongieux ; du sang gicla et recouvrit sa belle robe. Le monstre poussa un râle d’agonie.

— Oh, vous voyez. Menteur !

Tout en se remettant à rire, elle frappa encore et encore le cadavre du monstre jusqu’à ce qu’il ne bouge plus.

Les trois suivants étaient déjà décédés suite à leur affreux traitement. Seul le cinquième et dernier manifestait un peu de vie. C’était le plus proche de Shizuka et il poussait encore un horrible gloussement, tel un râle d’agonie.

— Vous vouliez du sang, non ? Pourquoi ne pas passer à table, alors ? Le mien n’est-il pas assez bien ?

Elle entailla sa main et fit couler le sang dans l’une des bouches du monstre.

— Quoi ? Mon sang acide vous brûle de l’intérieur ? N’est-ce pas un peu douloureux, mon chaton ? Hi hi hi hi !

Son sourire était large et horrible. Elle avait rapproché sa tête de la gueule du monstre afin de mieux écouter sa souffrance alors que le fluide mortel s’écoulait lentement en lui.

Après quelques dizaines de secondes, de son corps spongieux jaillit un sang bleu presque noir, et il cessa de souffrir.

Shizuka avait envie de vomir face à ce spectacle. Elle était écœurée, quand bien même il s’agissait de viles créatures ennemies du genre humain. Elle recula instinctivement lorsque les yeux de sa collègue se tournèrent vers elle.

— Mon ange, je vous ai fait attendre. Veuillez me pardonner, je suis toute à vous. À moins que vous ne préfériez l’inverse. Je préfère vous avoir pour moi, uniquement pour moi, que vos yeux ne voient que moi. Ne suis-je pas votre Oneesama ? Celle que vous adorez, celle que vous chérissez plus que tout ? Vos lèvres n’appellent-elles pas mon nom la nuit ? Vos pensées ne sont-elles pleines de moi et votre souffle ne porte-t-il pas mon nom au sein de l’extase de vos fantasmes ?

Elle fit une révérence à la manière d’une noble dame puis marcha sans aucun respect sur le cadavre devant elle en se dirigeant vers sa nouvelle proie.

— Shizuka-san, amusons-nous un peu. L’ambiance est ravissante ici et il faudra au moins deux minutes avant que les officielles n’interviennent…

Complètement apeurée et en larmes, Shizuka fit volte-face et commença à courir pour s’éloigner d’elle.

— Où allez-vous, mon ange ? Oh, je vois ! Vous voulez que je vous force un peu la main. C’est la partie que je préfère, déclara-t-elle en passant de manière sensuelle sa langue sur ses lèvres. Vous serez bientôt mienne et vous me supplierez de vous donner toujours plus d’amour.

Mais Shizuka n’entendait plus rien et son esprit était focalisé sur un unique objectif : fuir au plus vite !

— Qu’est-ce que… ? Je… je dois fuir Oneesama ? pensa-t-elle avec horreur.

Ayant sincèrement peur pour sa vie au vu de cet horrible massacre, elle invoqua sa poudre magique afin de s’envoler et s’éloigner le plus rapidement possible.

Combien de temps devait-elle continuer de voler ?

Elle s’imaginait Vivienne la suivre en volant à l’aide de ses ailes de pétales. Si elle la rattrapait, qui sait ce qu’il adviendrait ?

Pendant une période de temps difficile à estimer, elle entendit, ou crut entendre derrière elle, le rire dément de la jeune femme, jusqu’au moment où, dans la panique, elle projeta un pic de quartz sur le mur métallique à côté d’elle et le perça ; passant par le trou, elle s’enfuit à l’extérieur et quitta sans réfléchir ce lieu gorgé de folie et de sang.

***

Les jours suivants, Shizuka ne se rendit pas à l’agence. Elle ne voulait plus revoir ces filles qu’elle estimait toutes pires les unes que les autres : une chef fainéante, négligée et accro des jeux en ligne, une hikikomori stupide et pseudo-vampire, et, enfin, la pire, l’ultime trahison, une fille raffinée et de bonne famille qui se révélait être une sadique confirmée.

Voilà à quoi ressemblait l’agence Tentakool dans laquelle elle avait fini, voilà à quoi ressemblait la réalisation de son plus vieux rêve.

En rentrant à la maison, le soir même, elle s’engouffra dans un bain pour laver autant la crasse du combat que celle, mentale et invisible, qu’elle sentait sur elle. Elle avait l’impression d’entendre à chaque instant les rires déments de sa senpai, de sentir le sang gicler sur elle et de voir les expressions implorantes des Etherites…

Elle eut même peur à un moment donné de voir surgir chez elle Vivienne avec son visage endiablé ; elle connaissait l’adresse de Shizuka, ce n’était pas une possibilité à exclure.

Étonnamment et malgré son habituelle insensibilité, Yog-kun ne lui fit aucune remarque. Il ne lui reprocha même pas l’absence de son tribut durement négocié ; il avait entendu ce qui s’était passé à travers la baguette. Il savait.

Nombre de pensées envahissaient l’esprit de la jeune femme et celle qui revenait sans cesse était :

Je suis une nulle ! Pourquoi serais-je tombée sur une agence avec des filles normales ? J’ai ce que je mérite…

Ce soir-là, elle ne mangea pas. Elle se blottit en boule dans un coin de son lit, emmitouflée de ses couvertures, et ne ferma pas l’œil de la nuit.

Après trois jours passés à la maison, sans parler à personne, sortant uniquement acheter à manger au konbini le plus proche de chez elle, sans aucune motivation, elle songea même à retourner chez ses parents et à tout laisser tomber.

Personne ne l’avait contactée, que ce soit Elin pour lui reprocher son absence, Irina qui se serait inquiétée ou Vivienne pour s’excuser.

— Je ne représente rien pour elles non plus… il vaut mieux que cette histoire se finisse là…

À l’aube du quatrième jour, alors qu’elle descendait les poubelles avant de s’en aller acheter à manger, son portable vibra : elle avait reçu un message :

«  Tama Library, bonjour. Nous vous informons que votre demande a abouti et que lors de votre prochaine venue, vous pourrez disposer d’une carte d’accès. Cordialement. »

Elle avait complètement oublié cette demande. Elle avait cherché des informations sur ses collègues mais n’avait pu entrer dans la zone militaire à proprement parler puisqu’il fallait d’abord, pour le personnel, vérifier de l’exactitude des informations exigées et obtenir les autorisations.

Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis lors et il était étonnant que le message n’arrive qu’à cet instant.

Il était vrai que les procédures étaient parfois lentes, mais à ce point…

L’idée qu’Elin avait fait traîner la demande sur son bureau pendant des semaines s’imposa à son esprit comme la raison principale de ce retard.

— Tu devrais y aller, proposa Yog-kun tout en continuant de jouer. Ça te changera les idées…

Comment connaissait-il le contenu du message qu’elle venait à peine de recevoir ?

Elle ne répondit pas mais l’idée mûrit dans sa tête et, finalement, aux alentours de midi, elle quitta l’appartement sans rien dire à son familier.

Elle prit une nouvelle fois la direction du quartier de Tachikawa et, après une bonne heure de train suivie d’un peu de marche, elle finit par atteindre la bibliothèque.

Expliquant à nouveau son désir d’effectuer des recherches dans la zone réservée aux mahou senjo, elle obtint cette fois une carte d’accès.

— Ah ? Concernant votre demande ? s’étonna la réceptionniste à qui elle parla. Nous avons reçu l’autorisation la semaine suivante, en fait.

— Pourquoi m’avoir envoyé un message ce matin dans ce cas ? demanda Shizuka sans réellement comprendre.

— Un message, dites-vous ? Nous n’avons pas l’habitude d’envoyer de tels messages, vous savez ?

C’était là un mystère de plus à éclaircir, mais la réceptionniste lui confirma une seconde fois que la bibliothèque n’envoyait aucune confirmation téléphonique pour ce genre de demandes.

Elle n’était pas d’humeur, aussi elle laissa tomber les explications et entra dans cet endroit qu’elle avait toujours rêvé de visiter.

Elle était nettement moins enthousiaste que d’habitude suite à tout ce qui s’était passé, mais une certaine joie l’envahit malgré tout en voyant ces allées pleines de livres et de documents renfermant une partie du savoir interdit de l’Humanité.

Ses recherches furent essentiellement tournées vers les mahou senjo. C’était sa passion, son centre d’intérêt et sa raison de vivre… enfin, jusqu’à récemment.

Elle commença par chercher des informations sur l’agence Tentakool et découvrit qu’elle avait été fondée quatre ans auparavant par nulle autre qu’Elin.

Les mentions concernant l’agence indiquaient qu’elle était établie à Takadanobaba et qu’elle avait de nombreux contrats émanant de l’armée. Une liste impressionnante d’affaires résolues se trouvait dans ce dossier avec les noms des commanditaires, majoritairement des hauts gradés.

Shizuka chercha ensuite des informations plus précises sur Elin :

« Nom de naissance : Hayano Maako. Âge : 30 ans. Nationalité : Kibanaise (Japonaise). Date de naissance : 5 octobre 2055. Groupe sanguin : A. Taille : 1m41. Phénotype : Kibanais. Pouvoirs : Qliphoth des flammes noires. Type : Magicienne. Élément : Flammes noires/Annihilation. Orientation : Offensive. Catégorisation : Dark. Niveau de puissance : S+. »

Ces dossiers étant destinés à l’armée et aux mahou senjo, il y avait un grand nombre de données tirées de l’acte de naissance et de l’état civil.

Shizuka trouva de nouvelles informations dans un des ordinateurs. C’était une explication écrite quelques années auparavant par le général Sugino Keisaku :

« … Elin fait partie des dix premières mahou senjo éveillées à Kibou pendant l’Invasion, elle était alors âgée de 11 ans et demeure à ce jour l’éveil le plus jeune du pays. Ses progrès furent rapides et sa puissance devint rapidement une force sur laquelle compter. Elle atteignit le rang d’archi-magicienne deux ans après son intégration dans l’armée. Son familier du nom de Levy disposait d’une forme de serpent à fourrure et d’une personnalité sociable et bienveillante. Les relations entre les deux étaient très bonnes et leurs liens très forts. Suite à l’échec de la mission RY-551 (classement confidentiel rang 4), elle perdit Levy ainsi que son unité et, pendant un an, ses pouvoirs. Elle a fait partie du premier projet d’éveil artificiel kibanais et a profité des recherches menées par l’équipe Masamune (classement confidentiel rang 5). Elle fut d’ailleurs la seule réussite du projet. Il est à noter qu’elle recouvra l’intégralité des pouvoirs dont elle disposait jadis. Toutefois, suite à la perte de son familier, son caractère fut altéré : enfermement et détachement émotionnel. Son sens de la justice est très élevé. Elle a poursuivi son service jusqu’à atteindre l’âge de 25 ans. Son congé lui fut donné ainsi que les honneurs officiels de l’armée. Elle dirige actuellement l’agence Tentakool. »

Shizuka trouva également d’autres documents qui faisaient mention du fait qu’elle « était devenue inapte à la discipline militaire » suite à son traumatisme, ce qui lui avait valu de perdre sa position de commandement, mais qu’elle disposait malgré tout d’une grande popularité parmi ses sœurs d’armes.

Toutefois, les dossiers relatifs à son service demandaient des accréditations que Shizuka n’avait pas. Pour des raisons inexpliquées, le dossier d’Elin était plein de trous et il fallait un haut rang dans l’armée pour avoir accès à l’intégralité des informations, telles que ses pouvoirs ou les missions auxquelles elle avait pris part durant ses années dans l’armée.

Néanmoins, des documents d’ordre public avaient fait un recoupement des différents monstres vaincus par la jeune femme sur la base de témoignages et la liste était véritablement impressionnante.

Il y avait également un traité documenté par le département scientifique de l’armée et qui concernait sa magie, le « Qliphoth des flammes noires », une magie de destruction très puissante, mais le dossier était réservé aux hauts gradés et elle ne put le lire.

Dans un article de journal, Shizuka apprit qu’Elin était considérée comme une des « Cinq Invincibles », les magiciennes les plus puissantes au monde.

Une étude s’interrogeait également sur les raisons de sa puissance et sur celle pour laquelle elle n’avait pas souffert de décrépitude des pouvoirs. Des tests avaient été menés mais aucune explication scientifique n’était apportée. Apparemment, l’arrêt de sa croissance l’immunisait bien qu’aucune donnée récente ne pût prouver s’ils s’étaient affaiblis ou non.

Évidemment, ce que se demandait Shizuka, c’était pourquoi elle avait prit sa retraite alors que ses pouvoirs étaient encore si puissants.

Elle mena ensuite des recherches sur Vivienne de la Grandière.

Tout comme Elin, puisqu’elle avait servi quelques temps au sein des officielles, elle put trouver les informations détaillées issues de son état civil :

« Nom de naissance : Vivienne de la Grandière. Âge : 18 ans. Nationalité : Amaryllienne. Date de naissance : 25 décembre 2067. Groupe sanguin : AB. Taille : 1m62. Phénotype : Amaryllien. Pouvoirs : Rosae Belli – Les roses de la guerre. Type : Mixte. Élément : Fleurs/Poisons. Orientation : Offensive. Catégorisation : Chic. Niveau de puissance : A. »

Elle trouva là aussi une explication datant de quelques années et rédigée par une colonelle occulte :

« Née à Paris, issue de l’ancienne noblesse française qui avait investi dans divers commerces et disposait d’une petite fortune. Au cours de l’Invasion, nombre desdits investissements s’écroulèrent et la famille connut la misère. Un conflit rapporté à la justice amaryllienne quant à une des entreprises familiale fait mention d’une amende importante. Quelques années plus tard, le père de Vivienne, Charles Philippe de la Grandière, se suicida, et sa mère, Julie Antoinette de la Grandière, s’installa avec sa fille chez un de ses frères à Toulouse.

Quelques années plus tard, elles déménagèrent toutes les deux à Nagoya (voire acte de déménagement dans le registre civil). C’est à l’âge de dix ans que Vivienne fut confiée à un orphelinat militaire suite au décès de Julie. Elle y fut formée pour devenir une mahou senjo et passa les examens d’entrée deux ans plus tard. Toutefois, suite à nombre de missions où elle avait fait montre d’un comportement psychotique, elle fut renvoyée à l’âge de quinze ans. »

La suite des informations apprit à Shizuka que la jeune femme avait connu une période de mercenariat pour le compte de diverses agences, puis avait intégré Tentakool un an et demi plus tôt.

Quant à Irina, les informations étaient bien plus succinctes.

« Nom de naissance : Nakinishi Irina. Âge : 20 ans. Nationalité : Kibanaise. Date de naissance : 4 avril 2065. Groupe sanguin : B. Taille : 1m53. Phénotype : Métisse kibanais ukritiyen. Pouvoirs : Nom inconnu. Type : Physique. Élément : Métal. Orientation : Offensive. Catégorisation : Militaire. Niveau de puissance : A+ (estimé). »

Apparemment orpheline elle aussi, elle avait essayé de passer le test d’admission de l’armée deux fois, à l’âge de quatorze ans puis l’année suivante à quinze ans, mais elle avait échoué tous les tests théoriques. Jugée inapte au service, elle avait été refusée. Elle avait apparemment une grande sœur du nom de Nakanishi Hikari qui était affectée dans une caserne de Kyoto (informations classées).

Malgré son refus dans le corps militaire des mahou senjo, Irina s’était éveillée la même année à des pouvoirs de type guerrière, basés sur le « métal ». L’armée avait ouvert l’année suivante une enquête pour savoir s’il n’y avait pas quelques marchés noirs « d’éveil magique » derrière tout cela, mais l’affaire avait été close l’année suivante (Shizuka ne put lire le rapport d’enquête classé secret de l’armée rang 4). Elle avait rejoint l’agence Tentakool peu de temps après sa création et était son premier membre.

C’est forte de toutes ces informations que Shizuka quitta la bibliothèque. Elle ne savait plus quoi penser.

D’un côté, elle était forcée de reconnaître toutes les vies qu’elles avaient sauvées par leurs missions, le temps qu’elle avait passé à leurs côtés le confirmait ; leurs opérations étaient efficaces et il n’y avait pas de pertes civiles.

Mais, d’un autre côté, leurs défauts étaient aussi apparents que désagréables, voire dangereux.

Irina était simple d’esprit et ne la comprenait pas. Elin était puissante, mais dure et agaçante.

Quant à Vivienne…

Repenser à cette fille faisait mal à Shizuka en son for intérieur.

C’est le cœur lourd qu’elle rentra chez elle en train.

***

Le lendemain, après la fermeture des horaires de bureau de l’agence, Shizuka ouvrit la porte coulissante et entra dans le vestibule. Il lui avait fallu une grande détermination pour ce faire, elle avait passé la journée à se demander comment agir et quoi dire.

Elle ne pouvait rester éternellement dans cet état incertain et craintif, elle devait régler tout cela ; d’une manière ou d’une autre, il lui fallait une conclusion.

C’est munie de cette détermination qu’elle s’était rendue à l’agence.

Mais à peine la porte fut-elle ouverte qu’elle croisa Irina, qui afficha de suite une joie sincère et la salua en la prenant dans ses bras.

— OUIIIII ! T’es venue !! J’m’inquiétais pour toi, Shi-chan. Elieli disait que tu reviendrais p’têt plus mais ch’savais qu’elle se gourait. J’vais chercher à bouffer, tu restes avec nous ce soir ? On va s’faire l’intégrale de Sakurako-chan Star Mahou Shoujo, ce serait cool que tu restes !

— Je vais y réfléchir, répondit la jeune femme avec une voix gênée.

— OK, j’te laisse parler avec la chef, elle est au salon ! J’reviens de suite !

Avec enthousiasme, elle sauta dans ses chaussures et s’en alla en courant.

— Au moins quelque chose qui n’a pas changé, heureusement, pensa Shizuka en retirant les siennes et en montant au salon.

Pour elle qui n’avait jamais apprécié le comportement d’Irina, c’était une pensée étrange qu’elle venait d’avoir.

Lorsqu’elle ouvrit la porte, elle put constater qu’une deuxième chose était égale à elle-même : Elin.

Couchée au sol dans un pull trop grand pour elle, elle jouait à la console.

Toutefois, lorsqu’elle se retourna et vit qu’il s’agissait de Shizuka et non d’Irina, elle mit le jeu en pause et s’assit en tailleur.

— Yo, Shi-chan. Tu t’es remise ?

— Je ne sais pas encore…, expliqua-t-elle en entrant et en baissant le regard. Bonsoir, Elin-san… ou devrais-je vous appeler Hayano-san ?

— Ah ouais, c’est vrai que t’as fait des recherches sur nous…

— C’est Yog-kun qui vous l’a dit ?

— Oui et non. Il m’a dit que tu étais allée à la bibliothèque, j’ai deviné ce qui te tracassait.

Un silence fit suite à ces mots et dura quelques dizaines de secondes.

Elin mit la main dans sa manche et lui tendit un bonbon.

— Tiens, les sucreries, ça aide pour le moral des filles…. Enfin, paraît-il…

Mais Shizuka l’observa sans rien dire et elle reprit la parole :

— Écoute, je sais ce qui te tracasse : tu doutes d’avoir atterri au bon endroit, c’est ça ? Tu te demandes si tu vas pouvoir continuer avec nous car nous ne correspondons pas à l’image que tu te faisais des mahou senjo, j’ai raison ou pas ?

La jeune femme, sans oser regarder son interlocutrice, acquiesça.

— Tu as grandi en lisant trop de magazines qui romancent les histoires de mahou senjo. J’ai passé, comme tu le sais, la majeure partie de ma vie dans l’armée et même si, en apparence, ce ne sont pas des cas désespérants, à mon goût, les filles là-bas ne sont pas différentes de celles d’ici. Est-ce vraiment si important pour toi, le fait qu’on soit élégantes, qu’on parle bien ? Je pensais que tu voulais sauver les gens, pas faire un défilé de mode. C’est pour ça que je t’ai proposé de venir nous rejoindre.

Shizuka savait au fond d’elle qu’Elin avait raison. Elle n’osait rien dire, se sentant à la fois déçue et honteuse.

La chef de l’agence se gratta la tête tout en affichant une expression d’agacement. Elle n’aimait pas gérer ce genre de cas de conscience, elle n’était pas douée pour ça — du moins c’était l’image qu’elle avait d’elle-même.

— Tu as deux cas de figures, dit-elle en ouvrant les deux mains : d’un côté, un monde scintillant mais vide, plein d’ordres, de magouilles et de filles dont le potentiel n’est pas correctement exploité ; et de l’autre, un monde avec des ratées qui font de leur mieux pour accomplir leur devoir. Je ne dis pas que dans l’armée, tout est mauvais, j’y ai longtemps servi et les filles sont bien… Mais les personnes qui tirent les ficelles… Bref, à toi de choisir, mais je te préviens que tu ne trouveras aucune fille qui correspond aux descriptions de tes livres dans les agences. À tes yeux, nous sommes toutes des bonnes à rien.

Shizuka ne put s’empêcher de pleurer. Elle aurait voulu atteindre son rêve, briller comme ses modèles, mais en plus de savoir que sa position l’en empêchait, elle venait d’entendre que la réalité était bien différente.

Elle aurait pu douter des paroles d’Elin, cela aurait sûrement été plus facile en un sens, refuser cette vérité, partir de l’agence et tenter sa chance ailleurs, mais une part d’elle lui indiquait que ce n’était pas un mensonge : la réalité était différente de ses attentes.

Finalement, sans réfléchir, elle tomba à genoux dans l’entrée de la pièce.

— Ah là là… T’es vraiment une enfant, Shi-chan… Bah, pleure si ça peut t’aider à aller de l’avant. Laisse-moi te dire que j’ai personnellement une bonne évaluation de toi. T’es motivée, tu tiens parole même si tu pleurniches tout le temps, t’as subi mon entraînement malgré sa dureté et t’es revenue malgré tes appréhensions… J’appelle ça des qualités. Y’a trop de gens qui laissent tomber à la première difficulté, mais toi, t’as voulu te dépasser. De mon point de vue, t’es plus digne d’être une mahou senjo que la moitié de celles que j’ai connues à l’armée.

— Vraiment ?

— Bah oui, si je te le dis. Après, c’est vrai que tes pouvoirs sont encore faiblards, que t’es une pleurnicheuse avérée et une trouillarde, mais je vais continuer à t’entraîner encore plus et tu deviendras rapidement aussi forte que nous autres, tu verras.

— Aussi forte que vous ? Je ne pense pas que je puisse…

— Je vois pas ce qui t’en empêche, je suis une fille comme une autre, tu sais ?

— Enfin… vous faites partie du top 5, non ?

— Des formalités, tout ça. Je suis Elin de l’agence Tentakool, le reste on s’en fout.

Shizuka passa encore quelques minutes à pleurer. Elin finit par s’approcher et lui caressa tendrement la tête.

Le point le plus virulent devait encore être abordé et il quitta les lèvres de Shizuka entre deux sanglots :

— Et Vivienne ?

— Ouais, je sais. Elle est spéciale. J’en ai croisé des filles dans l’armée, mais des comme elle… En tout cas, même si elle te fait peur, t’inquiète pas, elle te fera pas de mal, elle n’est cruelle qu’avec les monstres. Je lui avais dit d’arrêter tout ça, que ça faisait une mauvaise pub à l’agence, mais c’est plus fort qu’elle. Puis la réputation des agences n’est pas terrible de toute manière… Vivi-chan a un grand malaise en elle mais elle ne joue pas la comédie, elle est vraiment une fille intègre et honnête en vrai. Même si une autre partie d’elle est sauvage, brutale et cruelle, et que c’est ce qui ressort quand elle se transforme.

— Mais elle a essayé de… de… me faire…, balbutia Shizuka dans une attitude d’enfant rapportant une bêtise à sa mère.

— Ouais, je sais. C’est bizarre, mais même si elle se souvient de tout, sa personnalité raffinée a une acceptation de son autre personnalité. Pour être claire, elle se souvient de ce qu’elle a fait mais ça lui semble normal, elle estime n’avoir rien fait de mal, ni envers toi ni envers les monstres. Pour les monstres, je trouve ça dégueulasse, mais bon, les lois ne les protègent pas. Dans ton cas… je pense vraiment qu’elle t’aime en fait, elle n’a jamais fait ça avec Irina-chan ou moi, c’était assez inattendu. J’étais sûre que tu serais choquée par son changement et je pensais t’en parler plus tard quand tu serais prête, mais je pensais pas qu’elle voudrait te dominer.

— Elle m’aime ? Mais… c’est super malsain… je suis une femme et elle est effrayante, elle ne voulait pas me demander mon consentement…

Elin soupira longuement et continua d’expliquer :

— Il semblerait qu’elle n’a jamais aimé les hommes, ou alors elle a vécu une sale histoire qui l’a poussée à les détester. Elle ne m’a jamais rien dit à ce sujet. On en a parlé et je pense vraiment qu’elle t’aime à sa façon, perverse et maladroite, mais elle ne te fera pas de mal, je te l’assure.

— Ouais mais… enfin…

Elin hocha de la tête. Shizuka n’était pas encore complètement convaincue, mais l’Elin qu’elle avait en face d’elle en cet instant lui parut digne de confiance.

Elle se calma et observa, les yeux encore rouges, la jeune femme qui, sûrement pour détendre un peu l’atmosphère, reprit la parole :

— Tu devrais pas t’étonner des amours entre femmes, ça arrive souvent entre mahou senjo, tu sais ?

— Si souvent que ça ? s’étonna Shizuka.

— Ouais, au moins la moitié sont du côté yuri. Les livres en parlent pas trop car ça vendrait moins auprès des mecs qui espèrent un jour rencontrer leur fantasme vivant, mais même dans l’armée, c’est connu. Puis c’est pas pour rien si le gouvernement a une loi qui autorise le mariage entre mahou senjo.

— Heiiiin ? C’est la première fois que j’entends ça ! Et vous, Elin, vous… ?

— Les histoires d’amour, c’est pas mon truc, tu sais ? affirma sa chef en se grattant la tête. Je suis pas très attirante pour les mecs de toute façon, avec mon physique de gamine et mon caractère bizarre. Mais c’est mieux comme ça…

— Pourtant je suis sûre qu’il y a un tas de lolic…

Shizuka s’arrêta net et posa une main sur sa bouche pour empêcher la suite d’en sortir. Après avoir repris le contrôle de ses paroles, elle poursuivit calmement sa phrase :

— … enfin, il doit y avoir un tas de types à qui vous plairiez, j’en suis sûre. Du coup, ne me dites pas que vous n’avez jamais…

Elin croisa les bras et ferma les yeux alors qu’une goutte de sueur glissait le long de son front.

— Quand est-ce que j’aurais eu le temps, idiote ? Je suis une guerrière formée pour tuer des monstres, pas pour me vautrer dans les bras du premier venu.

— Tout prend toujours une forme bien plus vulgaire dans votre bouche…

— T’es pénible Shizuka, tu vas me faire regretter mes paroles. En tout cas, c’est la vérité. J’ai bien mieux à faire que penser à des histoires de petites pucelles, affirma Elin en agitant sa main. J’ai ma carrière, c’est elle la plus importante.

— Ce doit être l’un des rares aspects où tu fais ton âge…, finit par dire Shizuka sans vraiment réfléchir.

— Quoi ?! Tu veux mourir jeune, c’est ça ?

Elin serra le poing de manière courroucée et s’approcha comme si elle allait frapper sa subordonnée. Au même moment, Irina entra avec des sachets pleins de snacks à la main.

— YohooooJ’ai de quoi faire la fête toute la nuit. Allez les filles, amusons-nous !

Finalement, Shizuka ne rentra pas chez elle et passa la nuit à regarder des anime en compagnie de ses deux collègues. Pendant tout ce temps, elle resta pensive.

La discussion en privé avec Elin avait un peu calmé ses angoisses et ses peurs. Elle n’était pas vraiment contente de faire partie d’une agence, mais elle savait à présent que sa chef était vraiment quelqu’un avec qui on pouvait avoir des conversations sérieuses.

Elle s’était trompée depuis le début. Elle avait cru que ce qui brillait était ce qui avait le plus de valeur, mais finalement, la valeur se cachait sous des allures des plus négligées.

Lire la suite – Chapitre 5