Chapitre 5 – La noble rose aux sept péchés

Trois ans auparavant, dans la base réformée de Hamamatsu.

Dans cette pièce au riche carrelage et aux murs blancs se trouvait un bureau et trois personnes. Derrière elles, un drapeau de Kibou de plusieurs mètres était accroché au mur, tandis que devant elles se tenait une jeune femme à la longue chevelure blonde et aux yeux bleus.

Vivienne de la Grandière, revêtue de son uniforme militaire de mahou senjo, qu’elle s’était permis de légèrement améliorer par le rajout de rubans et d’ornements, se tenait, mains derrière le dos, tête haute, face à ces trois personnes : deux officières supérieures des mahou senjo et un caporal de l’armée régulière.

La jeune femme, bien que se doutant des motifs de cette convocation matinale, portait un regard distant et calme à ses interlocuteurs, qui exposaient depuis quelques minutes un grand nombre de rapports de missions auxquelles elle avait précédemment pris part :

— … Suite à cet exposé sur vos états de service, Mademoiselle de la Grandière, vous comprendrez que notre décision s’impose d’elle-même, annonça une des officières supérieures, une femme dans la quarantaine portant un uniforme militaire noir. Nous avons décidé en haut lieu de vous démettre de vos fonctions en raison de votre comportement violent et répété. Votre destitution prend effet immédiatement, vous disposez de quelques heures pour emporter vos effets personnels et quitter les lieux.

— À vos ordres, répondit la jeune femme, aussi calmement qu’à son habitude.

— Veuillez vous avancer, je vous prie.

Malgré les chefs d’accusation, Vivienne, sous sa forme normale, n’était pas quelqu’un de violent. Au contraire, elle était très obéissante envers la hiérarchie et ne contestait jamais les ordres.

D’un pas élégant et avec son port altier naturel, elle s’avança sans hésitation.

En vérité, si elle n’avait pas eu cette seconde personnalité indomptable et cruelle, aucun des officiers ici présents n’aurait voté pour sa démission. Son attitude était exactement ce qu’on attendait d’une mahou senjo ; de même, sa noble prestance aurait aisément pu être une source d’inspiration pour ses sœurs d’armes.

— Veuillez nous remettre vos plaques, votre arme de fonction et vos galons.

Vivienne s’exécuta sans faire d’histoires puis recula d’un pas et reprit une position droite, les mains derrière le dos et la tête haute.

— Vous pouvez rompre, Mademoiselle de la Grandière. Nous vous souhaitons de trouver un poste sachant tirer profit de vos capacités.

Sur ces mots, invitée à quitter les lieux, la jeune femme fit un salut militaire et tourna les talons vers la sortie.

Même si son attitude n’en montrait rien, en son for intérieur, Vivienne était extrêmement déçue qu’on la juge de la sorte. Elle avait toujours combattu sans fléchir ces créatures abjectes, ennemies de l’Humanité. Certes, elle s’était montrée violente envers ces dernières, elle en était consciente, mais aucune loi n’empêchait un tel comportement envers des êtres venus d’un autre monde.

La cruauté animale était punie, mais même au sein de l’armée, on encourageait les recrues à se montrer sans pitié envers l’Ennemi. En quoi avait-elle trahi son engagement ?

Elle avait suivi les ordres à la lettre. Elle avait fait l’honneur d’apporter sa présence exemplaire en ce lieu, ce qu’elle estimait être l’un des rôles dont un noble devait s’acquitter : briller tel un phare guidant la plèbe dans le droit chemin.

Mais tel un chien ingrat mordant la main de son maître, ses supérieurs venaient de la destituer de ses fonctions.

Elle n’était pas désespérée de perdre son emploi mais mortifiée qu’une fois de plus, on ne lui accordât pas les honneurs dus à son rang.

— Le monde est à présent régi par la plèbe, il est évident qu’ils ne comprennent guère notre comportement, pensa-t-elle en se souvenant de ses cours d’histoire européenne et de l’époque où la noblesse dirigeait le continent.

Se plaindre de l’injustice du sort était toutefois un comportement indigne d’une aristocrate et aucun mot ne sortit de sa bouche, aucune expression disgracieuse ne vint déformer ce visage de poupée de porcelaine : elle s’avança tête haute comme elle l’avait toujours fait dans les couloirs de la base en direction du dortoir et de sa chambre.

Les consœurs qu’elle croisa, chemin faisant, adoptèrent une attitude légèrement différente de celle qu’elles affichaient habituellement. Aucune ne la salua, aucune ne vint lui parler. Les regards jadis brillants d’admiration s’étaient ternis et mués en une sorte de dégoût réprobateur.

Vivienne connaissait bien ce regard. Elle avait déjà subi la même chose des années auparavant lorsqu’elle avait dû quitter l’ancienne capitale française, Paris.

C’était dans cette ville qu’elle était née, deux ans après le début de la guerre contre les envahisseurs venus d’autres plans. Paris, suite à l’invasion des Mi-Go, se trouvait à quelques centaines de kilomètres à peine du front est. La France y était en constant conflit et, à cette époque, on ignorait combien de temps l’armée régulière parviendrait à ralentir l’avancée des Anciens, d’autant plus après ce qu’il s’était passé avec Vrexuh l’année précédente. Le nombre de mahou senjo était faible à cette époque, et bien trop insuffisant pour contenir une telle menace.

La famille de la Grandière était une famille aristocratique apparue au XVIème siècle sous le règne de François Ier. C’était une noblesse d’épée attribuée à un fidèle et courageux sujet.

Depuis lors, la famille n’avait eu de cesse d’afficher la plus grande droiture. Elle n’avait pas eu d’importance majeure dans l’histoire, mais elle avait gouverné son fief de manière stricte et juste et avait toujours eu comme héritiers de dignes combattants.

Suite à la Révolution française, comme nombre de familles aristocratiques, les « de la Grandière » avaient perdu nombre de leurs domaines et de leurs appartenances, mais en raison de leur comportement juste, le peuple les avait épargnés un peu plus que d’autres de leurs pairs. C’est ainsi qu’ils avaient conservé le château familial.

Pendant la Révolution industrielle, les ancêtres de Vivienne avaient su s’adapter et investir dans diverses entreprises afin d’accroître légalement leurs richesses, mais jamais la famille n’avait abandonné sa tradition de droiture morale. Elle ne pouvait plus revendiquer son droit du sang, mais cela ne changeait rien à son attitude aristocratique ; autre époque mais même mœurs au sein de cette famille.

Le père de Vivienne hérita de cette fortune plutôt modeste mais malgré tout aisée et continua à la faire fructifier sans jamais dépasser la limite de l’acceptable sur le plan éthique ; aussi ses employés n’étaient-ils pas des plus à plaindre. Il avait toujours veillé à garder un bon équilibre entre profit, respect et honneur.

Ses ancêtres avaient été préservés de la Révolution en raison de leur modestie et de leur justesse et il préféra suivre cet exemple et sacrifier quelques profits qu’il aurait pu faire en plus afin de pourvoir des conditions de travail favorables à ses employés, qu’il qualifiait parfois, en guise de plaisanterie, de « sujets ».

Cette attitude lui donnait une bonne image auprès de ces derniers mais elle n’était pas au goût de ses associés, qui voulaient percevoir bien plus de bénéfices.

Malgré tous les efforts de Philippe de la Grandière, l’Invasion vint l’amputer d’une grande partie de sa richesse sans qu’il ne pût l’éviter.

Mais ce qui vint porter le coup de grâce à cette noble famille, ce fut un procès qui eut lieu alors que Vivienne n’était âgée que de cinq ans. L’un des associés de son père avait élaboré un complot afin de ternir l’honneur de ce dernier et, lorsqu’il gagna la cause, la famille se vit infliger une lourde amende.

Vivienne n’oublia jamais l’attitude de Philippe de la Grandière au cours de ce procès. Elle était encore jeune, mais c’était l’un de ses plus douloureux souvenirs d’enfance que de voir ces visages bouffis par le mensonge et l’hypocrisie s’acharner sur cette digne personne, qui n’avait fait que le bien toute son existence durant, un bon père, un bon mari et un bon patron.

Il sut rester stoïque, fier, honorable. Malgré les accusations mensongères, il ne fléchit pas, défendit sa version des faits avec bonne foi et respecta tous les protocoles à la lettre ; en face de lui, l’avocat de l’attaquant criait et aboyait un tissu de calomnies.

Vivienne, malgré son jeune âge, n’oublia jamais ces yeux. C’est à ce moment-là que la haine commença à germer dans son cœur.

Comment les juges avaient-ils pu croire pareils mensonges ? Comment un complot si grotesque avait-il pu trouver foi dans leurs oreilles ? Comment avaient-ils pu croire les inepties d’un homme affichant un tel regard diabolique alors que l’accusé portait la vérité dans le sien ?

Suite à cette amende, la famille fut assaillie par les huissiers. Il ne se passait plus une semaine sans qu’on ne vienne procéder à quelque saisie ou à quelque enquête.

L’Humanité avait subi un sérieux revers depuis l’Invasion, mais elle n’avait pas oublié ses anciennes mauvaises manières et son goût pour la discorde.

Au cours de cette période, le cœur de Vivienne se durcit encore davantage lorsqu’elle se rendit compte que la malignité dans les yeux du juge emplissait à présent ceux de ses voisins jusqu’alors si aimables, ainsi que ceux de ses camarades de classe et de ses professeurs.

Elle apprit bien plus tard la triste nature du genre humain, son ingratitude, sa stupidité et sa malignité…

Lorsque son père se suicida dans le domaine familial, Vivienne, âgée de sept ans, ne put voir que du sang. Elle n’aperçut pas le cadavre mais sentit son odeur et aperçut le fluide corporel frais qui avait éclaboussé toute la pièce.

Ce fut la dernière fois que des larmes coulaient de ses yeux et c’est à ce moment que les ténèbres fleurirent dans son âme d’enfant.

Cet acte horrible avait mis fin aux poursuites judiciaires à l’encontre de sa famille mais la mère et la fille ne purent supporter plus longtemps cette atmosphère. Elles s’en allèrent vivre chez un oncle de Vivienne en province, à Toulouse, puis, deux ans plus tard, elles quittèrent définitivement Amaryllis, qui leur rappelait sans cesse de mauvais souvenirs, et s’installèrent à Kibou, dans la ville de Nagoya.

Pendant quelques temps, elles purent vivre en paix. Personne ne connaissait leurs mésaventures parisiennes et les personnes les considéraient plus comme des victimes du mauvais sort ayant perdu un père ainsi qu’un mari à cause de l’Invasion.

Mais cette pause fut de courte durée. Estelle de la Grandière mourut l’année suivante. Les causes de ce décès ne furent jamais réellement très claires pour Vivienne. Aucun médecin n’avait pris la peine d’expliquer à une fillette de dix ans ce qui s’était réellement passé.

Elle assista aux funérailles de sa mère sans verser une seule larme, mais tous présumèrent qu’il s’agissait là du résultat de son éducation nobiliaire lui dictant de garder bonne figure. La vérité était différente : son dégoût du genre humain était tel qu’elle ne trouvait plus la force de pleurer.

Suite à cela, elle fut amenée dans un orphelinat militaire de mahou senjo. Les coûts pour la renvoyer en Amaryllis étant bien trop élevés et sa famille ayant refusé de les prendre à charge, elle n’avait eu d’autre choix que celui-ci.

Qui plus est, des analyses avaient mis en lumière un potentiel latent pour la magie, aussi le gouvernement de Kibou la plaça-t-il dans un des établissements destinés à former de futures guerrières de l’Humanité.

C’est sans difficultés particulières qu’à l’âge de douze ans, elle passa les examens d’entrée et put profiter de l’éveil artificiel offert par l’armée quelques temps plus tard.

Elle devint ainsi une mahou senjo et manifesta la magie des roses, qui fut nommée officiellement dans les registres sous le nom de « Rosae Belli – Les roses de la guerre ».

Toutefois, la haine et la douleur qui la rongeaient de l’intérieur depuis si longtemps finit, elle aussi, par s’éveiller. Elle forma une nouvelle personnalité, qui ne prenait le contrôle de son corps que lors de ses transformations. C’était là qu’elle exprimait sa rage, son dégoût et sa haine.

Même si l’armée avait essayé de fermer les yeux sous prétexte qu’il s’agissait simplement d’ennemis, la peur qu’elle inspirait auprès des autres filles et la crainte de voir la réputation de l’organisation ternie par ses actes les avaient conduits à la décision qu’ils venaient d’appliquer en cette matinée.

Vivienne poursuivit sa marche au sein de la « lie humaine ». Personne n’était digne d’elle en ce lieu. Personne n’avait le droit de poser son regard sur elle et de la juger. C’était du moins ce qu’elle pensait en cet instant.

L’ultime affront qu’elle pouvait faire à ces ingrates qui l’avaient hypocritement adulée avant de la rejeter était de les ignorer, de leur faire comprendre la futilité de leurs existences à ses yeux, de les rabaisser au rang de simples insectes qu’on ne peut voir en marchant tête haute.

C’est ainsi qu’elle alimenta le mépris à son égard au sein de cette base militaire. La dernière fois qu’elle arpenta ces couloirs, elle ignora toutes ses anciennes collègues. Elle marcha, irréprochable de toute faute, magnifique, hautaine et dangereuse, telle une rose blanche fleurissant sur un champ de bataille couvert de cadavres.

***

Dans un petit appartement situé à Kabuki-chou, au-dessus d’un restaurant chinois.

Vivienne entra dignement, puis referma la porte derrière elle.

Les voix des clients dînant dans le restaurant se faisaient entendre à travers les murs et les voisins étaient également bruyants. C’était un logement peu onéreux dans un quartier assez pauvre de la ville.

Depuis l’Invasion, Kabuki-chou était devenu bien plus populaire qu’auparavant. Nombre de réfugiés des pays voisins y avaient élu domicile et nourrissaient la criminalité gérée par les clans de yakuzas, les triades ou la mafia coréenne.

— Tssss… Vous nous avez bien bernée cette fois…, lâcha Vivienne d’une voix faible en accrochant sa veste à un porte-manteau juste à côté de l’entrée.

Elle retira péniblement ses chaussures. Une horrible blessure saignait sur son flanc gauche et imprégnait son chemisier à la mode.

Elle s’avança dans le minuscule couloir et atteignit le salon, unique pièce de cet appartement.

Cela faisait plus d’un an que Vivienne avait quitté l’armée. Son compte en banque, qu’elle avait pensé bien rempli, ne lui suffisait finalement pas à tenir le rythme de vie qu’elle avait désiré et, après avoir logé en plein centre-ville dans un grand appartement luxueux, elle avait dû se restreindre à un domicile bien plus modeste, pour ne pas dire miteux.

Elle avait encore un peu d’argent de côté, mais au rythme de ses contrats de mercenariat, plutôt rares en raison de sa réputation et du fait qu’à Kibou, les agences étaient bien plus favorisées, elle n’aurait bientôt plus assez d’argent pour vivre.

Mais tout cela était en grande partie dû à sa propre fierté. Puisqu’elle avait quitté son service à l’âge de quinze ans, on lui avait proposé une place dans un orphelinat public jusqu’à sa majorité, mais elle avait refusé et choisi l’émancipation totale ; ce droit était accordé uniquement aux mahou senjo âgées de plus de quatorze ans et ayant eu au moins deux années de service au sein des officielles.

Vivienne ne voulait plus être mêlée à ces personnes ingrates. Que ce soit à Amaryllis ou à Kibou, l’Humanité était toujours la même, identique dans sa laideur.

Qui plus est, elle n’acceptait pas plus de prendre un baito plus ordinaire dans un restaurant ou autre. Elle avait sa dignité aristocratique et elle préférait mourir de faim plutôt que se rabaisser à ce genre de tâches : à l’instar de ses ancêtres qui avaient gagné leurs quartiers par les armes, elle était née pour être une mahou senjo. Elle n’accepterait aucun compromis avec ce monde et elle gagnerait sa vie en combattant les envahisseurs.

Même si l’appartement était petit et insuffisamment meublé, il était propre et bien rangé grâce aux efforts de la jeune femme ; bien qu’il fût très modeste, on reconnaissait à travers l’ameublement et la décoration ses goûts élégants et supérieurs.

Tout en tenant sa blessure d’une main, elle jeta une enveloppe sur la table et se dirigea vers la salle de bain en grommelant :

— Trente mille pour ça… ? Vous avez abusé de notre crédulité, madame…

En effet, elle rentrait de mission. Elle avait accepté un contrat pour le compte d’une agence de la ville qui lui avait demandé son appui contre une invasion de goules… sauf qu’il s’était avéré que les goules n’en étaient pas réellement ; il s’agissait d’un groupe de Vulkoi et de Parasites de Vulka.

Pour couronner le tout, les filles de l’agence s’étaient débinées. Elles avaient utilisé un stratagème pour prendre les ennemis à revers alors que Vivienne les avait presque tous tués.

Évidemment, ce n’était pas la première fois que ce genre de chose lui arrivait. Elle avait appris cette loi du monde des agences : mieux valait sacrifier des employés externes que ses propres soldats.

Il y avait fort à parier que chaque année, nombre de mercenaires comme elle mouraient dans des combines et des missions trop périlleuses pour la récompense accordée, trompées par des agences peu scrupuleuses.

— Que ce soit l’armée ou le privé, personne ne vaut la peine d’être sauvé en réalité…, pensa-t-elle en retirant son beau chemisier gorgé de sang.

Trente mille yens étaient une somme bien dérisoire considérant les risques qu’elle avait pris et le fait d’avoir été laissée seule contre toutes ces créatures.

À lui seul, le chemisier qu’elle allait devoir jeter coûtait treize mille yens ; outre sa propre passion pour la mode, elle avait besoin de vêtements présentables pour être engagée en tant que mercenaire, et encore, celui-ci était bien en-dessous de ce qu’elle aurait dû exiger posséder.

À la fin d’une transformation, le sang présent sur le corps et la tenue magique disparaissait et les vêtements usuels reprenaient leur place, mais rien n’empêchait une blessure ouverte de se remettre à saigner.

Même si son chemisier n’avait aucun accroc, le sang qu’elle continuait de verser l’imprégnait, et c’était le genre de tache qui ne partait pas facilement.

Mais ce qui vexait et faisait enrager Vivienne, bien plus que le salaire ridiculement misérable, c’était l’expression de la chef de cette agence lorsqu’elle lui avait tendu l’enveloppe. L’expression d’une bourgeoise donnant l’aumône à un sans-abri.

Si Vivienne n’avait pas été si affaiblie et blessée, elle aurait bien pu commettre l’irréparable et la tuer à ce moment ; elle refusait de s’en prendre aux humains, mais depuis quelque temps, même sous sa forme normale, sa haine devenait si forte qu’un jour ou l’autre, elle risquait involontairement de faire jaillir cette personnalité.

Évidemment, le combat était tellement à son désavantage qu’elle n’avait pu correctement torturer ses ennemis. Elle avait dû se battre pour en finir au plus vite. En plus de la frustration que ressentait sa part sadique, les filles de l’agence, qui ignoraient sa réputation, avaient osé la prendre de haut. Aucune ne se serait permis de le faire si elles avaient vu de quoi elle était réellement capable.

Elle avait donc pris l’enveloppe. Feignant de n’être pas blessée et de n’avoir rien à leur reprocher, elle les avait saluées et s’en était allée.

À présent, elle se tenait là devant le miroir de cette minuscule salle de bain, en sous-vêtements, à panser elle-même cette horrible blessure.

Elle était une mahou senjo et son corps guérirait sûrement de lui-même. Mais outre la douleur, elle commençait à se sentir mal physiquement. Nul doute que la plaie s’était déjà infectée.

Alors qu’elle regardait son reflet dans le miroir, une expression de colère qu’elle n’avait jamais montrée à qui que ce soit se peignit sur son visage.

Elle détestait ce qu’elle était devenue, elle détestait le monde, elle détestait tous les êtres vivants.

À ce moment-là, quelque chose apparut derrière elle, une petite créature noire qui marchait sur le mur et dressait fièrement ses antennes.

*crash*

Un verre qui se trouvait sur le lavabo vint mettre fin à l’existence de l’insecte alors que la colère présente sur le visage de la jeune femme tirait un peu plus ses traits faciaux.

Elle confirma la mort de l’intrus avant de prendre du désinfectant et de la gaze dans une armoire.

Cette nuit-là, malgré le bruit, Vivienne n’éprouva aucune difficulté à dormir. La fièvre l’assomma complètement et elle resta quelques jours alitée dans son salon, sans pouvoir bouger.

Malgré la douleur et la faim, son expression fière et supérieure ne quittait pas ses traits. Elle était décidée à affronter la Mort elle-même si tant est qu’elle se présentait. Nul ne ternirait l’honneur d’une fille de la Grandière. Elle se montrerait digne de feu son père.

***

Quelques semaines plus tard, dans un des wagons de la ligne Yamanote qu’elle utilisait pour se rendre à Harajuku afin d’essayer de trouver des vêtements à prix intéressant, Vivienne réfléchissait et ruminait intérieurement sa haine.

Assise à sa place, son regard se perdit sur les panneaux publicitaires au plafond du wagon. Elle était guérie physiquement mais son orgueil était encore profondément blessé.

— Aucune agence ne veut de nous et le travail de mercenaire amène nombre de déconvenues…, pensa-t-elle en baissant la tête.

Elle était lasse de tout cela. Suite à sa maladie, elle avait dû payer son loyer et vider encore un peu plus son compte en banque. Selon son estimation, il lui restait encore trois mois d’économies, et ensuite, elle n’aurait plus les moyens de payer son loyer et ses charges ; comme toujours, la réalité était très dure en affaires et ne faisait pas de cadeaux.

Alors que son esprit divaguait de la sorte, le train freina d’un coup. Les passagers debout tombèrent et ceux assis furent écrasés les uns sur les autres.

C’est à ce moment-là que des cris provenant d’un wagon plus en avant se firent entendre. Des cris de terreur qui furent rapidement suivis d’une sonnerie d’alarme.

« Chers passagers, suite à une intrusion dimensionnelle, nous vous demandons de quitter le véhicule dans le calme et de vous diriger vers l’abri le plus proche. Plusieurs employés vous prendront en charge à la sortie du wagon, veuillez suivre leurs indications et ne pas circuler sur les voies ferrées. Les services compétents ont déjà été contactés par un signal automatique. Nous vous prions de nous excuser pour la gêne occasionnée. »

Le message se répéta alors que les portes du train à l’arrêt s’ouvraient.

Depuis l’Invasion, c’était le genre de choses qui arrivaient parfois. Les monstres pouvaient malheureusement apparaître n’importe quand et n’importe où. Il était impossible de les en empêcher et impossible de réellement prédire l’ouverture d’une faille dimensionnelle avant qu’elle n’ait lieu.

— Un des usagers du wagon voisin a sûrement tiré le levier d’arrêt d’urgence à l’apparition d’un monstre, pensa Vivienne en repoussant la personne qui s’était affalée sur elle à cause du brusque freinage.

Allait-elle intervenir ou devait-elle attendre que les officielles s’en chargent ?

Au final, elle ne devait rien à ce monde et à ses habitants. Ils avaient tous été ingrats, pourquoi risquerait-elle sa vie gratuitement ?

Alors qu’elle se redressait calmement et que les usagers se relevaient autour d’elle, certains légèrement blessés, sonnés ou confus par ce qui venait de se produire, une faille s’ouvrit au centre du wagon et une créature courbée, bipède, de la taille d’un humain mais à la peau grise et maladive, à la bouche sans lèvres exposant des dents pointues et aux griffes acérées, apparut.

Il s’agissait d’un monstre bien connu : un Ghast issu des contrées du rêve.

Individuellement, ils n’étaient pas si forts mais face à des humains normaux, ils étaient déjà redoutables, d’autant plus qu’en général, ils étaient plutôt du genre à se déplacer en meute.

Évidemment, le but de ces créatures était de répandre la mort et le sang. Puisqu’ils étaient plus faibles que les autres Anciens, ils étaient devenus une race de domestiques et étaient souvent employés dans des missions-suicide dont le but était simplement de causer le plus de désordre possible ; ni plus ni moins que des actes de terrorisme organisés par des Anciens plus importants.

Vivienne soupira puis s’exclama d’une voix forte :

— Chers usagers, nous nous chargeons de cette créature. Veuillez quitter le wagon le plus rapidement possible et emporter les blessés.

Elle n’avait pas le choix. Elle ne pouvait tout de même pas laisser une telle créature tuer tout le monde sans agir. En tant que noble, il était de son devoir de protéger ses sujets. C’était ainsi qu’aurait agi son père.

La plupart des civils étaient confus et n’osaient pas bouger, mais lorsque Vivienne frappa violemment le sol du pied en se transformant, ils commencèrent à réagir.

Le Ghast se retourna vers elle également, mais il n’eut pas le temps d’esquiver sa rapière-fouet végétale, qui le retint prisonnier.

Pendant l’évacuation des usagers, qui n’avait pris que quelques minutes grâce à l’intervention de la jeune femme, deux autres de ces créatures étaient apparues à leur tour, mais elles furent immédiatement prises au piège des tentacules de lierre du sort « Millium Rubus Rosa ».

Il y avait fort à parier que sans Vivienne, la panique aurait frappé les civils et fait nombre de victimes.

Cependant, la jeune femme n’avait pas agi que dans l’intérêt du peuple. Si elle s’était contentée d’immobiliser ces pauvres créatures serviteurs des Puissants Anciens, c’était pour pouvoir se défouler.

À peine s’était-elle retrouvée seule qu’elle laissa ses pulsions prendre le dessus et les cris des Ghast s’élevèrent alors que leur sang vert sombre éclaboussait les vitres. Pour le plus grand plaisir de la jeune femme, trois autres créatures s’ajoutèrent au combat et vinrent alimenter de leurs cris de souffrance ses rires déments et son extase sadique.

Une présence attira toutefois Vivienne alors qu’elle s’acharnait sur le cadavre d’un de ces pitoyables monstres. Elle se tourna immédiatement vers son origine, imaginant un nouvel adversaire à punir, mais elle croisa à la place le regard morne d’une autre mahou senjo.

Cette fille, plus petite qu’elle, arborait une tenue tellement légère qu’on aurait pu la croire vêtue d’un simple bikini en cuir. En outre, elle scrutait Vivienne de ses yeux rouges vides d’émotions tout en croisant les bras.

— Si t’as fini de t’amuser, tu pourrais peut-être t’occuper des autres monstres dans les autres wagons, non ? lui dit-elle sur un ton de reproche.

Il était vrai qu’à cause de sa frustration récente, Vivienne s’était emportée. Elle n’avait plus du tout pensé qu’il pouvait y avoir d’autres ennemis hors de son champ de vision, ce qui était pourtant logique considérant que celui qui avait provoqué l’arrêt du train n’était pas dans ce wagon-ci.

Elle enfonça son talon dans le crâne de celui qui agonisait au sol et regarda l’inconnue droit dans les yeux.

— À qui ai-je l’honneur, mon chaton ?

— Ah, je vois… T’es de ce genre-là même avec les autres mahou senjo…, remarqua-t-elle en se grattant la tête et en secouant une de ses couettes. Je suis Elin de l’agence Tentakool, et toi ?

— Vivienne de la Grandière, mercenaire indépendante, pour vous servir, répondit la jeune femme en exécutant une magnifique révérence et en levant légèrement les bords de sa jupe.

— Et concernant les autres monstres ? Tu comptais faire quoi ? demanda à nouveau Elin.

— Je m’en excuse, ces braves petits m’ont tellement divertie que j’en ai oublié les autres. Vous m’en voyez navrée en me rappelant à mon devoir mais vous avez assurément raison. Je m’en vais de ce pas châtier ces enfants désobéissants.

Vivienne se retourna pour se diriger vers le wagon opposé à celui duquel provenait Elin, mais cette dernière reprit la parole :

— Pas la peine, je m’en suis occupée.

— Oh, voyez-vous cela… Je vous remercie sincèrement de votre sollicitude, mais si vous souhaitez me demander une quelconque récompense, je…

— Je vois pas pourquoi ce serait à toi de payer. On fait le boulot des officielles, c’est l’armée qui va payer pour notre intervention à toutes les deux. Si tu veux ta part, je te conseille de me laisser tes coordonnées.

— Oh, vraiment ? Vous m’intriguez, ma chère amie. Qui êtes-vous réellement ?

En effet, Vivienne était sincèrement étonnée. C’était la première fois que quelqu’un lui exposait les choses de la sorte et était suffisamment honnête pour proposer une rémunération d’elle-même.

Elin s’assit sur une banquette qui n’avait pas été trop salie par le sang et les chairs de ces créatures, puis, après avoir soupiré, répondit à la question :

— Je te l’ai dit, je suis Elin de l’agence Tentakool. Tu dis que t’es une mercenaire, pas vrai ? T’es sur un boulot actuellement ?

— Personne ne m’a recrutée pour l’heure. Souhaiteriez-vous faire une proposition à une fille de mon genre ?

Vivienne porta un regard provocateur à la jeune femme tout en se caressant le visage de sa main, étalant le sang qui avait giclé dessus.

Non seulement Elin était la première à lui proposer de l’argent pour un travail déjà mené à bien, mais depuis le début, elle avait assisté à son amusement sadique sans lever le moindre sourcil. Dans l’armée, elle avait rencontré des filles impassibles, ou qui faisaient semblant de l’être, mais en général, elles étaient tout de même intimidées et s’étaient mises à l’éviter une fois découverte la seconde personnalité de la jeune femme.

Pourquoi Elin ne semblait-elle pas du tout intimidée ?

— Bah, ce genre de trucs… Je reconnais que c’est sale, t’es vraiment une dégueulasse, toi. Mais perso, je m’en fous. Ce que je vois, c’est qu’il n’y a aucun humain de mort dans ce wagon. Tu as réussi à sauver tout le monde et ça, c’est ce que je crois essentiel. J’ai entendu parler d’une sadique dans le régiment de Hamamatsu, est-ce que c’est toi, par hasard ?

— Ohhh ! Vous avez entendu parler de moi ? Vous m’en voyez honorée !

Vivienne se mit à rire de manière provocante, mais c’était avant tout pour dissimuler son extrême surprise et son immense intérêt pour cette fille.

Elle ne savait pas pourquoi, mais elle en avait peur. Elle la trouvait étrange dans sa froideur et inquiétante dans sa désinvolture.

Mais elle aimait cela. Cette peur avait réveillé toutes les cellules de son corps. Elle était intriguée par cette personne dont elle ne comprenait absolument pas la façon de penser.

— Tu sais, j’ai une sale réputation aussi. Si on exclut le fait que t’as préféré penser d’abord à t’amuser puis aux autres monstres, je dirais que t’as été parfaite et je vais pas y aller par quatre chemins : si t’es intéressée pour rejoindre une agence, t’es la bienvenue dans la mienne. Je suppose que pour la sadique de Hamamatsu, ça doit pas être évident de trouver des gens qui t’acceptent, non ?

Vivienne ne répondit rien. Elle était trop surprise et enivrée par ce sentiment nouveau en elle et avait l’impression d’être menée en bateau.

Elin se leva et s’avança alors vers elle puis lui tendit la main :

— Sauf si tu préfères continuer à être une mercenaire, bien sûr. Je sais que certaines préféreraient ça plutôt que de devenir une de mes employées. Alors, t’en dis quoi ?

La jeune noble se mit à rire comme jamais, d’un rire non pas sadique mais ironique. Elle avait du mal à croire à cette blague. Elle ne pouvait plus croire que la vie lui fasse un tel cadeau, comme ça, sans aucune contrepartie.

Il y avait forcément un piège.

Malgré tout, Vivienne voulait savoir. Elle voulait savoir si, en serrant cette main, elle ne scellerait pas un pacte avec le Diable et ne sombrerait pas une fois pour toutes en Enfer.

— L’Enfer est ici bas et ses démons sont les hommes, pensa-t-elle comme pour se donner un ultime argument en faveur de cette prise de risque.

Elle serra donc la main d’Elin et fit un premier pas vers une nouvelle vie.

***

Vivienne rentrait du travail, une fois de plus, et ouvrit la porte de son appartement à Shinjuku. Il n’était certes pas aussi luxueux qu’un appartement bourgeois parisien comme elle en avait jadis eu, mais il n’était en rien comparable à celui qu’elle avait occupé pendant quelques mois à Kabuki-chou.

Grâce à son nouvel emploi, elle avait eu les moyens d’élever son niveau de vie à un stade acceptable pour ses critères aristocratiques.

Encore une journée venait de se passer sans qu’elle n’ait pu voir Shizuka. Depuis cet incident dans le centre commercial, elle n’avait plus eu aucune nouvelle de sa part.

Lorsqu’elle avait expliqué la situation par téléphone à Elin, cette dernière lui avait dit de ne pas la contacter pour lui laisser le temps de « digérer » ce qu’elle avait vu.

Au début, par une sorte de naïveté, Vivienne n’avait même pas réellement compris pourquoi Shizuka semblait avoir été choquée au point de ne plus venir travailler et avait pensé que la faute était celle des Etherites.

Elle avait failli téléphoner malgré tout à sa cadette pour lui demander si tout allait bien, mais, se souvenant de la proscription de la chef, elle s’était ravisée.

Finalement, après quelques jours, elle avait commencé à penser que le problème émanait d’elle. C’était sûrement son spectacle qui avait touché la sensibilité de sa nouvelle collègue. Ce n’était pas la première fois que cela arrivait.

Elle avait vu d’autres filles réagir de manière dégoûtée après l’avoir vue se battre, mais elle avait eu la conviction que Shizuka était différente ; elle avait eu la naïveté de la croire différente.

Aussi, tout en se déchaussant et en se rendant dans son petit salon magnifiquement décoré, elle se demanda si elle n’avait pas fait erreur.

— Shizuka-san, seriez-vous comme toutes les autres ? Nous sommes-nous trompée à votre endroit ?

Elle s’assit en seiza à sa table basse et alluma la télévision, qu’elle regarda de manière distraite.

— Nous avions pourtant placé tellement d’espoirs en vous… nous croyions avoir trouvé en vous une âme-sœur…

Elle était consciente du fait que son sadisme était mal perçu par les autres, mais elle ne voyait en soi aucun mal à ce qu’elle faisait. Ce n’étaient que des monstres qui devaient être remis à leur place par sa noble personne. C’était quelque chose de logique qu’un suzerain punisse cruellement ceux qui essayaient d’envahir son fief : c’est son droit du sang, son droit divin.

— Mais peut-être que notre amour a été trop ardent pour vous et vous avez cru vous embraser à notre contact. Pourtant… nous ne souhaitons que vous aimer et vous apporter la joie, se dit-t-elle en serrant amoureusement dans ses bras un coussin à la manière d’une belle jouvencelle. Elin-san affirme que vous reviendrez. Nous allons croire en vous, nous allons continuer de nourrir notre amour pour vous et d’arroser les fleurs de notre cœur, que vous avez su ravir. Un jour, vous saurez sentir leur suave parfum, nous en sommes assurée.

Et Vivienne continua un certain temps à enlacer le coussin en s’imaginant qu’il s’agissait de sa bien-aimée…

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