Chapitre 1

C’était le jour de l’an, malgré ses réticences récentes envers Vivienne, Shizuka avait accepté de se rendre avec elle jusqu’au temple Shinmeigu à Asagaya.

Évidemment, elle avait également proposé à Elin et Irina de venir avec elles, mais ces dernières avaient refusé.

— Tu sais je crois pas aux dieux. Je veux dire, maintenant on sait que la plupart c’était des Anciens qui ont trompé l’Humanité, avait froidement expliqué Elin.

— J’ai pas tout pigé à ce que raconte Elieli, avait expliqué Irina en bâillant, mais ch’suis crevée, pas envie de me lever…

— Faut dire que vous avez passé trois jours à jouer en ne dormant que très peu, avait commenté Shizuka en se grattant la joue face au spectacle de décadence qui s’offrait devant ses yeux ce matin-là.

— Amusez-vous bien toutes les deux.

Sur ces mots, Elin s’était mise à bâiller encore plus fort et s’était laissée tomber au sol telle une masse ; bien que légère le tatami retentit sous le poids de ce petit corps.

Le temple Shinmeigu n’était pas le plus proche des résidences des deux filles, il n’était pas non plus le plus proche de l’agence, mais c’était celui qu’avait choisi la noble Vivienne.

— Oneesama, pourquoi avoir choisi ce temple en particulier ? Demanda Shizuka en descendant du train.

— Nous le trouvons fort beau et puisqu’il est dédié à la déesse Amaterasu, nous estimons que c’est l’endroit où il est possible d’avoir la meilleure des bénédictions.

— Vous avez donc ce genre de croyances ?

— Est-ce mal de croire qu’il y a des entités plus puissantes que nous qui peuvent nous aider à accomplir nos vœux ?

— Non, ce n’est pas un mal, confirma Shizuka en souriant. Au contraire, je trouve ça plutôt mignon, peu de personnes y croient encore depuis l’Invasion.

Ce qu’elle ne disait pas tout haut, c’est que c’était encore plus inattendu de la part d’une sadique comme elle.

Toutefois, comme l’avait expliqué Elin, il y avait vraiment deux personnalités distinctes en Vivienne qui cohabitaient paisiblement : aucune des deux n’était un mensonge et penser que la Vivienne douce et noble était un masque dissimulant ses cruelles ténèbres était une erreur selon l’avis de sa chef d’agence. En vérité, elle aurait dû aller voir un spécialiste pour démêler tout cela, mais ce n’était pas à Shizuka de lui le proposer.

— Au fait, Oneesama, en tant qu’Amaryllienne, prier les kami de Kibou ne vous dérange pas ?

— Par rapport à une époque, même à Amaryllis la religion tient une place moindre. Comparé à ici, il y a bien plus de croyant, mais nous sommes loin de ce qu’elle fut jadis. Cela dit, nous ne pouvons réellement déplorer cet état de fait, les religions ont jadis apporté leur lot de rancœurs et de guerres, ce qui pourrait, par ailleurs, prouver l’implication des Anciens. Le monde actuel connaît déjà suffisamment d’horreurs pour ne pas réveiller les affres des guerres de religions. Personnellement, nous ne prenons partie pour aucune d’entre elles, mais nous pensons qu’il y existe très certainement une entité supérieure qui nous regarde et veille sur nous, et c’est elle que nous prions à travers les idoles terrestres.

— Que voilà de profondes pensées, dit Shizuka en la regardant avec une certaine admiration. Du coup, peu importe la représentation, vous espérez être entendue par celui qui se trouve au-dessus de tout, c’est ça ?

— En effet, la représentation importe peu, c’est la force de la prière qui est déterminante.

Shizuka réfléchit quelques instants à ces paroles, puis finit par lui demander :

— Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir choisi un temple plus proche de l’agence ?

— Nous aimons Amaterasu, c’est une déesse charmante. La représentation importe certes peu, mais nous avons bien plus de concentration dans un lieu que nous trouvons beau et devant une idole que nous affectionnons.

— Je comprends.

En réalité, même si elle comprenait, elle avait l’impression que ce choix était quelque peu superficiel.

Shizuka ne venait que rarement à Asagaya et elle ne s’était jamais vraiment intéressée au temple Shinmeigu, elle ne savait même pas précisément où il se trouvait avant l’invitation de son aînée. Aussi elle suivait ses pas en se blottissant dans sa veste.

La neige avait fondue, mais le froid demeurait encore. C’était une saison plutôt froide.

Lorsqu’elles arrivèrent face au portail d’entrée du temple, elles constatèrent qu’il y avait beaucoup de personnes qui s’y trouvaient déjà. Jadis, avant l’Invasion, la première semaine de l’année, il fallait attendre parfois plusieurs heures pour pouvoir accéder à l’autel tellement les temples étaient bondés, mais depuis lors elle avait drastiquement baissée.

Le temps d’attente n’atteignait plus que quelques dizaines de minutes au maximum, pour le plus grand malheur des miko. Elles rejoignirent le bout de la file pour accéder à l’autel.

Pendant quelques minutes, elles restèrent silencieuses et regardèrent le décor magnifique du temple où se trouvaient plusieurs bâtiments et pas mal de végétation ; même si la foi s’était écroulée, les prêtres et prêtresses s’occupaient encore du lieu et le maintenaient en bon état.

— Shizuka-san, pour quelle raison avez-vous accepter de nous suivre ? Vous ne croyez guère aux dieux et nous vous effrayons, n’est-il point ?

— Ah…euh… en fait… C’est plus compliqué que cela…, dit-elle se grattant une joue et en détournant le regard. Je ne sais pas à quoi croire, le monde est rempli de fausses apparences et d’à priori trompeurs. Je vis avec un dieu, mais lorsqu’on voit son mode de vie…

Elle négligea volontairement de répondre à la seconde partie de la question. Quelques gouttes de sueur apparurent sur son visage : Yog-kun était reconnu pour être un fainéant, un profiteur et un parasite.

— Des à priori trompeurs… ? Nous supposons que cette remarque s’applique également à nous, n’est-il point ?

C’était difficile de savoir si elle était triste ou non, on pouvait le supposer en considérant ses paroles, mais son ton de voix était calme et distant.

Shizuka avait dit ce qu’elle avait sur le cœur sans arrières-pensées, elle n’avait pas du tout eu l’intention de s’attaquer à Vivienne, mais elle ne pouvait nier le fait que ces paroles pouvaient s’appliquer à son cas également.

Aussi, elle baissa le visage sur lequel s’imprima une expression douloureuse et triste, elle cherchait ses mots.

— C’est pas…. c’est pas…. Enfin…. Oneesama, je veux dire…

— Inutile d’en dire davantage, nous comprenons. Nous allons nous montrer digne de recevoir à nouveau votre admiration.

Shizuka avait mal au cœur, elle s’en voulait terriblement. Elle avait été maladroite. Elle n’avait pas été l’instigatrice du changement de leur relation et on lui avait causé du tort, mais Vivienne lui faisait tellement de la peine en cet instant. Elle ne se plaignait pas, elle était toujours aussi digne, mais nul doute que perdre l’amour de sa « petite sœur » lui faisait mal, c’était ce que ses mots venaient d’exprimer.

Elle porta sa main à sa poitrine, fixa le sol devant elle incapable de la regarder dans les yeux, elle était sur le point de se mettre à pleurer, ses yeux étaient humides, mais la place devant eux se libéra et elles arrivèrent finalement devant l’autel.

Même si ce n’était pas la première fois qu’elle se rendait dans un temple, elle n’avait aucun souvenir de la manière de procéder correctement puisqu’elle n’y était pas retournée depuis son enfance. Elle observa fixement Vivienne afin de l’imiter.

Mais alors qu’elle la vit battre les mains deux fois, puis s’incliner deux fois, lancer une pièce dans l’autel, elle lut sur ses lèvres son vœu : « Faites que nous nous montrions à la hauteur de ses attentes ».

La jeune femme se figea en lisant ce souhait. Elle n’avait jamais appris à lire sur les lèvres mais d’une manière ou d’une autre, elle avait réussi à interpréter ces articulations.

A quel point Vivienne tenait à elle ? C’était là son seul souhait ? Ou alors était-ce une manière de se faire bien voir et de manipuler Shizuka ?

Ce doute disparut aussi rapidement qu’il n’apparut dans l’esprit de la jeune femme, elle ne pouvait croire que ce visage serein et ce souhait qu’elle avait surpris étaient faux.

Elle resta bouche bée quelques instants, puis lorsque le regard de la jeune noble se tourna vers elle, elle recouvra ses moyens et se souvint que d’autres personnes attendaient derrière elles.

Aussi, elle l’imita et à son tour elle lança une pièce dans l’autel :

— Faites que je parvienne à m’entendre avec les filles de l’agence… Et aussi faites que je devienne une bonne mahou senjo…, pensa-t-elle.

Puis, elles s’éloignèrent toutes les deux.

La matinée était déjà bien avancée, il était presque midi aussi Vivienne proposa à Shizuka d’aller manger quelque part, puis de revenir à l’agence pour y prendre leur poste. Comme l’avait compris peu à peu Shizuka, les heures de présence à l’agence étaient plutôt souples, elles pouvaient s’absenter à leur guise tant qu’elles étaient joignables sur leurs téléphones.

Toutefois, en tant que nouvelle recrue, elle était encore en période d’entraînement, même si Elin en avait réduit la quantité, elle ne passait plus que deux après-midi par semaine au gymnase pour renforcer ses pouvoirs, Elin était dure et exigeante mais au moins elle avait arrêté de l’intimider avec ses techniques d’humiliation.

Après ce qui s’était passé, Shizuka ne se sentit pas le cœur à refuser, — en plus, elle ne voyait pas vraiment de manière de décliner poliment—, elles se rendirent dans l’allée couverte d’Asagaya non loin de la gare et entrèrent dans un restaurant français.

L’ambiance tout au long du repas était étrange : aucune n’osait parler, elles s’échangeaient des regards plaisants, mais c’était comme si les mots ne voulaient pas sortir de leurs bouches. Il se conclut sans qu’aucune n’osa réellement prendre la parole.

Shizuka se leva et finit par lui dire :

— Oneesama… Je sais que c’est votre jour de repos, vous n’êtes pas obligée de venir avec moi à l’agence. Profitez de votre temps libre, s’il vous plaît. Pour ma part, Elin m’attend pour l’entraînement, je vais devoir y aller.

— Oh ! Quelle délicate attention de votre part, Shizuka-san. Puisque vous vous inquiétez de la sorte, nous allons effectivement prendre congé aujourd’hui. Veuillez vous aussi ne pas trop en faire, vos progrès sont déjà visibles, ne vous découragez surtout pas.

La jeune femme essuya les larmes qu’elle avait envie de verser suites à ces encouragements, elle n’avait vraiment pas envie d’aller à ce gymnase. Mais savoir qu’on lui reconnaissait des progrès l’encourageait quelque peu.

— Merci ! Je vais faire de mon mieux !

Sur ces mots, elle hocha vigoureusement de la tête et enfila son manteau, tout en prenant l’addition sur la table :

— Cette fois la note est pour moi. Merci beaucoup de m’avoir amené ici ce matin, ce fut une expérience enrichissante.

Sur ces mots, elle s’inclina humblement.

— Nul besoin de nous remercier pour une chose si triviale. Jadis, c’était une tradition courante, semble-t-il. Nous vous remercions du fond du cœur de vos efforts, Shizuka-san, exprima-t-elle en détournant le regard.

C’était rare de voir Vivienne si embarrassée, Shizuka qui la connaissait depuis quelques mois se rendait compte qu’elle n’était pas à son aise. Elle aurait sûrement voulu dire d’autres choses, sûrement aurait-elle désiré prendre les devants et montrer à quel point elle était une noble fantastique et admirable, mais elle avait dû se rendre compte, après ce qui s’était passé, qu’il valait mieux ne pas en faire trop.

En s’écartant un peu de la table, sans regarder derrière elle, Shizuka expliqua :

— Concernant la question précédente… Si je suis venue… c’est parce que je ne vous déteste pas… Oneesama… J’aimerais qu’on arrive à nouveau à s’entendre comme avant.

Sans attendre de réponse, elle se dirigea vers la caisse, paya et quitta le local le plus rapidement possible.

La jeune noble resta immobile quelques instants encore. Elle avait observé le départ de Shizuka avec surprise, sans rien ajouter, elle s’était contentée de rester à sa place et de savourer ces paroles qu’elle se répéta plusieurs fois à voix basse.

— Je ne vous déteste pas… Oneesama…

Un sourire élégant se dessina sur son visage tandis qu’elle finit son café et qu’elle quitta à son tour le local.

***

Un peu plus d’une semaine s’écoula.

Le matin alors que toutes les filles étaient réunies à l’agence, dans l’habituel salle de repos. Elin jouait aux jeux vidéo, Vivienne et Shizuka lisaient des magazines de mode ou relatif aux mahou senjo en savourant leur thé et Irina dormait en boule dans un tas de linge sale. C’est alors que quelqu’un toqua à la porte.

— Je me suis permis d’entrer… C’est ici l’agence Tentakool ?

C’était la voix d’un homme.

— Yep, c’est ici. Vous pouvez en…

— Non, attendez un instant ! S’écria Shizuka en se levant et en paniquant. Je vais vous recevoir dans le bureau, veuillez attendre un instant, s’il vous plaît.

La jeune recrue porta un regard noir sur Elin :

— Tu ne vas quand même pas recevoir un client dans cette tenue ?

— Je vois pas le problème…

— Oneesama dites quelque chose ! Aidez-moi !

La jeune noble, sans rien dire, se leva, s’en alla à la porte du salon et quitta la pièce.

Les filles entendirent sa voix saluer le client poliment et lui présenter des excuses pour leur accueil fort peu protocolaire, puis elle l’amena jusqu’au bureau de réception qu’elles n’utilisaient jamais. Depuis l’arrivée de Shizuka, pas une seule fois cette pièce-là n’avait servi. En général, les contrats venaient de contacts d’Elin dans l’armée et tout était décidé par téléphone.

— Je vais la suivre, mais toutes les deux montrez-vous présentables avant de venir nous rejoindre, OK ?!

Sur ces paroles réprobatrices, Shizuka lança une télécommande sur Irina pour la réveiller et quitta le salon.

Elin la regarda sans émotions, elle appuya le bouton pause de sa manette et, alors qu’Irina commençait à émerger, elle lui dit :

— C’est pas toi la chef, Shi-chan…  Bah, va pour cette fois. Iri-chan, habille-toi, y a un client dans le bureau.

— Ch’suis obligée… d’venir ? Demanda-t-elle en bâillant, complètement décoiffée, les yeux mi-clos.

— Ouais, vaut mieux pas… Reste là, c’est bon.

Sur ces mots, Irina se laissa retomber mollement sur la pile de vêtements pour poursuivre son sommeil, tandis qu’Elin regarda sa tenue sans comprendre réellement le problème.

Elle leva les épaules et aperçut non loin d’elle sa culotte blanche décorée d’un monstre avec de multiples yeux dans un design kawaii.

— Quelle pudeur déplacée cette Shi-chan… de toute façon, on voit rien sous mon pull…

Même si elle se plaignait, elle enfila son sous-vêtement et rejoignit ses deux collègues dans le bureau.

L’air était emplie d’une odeur de thé que Vivienne venait de préparer. Sur la table se trouvaient quelques biscuits également. D’un côté étaient installées les deux filles, de l’autre un homme ayant la trentaine, les cheveux courts noirs, plutôt grand et maigre, portant des vêtements simples et chauds.

— Bienvenue à l’agence Tentakool. Qu’est-ce qui t’amène ?

Comme toujours, Elin s’exprima d’une voix impassible, sans motivation, ce qui n’était pas du tout accueillant pour un client.

C’est sûrement pour cette raison que Shizuka rétorqua immédiatement :

— Il s’agit de notre chef, Elin. C’est la plus compétente et la plus à même de vous renseigner. Héhé !

Le client se leva, il salua la loli et, alors qu’elle se laissa tomber sans retenue sur une chaise, il se rassit à son tour.

Avant même d’écouter la demande du client, Elin bâilla, saisit un biscuit et le dévora bruyamment ; Shizuka lui jeta un regard noir, tandis que Vivienne posa délicatement une tasse de thé devant elle.

— Monsieur….euh… nous vous écoutons…, expliqua Shizuka en souriant le plus amicalement possible, elle était très excitée à l’idée d’avoir « enfin » une activité qui ressemblait à une vraie agence.

Son entrain ne se propagea nullement à Elin qui continuait de bâiller en se grattant l’arrière de la tête à la manière d’un grand-père.

L’homme jeta un regard à Shizuka, puis à Elin, puis à Vivienne, il ne savait s’il devait commencer son récit ou non, c’était une subalterne qui lui l’avait intimé et non la chef elle-même, prendre la parole pouvait s’avérer malpoli.

— Ouais, tu peux commencer par te présenter et nous expliquer ce qui t’amène chez nous. Tu viens bien pour nous engager, non ?

— Oui, oui, je suis là pour ça…, dit l’homme d’une voix assez forte comme s’il souhaitait exprimer sa détermination. Je me nomme Shimizu Tsukahiko, je suis venu pour une affaire qui touche au surnaturel… enfin, aux monstres, vous voyez, non ?

— Vous avez frappé à la bonne porte, répondit de suite Shizuka souhaitant prendre les devants sur sa chef. Quelle affaire précisément ?

— Je souhaiterais que vous retrouviez mon chien, expliqua-t-il sans hésiter.

— Faire la chasse aux animaux, c’est pas notre boulot…, rétorqua Elin en trempant un biscuit dans son thé et l’enfournant dans sa bouche, ce qui lui valut un nouveau un regard réprobateur de son employée.

— Ne vous inquiétez pas, il y a bien une affaire de monstre là derrière. En fait, je promenais mon chien hier après-midi, j’ai changé de trajet pour une fois… grand malheur m’en fasse…

— Vous vivez dans quel quartier ? Demanda Shizuka voyant l’homme un peu abattu par sa propre remarque.

— Ah oui, c’est vrai ! Je vis pas très loin, à Numabukuro.

— Sur la Seibu Shinjuku Line, pas vrai ? Demanda Shizuka dans le but de sociabiliser et rendre l’échange plus simple.

— Oui, tout à fait. Comme je le disais, j’ai changé de trajet, généralement je ne passe pas par ce coin là. Connaissez-vous l’hôpital Yokokata ?

Shizuka ne connaissait pas du tout cet endroit. Elle se tourna vers Elin qui s’empiffrait comme si elle n’en avait que faire de l’homme en face d’elle ; ce dernier sembla le remarquer à son tour et esquissa une expression légèrement gênée qu’il tenta aussitôt de dissimuler.

— Ouais, je connais…, finit par dire Elin. Y a une dizaine d’années, un grand désastre y a eu lieu et le bâtiment a été abandonné.

— C’est pire que ça ! Des murs d’enceinte pour empêcher les gens d’entrer ont été érigés. J’ai trouvé des informations sur le net et il semblerait que le lieu était trop instable, le gouvernement a préféré l’abandonner faute de pouvoir le détruire.

— Ah, cet hôpital-là ?! S’exclama soudain Shizuka. J’ai aussi lu un article qui en parlait ! Apparemment démolir le bâtiment alors que la frontière entre les dimensions y est instable est trop dangereux, d’après ce que j’ai lu.

Elle avait lu également d’autres rumeurs qui affirmaient que le gouvernement faisait des expériences en secret dans cet hôpital ce qui expliquait que personne n’est pris de décision à son propos après tout ce temps. Faute de preuves, elle préférait toutefois n’accorder aucune valeur à ces allégations.

— Y a beaucoup de mensonges sur le net…, commenta Elin en buvant d’un trait son thé. Passe à la suite que je comprenne ce qui se passe…

— Ah oui, bien sûr ! Donc… je promenais mon chien aux alentours de cet hôpital, un ami m’a dit que c’est un coin tranquille, j’ai voulu tenter. Le problème c’est que mon chien, Arhamoh, a entendu ou senti quelque chose, il m’a tiré si soudainement que j’ai lâché la laisse et il est entré dans l’hôpital.

— Il a sauté par-dessus le mur d’enceinte ? Demanda interloquée Shizuka.

— Bien sûr que non, le mur est trop haut. Par contre, vu que le gouvernement ne s’en occupe plus vraiment, il y a des trous dans les murs à plusieurs endroits et même des chiens qui ont creusé des tunnels qui passent dessous. J’ai essayé de le suivre, je suis parvenu à entrer dans la cour, mais il est entré dans le bâtiment principal. Je n’ai pas pu le suivre longtemps avant de voir dans l’obscurité des yeux rouges me fixer, j’ai rapidement rebrousser chemin et je suis rentré…

— Des yeux rouges ? S’étonna Shizuka. Pourquoi le monstre n’est pas sorti en ville s’il est si facile d’entrer et de sortir du bâtiment ?

En effet, c’était plutôt logique, si une créature surnaturelle se trouvait à l’intérieur, pour quelle raison ne sortait-elle pas pour dévaster les environs, attaquer les passants, voire pire ?

C’est Elin qui donna désinvoltement la réponse :

— Il y a un kekkai autour de l’hôpital, il n’empêche pas les gens normaux d’entrer et de sortir, mais la barrière bloque les monstres à l’intérieur.

— Les mahou senjo peuvent faire ça ?

— Certaines ouais… Peut-être que tu y arriveras un jour, t’as aussi des pouvoirs multi-dimensionnels aussi. Et donc, dit Elin en regardant dans les yeux le client, tu veux qu’on aille récupérer ton chien à l’intérieur c’est ça ?

— Oui, tout à fait ! Quand je suis rentré, j’ai fait des recherches et j’ai trouvé que votre agence était l’une des plus proches. J’ai attendu le matin pour venir vous engager.

— Vous êtes conscient qu’il est peut-être déjà mort et que vous nous engager sûrement pour rien ? Annonça froidement Elin en l’observant sans émotion.

— J’en suis conscient. Mais s’il y a une chance de le sauver, j’aimerais la tenter. Il n’a disparu que depuis hier soir, c’est un chien intelligent, il y a une chance de s’en sortir.

Pendant quelques secondes, Tsukahiko et Elin croisèrent leurs regards et s’observèrent mutuellement sans rien dire. Shizuka, à leurs côtés, était un peu embarrassée, elle ne savait pas quoi dire dans une situation pareille, elle voulait réconforter le client, mais Elin l’avait prise de court.

Finalement, la chef soupira, se leva, prit un bloc-note, écrivit quelque chose à la hâte et vint le poser sur la table en face du client.

— Voici mon prix. Si ça te va, on va chercher ton chien.

Tsukahiko regarda le prix inscrit sur le papier et sans sourciller, il hocha de la tête et déclara de manière déterminée en fixant Elin :

— Votre prix sera le mien ! Je veux vraiment retrouver Arhamoh. Quand pouvons-nous partir ?

Elin le fixa à nouveau quelques secondes, puis elle répondit :

— Nous pouvons partir de suite, si tu veux. Tu viens avec nous ?

— Si vous le permettez ?

— A toi de voir. S’il y a nécessité de te protéger, il faudra doubler la facture.

— Aucun problème. Allons-y au plus vite, plus nous attendons plus il y a de risques.

Elin soupira puis elle distribua les ordres : Shizuka allait devoir réveiller et habiller Irina, Vivienne allait s’occuper d’imprimer une facture en bonne et due forme et quant à elle, elle resterait avec Tsukahiko en attendant.

C’est ainsi que moins de cinq minutes plus tard, les quatre filles et leur client se dirigèrent vers la gare de Takadanobaba. Tout alla si vite que Shizuka n’eut même pas le temps de demander à sa chef la somme qu’elle avait demandé pour ce genre d’intervention.

Elle s’étonnait déjà qu’Elin accepte, elle n’était pas du genre à se déplacer pour un chien et encore moins mobiliser toute l’agence. Aussi, la jeune femme se doutait qu’il devait y avoir à l’intérieur des murs abandonnés de l’hôpital une menace bien plus grande et terrible qu’il n’y paraissait. Elle frémit à cette simple idée.

En se rapprochant de leur client, Shizuka lui chuchota :

— N’ayez crainte, elle ne semble pas très gentille, mais Elin est vraiment une bonne mahou senjo. Puis, je vous protégerai moi-même dans le pire des cas.

— Oh, merci beaucoup mademoiselle, vous êtes très aimable.

C’est en se rendant la politesse l’un l’autre que le groupe monta dans le train.

***

Le groupe de cinq personnes arriva finalement devant l’hôpital abandonné de Numabukuro.

Le bâtiment laissé à l’abandon depuis une bonne dizaine d’années manifestait l’usure et le manque d’entretien : les vitres étaient majoritairement brisées, les murs noircis et lézardés, un mur d’enceinte de quelques quatre mètres de haut encerclait l’ensemble de l’hôpital, — aucune entrée n’avait été faite dans cette muraille qui n’avait que pour unique vocation de l’isoler.

En effet, l’armée avait bâti ce mur en béton sans laisser une seule entrée, nul ne devait en sortir ou y entrer, contrairement à une prison normale. De toute manière, en cas d’urgence, les mahou senjo pouvaient voler ou sauter par-dessus, c’était donc un moyen de dissuasion uniquement pensé contre les imprudents.

La véritable barrière qui retenait les monstres n’était pas celle en béton, mais une barrière magique dressée une dizaine d’années auparavant. En raison des bruits et de la réputation du lieu, les appartements aux alentours immédiats avaient un loyer particulièrement bas. On contait souvent des histoires lugubres à leur propos sur la Toile, narrant des suicides incroyablement nombreux, ainsi que des personnes charmés par les monstres les invitant à pénétrer dans l’hôpital et n’en sortant jamais, ou encore des histoires plus conspirationnistes qui exposaient les recherches scientifiques malsaines menées pour le compte du gouvernement.

Même si en principe, le lieu devait être inaccessible, suite aux nombres élevés de tremblements de terre chaque année dans la région et au manque d’entretien qu’avait fourni l’État, l’enceinte était fissurée à plusieurs endroits, ce qui permettait à n’importe quel imprudent ou audacieux d’entrer. Tout comme l’avait expliqué Tsukahiko, lui-même.

— Brrrr ! Cet endroit me donne la chair de poule… déclara Shizuka en tremblant légèrement.

— Il est vrai qu’il n’est pas vraiment rassurant, mais n’ayez crainte, Shizuka-san, nous veillerons à votre protection, la rassura Vivienne en souriant tel un ange.

Néanmoins, la première image qui traversa l’esprit de Shizuka en écoutant ces mots, c’était la Vivienne en mode sadique qui n’hésiterait pas à l’attacher de son fouet végétal, la déshabiller et qui sait quelles autres choses indécentes elle lui ferait en échange de cette protection. Aussi, elle lui rendit un sourire gêné alors qu’une goutte de sueur perla sur sa joue.

— Shi-chan t’es trop mimi ! T’inquiètes, ch’suis là pour botter des culs et y a Elieli aussi, les risques d’un wipe sont nulles. Héhéhé !

Tout en prononçant ces mots, Irina se rapprocha de la jeune femme et commença à frotter sa joue contre la sienne, Shizuka essaya vainement de se débattre.

— Pourriez-vous cesser de vous donner en spectacle en pleine rue, Irina-san ? Lui reprocha Vivienne en les observant froidement. Vous ternissez l’image digne de notre agence face à notre commanditaire.

— Ah ? Vivi-chan est jalouse ? Dans ce cas…

Sans réellement écouter ce qu’on lui demandait, — ou plutôt ignorant délibérément la demande—, Irina attrapa l’épaule de Vivienne d’une main et la tira vers elle, puis elle se mit à frotter une joue contre celle de Shizuka et l’autre contre celle de Vivienne.

— Nous vous prévenons que si vous ne cessez rapidement de nous harceler, nous allons employer la force…

— Mais euh, c’est juste un câlin. T’es pas fun, Vivi-chan !

— Nous n’avons nullement sollicité une telle marque de votre affection. Qui plus est, l’heure n’est pas à ce genre de badinages insensées.

— Irina-san, s’il te plaît… je commence à avoir du mal à respirer.

Impossible de se défaire de l’étreinte de son bras. Malgré son apparence fine et féminine, c’était la force d’un étau qui la retenait.

— Kyaaaaa ! Ha… ha… hahaha !

Shizuka se mit soudain à rire alors que la main d’Irina lui toucha les hanches et plus précisément les poignées d’amour. Elle tenta de faire la même chose du côté de Vivienne qui repoussa rapidement la main.

Irina ne s’avoua pas vaincu et finit par la poser sur le postérieur de la noble qui sursauta et poussa un « kyaaa ! » à son tour.

Malgré sa propre situation, Shizuka resta éberluée un bref instant, elle ne se serait jamais attendue à entendre ce genre de voix sortir de la bouche de sa senpai.

— Quelle petit cri amusant. Hahaha !

— Veuillez cesser, se reprit-elle de sa voix habituelle. Nous ne saurions tolérer vos attouchements.

Irina la lâcha non sans lui avoir donner un bisou sur la joue en faisant un clin d’oeil.

— Vous… vous ne devriez pas les arrêter ? Demanda-t-il à Elin d’une voix déformée par le fait qu’il pinçait son nez pour retenir le saignement.

— Ouais, je devrais… Mais bon, au moins là elles penseront plus à stresser et angoisser. Puis, pour l’image de l’agence c’est pas si mal, le yuri c’est vendeur.

Confronté à la désinvolture légendaire de la chef de l’agence, l’homme profita du spectacle sans rien dire de plus.

Finalement, toutes les deux en même temps, Vivienne et Shizuka giflèrent Irina et s’éloignèrent d’elle l’air contrariées.

— Senpai, t’es vraiment… vraiment pas sortable !

— Stupide vampire, estimez-vous fort chanceuse que nous n’abrégions pas votre non-vie suite à l’affront que vous nous avez fait subir.

— Vos corps sont trop tendus, j’vais vous aidez à vous relaxer ! Hihi ! Déclara Irina en agitant ses doigts tendus dans leur direction.

— Perverse !! Cria Shizuka le visage complètement rouge.

— Dépravé satyre ! Ajouta Vivienne en croisant les bras, puis en soupirant.

C’est à ce moment-là qu’Elin s’approcha d’elles et s’exprima d’une voix sans motivation.

— La récréation est finie les filles, transformez-vous et entrons.

Sur ces mots, elle activa elle-même sa transformation.

Les filles se regardèrent un instant puis firent de même (Shizuka contacta auparavant Yog-kun par téléphone).

Une langue de flammes noires se répandit sur le corps juvénile d’Elin, brûla ses vêtements et les remplaça par sa tenue de combat. Sa chevelure passa de châtain à rouge cerise, elle se couvrit d’un bikini en cuir, de cuissardes montant le long de ses cuisses, de gants en cuirs et d’un tatouage animé représentant une tête de démon dans son dos. Seul son regard blasé et impassible demeura le même.

De son côté, la délurée et joyeuse Irina se recouvrit d’un uniforme noir et blanc semblable à un costume militaire avec diverses décorations. Ses longs cheveux blancs prirent une teinte blonde comme l’or et ses yeux verts devinrent dorés. Ses jambes furent enveloppées d’une étrange jupe composée de lamelles de métal semblables à des épées reliées entre elles par des lanières de cuir, tandis que ses poings s’équipèrent de lourds gantelets de métal décorés et faisant penser à des têtes de loups.

L’élégance Vivienne joignit ses mains sur sa poitrine alors qu’une légère brise la souleva légèrement du sol, des pétales de roses de multiples couleurs se mirent à danser autour d’elle. S’extirpant de cette tornade de pétales, sa belle chevelure blonde devint verte et nouée en une longue queue de cheval. Sur sa tête reposait à présent un diadème incrusté de pierres précieuses. Sa longue robe rouge était pleines de décoration et un corset enserrait sa fine taille. A sa ceinture pendait une rapière aux motifs floraux.

Les vêtements de Shizuka se transformèrent et devinrent une légère tenue semblable à celle des mahou shoujo des mangas avec nombre de dentelles et volants. Un béret couvrait à présent sa tête. Enfin, elle prit en main sa baguette magique, qu’elle avait en généralement dans son sac à main, et qui était enchâssée d’une grosse pierre précieuse multicolore à son extrémité.

Tsukahiko applaudit face à ce spectacle de transformation qui ne dura que quelques fractions de secondes, mais qui n’était pas sans rappeler ce qu’on pouvait voir dans les anime du genre.

Elin passa en tête, elle profita de son corps fluet pour passer à travers une brèche de l’enceinte en béton. A sa suite, Irina et Vivienne bondirent par-dessus le mur. Shizuka, laissée à l’arrière du convoi, lança un sourire à Tsukahiko et lui proposa :

— Je ne suis que la dernière recrue, mais si vous restez près de moi je tâcherai de vous protéger au péril de ma vie.

Le trentenaire frotta ses yeux de ses manches comme s’il allait se mettre à pleurer face à tant de gentillesse, puis il acquiesça et suivit Shizuka à travers une brèche un peu plus large que celle empruntée par Elin.

***

Les pas des filles et de Tsukahiko résonnaient dans les couloirs en ruine du bâtiment. En plus de la ruine engendrée par l’absence humaine de longue date, le matériel médical, les brancards, les lits et autres avait été abandonnés en l’état et conféraient à ce lieu une ambiance digne d’un film d’horreur. Où que se portait le regard, on ne pouvait que trouver les traces d’une fuite effrénée pour sauver sa vie. Et la menace était encore présente entre ces murs…

Shizuka, particulièrement peureuse et n’aimant pas ce genre de film, sentait ses jambes trembler et ses dents grincer alors qu’elle suivait de près Vivienne.

L’odeur des couloirs mêlait à la fois la poussière, l’air vicié, le formol et le cadavre abandonné.

— Ça pue ici ! Finit par dire à haute voix Shizuka en se couvrant le nez.

L’odeur lui donnait envie de vomir mais elle combattait cette réaction de son corps.

— Ah ? En effet, c’est vraiment déplaisant comme odeur, ajouta Tsukahiko avançant juste derrière elle.

Vivienne se retourna vers sa cadette, un sourire aux lèvres, les yeux pétillants et lui tendit un mouchoir en soie finement brodé.

— Couvrez-vous le nez avec ceci, s’il vous plaît. Nous l’avons agrémenté de flagrance de rose…

D’un seul coup, Shizuka ressentit un pic de peur. Ce n’était plus la menace invisible autour d’elle, mais la présence d’un prédateur tangible devant elle qui en était la cause. Son désir obsessionnel et un sadisme était un danger plus immédiat que d’éventuels monstres.

Aussi, elle déglutit en saisissant le mouchoir, se demandant si ce n’était pas une erreur. N’avait-elle pas pu y mettre dessus un poison magique pour l’endormir ?

Sans Elin et Irina à proximité, par prudence, elle l’aurait sûrement refusé.

Le mouchoir, loin d’être imbibé de narcoleptique, dégageait une agréable odeur qui couvrit sans peine la puanteur ambiante ; au moins elle ne craignait plus de vomir d’écœurement.

— Merci, Viv… Oneesama !

— C’est un réel plaisir de vous rendre service… Et tellement excitant…

Sur ces mots, elle caressa son propre visage, plissa légèrement les yeux sous l’effet de l’extase qu’elle éprouvait et passa sa langue sur ses lèvres. Un frisson parcourut le corps de Shizuka, elle avait l’impression d’être une souris face à un serpent.

A côté d’elle, Tsukahiko les observait sans réellement comprendre, il se couvrait le nez de sa main.

La voix d’Irina vint les interrompre et les ramener dans cet hôpital maudit :

— C’est vrai que ça schlingue ! Dis, Eli-chan, tu penses que c’est l’odeur du cadavre du chien ?

— Pas possible, t’as vu la taille du lieu ? C’est l’odeur des monstres ça, c’est évident. Vous n’avez pas l’impression qu’on nous observe ?

— Yep, d’puis qu’on est entré.

— Nous n’avons guère ce genre d’impression, répondit négativement Vivienne en sortant de sa transe et en se retournant vers la chef d’agence.

— Moi… non plus…, ajouta Shizuka en tremblant plus encore.

— Pareil, j’ai rien ressenti, conclut Tsukahiko.

— OK, poursuivons, mais restez sur vos gardes.

— OK

Malgré les recommandations, Irina semblait en pleine excursion scolaire, elle fredonnait et avançait en tête, suivie par Elin ; l’arrière du convoi était composé de Vivienne, suivie de Shizuka, puis de Tsukahiko.

Pendant leur marche dans ces couloirs à la recherche du chien Arhamoh, Tsukahiko s’approcha discrètement de Shizuka et lui chuchota à l’oreille :

— Sans vouloir être indiscret… y a une histoire fâcheuse entre vous et la fille en robe ?

— C’est un peu… compliqué… Vous étonnez pas si vous la voyez faire… des choses, comment dire… euh… brutale, OK ?

— Je ne comprends pas vraiment ce que vous voulez dire, mais je vais essayer de suivre votre conseil.

Pendant ce temps, à l’avant du convoi, Irina se mit à imiter les aboiements d’un chien.

— Whaf ! Whaf ! Whaf ! Whaf !

— Arrête ça, Iri-chan, tu me casses les oreilles.

— J’me suis dit que ça ferait venir le toutou. Ch’suis pas assez douée pour imiter les chiens, c’est ça ?

— Pffff. Quelle question idiote. C’est pas un souci de qualité d’imitation, t’es juste pas un chien que je sache, non ?

— Nan, ch’suis un vampire ! Mais nous autres vampires, on a le pouvoir d’appeler et commander les rats, les loups et les chauve-souris, t’sais ? Dommage que Arhamoh est pas un loup, j’aurais pu l’faire venir fissa.

— Il me plairait fort de vous voir appeler une meute de loups, persifla Vivienne à l’intention d’Irina. Ne pourriez-vous pas nous faire une démonstration de vos talents ?

Évidemment, son visage était empreint d’un sourire ironique et taquin qu’Irina ne discernait aucunement.

— Pas de souci, j’vais te montrer mon pouvoir de vampire !

Irina monta sur un brancard qui traînait dans le couloir et se mit à hurler à la manière d’un loup, en levant la tête.

Même si elle savait qu’il s’agissait d’Irina, Shizuka ne put s’empêcher de sursauter et de raffermir sa prise sur sa baguette magique.

Irina renouvela son hurlement une seconde fois, alors que Vivienne tentait de se retenir son rire moqueur et hautain, son corps tremblait légèrement.

Aussi sérieusement le put-elle :

— Je pense que vous seriez plus efficace en adoptant la position à quatre pattes du loup, ne pensez-vous pas point ?

— T’as bien raison, Vivi-chan. Merci !

Sur ces mots, Irina s’accroupit et recommença à hurler. Cette fois Vivienne ne put retenir son fou rire, elle s’appuya contre un mur tout en cachant ses lèvres de sa main.

De son côté, Shizuka était loin de trouver ça drôle, elle tremblait comme une feuille et éprouvait une certaine pitié pour la pauvre Irina qui était la victime des moqueries de cette sadique.

Toutefois, sans crier gare, l’ambiance changea du tout au tout. L’odeur cadavérique devint bien plus forte et des cris bestiaux se firent entendre.

Shizuka eut à peine le temps de voir de la fumée noire s’élever dans le couloir que les deux silhouettes s’attaquèrent à sa collègue en avant-garde.

Par de prodigieux réflexes, à moins qu’il ne c’eut agi d’instinct, Irina ne fut pas surprise : elle bloqua une première morsure de son gantelet gauche et se baissa pour éviter la seconde.

Cependant qu’elle s’éloigna des monstres en effectuant un salto arrière, atterrissant pile devant Elin, d’autres silhouettes bondirent des ombres et apparurent aussi bien devant que derrière le groupe. Elles étaient floues et inhumaines, évoquant lointainement des chiens, mais ce rapprochement était impropre à réellement les décrire ; il s’agissait bien plus d’images tantôt translucides, tantôt tangibles qui se déplaçaient à quatre patte et agitaient des pattes griffues et exposaient des mâchoires emplies de dents. Un ichor infect suintait de leurs corps irréels et était assurément la cause de cette puanteur cadavérique.

— Ah là là ? Je me dois de tenir votre pouvoir pour authentique, Irina-san. Vous avez un contrôle sur la gente canine. Toutefois, votre autorité laisse fort à désirer, nous vous conseillons sincèrement de suivre quelques leçons. Je me ferais une joie de vous enseigner comment dompter vos sujets. Hohoho !

Ces paroles firent frémir un instant Shizuka qui s’était retournée pour faire face aux divers opposants, elle savait qu’elles lui étaient destinées.

— OK〜 ! Tu m’apprendras un de ces quatre ! Allez toutous, donnez la papatte !

Irina semblait provoquer la meute de cinq chiens devant elle mais en réalité ce n’était pas vraiment son intention, elle était juste incapable de prendre la situation au sérieux.

— Ne relâchez pas votre garde, les Veilleurs Temporels sont dangereux. Vivi-chan et Shi-chan, vous vous occupez de l’arrière-garde. On s’occupe de l’avant.

— Bien reçu, chef. Nous allons apprendre le respect à ces cabots désobéissants.

Sur ces mots, Vivienne se plaça devant Shizuka et Tsukahiko, — qui s’était retenu de crier en plaçant les mains devant sa bouche—, et dit en tournant sa tête vers l’arrière :

— Couvrez-moi, ma chère dulcinée et je vous couvrirais à mon tour de toute l’affection que vous méritez.

— Sans façon pour l’affection, refusa Shizuka en secouant sa main devant elle. Par contre, je vais tenter de vous couvrir quand même, Oneesama.

— O-NEE-SA-MA !! Quelle magnifique mélodie dans mes oreilles ! J’ai le cœur qui palpite, je sens mon corps s’embraser…

C’est à cet instant, où Vivienne parut en transe, que trois Veilleurs Temporels lui sautèrent dessus.

« Opal Rain ! »

Malgré sa peur (surtout face à Vivienne), Shizuka passa à l’offensive pour protéger sa collègue qui allait se faire écharper par les trois monstres. Une pluie de cristaux colorés tombèrent droit devant elle, dans le couloir, et touchèrent les trois monstres ; face à la surprise de l’attaque, — bien plus qu’en raison des dégâts moindres qu’ils subirent—, les trois chiens stoppèrent leur charge et bondirent en arrière. Ces quelques fractions de secondes suffirent à ce que Vivienne lance un sortilège.

« Millium Rubus Rosa »

A ses pieds, des roses géantes apparurent et en s’ouvrant elles projetèrent des multitudes de lierres devant elles. Ces végétations, comme animées d’une vie propre, vinrent s’enrouler autour des pattes des chiens et les enchevêtrèrent au point de les rendre presque immobiles.

— J’ai été secourue par ma tendre bien-aiméeQuelle journée magnifique ! Mon excitation est à son comble, je n’arrive plus à me maîtriser….

En même temps qu’un cri d’extase, la rapière de la folle aristocrate se couvrit de roses vertes et tout en continuant de pousser des cris elle se mit à fouetter les trois créatures ; sa rapière à la lame végétale était capable de s’allonger et de devenir flexible comme un fouet.

Chaque attaque semblait arracher des morceaux de chairs aux créatures tandis que les roses vertes qui avaient éclos tout au long de la lame végétale propagèrent dans le corps des monstres un poison provoquant la terreur.

Shizuka n’avait pas envie de rajouter un traumatisme à celui qu’elle avait déjà, elle recula de quelques pas en fermant les yeux et en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre les hurlements de douleurs de monstres.

De l’autre côté du couloir, le combat faisait rage. Irina et Elin faisaient face à un groupe bien plus important de Veilleurs Temporels, ils étaient six et d’autres continuaient de s’extirper des ombres du couloir, ou plus précisément des angles du couloir.

En effet, la particularité première de ces créatures était de vivre dans les replis de l’espace-temps. Elles entrent dans le monde physique à travers les angles de 120° ou moins. Puisque la majorité des édifices étaient composés de murs à angles droits, ils pouvaient théoriquement apparaître n’importe où.

Irina affrontait au corps-à-corps trois d’entre eux, elle avait compris d’instinct que leur ichor pouvait être dangereux, aussi elle esquivait et donnait des coups de poings autant que possible. Mais les créatures, loin d’être faibles, avaient une certaine vivacité qui leur permettait à leur tour d’esquiver ses attaques.

La mahou senjo avait réussi à se défaire d’un seul de ses adversaires qu’elle avait broyé à l’aide d’une série de trois coups, mais les autres continuaient le combat.

Pendant qu’elle retenait l’attention des monstres, Elin utilisant son « Thamiel » et vint en brûler trois d’un coup. La boule de flammes noires venait de toucher trois des chiens en retrait dans le couloir.

La chef de Tentakool savait toutefois que ce combat n’était vraiment pas à son avantage : la zone était trop confinée pour ses pouvoirs et elle était vulnérable à leurs attaques au corps-à-corps. Bien sûr, en tant que membre du top 5 mondial, elle était non seulement consciente de ses faiblesses mais savait les compenser.

« Chalgidel »

Alors que sa voix blasée prononça cette parole, quatre langues de flammes noires s’élevèrent autour d’elle, elles prirent une forme serpentine.

— Irina, évite de te rapprocher de moi. Shi-chan, arrête de faire la chochotte, tu vas te faire attaquer. Vivi, arrête de jouer, on n’a pas le temps pour ça, essaye de nous ouvrir un passage jusqu’à la grande salle d’opération qu’on a traversé avant…

En effet, elle venait de remarquer du coin de l’œil que Shizuka se bouchait les oreilles et fermait les yeux pour éviter le spectacle sadique de Vivienne, ce qui était de loin le pire à faire dans cette dangereuse situation.

— Y sont chiants, s’écria Irina. J’peux pas me concentrer sur l’attaque si je dois tous les esquiver.

En effet, ils étaient trop rapides et trop nombreux, les attaques d’Irina touchaient en général le vide.

— Si c’est comme ça…

Sur ces mots, la guerrière frappa ses gantelets l’un contre l’autre et utilisa son unique pouvoir ; elle était une mahou senjo trop peu studieuse pour avoir accès à des sortilèges complexes, — de toute manière elle était de type « physique », une combattant de corps-à-corps qui plus est, elle n’avait pas accès à un large panel de pouvoirs magiques—, le seul qu’elle connaissait était une technique de protection.

Alors que ses gantelets émirent un tintement qui se propagea dans tout le couloir, son corps se recouvrit d’un couche de métal qui lui donnait l’apparence d’une sorte de statue d’acier. En effet, la magie d’Irina était le « métal », et même si elle ne disposait que d’un seul sortilège, son corps était solide et puissant.

Grâce à sa transformation, elle était devenu encore plus résistante et elle n’avait plus à se soucier de sa défense, aussi elle se jeta à corps perdu dans la mêlée, distribuant coup sur coup sans se soucier d’esquiver, frappant les chiens alors même qu’ils l’attaquaient.

En quelques instants, une dizaine de chiens furent broyés par ses poings et ses pieds, mais des renforts constants affluaient encore et encore, donnant l’impression d’une légion sans fin.

Un peu derrière elle, Elin, à présent isolée de l’avant-garde, était passée aux choses sérieuses.

Elle avait invoqué « Gamchicoth » en plus de « Chalgidel », ce qui lui permettait à la fois d’être en attaque et en défense. Gamchicoth était un sortilège qui créait une langue de flammes noires assez similaire à un fouet multidirectionnel qu’elle contrôlait à sa guise, elle pouvait même le séparer en des langues plus petites pour toucher plusieurs créatures en même temps. Un tel sortilège demandait une capacité de calcul des trajectoires et une représentation de l’espace très précise, la difficulté du contrôle était encore accrue lorsqu’elle séparait la langue en plusieurs plus petites.

Mais la légendaire « loli aux flammes noires » était une magicienne de génie, elle faisait danser sa langue autour d’elle et frappait habilement ses adversaires pour les réduire en cendres. Ceux qui avaient l’impertinence d’essayer de l’attaquer par surprise en bondissant depuis les angles proches étaient pris pour cible par les serpents qui crachaient des sphères de feu.

L’une des capacités particulières de ce génie de la magie était d’arriver à infuser une sorte de vie, ou plutôt d’intelligence artificielle à certains de ses sorts. Ainsi, elle ne contrôlait pas activement son sortilège « Chalgidel », les têtes de serpent avaient leur propre volonté et attaquaient toute créature entrant à portée. C’était un sortilège à double tranchant, puisqu’ils attaquaient également les alliées, ce qui avait poussé Elin à demander l’éloignement d’Irina.

Un peu plus en arrière, Vivienne avait suivi les ordres de sa chef et avait achevé les trois chiens prit au piège de ses lierres, puis avait rappelé à l’ordre sa chère Shizuka.

— Vous ne devriez point vous montrer prude à ce point, ce spectacle est en votre honneur, affirma-t-elle en levant le visage de la jeune femme à l’aide de son index.

— Je m’en passerais bien… commenta Shizuka en détournant le regard.

— Oh ? Mes efforts ne sont-ils point à votre goût ? Je ne vous connaissais point ces penchants sadiques, j’aurais cru que vous étiez bien plus une masoc…

— Oneesama, ce n’est pas le moment !!

— En effet, ces cabots dimensionnels ont hâte de tâter du fouet et notre chef est désireuse que nous prenions la fuite. Je déteste ce genre de situation, un combat est un moment sacré qu’il faut savourer.

Vivienne soupira bruyamment, puis refit face à la horde de six Veilleurs Temporels qui venait d’apparaître dans le couloir et qui allaient lui foncer dessus. Une nouvelle fois, les roses à ses pieds crachèrent dans tout le couloir des lierres qui enchevêtrèrent les créatures. Mais cette fois, sûrement exaspérée par l’attitude de sa collègue, Shizuka proposa :

— Je m’en occupe cette fois, Oneesama !

Elle avait beaucoup fait d’efforts ces dernières semaines pour maîtriser un des sortilèges qu’elle avait appris récemment, découvert le jour funeste qui lui avait révélé la véritable nature de sa bien-aimée senpai.

« Saphirik Hexabeam !!!! »

Sur ces mots, elle leva sa baguette de laquelle jaillit de la lumière. Huit cristaux chacun d’une couleur différente apparurent en lévitation au-dessus d’elle, puis se mirent à luire avant de tirer à répétition dans le couloir.

Contrairement à sa première utilisation, Shizuka avait réussi cette fois à ne diriger ses tirs devant elle et non à trois-cent-soixante degré. Aussi, le barrage de tirs était tel que même si elle n’était pas encore très précise, aucune créature ne pouvait en réchapper ; d’autant plus que les chiens enchevêtrés étaient incapables de se mouvoir normalement.

Pour une fois, son attaque fut couronnée de succès.

Elle s’était épuisée en donnant le meilleur d’elle-même, mais au moins les six créatures venaient de se dissiper. En effet, les Veilleurs Temporels qui mourraient devenaient immatériels et disparaissaient immédiatement.

Fière d’elle-même, Shizuka s’écria « Youpi !! » avant de reprendre son souffle ; elle était déjà épuisée.

— Oh, quelle magnifique démonstration de votre puissance, ma tendre dulcinée ! Si nous n’étions pas en compagnie indésirables, je tâcherais de vous témoigner les palpitations que vous avez provoqué dans mon cœur.

— Je me répète…, répondit Shizuka en respirant lourdement et en posant une main sur sa poitrine pour reprendre ses forces, mais je m’en passerais bien

— Jouer avec mes sentiments de la sorte ! Quelle sadisme ! Quelle passion débordante vous avez là !

Shizuka ne put s’empêcher de l’observer avec dégoût, elle était folle à liée !

Mais à cet instant, devant ses yeux, deux silhouettes surgirent des angles et bondirent par surprise sur Vivienne qui n’eut pas le temps de réagir. Les crocs empoisonnés des Veilleurs Temporels s’enfoncèrent dans les chairs de la noble femme qui poussa un cri de douleur.

Elle réagit rapidement en transperçant la tête d’un premier à l’aide de sa rapière, tandis qu’un projectile de quartz jaillit de la baguette magique de Shizuka et vint frapper violemment le second, l’obligeant à lâcher prise et le projetant un mètre plus loin. La rapière-fouet siffla dans l’air alors que le second chien fut découpée en deux.

— Oneesama ?!!!

— N’ayez crainte, je suis immunisée à toute forme de poison.

— Mais… mais… vos blessures saignent affreusement !

En effet, même si elle n’avait pas à se soucier des effets du poison, les crocs de ces créatures avaient provoqué deux blessures qui saignaient et semblaient douloureuses.

— Savoir que vous vous inquiétez pour moi me réchauffe le cœur tel un astre dans la voûte céleste. D’autres créatures peuvent surgir à tout instant, souciez-vous davantage de votre survie que de la mienne, je vous en prie.

Sur ces mots, Vivienne se redressa et fit face aux cinq nouveaux chiens qui apparurent dans le couloir devant elle, leur nombre ne semblait point connaître de fin.

Bien plus intelligentes que de simples chiens, ces créatures changèrent soudain de tactique.

D’un côté et de l’autre du couloir, les yeux de deux chiens émirent une lueur rouge vive. D’un coup, l’espace se déforma horriblement : les murs semblaient comme s’allonger, se tordre, comme s’il s’agissait d’un liquide mouvant, tandis que les distances, les formes, même leurs propres corps, tout semblait plongé dans le chaos le plus total. Si les quatre filles n’avaient pas été des mahou senjo, nul doute qu’être prises au piège de cet espace déformé illogique aurait suffit à leur faire perdre la raison.

Irina tenta de poursuivre le combat, mais même si elle gesticulait elle ne parvenait plus à toucher ses adversaires. Elle n’avait plus aucune estimation des distances et elle ne comprenait même pas ses propres mouvements.

Il en allait de même pour ses collègues : le fouet de Vivienne ne parvenait pas à rien, elle craignait même de toucher ses alliées dans cet espace absurde.

Les Veilleurs Temporels qui s’avançaient vers elles, immunisés à leur propre pouvoir.

Shizuka était tombée à genoux, elle avait envie de vomir et ne pouvait rien faire d’autre que fermer les yeux.

Même le fouet et les serpents d’Elin ne parvenaient plus à toucher leurs cibles.

La situation était critique. Était-ce la fin ?

Tant que le pouvoir était maintenu, elles étaient réduite à l’état de proies sans défense.

Les chiens prenaient même plaisir à voir leur terreur : ils jappaient de plaisir et d’excitation.

— Satanés cabots, grommela Irina légèrement contrariée. Mais j’vous laisserai pas me bouffer sans combattre !

— J’arrive pas à me relever, Oneesama…. Qu’est-ce qu’on peut faire… ?

— Ne vous inquiétez pas, je vous protégerais de mon corps.

Même si Vivienne faisait la fière, elle n’avait aucun moyen de pouvoir tenir sa parole, sa perception des distances était tellement difforme qu’elle avait arrêté d’agiter son fouet.

Elin annula son sortilège de Chalgidel, ferma les yeux et réfléchit quelques secondes, puis elle annonça :

— Tenez-vous prêtes à frapper dès que la distorsion s’arrêtera, je m’occupe de tout.

Sur ces mots, sans attendre aucune réponse, elle leva la main et divisa sa langue de flamme en quatre.

Elle ferma les yeux et se concentra quelques secondes.

Puis, se fiant uniquement à sa tête, elle les dirigea vers les quatre chiens aux yeux rouges luisants qui généraient cette distorsion spatiale.

Malgré l’impossibilité à estimer un lieu précis, elle parvint à calculer la trajectoire adroitement et les quatre langues s’abattirent toutes en même temps sur leurs adversaires qui ne pensèrent même pas à esquiver, tant ils étaient confiant dans leur pouvoir. Puis, le fait de générer la zone demandait toute leur concentration, ils devaient modifier massivement l’espace du monde réelle ce qui exigeait de grands efforts, ils ne pouvaient bouger sans l’interrompre.

Elin, grâce à son intelligence supérieure à la normale et grâce à son expérience des créatures du Mythe avait trouvé en quelque sorte la variable qui avait généré la déformation et avait réussi à l’appliquer à ses langues de feu. Mis à part des mahou senjo vétéranes, aucunes n’auraient pu utiliser une telle stratégie face à ces créatures.

Alors que les flammes noires transpercèrent les corps des chiens plusieurs fois jusqu’à les réduire à néant, la zone disparut et les filles passèrent aussitôt à l’offensive :

« Rubus Capilla ! »

Les cheveux de Vivienne se transformèrent en tentacules végétales. Immédiatement, ils portèrent des coups effrénés dans le couloir et démembrèrent les créatures qui s’y tenaient.

De son côté, Irina frappa le mur à ses côtés jusqu’à faire tomber un gros morceau de béton du plafond. Au moment où il passa à son niveau, « Aaaaaaaaaaaaaaaahhh ! », elle porta un coup de pied de toutes ses forces dans le bloc en chute qui traversa le couloir à pleine vitesse. Puis, elle s’occupa d’éliminer les derniers ennemis qui s’en étaient sortis.

— Yeah !! On a gagné ! S’exclama Irina en sautant sur place.

— C’était une victoire assurée d’avance, constata Vivienne en haussant les épaules, Elin-san est à nos côtés.

— Vous êtes des monstres les filles…, ne put s’empêcher de dire Shizuka les yeux écarquillés en constatant le spectacle de dévastation devant elle.

Toutefois, elle était contente de les avoir à ses côtés, elle n’aurait jamais survécu à une telle situation toute seule. Lorsqu’elle se tourna vers leur commanditaire, afin de vérifier son état de santé, elle remarqua qu’il n’était plus là.

— Ah ?! Tsukahiko-san ?! Où êtes-vous ?

— Pas la peine de t’égosiller, expliqua Elin en se rapprochant de ses subalternes. Il a prit la fuite pendant le combat.

— Hein ? Mais pourquoi ?

— Comme je m’en doutais, c’est un sorcier, toute cette mission était bidon depuis le début.

Vivienne tendit la main à Shizuka pour l’aider à se relever, tout en ajoutant :

— Son attitude était fort étonnante, il n’a point été affecté par l’apparition de ces créatures. C’est à cet instant que j’ai commencé à le soupçonner. Mais mon esprit fut rapidement envahi par une autre pensée bien plus agréable…

Sur ces mots, elle porta son regard brillant d’excitation sur Shizuka qui frémit et s’éloigna pour aller se cacher derrière Elin.

— Perso, j’avais capté depuis le début, déclara Irina les bras derrière la tête en se rapprochant. Quand ch’suis venue vous rejoindre avant de partir, j’ai tout de suite trouvé qu’il puait la magie.

— T’es quoi au juste, une sorte de chien ? Demanda d’une voix étonnée Shizuka. Puis la magie a une odeur ?

— Bah, ouais, ça pue les plantes, les bougies et le sang, expliqua Irina plutôt sérieusement.

— L’odorat d’Iri-chan est très développé, je suis toujours surprise par cette aptitude. Pour ça que je lui ai demandé confirmation sur le chemin pour venir ici, expliqua Elin avec une expression morne.

— Quoi ?! Tu savais aussi ? S’étonna Shizuka.

— Ouais, déjà pendant l’entretien dans le bureau. Lorsque j’ai écrit la somme sur le billet, il n’a pas sourcillé, ça m’a parut louche.

— Pourquoi ?

— Vu la somme que j’ai demandé, personne ne peut accepter sans être un minimum surpris, sauf s’il n’a jamais eu l’intention de payer quoi que ce soit. Puis, le fait qu’il veuille venir avec nous, le fait qu’il n’ait pas bronché lorsque j’ai dit que son chien était sûrement mort…

— Ouais, pareil ! Quand j’ai dit avant que c’était sûrement l’odeur de la carcasse du chien…, ajouta Irina.

— Puis…, ajouta Elin en hochant de la tête suite à la remarque d’Irina, le nom du chien, Arhamoh, c’est un anagramme de Moahrha, le Seigneur des Veilleurs Temporels. J’ai de suite pensé à ça lorsqu’il a dit le nom de son chien.

— Sérieux ?! Tu as vraiment pensé à ça, Elin-san ?

— Ouais, Shi-chan, not’chef c’est un petit génie. Haha haha !

— Quoi qu’il en soit, la présence de Veilleur Temporel ne peut signifier qu’une seule chose : voyage temporel, finit par conclure Elin en faisant craquer les os de son cou.

Shizuka ne connaissait malheureusement rien sur ces créatures, elle avait beaucoup lu sur les monstres et avait beaucoup partagé avec Yog-kun, mais c’était la première fois qu’elle entendait parler de ces redoutables chiens.

D’ailleurs, au moment où elle pensait à son familier, ce dernier s’exprima à travers la baguette magique :

— Ouais, ces infâmes cabots sont les ennemis de mon espèce, ils s’intéressent pas aux humains sauf s’ils ont brisé le « tabou ».

— Tiens, t’es là toi ? Je pensais que tu glandouillais encore à la maison, espèce de NEET !

— Je suis bien à la maison en train de jouer, mais j’aime bien écouter vos conversations ça fait fond sonore.

— Tssss ! Pervers !

— A ton service, Shi-sama ! Hahaha !! Dit-il en plaisantant et adoptant volontairement une formule obséquieuse.

— Et sinon ce « tabou » ?

C’est Elin qui répondit à sa place en croisant les bras et en prenant un air grave.

— Le voyage et la modification temporelle. Les Veilleurs Temporels sont des créatures maléfiques, mais il est vrai qu’ils ne s’intéressent pas du tout aux humains et aux conflits entre Anciens. La seule chose qu’ils protègent c’est la trame temporelle et ils poursuivent tous ceux qui osent la modifier. Apparemment, notre commanditaire avait une affaire en cours ici et nous a engagé pour le défendre de ses poursuivants.

— C’est lui la cible ? Demanda Shizuka.

— Aucun doute, personne parmi nous n’a effectué de voyages temporels que je sache.

Au moment où elle prononça ces mots, de manière tout ce qu’il y avait de plus inattendue, un nuage de fumée noire apparut à nouveau à ses côtés. Il était bien plus gros que les précédents. Avant même de pouvoir réagir, une énorme gueule semblable à un loup monstrueux en jaillit et referma ses crocs sur la loli aux flammes noires.

Au lieu du sang, ce fut un tintement métallique qui retentit dans le couloir. Shizuka qui se trouvait à côté de sa chef regarda avec effroi cette gueule aux multiples rangées de dents ouverte devant elle, pleine de bave, Irina l’avait empêchée de se refermer sur sa cible juste à temps.

A ce moment-là, deux autres nuages de fumée apparurent et deux pattes gigantesques sortirent des angles du couloir et tentèrent à nouveau d’attaquer la magicienne. Cette fois un mur végétal se dressa et bloqua l’attaque, c’était le tour de Vivienne de la protéger.

« Gamariel ! »

Alors que la gueule de loup, incapable de se refermer sur sa cible, allait se retirer, Elin tendit sa main à la frontière de la fumée qui servait de portail dimensionnel et une déferlante de flammes noires passa à travers la faille.

La fumée noire disparut en même temps qu’un cri d’agonie lupin se répandit dans le couloir. Seules celles qui connaissaient bien les pouvoirs d’Elin savaient qu’elle venait d’utiliser un sortilège créant un dragon de flammes noires, un sort intelligent disposant de sa propre autonomie d’attaque. Aussi, même sur un autre plan dimensionnel, le dragon continuait d’attaquer son adversaire jusqu’à le réduire à néant. Il s’agissait d’une des plus puissantes attaques de la magicienne. Elle ne s’était pas ménagée, pas face à un Alpha Lupus Temporis.

Shizuka n’avait même pas eu le temps de réagir, son cœur commençait à peine à s’affoler que le combat semblait fini. Elle tomba à genoux et commença à trembler en réalisant soudain qu’elle venait d’échapper à la mort et constatant à quel point sa survie ne tenait qu’à un fil.

— Est-ce que toutes les mahou senjo sont aussi impressionnantes que mes collègues ? Pensa-t-elle en écarquillant les yeux.

— Faut faire gaffe, Elieli. T’as failli te faire dévorer toute crue.

— Idiote, comme si je l’avais pas vu venir. Si t’étais pas intervenue, j’aurais bloqué l’attaque avec ma barrière. Mais bon travail toutes les deux, vous m’avez permis de concentrer assez de magie pour le dissuader de venir. Bon, allons chercher notre cher sorcier, m’est avis qu’il prépare rien de bon.

Shizuka resta bouche bée, elle scruta ses collègues avec autant de stupéfaction que d’horreur, puis elle se releva sous le regard bienveillant de Vivienne. Elle se mit à les suivre, mais n’osait plus rien dire : elle était en état de choc, elles avaient failli mourir comme ça, soudainement, et aucune autre qu’elle ne semblait s’en soucier. Elle commençait vraiment à penser que les mahou senjo étaient aussi monstrueuses que les monstres qu’elles affrontaient.

Lire la suite – Chapitre 2