Chapitre 4

Quelques jours plus tard, les filles étaient à l’agence.

Comme d’habitude Elin et Irina jouaient à la console et Vivienne et Shizuka passaient leur temps à boire du thé, coudre ou lire des magazines de mode. C’était leur quotidien hors mission.

Au final, puisque les invasions n’avaient pas lieu tous les jours, le quotidien d’une mahou senjo était surtout rempli de moments d’inactivité. La seule différence notable entre les agences et l’armée officielle était la manière dont ce temps était occupé.

Shizuka soupirait et s’ennuyait.

Même si elle était en froid envers sa senpai, elle lui parlait fréquemment de sujets et d’autres pour tuer le temps. Vivienne était une interlocutrice riche en propos intéressants et, contrairement à Elin, elle semblait partager volontiers son savoir.

Depuis l’épisode de l’hôpital, elles n’avaient eu aucune nouvelle mission. L’entraînement de Shizuka était devenu alterné : un jour d’entraînement était suivi d’un jour de repos. Même si elle appréciait de pouvoir se reposer et surtout d’éviter la rigueur de sa chef, elle constatait de récent que rester inactive commençait à lui peser.

D’un autre côté, aller sur le terrain, affronter des monstres horribles, c’était sûrement encore pire dans sa situation.

— Peut-être devrais-je me trouver une occupation aussi, pensa-t-elle.

Puisqu’elle avait un peu d’argent, elle pouvait par exemple refaire la décoration de son bureau, ou alors faire le ménage complet de l’agence question de la rendre plus présentable.

— D’ailleurs, il serait peut-être de bon ton de réaménager la salle d’accueil. Amener les clients dans cette porcherie qu’est la salle de repos, c’est vraiment pas sérieux, continua-t-elle en inspectant le salon qui était comme à son habitude en désordre.

Elle se leva dans l’intention de descendre et mettre son nouveau plan en application, mais elle sentit rapidement ses jambes sans forces. Etait-ce la fatigue de l’entraînement de la veille ou simplement le fait d’avoir passer trop de temps assise ?

De récent, sa dépense de mana était devenue plus économe, son rythme de récupération physique plus rapide, mais elle manquait encore cruellement de puissance offensive, même si s’était également amélioré à ce niveau-là. Elle était loin d’avoir remarqué ses propres progrès tout comme elle n’avait pas compris l’état de fatigue de son corps et l’intérêt de ces journées de repos.

Sentant ses jambes faibles, elle se rassit et après avoir sourit de manière gênée en direction de Vivienne qui l’observait, elle se remit à boire son thé et mangea un senbei.

Soudain, en cette fin d’après-midi, le téléphone d’Elin sonna et fit sursauter de surprise la nouvelle recrue.

— Yep, c’est Elin.

Comme toujours, elle n’avait pas d’entrain dans sa voix et elle n’avait aucune bienséance sociale. Là où une personne aurait dit :« Allô. Agence Tentakool ! Que pouvons-nous pour vous ? », elle s’était contentée de parler familièrement comme à un vieil ami.

Shizuka couvrit son visage de sa main, elle avait honte.

Si seulement elles avaient un téléphone dédié aux affaires de l’agence, elle pourrait s’occuper des coups de fils et assumer le rôle de standardiste, mais…

A ce moment-là, elle remarqua que dans la pièce il y avait bel et bien un téléphone fixe, un combiné assez ancien de couleur blanche qui servait sûrement aux appels de l’agence, mais elle ne l’avait jamais entendu sonner et il prenait la poussière.

— Ouais, je suis dispo… Ouais… j’écoute…

Pendant qu’Elin parlait avec son mystérieux interlocuteur, Shizuka prit une des cartes de visite de l’agence qui traînait justement à côté du dit téléphone et la lut avec attention. Ce n’était pas le numéro de téléphone privé d’Elin qui y était indiqué, mais bien celui de ce mystérieux appareil dont elle doutait du bon état de fonctionnement.

— Pourquoi appellent-ils tous sur le cellulaire d’Elin alors ? se demanda-t-elle soudain.

Elle avait bien compris qu’une bonne partie de leurs commanditaires faisaient partie de l’armée ; d’ailleurs Elin les contactait souvent pour avoir des « contrats après-coup », c’est-à-dire après une intervention spontanée ; mais les autres clients, pourquoi n’utilisaient-ils pas ce numéro ?

Elle s’amusait à penser que le « téléphone qui ne sonne jamais » était l’un des mystères de l’agence Tentakool, lorsqu’elle entendit dehors le bourdonnement d’une moto. Elle devait se trouver à proximité du bâtiment de l’agence. Ce n’était certes pas choses rare, elles se trouvaient à côté d’une grand axe de la ville, mais pour l’entendre aussi distinctement Shizuka présumait un moteur réellement puissant.

— Les filles, on décolle, annonça Elin en posant son téléphone sur l’épaule et le coinçant avec sa joue. Ouais, j’ai compris c’est important…

Tout en continuant d’écouter son interlocuteur, elle se mit à tapoter sur les touches de son clavier d’ordinateur portable. Irina se leva en souriant, elle ajusta du revers de la main ses vêtements, puis prit une poignée de bonbons dans un bol à côté d’elle.

— Je te recontacte quand on a fini la mission.

Sans autre formule de salutation, Elin raccrocha, se leva et déclara en se dirigeant vers la porte de sortie du salon :

— On est en mission les filles. Départ immédiat.

— Ah euh… OK ! Elin-san, qui était-ce ? Demanda Shizuka en forçant ses jambes à la soutenir malgré la douleur.

— Mauvaise question. C’est quoi la mission est bien plus important ?

— Ah oui… et donc… ?

— Je vous en parle en chemin. Nous sommes attendues, dépêchez-vous.

Sans enfiler de chaussures, sans mettre son manteau malgré le froid qu’il faisait dehors, Elin sortit de l’agence et se transforma.

Irina fit de même et Vivienne suivit le mouvement.

Était-ce une procédure extraordinaire dont on aurait oublié d’informer Shizuka ?

Cette dernière resta interdite, elle n’avait pas vraiment l’habitude de les voir travailler toutes les trois de concert. Puis, que l’élégante Vivienne ne mette pas ses chaussures, c’était encore plus inattendu.

— Shizuka-san, veuillez vous transformer sans plus tarder, lui proposa d’ailleurs cette dernière en remarquant qu’elle ne les suivait plus.

Shizuka tira sa baguette de son sac à main et alors qu’elle cherchait son téléphone portable dans son sac en vue de contacter Yog-kun, la transformation débuta d’elle-même.

C’était la première fois qu’elle se transformait sans avoir préalablement à contacter son familier fainéant et incompétent.

Que s’était-il passé ?

Elle regarda avec de grands yeux Vivienne qui avait fait pousser des ailes de pétales dans son dos, puis elle lui prit la main qu’elle lui tendait sans réellement comprendre. Aussitôt, sans avoir fermer la porte d’entrée, sans lui avoir donner aucune explication, elle fut entraînée dans les airs jusqu’à un véhicule qui les attendait au-dessus de l’immeuble.

Il s’agissait d’un hélicoptère de l’armée, un modèle hybride entre un hélicoptère et un avion, un Fubuki SHS-4.

Il n’avait pas de rotor au-dessus mais des rotors placés sur des ailes latérales orientables. A l’arrière, il avait également un système de propulsion semblable à un avion de chasse et qui lui permettait d’atteindre de grandes vitesses.

Avant d’être emportée dans la cabine des passagers, Shizuka crut apercevoir des missiles et des mitrailleuses sur l’appareil. Aucun doute, l’affaire était sérieuse.

Aussitôt dans la cabine, la voix du pilote se fit entendre :

— Bienvenue à bord ! Nous passons en vitesse rapide dans une minute, le temps de nous éloigner un peu des habitations. Nous serons sur zone dans moins de deux minutes.

— Qu’est-ce qui se passe ? Demanda Shizuka. Comment se fait-il que j’ai pu me transformer… ?

— J’ai contacté Yog-kun sur le jeu pendant l’appel. La mission est de sauver un groupe de députés et de politiciens qui subissent des attaques dans le Sonic City à Saitama. L’attaque est en cours. Taux de pertes accepté : zéro.

Shizuka déglutit en l’entendant donner des explications si sérieuses.

Le fait que des politiciens soient impliqués dans l’affaire lui indiquait facilement l’ampleur qu’elle devait avoir. Rien à voir avec tout ce qu’elle avait fait jusqu’à cet instant. L’erreur était encore moins permise cette fois.

Elle observa Vivienne et Irina, se demandant si elles avaient le même genre d’angoisse qu’elle mais elles semblaient détachées l’une comme l’autre.

A cet instant, l’hélicoptère accéléra brutalement. Il venait d’activer son propulseur ce qui lui permettait d’atteindre une vitesse avec laquelle peu de mahou senjo pouvaient rivaliser malgré leur magie.

C’était entre autre pour cette raison que l’armée non-occulte était encore importante à Kibou. Les armes humaines étaient certes généralement peu efficaces voire inutiles contre les créatures extra-dimensionnelles mais l’armée pouvait encore tenir un rôle de support et de logistique.

Voler sur de longues distances demandait plus d’énergie que faire brûler du kérosène dans un moteur et se rendre très rapidement d’un point à un autre était impossible lorsqu’on ne pouvait pas du tout voler. De même, disposer d’informations précises sur les agissements ennemis par le biais de réseau d’informations pouvait se révéler déterminant dans le cadre d’une bataille. C’était le genre de tâches à laquelle se consacrait principalement l’armée de terre, laissant ainsi les mahou senjo se concentrer uniquement sur les affaires surnaturelles.

Cette doctrine militaire était celle du Kibou, les autres pays ne la partageaient pas forcément. Ainsi, celle de l’US Reborn était bien plus offensive, par exemple. Par le biais de balles enchantées, techniques qu’ils étaient encore les seuls à disposer, l’armée de terre se battait aux côtés des dénommées magical wargirls.

Au sein de ce monde post-Invasion, le rôle de l’armée et des soldats avaient dû être reconsidéré, pour le plus grand malheur de certains.

Comme l’avait annoncé le pilote, plus ou moins deux minutes après accélération, l’hélicoptère décéléra et finit par s’arrêter.

— Nous sommes arrivés ! Je vous souhaite bonne chance pour votre mission. Je reste en appui aérien pour…

— Non merci. Va te poser et te mettre à l’abri, on se débrouillera pour le retour.

— Ah bon ?

— Pas la peine de prendre des risques inutiles. T’as fait du bon taff, à une prochaine.

— A vos ordres !

Néanmoins, même l’armée utilisait rarement la voie aérienne devenue bien trop risquée en raison de Polypes volants, des créatures dangereuses qui attaquaient tout ce qui volait. Au-dessus de l’espace urbain, elles étaient généralement peu nombreuses mais on ne pouvait prétendre le risque inexistant.

Mis à part pour des affaires très urgentes, l’aviation était peu utilisée. A Kibou, entre autres, tous les avions et hélicoptères qu’utilisait l’armée de terre étaient des modèles datant d’avant l’Invasion, le pays n’avait plus investi d’argent dans leur construction, on se contentait de les maintenir en état et de les réparer. D’ailleurs, le Kibou n’avait plus d’armée de l’air, simplement une armée de terre et une flotte.

Les pilotes de l’armée de terre étaient rares, ceux qui rejoignaient cet formation étaient généralement les plus fervents et patriotes des recrues. Malheureusement, ils avaient aussi proportionnellement le taux de perte le plus élevé.

Elin le savait, elle avait suffisamment officié dans l’armée pour avoir vu mourir nombre de pilotes et ne désirait réellement pas en voir rajouter un sur la liste.

Elle se doutait que ce brave homme accepterait volontiers de mourir pour sa patrie, la tête haute, mais les sacrifices inutiles n’étaient pas dans sa logique de combat. Un appui aérien pouvait paraître utile quelle que soit la mission, mais elle préférait s’en passer.

Alors que la lampe au-dessus de la portière passa au vert et qu’elle coulissa en révélant un paysage aérien, Vivienne et Elin saisirent les bras d’Irina, impatiente de sauter et d’en découdre, puis simultanément elles sautèrent toutes les trois dans le vide.

Shizuka salua d’un petite inclinaison le pilote, puis utilisant son sort de Silver Cloud, ellle les suivit.

***

C’était une fin d’après-midi normale dans les locaux de l’agence NyuuStore.

A l’instar de Tentakool, les filles de l’agence n’avaient pas eu de nouvelles missions depuis l’épisode de l’hôpital, aussi vaquaient-elles à leurs occupations.

Les locaux de l’agence NyuuStore étaient situés à Ginza, il s’agissait d’un grand édifice qui avait jadis appartenu à une boutique de luxe et que Jessica avait racheté dans sa totalité.

En effet, Jessica était riche. Elle était née sur l’ancien territoire américain et plus précisément à New York, avant son Invasion par l’ennemi.

Fuyant des problèmes humains, en 2065, quelques mois avant le début de l’Invasion, la famille Whitestone vint s’installer au Japon qui devint plus tard Kibou.

Ce fut un bien pour un mal.

En effet, puisque la richesse de famille s’était fondé sur ses entreprises Outre-Pacifique, la présence de Lashay Whitestone avait permis de préserver ses possessions d’une éventuelle réquisition militaire pour soutenir l’effort de guerre. D’autant plus qu’étant étranger, le gouvernement les aurait réquisitionnées en priorité.

Malgré l’effort de guerre, il était parvenu à préserver une partie de sa fortune et assurer l’avenir de sa famille.

L’histoire aurait pu s’arrêter là mais la mort frappa le couple aimant et les responsables ne furent pas les Anciens.

Victimes d’un envieux psychotique qui jalousait leur fortune, Jessica ne survécut que grâce à l’intervention d’une mahou senjo.

Celle qui la sauva à cette époque était une fille qui n’était pas bien grande, une fille avec des couettes et des cheveux rouges, couverte de tatouages magiques et utilisant des flammes noires. Le Destin avait voulu garder Jessica en vie puisqu’il n’y avait aucune raison en principe de voir cette mahou senjo débarquer à cet instant, à cet endroit.

Elin, normalement affectée dans une base d’Hokkaido, était en déplacement pour une mission de l’armée. Ce ne fut qu’une série de coïncidences qui la mena à assister à ce drame.

Jessica n’avait pas pu remercier correctement sa bienfaitrice, choquée qu’elle était de ces événements. Mais lorsqu’elle reprit ses esprits et ses forces, elle décida de postuler pour rejoindre le corps militaire des mahou senjo.

Elle ne visait pas la richesse, elle en avait suffisamment pour assurer son futur et au-delà. Non, ce qu’elle désirait réellement était à son tour devenir la sauveuse d’une fille, une pauvre victime du sort comme elle l’avait été. Elle préférait la reconnaissance et la satisfaction d’une bonne action à une vie de confort et d’opulence.

A cette époque, elle était si admirative envers sa sauveuse, celle qu’on surnommait « l’Athanor des Flammes Noires ». Mais qu’elle ne fut pas sa surprise après avoir fourni tant d’efforts pour intégrer la même unité qu’elle de découvrir à quel point celle qui lui avait paru si extraordinaire n’était en réalité d’une fainéante sans manières. Ses sentiments s’en retrouvèrent rapidement chamboulés et elle avait fini par la détester.

Si Elin avait été la première fille éveillée artificiellement à Kibou, Jessica avait fait partie de la génération qui avait suivi. Elle avait été éveillé en 70 quelques mois après la réussite du premier projet dont été issue la Loli des Flammes Noires. Tout comme elle, elle était une antiquité au sein des mahou senjo, d’autant plus que ses pouvoirs avaient continué de demeurer bien après ses vingt-cinq ans, ce qui en faisait un cas particulier.

Néanmoins, malgré sa richesse personnelle, elle avait toujours tenu à la séparer de celle de son agence. Si NyuuStore disposait de suffisamment d’argent pour acquérir un tel édifice c’était en raison de ses économies effectuées en US Reborn. Dans ce pays les contrats étaient payés deux à trois fois plus qu’à Kibou et puisque le territoire était en guerre constante contre pas loin de quatre Puissants Anciens, les opportunités de s’enrichir ne manquaient pas.

D’une manière ou d’une autre, — quand bien même offrait-elle beaucoup de présents à ses chères employées,— Jessica ne voulait pas qu’elles pensent leur succès comme hérité de la richesse de leur chef, mais elle voulait qu’elles puissent s’enorgueillir de leurs propres succès.

C’était donc avec le fond monétaire de l’agence qu’elle avait acheté cet immeuble de Ginza qui était jadis un ensemble d’appartements. Après divers travaux, il devint leur agence et leur domicile.

Le rez-de-chaussée constituait l’espace d’accueil. L’agence engageait d’ailleurs deux secrétaires pour s’occuper des demandes des clients et de leur réception.

Le premier étage, quant à lui, leur servait de bureaux. Les étages supérieurs étaient devenue leurs habitations personnelles. Et enfin le tout dernier étage demeurait pour le moment inoccupé mais Jessica le gardait pour de futures éventuelles recrues.

C’était des appartements individuels très spacieux et luxueux, d’autant plus qu’ils se situaient à Ginza, un des quartiers les plus riches de Tokyo.

Malgré les apparences, seule Jessica travaillait constamment sur de la paperasse, les autres filles n’avaient pas d’activité plus sérieuses que les filles de l’agence Tentakool, lorsqu’elles n’étaient pas en mission elle passaient leur temps en divers occupations.

En cette journée, Hakoto, comme souvent, s’occupait de la décoration des bureaux (il s’agissait de bureaux ouverts, chacune pouvait voir ce que faisait les autres). Puisqu’elle aimait l’ikebana, elle avait arrangé des pots de fleurs à des endroits choisis judicieusement et s’en occupait avec une attention constante.

Pour sa part, Sandy était vautrée dans sa chaise devant un écran en veille, les pieds sur le bureau et lisait des comics américains de super-héros.

Quant à Gloria, elle était installée dans sa chaise capitonnée, un casque sur les oreilles et écoutait de la musique techno tout en pianotant frénétiquement sur son clavier. Son bureau était plus décoré que celui des autres, il y avait des figurines de personnages kawaii, divers goodies plutôt inutiles et un tapis de souris décoré. De plus, elle utilisait trois écrans à la fois, trois claviers avec des touches luminescentes donnant un style très SF et trois souris de gamer. Sur l’un de ses écrans défilait des lignes de code, tandis que sur les autres étaient affichées des pages internet et même une vidéo.

Un des loisirs de la jeune femme était l’informatique et plus précisément le hacking. Elle aimait concevoir ses propres programmes à partir de zéro, améliorer les programmes existants et surtout entrer par effraction dans les ordinateurs protégés par d’autres.

Toutefois, elle n’était pas un de ces hackers qui le faisaient par profit ou malveillance, elle était simplement intéressée par l’adrénaline du défi, rien de plus.

Ses piratages avaient d’ailleurs permis l’arrestation de plusieurs cultistes alors qu’elle avait communiqué les preuves de leur culpabilité aux autorités compétentes. Malgré l’Invasion, bon nombre de lignes internet étaient encore disponibles un peu partout dans le monde, aussi Gloria ne se limitait pas à son seul pays, elle hackait partout et traquait mondialement les cellules de cultistes qui avaient l’impertinence d’utiliser la Toile pour fomenter leurs méfaits.

En cette fin d’après-midi qui semblait aussi calme que les précédentes journées, le téléphone sur le bureau de Jessica se mit à sonner toutefois.

— Ici, Karen. Chef, un général de l’armée souhaite vous parler, il dit que c’est urgent.

— Transfère l’appel de suite, je te prie.

— D’accord !

A cet instant précis, Hakoto qui passait derrière sa chef comprit qu’il s’agissait probablement d’une nouvelle mission.

— Jessica Whitestone ?

— C’est moi-même. A qui ai-je l’honneur ? Demanda-t-elle en étirant ses bras fatiguées suite à toutes ces heures passées devant son ordinateur.

— Je suis le Général Sugino, vous ne me reconnaissez pas ? Demanda calmement la voix d’un homme.

— Vous savez je suis à présent dans le privé… Que puis-je pour vous, Général Sugino ?

La voix de Jessica était un peu irritée, nul doute qu’elle éprouvait encore quelquesrancœurs quant à son licenciement. Elle ne nourrissait pas de haine particulière envers son interlocuteur toutefois, il avait fait ce qu’il avait cru bon et avait même essayé d’adoucir la décision de son officière mahou senjo afin qu’elle n’écope que d’une punition à la place. Jessica avait souvenir de lui comme quelqu’un de plutôt modéré et tolérant. Mais suite à tout cela, elle se méfiait des officiers qu’ils appartiennent à l’armée occulte ou régulière.

— Voyez-vous, il y a actuellement une attaque en cours dans le Sonic City à Saitama et nous souhaiterions que vous interveniez pour sauver Messieurs les ministres. Dans le cadre d’une intervention rapide, un hélicoptère est déjà en direction de vos locaux, j’attends simplement votre consentement pour valider le contrat.

— Je vois, je vois… Vous connaissez les tarifs de mon agence, je suppose ?

— Tout à fait, répondit calmement le général. Je vais charger ma secrétaire de s’arranger avec vous quant à vos honoraires.

— Dans ce cas, j’accepte. Quel est l’objectif principal de la mission ? Quel est le taux de perte acceptable ?

— Votre mission est le sauvetage des 13 ministres présents dans les locaux, ils sont tous dans l’Etherium actuellement, moi y compris. Le taux de perte… ma foi, je dirais le minimum.

Jessica grimaça un instant en entendant ces paroles, c’était le côté sombre de son métier.

Le minimum signifiait dans ce cadre toute personne n’étant pas l’objectif de mission, c’est ce qu’elle comprenait.

A l’époque où elle était chef d’unité, on lui donnait rarement ce genre d’informations, elle avait appris à les demander à ses commanditaires pour évaluer l’urgence de leur demande mais aussi leur fiabilité. Aux yeux des officiers, les agences étaient souvent des sacrifiables. Ceux qui répondaient en général qu’ils n’acceptaient aucune perte étaient soit hypocrites, soit avaient un intérêt à préserver tous les civils, soit plaçaient la vie des filles des agences bien en-dessous des autres.

Depuis l’apparition des monstres, une intervention sans aucune perte était difficile, c’était une malheureuse vérité du métier. C’était d’autant plus vrai lorsque l’ennemi occupait un bâtiment tout entier.

— Nous nous mettons en route. Terminé.

Sur ces mots, sans attendre de réponse de la part du général, elle appuya le bouton pour renvoyer la communication à sa secrétaire.

Lorsqu’elle se retourna, Hakoto, avec un arrosoir en main, la regardait :

— Des mauvaises nouvelles, chef ?

— Nous partons, tout de suite ! Une intervention d’urgence à Saitama.

— Mais c’est loin, non ? Demanda Hakoto.

— Eh ohhh ! Vous avez entendu les filles ? Transformez-vous, nous montons sur le toit ! Allez, allez !!!

Elle claqua ses mains pour attirer l’attention des deux autres filles. La tête de Sandy passa par-dessus les paravents de son box et regarda avec étonnement sa chef.

Hakoto, se doutant que Gloria n’avait rien entendu, saisit son téléphone portable et lui envoya un message pour lui dire :

« Départ urgent. Mission. Rendez-vous sur le toit, tout de suite. »

La réaction fut immédiate, la tête de Gloria dépassa à son tour du paravent avec un point d’interrogation au-dessus d’elle.

— Un hélicoptère vient nous chercher, allez dépêchons les filles, il sera là dans trente secondes même pas.

Sur ces mots, elle commença à se diriger vers l’ascenseur qui devait les mener jusqu’à toit de l’immeuble.

Jessica n’avait pas exagéré, l’hélicoptère arriva à heure indiquée au-dessus du toit en attente des filles à transporter. Tout comme Elin, ses longues années de service dans l’armée étaient profondément imprimés dans ses manières et lui donnait une connaissance précise des modus operanti de celle-ci.

***

Une fois arrivées sur le toit du Sonic City, les filles de Tentakool purent entendre l’alarme du bâtiment crier sa détresse encore et encore. Les issues avaient toutes été verrouillées pour empêcher les interventions extérieures d’ennemis, mais surtout celle de cultistes. En effet, il était arrivé par le passé des affaires où ces derniers avaient profité de la confusion pour frapper et causer encore plus d’ennuis.

Quelques secondes après le départ de l’hélicoptère, Elin prit la parole :

— Bon, voilà ce qu’il en est. Il y a 13 ministres qui se trouvent actuellement coincés aux étages 19, 20 et 21 dans l’Etherium.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? Demanda Shizuka qui en entendait parler pour la première fois.

— Pour faire court, c’est un dispositif créé par des mahou senjo qui permet de verrouiller les voyages dimensionnels sur une certaine zone. Je suppose qu’ils s’y sont réfugiés en attendant les renforts.

— Pourquoi ne sont-ils pas partis tout simplement ? Demanda Shizuka avec ingénuité.

— La réponse est fort évidente, ma chérie, veuillez regarder dans cette direction, s’il vous plaît.

Vivienne désigna du doigt un des coins du toit du bâtiment, là où se situait un héliport utilisé exclusivement par l’armée. Il n’y avait pas d’engin volant mais à la place une carcasse fumante dont les flammes s’étaient éteintes il y a peu.

— T’as pas les yeux en face des trous, Shi-chan. Haha haha !

— Et toi comment tu peux rire dans une telle situation ?!

Shizuka rougit se sentant tellement nulle d’avoir poser une telle question. Elin vint se placer entre elles et posa ses petites mains sur leurs visages comme pour les repousser.

— Bon, je vous explique le plan, ça va aller vite et je répéterai pas. L’Etherium est alimenté par un objet magique situé dans une salle au 20ème étage, le détruire est l’objectif de nos ennemis ce qui leur permettrait d’appeler des renforts. Pour y accéder, toutefois, ils vont devoir neutraliser les mesures d’urgence qui verrouillent l’étage. Un des dispositif de contrôle se situe au 25ème étage, l’autre au 7ème. Nous allons donc nous séparer en deux groupes et protéger ces deux points spécifiques. L’ennemi ne doit en aucun cas faire tomber l’Etherium, c’est clair ? Nous resterons en contact par téléphone.

— Question, Elieli ! Et les vilains ? On a permission de les tuer ou pas ?

— Bien sûr. Par contre, je n’accepterai aucune perte civile. Vivi-chan, tu viens avec moi, on s’occupe du 7ème étage. Shi-chan et Iri-chan, je compte sur vous pour le 25ème étage.

— OK chef! S’écria joyeusement Irina en saluant à la manière d’un militaire.

— Je… je ferais de mon mieux !

Sur ces mots, Irina et Shizuka se dirigèrent vers l’une des entrées du toit, la porte avait été manifestement forcée après avoir été automatiquement verrouillée par le système de sécurité du bâtiment.

— Nous on va passer par la porte d’entrée, Vivi-chan.

Vivienne répondit par un simple sourire sadique. A présent que Shizuka n’était plus là, elle n’avait plus besoin de se retenir, elle pouvait laisser libre expression à sa sauvagerie et sa fureur.

— Oublie pas qu’on est là pour sauver des gens, hein ? On doit faire vite.

— Ne vous inquiétez pas chef, ils souffriront en vitesse mais avec grâce. Hihihi !

Sur ces mots, elle lécha ses lèvres et suivit Elin sur le rebord du toit.

D’un coup, elles sautèrent toutes les deux, leurs corps tombèrent en chute libre le long de la tour où les fenêtres avaient été bloquées par des rideaux métalliques.

Juste avant de s’écraser au sol, Vivienne déploya des ailes de pétales et dégaina sa rapière. Elin amortit sa chute en activant son pouvoir de vol.

Dans la rue, les policiers et pompiers avaient évacué les civils et les employés qui étaient parvenus à s’échapper. Tous les regardèrent avec de grands yeux surpris, mais nul ne pose de question alors qu’elles se dirigèrent nonchalamment vers la porte d’entrée qui avait été fracassée par une créature à la force surhumaine.

***

L’hélicoptère qui transportait l’agence NyuuStore arriva à destination à peine deux minutes après celui de l’agence Tentakool, mais le champ de bataille avait déjà connu du changement.

En effet, dans les airs divers portails étaient apparus et des créatures très grandes, ressemblant à des sortes d’éléphants mêlés à des crocodiles et volant par le biais d’ailes écailleuses, qui n’auraient logiquement pas dû avoir la portance pour le leur permettre, venaient d’apparaître. Il s’agissait de Vulkataks, des créatures peu intelligentes mais robustes et puissantes.

— Hostiles en vue ! Je passe à l’attaque, veuillez évacuer le véhicule rapidement ! Déclara le pilote en commençant à faire feu sur un Vulkatak.

La mitrailleuse rotative commença à émettre d’abord une bruit sourd, puis alors que sa vitesse de rotation accélérait, le bruit se réduisit étonnamment.

— Te fous pas de moi ! S’écria Jessica. Je refuse le moindre sacrifice ! Les filles, suivez le plan à la lettre ! Hakoto-chan, je te rejoins, accorde-moi 45 secondes…

Les filles hochèrent la tête pour approuver les ordres, puis sans réfléchir se jetèrent dans le vide.

Jessica s’approcha de la cabine et cria :

— Pilote ! Tu évacues ! Je veux pas entendre de contestation, je t’accorde une fenêtre dans 20 secondes, rate pas le coche !

— Mais… mais…

— Pas d’objection j’ai dit, bon sang !!

Sur ces mots, elle quitta à son tour l’hélicoptère qui était en train de tirer sur cette créature géante qui semblait à peine blessée par les milliers de munitions qui venaient de la prendre pour cible.

Jessica Whitestone, une fois transformée, voyait ses cheveux roses devenir rouges vif et se nouer en une longue queue de cheval qu’elle portait sur le côté. Son visage reflétait toujours autant sa maturité, mais cette coupe de cheveux semblait la rajeunir quelque peu. Sa tenue était devenue une armure high-tech moulante aux couleurs majoritairement rouge, noir et blanc.

Elle activa les jetpack dorsaux qui lui permettaient de voler à une vitesse de plus de 100km/h, — une vitesse malheureusement inférieure à celle qu’elle pouvait atteindre jadis—, puis se dirigea droit vers le Vulkatak que visait l’hélicoptère. Deux autres volèrent dans sa direction.

Tout en chargeant, elle fit apparaître magiquement une arme entre ses mains : le Mutilator, un fusil d’assaut ressemblant très vaguement à une version du M-16 américain, en beaucoup plus technologique, futuriste et massif. Lorsqu’elle pressa sur la détente, les munitions de 7.62 quittèrent la chambre de l’arme et se dirigèrent vers le monstre.

Contrairement à autrefois, il s’agissait là de munitions réelles mais elle utilisait sa magie pour les enchanter et les rendre capables de pénétrer les défenses dimensionnelles des Anciens.

En effet, Jessica n’était plus aussi puissante qu’à l’époque, elle avait dépassé l’âge critique des mahou senjo, l’âge où intervenait le phénomène nommé « décrépitude des pouvoirs ». A présent, elle sentait sa réserve de magie diminuer d’années en années. Mais, même en l’état, elle était bien plus puissante que nombre des jeunes guerrières de l’armée ou des agences.

Sa stratégie pour contrer ce problème avait été de s’adapter. Puisqu’elle ne pouvait plus disposer d’autant de magie qu’à l’époque où elle pouvait créer des munitions et des armes magiques et les enchanter avec pas moins de cinq éléments différents , — feu, électricité, acide, ondulation et lumière—, elle utilisait à présent des versions physiques d’armes qu’elle infusait de sa magie « d’ondulation ».

En spécialisant ses pouvoirs et en utilisant une poche dimensionnelle pour stocker son arsenal, elle arrivait à contrer la perte de pouvoir et se concentrer uniquement sur sa puissance offensive. C’était grâce à cette méthode que Jessica Whitestone demeurait encore à ce jour la plus puissante magicienne de l’agence NyuuStore et une référence du combat à l’arme à feu.

Lorsque les munitions du Mutilator pénétrèrent les chairs du Vulkatak, elles ne firent pas que lui occasionner des trous, elles se mirent à vibrer avec une telle force qu’elles le firent exploser de l’intérieur, répandant sang et tripes telle une pluie.

Sans perdre le rythme, sans prendre le temps de recharger, Jessica fit disparaître son fusil d’assaut et fit apparaître une paire de pistolets semi-automatiques largement modifiés pour convenir à ses besoins ; ils ressemblaient à des versions futuristes de Desert Eagle et utilisaient des munitions composés de matériaux lourds et perforants.

— Goûtez donc un peu ça mes chéris ! Cria-t-elle alors que des cercles magiques se formèrent autour de ses mains et qu’elle commença un festival de tir, un pistolet pointé sur chaque Vulkatak qui fonçait sur l’hélicoptère.

Les balles émirent un bruit sourd bien plus imposant que le précédent fusil d’assaut et, pour cause, elle venait en plus d’enchanter l’intérieur des canons et non pas seulement la munition. En même temps que les balles quittaient la gueule de l’arme, elle faisait exploser l’air à l’intérieur du canon et augmentait drastiquement leur accélération. Les munitions qui étaient tirées par ces pistolets n’avaient plus rien de comparable à une arme normale.

Pour mener un tel enchantement, il fallait une maîtrise incroyable de ses pouvoirs et une concentration à toute épreuve. Les explosions soniques pouvaient détériorer l’arme ou empêcher le tir suivant de s’effectuer correctement. Une fois de plus, c’était la réponse de Jessica à ses problèmes de pouvoirs : économie et précision.

Les balles pénétrèrent les corps pourtant résistants des monstres et les firent exploser.

— Maintenant ! C’est le moment !

Le pilote ne rata pas cette occasion qu’elle venait de lui accorder, les trois plus proches ennemis venant de disparaître, il coupa les rotors et activa en urgence les propulseurs. Sa vitesse incroyable lui permit en un instant de quitter l’espace aérien de la tour et de disparaître du champ de vue.

Jessica rassurée souffla longuement. Puis, elle fit disparaître ses pistolets vides et désactiva ses propulseurs pour se laisser tomber. C’était une technique qu’elle avait apprise à l’armée, utiliser la chute libre pour économiser sa magie.

Tout en chutant, elle fit apparaître une arme bien imposante que les précédentes : un fusil anti-matériel railgun, son Desintegrator. C’était l’arme la plus imposante de son arsenal, elle tirait des petits obus semblable à ceux des chars d’assaut si ce n’était qu’elle n’avait pas besoin de charge. Les munitions étaient tirées par un système de propulsion électromagnétique et pesait pas loin de 8 kg.

— Que la fête commence ! Hahahahahaha !

Tout en se mettant à rire aux éclats, elle visa un premier Vulkatak puis elle tira. La détonation de l’obus dépassant la vitesse du son attira l’attention des policiers dispersés dans la rue. Elle fut suivie de quatre autre tirs qui atteignirent tous leurs cibles.

Lorsque Jessica posa le pied au sol, en même temps qu’elle fit disparaître son Desintegrator, les corps des monstres explosèrent et répandirent leurs organes et leur sang depuis les hauteurs. Leurs restes disparurent quelques dizaines de secondes après avoir été vaincus, toute fois.

Telle était la puissance de Jessica, elle laissa sans voix les forces de l’ordre aux alentours.

— 47 secondes, Jessica, lui reprocha Hakoto de manière amusée.

— Ouais, je sais ! Mais j’ai jamais été ponctuelle de toute manière.

— Menteuse !

— Tssss ! C’est ton décompte qui n’est pas précis de toute manière, on refera ça avec une vrai chrono !

Hakoto se mit à rire de manière féminine et délicate alors que Jessica rougit légèrement et se gratta l’arrière de la tête.

— Vous autres ! Demandez des renforts à l’armée ! Les Vulkataks peuvent être abattu par des DCA. Augmentez le périmètre de sécurité d’une centaine mètres et évitez de les attirer en leur tirant inutilement dessus. Sans lance-roquette, n’essayez même pas !

Après avoir donner ces consignes dans un japonais parfait aux forces de l’ordre, Jessica et Hakoto se retournèrent et se dirigèrent vers l’entrée du bâtiment que Vivienne et Elin avaient précédemment franchi.

Leur objectif à toutes les deux était exactement le même : se rendre au septième étage pour protéger le dispositif d’ouverture de l’Etherium.

***

En route vers le vingt-cinquième étage.

Alors que Shizuka et Irina passèrent le coin d’un couloir à la recherche d’un escalier, puisque les ascenseurs avaient été bloquées en raison de l’alerte, elles aperçurent des silhouettes non loin.

En plus de l’alarme qui continuait de sonner encore et encore, apportant une note de tension dans le cœur de la jeune recrue déjà en proie au stress le plus intense, les couloirs manquaient d’éclairage, il n’y avait que les lumières des sorties d’urgence.

C’était précisément le genre d’ambiance que détestait Shizuka, déjà qu’elle n’arrivait pas à voir un film d’horreur à la télévision, mais là elle était devenue l’un des personnages, c’était encore pire.

La jeune femme saisit le bras d’Irina et la tira en arrière, là où elles ne pouvaient être vues des silhouettes.

Elle lui chuchota à l’oreille :

— Tu… tu sais ce que c’est ?

Tout en lui tenant fermement le bras, elle tremblait comme une feuille, Irina ne manqua pas de le remarquer.

— Ch’sais pas.

— Zut ! je m’en doutais… Qu’est-ce qu’on fait ?

— T’as entendu Elieli, non ? On y va !

— Attends, c’est pas prudent d’attaquer des ennemis sans les connaître. Je pense qu’il faut déjà les observer un peu. T’en dis quoi ?

Irina la regarda droit dans les yeux et sourit avec la douceur qu’on témoigne à un enfant qui dit quelque chose d’insensé. Elle posa les mains sur les épaules de la jeune femme et lui expliqua en se rapprochant de son oreille :

— T’es trop tendue, Shi-chan. On s’en fout de savoir ce qu’ils sont, not’taff c’est de les défoncer et défendre les politicars, non ?

Sur ces mots, elle lui donna un bisou sur la joue de manière taquin. Shizuka sursauta et s’écria sous le coup de la surprise ; elle couvrit immédiatement sa bouche.

— Irina… ! Chuchota-t-elle les joues rouges et en colère.

— Héhéhé ! Réfléchis pas, suis-moi et détends-toi !

Sur ces paroles qu’elle n’avait absolument pas chuchotées, Irina prit la main de Shizuka et elles sortirent toutes les deux de leur cachette.

Irina, sans aucune peur, aucun moment d’hésitation, s’avança vers les inconnus. Son odorat indiquait clairement qu’ils ne s’agissait pas d’humains, même s’ils avaient vaguement l’air humanoïdes. Il ne lui fallait pas plus d’informations pour décider que faire.

— Ils puent et piquent…, pensa-t-elle dans un vocabulaire sensorielle qu’elle seule pouvait comprendre.

Avant de devenir une mahou senjo, Irina avait déjà un odorat très développé mais avec l’accroissement de toutes ses capacités physiques, elle pouvait à présent rivaliser avec certains chiens.

Par contre, elle ne pouvait pas vraiment communiquer ce qu’elle analysait par ce sens-là, elle avait déjà beaucoup de mal à exprimer clairement ses idées, mais les informations basées sur son odorat étaient toujours très floues.

Elle avait essayé avec Elin par le passé, mais malgré la vive intelligence de cette dernière le résultat n’avait pas été concluant. De fait, elle avait dû apprendre toute seule quelle odeur correspondait à quoi.

Même si elle n’avait jamais été studieux, elle avait un incroyable instinct qui compensait et lui permettait de tirer profit de cet avantage.

A peine les créatures entendirent des bruits de pas en approche qu’elles se retournèrent et firent face à leurs deux opposantes. Sous l’éclairage d’une sortie de secours qui indiquait un escalier, les deux groupes s’observèrent un instant.

Les quatre créatures n’étaient pas très grandes, elles devaient mesurer en moyenne un mètre quarante. Quant bien même, leur corps était humanoïde,s on ne pouvait s’y tromper, il ne s’agissait pas d’humains.

Leurs peaux brunâtres étaient bien plus proches de celle d’insectes que de celle humains. Leurs yeux à facettes n’étaient pas sans évoquer ceux des mouches et ils n’avaient pas de nez. Leurs visages allongés disposait d’une sorte de dard de moustique là où sur l’anatomie humaine se trouvait la bouche. Leurs mains et pieds étaient armées de griffes et, dans leur dos, une paire d’ailes venait de s’ouvrir indiquant qu’ils passaient en mode d’attaque.

— C’est… quoi ces trucs ? S’interrogea dégoûtée Shizuka en reculant et en serrant très fort sa baguette magique.

Les créatures se ruèrent sur elles dans ce vaste couloir qui leur permettait aisément de tenir à quatre de front, d’autant plus considérant leurs petites tailles.

— J’t’ai dit que tu penses trop, Shi-chan. Un ennemi…

A ce moment-là, Irina interrompit sa phrase et abattit son gantelet dans le torse de la plus proche créature qui venait de bondir en vue de l’attaquer aussi bien avec des mains que ses pieds, — c’était le mode d’attaque privilégié de ces êtres qui utilisaient la portance de leurs ailes pour bondir sur une victime et la lacérer aussi bien avec ses mains que ses pieds, un peu comme le faisait certains félins.

Immédiatement, le monstre fut projeté en arrière par la violence du coup.

Irina tourna sur elle-même et porta un coup de pied rotatif qui fit voler les deux autres en approche.

Lorsque le quatrième tenta d‘abattre ses griffes sur son cou, un coup de tête vint s’abattre dans la sienne en guise de contre-attaque et fut suivi d’une série de coups de poings rapides qu’on nommait dans le jargon de la boxe des « jabs ». Un crochet du droit vint porter une conclusion à cet enchaînement.

— … est un ennemi ! Pas de pitié pour les vilains !

Les trois premières créatures se tordaient de douleur au sol, tandis que la dernière était morte le cou brisé.

Leur sang était différent de celui des humains, il était brunâtre, épais et visqueux.

Irina s’approcha d’un ennemi au sol et, sans présenter la moindre pitié lui porta un coup de pied dans le torse qui le projeta si violemment contre un mur voisin qu’on entendit ses os se briser. Pour achever le second non loin, elle abattit son gantelet dans sa tête.

Le dernier voyant ses alliés se faire massacrer se releva tant bien que mal et tenta de prendre la fuite, mais Irina franchit en un clin d’œil la distance qui les séparait et l’attrapa par la gorge.

— STOP !!! Cria Shizuka.

Même s’ils étaient monstrueux, même s’ils n’étaient pas des humains et de surcroît étaient des ennemis, Shizuka ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la pitié ; les voir se faire massacrer ainsi, c’était insoutenable pour elle.

Irina qui s’apprêtait à porter un coup de poing s’arrêta et soupira.

— Shi-chan, t’es trop gentille… T’sais, ch’suis pas comme Vivi, ça m’amuse pas vraiment, mais si on doit sauver des gens faut rapidement en finir.

— Je… je sais… mais… mais…

Shizuka s’approcha et répondit en baissant sa tête, elle savait qu’Irina avait raison et avait honte de sa propre faiblesse.

Lorsqu’elle leva le regard vers la créature qui, à l’instar d’un humain, se débattait, elle croisa ses yeux à facettes. Il était difficile d’y voir des émotions, mais Shizuka refléta inconsciemment ses propres doutes et crut y lire la peur et la supplication.

Ce moment de relâchement était tout ce que le monstre espérait, son dard, — qui à y voir de plus près n’en était pas un, c’était bien plus une trompe semblable à un tapir, mais munies de crocs—, se redressa et avec le son d’un claquement de fouet sa langue s’étira en direction de la fille.

C’était l’autre mode d’attaque de ces créatures : leur langue extrêmement longue et enduite d’un acide surnaturel bien plus redoutable que tout ce qui était connu sur Terre.

Avant qu’il ne parvienne à l’atteindre, on entendit un *crac*et sa langue fut saisie par la main libre d’Irina.

Irina laissa tomber le cadavre au sol et inspecta la paume de son gantelet : un liquide visqueux et verdâtre s’y trouvait, l’acide ne rongeait pas le métal mais était redoutable pour les tissus organiques.

Tandis que Shizuka observait terrifiée ce spectacle, comprenant qu’elle avait manqué de peu de se faire blesser, Irina essuya sa main sur la créature, puis lui expliqua :

— J’t’avais dit que c’était un ennemi. Ch’sais pas ce que ça fait ce liquide, mais il put trop pour être honnête.

— Me… merci… sans toi… je…

— T’es trop sympa comme fille, t’sais ? C’est des vilains, y sont pas sympas avec toi donc te pose pas trop de questions, OK ?

— Je… je… je vais essayer…

Irina lui sourit à pleines dents, elle n’était pas du genre à garder une rancune ou à en vouloir vraiment à quelqu’un, elle était l’incarnation parfaite de l’instant présent. Si un ennemi se dressait devant elle et la menaçait, elle l’affrontait de toutes ses forces, mais elle n’était pas du genre à fomenter un plan complexe ou à s’attarder sur ses échecs passés.

Pour quelqu’un comme elle, avoir des ordres de mission était quelque chose de normal et de nécessaire, elle était sincèrement reconnaissante envers Elin d’assumer ce rôle.

— Bon, on y va ?

— Attends ! Avant ça… Merci de tout mon cœur de m’avoir sauvée !

Sur ces mots, Shizuka s’inclina pour la remercier cordialement. Irina la regarda un peu surprise, puis elle afficha son habituel sourire en passant ses bras derrière la tête.

— Pas de quoi ! T’sais, on est pote, c’est normal que j’te sauve.

— Je ne pourrais jamais assez te remercier. En tout cas, tu as de sacrés réflexes, je n’avais rien vu venir.

En effet, l’attaque de langue de ces créatures était extrêmement rapide, le bout de la langue se dépliait à une vitesse supérieure à celle du son ce qui expliquait ce claquement semblable à un fouet. Jusqu’à ce qu’elle la vit le cadavre au sol, Shizuka n’avait même pas eu conscience d’avoir été prise pour cible.

— C’est normal, ch’suis une gameuse !

— Quel est le rapport ? Demanda Shizuka en penchant légèrement sa tête de côté.

— Bah, Elin m’a raconté qu’y a une étude qui a montré que les gamers ont des réflexes plus développés que la moyenne. Et vu que j’joue depuis toute petite…

— Je serais plutôt propice à croire que c’est parce que tu es une mahou senjo de type guerrière, fit remarquer Shizuka en affichant une expression indiquant son profond doute.

— Bon, on y va maintenant ? Demanda Irina.

— Attends, juste quelques secondes.

Sur ces mots, Shizuka orienta sa bouche vers l’extrémité de sa baguette magique et cria :

— Ehhh ! Yog-kun !!! Tu m’entends ?

Rapidement, la voix du renard se fit entendre :

<< Bien sûr ! Pourquoi tu cries, imbécile ? >>

— Je voulais être sûre que tu répondes, renard fainéant.

<< Tssss ! Comme si je t’igno… ouais, c’est ce que je fais en général, j’ai rien dit… >>

— Y a pas de quoi s’en vanter !! Bon, tu peux sûrement nous aider, c’est quoi ces créatures ?

<< Deux pizzas et quatre paquets de chips… >>

— C’est toujours pareil avec toi ! Quand tu n’es pas en train de tirer au flanc, tu essayes de m’extorquer de la nourriture… quand tu ne voles pas directement l’argent dans mon porte-monnaie.

<< Jamais je ferais un truc pareil… >>

De l’autre côté de la baguette magique, on entendait le sifflotement du renard qui indiquait explicitement son mensonge.

— Je te déteste ! Je te hais !

— Moi j’t’aime, Yog-kun ! Intervint Irina. Sympa au fait ta vidéo l’aut’fois.

<< Héhé ! Merci ! >>

— On a pas le temps tous les deux ! S’écria Shizuka en utilisant à son tour cet argument. Bon OK, j’accepte, mais tu es un sale regard parasite, le pire des familiers qui existe en ce monde !!!

<< Haha ! Je suis fier de moi ! Bon bon, voyons voir… Approche un peu la baguette que je vois mieux… >>

La jeune femme s’exécuta, elle approcha la baguette d’un des cadavres, celui avec la langue visible.

<< Yep, je sais ce que c’est… >>

— Et donc ?

<< C’est des Vulkoii, une race extraterrestre. >>

— Donc leurs cadavres ne disparaîtront pas ? Demanda-t-elle avec un certain dégoût.

<< Nope, c’est pas des créatures extra-dimensionnelles, mais simplement extraterrestres. >>

— Y’a une différence, Yog-kun ? Demanda Irina qui ne comprenait pas vraiment.

<< Les premières viennent d’une autre dimension et y retournent une fois morte, mais eux viennent d’une autre planète. C’est des expériences menée autrefois par les Parasites de Vulka, une race d’insectes parasites qui vivaient sur la planète éponyme. C’est des décadents qui aiment faire la fête et glander. >>

— Tu serais pas un Vulka, Yog-kun ? Demanda Shizuka en plissant les yeux et en affichant une grimace.

<< Nan, ils sont pas aussi cool que moi. >>

— J’aimerais bien savoir ce qu’il y a de cool d’être toute la journée devant un PC en train de s’empiffrer ?

<< Tu comprendras un jour. Bon, sinon pour revenir aux Vulkoii, c’est des hybrides d’humains et de Parasites de Vulka, ils naissent dans des œufs comme des mouches et, arrivés à l’adolescence, leur génome Vulka se réveille et ils mutent. >>

— C’était des humains ?… Avant ?

<< Ouais et non. Physiquement, ils étaient humains, mais ils sont élevés par des Vulkoii et ils apprennent tôt à détester l’Humanité. Ils n’ont pas de capacités spéciales si ce n’est leur langue acide. Ils ont un physique supérieur aux humains et c’est tout. Ils peuvent être tués par des armes conventionnelles, mais ils encaissent assez bien. >>

Irina qui avait un peu décroché car cela devenait long intervint à cet instant et demanda :

— Ça veut dire qu’ils sont tous aussi faibles ?

<< Nope. C’est comme les mobs, y’a des différences de level. >>

— Ah OK. Et les plus balèzes, y z’ont une couleur différente.

<< Nope. >>

— C’est compliqué tout ça. On y va, Shi-chan ? On perd trop de temps…

Cette fois, Shizuka ne s’y opposa pas.

Effectivement, elle avait obtenu les informations qu’elle voulait, elle connaissait un peu mieux son ennemi, bien qu’il aurait fallu certainement encore approfondir la question.

Ensemble elles franchirent la porte et arrivèrent sur le palier de l’escalier qui descendant dans jusqu’aux fondements du bâtiment.

Mais à peine la porte anti-incendie ouverte, elles furent immédiatement frappées par un horrible spectacle : une dizaine de cadavres humains, horriblement mutilés et abandonnés sur le palier, sûrement les victimes des Vulkoii dont elle venait de se défaire. L’odeur était infecte, le sang avait entièrement recouvert l’espace devant l’entrée de l’étage. Des bruits d’activité remontaient par la cage et indiquaient une présence aux étages inférieurs, probablement les coupables de ce massacre.

A en juger par leurs vêtements, les victimes étaient sûrement les policiers de factions sur le toit qui s’étaient repliés dans la cage de sortie de secours qu’ils essayé de défendre.

Les yeux de Shizuka s’écarquillèrent face à cette horreur et elle posa sa main sur sa bouche, les larmes s’écoulèrent de ses yeux avant même qu’elle ne s’en rende compte. Elle avait envie de crier sa terreur, son estomac était noué et elle sentait sa tête tourner.

Mais avant qu’elle ne puisse davantage subir cet atroce vision qui s’offrait devant ses yeux, elle fut saisie par Irina, qui bondit dans les escaliers.

— Courage, Shi-chan ! Lui dit-elle en continuant de descendre à vive allure les marches.

A en juger par l’activité qui avait lieu aux différents étages à côté desquels elles passaient, les créatures étaient à la recherche de quelque chose, sûrement du système d’ouverture de l’Etherium.

Même si elles avaient eu l’information par leur chef, leur localisation était un secret jalousement gardé.

Elles finirent par arriver au vingt-cinquième étage à vive allure, Shizuka était encore en état de choc mais commençait à se ressaisir grâce à l’intervention rapide de son amie.

— C’est… c’est… horrible…

— Ouais, c’est pas des tendres. Ils détestent vraiment les humains.

— Pourquoi ?

— J’peux pas te dire, Shi-chan, ch’suis pas dans leurs têtes. Pense à rien d’autre que la mission et ça passera.

Shizuka essaya d’appliquer ces conseils simples, mais somme toute sage considérant la situation. Elle ravala ses sanglots et sécha ses larmes avant de demander à Irina de la poser au sol.

Elles entrèrent au vingt-cinquième étage où elles ne rencontrèrent aucune créature. Les portes s’étaient automatiquement fermées et avaient bloqué les couloirs.

Apparemment, les monstres n’étaient pas encore descendus jusque-là, les filles les avaient pris de vitesse tandis qu’ils inspectaient étage par étage. De fait, cela voulait dire que leurs ennemis étaient aux étages supérieurs où elles ne s’étaient pas arrêtées.

— Shi-chan, fait le rapport à Eli-chan, j’te protège.

Tout tremblante, elle saisit son smartphone, chercha le numéro d’Elin dans le répertoire, activa le mode haut-parleur et l’appela.

Après quelques sonneries, son interlocutrice décrocha :

<< Comment ça se passe de votre côté ? >>

Sans autres préambules, Elin posa cette question.

— Ils… ils sont horribles…

<< Quoi les Vulkoii ? C’est des monstres de base, même toi tu dois pouvoir les tuer. >>

— Non c’est pas ça ! Ils… ils…

Irina lui coupa la parole, elle voyait que sa collègue était encore en état de choc suite à la précédente scène de sauvagerie et de cruauté.

— On est au 25ème, y’sont pas arrivés jusqu’ici. J’pensais laisser Shi-chan en protection et aller faire le ménage aux étages supérieurs. J’peux ?

<< Ouais, ça me paraît un bon plan. Si tu les tues avant qu’ils ne descendent, Shi-chan n’aura même pas à se battre. >>

— Ouais, c’est ça l’idée. Héhé !

<< Tu te sens d’attaque, Shi-chan ?>>

— Euh…euh… Oui… Je suppose… OUI !

Cherchant à se ressaisir, cherchant à se débarrasser une fois de plus de sa peur, elle s’écria avec un faux enthousiasme. Elle voulait être utile à l’agence, elle voulait sauver des gens, elle était devenue une mahou senjo pour ce faire, elle devait aller de l’avant et prendre son courage à deux mains.

<< OK, c’est décidé. Soyez prudentes toutes les deux. >>

Sur ces mots, Elin raccrocha.

Irina fixa son amie, il n’y avait aucun reproche dans son expression, elle ne la jugeait nullement, elle acceptait simplement le fait qu’elle ne pouvait réagir comme elle.

— Bon, j’pense que le dispositif se trouve derrière ce rideau de fer, affirma-t-elle en désignant le lourd rideau de sécurité qui bloquait le couloir. J’te le soulève, tu vas de l’aut’côté et tu attends à côté du bouton ou ch’sais pas ce que c’est, OK ?

— D’accord ! Mais tu es sûre que tu veux pas de l’aide ?

— Nan, c’est bon ! Not’mission c’est le bouton, ta tâche est plus importante que la mienne. Mais faut bien que quelqu’un aille sauver les civils au-dessus, non ? C’est ce que tu veux aussi, non ?

A cause de la panique, Shizuka n’y avait pas pensé mais effectivement il était plus que probable qu’il y ait encore des civils dans les étages supérieurs, peut-être même derrière cette barrière métallique.

Elle prit son courage à deux mains, hocha de la tête et, après qu’Irina, avec sa force surhumaine, ait légèrement lever le rideau métallique, elle se glissa de l’autre côté.

Il lui fallut quelques temps pour trouver l’objectif de sa mission, il s’agissait d’un poste de surveillance où se trouvait un bouton spécial où était écrit : « Déverrouillage Etherium ». Elle supposait que ce n’était pas une fausse indication.

Après une période de temps à la durée difficile à estimer, Shizuka se calma et reprit ses esprits. Elle était à présent déterminée à réussir sa mission, elle défendrait ce poste de sécurité, peu importe la menace.

A peine cette résolution fut-elle prise que, dans le couloir où elle se trouvait, elle entendit un fracas et se rendit compte que le rideau métallique venait d’être éventrer.

Une silhouette féminine se dessina dans le trou béant. Son aura de menace était palpable.

***

Gloria et Sandy étaient entrées dans l’immeuble quelques minutes avant leur chef et Hakoto. Elles étaient passées par le côté opposé aux filles de Tentakool, mais elles se dirigeaient vers le même endroit : le bouton de déverrouillage de l’étage 25.

A l’étage 27, elles tombèrent dans une embuscade tendue par un groupe d’une dizaine de Vulkoii, ces créatures humanoïdes profitèrent de l’espace dégagé d’un hall de réception pour sortir de leurs cachettes toutes griffes en avant.

Mais, à peine arrivèrent-ils à proximité de leurs proies qu’ils tombèrent au sol brutalement.

— Haha ! Vous ne connaissiez pas mon « Gravity Up !! », pas vrai ?! C’est très vilain d’attaquer Sandy et Glory par surprise, vilain vilain garçons !!

Cette voix aiguë et enfantine, contre toute attaque, était celle de Sandy, cette fille de l’agence NyuuStore qui avait l’apparence d’une criminelle avec son cache-oeil et ses tatouages. Une fois transformée, néanmoins, elle n’était plus du tout la même, cela ne se limitait pas qu’à son apparence.

Dans sa forme de combat, — dont elle avait malheureusement honte—, elle avait des oreilles et une queue de renard. Ses yeux était hétérochromes, l’un était rouge et l’autre doré, et sa chevelure devenue bien plus longue avait pris une couleur blanche. D’ailleurs, dans ses cheveux détachées se trouvait une petite queue de cheval latérale qui liait une petite partie de ces derniers, tenue par un fermoir en forme de renard. Cette coupe de cheveux, certes mignonnes, n’était pas pour la rendre plus agressive et intimidante.

Quant à ses vêtements, il ne s’agissait ni plus ni moins que d’un bikini noir très simple mais très sexy.

A ses doigts, ses ongles s’étaient allongés et étaient devenus de véritables griffes tranchantes.

Le Vulkoii le plus proche d’elle, étendu au sol et écrasé par une très forte gravité perdit sa tête au moment où ces griffes lui tranchèrent le cou.

— Pas très résistants… Sandy est très triste ! C’est pas amusant… Bouh bouh !

— Nous ne sommes pas là pour nous amuser, annonça timidement Gloria derrière elle. Fini-les et continuons.

Les deux filles parlaient en anglais. Gloria n’était pas du tout capable de s’exprimer en japonais et, de toute manière, en tant que natives d’US Reborn c’était leur langue maternelle.

Dans sa forme transformée, Gloria était tout aussi timide qu’à son habitude. Il n’était capable d’avoir une conversation normale qu’avec les filles de son agence qu’elle considérait plus comme sa famille que ses amies. Jessica était un peu la mère qu’elle n’avait jamais eu et Hakoto et Gloria étaient par conséquent ses sœurs.

Même si le monde était horrible, cruel et qu’elle détestait du plus profond d’elle-même l’humanité entière, elle aimait sa famille et voulait leur faire plaisir.

Le mode de pensée de Gloria était très particulier pour une mahou senjo, là où la plupart d’entre elles étaient désireuses de protéger autrui et repousser l’invasion extraterrestre, Gloria n’en avait que faire, si elle se battait c’était uniquement pour faire plaisir à sa mère et ses sœurs. En cela, même une fois transformée sa personnalité ne changeait pas du tout, au contraire sa haine avait tendance à s’exprimer plus librement. Gloria était une misanthrope asociale pessimiste et timide.

L’apparence de Gloria, quant à elle, était particulière. Sa classification au sein de l’armée était « bizarre » ou autrement nommées les « irrégulières ».

Ses cheveux devenus violets, tout comme ses yeux, étaient à présent si longs qu’ils s’écoulaient au sol. Sous cette forme, elle ne portait pas de vêtements, mais du sable couvrait son corps et composait une bien étrange robe.

En effet, l’élément de pouvoir de Gloria était le « sable », aussi une flaque de sable s’écoulait à ses pieds et une dizaines de tentacules de taille variable s’agitait autour d’elle, lui donnant l’allure d’une sorte de monstre.

Dans ses yeux, des motifs semblables à des lignes de commandes en hexadécimal s’écoulaient de haut en bas.

— OK OK, Sandy a compris !!! Au revoir les vilains !!

Sandy leva la main et soudainement, les Vulkoii au sol qui tentaient de se relever se retrouvèrent encore plus compresser. Finalement, on entendit leurs os se briser, leurs têtes se broyer et ils s’enfoncèrent dans le sol bétonné autour des deux filles.

Le pouvoir de Sandy était la « gravité ».

Lorsqu’elle avait pris conscience de l’embuscade, elle avait utilisé le sortilège « Gravity Up !! » pour créer autour d’elles un anneau de forte gravité, qui avait pris au piège ceux qui essayaient de leur en tendre un.

Au sein de l’agence, Sandy était sûrement la mahou shoujo la plus prometteuse, son pouvoir était encore imprécis, mais si elle continuait de l’améliorer elle pourrait devenir la numéro un. Toutefois, dans cette forme elle n’en avait cure, tout ce qu’elle voulait c’était se battre et s’amuser, qu’importait de devenir la meilleure ou pas.

— On y va, Glory !

Sandy saisit la main de sa collègue alors que sa queue touffue et poilue se mit à remuer joyeusement et l’entraîna à sa suite.

Contrairement à l’escalier qu’avait emprunté Shizuka et Irina, l’escalier de ce côté du bâtiment était détruit à partir du 30ème étage et les débris les avaient empêchée de descendre plus bas que le 27ème étage, c’est pourquoi elles avaient décidé de traverser l’étage à la recherche d’un autre accès et c’était là que leur fut tendue l’embuscade.

A peine se remirent-elles en route qu’elles entendirent toutes les deux une voix provenant de l’autre côté d’une porte.

— Ta… sukete…(Au… secours…), crurent-elles entendre dans l’un des bureaux à côté duquel elles passaient, il s’agissait d’une voix masculine.

Sandy lâcha la main de Gloria et s’apprêta à intervenir en détruisant la porte sans plus de détails, puisque elle était manifestement verrouillée.

C’est alors qu’elle arma son poing, prête à l’abattre, qu’elle entendit des *slash slash*, suivit d’un cri apeuré et qu’elle se rendit compte que le sable de Gloria avait glissé sous la dite porte.

Connaissant les pouvoirs de sa collègue, elle n’eut aucune difficulté à comprendre ce qui venait de se passer. Elle avait sûrement débité en morceau l’agresseur, sûrement un Vulkoii, mais avait traumatisé la victime. Son apparence et son style de combat avait souvent cet impact sur les civils.

Gloria pencha sa tête en avant alors que ses tentacules de sables revinrent frétiller à ses côtés, certains gorgés de sang. Sandy qui connaissait le langage corporel de sa collégue sourit et lui caressa la tête :

— Brave fille, brave fille ! Meuh oui t’es adorable, ma Glory

On aurait plus eu l’impression qu’elle félicitait un animal de compagnie.

C’était néanmoins un curieux spectacle que de voir une Sandy redevenue enfant caresser la tête d’une Gloria devenue un monstre.

Après ce court interlude, Sandy s’approcha de la porte et cria dans un japonais empreint d’un fort accent étranger :

— Vous inquiétez pas, nous sommes des mahou senjo ! Sandy va vous protéger !!

Puis, elle se tourna vers sa sœur d’arme qui lui avait saisi sa queue et l’utilisait pour se caresser le visage.

— C’est… tout doux !! Kyaaaa !

— Eh, Glory ! Sandy a une bonne idée, mais c’est contre les ordres de Jess. Tu veux l’écouter ?

La renarde afficha un sourire malicieux tandis que Gloria cessa de jouer avec sa queue et l’observa de ses yeux inhumains.

— Sandy pense qu’on pourrait se séparer. Sandy va sauver les gens et briser les os des méchants et toi tu vas au bouton pour le protéger. Sandy pense que Gloria ne veut pas sauver les humains, non ?

Gloria confirma en secouant la tête.

— Donc c’est OK ?

Gloria acquiesça.

Une fois de plus, Sandy lui caressa la tête et la félicita :

— T’es vraiment une gentille fille ! C’est bien, c’est bien !

Même si son apparence inhumaine était difficile à comprendre, il paraissait évident que Gloria était contente.

C’est donc suite à cette idée qu’elles se séparèrent.

Sandy finit par entrer dans le bureau de l’employé qu’elles venaient de sauver et s’assura qu’il n’y avait pas d’autres monstres cachés.

— Restez caché ici. C’est safe ! Assura-t-elle en levant le pouce et en faisant un clin d’œil. Sandy va finir de broyer les monstres de l’étage.

C’est d’un pas joyeux, la queue frétillante qu’elle se mit à inspecter complètement l’étage à la recherche aussi bien de monstres que de survivants.

Pendant ce temps, Sandy retourna à l’escalier brisé.

Accompagnée de Sandy, elle n’avait pu le franchir puisqu’elle avait envie de rester avec elle, mais la situation venait de changer. Aussi, cet obstacle n’en était plus un pour elle.

Posant les pieds sur les débris qui obstruaient le passage aux étages inférieurs, elle se concentra et lentement transforma son corps entier en sable. L’instant d’après, elle se glissa à travers les débris et poursuivit sa descente vers les 25e étage.

***

Pendant ce temps, Elin et Vivienne continuaient leur ascension jusqu’à leur objectif, le second dispositif, et finirent par atteindre le troisième étage.

Elles avaient terrassé quelques Vulkoii mais rien qui puisse réellement les inquiéter. A dire vrai, la principale difficulté avait été surtout de refréner les pulsions sadiques de la jeune noble.

Contrairement aux derniers étages de la tour qui n’étaient que des bureaux réservés au personnel et autres personnes autorisés, les premiers étages accueillaient également du public. De fait, le nombre de cadavres de civils étaient bien plus conséquent. Dans les étages qu’elles avaient traversées, elles n’avaient rencontré aucun survivant et n’avaient trouvé le moindre élément prouvant qu’il y en ait eu.

Elles ne pouvaient qu’espérer en la fuite de certains aux étages supérieurs.

— Heureusement que Shizuka n’est pas là…, grommela Elin en passant par-dessus un cadavre d’agent de sécurité.

— En effet, ma chérie aurait fort mal vécu cette expérience. Elle est si douce et si belle à l’intérieur de son cœur, on croirait y voir un parterre de roses aux senteurs de paradis, expliqua-t-elle en s’arrêtant de marcher et en prenant son visage entre ses mains, tandis que ses yeux brillèrent d’excitation.

— Calme un peu tes fantasmes, tu veux ? J’entends du bruit au-dessus, y a peut-être des survivants.

— Il est à présumer que les assaillants ont infiltré simultanément le bâtiment par le toit et par le rez-de-chaussée, aussi ne pensez-vous, Elin-san, qu’ils étaient préalablement informés quant à l’existence de l’Etherium et ses effets ?

— C’est presque sûr. Je pense qu’ils ont commencé en infiltrant le bâtiment avec des troupes rapides qui ont coupé toute possibilité de fuite par le toit. Puis, lorsque les rideaux métalliques ont verrouillé le bâtiment, ils ont envoyé le gros de leurs troupes par le rez-de-chaussée, pendant que les premiers sont restés dans les étages supérieurs pour y chercher le dispositif.

— Tous ces efforts pour intenter à la vie de quelques politiciens véreux…

— Je ne pense pas que ça se limite à ça, commenta Elin d’une voix peu satisfaite. Mais je vous expliquerai plus tard. Bon au travail.

Les deux filles cessèrent de parler et se pressèrent en direction de l’escalier qui menait à l’étage supérieur. Mais, c’est alors qu’elles croisèrent, débarquant par une porte opposée à la leur, deux mahou senjo qu’elles connaissaient.

— TOI ?!! Qu’est-ce que tu fiches ici ?! S’écria immédiatement Jessica en pointant du doigt Elin.

— Arrête de crier, je suis pas sourde, répondit Elin en se bouchant les oreilles de ses doigts. J’allais te poser la même question…

Derrière les deux chefs, qui se faisaient face et qui comme toujours étaient prêtes à se chamailler, se trouvaient leurs deux subalternes : Vivienne et Hakoto. Les regards de ses dernières se croisèrent un instant puis se scrutèrent l’une l’autre de la tête au pied.

Hakoto, sous sa forme transformée, était parfaitement semblable à celle qu’elle était habituellement ; à l’instar de Shizuka, son physique ne changeait pas vraiment si ce n’était ses yeux qui prenaient une teinte dorée très vive. Dans ses longs cheveux noirs lisses était apparut un ruban décoratif, ses vêtements étaient à présent identiques à ceux d’une miko, un prêtresse shintoïste, à l’exception du fait que son hakama était violet et non rouge.

Dans sa main droite se trouvait un éventail de guerre, autrement nommé « tessen ». Cependant, Hakoto n’était pas vraiment un mahou senjo de type guerrière, elle ne laissait que rarement le combat arriver aussi près d’elle. Son pouvoir était le « papier » qu’elle utilisait pour invoquer des origami animés qui se battaient à sa place.

— N’est-ce pas Vivienne-san que voilà ? Enchantée de faire votre connaissance, je me nomme Yamagata Hakoto, je suis l’amie d’enfance de Shizuka-chan.

— Quelle surprise ! Voyez-vous donc cela ! Puisque vous me faites l’honneur de votre présentation, je ne peux que répondre de même. Mon nom est Vivienne de la Grandière, noble française et actuelle collègue de Shizuka-san.

Les auras des deux filles s’entrechoquèrent en cet instant, d’une manière bien différente de leurs chefs.

Le rapport de Jessica et Elin était en un sens unilatéral, c’était toujours la première qui finissait par s’énerver à cause de la froideur et du manque de répondant de la seconde. Or, dans le cas des deux subalternes, c’était bien plus comme si leurs énergies entraient en collision. La raison de ce conflit portait un nom : Shizuka.

Pendant qu’elles s’affrontaient tacitement, Jessica répondit à la question d’Elin :

— Tssss ! On a été commandité pour faire le ménage, c’est évident. Et toi, qu’est-ce que tu fiches là ?

— Pareil. T’es au courant pour l’Etherium, je suppose.

— Bien sûr que je le suis ! Tu me prends pour qui au juste ?!

Cette fois encore Jessica commençait à s’échauffer, elle ne supportait pas cette nonchalance, ce laisser-aller, cette manière de se tenir imperturbable comme si tout ce qui passait devant son regard n’existait pas, n’était rien pour elle, comme si le monde glissait sur elle sans jamais l’entâcher.

Et, pire que tout : pourquoi se fichait-elle à ce point de son existence ?

Pourquoi Jessica, qui était une magicienne si puissante et qui avait combattu à ses côtés des centaines de fois, était-elle simplement une existence parmi tant d’autres à ses yeux ?

C’était ce genre de choses qui la rendaient folle, c’était ses réels sentiments qu’elle n’avouerait jamais.

— Mmm, je suppose que tu as toujours tes entrées dans l’armée…, remarqua impassiblement Elin. Bon, ne perdons pas de temps, passons à l’action. Je propose que tu viennes avec moi, Jess, on va faire le ménage pendant que nos employées vont direct au 7ème.

— Pour qui tu te prends pour me donner des ordres ?! S’énerva Jessica. Et pourquoi tu décides pour mes employées au juste ?!

— Je n’ai fait que proposer, j’ai rien décidé. Tu proposes autre chose ?

Jessica enragea, elle savait que la proposition d’Elin était la meilleure, elle savait que si elles s’occupaient rapidement des ennemis leurs employés pourraient facilement protéger le bouton et qu’ensemble elles pouvaient sauver rapidement les personnes cachées dans les étages proches de l’Etherium. Mais… donner raison à Elin, c’était intolérable, c’était insupportable !

— Grrrrr !!! Hakoto-chan ? Ça te va ?

— Oh ! mais bien sûr, Jessica. Je ne vois aucun inconvénient à aller sécuriser notre objectif en compagnie d’une si charmante combattante.

— De même, la présence élégante et raffinée d’Hakoto-san me ravit. C’est la première fois que nos agences collaborent et il me tarde de la voir à l’action.

— Il en va de même pour moi, j’ai grand hâte.

Les deux patronnes observèrent leurs subalternes. A cet instant précis, elles se doutaient déjà toutes les deux que quelque chose clochait, mais la situation était trop urgente pour qu’elles enquêtent plus avant.

— Eh bien c’est décidé. Viens, allons-y Jess.

— Depuis quand c’est toi qui me commande ?! Je te l’ai déjà dit en plus !

Sur ces mots, tout en se disputant, les deux magiciennes s’envolèrent dans l’escalier qui montait jusqu’au 10ème étage et laissèrent leurs deux employés s’occuper de l’interrupteur de l’Etherium.

Elles montèrent les marches en direction de leur objectif, passant à côté du 7e étage où se trouvait le dispositif et où allaient se rendre leurs subalternes en se disputant. A la place, elles entrèrent au 8ème étage, décidées à détruire toute présence hostile jusqu’au 20ème étage, en remontant étage par étage et en faisant confiance à leurs employées pour le reste.

« Hellfaust ! »

Jessica fit apparaître entre ses mains une arme massive et redoutable : une sorte de mini-gun à huit canons rotatif semblable dans sa forme à un M134 Vulcain.

Il s’agissait d’une arme si lourde qu’un humain normal n’aurait pu la manipuler à bout de bras. Cette mitrailleuse devait peser à vide plus d’une trentaine de kilogrammes. Néanmoins, puisque son rechargement se faisait par magie, faisant apparaître les munitions directement à l’intérieur de l’arme, Jessica pouvait au moins se dispenser de porter un réservoir de munitions. A l’origine, ce genre d’arme était destinée à être fixée sur un véhicule comme un blindé léger ou un hélicoptère.

« Gamchicoth. »

Une langue de flammes noires semblable à un fouet s’échappa de la petite main d’Elin.

Sans se concerter, sans échanger le moindre regard et sans poser le pied au sol, les deux femmes foncèrent en volant dans les couloirs de l’étage à la recherche d’ennemis et rapidement leur route croisa celle de Vulkoii.

La mitrailleuse rotative de Jessica se mit à siffler alors qu’elle crachait des munitions enchantées à une vitesse fulgurante. Pour des créatures aussi faibles, Jessica n’avait pas besoin d’un gros calibre d’arme, pas plus qu’elle n’avait besoin d’infuser sa magie d’ondulation dans ses munitions ; des balles enchantées toutes simples suffisaient.

Outre le fait qu’un tireur normal n’aurait jamais pu supporter le poids et le recul de l’arme, il n’aurait jamais pu viser avec une telle précision. Malgré le nuage de munitions projetées, Jessica arrivait à n’abattre que les monstres en évitant les civils, c’était précisément ce qui la rendait si particulière. Sa vision était au-delà de l’humainement possible et sa précision allait donc de paire.

Malgré la cadence de l’arme, il n’y eut aucune balle perdue, toutes touchèrent leurs objectifs et uniquement ces derniers, les mettant en pièce cruellement.

— Et de six ! Hahaha ! Prends ça, Elin !

— J’en suis à neuf…, fit remarquer sans animosité et sans motivation la loli des flammes noires.

En effet, puisque ses adversaires n’étaient pas très puissants, Elin pouvait se permettre de diviser la langue de flammes de son Gamchicoth en six qu’elle dirigeait séparément. Devant sa main, chaque langue s’étendait à une distance de plus de cent mètres et transperçait et désintégrait tous ennemis sur son passage. Leurs entremêlements donnait un peu l’impression d’un sac de nœud.

Elle était même allée jusqu’à faire entrer les langues dans les bureaux où étaient caché des employés prêt à se faire tuer.

— Tricheuse !! Je te déteste !!!

Sans arrêter la rotation de son arme, Jessica continua de voler à travers les couloirs et les bureaux en tirant sur tous les ennemis qui bougeaient, puis elle remonta l’escalier et fit de même à l’étage supérieur. Elin faisait de même et gardait toujours quelques « frag » de plus.

Les civils , qui les virent ainsi passer, étaient certes heureux d’avoir la vie sauve mais ils étaient en même temps terrorisés par leur jeu morbide. A leurs yeux, les Vulkoii n’étaient pas du menu fretin.

C’était là la différence entre un humain normal et deux mahou senjo vétéranes, voire même des génies, car si la réputation d’Elin n’était plus à faire, il s’avérait que Jessica était également hors norme.

Finalement, lorsqu’elles arrivèrent au 13ème étage, sans prendre la peine de s’arrêter voir l’état des personnes qu’elles venaient de sauver, elles avaient respectivement à leurs compteurs vingt-et-un et trente deux Anciens tués.

— La peste soit sur toi, demi-portion !

Mais Elin ne releva même pas l’insulte, elle se contenta de faire un V de victoire de ses doigts, ce qui ne manqua pas de rendre Jessica encore plus furieuse, bien sûr.

Leur dispute fut de courte durée, toutefois, puisque à cet étage le combat était encore en cours.Les gardes du bâtiment étaient en train de tirer sur l’ennemi.

Ils se savaient sûrement perdus mais avaient décidé de se sacrifier pour gagner le temps nécessaire aux civils pour couvrir leurs fuite dans les étages supérieurs qu’ils pensaient plus sûrs. En effet, ils défendaient deux lourdes portes coupe-feu qui menaient à l’escalier.

Le bâtiment avait sûrement été conçu pour ce genre de situation, aussi il y avait nombre de portes blindées pour bloquer la progression des monstres. Jessica et Elin en avaient franchi un certain nombre, elles avaient toutes été détruite par une force surnaturelle. Probablement que les ingénieurs responsables du bâtiment à l’origine savaient que ce genre de dispositifs n’arrêteraient pas la progression des Anciens en cas d’attaque mais espéraient faire perdre du temps aux attaquants pour que tous se cachent à l’abri de l’Etherium en attendant l’arrivée des mahou senjo pour régler l’affaire. Contre les Anciens, elles étaient assurément la meilleure arme dont l’humanité disposait.

Devant les yeux des deux vétéranes, les lourdes portes en métal remplissaient parfaitement leur rôle : trois sortes de gorilles difformes, aux poils verts, munis d’ergots et de pointes et disposant de multiples yeux sur tout leur corps étaient en train de les marteler de coup en vue de les fracasser et permettre au reste de leurs troupes de poursuivre leur œuvre de destruction aux étages supérieurs.

Les policiers leurs tiraient dessus à l’aide de leurs pistolets, mitraillettes et fusils à pompe, mais les gorilles les ignoraient et continuaient. Une des portes avait déjà été éventrée mais puisqu’il y avait une seconde porte juste derrière, les gorilles attaquaient cette dernière.

Quant aux simples Vulkoii, ils affrontaient les forces de l’ordre.

L’un des policiers au bras arraché, tombé à genoux, sa tête saisie par un monstre, put voir arriver les deux mahou senjo. Le combat se déroulait dans cette vaste pièce pleine de bureaux ouverts, des box, et qui était à présent pleines de cadavres, de monstres, de sang, de douilles et d’une barrière de fortune derrière laquelle se cachaient cinq survivants.

Le policier savait qu’il mourrait, il ne sentait plus son corps et sa tête était prisonnière de son ennemi. Mais la vue de ces deux femmes était tel un rayon de lumière : il allait mourir mais son sacrifice ne serait pas vain.

Alors que les larmes s’écoulaient de ses yeux, un sourire satisfait s’afficha sur son visage. Il croisa les yeux d’Elin et semblait silencieusement lui dire : « Je te laisse la suite, oneesan ! ».

Le Vulkoii étendit sa langue et injecta l’acide dans son corps, ce qui mit rapidement fin à son existence.

Le visage d’Elin ne changea pas d’un pouce, ce n’était pas la première fois qu’elle voyait des humains se sacrifier pour la bonne cause, elle détestait toujours autant cette attitude mais ne pouvait la condamner.

C’est quelque chose d’héroïque, pensait-elle à chaque fois. Ils ont sûrement raison de le faire, mais c’est tellement frustrant qu’ils ne puissent y survivre.

Elin détestait cette attitude mais détestait plus encore ces envahisseurs qui massacraient tellement de braves héros. A ses yeux, ils l’étaient sûrement plus qu’elle, ils s’opposaient à un danger sans avoir aucun moyen de s’y opposer. Dans ce conflit, c’était sûrement eux les véritables héros et non les mahou senjo qui ne faisaient que leur travail, pensait-elle fréquemment.

A ses côtés, Jessica partageait plus ou moins les mêmes sentiments.

— Restez à l’abri !! On s’occupe de tout ! Cria cette dernière avec une expression de profonde colère qui lui serraient les entrailles.

Le mini-gun se remit à gronder, pulvérisant ses adversaires dans un nuage de munitions.

De son côté, le fouet de flammes noires d’Elin se mit à serpenter et se diviser pour s’abattre rapidement le plus d’adversaires possibles. Le massacre prit soudain une autre tournure ; ce n’était plus les humains qui subissaient les monstres, mais les monstres qui s’effondraient face aux humains.

Les cinq militaires et policiers survivants, mal-en-point, se sentirent à la fois emplis de joie d’avoir survécu et de regrets de n’avoir pas pu sauver leurs alliés. Ils avaient eu de la chance d’avoir survécu jusqu’à l’arrivée des renforts.

Lorsque la poudre et les flammes cessèrent de parler, l’un d’eux quittant l’abri de sa barricade de fortune essaya de s’approcher de leurs bienfaitrices.

— N’approche pas, idiot ! C’est maintenant que le vrai combat commence !

Jessica fit disparaître son Hellfaust et fit apparaître énorme revolver chromé qui semblait particulièrement imposant.

— Ça te suffira Jess ?

— Le Predatoris fera l’affaire, le Hellfaust est trop transperçant et l’Annihilator utilise de la chevrotine.

En résumé, elle aurait pu utiliser une arme plus puissante que son revolver mais elle ne voulait pas prendre le risque de toucher les civils par inadvertance. Néanmoins, il ne fallait pas s’y tromper, la puissance du Predatoris était redoutable. Cette arme personnalisée tirait des munitions à tête creuse de calibre 480, elle avait non seulement la capacité de contenir une grande quantité de sa magie ondulatoire mais aussi de se fragmenter à l’intérieur des corps rencontrés et donc d’éviter de toucher un civil en transperçant la cible.

De plus, les matériaux utilisés permettaient à Jessica d’efficacement encore canaliser sa magie, un concept qu’un fabriquant d’arme normal n’aurait pas eu besoin de prendre en compte. Après son Desintegrator, la munition de Predatoris était celle où elle pouvait canaliser le plus de magie et en faisait donc une arme redoutable bien qu’exigeante.

— Je ne parlais pas que de ça, fit remarquer Elin en se tournant vers les gorilles, ton corps tient le coup ?

— Tu me prends pour qui ?! Je pourrais en affronter une centaine sans même sourciller ! Je suis Jessica Whitestone, directrice de Nyuustore et classée rang S !! Hoho hoho !!

Elle se mit à rire d’une manière hautaine mais Elin savait bien qu’elle mentait, elle n’avait vraiment plus les réserves magiques dont elle disposait à l’époque, son corps devait être épuisé par l’utilisation d’une arme aussi puissante que le Hellfaust. Toutefois, elle avait suffisamment combattu à ses côtés pour reconnaître sa redoutable fort de volonté et savait qu’il en faudrait plus pour la terrasser.

Jessica était fière et bornée mais pas stupide au point de risquer la vie de civil à cause de son orgueil. Elin avait confiance en elle, Jessica était celle qui l’avait le plus fréquenté et celle qui connaissait le mieux sa manière de travailler.

Les gorilles venaient de se rendre compte que les deux magiciennes étaient une menace, contrairement aux forces de l’ordre.

— C’est ce que je pense, Elin ? Demanda Jessica en faisant la moue.

— Ouais, je crois bien qu’il s’agit de Vulka qui ont parasité des gorilles.

— Tssss ! Je déteste les Vulka !

— Personne ne les aime de toute façon…

— Cette fois je ne peux qu’être d’accord avec toi !

Les gorilles foncèrent sur elles sans attendre. Elles les esquivèrent en s’envolant, chacune d’un côté différent.

*Bam bam bam*

Jessica tira une balle sur chacun de leurs ennemis, ils étaient au nombre de trois. Utilisant sa magie, elle accéléra la vitesse des munitions en provoquant une explosion sonique à l’avant du canon, juste avant leur propulsion.

Les trois tirs touchèrent leurs cibles sans défaillir mais furent incapables de transpercer leurs chairs anormalement solides. Toutefois, l’effet cinétique délivré les projeta en arrière et les renversa au sol.

— Tssss ! Ils sont résistants, ces enfoirés !

Avant qu’ils n’aient eu le temps de se relever, Elin fit s’abattre sur l’un d’eux sa langue de flammes mais ne put qu’avoir le même constat. Ils étaient très résistants ! Il lui fallut pas loin de six secondes aux flammes pour creuser un trou dans ses chairs et à peine cessa-t-elle l’attaque que la blessure commença à se régénérer.

— De la régénération biologique… Quels horribles adversaires, marmonna Elin démotivée.

— Tu te souviens la fois où on a affronté un rhino parasité par un Vulka ?

— Bien sûr que je m’en souviens. C’était un cran supérieur, je pense.

— Ouais !! Je t’ai déjà dit que je déteste les Vulka ? Répéta Jessica en pointant son arme sur l’un de ses ennemis.

— Une ou deux fois, me semble. En tout cas, pas le choix, il faut les désintégrer d’un coup. J’en prends deux, tu t’en fais un ?

— Te fous pas de moi, demi-planche !!

— Demi-planche ? C’est nouveau comme insulte ?

— C’est le mélange d’une planche à pain et d’une demi-portion, ça te colle très bien je trouve !

Pendant ce temps, les gorilles s’étaient relevés et venaient d’entamer leur charge à l’encontre des deux femmes, faisant trembler le sol sous leurs pieds. Les cinq policiers cachés derrière la barricade de fortune regardaient le spectacle terrifiés, ces monstres tenaient tête à des mahou senjo, peut-être avait-ils eu trop d’espoirs alors que la victoire n’était pas encore assurée. S’ils triomphaient, qu’adviendrait-ils d’eux et des autres civils ?

Mais malgré leur dispute, Elin et Jessica esquivèrent habilement les coups lents mais surpuissants de leurs adversaires.

— Peut-être que ça me va, en effet. En attendant, c’est une parole qui n’existe pas et qui semble être sorti du dictionnaire d’une gamine.

— Tais-toi ! Tais-toi !! Pour une fois que je prends l’initiative d’un nouveau mot, je te permets pas ! Demi-planche !Demi-planche !! Demi-planche !!!

— Pffff, t’es désespérante, Jess… Je suis sûre qu’une partie de ton cerveau et de ton mana est aspiré par tes boin boin, c’est pour ça que tu t’affaiblis.

— Qu’est-ce que ma poitrine vient faire là-dedans ?

— Puisque tu me traites de planche à pain, je suppose qu’il a toujours été question de poitrine, non ?

— Arrête de faire ta « je-sais-tout » habituelle ! Tu m’énerves quand tu fais ça ! Tu dis ça seulement parce que tu es jalouse ! Demi-planche !

— Boin boin flasques et pendouillants !

— Je vais te tuer ! Ma poitrine est très ferme !!!!

Tout en se disputant, les deux femmes esquivaient les trois gorilles. Elles n’attaquaient même plus, elle se contentaient de se défendre.

Mais, suite à ces insultes, Jessica entra dans une colère noire.

Elle fit apparaître dans sa main gauche un Executor, un pistolet semi-automatique, et commença à vider le chargeur sur le gorille le plus proche tout en augmentant la propulsion des balles par sa magie. Les projectiles étaient moins puissantes que ceux du Dominator mais un peu plus perforantes.

Après treize munitions à bout portant, le torse du gorille se décora de petits trous qui menaçaient de se refermer d’un instant à l’autre. Ce n’était bien sûr pas suffisant pour le mettre hors d’état.

— Crèveeeeeeeeeee !!!!

On ne savait plus trop à cet instant si cet ordre était destiné au gorille ou à sa rivale.

Elle tira trois fois avec son revolver, prenant soin de viser les trous laissés par son précédent assaut. Les trois puissantes munitions entrèrent sans difficulté dans les chairs morbides de cette créature à l’apparence grotesque, la projetèrent dans les airs puis provoquèrent son explosion interne. Les ondes vibratoires qu’elles causèrent étaient si puissantes qu’elles le réduisirent littéralement en morceau et provoquèrent une onde de choc qui se répercuta en même temps que le sang et les organes internes de l’animal.

— Et de un !!!

Mais alors qu’elle tourna sa tête vers sa rivale, elle constata qu’Elin ne prenait pas les choses à la légère non plus.

Elle venait d’utiliser son « Samaël » pour entourer son corps de flammes noires terriblement intenses. Sous ses yeux, elle fonça sur ses ennemis tels un projectile enflammé et entra en contact avec leurs corps. Immédiatement, ils furent brûlés jusqu’à être désintégrés, il ne restait même pas des cendres.

Sous les regards ébahis des policiers, Elin posa pied à terre et se contenta de diriger son signe de victoire dans leur direction.

— Pas la peine de frimer ! Si tu m’avais laissé une seconde de plus, j’aurais abattu le second aussi !

— Oui oui, je sais… Mais tu peux arrêter de crier ?

— Je ne crie pas !!

Évidemment, Jessica hurlait.

— Bon, et si on allait voir si tout va bien aux étages supérieurs ?

— J’allais le proposer !!!

Sans prêter attention aux agents qui n’osaient rien dire, elles se dirigèrent vers les portes blindées et constatèrent qu’elles étaient arrivées juste à temps.

Quelques coups de plus et les gorilles auraient eu raison d’elles, laissant le passage ouvert à leurs troupes de Vulkoii. Le pire avait été arrêté juste à temps, un peu comme dans les films et autres fictions, constatèrent les deux femmes.

***

De l’autre côté de l’Etherium, dans la partie haute du building, Irina qui s’était séparée de Shizuka en vue de faire « le ménage », selon ses propres mots, avançait décidée.

— Y’a quelqu’un ? Eh oh ! Ch’suis là pour vous sauver, pas b’soin d’avoir les chocottes !! Eh oooooohhh !

Évidemment, Irina n’avait peur de rien, elle avait un sens déficitaire du danger et de l’angoisse, les situations périlleuses coulaient sur elle comme si elle était imperméable, incapable de douter, incapable de tristesse ; au final, c’était sûrement la capacité la plus inhumaine de cette mahou senjo.

Il était plus aisé de penser qu’elle était simplement trop simplette ou trop stupide pour saisir les situations complexes, mais même dans les situations faciles à comprendre elle ne les éprouvait jamais. Elle était l’exact inverse de Shizuka qui angoissait pour un rien.

Avant même son Éveil, elle se comportait déjà de cette manière-là, son changement n’avait fait que rendre ce trait de caractère plus évident à mesure que son physique devint à son tour inhumain. En effet, si les mahou senjo étaient des surhommes une fois transformées, Irina était sûrement la seule personne au monde à disposer d’un physique hors norme même sous sa « forme normale ».

Même en vivant comme une hikikomori, elle pouvait soulever des altères qui l’auraient hissé dans les classements mondiaux. En outre, son corps avait une capacité de guérison hors norme, elle paraissait incapable de tomber malade. Les quelques médecins de confiance qu’Irina et Elin étaient allées voir ensemble, — Elin gardait le secret autour du cas de son employée, pour diverses raisons—, avaient soumis l’hypothèse que son Éveil présentât une irrégularité. C’était comme si, en quelque sorte, même sous sa forme normale, elle n’était jamais complètement « détransformée », comme si sa magie continuait de couler à travers son corps.

Normalement, la transformation permettait de marquer un arrêt total du flux de magie dans le corps des mahou senjo limitant ainsi l’usure de leurs organes.

De fait, dans le cas d’Irina, il y avait potentiellement un risque de raccourcissement de son espérance de vie, puisque son corps était constamment soumis à une forte énergie magique. Il existait également la possibilité que l’Éveil l’avait modifiée en profondeur la rendant capable d’accepter cet afflux de pouvoir sous ses deux formes.

Mais quelle que fut la vérité, Irina s’en fichait : elle vivait le présent, c’était tout.

Plus encore que le plaisir de combattre, — et Irina l’adorait réellement—, le fait d’être utile et de sauver autrui était ce qui importait le plus aux yeux de cette fille. Devenir quelque chose d’autre qu’une mahou senjo était impensable pour elle, elle continuerait le combat sûrement jusqu’à la mort.

Afin d’appâter les monstres et faire sortir les survivants de leur cachette, elle se mit à siffler comme si elle appelait un chien.

— Toutou ! Toutou ! Allez, v’nez !!

Pour arriver à cet étage, elle avait déjà dû tuer une demi-douzaine de Vulkoii. Sans avoir Shizuka à ses côtés, elle n’avait pas eu besoin de se retenir et elle les avait abattus en un clin d’œil mais elle était persuadée qu’il y en avait d’autres cachés dans le coin.

Soudain, du bruit de combat et une odeur animale parvinrent à ses oreilles et narines.

Tout en souriant, Irina se mit à courir dans cette direction.

Lorsqu’elle arriva au perron de l’escalier, la silhouette animale d’une fille en bikini entra dans son champ de vision. Autour d’elle, une dizaine de cadavres de Vulkoii.

Sans se parler, sans mot dire, les deux filles s’observèrent, puis commencèrent à se tourner autour. Irina approcha son nez pour renifler Sandy, cette dernière se laissa faire, puis….

— Yeah ! Une autre sœur d’arme ! S’écria Irina en levant la main.

— Youpi !! Une autre comme Sandy !

Cette dernière répondit avec enthousiasme et topa la main ouverte d’Irina.

— T’sais que t’as une bonne odeur, toi ? Annonça Irina en continuant de la renifler.

En effet, du point de son vue, l’odeur de Sandy mêlait un côté animal sauvage à de la douceur et de la bienveillance, c’était une impression que nulle autre qu’Irina ne pouvait comprendre.

— Ah bon ? Sandy ne sent pas la sueur ?

— Sniff Sniff ! T’as une sueur qui sent bon.

— Hahaha ! T’es vraiment une fille bizarre, toi… I love you !

— I love you, c’est comme dans les films ? Demanda Irina qui ne parlait pas du tout anglais. Tu vas me faire des gros bisous ?

— Oh ?! Tu es une perverse ?

Sandy recula un peu comme si elle avait soudain peur de cette fille inconnue qu’elle venait de croiser.

— Yep, ch’suis sûrement une perverse.

— Hein ? Et tu le dis comme ça ?

— Yep, j’m’en fous !

C’est en trépignant d’enthousiasme qu’Irina donna cette franche réponse, puis sautillant sur place elle demanda :

— Dis, dis ! Ch’peux toucher ?

— HEINNNNN ?! T’es vraiment une perverse ! Someone help Sandy !!

Sans attendre la réponse, Irina fit disparaître ses gantelets, tendit ses mains et les dirigea vers Sandy qui rougissait. Mais ce que visait Irina était tout autre que ce que pensait Sandy, il s’agissait de sa queue touffue de renard.

— Haha haha ! Tu me chatouilles !! Haha haha !!

— Ch’savais pas que c’était aussi mofu mofu… J’vois, j’vois…

— Haha haha haha ! Stop please !! Sandy beg you !!

Sandy se mit naturellement à parler en anglais, à force de se tordre de rire les deux filles étaient à présent allongée par terre. La première essayait maladroitement de se débattre et se libérer de l’emprise de la seconde, elle secouait les bras en tout sens tout en riant aux éclats.

Irina se caressait les joues avec la queue et enfouissait son visage entier dans les poils tout répétant.

— Tu sens bon~ ! Mofu Mofu !

Après quelques instants, repue et satisfaite, elle finit par arrêter et tendit la main à Sandy pour l’aider à se relever.

La fille-renard était allongée au sol, ses cheveux étaient en désordre à force de se tordre de rire et des larmes avaient coulé de ses yeux.

— You are definitively a pervie master ! You made really strange things, you know ?

— J’pige rien à l’anglais. Parle en japonais !

Sandy saisit la main et se releva.

Après avoir sécher ses larmes, avoir remis en place ses cheveux et réajuster son bikini qui menaçait de tomber d’un instant à l’autre, elle regarda Irina et expliqua dans un japonais marqué d’un fort accent étranger :

— T’es une perverse… mais une gentille, pas vrai ?

— Yep, ch’suis une gentille perverse ! Et toi ? T’es pas une vilaine, non ?

— Definitively not ! Sandy est une gentille fille aussi ! Mais pas perverse…

— Bah, c’est pas un souci ! J’peux bien être pote avec une non-perverse, t’sais ?

— Noooo ! Plus de chatouilles !!

— C’est bon pour cette fois, y a des vilains à aller tabasser plus haut. Tu viens avec moi ?

— Oui !!! Sandy vient aussi !

Irina pri la main à Sandy de manière sororale tout en souriant avec honnêteté. La mahou senjo rebornienne lui rendit le sourire.

— Sandy s’appelle Sandy, elle fait partie de l’agence NyuuStore. Et toi ?

— Ah ? T’es de cette agence là ? Bah, on s’est vu y a pas longtemps. Ch’suis Irina de Tentakool.

— La fille à gros seins ?!

— Yep, c’est moi ! La seule fille à gros seins de l’agence.

— Enchantée !!

— Tout pareil !!

C’était là le début de ce qui aurait pu être une belle et sincère amitié, si la personnalité de Sandy n’était pas différente sous sa forme réelle. Même si en cet instant, elles étaient proches, revenue à la normale Sandy mourrait sûrement de honte, une fois de plus, en repensant à cet instant.

— Bon bon, on y va, Sandy ?

— OUI !!!! S’écria la fille-renard en levant les bras et en sautillant sur place.

***

Hakoto et Vivienne regardèrent leurs chefs s’envoler dans la cage d’escalier, puis elles s’observèrent l’une l’autre un long moment, sans rien dire.

Elles n’en avaient pas besoin.

Lors de leur première entrevue, elles s’étaient déjà mutuellement reconnues en tant que rivales. Elles étaient en compétition pour la même personne, elles étaient toutes les deux liées à une période différente de sa vie mais toutes les deux aspiraient au même objectif à présent.

— Vous faites peur à Shizuka, vous ne vous en êtes pas rendue compte ? Finit par demander Hakoto aussi franchement qu’agressivement.

— Veuillez ne point croire qu’il existe en moi une telle démence qui me rendrait inepte à le percevoir, expliqua de manière hautaine Vivienne en fermant les yeux et en prenant une pose suffisante. Je ne sais que trop la peur que j’inspire et je m’en délecte.

— Je doute toutefois que vous aimiez voir celle que vous lui inspirer, n’est-ce pas ?

Hakoto avait touché une corde sensible. Vivienne grimaça un bref instant.

Effectivement, contre toute-attente, elle retenait sa fureur pour ne pas choquer plus encore sa belle et bien-aimée Shizuka.

— Pour votre part, vous la mettez fort mal à l’aise, contre-attaqua-t-elle. Tantôt, nous avons ressenti son envie de prendre la fuite en vous observant.

— Je pense que votre délire est complet, très chère ! répondit Hakoto en levant les épaules et en prenant un air hautain. Shizuka-chan était simplement enthousiasmée à l’idée de me revoir, c’est tout.

— Ou alors fort incommodée à l’idée de vous savoir à nouveau à ses côtés. Vous savez que nous mettrons tout en œuvre pour la défendre de vos griffes malsaines.

— La défendre de moi ? Vous feriez mieux de la défendre de vous plutôt ! De toute manière, elle n’a plus besoin de vous, elle m’a moi ! Je saurais la chérir, la protéger et ne lui faire manquer de rien.

— Vous n’êtes que son passé, un passé qui revient la gêner une fois de plus. Où étiez-vous alors qu’elle accomplissait son rêve en devenant mahou senjo ?

Cette fois, c’était Hakoto qui grinçait des dents, cette remarque la vexait profondément.

— Vous ne connaissez pas Shizuka-chan, vous ne connaissez aucun de ses secrets !

— Et pour votre part, c’est l’actuelle Shizuka dont vous ignorez tout. Vous n’êtes qu’un fantôme issu son enfance, c’est tout !

Les deux femmes parlaient certes de manière polie mais leurs mots étaient terriblement acerbe et leurs visages n’exprimaient aucune gentillesse du tout.

Et ce qui devait arriver arriva…

— Nous ne conclurons guère nos différends avec des mots, conclut en soupirant Vivienne.

— Vous pensez donc la même chose que moi, très chère. Il est temps de voir laquelle de nous deux méritera de rester aux côtés de Shizuka-chan.

— Il ne peut en rester qu’une !

Ce furent les derniers mots qui précédèrent la bataille, elles étaient toutes les deux obnubilées par leur jalousie.

Mais il n’y avait pas que cela. C’était également l’affrontement entre le passé et le présent.

Pour une raison qu’elles ne s’expliquaient pas, dès le premier instant elles s’étaient détestées. C’était une vive réaction chimique qu’elles avaient ressenti et partagé simultanément, alors même que ni l’une ni l’autre ne connaissait la nature exacte de sa relation avec Shizuka. Le Destin voulait les mettre en rivalité, il n’y avait pas d’autres explications.

« Rubus Capilla ».

Vivienne incanta la première. Ses cheveux se transformèrent en tentacules végétaux qui se tournèrent vers son ennemi.

En même temps, Hakoto avait fait apparaître une grande feuille de papier qu’elle utilisa en guise de tapis volant pour prendre de l’altitude dans la cage d’escalier.

Alors que les tentacules végétaux s’étendaient pour l’attraper, elle saisit une carte de visite qu’elle transforma en une énorme épée de papier. Contre toute-apparence, c’était une arme particulièrement aiguisée qui lui permet de trancher d’un coup toutes les lianes qui se dirigeaient vers elle.

Elle sourit de manière hautaine en direction de son ennemi qui affichait le même genre d’expression amusée.

— Je n’aurais point souhaiter vous vaincre de manière si simple. Arrêtons les courtoisies et commençons à nous amuser réellement.

Sur ces mots, le regard de Vivienne s’illumina. Elle se refrénait jusqu’à présent puisque Hakoto était humaine, elle ne pouvait se permettre de la martyriser, mais tout cela venait de changer à l’instant. Elle n’en pouvait plus, elle ne pouvait plus se retenir, un ennemi lui faisait face et elle ne connaissait qu’une seule manière de réagir face à une telle situation : le détruire.

Vivienne se mit à rire de manière démente, son éclat de rire se répandit dans tout l’escalier provoquant un frisson dans le dos d’Hakoto.

— Vous avez sérieusement un problème dans votre tête ! Dans ce cas…

Le visage plein de détermination, Hakoto tira une boule de papier qu’elle lança au-dessus d’elle. En un clin d’œil, elle prit la forme d’un dragon asiatique en origami et dont la taille conséquente tenait à peine dans l’escalier.

— S’il en est ainsi…

Les traits d’Hakoto se durcirent un peu plus encore alors que dans la gueule du dragon de papier commença à se concentrer un souffle électrique.

— Pauvre enfant, si vous croyez m’impressionner de la sorte ? Essayez donc pour voir, je vous enseignerai le vrai sens de la peur et de la souffrance.

Sur ces mots, Vivienne passa son index sur ses lèvres tout en fixant fermement Hakoto, qui ne se laissait pas impressionner.

Lorsque le souffle du dragon jaillit de sa gueule en papier, une forte lumière bleutée se répandit dans la cage d’escalier. L’arc électrique s’abattit droit sur sa cible mais fut bloqué par un mur composé de fleurs, de ronces et d’autres végétaux qui venait d’apparaître.

Bien sûr, puisqu’il s’agissait de plantes, elles prirent rapidement feu face à l’importante quantité d’électricité, mais Vivienne continuait à l’alimenter en magie tout en riant aux éclats. Il y avait une raison à cela, un détail qu’Hakoto n’avait pas pris en compte : la fumée.

En brûlant le mur végétal, elle venait de remplir la cage d’escalier d’une épaisse et désagréable fumée qui lui piquait les yeux et l’empêchait de respirer.

Et il n’y avait pas que cela, bien sûr.

Puisque les mahou senjo étaient bien plus résistantes qu’une personne normale, la fumée, la pression et d’autres éléments naturels capables de mettre à risque la survie d’un être vivant les affectaient à moindre mesure.

Mais, cette la fumée qui aurait dû simplement gêner sa vue la fit tousser et lui provoqua des vertiges, ainsi qu’une soudaine envie de vomir.

— Viridis Rosa… une bien belle fleur, n’est-il pas ?

Sur le mur de végétaux avaient éclos des roses d’une belle couleur rose vive, il s’agissait « des roses d’Avarice » de Vivienne. Sa magie, « Rosae belli », reposait sur l’usage des plantes et principalement des roses pour générer des poisons redoutables, capables d’affecter la plupart des créatures du Mythe, mais également les mahou senjo. Même sous forme de fumée, le poison était efficace.

Après avoir tousser quelques fois, Hakoto bloqua sa respiration et entra en volant dans l’étage voisin. Les effets du poison étaient certes moins virulents depuis qu’elle avait quitté le nuage de fumée mais elle n’allait pas bien du tout.

— Quelle horrible magie…., grommela-t-elle en s’éloignant de la porte et en cherchant un lieu pour se cacher.

Soudain, une feuille de papier s’envola vers elle et entra dans son corps : il s’agissait du dragon qui venait d’être vaincu.

En tant qu’invocatrice, Hakoto disposait d’un lien empathique avec ses créations et en cas de défaite, elles retournaient à leur créatrice.

Cachée derrière un bureau, elle entendit Vivienne poser les pieds à l’étage où elle se trouvait.

— Où vous cachez-vous mon poussin ? Je ne crois pas vous avoir autorisée à jouer à cache-cache.

Elle se mit à sa recherche tel un prédateur affamée lorsque tout à coup, quatre projectiles lui foncèrent dessus à une vitesse fulgurante. Elle fit apparaître son mur de végétaux devant elle pour s’en protéger mais, à la dernière seconde les quatre projectiles, — qui s’avéraient être des grues en origami—, dévièrent de leur prime trajectoire et contournèrent la protection.

Prise par surprise et en raison de leur impressionnante vitesse, Vivienne subit deux entailles : l’une à la jambe et l’autre au bras. Deux petites feuilles de papier disparurent et retournèrent auprès d’Hakoto, tandis que les deux projectiles restants revinrent à l’assaut.

L’esquive ne servirait à rien face à des projectiles si rapides et capables d’une telle réactivité. Vivienne opta donc pour la contre-attaque et utilisa donc son arme pour les trancher en deux d’un geste qui révélait sa maîtrise de l’escrime à la française.

— Vous savez, il y a une énorme faille que j’ai trouvé à votre magie, expliqua Vivienne en se remettant en marche. Lorsque vos créations sont vaincues, elles reviennent en vous. Ayant été matérialisées par votre imagination et vos sentiments, vous les réintégrez à votre être, n’est-il point ?

Elle n’était plus très loin de la cachette de son ennemie, il ne restait plus que quelques mètres.

— C’est précisément la raison pour laquelle je sais où vous êtes ! Hihihihi !

A cet instant, Hakoto blêmit. Tout en se relevant, elle saisit une carte de visite entre ses doigts qu’elle transforma en un clin d’œil pour en faire une énorme épée qu’elle dirigea vers la gorge de son ennemi.

Vivienne la bloqua à l’aide de sa rapière, tout en se laissant entraîner par la force du coup, glissant sur le sol, puis adoptant une nouvelle posture de combat une fois éloignée. En souriant et en se léchant les lèvres, elle se remit en marche lentement tout en expliquant :

— J’y pense depuis avant, ma chérie. Certes, vos créations sont des créatures inorganiques immunisés à mon maléfice, mais… lorsqu’elle revienne en vous, ne risqueraient-elles pas de vous contaminer par le poison que je leur fais absorber ? De plus, c’est l’une des propriétés du papier d’absorber les liquides, n’est-il point ? Et si nous essayions pour voir ?

Sur ces mots, elle fit fleurir sur sa rapière de belles roses jaunes.

« Flava Rosa – les roses de l’Envie ».

Les deux femmes s’observèrent un long moment, mais on pouvait aisément se rendre compte qu’Hakoto était dos au mur.

Elle avait provoquée son adversaire en connaissance de cause mais, même si elle se doutait qu’elle serait forte, elle ne pensait pas être mise en échec à ce point.

Au corps-à-corps, elle n’était pas assez puissante pour lui faire face et à distance, elle pouvait être contaminée par ses poisons, comme elle venait de l’explique. Puisqu’elle ne pouvait empêcher le retour en elle de ses invocations détruite, ce qui constituait la base-même de sa magie, elle se retrouvait en situation d’échec et mât.

Contrairement aux cultistes qui ouvraient des portails, des brèches, vers d’autres dimensions pour faire apparaître des entités à la conscience et individualisme propre, les invocations des mahou senjo étaient bien plus des créations animées.

Ses origamis de combat n’avaient pas de conscience, n’avaient pas d’initiatives, ils étaient semblables aux sorts vivants d’Elin, c’était des automates à bien des égards. La seule chose qui leur permettait de se mouvoir c’était les fragments de sentiments qu’elle leur insufflait. Les empêcher de revenir en elle correspondait à se séparer à jamais de sa capacité de ressentir et à terme devenir une coquille vide.

C’était la première fois que ses capacités étaient ainsi mise en échec de la sorte, elle n’avait jamais envisagé un tel point faible jusqu’à présent.

Elle pouvait bien envisager d’empêcher le retour de ses invocations, mais perdre sa capacité à aimer Shizuka serait un sort bien pire que la mort.

Hakoto se mordit la lèvre tout en respirant lourdement, elle baissa la tête avec frustration.

Dans cette situation, la seule chose qui lui restait était…

— C’est bon, j’ai compris. J’abando…

Mais elle n’eut pas le temps de finir sa phrase, elle ressentit juste à temps une aura de menace dirigée vers elle et se jeta en arrière.

L’instant d’après, là où elle s’était tenue une fraction de seconde auparavant, une large entaille était apparue dans le sol bétonné. A dire vrai, cette entaille se prolongea jusqu’au rideau métallique des fenêtres.

Son origine était une femme qui se tenait à quelques mètres plus loin au cœur de la pièce.

***

Irina et Sandy, après avoir monté quelques étages, avaient fini par se diriger vers une zone où se trouvait un important contingent de monstres.

Il y avait deux gorilles et une dizaine de Vulkoii, dans ce grand bureau ; c’était la pagaille, tout était renversé, les meubles retournés et il y avait deux cadavres humains au sol.

Un Vulkoii qui, en courant, avait précédé les deux filles annonça :

— Deux sorcières ! Elles arrivent par ici !

— Encore deux de plus ? Je me demande si elles savent où est l’interrupteur… ? S’interrogea l’un des deux gorilles d’une voix rauque en affichant une expression qu’un réel membre de cette espèce animale n’aurait jamais pu afficher.

— Je propose de les attraper vive et que nous… Hahahahahahahaha !!

Le second gorille n’eut même pas la force de finir sa phrase, il se mit à rire d’excitation en pensant à toutes les tortures qu’ils pourraient leur infliger.

Mais l’apparition des deux mahou senjo interrompit son enthousiasme, tous les regards se tournèrent vers elles. Ni l’une, ni l’autre ne paraissait particulièrement inquiète, elles observaient la salle en s’attardant sur les deux cadavres humains.

— Irina, on va y arriver ?

— Yep, pas de souci ! Y’sont que deux, les autres c’est des mobs de bas level.

— Tu penses qu’ils sont forts, les gros ?

— Midboss je dirais. Trois barres de vie au max, deux ou trois immun’, ça d’vrait être gérable.

— Sandy n’a rien compris…

Elle observa Irina d’un air interloqué alors qu’une goutte de sueur apparut sur sa joue. Elles ignoraient toutes les deux complètement les ennemis devant elles.

Les deux gorilles après s’être regardés l’un l’autre, finirent par prendre la parole à leur tour de leurs voix gutturales :

— Mortelles ! Si vous souhaitez que nous abrégions vos souffrances, répondez à cette question !

Le second gorille sadique se tourna vers son collègue, son expression inhumaine semblait d’une certaine manière lui dire : « Quoi ? Tu rigoles ?! ». Le premier gorille qui avait lancé cette proposition fit un geste de la main discret pour lui signifier de le laisser faire, puis il poursuivit :

— Dites-nous où se trouve l’interrupteur pour ouvrir l’Etherium et votre mort sera rapide !

— Il est au 25ème étage, répondit sans hésiter Irina. Mais j’vais pas vous laisser y aller de toute façon.

— Haha haha ! Quelle mortelle intelligente, répondre ainsi à ma question…

— J’crois que t’as pas compris le gros vilain, reprit Irina en avançant dans la pièce et en se plaçant à quelques mètres devant son interlocuteur sous les regards surpris des Vulkoii. J’peux bien t’dire ce que tu veux, de toute façon j’vais te démolir et t’empêcher de faire du mal aux civils.

Elle annonça sa menace avec un grand sourire, sans aucune inquiétude, aucune peur ne pouvait se lire sur son visage puisqu’il était absent de son esprit.

A l’entrée du bureau, Sandy joignit les mains et s’écria avec des étoiles dans les yeux :

— So cool !!!

Les visages des deux gorilles se déformèrent sous l’effet de la colère.

Sans plus attendre, le premier gorille porta un coup de poing à Irina avec sa force démentielle et ses bras musculeux et épais. Elle répondit à l’assaut par un crochet du droit et les deux poings se heurtèrent l’un l’autre. Une onde de choc se répandit dans la pièce, puis le gorille fut projeté en arrière et s’écrasa sur la baie vitrée qu’il brisa. Il finit par heurter le lourd volet métallique qui verrouillait les fenêtres.

— Cooooooooooooolllll ! Irina is so cool, Sandy will do the same !

Une fois de plus, Sandy se remit à parler en anglais.

Elle s’accroupit et bondit tel un ressort sur le second gorille en hurlant :

« Thousand tons punch !!! »

Les capacités de Sandy, contrairement à celle d’Irina, étaient de type mixte, elle pouvait utiliser à la fois des sortilèges et des capacités physiques inhumaines. Le sort qu’elle venait d’utiliser était une technique qui consistait à canaliser dans son poing sa magie de gravité afin de le rendre plus lourd et plus destructeur.

En effet, lorsque le poing heurta le corps du second gorille, qui eut à peine le temps de parer, un violent choc se produisit et, à son tour, Sandy propulsa son adversaire en arrière.

Irina siffla face à ce spectacle, ce coup lui parut au moins aussi violent que le sien, c’était rare qu’elle rencontre des mahou senjo qui soit aussi forte physiquement.

Face au grand nombre d’ennemis, les deux filles se placèrent dos à dos au centre de la pièce.

— T’es une brute, Irina!

— Tu peux parler !

Les deux filles se mirent à rire comme si la victoire était déjà assurée, comme si leurs ennemis étaient ridiculement faibles.

Face à une telle démonstration de force, les Vulkoii, bien plus faibles que les gorilles dirigés par les Parasites de Vulka hésitèrent à passer à l’action, ils se sentaient tellement surpassés.

— Qu’est-ce vous faites ?! A l’attaque ! Utilisez vos acides ! Cria le second gorille en se rapprochant des deux filles et en se préparant au combat.

— Encore ce pattern d’attaque ? Pitié j’en ai déjà tellement bashé aujourd’hui…, se plaignit Irina en soupirant.

— T’inquiète, Sandy va les balayer en une fois ! Gravity up !!

Sur ces mots, elle leva le bras et elle augmenta la gravité dans la salle à l’exception d’une petite zone au centre où elles se trouvaient toutes les deux.

Cette fois, elle augmenta drastiquement la gravité, à tel point qu’elle plaqua au sol les Vulkoii et leur broya les os. Le gorille qui s’approchait cessa également sa progression mais résista suffisamment pour ne pas s’effondrer comme ses sous-fifres.

Toutefois, à l’intérieur de son corps ses os se déplaçait, son sang avait du mal à circuler et ses organes souffraient terriblement. S’il n’avait pas eu sa régénération biologique incroyable, il serait mort debout, simplement soutenu par la puissance de ses muscles.

— T’es tellement cool, Sandy ! Classe ce pouvoir !

— Merci ! Héhéhé !

Après quelques secondes de rire gêné, Sandy désactiva sa zone de gravité.

Le premier gorille éjecté par Irina revint à son tour à l’assaut, l’attaque précédente ne l’avait pas du tout blessé,— ou du moins, il était plus juste de dire qu’il était déjà guéri.

— Ils guérissent vite…, constata Irina. T’sais ce qu’ils sont ?

— Sandy ne sais pas.

— Bah, dans le doute, quand ch’sais pas, j’leur explose la tête, en général ça marche.

— Roger !! Sandy va faire ça aussi !

Le combat reprit, chacune chargea un des gorilles.

C’était une pure démonstration de force et de brutalité.

Au corps-à-corps, Irina parait, esquivait les coups et frappait son gorille qui lui était inférieur aussi bien en puissance pure qu’en technique, mais il compensait par sa régénération absurde.

De son côté, Sandy faisait de même. Elle utilisait un style de combat différent de celui d’Irina qui semblait être un mélange de nombreux arts martiaux. Le style de Sandy était uniquement basé sur des coups de poings augmentés par sa magie de gravité, c’était de la boxe anglaise.

Cependant, son efficacité n’était pas moins redoutable, le poids de ses coups était multiplié des dizaines de fois par sa magie ce qui lui donnait plus ou moins autant d’impact que les attaques d’Irina. Même si elle lui était inférieure en vitesse, résistance, technique et agilité, sa puissance offensive était similaire.

Pendant quelques minutes, le bureau devint le théâtre de deux combats de titans, elles finirent involontairement par détruire les murs et agrandir un peu la zone de combat.

Bien que supérieures à leurs adversaires, puisqu’ils ne protégeaient nullement leurs corps-hôtes, sacrifiant leur défense au profit de l’attaque, les deux gorilles parvinrent à leur infliger quelques blessures.

— Sandy commence à en avoir assez ! Ils sont trop…. Trop… fuck !!!

— J’comprends ! Bon, j’vais en finir de suite de mon côté ! J’viens t’aider juste après.

Sur ces mots, Irina esquiva le poing du gorille en glissant entre ses jambes, puis sans se relever, elle porta une attaque de balayage qui le fit tomber au sol. Sans lui laisser le temps de se relever, elle sauta sur son torse et abattit avec fureur ses poings contre sa tête. Mais, elle ne s’arrêta pas, elle frappa encore et encore, le ruant d’une bonne centaine de coups qui mirent en morceau son crâne.

Couverte de sang et de morceau de chairs, Irina plongea son gantelet dans ce qui restait du cerveau de la créature et saisit quelque chose :

— J’avais bien senti ton odeur !

Ce qu’Irina tenait fermement dans sa main était une sorte de créature venue de la planète Vulkoii, ou autrement nommé un Parasite de Vulka. Il s’agissait d’une créature répugnante de la taille d’un moineau. Son apparence était insectoïde mais avec un visage humain grotesque, aux yeux énormes et malveillants, avec des podia sur sa tête et ’aux extrémités de ses dix pattes. Enfin, il était muni d’ailes transparentes semblables à des libellules.

Les Parasites de Vulka étaient des créatures intelligentes, souvent capables d’utiliser la magie noire des Anciens, mais leur capacité la plus redoutable était sans nul doute leur capacité de parasitage : immatériels, ils avaient la capacité d’infiltrer les corps des créatures organiques jusqu’à atteindre leur cerveau et en prendre le contrôle.

Dans le cadre de cette mission, quelques Parasites de Vulka avaient parasité des gorilles afin de bénéficier de corps incroyablement forts mais ce n’était que des hôtes pour eux, tant que leurs vrais corps n’étaient pas détruits, ils pouvaient le recomposer à volonté.

Les gantelets d’Irina étaient empreints de sa magie, c’était ce qui lui avait permis de saisir cet être intangible et de le broyer cruellement entre ses doigts.

Sandy qui était toujours en plein combat, jeta un regard en arrière et comprit la situation, il y avait quelque chose dans leur crâne qu’il fallait détruire.

— Sandy a compris ! Sandy va faire pareil !

Elle profita d’une ouverture dans la garde de son ennemi pour le projeter en arrière par le biais de ses deux poings, l’envoyant contre la barrière métallique. Sans lui laisser de répit, elle frappa non pas le gorille, mais la paroi contre laquelle il s’appuyait jusqu’à ce qu’elle se brise.

Son adversaire n’eut pas le temps de réagir, il commença à chuter du haut du building. C’était une chute mortelle pour un humain mais qui ne risquait sûrement pas de tuer une créature parasitée par un Vulka. Sandy le savait bien, elle l’observa tomber un bref instant, puis…

« Super Dive !!! »

Elle sauta à son tour dans le vide et augmenta sa propre gravité au point de non seulement le rattraper dans sa chute, mais de s’enflammer en raison de la force de frottement ; elle était devenue une météorite s’abattant sur son adversaire.

Il ne fallut qu’un très bref instant pour qu’ils s’écrasent tous les deux au sol, provoquant une explosion et une tremblement de terre localisé dans la zone autour du building, ainsi qu’un épais nuage de poussière qui circula dans les rues vides aux alentours.

Lorsque la fumée se dissipa, Irina qui s’était approché de la fenêtre put voir un cratère dans la rue, Sandy se tenait au centre, elle avait complètement pulvérisé le corps de son ennemi, en cherchant à éliminer le parasite Vulka.

Irina leva le pouce dans sa direction, Sandy répondit de la même, puis elles éclatèrent simultanément de rire.

***

La femme qui se tenait à l’autre bout du couloir face à Shizuka avait une longue chevelure bleue détachée. Ses yeux étaient de même couleur et son expression était particulièrement stricte, voire agacée. Elle était vêtue d’un uniforme bleu strict, qui augmentait la sévérité de son apparence. Atteignant presque un mètre quatre-vingt, elle était plutôt grande.

Sans l’ombre d’un doute, elle apparut aux yeux de Shizuka en tant que mahou senjo officielle puisque, même si l’uniforme était un peu différent, elle portait leur blason cousu sur la poitrine. Aussi, la jeune femme souffla de soulagement et s’avança d’un pas dans sa direction :

— Les renforts sont enfin arrivés ? Je suis contente de vous voir…

Mais la jeune femme ne répondit que par un sourire hautain.

— Une seule mahou senjo pour protéger le dispositif ? Quelle déception… Toutefois, ça m’arrange.

Sa voix était étrange, quelque chose n’était pas normal, c’était comme s’il y avait un écho lorsqu’elle s’exprimait, comme si elle parlait à travers un microphone mal configuré. Shizuka s’expliquait mal cette impression mais ne put s’empêcher de sentir un frisson la parcourir à son approche.

— Euh… je ne comprends pas vraiment vos paroles. Pourriez-vous…

<< Shi-chan ! Fais attention ! >>

La voix de Yog-kun vint la prévenir juste à temps.

La mahou senjo inconnue dégaina deux pistolets-mitrailleurs et ouvrit le feu, sans crier gare.

Shizuka eut à peine le temps de dresser une barrière de protection réactive pour s’en protéger mais formée à la hâte, elle était très fragile.

Elle écarquilla les yeux avec une profonde incompréhension, puis s’écria :

— Mais… Pourquoi ?!

Sa barrière explosa en morceau brutalement, les balles sifflèrent autour d’elle et la silhouette de l’inconnue apparut l’espace d’une brève fraction de seconde devant elle. A cet instant, Shizuka sentit une vive douleur dans son ventre et fut projetée en arrière de quelques mètres.

A l’autre bout du couloir, l’inconnue n’avait pas bougé, sans recharger ses armes fumantes, elle s’avança en direction de sa victime.

— T’es faible… très faible…, annonça-t-elle d’une voix méprisante alors que son visage exprimait son dégoût.

Shizuka avait vraiment mal au ventre, elle ignorait ce qui l’avait percuté ; elle avait eu l’impression de la voir apparaître devant elle mais en réalité n’avait pas bouger de sa position initiale.

Était-ce ses munitions qui faisaient cet effet-là ? Était-ce des balles magiques ?

La jeune femme essaya de se relever, mais lorsqu’elle se mit à quatre pattes elle sentit la douleur lui faire tellement mal qu’elle vomit.

<< Ne te laisse pas avoir, Shi-chan, elle est ton ennemi ! Je m’y attendais depuis avant, j’espérais juste avoir tort… Qui dit Vulkoii dit Vulka et qui dit Vulka… >>

— Dit parasite…, conclut à sa place l’inconnue. Eh oui ma jolie ! Vous vous croyez invincibles ? Vous vous croyez au-dessus de tout avec vos pouvoirs, n’est-ce pas ? Mais, pour nous, vous n’êtes que des pantins comme les autres ! Non, je me trompe, vous êtes des pantins de luxe. Haha haha haha haha !!!!

L’inconnue de se mit à rire de manière démente en se tordant en arrière, elle avait relâché sa garde certes, mais face à une débutante comme Shizuka elle n’en avait sûrement pas besoin. Puis, elle disposait d’un bouclier humain efficace.

— Que… ? Yog-kun !S’écria Shizuka en s’essuyant la bouche et en se relevant tant bien que mal.

<< Pour faire court, les Parasites de Vulka sont des insectes parasites immatériels venus d’une planète à présent détruite. Leur capacité la plus redoutable, c’est de pouvoir entrer dans les corps et se fixer sur le cerveau des créatures qu’elles contrôlent totalement. Sur les mahou senjo, le rejet est très élevé, mais parfois ça marche quand même. >>

— C’est… c’est horrible !

Les larmes montèrent aux yeux de la jeune femme, elles trouvaient tout autant pour cause sa douleur physique que la tristesse qui l’envahissait soudain. Une partie d’elle se doutait de ce que Yog-kun allait lui dire, elle craignait inconsciemment ses prochaines paroles.

<< Seul le Vulka peut libérer son hôte, autrement… il n’y a qu’un seul moyen d’en venir à bout : détruire son cerveau. >>

Shizuka ne put empêcher les larmes de s’écouler de ses yeux. C’était ce qu’elle redoutait d’entendre : elle n’avait d’autre choix que la tuer.

Tuer une mahou senjo… Tuer une sœur d’arme ! Tuer un de ses modèles ! Une des sauveuses de l’Humanité ! Une pauvre fille qui comme elle se sacrifiait pour le bien-être général !

Au-delà de sa propre survie qu’elle oublia momentanément, Shi-chan ne put s’empêcher de hurler sa douleur :

— Haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!

<< Shi-chan ! Reprends-toi !!! >>

De l’autre côté du couloir, de manière sadique, le Vulka qui parasitait la jeune femme se délectait du spectacle. Il avait eu raison, Shizuka était assurément une débutante, c’était sûrement la première fois qu’elle affrontait ce genre de situation. Peu importait ses pouvoirs, elle n’arriverait jamais à lui faire face, l’issue du combat était évidente pour lui à présent.

<< SHI-CHAN !!!! Cria encore plus fort Yog-kun. Je sais que c’est horrible, mais ta mission est plus importante encore ! Combien sont morts aujourd’hui ? Tu veux la sauver, tu ne veux pas la tuer, mais crois-tu qu’elle serait heureuse de savoir que ses mains ont servi à tout ça ?! >>

Ces mots firent taire les cris de Shizuka un instant, elle savait cette fois encore qu’il avait raison. Si elle était à sa place, elle préférait sûrement la mort à ce triste sort, coincée dans un corps qu’elle ne pourrait contrôler à devoir tuer ceux qu’elle cherchait à défendre.

— J’aurais aimé te voir te lamenter encore un peu, ma jolie, mais comme le dit ton ami, j’ai aussi une mission. Adieu !

Sur ces mots, avec un sourire sadique, la mahou senjo parasitée pointa ses deux armes en direction de son adversaire et commença à faire feu.

Même si elle ne voulait pas la tuer, Shizuka ne voulait pas être tuée non plus. Elle leva donc sa baguette et fit apparaître un mur de diamant devant elle. Il s’agissait du sortilège « Diamond Shield », son meilleur sort défensif, rien à voir avec sa précédente barrière.

Malgré son manque de puissance magique, c’était une défense puissante, certes immobile et donc inutile contre des attaques capables de surgir de toute direction mais bien adaptée à sa situation puisque toutes les attaques provenait d’en face, de l’autre côté du couloir.

— Si je tiens assez longtemps, expliqua Shizuka en séchant un tant soit peu ses larmes, les autres vont revenir. Elles auront sûrement une solution. Elin peut tout faire !

Mais de l’autre côté de la baguette aucune réponse ne parvint. Que fallait-il comprendre de ce silence ?

Quelles que fussent les explications et les arguments logiques mis en avant, Shizuka n’avait pas la détermination et la volonté de tuer une de ses sœurs d’armes, — tout inconnue fut-elle—, si elle pouvait tenir assez longtemps, une solution finirait par se présenter. Elle ne pouvait croire qu’en cet espoir.

Agrippant à deux mains sa baguette, elle la pointa en direction de son mur de diamant qui subissait depuis quelques secondes un barrage de tirs ininterrompu. Elle ne connaissait pas bien les armes à feu, mais elle était presque sûre que les chargeurs de ces armes était anormales, les tirs n’avaient de cesse.

En effet, les Uzi qu’utilisait cette inconnue n’étaient pas normaux, Shizuka ne s’était pas trompée.

Par le bais de sa magie de « Transfert de plomb », elle pouvait transférer des objets constitués uniquement de ce métal jusqu’à une distance de dix kilomètres. En même temps qu’elle tirait, elle utilisait ce pouvoir pour recharger constamment les chargeurs de ses armes, téléportant ses munitions depuis un arsenal préparé d’avance dans l’immeuble.

Mais il y avait une autre application à cet étrange pouvoir que Shizuka ne tarderait à découvrir.

L’inconnue, qui répondait au nom de Iwakiri Megumi, utilisait des munitions entièrement en plomb, — douilles y compris—, puisqu’elle était incapable de transférer d’autres matériaux. En utilisant les munitions et les douilles, elle pouvait également « transférer » son propre corps dans une quantité de plomb de quelques dizaines de grammes et ceci dans une zone d’une centaine de mètres. Grâce à l’utilisation de ses armes, elle créait un espace des petites « portes »potentielles qu’elle pouvait franchir.

Les munitions de 9mm n’avaient peut-être que peu d’effet contre la barrière de diamant mais Megumi pouvait utiliser sa magie pour se déplacer presque-instantanément entre le point d’impact de la munition et la position de ses douilles. Par ce biais, elle pouvait frapper à l’aide de ses pieds la barrière, puis revenir en arrière jusqu’à ses douilles et tirer à nouveau. C’était un style de combat exigeant qu’elle avait mis des années à mettre au point.

En tant que mahou senjo de type « physique », ses capacités physiques étaient largement supérieures à la normale et lors d’un « transfert » elle partageait en plus la masse et vitesse de déplacement de ses munitions pour accroître encore sa force de frappe.

Cette capacité à pouvoir appliquer une force colossale à une vitesse phénoménale était redoutable contre les barrières de quelque origine qu’elles soient, aussi leur destruction était en quelque sorte devenue la spécialité de Megumi.

A la grande surprise de Shizuka, sa barrière ne résista pas plus de six secondes avant de se fracturer complètement. Soudain, une balle pénétra son épaule… du moins, c’était l’impression qu’elle eut en cet instant, même si en réalité la munition ne fit que l’effleurer un nouveau coup de pied la percuta.

Shizuka fut projetée une nouvelle fois en arrière. Elle ne saignait pas mais l’os de son bras gauche était probablement brisé, elle n’arrivait plus à le bouger et ressentait une horrible douleur.

— Haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!

Elle hurla à nouveau tout en pleurant : elle avait mal, ! Et elle ne comprenait pas ce qui venait d’arriver. Elle n’avait vu apparaître l’inconnue qu’une fraction de seconde avant l’impact, mais elle se tenait toujours à l’autre bout du couloir, localisation qu’elle n’avait pas quitté depuis le début du combat.

Avec la perte de son mur, Shizuka avait vu volé son dernier espoir de la sauve, ce qui lui faisait aussi mal que sa blessure.

A présent, elle était acculée, il lui faudrait un peu de temps pour rassembler la magie pour redresser une défense et elle doutait que son ennemi la laisse faire.

Mais le plus gros problème était qu’elle ne pouvait se résoudre à l’idée de la tuer. De fait, l’attaque était unilatéral dans cet affrontement.

Megumi se mit à rire sadiquement à nouveau, le parasite qui avait élu domicile en elle était très satisfait de ce combat, à tel point qu’il ne pouvait simplement plus se concentrer sur sa mission. Même si cela prendrait quelques minutes de plus, il venait de décider qu’il tuerait Shizuka après avoir piétiné tous ses espoirs.

Rien ne lui parut en cet instant plus jouissif que cette situation : deux mahou senjo qui s’entretuent, aucun risque pour lui et la réussite de sa mission à la clef. Il remercia du fond du cœur son dieu, Azatoth, de lui avoir donné le plaisir de vivre jusqu’à ce jour.

— Eh, Shi-chan !!! Relève-toi et combat ! Elle est déjà morte, arrête d’hésiter !!!

La jeune femme s’adossa au mur à côté d’elle en pleurant avec désespoir, puis elle prit sa décision : même si elle ne tiendrait que dix secondes, elle utiliserait autant de barrières qu’il faudrait pour attendre ses collègues. Elle devait tenir ! Elle devait réussir à gagner du temps ! Elles trouveraient un moyen de la sauver, c’était sûr !!

« Diamond Shield !!! », cria-t-elle en pointa Megumi de sa baguette avec son seul bras encore valide.

La barrière apparut à nouveau, une impressionnante barrière de diamant. Cessant de se tordre de rire, Megumi fixa son ennemie à travers le mur et s’adressa à elle tel un vulgaire insecte :

— J’ai accepté de jouer avec toi, mais sache que ta barrière ne représente plus rien pour moi.

A cet instant, elle disparut de sa position et apparut de l’autre côté de cette dernière. En effet, elle avait tellement arrosé le couloir de balles qu’il y en avait un peu partout à présent, aussi bien d’un côté de la barrière que de l’autre.

Les jambes de Shizuka se mirent à trembler, ses yeux s’écarquillèrent et sa bouche s’ouvrit pour former un cercle.

Sûrement animée par son instinct de survie, incapable de comprendre la situation, mais se rendant compte à quel point elle était désespérée, un projectile de cristal quitta l’extrémité de sa baguette en direction de Megumi. Mais, une fois de plus, ce fut une tentative infructueuse : sans même utiliser son pouvoir, elle esquiva, puis elle se transféra devant Shizuka et porta un coup de pied pour la désarmer.

Lorsque la baguette magique atterrit au sol quelques mètres plus loin, Megumi avait déjà saisit la gorge de Shizuka et l’avait plaquée contre le mur voisin.

— Finalement, tous tes beaux principes n’étaient donc que du vent ? Tu as quand même essayé de me tuer à l’instant, non ? Haha haha haha ! Lorsqu’on touche à votre survie, vous êtes toutes pareilles…

Megumi savoura l’expression désespérée de sa proie. Shizuka suffoquait certes, mais c’était la douleur causée par ces mots qui lui fit le plus mal.

<< Shi-cha !!!! >>, cria Yog-kun à travers la baguette.

Mais elle n’avait déjà plus la force de combattre, elle était une mahou senjo débutante et faible, elle ne pouvait lui faire face.

Lorsque tout sembla perdu, le sang de la tortionnaire gicla sur le visage de Shizuka.

Alors qu’elle sentit ce liquide chaud s’écouler sur elle et sentit l’étreinte sur sa gorge moins vive, elle ouvrit les yeux et croisa l’espace d’un instant le regard de Megumi.

Ce fut un si bref instant.

Depuis le début du combat, c’était probablement la première fois.

La première fois qu’elle crut déceler son vrai regard. C’était des yeux bleus emplis de gentillesse qui dans leurs derniers instants projetaient quelques paisibles paroles : « Merci et désolée ».

L’instant d’après, plus de sang encore.

Shizuka libérée tomba à terre.

Une dizaine de lames transperçèrent le corps de Megumi, tandis que derrière elle à quelques mètres se trouvait une bien étrange silhouette.

<< Il sort du corps, vite il faut le tuer avant qu’il n’entre dans l’une de vous deux !!! >>, cria Yog-kun.

L’instant d’après, avant que le corps de Megumi ne s’écroule, un insecte extraterrestre en jaillit et se dirigea droit vers Shizuka qu’il avait désigné pour être son prochain hôte.

Les yeux de cette dernière s’écarquillèrent, elle était sans défense. Sans sa baguette, elle était incapable de lancer le moindre sortilège.

Soudain, un étrange tentacule composé de sable saisit l’insecte et le broya sans ménagement.

Shizuka, tout en pleurant et en cherchant à essuyer le sang sur son visage mais en l’étalant encore plus, leva les yeux sur la silhouette qui s’approchait d’elle. Elle ne la reconnut pas de suite, l’apparence de Gloria n’avait plus rien de comparable lorsqu’elle était sous sa forme de combat.

— Are you fine ? Euh… dé… désolée… pas parler… japonais…

C’était une petite voix timide malgré son apparence monstrueusee. Outre son japonais vacillant et approximatif, elle ne parlait pas très fort.

— OK ? OK ? Finit-elle par demander en tendant la main à Shizuka.

Gloria était très timide, asociale, elle avait beaucoup de mal à parler avec d’autres filles que celles de son agence mais, bizarrement, elle essayait malgré les circonstances d’engager la discussion avec Shizuka. Avait-elle simplement pitié d’une existence plus pitoyable que la sienne ?

Shizuka ignora la main, les larmes continuaient de s’écouler de ses yeux. Elle observa le cadavre de Megumi qui gisait derrière Gloria.

— I’m sorry but I didn’t have the choice. Vulka’s parasites are that kind of monster, isn’t it ?

Shizuka ne comprenait pas le moindre mot, non seulement elle n’était pas douée en anglais mais en plus son esprit était ailleurs.

— I guess… Jess would be furious if I didn’t save you…

— Je… je ne comprends pas ! Je ne comprends pas !! Je… ne comprends… pas…

La voix de Shizuka finit par s’éteindre en même que sa conscience, à bout de force elle s’effondra.

Elle ne pouvait comprendre et encore moins accepter une telle horreur.

***

Hakoto et Vivienne se tournèrent vers le nouvel arrivant. Il s’agissait non pas d’un Vulkoii ou d’une autre créature du genre mais d’une fille qui devait être en toute vraisemblance une mahou senjo.

Elle était petite, mesurant légèrement plus d’un mètre quarante. Son visage, particulièrement blanc, dissimulé en partie par une capuche noire, semblait appuyer son jeune âge. Ses cheveux étaient de couleur châtains et atteignaient à peine des épaules à l’exception d’une longue mèche qui descendait sous sa poitrine. Ses iris étaient rouges et marqués de motifs surnaturels.

Elle portait une combinaison moulante de combat à l’apparence complexe et hightech. Elle serrait entre ses mains une épée à deux mains composée de nombreuses plaques de métal, marquée de motifs évoquant des circuits imprimés et de lignes luminescentes.

Son expression était vide, elle les observait avec un regard éteint.

— Qui êtes-vous ? Demanda Hakoto. Pourquoi avez-vous essayé de me tuer ?

La jeune fille tourna son visage vers Hakoto et demanda à son tour :

— Où est l’interrupteur ? Je n’ai aucune raison de me battre contre vous si vous me le dites.

Sa voix était étrange, aussi étrange que celle de Megumi, comme s’il y avait de l’écho. C’était un des effets du parasitage des insectes de Vulka.

A la différence de Shizuka, Hakoto et Vivienne étaient des mahou senjo plus expérimentées, elles se rendirent rapidement compte de son état.

— Ah la la ! Dire que nous nous apprêtions à remporter ce duel et le cœur de notre chère Shizuka. Quelle tristesse… Nous supposons qu’il convient de le remettre à ultérieurement. Auriez-vous à cet égard une quelconque objection, chère Hakoto ?

— Nullement, répondit Hakoto avec quelques gouttes de sueur sur son visage. Toutefois, je tiens à dire que l’issue du duel était encore incertaine, j’ai plus d’une carte à jouer.

— Oooh ? Voyez-vous cela. Il me tarde donc de vous voir les utilise, ma chère.

— Arrête de m’appeler comme ça, c’est flippant.

Hakoto grimaça.

Malheureusement, même si elle faisait semblant de garder sa dignité, elle avait été mise en échec, sans l’intervention de l’ennemi elle aurait été vaincue.

Les trois filles s’observèrent quelques instants, cherchant chacune à lire les intentions des autres.

Finalement, Vivienne prit la parole :

— Désolée, jeune fille. Il ne me sied guère de répondre à votre question, mais cela n’engage que moi. Hakoto-san pourrait vouloir y répondre, ce que j’interpréterai comme un acte de trahison justifiant sa mise à mort.

— Pourquoi est-ce que vous me menacez, je suis dans votre camp je vous signale ?!

— C’était simplement pour que mes intentions soient limpides pour tous. D’ailleurs, très chère inconnue, je m’en vais de ce pas vous informer du funeste destin que je vous réserve.

Vivienne s’avança d’un pas lent en léchant ses lèvres avec langueur.

— Je vous promets de longues et savoureuses souffrances dans l’éventualité où vous désireriez vous opposer à nous. Une fois que je vous aurais désarmée, je vous ligoterai de sorte à ce que vous ne puissiez plus me résister et je laisserai mon fouet lécher sensuellement vos chairs jusqu’à ce qu’il ne reste la moindre parcelle de vous qui ne lui soit connue. Ummm~, c’est si bon que j’en frissonne déjà !

Le regard de Vivienne s’embrasa à nouveau, elle semblait en extase rien qu’à la pensée de ce qu’elle comptait faire. Hakoto ne put s’empêcher de reculer et de se dire que Vivienne était définitivement un esprit brisé et abject, un cas désespéré. « Quelque chose ne tourne vraiment pas rond dans sa tête! Il ne faut pas que je la laisse avec Shizuka-chan », finit-elle par penser.

— Croyez-vous que ce corps m’importe, commenta la fille possédée par le parasite. Puisque je crois comprendre que vous n’allez pas coopérer, la discussion s’arrête donc là.

Sur ces mots, la jeune fille arma son cou et chargea Hakoto la première, — sûrement avait-elle repéré qu’au corps-à-corps c’était elle la plus faible des deux.

Cette dernière ne se voyait pas parer une telle arme, son adversaire était sûrement de type « physique », impossible qu’elle puisse faire face à une épée aussi impressionnante et lourde. Aussi, elle se contenta de bondir sur le côté pour l’esquiver au dernier moment.

Même si l’arme la rata, elle provoqua une large entaille devant elle allant même jusqu’à trancher le rideau de fer de sécurité situé derrière les fenêtres.

Hakoto déglutit en transpirant du visage. Elle l’avait échappée belle, elle avait eu le bon réflexe.

Aussitôt, elle contre-attaqua : sortant de ses manches, trois morceaux de papier, elle les projeta en l’air.

Ils prirent la forme de grues en origami qui foncèrent à vive allure sur l’ennemie.

En même temps, Vivienne tendit la main et un parterre de rose apparut à ses pieds.

« Millium Rubus Rosa ! »

Lorsque les fleurs eurent éclos, elles projetèrent sur la jeune fille des dizaines de tentacules végétaux.

Cette dernière n’eut pas le temps de se protéger des deux attaques simultanément, aussi elle dessina un arc de cercle de son bras en direction des lierres qui se rapprochaient d’elle et se cacha derrière son arme pour bloquer les grues d’Hakoto.

Son mouvement de bras n’était pas dénué de sens, la magie de la fille était le concept de « lame tranchante », une magie qui lui permettait d’exploiter au mieux les armes capables de couper, mais également de découper à distance. Par extension, en utilisant le tranchant de sa main en guise d’arme, elle put utiliser sa magie pour projeter une lame magique qui découpa les tentacules végétaux. Un seul parvint à esquiver d’une manière ou d’une autre l’attaque et s’agrippa au mollet de la jeune fille.

Quant aux grues en origami, dans un mouvement rapide et élégant, elles contournèrent l’épée et s’abattirent sur la fille à sa grande surprise. Elle n’eut que le temps d’activer à la dernière seconde sa barrière réactive qui fut brisée par les origamis. Cependant, elle parvint tout de même à réduire l’ampleur des dégâts, une seule grue lui entailla l’épaule.

— Tssss ! Elle se débrouille plutôt bien.

— Vous avez tendance à avoir une mauvaise estime de vos ennemis, n’est-il point, chère Hakoto ? Et si nous passions aux choses sérieuses ?

— De toute manière, il n’y a pas le choix…

Hakoto et Vivienne avaient déjà affronté par le passé des Parasites de Vulka, elles savaient que s’ils réussissaient à s’emparer d’une mahou senjo, il n’y avait d’autres choix que de la tuer. Il existait peut-être un pouvoir rare permettant de déloger l’hôte indésirable mais elles ne connaissaient personne capables de ce faire.

Aussi, il ne restait plus d’autre solutions que de la libérer en abrégeant ses souffrances. A leurs yeux à toutes les deux, la situation où elle se trouvait était bien pire que la mort, en tant que sœur mahou senjo, il était de leur devoir de lui rendre sa dignité.

Hakoto n’était pas une meurtrière mais n’était pas naïve non plus. S’il y avait eu une chance que le parasite quitte son hôte sans le tuer, elle aurait pu essayer de l’attirer en elle, mais d’après ses connaissances lorsqu’ils quittaient le corps l’hôte n’y survivait jamais. Son sacrifice aurait juste était vain.

Au delà de cette noble pensée, toutefois, Hakoto avait un rêve qu’elle chérissait et protégeait depuis des années ; elle ne pouvait certainement pas se sacrifier en ce lieu !

C’était un choix difficile mais, en cet instant, elle prit sa décision : elle choisit Shizuka ! Revoir son visage magnifique ! Son sourire radieux ! Ses yeux peureux mais curieux !

Soudain, elle eut une idée.

Elle tira d’une de ses larges manches une carte de visite, puis chercha du regard sa nouvelle alliée : elle n’y trouva que folie et espéra qu’elle comprendrait malgré tout son stratagème.

— Finalement, je te laisse t’en occuper, Vivienne ! déclara-t-elle en s’envolant à travers la pièce comme si elle cherchait à fuir.

Son but était évidemment d’attirer l’attention de l’ennemi mais si Vivienne l’interprétait mal, elle risquerait de se retourner contre elle.

Malgré son attitude sadique et folle à lier, cette dernière ne bougea pas d’un pouce. Avait-elle compris le plan ?

Leur adversaire visa Hakoto, agita son épée et porta une série d’attaques à distance.

Des vagues d’énergie bleutées foncèrent à vive allure jusqu’à former une sorte de quadrillage tranchant tout sur son passage.

Hakoto aurait pu utiliser son bouclier de papier pour tenter de bloquer mais craignant qu’il ne suffise pas, elle opposa à son tour sa propre épée. Sa carte de visite se transforma en une épée de papier démesurée qu’elle utilisa pour balayer les vagues tranchantes qui arrivaient sur elle.

Lorsqu’elles entrèrent en collision, des étincelles se produisirent et après quelques secondes d’opposition, Hakoto fut projetée en arrière alors que son arme fut détruite en même temps que l’attaque adverse.

La chute ne lui causa pas de réels dégâts, mais elle perdit cependant le fil du combat.

Lorsqu’elle se releva, elle vit que la jeune fille levait à nouveau son épée au-dessus de sa tête et concentrait de l’énergie en vue de porter une très puissante attaque cette fois mais soudain elle s’arrêta.

— Délicieuses mes roses de la paresse, n’est-il point ?

Derrière elle, profitant d’un instant d’inattention de son adversaire, se trouvait Vivienne. Sa rapière venait tout juste de lui perforer le ventre et les roses blanches avaient déjà injecté leur poison paralysant.

L’inconnue incapable de bouger le moindre de ses muscles laissa tomber son arme et se figea dans sa dernière position.

— Eh bien, eh bien ! Ne serait-ce point le moment de commencer notre festival de la douleur ? Hakoto-san, si vous souhaitez vous enfuir, c’est le bon moment, de toute manière vous ne feriez que gêner mon amusement. Hihihihi !

Sur ces mots, elle retira sa lame et la transforma en épée fouet qu’elle fit claquer sur un bureau.

Allait-elle réellement mettre ses menaces en application ?

Normalement, elle n’aurait jamais torturé un humain ou une mahou senjo mais dans le cas d’une possession impossible à défaire, un tel individu ne devenait-il pas un monstre à ses yeux ? Puis d’une certaine manière, s’il n’y avait aucune chance de la sauver, on pouvait raisonnablement se dire qu’elle était comme morte. C’était peut-être ce que pensait la mahou senjo en cet instant.

Les lois de Kibou n’interdisaient pas la torture et la cruauté envers les envahisseurs extraterrestres, elle aurait sûrement trouvé gain de cause auprès de la plupart des juges.

— Euh… Vous n’êtes pas sérieuse, non ?

Le visage d’Hakoto était couvert de gouttes de sueur, elle blêmissait. Elle n’était pas un juge et n’approuvait manifestement pas.

— Auriez-vous donc eu un quelconque doute quant à mes intentions, Hakoto-san ?

— Vous êtes folle à lier…, marmonna Hakoto en se mordillant la lèvre inférieur.

Mais, avant même que Vivienne n’ait pu mettre ses menaces en application, quelque chose jaillit de la tête de la mahou senjo en direction d’Hakoto.

C’était le moment qu’elle attendait !

Elle avait fini par douter de Vivienne, par croire réellement ses intentions maléfiques, mais à l’origine elle avait espéré dès le début que le Parasite de Vulka la prenne pour cible au moment où son hôte deviendrait inutilisable.

Elle avait préparé son piège depuis le début.

Ouvrant sa main, un origami complexe se déplia et s’enroula autour du gros insecte extraterrestre. En une fraction de seconde, il forma autour de lui des parois enchantées que même une créature immatérielle ne pouvait franchir aisément.

Il était certes possible de quitter la prison par le biais de magie de téléportation ou en s’enfuyant dans d’autre dimension mais les Parasites de Vulka n’avaient pas de telles capacités.

— Eh voilà ! Vous avez été drôlement convaincante, j’ai bien cru que vous alliez la torturer.

— J’en avais bien l’intention, pourtant.

— Vous êtes un monstre !!

Hakoto afficha une expression profondément dégoûtée. Puis, elle saisit le cube de papier dans lequel elle pouvait entendre l’insecte monstrueux s’agiter.

— Méprisable créature, cette victime aura été ta dernière !

Faisant apparaître un morceau de papier qu’elle transforma en un couteau, sans ouvrir la prison cubique, elle l’enfonça dedans une bonne vingtaine de fois consécutives et mit fin à l’existence du détenu. Il ne restait plus qu’un cadavre sanguinolent de Vulka et n’étant pas une créature extra-dimensionnelle, il n’était pas amené à disparaître.

Tandis qu’Hakoto s’approcha de la mahou senjo inconnue, Vivienne s’en alla écraser de sa botte ce qui restait de son ennemi tout en affichant une expression sadique.

— Pauvre enfant, s’apitoya Hakoto en la prenant dans ses bras. Je sais que c’est une probabilité ridicule mais il y a peut-être une chance même infime de la sauver encore… Je l’amène à l’hôpital ! Occupez-vous s’il vous plaît de protéger l’Etherium !

— Vous perdez votre temps, elle ne peut être sauvée. Néanmoins, votre départ ne saurait que me réjouir. Vaquez donc à votre guise, je vous prie.

Sur ces mots, Vivienne commença à se diriger vers la cage d’escalier alors que le visage d’Hakoto se déforma un instant sous l’effet de la colère.

— Elle est pas facile celle-là…, marmonna-t-elle. Je n’ai pas le temps, ma revanche sera pour une prochaine fois.

Elle ravala sa fierté, prit la fille inconsciente dans ses bras, monta sur son tapis volant en papier, puis élargit le trou dans le rideau de fer qui verrouillait le bâtiment et s’envola en direction de l’hôpital le plus proche.

***

Après nombre de disputes et de combats, Elin et Jessica arrivèrent enfin au dix-neuvième étage où se trouvait l’Etherium. Devant leurs yeux se dressait une barrière magique multicolore transparente, ayant un peu l’air d’une flaque luisant au soleil.

De l’autre côté du couloir se tenait un homme qui semblait avoir la quarantaine et dont la majeure partie de ses cheveux étaient devenus blancs. Il portait un uniforme d’officier avec nombre galons et croisait les bras dans son dos. A ses côtés, deux gardes du corps armés de fusil d’assaut.

— Ah, salut. Ça va, Keisaku ? dit Elin sans aucune formalité.

— Hahaha ! Tu n’as pas changé, Elin-kun…

A SUIVRE DANS LE TOME 4

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