Chapitre 5 – Le Culte de l’Oeil d’Onyx

Tout en continuant de se disputer, Jessica et Elin finirent par atteindre le dix-neuvième étage où se trouvait l’Etherium, une barrière magique multicolore transparente.

Toutes les deux connaissaient bien son fonctionnement : il s’agissait d’une protection magique complexe, aux nombreuses couches et dont la particularité majeure était de verrouiller tous les plans dimensionnels en même temps. Du moins, c’était ainsi qu’elle était vendue auprès des médias et des forces militaires.

Selon Elin, il n’y avait rien d’absolu et encore moins l’Etherium. Et pour cause, l’humanité n’avait sûrement pas découvert tous les plans dimensionnels.

Certains érudits parlaient de 999 dimensions en se basant sur des livres anciens et des témoignages de cultistes (ou plutôt aveux obtenus sous torture). Mais Elin était persuadée qu’il en demeurait nombre de méconnus.

Aussi, il devenait possible de contourner cette protection en passant par l’un d’eux. Puis, elle avait du mal à croire qu’il existât réellement quelque dispositif permettant de verrouiller presque mille dimensions.

Cependant, il n’en demeurait pas moins vrai que l’Etherium était la meilleure protection de l’Humanité face aux intrusions extra-dimensionnelles. Des projets visant à son amélioration étaient d’ailleurs en cours, mais tâtonnaient. En effet, la création d’un Etherium était déjà fort complexe, et demandait des mahou senjo très spécialisées et des matériaux rares, capables de stocker de la magie. C’était pourquoi il n’en existait qu’un nombre limité : trois seulement se trouvaient à Kibou.

— Bon, je crois qu’on a nettoyé le coin, dit Jessica en posant fièrement ses mains sur les hanches.

— Semblerait bien que oui.

— « Semblerait bien que oui » ? T’as pas une autre façon plus élégante de t’exprimer ? Tu es la chef d’une agence, un peu plus de manières, que diable !

— Bah, y a que nous deux et je m’en fiche pas mal, tu le sais.

Elin se gratta l’épaule en bâillant.

— J’irais bien me coucher, tiens.

— Pfff ! C’est peine perdue de tenter de t’améliorer… T’es pas possible comme fille…

Jessica soupira alors que ses épaules tombaient de dépit.

— La vérité, c’est que ta légende est juste une fumisterie. Tes pouvoirs sont puissants, OK, je l’avoue, mais t’es une larve qui veut rien faire. Une déception sur toute la ligne…

Jessica leva les épaules et prit un air de défi. Elin n’y répondit pas. Elle se contenta de l’observer impassiblement, puis lui dit :

— En tout cas, je suis rassurée.

— Rassurée par quoi ?

— Tes pouvoirs sont encore assez puissants. J’avais entendu dire que tu t’étais affaiblie, mais t’as su tirer ton épingle du jeu et t’adapter. Bien joué.

Jessica rougit en un instant. Un petit tremblement secoua ses épaules et elle détourna le regard pour cacher l’embarras apparu sur son visage.

— Ra… raconte pas n’importe quoi, idiote ! Bien sûr que je suis forte ! Tu me prends pour qui ?!

Elle cria au point qu’Elin se mit les doigts dans les oreilles.

— C’est bon, je t’entends, pas besoin de hurler.

Jessica grommela, puis un bref silence s’installa. Elle finit par reprendre la parole d’une voix faiblarde et hésitante :

— Toi… Toi aussi tu te débrouilles encore bien, pour ton âge…

— C’est normal, je peux pas vieillir. J’ai éternellement dix-sept ans.

— Tssss ! Et tu t’en vantes ? C’était pas l’autre magazine qui t’avait appelée comme ça, au fait ?

— Ouais. J’ai rien perdu de mes pouvoirs, du tout.

Jessica lui fit face à nouveau et la pointa du doigt.

— Tssss ! Je te déteste. Et dire qu’avec un tel potentiel, tu passes tes journées sur Elven Quest Online au lieu de prendre le commandement de l’armée…

— Ah ? Comment tu sais pour EQO ?

Jessica sursauta et rougit à nouveau. Elle recula d’un pas et commença à jouer avec sa couette sous l’effet du stress.

— Je… je… je…

Puis soudain, comme si elle venait de penser à quelque chose d’important, elle changea d’attitude et pointa à nouveau Elin du doigt :

— J’ai dit ça au hasard ! Mais c’était évident que tu jouais à EQO, c’est le dernier MMO à la mode, tu ne pouvais qu’être dessus, non ?

— Ah ouais… ça se tient comme raisonnement.

— Héhéhé ! Ne sous-estime pas mon génie, espèce de loli planche à pain !

Mais Elin ne répondit rien et se contenta de la fixer.

— Les gros seins, c’est vraiment comme du pudding en vrai, ça gigote de partout.

— Que… ? Qu’est-ce que tu regardes au juste ?!

— Je suis bien contente d’être plate en vrai. Ça doit tellement pas être pratique. Puis tu dois tellement payer cher tes soutifs…

— Qu’est-ce que tu racontes ? Les gros seins, c’est la vie ! Plus ils sont gros, plus ils sont doux et plus ils sont beaux ! Les seins sont l’espoir du monde ! Le remède à tous nos maux !!

Elin continua de la fixer sans émotion apparente. Elle ne fit aucun commentaire, mais ce silence en disait long.

Sans crier gare, elles reprirent toutes les deux leur apparence normale. Le combat était vraiment fini.

— Bon, je vais contacter mes subalternes et aller me coucher. Tu vas faire quoi, Jess ?

— Tssss ! Sale fainéante ! Bien sûr que je vais contacter mes filles, puis je vais prendre contact avec mon commanditaire pour lui dire que c’est bon.

— Ce sera inutile.

Les deux femmes se tournèrent vers la source de cette voix qui provenait de l’autre côté de l’Etherium.

Il s’agissait d’un homme ayant la cinquantaine. La majeure partie de ses cheveux étaient blancs et son visage était à la fois sévère et bienveillant. Il portait un uniforme militaire avec de nombreux galons.

Les mains dans le dos, protégé par deux gardes du corps armés de fusils d’assaut, il observait les deux femmes avec un sourire énigmatique.

— Ah, salut. Ça va, Keisaku ?

Les deux femmes connaissaient son identité : Sugino Keisaku, général de l’armée de terre de l’est.

— Hahaha ! Tu n’as pas changé, Elin-kun, toujours aussi familière, répondit le général en souriant.

Le manque de politesse d’Elin n’avait pas l’air de le déranger.

Néanmoins, à ses côtés, les deux gardes du corps semblaient choqués.

— Mais ça va pas ?! s’écria Jessica. OK, on est des privées, mais un peu de bonnes manières, ça te tuerait pas !! Et en plus, c’est quoi cette tenue ?!

Jessica commençait à s’en prendre à Elin.

En effet, elles étaient revenues à leurs vêtements normaux, c’est-à-dire ceux qu’elles portaient avant leur transformation.

Jessica portait des vêtements chics et provocants alors qu’Elin ne portait qu’un pull trop large. Elle n’avait même pas de chaussures.

— Qu’est-ce que j’y peux, c’était les fringues que j’avais à la maison.

— Tssss ! Un tel relâchement, c’est inacceptable ! Va te changer et reviens juste après !!

— Je vais pas rentrer à la maison juste pour ça. Puis, Keisaku a un truc important à nous dire, sinon il serait pas venu nous voir.

— Tssssss ! Tu m’énerves ! Tu m’énerves !!! Reste cachée derrière moi, au moins on gardera un peu de bienséance.

— Je suis pas sûre qu’exhiber tes nichons soit plus acceptable. Par contre, tu peux arrêter de crier ?

La veine sur le front de Jessica gonfla. Elin venait de jeter encore plus d’huile sur le feu. La chef de NyuuStore n’allait pas tarder à exploser de colère et à se laisser aller devant le général, qui de l’autre côté de l’Etherium les regardait, amusé. Par contre, les visages des deux gardes du corps étaient en sueur, ils ne s’étaient sûrement pas attendus à de tels comportements de la part de mahou senjo vétéranes.

Finalement, Sugino ne put se retenir plus longtemps, et éclata de rire au point d’en avoir les larmes aux yeux.

Cette réaction qui semblait hors de propos attira l’attention des deux femmes qui interrompirent immédiatement leur dispute.

Pendant quelques instants, le général à l’allure si sérieuse rit aux éclats. Personne n’osa parler, tous attendaient. Il finit par se calmer et, après avoir toussoté :

— Veuillez m’excuser. Vous n’avez pas changé d’un pouce, c’était tellement drôle… Quoi qu’il en soit, nous sommes actuellement en train de désactiver l’Etherium, je souhaiterais m’entretenir avec vous d’un sujet de la plus haute importance. Lorsque vous aurez fini de régler vos différends, retrouvez-moi au vingtième étage, d’accord ?

Sur ces mots, sans attendre de réponse de leur part, le général les salua d’un léger mouvement de tête et s’éloigna en retenant son fou rire de revenir à la charge.

Les deux gardes du corps firent un salut militaire, puis suivirent de près le général.

— Depuis quand il est capable de rire ? s’étonna Jessica.

— Ouais, c’est la première fois pour moi aussi. C’était limite flippant.

— Pour une fois, je suis d’accord avec toi.

Les deux femmes restèrent interdites quelques instants encore.

***

— Ouais, j’suis à côté de Shi-chan, elle est dans les vapes…

Irina était de retour à l’étage de l’Etherium, au téléphone avec sa chef.

Elle ne comprenait pas vraiment ce qui s’était passé. Lorsqu’elle était arrivée, elle avait trouvé le cadavre d’une mahou senjo, Shizuka évanouie et Gloria à ses côtés. Son instinct lui avait fait dire que cette dernière n’y était pour rien, ce que Sandy lui avait rapidement confirmé en discutant avec elle. Irina ne comprenait rien à l’anglais, elle avait écouté leur conversation sans avoir la moindre idée de ce qu’elles disaient.

Après avoir repris sa forme normale, elle avait reçu l’appel de sa chef.

De son côté, plus ou moins simultanément, Gloria avait repris sa forme normale et avait saisi son téléphone également.

— What is it, Jessica ?

Sandy, qui était la seule à garder sa forme de combat, inspectait les douilles au sol et les traces de l’affrontement.

— Il s’est passé quoi ? demanda Elin.

— Comme dit, ch’sais pas. Y a Shi-chan qui est dans les pommes, une fille de l’agence à gros seins et une mahou senjo morte… Y a eu du combat dans le coin, c’est sûr. T’as des balles et du sang partout.

— C’est ce que je craignais… Bon, tu peux juste me dire s’il y a quelque part le cadavre d’une sorte de gros insecte ?

— Un Vulk-machin, c’est ça ? J’en ai tué un avant avec Sandy.

— Yep, c’était bien un Vulka, répondit Yog-kun à la place d’Irina.

Il écoutait à travers la baguette.

— Shi-chan a failli mourir. L’autre fille l’a sauvée, puis elle s’est mise à pleurer jusqu’à s’évanouir.

Irina saisit la baguette au sol d’un air joyeux. Elle semblait comme indifférente à la situation.

— Ah, t’es là, Yog-kun ? Ça fait un bail

— Ouais, ça fait juste une paire d’heures. Mais j’peux comprendre qu’on soit accro à moi. Haha !

— Haha ! Tiens ! Le raid, tu l’as fini ?

— Yep.

— Et le drop ça donne quoi ?

— Que du jaune, même pas un vert.

— J’te l’ai dit : quand j’suis pas là tu drop que dalle. La déesse du drop m’aime. Héhéhé !

— Je suis forcé de te donner raison. T’as trop de chance avec ça, c’est juste fou.

— Bon Irina, vous parlerez de ça plus tard. Continue de fouiller le bâtiment, va aider les gens qui ont besoin d’aide. Dès que j’ai fini avec la diplomatie, je te rejoins et on rentre.

— Et Shi-chan ?

— Je vais la confier à Vivienne.

— T’as pas peur pour elle ?

Une goutte de sueur apparut sur la joue d’Irina à l’évocation de sa collègue.

— On verra…

Sur ces mots, Elin raccrocha et contacta immédiatement Vivienne.

***

Après avoir fait le point sur la situation, Vivienne déploya ses ailes de pétales et se rua à pleine vitesse rejoindre Shizuka.

— Ma douce dulcinée… que vous est-il arrivé ?

Lorsqu’elle fut sur place, néanmoins, elle trouva Gloria à ses côtés. Sous sa forme normale, elle lui caressait le visage.

— So cute…

— Désolée d’interrompre vos perverses élucubrations, mais Shizuka est ma femme. Veuillez ne plus l’approcher, je vous prie. Faute de quoi…

L’aura meurtrière de Vivienne était suffisante pour compléter sa phrase.

Elle avait pris soin de s’exprimer en anglais pour être comprise de son interlocutrice. La timide Gloria blêmit et s’enfuit sans demander son reste.

— Eh bien, eh bien. Quelle réaction ! Plus important encore, notre bien-aimée et délicieuse Shizuka-san !

Elle s’accroupit en reprenant sa forme normale. Imitant Gloria, elle passa sa main sur sa joue en affichant un petit sourire délicat et timide.

— Vous êtes si belle… Notre cœur bat à tout rompre…

Pendant quelques instants, elle fut comme envoûtée par la douceur de la peau de Shizuka. Elle resta là, béate.

Mais ses pensées logiques revinrent à elle, elle devait l’évacuer de cet endroit et l’amener à un hôpital au plus vite. Elle reprit donc sa forme de mahou senjo et déploya à nouveau ses ailes malgré la fatigue de ses précédents combats.

Cependant, à peine ses yeux se portèrent-ils sur l’objet de son amour…

— Peut-être… peut-être qu’un baiser saura guérir les blessures de ma bien-aimée…

Cette fois, rien ne pourrait l’arrêter. Personne ne l’empêcherait d’avoir cet instant.

Mais…

Elle s’arrêta soudain.

— Ce ne serait pas une victoire que de le lui voler. Quelle sotte je suis. Un jour, c’est Shizuka-san qui nous implorera de devenir sa maîtresse et de la couvrir de douceur. Abandonnons pour cette fois. Vivienne de la Grandière ne saurait se satisfaire d’une victoire facile.

Elle se releva et adopta une pose des plus hautaines, comme si elle prenait Shizuka de haut.

Elle mit la belle endormie dans ses bras à la manière d’une princesse, comme elle l’avait déjà fait le jour où elle l’avait amenée à l’agence la première fois, puis monta sur le toit et s’envola en direction de l’hôpital avec un sourire satisfait.

***

Durant sa période d’inconscience, Shizuka revit encore et encore la scène qui l’avait traumatisée. C’est alors que les mains de Megumi lui brisaient le cou pour la énième fois qu’elle se réveilla.

La première chose qu’elle vit, ce fut le visage de Vivienne transformée.

Immédiatement, un autre traumatisme se réveilla et Shizuka paniqua au point de glisser de ses bras. Elle commença à tomber.

— Aaaaaaaaaahhhh !!

Si elle avait été dans de meilleures dispositions, elle aurait pu arrêter sa chute en essayant de contacter Yog-kun et en se transformant, mais ce n’était pas le cas.

Vivienne la rattrapa à l’aide de ses lierres et elles se posèrent toutes les deux au sol, dans un parc où quelques personnes les observaient avec stupeur.

Bien qu’aucune sirène n’ait retenti, ils se demandèrent s’il n’y avait pas des monstres dans les parages et s’empressèrent donc de s’en aller.

Shizuka, prise de panique, tenta de repousser Vivienne. C’est alors qu’elle ressentit une vive douleur dans son bras. Les souvenirs affluaient en elle. Son combat contre Megumi n’était pas un rêve, la douleur qu’elle ressentait un peu partout en elle en était la preuve.

— Vi… Vivienne… ? Que… que… que… vas-tu… me faire ?

Son regard était douloureux tout comme son corps, elle ne saisissait pas bien la situation et pensait avoir sauté d’un cauchemar à un autre. Elle était fatiguée, autant mentalement que physiquement, elle n’avait pas la force de lui résister. Elle baissa le regard et se mit à trembler.

Un tel spectacle aurait normalement dû plaire à la sadique perverse qu’était Vivienne et pourtant, son visage ne semblait pas si heureux. Elle finit même par reprendre sa forme normale.

— Shizuka-san, n’ayez crainte, nous sommes venue vous sauver. Allons toutes les deux à l’hôpital.

— Pou… Pourquoi ?

— Vous êtes gravement blessée et même si votre corps se soignerait sans l’intervention médicale, cela vous évitera de souffrir et diminuera la durée de convalescence.

— Pou… Pourquoi… ce monde est-il… comme ça ? Pourquoi… cette… cruauté… ?

Vivienne se rendit compte que Shizuka ne parlait pas de son état. La jeune femme tomba à genoux en se remettant à pleurer.

Vivienne accourut, s’accroupit et allait la prendre dans ses bras pour la réconforter, mais elle se ravisa. La réaction de Shizuka, à l’instant, prouvait qu’elle avait encore peur de sa senpai.

Vivienne ne savait pas précisément ce qu’avait vécu Shizuka. Elle avait juste vu le sang dans le couloir, ainsi que les douilles et les impacts de balles. Mais elle se doutait que sa kouhai avait sûrement combattu une mahou senjo possédée.

Contrairement à Vivienne, c’était la première fois que Shizuka tombait sur ce genre de situation. Elle avait dû le vivre comme une tragédie, se rendit compte la noble femme. Les Vulka étaient des créatures vicieuses et redoutables, elle était déjà fort heureuse de retrouver Shizuka en un seul morceau.

Ses mains arrêtées dans son mouvement, Vivienne restait figée devant Shizuka et ce fut finalement cette dernière qui, sans réfléchir, se blottit dans ses bras.

— Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Ses larmes trempaient les vêtements luxueux de Vivienne alors qu’elle ne cessait de répéter cette question.

Le visage habituellement impassible de Vivienne afficha une expression pleine de tristesse et de frustration.

— Si seulement nous avions été là…, pensa-t-elle en serrant Shizuka dans ses bras.

À ses yeux, Shizuka était une existence aussi magnifique qu’éphémère, telle une belle fleur poussant sur un champ de bataille, entourée de cadavres et de cratères. On pouvait l’écraser à tout instant, mais sa survie prouvait que l’espoir existait encore sur les terres ravagées.

— Cette fois, nous avons échoué et nous en sommes navrée. Mais la prochaine fois, nous vous protégerons, assurément, affirma-t-elle tout haut, en la serrant plus fort contre elle.

Par-dessus l’épaule de Shizuka, elle leva les yeux au ciel, mais elle ne put le voir, les branches des arbres lui obstruant la vue.

— Dusse-t-il nous en coûter mille fois la vie, pensa-t-elle en serrant les dents.

***

Jessica et Elin s’assirent autour d’une table basse dans une salle à la décoration traditionnelle.

Elles étaient seules avec le général Sugino. Ses gardes du corps étaient postés de l’autre côté de la porte. Le général avait confiance en elles. Il les connaissait depuis fort longtemps et avait maintes fois jugé leurs états de service comme étant remarquables, bien qu’ils présentassent, toutefois, de « petits éléments problématiques », selon ses propres mots. Il avait fait partie des opposants à leurs renvois.

C’était parce qu’il les tenait en haute estime qu’il les avait engagées pour cette mission de sauvetage. Une fois encore, il n’avait pas été déçu par le résultat.

— Tout d’abord, merci à toutes les deux d’avoir accepté la mission et surtout de l’avoir menée à bien. Au nom de…

— Tu peux arrêter de tourner autour du pot ? l’interrompit Elin d’une voix lasse. Les formules de politesse et les blablas inutiles, c’est pas notre fort.

Elle était affalée sur la table tandis que Jessica, à ses côtés, était assise en seiza. Bien sûr, la remarque d’Elin la fit réagir : elle grimaça.

— Parle en ton nom, espèce de sale fainéante dévergondée !

— Bah, quoi ? Tu vas me faire croire que t’en as quelque chose à faire des remerciements interminables ?

— Non, mais je suis polie, MOI !

Le général, une fois de plus, ne put s’empêcher de rire : leurs caractères étaient tout aussi indomptables qu’à l’époque.

— Il rit encore ? murmura Elin.

— Ouais, c’est suspect… Il n’a jamais été opposé à nous, mais il rigolait pas comme ça avant.

— Je me répète, mais c’est flippant.

Les deux filles chuchotaient mais, dans cette salle silencieuse, il n’était pas impossible que le général les eût entendues.

— Quoi qu’il en soit, soyons brefs : merci à toutes les deux !

Pour accompagner cette déclaration, il inclina légèrement la tête et, faisant fi de son statut, il les remercia tel un vieil ami.

Les deux filles se regardèrent. On pouvait deviner la surprise sur leurs visages.

— Pourquoi nous avoir mises toutes les deux sur le coup ? finit par demander Elin en fixant le général.

— Toujours aussi directe, répondit-il en croisant les mains. Pourquoi me serais-je dispensé des deux meilleures agences de la région ?

— N’exagérez pas, mon général. Il y a des agences plus nombreuses et plus fortes que les nôtres.

— Je ne savais pas que Jessica Whitestone était capable d’une telle modestie. Décidément, les temps changent…

Les traits de Jessica se déformèrent pour exprimer sa contrariété : elle ne pouvait nier qu’elle était généralement bien moins modeste.

— Bon, eh bien, à ta demande Elin-kun, laissons tomber les formules de politesses et tout cela. Je vais aller droit au but. Tout d’abord, il y a trois raisons pour lesquelles je vous ai engagées aujourd’hui.

Il décroisa les mains et leva son index.

— La première : vous étiez disponibles. Vous allez comprendre dans la suite de mes explications que ce n’est pas anodin de le prendre en compte.

Il leva son majeur.

— La deuxième : j’ai toujours pensé que vous étiez non seulement parmi les meilleures, mais aussi parmi les plus fiables de nos éléments.

Puis il leva son annulaire.

— La troisième était de vous assigner une autre mission de la plus haute importance, une mission que des agences aussi « m’as-tu-vu » que les Kami no Mamori seraient bien incapables de mener.

Sur ces mots, il croisa à nouveau les mains et cacha sa bouche derrière, dans une attitude supérieure et énigmatique. Il avait toujours eu la réputation de l’être.

— Je vois, tu as fait d’une pierre deux coups, donc. Tu profites de notre intervention pour nous assigner une nouvelle mission. Simple mais efficace, je le reconnais, dit Elin. Ce doit être une affaire plutôt grave pour que tu te donnes tout ce mal. En plus, tu sais qu’on risque de ne pas pouvoir travailler ensemble.

— Ça, je ne te le fais pas dire ! Comment pourrais-je travailler avec toi de toute manière ?

Jessica pouffa et croisa les bras, non sans avoir fait rebondir sa lourde poitrine.

— Keisaku, commence par nous expliquer pourquoi il y avait si peu de gardes dans ce bâtiment.

— Je suis assez d’accord avec Elin pour une fois. Pour une réunion ministérielle de grande importance, la protection laissait franchement à désirer. Elles étaient où les officielles ?

Le général resta silencieux un instant, rendant l’ambiance un peu plus grave.

— En fait, le Kantô est actuellement attaqué par un Puissant Ancien. Les préfectures d’Ibaraki et de Tochigi sont assiégées. Il s’agit d’un secret, les ministres ont décidé de ne pas ébruiter l’affaire. Cela fait quelques heures seulement. La majeure partie de nos troupes occultes y ont été mobilisées. Notre réunion ici était liée à cette situation d’urgence, comme vous vous en doutez.

Les deux mahou senjo restèrent silencieuses un instant.

— Pourquoi attaquer ces régions et non Tokyo directement ? D’un point de vue stratégique, c’est la cible la plus intéressante pourtant, dit Jessica.

— C’est aussi l’endroit le mieux protégé, répondit Elin. Établir une tête de pont au nord pour mener ensuite une attaque en tenaille sur la cité, c’est une stratégie viable. Mais… j’ai l’impression que ça cache autre chose… Quel Puissant Ancien dirige l’attaque, au fait ?

Même si nombreux étaient ceux amenés à voir les Anciens comme de simples monstres, Elin savait qu’ils avaient chacun leur caractère. Connaître son ennemi était primordial pour y survivre.

— C’est l’un des éléments qui nous perturbe tous, confessa Sugino en se grattant la joue. On ignore de qui il s’agit.

Jessica manqua de sursauter. Sa réaction fut vive :

— Heeeeeeinn ? Comment vous pouvez ne pas savoir ? Avec toutes les informations des services de renseignement… ?

— Ta réaction est légitime, Jessica-kun. Mais leur chef ne s’est pas encore montré et nos équipes d’enquête cherchent encore à le démasquer. C’est une attitude des plus suspectes, en général les Puissants Anciens sont suffisamment hautains pour ne pas se cacher derrière leurs troupes. À ce stade, nous pensons même qu’il pourrait s’agir de…

— Hastur, l’interrompit Elin.

Les yeux du général, habituellement petits, s’écarquillèrent un instant alors qu’un sourire satisfait apparaissait sur son visage.

— Tout à fait.

— Hastur… ? Le frère de Chtulhu ? Il est pas censé être prisonnier ?

— Ouais, Jess, il est prisonnier d’une étoile noire. Enfin, c’est ce que racontent Lovecraft et les autres…

— Jusqu’à présent, nous n’avions aucun signe de ses activités, nous avons toujours tenu cette information sur son emprisonnement pour vraie, expliqua le général. Mais, au final, avons-nous le droit d’avoir de telles certitudes dans le monde actuel ?

La tête de Jessica se balança de gauche à droite, un peu perplexe.

— Sur quoi se base cette supposition ? s’enquit Elin.

Le général fit signe de la main d’attendre, puis se leva et demanda à ses deux gardes de rapporter quelques rafraîchissements et des en-cas.

En revenant à sa place…

— La présence sur le champ de bataille de ce que nous pensons être des Minions d’Hastur, principalement, mais également d’autres Anciens qui, d’après les écrits du Mythe, pourraient correspondre à ses suivants. Au fond, en vingt ans, personne n’a pu confirmer l’existence de ce Puissant Ancien.

Jessica se caressa les tempes avant de fixer son interlocuteur.

— Admettons que ce soit lui. À quoi faut-il s’attendre ?

— À rien de bon, je présume, répondit Elin.

— Sur quoi tu te bases, demi-portion ? Enfin, pourquoi ça craindrait plus qu’un autre Ancien ?

— Hastur, l’Indicible. On sait rien du tout sur lui, comment tu veux que je t’en dise plus, Jess ?

— Bah, arrête de prendre ton air de Miss-je-sais-tout dans ce cas !!

— T’es juste à côté, je t’entends très bien, Jess. Arrête de hurler…

Elin s’était bouché les oreilles.

Du thé vert et des sakura mochi furent disposés sur la table, mettant fin à la dispute qui aurait pu éclater.

— En tout cas, reprit Elin après cette pause, l’attaque d’aujourd’hui, c’étaient des suivants d’Azatoth, en principe. Il est possible qu’ils n’aient pas de lien avec l’invasion d’Hastur.

— Et c’est bien pour éclaircir tout cela que j’ai fait appel à mes deux meilleures agences. J’aimerais vous engager pour mener une mission spéciale : enquêter sur les deux cultes qui profitent actuellement de l’attaque au nord du Kantô pour semer le chaos en ville.

— Deux cultes ? s’étonna Jessica qui allait mettre en bouche un mochi.

Elin s’arrêta de bâiller, signe que son intérêt avait été piqué.

— Oui, c’est tout à fait ce que je viens de dire. Actuellement, le Kantô est menacé par au moins trois forces : les troupes d’Hastur (admettons que ce soit bien lui), les Vulka et le culte de l’Œil d’Onyx. Ce qui amène nos ennemis à trois : Hastur, Azathoth et Vrexuh.

Un lourd silence s’imposa. Jessica mâchait la pâtisserie moelleuse, son regard perdu dans le vide. Elle cherchait à compiler toutes ces informations.

Elin ne tarda pas à mettre un fait en avant :

— Nous avons récemment eu une affaire dans l’hôpital abandonné de Numabukuro. La brèche qui s’était fermée il y a trois ans était à nouveau ouverte. Le sorcier qui s’y trouvait avait peut-être un lien avec le culte de l’Œil d’Onyx, héritier de Zerstörung Auge.

— Expliquez-moi cela…

Les deux femmes racontèrent chacune leur version des faits. Le général les écouta attentivement. C’étaient des informations particulièrement importantes pour lui.

— Ce que je comprends pas, dit Jessica, c’est pourquoi un culte censé avoir disparu réapparaît soudain ? Et c’est quoi, son lien avec le culte d’Azatoth ?

— C’est justement pour apporter la lumière à ces questions que je veux vous engager. Vous comprenez à présent pourquoi je tenais à ce que ce soit vous ? Votre expérience et vos qualités individuelles de chefs vous permettront d’y arriver. Puis, vous serez assez nombreuses pour enquêter à plusieurs endroits à la fois. Et contrairement aux super agences, vous n’êtes pas du genre à attirer l’attention, ce qui est favorable à l’enquête.

Il marqua une pause et but quelques gorgées de thé.

—  Ce que j’attends de vous, c’est que vous retrouviez ces cultes et que vous les éliminiez une bonne fois pour toutes. Si vous acceptez, je vous transmettrai les informations nécessaires… mais je suis sûr que vous allez accepter, n’est-ce pas ?

Les deux femmes se levèrent plus ou moins simultanément, mais ce fut Jessica qui répondit la première :

— Vous connaissez mes honoraires, n’est-ce pas, mon général ?

— Yep, ça me va aussi. Envoie les infos plus tard, Tentakool devrait pouvoir s’en occuper.

Le général sourit à nouveau, puis il ajouta :

— J’espère que vous comprenez bien que votre mission n’est pas moins importante que le combat qui se déroule au nord. L’ennemi intérieur est aussi terrible, voire pire, que celui qu’on rencontre sur le champ de bataille.

— Une dernière chose, Keisaku…

— Oui ?

— D’où tu as eu ces informations sur le culte de l’Œil d’Onyx ?

Le général prit un certain temps avant de répondre :

— C’est un informateur anonyme qui a pris contact avec nous. Tu as quelques suspicions, Elin-kun ?

— Pour le moment, rien de concret. Je te fais savoir lorsque j’ai du nouveau.

Alors que les deux filles allaient quitter la salle de réunion, le général les interpella :

— Ah oui, j’oubliais ! J’ai une dernière chose à ajouter. J’aimerais que vous fassiez équipe pour cette mission, mettez de côté votre fierté et essayez de vous entendre…

— Hein, quoi ? maugréa Jessica en se retournant. Je dois travailler avec demi-portion ?

— C’est bien ce que j’ai dit, répondit le général en souriant. C’est une des conditions du contrat.

— Dans ce cas, très peu pour moi. Désolée de vous avoir fait perdre du temps…

Sur ces mots, Jessica s’inclina pour saluer et commençait à partir d’un pas furieux, lorsque la voix monocorde d’Elin arriva à ses oreilles.

— C’est vrai que mon agence seule sera bien suffisante pour sauver la ville. En plus, ça m’évitera de voir tes morceaux de gras remuer et tu éviteras de me détruire les tympans aussi.

C’était un murmure à peine audible, mais il n’échappa pas à l’ouïe particulièrement fine de Jessica, ouïe qui était d’autant plus fine lorsqu’il s’agissait de la voix sa rivale.

Aussitôt, ses jambes se figèrent. Elle se retourna mécaniquement et revint d’un pas décidé se placer devant Elin.

Les cris reprirent de plus belle. Sa voix résonna à l’étage tandis qu’Elin, imperturbable, face à elle, tira de ses manches une paire de bouchons qu’elle inséra dans ses oreilles.

Discrètement, pendant que sa rivale vociférait, elle leva le pouce en direction du général, lui indiquant que l’affaire était conclue. Il lui répondit par un sourire et, contre toute attente, leva à son tour le pouce.

— Le général Sugino a décidément bien changé, pensa Elin en ignorant Jessica et en commençant à partir.

Lire la suite – Chapitre 6