Chapitre 6 – Rupture

Le lendemain, les filles de l’agence Tentakool se réunirent toutes dans la salle de repos au premier étage.

L’ambiance et les activités semblaient être les mêmes que d’habitude, mais ce n’était qu’apparence. Puisque l’agence était en état d’urgence, aucune des filles n’avait le droit de rentrer chez elle ; il fallait être prête à intervenir immédiatement.

Les médias commençaient à peine à communiquer quant aux attaques dans le nord du Kantô, ils étaient en retard face aux réseaux sociaux.

La ville de Tokyo n’était pas affectée et l’activité effrénée de la métropole était identique aux autres jours. Seules deux agences de mahou senjo savaient qu’une menace planait sur la cité.

C’était le matin, tôt. Irina dormait dans la salle de repos, allongée sur un tas de vêtements qui traînaient là. Elle s’était endormie tout habillée alors qu’elle jouait sur sa console portable.

Non loin se trouvait Elin qui venait de se réveiller et ajustait sa coiffure, brossant ses longs cheveux et les nouant en deux couettes.

Assise en seiza à la table basse, Vivienne servait un thé fumant dans des tasses en porcelaine très élégantes. Elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit et on pouvait voir ses yeux légèrement rougeâtres.

En face d’elle, dans une attitude prostrée, déprimée, se trouvait Shizuka. Même si elle avait bénéficié de soins magiques de la part du corps médical occulte de l’armée — un privilège qui n’était pas souvent accordé aux filles des agences —, un bandage accroché à son épaule maintenait son bras immobile.

La magie avait restauré ses tissus et reformé l’os, mais il était malgré tout préférable de ne pas forcer.

— Shizuka-san ? Veuillez tremper vos lèvres dans ce daarjeling que nous avons sélectionné pour vous. Son arôme est un peu plus fort que celui que nous préparons habituellement, mais son goût est particulièrement profond. En raison de certaines propriétés que nous ne pourrions vous expliquer, il semblerait qu’il soit particulièrement conseillé dans le cadre d’une convalescence. Nous vous prions de n’émettre aucune réserve et de vous en abreuver à loisir.

Shizuka leva un instant son regard fatigué et abattu vers sa senpai. Elle lui était reconnaissante des attentions qu’elle lui prodiguait, mais les mots ne voulaient pas quitter sa gorge.

Depuis la veille, elle n’avait pas réussi à prononcer le moindre mot. Ce n’était pas tant son corps qui avait besoin de soins que son cœur. Elle était en proie à un tel dégoût et une telle rancœur qu’elle maudissait jusqu’à sa propre existence.

Elle avait passé la nuit à ressasser nombre de choses, nombre de malheurs qui lui étaient arrivés ces derniers temps, et finalement, elle n’avait pas réussi à fermer l’œil.

Vivienne, allongée à ses côtés, avait ressenti sa détresse. Elle avait voulu la réconforter, mais en raison de leurs antécédents communs, elle n’avait pu s’y résoudre. Elle souffrait de voir Shizuka ainsi et regrettait son propre changement de personnalité puisqu’il était la cause de l’éloignement de sa cadette. Elle était impuissante, elle ne pouvait l’aider en l’état.

La nuit s’était finalement écoulée de la sorte, rythmée par les tics tacs d’une horloge qui était suspendue dans le bureau de Vivienne où elles s’étaient installées pour chercher le repos.

Shizuka regarda la tasse quelques secondes durant, sous le regard doux et maternel de Vivienne assise en face d’elle, puis elle finit par la prendre en main et la ramener à ses lèvres. Mais, à peine l’avait-elle approchée que le liquide noirâtre changea de couleur, de consistance et d’odeur : il était à présent rouge comme le sang.

Ses yeux s’écarquillèrent d’effroi, puis ses traits se durcirent alors que la colère montait en elle ; elle posa la tasse sans y goûter.

Malgré son calme et son détachement, le visage de Vivienne exprima sa déception.

— Bah, dans ce cas…

Elin, qui s’était rapprochée de la table après avoir fini de se coiffer, saisit la tasse et la but d’un trait.

— Un peu amer, mais il est plutôt bon. Merci Vivi-chan.

— Bien que cette tasse ne vous fût pas destinée, chef, nous vous remercions de votre compliment.

Vivienne accompagna son remerciement d’un léger mouvement de tête qui dévoilait une fois de plus ses manières raffinées et aristocratiques.

— Je vais aller acheter quelques sucreries au konbini, il vous faut quelque chose ?

Étrangement, la voix d’Elin provoqua une brève réaction sur le visage de Shizuka : l’un de ses sourcils se leva légèrement.

— Nous sommes navrée de devoir décliner, Elin-san, mais il n’y a nul produit qui pourrait nous satisfaire dans ce genre de commerce bon marché. Mais peut-être que quelque chose vous ferait plaisir, Shizuka-san ? Nous avons encore une boîte de sablés aux framboises et quelques financiers au citron, mais si vous désirez quoi que ce soit, ne vous privez pas, ce sera un présent de peu de la part de votre aînée.

Vivienne fit un effort pour transmettre au mieux sa compassion et sa tendresse. Son regard était à la fois tendre et implorant. Peu importait ce que Shizuka allait demander ; même s’il fallait aller le chercher en enfer dans la gueule de quelque monstre, Vivienne s’y serait rendue sans poser de questions. Mais Shizuka se contenta de secouer la tête en guise de négation.

Contrairement à Vivienne, Elin se montra indifférente face à ce refus. Elle se contenta de se diriger vers la porte de sortie lorsqu’une voix l’interpella :

— Elieli ! Attends !

Irina venait d’ouvrir les yeux tant bien que mal.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Prends-moi un paquet de karinto, un yakisoba pan et deux manju, s’te plaît ~

Elin se rapprocha d’elle en baissant le regard et lui demanda :

— Tu veux pas du macha pudding aussi ?

— Du pudding ? Bah, pourquoi pas…

Elin la fixa avec insistance de son regard inexpressif.

— Je t’en donnerai du pudding… Cache-moi ces trucs gigotants et va mettre un soutif, espèce de sale exhibitionniste.

Même si l’appellation était exagérée, en effet, dans cette position, sa chemise déboutonnée, Irina donnait un spectacle dégagé sur son opulente poitrine. Ce n’était l’affaire que de quelques boutons, mais ayant retiré son soutien-gorge pour mieux dormir, les mouvements ondulatoires de ses seins agaçaient Elin.

— Mais euh ! J’aime pas dormir avec un soutif !

— Je t’ai dit d’aller en mettre un ! Tu te crois dans quelle agence au juste ?!

Sur ces mots, Elin commença à piétiner la poitrine en question de son petit pied, la faisant gigoter encore plus qu’auparavant.

— Arrête, Elieli ! C’est pas ma faute ~ ! Tu… me chatouilles ! C’est un loli massage ! Hahaha !

— T’as intérêt à avoir remis ton soutif à mon retour, sinon je mange tout sous ton nez.

Ignorant les remarques, Elin s’éloigna et se dirigea vers la porte de sortie. Son téléphone se mit alors à sonner.

Elle le tira de sa manche, les regards des trois filles se braquant sur elle.

— Keisaku ? Explique ce qui me vaut ton appel…

En raison du silence qui régnait dans la salle, il était possible d’entendre la voix du général à travers le combiné, même si ce n’était pas intelligible.

— OK, on s’en charge de suite. Je te recontacte pour le débriefing, conclut Elin en raccrochant.

Elle remit son téléphone dans sa manche et se tourna vers ses subalternes :

— On a une mission. Des espions affirment qu’un attentat esoterroriste pourrait avoir lieu dans la gare d’Ikebukuro. Je vous explique les détails en route. Allez, en avant toute.

Irina, à moitié endormie jusqu’alors, se leva d’un bond tandis que son habituel enthousiasme revenait à la charge.

— Yeah ! Allons botter des culs de méchants !!

— Toujours aussi peu raffinée et vulgaire… Vous ne changerez jamais, Irina-san.

Vivienne se releva calmement avec toute la grâce qui la caractérisait, remettant en place une mèche de cheveux derrière son oreille.

— Eh ouais, j’suis comme ça !

Irina fit un signe de victoire en direction de son interlocutrice.

— Ce n’était point un compliment, vous savez ? Dans votre monde, la vulgarité l’est peut-être, cela dit…

— Comme toujours, vous passez votre temps à dire des choses insensées…

C’était la voix enrouée de Shizuka qui les avait interrompues. Les regards se tournèrent vers elle alors qu’elle se levait.

— Vous êtes comme ça, tout le temps. À parler pour ne rien dire ; à tout prendre à la légère…

Shizuka baissait la tête. On ne pouvait voir son expression mais sa voix laissait transparaître sa colère.

— Cette agence… c’est la pire !

Les larmes commencèrent à s’écouler de ses yeux baissés et tombèrent sur le tatami.

— Vous gâchez tout ! Irina ne pense qu’à jouer et à ses délires de vampires. Elin est indifférente alors qu’elle a la capacité de sauver le monde. Vivienne… elle est… son autre personnalité me fait tellement peur que je n’en dors plus certaines nuits. Cette agence est la pire ! Vous êtes toutes égoïstes et ne regardez pas le monde autour de vous ! Vous estimez juste que cela ne vous concerne pas ! J’en ai assez ! J’en peux plus !! Je m’en vais !!

La voix de Shizuka était devenue de plus en plus forte à mesure qu’elle débitait tout ce qu’elle avait sur le cœur. De même, le flux de ses larmes était devenu un torrent.

Toutes l’observèrent en silence.

Finalement, elle prit son sac à main au sol, passa à côté d’Elin et se dirigea vers la sortie de l’agence.

Alors que Vivienne, le cœur brisé par ce qu’elle venait d’entendre, allait partir à sa poursuite, la main d’Elin lui saisit le poignet :

— C’est bon, laisse-la faire… Nous avons une mission plus urgente que de lui courir après et j’ai besoin de toutes vos forces.

Le regard peiné de Vivienne fixait Elin. Pendant quelques instants, elle garda le silence et ne bougea pas. À contrecœur, elle enfouit ce malaise au plus profond d’elle ; elle baissa le regard et acquiesça.

— Ch’sais pas ce qui lui a pris, mais Shi-chan était vénère ce matin… Bah, ça lui passera sûrement.

Personne ne commenta. Irina finit d’ajuster ses vêtements et elles quittèrent l’agence à leur tour.

***

Shizuka, en pleurs, courait et ne prêtait aucune attention aux passants qu’elle manquait de bousculer. Elle n’osait pas regarder derrière elle.

De toute sa vie, elle ne s’était jamais énervée de la sorte, jamais elle n’était entrée en conflit direct avec quelqu’un et n’avait laissé jaillir ses vrais sentiments.

Même si elle savait avoir raison, elle ne pouvait s’empêcher de sentir mal à l’aise : elle aurait préféré une issue plus pacifique.

Tout ce qu’elle avait dit, elle le pensait. Ce n’était pas la première fois.

Le jour-même de son intégration forcée dans l’agence, elle avait été choquée par ses collègues. Que ce fût leur paresse, leur saleté ou leur sadisme, ces filles n’étaient pas des mahou senjo dignes de ce nom ! C’était un gâchis de potentiel considérant leur puissance individuelle. Après ce qu’elle avait découvert sur leur passé, elle avait cru que tout pourrait s’arranger, rentrer dans l’ordre. Mais elle s’était trompée.

Elle était dans un état mental où elle ne distinguait plus réellement son environnement, elle ignorait où ses jambes la menaient.

Elle monta dans un train. Elle voulait fuir, peu importait l’endroit. Que ce fût à Kibou ou ailleurs dans le monde.

Elle voulait s’éloigner de ces filles. Quitter ce cauchemar qu’elle vivait depuis des mois.

— Si c’est ça être une mahou senjo, alors je préfère ne plus l’être ! Dire que je pensais qu’elles étaient des héroïnes sauvant l’Humanité !

Nombre de personnes la regardèrent pleurer dans le train. Personne n’osait venir lui parler, elle offrait un spectacle peu commun et désagréable.

— Depuis que je suis entrée de force là-bas, qu’est-ce que j’ai fait de si bien ? J’ai sauvé quelques personnes, et après ?

Diverses images des moments passés au cours de ses missions lui revinrent à l’esprit.

Malgré sa « nullité », elle avait aidé quelques civils, elle ne pouvait le nier. Mais toutes les images de ses humiliations et de ses échecs lui revinrent à l’esprit de même : à commencer par la trahison de Satomi qui s’était révélé être un sorcier de Shub-Niggurath jusqu’à la mort de cette mahou senjo dont elle ignorait même le nom.

— Je ne suis pas faite pour ce métier horrible… je n’aurais jamais dû essayer d’en devenir une…

La tête de Shizuka lui faisait mal, elle sentait une vive douleur contre ses tempes, sa vision était trouble.

Une voix familière se fit entendre :

— Tu crois pas en avoir trop fait, Shi-chan ?

Il s’agissait de la voix de Yog-kun lui parlant à travers la baguette qui se trouvait dans son sac.

Sans réfléchir, elle la prit en main et l’observa distraitement.

Sur le pont où elle se trouvait à présent, il n’y avait personne à proximité pour les entendre. On aurait pu la penser au téléphone, les mains libres.

— Tu sais très bien qu’elles n’y sont pour rien. Je sais qu’elles ont des défauts, mais qui n’en a pas ?

Shizuka continua de fixer l’objet sans mot dire. Yog-kun soupira, puis continua :

— Je sais que t’es à bout, mais c’est injuste, ce que tu leur as dit. Si tu vas t’excuser, je suis sûr qu’elle te pardonneront.

— Tais-toi ! C’est toi le premier responsable de cette situation ! C’est toi qui m’as donné mes pouvoirs et qui m’as vendue à cette agence sans me demander mon avis ! Je te déteste tellement, Yog-kun ! Disparais !!

Sur ces mots, Shizuka lança la baguette dans la rivière en contrebas et reprit sa marche, encore plus perdue qu’auparavant.

Ce fut finalement après un temps difficile à estimer qu’elle revint à elle, fatiguée de pleurer et l’esprit trop éreinté par son propre chaos intérieur.

Devant ses yeux se dévoilait un bâtiment où elle avait brièvement séjourné la veille : l’hôpital militaire où elle avait été soignée.

Ses jambes se mirent immédiatement à trembler. Elle se rendait compte qu’à l’intérieur se trouvait le cadavre de l’inconnue. Elle était traumatisée.

Sa première motivation fut de prendre la fuite, de partir loin. Elle ignorait par quel hasard elle s’était retrouvée devant un tel bâtiment, mais elle maudissait le sort.

Alors qu’elle se retournait, l’image du cadavre de Megumi réapparut devant ses yeux. La mahou senjo était allongée dans le couloir, couverte de sang. Shizuka sentit une envie de vomir lui monter en bouche, et la couvrit de sa main.

Lorsqu’elle trouva la force de reprendre sa marche, une nouvelle image apparut dans son esprit : juste avant de mourir, Megumi avait semblé si sereine. Ses yeux avaient comme exprimé la gratitude de pouvoir enfin échapper à l’emprise du parasite.

— Ce doit être horrible… Probablement que je préférerais aussi…

Elle avait tant de fois exprimé son désir de mourir dans les moments sombres de sa vie, mais elle sentait que si elle le faisait à présent, ce serait irrespectueux envers celles qui auraient désiré continuer de vivre.

— Je… je devrais au moins rendre visite… à cette fille…

Ce fut avec un corps et un esprit plus vides que souffrants qu’elle fit volte-face et entra dans l’hôpital.

Grâce à sa carte d’agence, elle n’eut aucun mal à apprendre que Megumi avait reçu les rites funéraires appropriés et que ses cendres allaient être acheminées vers sa famille, tandis que Karasu Nanashi était encore dans le coma et occupait la chambre 726.

Accompagnée d’une infirmière, Shizuka fut amenée jusqu’à ladite chambre.

Son cœur se resserra en voyant la jeune fille étendue dans ce lit blanc, enveloppée par cette odeur particulière propre aux hôpitaux. L’infirmière lui expliqua :

— Son corps est parfaitement soigné, mais à cause de cette créature… son cerveau est peut-être endommagé. Je ne vous cache pas que nous ne pouvons plus rien faire pour elle. Elle doit compter sur sa volonté de vivre pour revenir parmi nous. Puis-je vous demander s’il s’agissait d’une amie ?

Shizuka nia de la tête, puis répondit d’une voix éreintée :

— Simple connaissance…

— Je vois. Mademoiselle, je vais retourner à mon poste. En tant que mahou senjo, je ne peux pas vous empêcher de rester à son chevet. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appuyez sur le bouton à côté du lit.

Sur ces mots, elle quitta la chambre et y laissa Shizuka.

D’un pas lent, cette dernière s’approcha de la mahou senjo inconsciente et l’observa plus en détail : elle était tellement jeune. Son teint de peau blanc de phénotype caucasien était encore plus pâle que de coutume et ses cheveux auburn cernaient son petit visage endormi et enfantin.

— Pauvre fille…

Shizuka ne put s’empêcher de prononcer ces mots à haute voix alors qu’elle prenait une carte agrafée au montant du lit où se trouvaient les informations sur la patiente :

« Karasu Nanashi, 13 ans, 1m42, groupe sanguin O. »

Plongée dans ses pensées, elle n’entendit pas la porte s’ouvrir derrière elle. Quelqu’un se rapprocha et lui posa une main sur l’épaule. Elle sursauta.

— J’étais sûre que tu viendrais ici, Shizuka-chan.

Lorsqu’elle se retourna, elle se retrouva face à une silhouette familière : Hakoto, son amie d’enfance.

Sans rien lui demander, sans lui laisser le temps de protester, cette dernière l’enlaça chaleureusement.

Malgré une brève résistance qui ne dura que quelques instants, Shizuka se laissa aller et sombra entre ses bras.

***

Dans le train, tout en se cachant des autres usagers qu’il valait mieux ne pas alerter, Elin expliqua à ses employées en quoi consistait la mission :

— Le culte de l’Œil d’Onyx, selon les espions, se trouverait dans la gare d’Ikebukuro. L’information est presque sûre, un des espions a déjà été tué et plusieurs nous attendent pour désamorcer la situation.

— À quel genre d’attaque devrions-nous nous préparer, Elin-san ?

— Puisqu’il s’agit d’un culte voué à feu Vrexuh, je penche pour l’attaque à la bombe, quelque chose de bien explosif, sûrement des charges enchantées. Il se peut qu’ils utilisent des monstres pour semer la confusion, voire qu’ils utilisent des kekkai pour piéger les usagers. L’attaque aura sûrement lieu avant 9 heures, histoire de profiter de l’heure de pointe.

— D’un instant à l’autre donc…, marmonna Vivienne. Ils se hâteront sûrement, puisqu’ils ont été repérés par un espion.

— J’vais leur botter leurs culs si fort qu’ils deviendront aussi noirs que ma GSX ! déclara Irina en frappant ses poings l’un contre l’autre.

— Voici le plan, reprit Elin. Vivienne, tu t’occupes de la zone ouest, Irina tu fais la partie sud, je prends le nord et l’est.

— T’y arriveras, Elieli ?

— Tu crois t’adresser à qui, idiote ? Prenez ces communicateurs, nous restons en contact. Notre objectif : zéro perte civile, les dommages matériels on s’en fiche. Et on ne vise pas la capture des sorciers.

Les deux filles acquiescèrent. Nulle loi ne protégeait la vie des cultistes des Anciens, mais en général, les mahou senjo préféraient quand même les capturer et les livrer à la justice ; ne fût-ce que pour les soumettre à l’interrogatoire et faire tomber le reste de leur cellule.

Toutefois, la situation exigeait une intervention rapide et radicale, laisser ne fût-ce que le temps à un sorcier de vociférer une incantation pouvait mener à la mort de nombre d’innocents.

Depuis Takadanobaba, la gare d’Ikebukuro n’était qu’à quelques stations. Elles ne purent débattre plus longtemps.

Lorsque les portes s’ouvrirent, Irina passa en tête et se transforma en bondissant par-dessus la foule, puis se dirigea par rebonds sur les piliers vers sa zone de recherche.

Elin se transforma à son tour et s’envola, ce qui ne manqua pas de surprendre les usagers. Elle n’avait pas le temps de leur expliquer la situation, mais voyant déjà deux mahou senjo sortir à la hâte, nombre d’entre eux comprirent que quelque chose de mauvais se tramait et retournèrent dans le train.

Vivienne, pour sa part, ne se transforma pas. Elle se fraya péniblement un chemin dans la foule et passa le portail de contrôle des billets. Sa zone de recherche était l’ouest de la gare, la zone dans laquelle débouchait la ligne de train qu’elles avaient empruntée. Il ne lui restait plus qu’à trouver les ennemis et les vaincre. Seek and Destroy, comme on disait dans le jargon militaire.

— Elin-san ? Une idée de l’endroit où ils pourraient se dissimuler ? demanda Vivienne à travers son communicateur.

<< Des endroits où ils sont peu visibles. Va voir du côté des magasins fermés ou des toilettes. >>

— Bien reçu, chef.

Elle se mit à courir dans l’une des nombreuses allées de cette gare immense, bousculant et évitant les usagers inconscients du danger qui les menaçait. C’était une recherche particulièrement complexe, la gare couvrait des kilomètres de galeries souterraines, autant chercher une aiguille dans une botte de foin.

Elle cessa de courir, posa ses mains sur ses genoux pour reprendre son souffle et se mit à réfléchir à sa situation.

Elle n’était pas dans son état normal. Elle était encore troublée par les paroles de Shizuka qu’elle n’arrivait pas à chasser de son esprit : « son autre personnalité me fait tellement peur que je n’en dors plus certaines nuits ».

Ces mots étaient douloureux mais uniquement parce qu’ils avaient été prononcés par Shizuka qu’elle aimait tant.

Elle secoua la tête pour se rafraîchir les idées, puis elle reprit le cours de sa réflexion :

— Un endroit à l’abri des regards…

La solution lui sauta soudain aux yeux : une image, ou plutôt une réminiscence. Elle était passée devant quelques instants auparavant : les portes réservées au personnel de maintenance ! C’était la réponse logique, l’endroit le moins en vue !

Elle se dirigea donc vers une des ces nombreuses portes qui jalonnaient les allées et formaient un complexe parallèle à celui connu des usagers.

Lorsqu’elle posa la main sur la poignée de porte, elle constata immédiatement qu’elle était entrouverte.

— Eh bien, eh bien ! Nous avions donc raison…

Sans hésiter, elle entra et découvrit derrière la porte un employé de gare horriblement mutilé : sa cage thoracique avait été comme transpercée et déchiquetée par un imposant projectile que l’expérience de Vivienne lui permit d’identifier comme étant une décharge magique. Le cadavre s’appuyait sur la porte et en bloquait l’ouverture.

— Nous avons trouvé leur piste, dit-elle en posant son doigt sur son communicateur. Ils sont dans les quartiers réservés au personnel. Nous avons en visuel le cadavre d’un pauvre malheureux, il est plus qu’à présumer que nous soyons sur la bonne voie.

<< Sûrement un des espions… Pfff ! Quoi qu’il en soit, bien joué, Vivi. Irina, t’en es où, au juste ? >>

Mais aucune réponse ne se fit entendre. Était-il arrivé malheur à l’intrépide mahou senjo ?

<< Vivi, continue l’opération. Je vais la tuer, celle-là. Je suis sûre qu’elle a laissé tomber son communicateur quelque part. >>

— C’est fort possible, la connaissant. Nous allons poursuivre.

Sur ces mots, Vivienne se remit en marche. Sa respiration, lourde et saccadée, exprimait la fatigue de sa course ; elle n’était pas encore transformée.

Quelques couloirs plus loin, elle entendit des voix, ou plutôt les vociférations caractéristiques d’une incantation.

Elle prit une profonde inspiration et, sans attendre, se rua à l’intérieur d’une pièce éclairée où se trouvaient quatre personnes affairées.

Les suspects se tournèrent aussitôt vers elle.

Ils ne portaient pas les robes rituelles qui auraient permis de les identifier et leurs origines ethniques étaient différentes de l’un à l’autre ; ils semblaient être des citoyens ordinaires.

C’était une salle de maintenance. De nombreuses machines aux fonctions méconnues de Vivienne s’y trouvaient. L’odeur était forte et s’y mélangeaient la pestilence du sang et celle des cadavres. Une dizaine d’entre eux gisaient au sol, disposés autour d’un cercle magique. Les cultistes étaient à l’intérieur.

Nul doute sur leurs intentions : ils cherchaient à invoquer quelque créature impie.

Aussitôt, ils communiquèrent entre eux dans une langue étrangère.

Vivienne décida qu’il était grand temps de se transformer pour passer à l’attaque mais… elle n’y parvint pas.

— Plaît-il ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

Elle avait fait la même chose que toutes les autres fois, pourquoi la transformation ne s’activait pas ?

Elle se mordit la lèvre inférieure, puis tourna son regard vers les cultistes.

— Haha haha ! J’ai bien cru que tu étais une mahou senjo, mais finalement tu dois sûrement être une curieuse perdue, n’est-ce pas ? Je vais t’aider à trouver ton chemin… celui du paradis…

L’un des cultistes, un Kibanais, s’avança vers elle, une dague à la main et un large sourire aux lèvres. Son arme avait une forme caractéristique, courbe, qui était souvent le style utilisé pour les sacrifices rituels.

Vivienne le regarda s’avancer ; elle ne dit mot. Puis, soudain, elle retourna dans le couloir au pas de course.

Le cultiste se mit à la poursuivre : c’était, de son point de vue, la réaction logique d’une victime.

Il la suivit à travers deux couloirs. Vivienne était bien plus rapide que lui mais il n’abandonna pas. Il voulait la retrouver et la tuer de ses propres mains. Leur projet avait presque été mené à terme, son rôle n’était plus indispensable, il pouvait bien se faire plaisir. Ce n’était pas tous les jours que son dieu lui offrait une telle beauté en sacrifice.

Arrivé dans un nouveau couloir, il remarqua une porte entrouverte : sa victime s’était sûrement cachée à l’intérieur, elle devait être à bout de souffle.

Il afficha à nouveau un sourire cruel. Il adorait ce sentiment : celui d’acculer une proie, de lui retirer tout espoir, de l’entendre le supplier et finalement de l’offrir à Vrexuh. Il n’y avait pas de sentiment meilleur !

Il s’avança à petits pas jusqu’à la porte. Son excitation battait son plein, il avait du mal à empêcher un ricanement malsain de s’échapper de sa gorge.

Mais, lorsque la porte fut grande ouverte, la pièce se révéla vide.

— Hein ?

Où s’était donc cachée cette fille qu’il poursuivait ? Derrière la porte ?

Il n’eut pas le temps de vérifier : une douleur à l’arrière de sa tête le rendit inapte à comprendre quoi que ce fût et il s’écroula.

Vivienne se tenait derrière lui, un extincteur dont le coin était teinté de sang entre ses mains.

— Nous vous prions d’excuser ces méthodes sournoises. Notre incapacité à nous transformer nous prend de court.

Elle ramassa le poignard au sol et jeta un coup d’œil au cultiste : il était assurément mort, son crâne était fendu.

Elle fit volte-face et retourna dans la salle d’invocation.

À son retour, néanmoins, les choses avaient un peu changé : les cadavres des employés sacrifiés flottaient dans les airs, entourés d’un halo de lumière rouge. Soudain, l’un d’entre eux explosa sous ses yeux alors que résonnaient les voix gutturales des trois cultistes encore en vie.

Une créature d’une autre dimension s’abreuva du sang et des entrailles de cette victime et déchira la frontière entre les mondes. Un œil à facettes de plus d’un mètre cinquante de diamètre, renvoyant une abjecte malveillance, flottait dans les airs. De fins poils semblables à des tentacules sortaient de son corps grotesque, tandis qu’une bouche parfaitement ronde dévoilait des crocs acérés. Autour d’elle, un brouillard épais se leva.

— Elin-san… Nous avons affaire à un Nithrhaxr.

<< Ah ouais… Même s’ils ne sont pas affiliés à Vrexuh, ce n’est pas un choix étonnant. Fais attention à leur rayon de métamorphose. >>

La créature se tourna vers Vivienne. Ses tentacules frétillaient de sadiques intentions.

Le cœur de la jeune femme battait à tout rompre. Elle n’avait aucune chance contre ce genre de créature sans sa forme de combat, aussi réitéra-t-elle avec plus d’entrain :

— Transformation !

Mais cette fois encore, son corps ne changea pas.

Elle se mordit à nouveau la lèvre en voyant le monstre s’avancer lentement vers elle, jouissant de sa supériorité.

Elle resta digne et pesa les deux options qui s’offraient à elle : la fuite ou l’attaque.

Elle ferma les yeux un bref instant, rassemblant ses forces, puis chargea.

Mais sa cible n’était pas le monstre. Elle lui passa à côté en esquivant ses tentacules d’une roulade, et continua sa course. L’instant d’après, elle enfonça la dague dans le ventre d’un des cultistes.

Un des cadavres qui flottaient dans les airs, prêts à exploser, retomba au sol brutalement en même temps que le corps inanimé de son ennemi.

— Comme je le pensais…

Sans perdre de temps, elle se rua sur le plus proche des deux sorciers restants. Elle avait l’intention de faire de même mais un flash lumineux l’obligea à tourner la tête.

Avant même de pouvoir comprendre, elle ressentit une vive douleur dans le pied et le tibia, un froid particulièrement intense et mordant.

Le Nithrhaxr venait de tirer un rayon de glace qui lui avait gelé la partie inférieure de la jambe. Cette couche de glace épaisse l’empêchait de se mouvoir.

Malgré la situation désespérée, Vivienne garda son sang-froid et analysa ses options. Elle était consciente qu’elle ne s’en sortirait sûrement pas. Le monstre avait bien compris ses intentions. Mais elle pouvait encore jouer une carte.

Avec une habileté effroyable, elle lança la dague sur le cultiste. L’arme s’enfonça dans sa gorge, mettant fin de fait à son incantation.

Vivienne n’avait jamais tué sans être transformée. C’était la première fois qu’elle combattait des sorciers de la sorte. Elle avait certes appris l’escrime dans sa jeunesse, mais ce qu’elle utilisait là n’en était même pas. Elle faisait juste appel à toutes ses ressources pour mener à bien son devoir : sauver des innocents.

Néanmoins, ses efforts s’arrêtaient là. Elle n’avait plus de mobilité. Elle n’avait plus d’arme. Elle n’arrivait pas à se transformer.

Tout était fini…

Elle ferma les yeux et se résigna. L’histoire de Vivienne de la Grandière s’achèverait sur cet acte.

— Elin-san, nous avons fait de notre mieux. Nous vous chargeons de la suite.

<< Qu’est-ce qu tu racontes, Vivi ? >>

— Nous avons perdu notre capacité à nous transformer. Nous avons fait de notre mi…

Elle ne put finir sa phrase que des tentacules commencèrent à envelopper son corps. L’œil à facettes l’observait tandis que d’autres cadavres explosaient, laissant place à d’autres Nithrhaxr.

<< Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne peux pas avoir perdu la capacité de te transformer, tu es trop jeune encore. C’est Shizuka, pas vrai ? >>

Vivienne ne pouvait qu’entendre les paroles de sa chef. Ses mains étaient retenues par ces fins tentacules, similaires à de longs poils blancs visqueux ; l’un d’eux enserrait sa gorge. Elle étouffait.

Mais l’évocation de ce prénom lui fit monter les larmes aux yeux.

<< Oh, ressaisis-toi, bon sang ! Shizuka peut raconter ce qu’elle veut, tu n’es pas une personne horrible. Je sais que tu n’agis pas par égoïsme. Si tu m’obliges à venir, ça va barder, je te préviens ! >>

Elin faisait preuve d’une rare émotivité. Dire que c’était pour elle que sa chef se mettait dans cet état, c’était un honneur.

Les larmes s’écoulaient enfin de ses nobles yeux. Elle voulait revoir Shizuka, elle voulait revoir Elin et se moquer d’Irina.

Depuis l’épisode du centre commercial, elle avait tout fait pour prémunir Shizuka de son côté sombre. Mais finalement, elle avait lamentablement échoué. Sa kouhai lui avait confessé avoir terriblement peur d’elle.

Alors qu’elle était prête à tout abandonner, un sentiment auquel elle ne s’attendait pas jaillit en elle : elle ne voulait plus être rejetée et surtout pas par Shizuka.

Elin était la première à l’avoir acceptée en tant que mahou senjo, Irina en tant que rivale. Elle voulait que Shizuka l’accepte en tant que femme !

— Ce… genre de voix… ne vous sied point… chef…

Avec grande difficulté, sa voix s’était extirpée de sa gorge.

Son corps commençait à luire.

—  Shi… zu… ka…

C’était de la colère, la colère face à l’injustice du monde qui ne lui donnait pas ce qu’elle voulait, qui ne la récompensait pas pour ses efforts. Elle était révoltée contre cette fatalité qui l’avait toujours accablée, qui lui avait fait perdre sa famille et son rang.

Il fallait qu’elle survive et qu’elle s’y oppose !

Cette pensée activa sa transformation.

Aussitôt…

*slash slash*

Le monstre tomba à ses pieds en morceaux.

<< Comment tu veux que je me calme ? Je ne t’ai pas engagée pour que tu meures comme une idiote. >>

La voix d’Elin était un peu moins affectée, mais n’était toujours pas normale.

— N’ayez crainte, Elin-san, je suis de retour. Que le carnaval de sang et de souffrance commence ! Miam !

Brisant la couche de glace qui lui enserrait les pieds, elle se libéra.

Puis elle afficha son habituel sourire sadique et fit face aux dix monstres qui avaient eu le temps d’apparaître dans la salle.

— Laissez-moi entendre vos pleurs et vos cris d’agonie, mes chéris. Hahahahaha !

La sadique d’Hamamatsu était de retour pour le meilleur et surtout le pire.

***

Pendant ce temps, Elin était arrivée dans la zone nord.

Son plan était de commencer par cet endroit, puis de partir à l’ouest et de rejoindre Irina au sud.

Les espions qui auraient dû les attendre à la sortie du train ne s’étaient pas manifestés.

— J’espère qu’ils ne sont pas morts. Mais bon, dans l’immédiat, va falloir s’en passer.

Elle se mit à la place des cultistes. Qu’aurait-elle fait si elle avait dirigé une assemblée de plusieurs cellules à la fois ?

Selon ce qu’avait expliqué le général Sugino à Elin et Jessica, Tokyo était au centre d’une réunion de cellules éparpillées dévouées à l’Ancien Vrexuh. Même si leur dieu était mort, cela ne les empêchait pas d’être actives.

— Plus les cultistes sont puissants, plus ils sont hautains et difficiles à gérer. À leur place, je frapperais à plusieurs endroits à la fois à l’aide de petits groupes aux objectifs précis. Cela éviterait qu’ils se tirent dans les pattes les uns les autres.

Rapidement, ce fut la conclusion d’Elin.

Elle avait suffisamment affronté de cultistes pour savoir que leurs alliances étaient fragiles et avaient des résultats médiocres. C’était encore plus vrai lorsqu’il s’agissait de cellules priant des Anciens différents.

— Si seulement on avait une experte en magie sensorielle, ça irait si vite…

Dans les opérations du genre, il n’était pas rare d’inclure une mahou senjo spécialisée dans la magie de localisation, ce qui facilitait grandement la tâche. Elin était capable de voir les flux de magie, mais sa portée de perception n’était pas si lointaine et était bloquée par les éléments de terrain. En somme, elle était limitée à sa propre vue, ce qui voulait dire qu’elle ne repérait pas facilement les phénomènes ayant lieu derrière des murs, à moins qu’ils ne fussent particulièrement puissants.

Les vrais spécialistes, pour leur part, pouvaient ressentir des émanations magiques ou des ouvertures de brèches à des kilomètres à la ronde.

— Mmm… Si j’étais à leur place, j’utiliserais des explosifs à enchantement conditionnel.

Il s’agissait d’explosifs qui avaient tout l’air de simples bombes, mais qui dissimulaient un sortilège à l’intérieur d’eux. Grâce à des runes, les sorciers parvenaient à en cacher la magie, à la rendre dormante. Et par le biais d’autres sortilèges, ils pouvaient en libérer les effets.

Avec ce moyen, ils étaient sûrs de leurrer les capacités extrasensorielles des mahou senjo. Cela faisait partie des contre-mesures que les sorciers avaient développées au fil des décennies d’affrontements contre ces dernières.

Elin avait déjà eu affaire à ce genre de méthodes, c’est pourquoi elle les connaissait.

— Du coup, il faudrait une équipe qui utiliserait le rituel d’activation. Comme la TNT, on la pose et on l’active à distance… cette équipe peut donc se trouver assez loin. Pour être sûre de faire un carton, j’emploierais également une équipe qui dresserait un kekkai empêchant les gens de fuir. C’est optionnel, mais une équipe qui invoquerait des monstres pour désorganiser les éventuelles mahou senjo et couvrir le vrai plan serait un plus non négligeable. Nos espions ont sûrement été neutralisés, ils s’attendent à notre venue, du coup.

Selon son estimation, il y avait donc au moins trois groupes de cultistes, séparés les uns des autres pour éviter qu’ils ne tombent ensemble.

Dans l’ordre, le groupe d’invocation serait le premier à agir, permettant de regrouper le « bétail », un peu comme un chien de berger. Puis ce serait au groupe « kekkai » de se mettre en place. Le groupe « explosion » serait le dernier.

Elin commençait à voir clair dans le plan de ses adversaires. Sa capacité d’analyse était hors du commun.

À ce moment, la voix de Vivienne entra dans son oreille à travers le communicateur : elle avait trouvé les cultistes dans les locaux réservés au personnel.

— Bingo ! C’est ce que je pensais !

Dès lors, elle fonça vers la première porte d’accès verrouillée puis la fit voler en éclats. En se concentrant sur les sources de magie, elle vit des effluves diffus qui lui indiquèrent la route à suivre.

En un clin d’œil, volant à travers les couloirs, elle débarqua dans un entrepôt de matériel de grande taille. Une dizaine de sorciers, en cercle, marmonnaient un rituel que même Elin ne pouvait comprendre.

— Bon, c’est fini vos jérémiades, vous êtes tous condamnés à mort pour tentative d’arcano-terrorisme, annonça-t-elle à haute voix.

Elle ne leur laissa pas le temps de répondre :

« Chaigidel. »

Des flammes noires en forme de serpents émergèrent autour d’elle et commencèrent à faire feu sur ses adversaires. Deux d’entre eux moururent avant même de pouvoir réagir, les huit autres interrompirent leur rituel et se dispersèrent dans la grande salle.

« Gamchicoth. »

Une langue de flammes semblable à un fouet jaillit de la main d’Elin, s’étira et se mit en chasse des sorciers cachés.

Encore deux moururent rapidement, sans comprendre, surpris par cette langue de flammes qui les transperça mortellement.

Mais trois sorciers sortirent de leurs cachettes et entamèrent une incantation dans la langue des Anciens.

Une pluie de projectiles magiques partirent en direction d’Elin. Calmement, elle tendit la main, laissa faire les tirs d’interception de ses serpents et bloqua à l’aide de sa barrière réactive uniquement ceux qui parvenaient à passer.

Soudain, un des trois attaquants se fit transpercer le torse par la langue de flammes ; elle l’avait attaqué à l’improviste, par derrière.

Un nouveau sorcier prit l’initiative de sortir de son abri et d’incanter un sortilège plus puissant que les deux autres : un rayon noir crépita dans la pièce et s’abattit sur le bouclier magique d’Elin. Il s’agissait d’un sort de décrépitude magique capable de provoquer le vieillissement des chairs, de corroder les métaux, en somme de tout ramener à l’état de poussière. Cela valait également pour les sortilèges, et c’était un sort redoutable qui avait eu raison de plus d’une mahou senjo.

Sachant qu’elle n’avait pas les moyens de se défendre parfaitement contre une telle attaque, Elin soupira et sépara sa langue de flammes en trois. Aussitôt, les trois têtes de cette sorte de fouet se dirigèrent vers les cultistes.

Les deux premiers sorciers interrompirent leurs tirs pour se protéger. Quant au troisième, il était décidé à maintenir son sortilège coûte que coûte ; le fouet de feu lui perfora un poumon.

La barrière d’Elin finit par disparaître sous le nombre de tirs. Mais, c’est sans difficulté qu’elle esquiva le rayon noir lancé par le cultiste juste avant sa mort. En effet, les trois serpents tournèrent leur offensive sur le malheureux qui fut incinéré jusqu’à ne laisser que des morceaux d’os et de chairs.

C’était une bataille de magiciens et Elin excellait dans ce domaine.

À l’aide de ses sorts vivants, elle ne combattait jamais seule. Le seul avantage des cultistes était le nombre, mais cette stratégie n’était pas efficace contre un adversaire de son genre. Même s’ils avaient été dix fois plus, le résultat aurait été le même.

Concentrant son fouet de feu sur un seul adversaire, elle laissa ses serpents s’occuper de l’autre.

Assez rapidement, les deux sorciers se retrouvèrent acculés et les flammes noires n’eurent aucune pitié d’eux. Au sol, les flammes noires laissèrent des motifs abstraits, tandis que les morceaux de cadavres étaient éparpillés de-ci de-là.

Alors que le cri d’agonie du dernier sorcier finissait de résonner dans la vaste salle, le silence prit sa place.

Elin réalisa vite qu’il devait rester un dernier ennemi quelque part ; le compte n’était pas juste.

Que cherchait-il à faire : fuir ou bien contre-attaquer ?

Elle fit disparaître ses serpents, puis se mit à sa recherche.

— Sors de ta cachette. Votre plan est tombé à l’eau de toute manière.

— Verstanden, mädchen ! J’ai compris vous… Moi sortir…

Le dernier sorcier se révéla. Elin le fixa droit dans les yeux et lui demanda :

— Combien y a-t-il d’équipes, encore ?

— Je ne pas bien comprendre japonais…

— Tu comprends très bien ce que je dis, tu essayes juste de gagner du temps et je le sais. Joue pas au plus malin avec moi.

— Nous culte de l’Oeil d’Onyx, détruire humanité ridicule. Tuer moi, rien chang…

— Dans ce cas, rejoins ton dieu bien aimé dans votre échec commun.

Sur ces mots, la langue de flammes noires s’envola vers le sorcier. Mais ce dernier n’était pas décidé à se laisser faire : il interposa une puissante barrière de protection.

Puisqu’Elin voyait les courants de magie, elle n’avait pas été dupe et avait remarqué son vil stratagème. Depuis son premier mot, il n’avait eu de cesse de préparer son coup. Il avait totalement court-circuité les flux magiques de son corps dans un processus irréversible : il allait s’autodétruire.

Pour empêcher que la magie n’atteigne saturation et ne provoque une terrible explosion, il ne restait plus qu’à le tuer.

Du groupe de sorciers, c’était lui le meilleur. Non seulement son bouclier parvenait à tenir tête à Elin mais en plus, il était capable d’un si redoutable sort.

Mais aussi doué fût-il, son adversaire demeurait Elin.

« Golachab. »

Elle tendit son autre main et une colonne de flammes noires se dressa aux pieds du cultiste. Elle l’enveloppa entièrement et atteignit le plafond.

— C’était un bon plan… vraiment.

Incapable de supporter deux attaques de cette envergure, la barrière de protection du sorcier se brisa.

— Aaaaaaaaaahhhhh !!

Il poussa un dernier hurlement de douleur et de frustration tandis que son corps se désintégrait littéralement. Il n’avait pas eu le temps d’atteindre le point de saturation, il était mort avant de se suicider.

Avec un regard vide, inexpressif, Elin inspecta les environs : cette fois, c’était vraiment fini.

Mais si ce combat avait atteint son terme, l’attaque générale sur la gare était encore en cours. Aussi, elle se mit à fouiller la zone de rituel à la recherche d’indices.

— Eh bien, voilà ce que je cherchais…

Une carte détaillée de la gare avec des indications. Même si c’était écrit en aklo, langue qu’Elin savait à peine déchiffrer, elle n’eut aucun mal à la comprendre. Toutes les bombes y figuraient.

Elle avait eu de la chance de tomber sur le rituel de kekkai. Si Irina leur était tombée dessus, elle n’aurait pas pris le temps de récupérer un tel butin.

Mais entre-temps, la situation de Vivienne s’était aggravée, elle semblait à deux doigts de se laisser tuer.

Personne ne connaissait cette expression de colère maladroite sur le visage d’Elin. Lorsqu’elle entendit Vivienne jeter l’éponge, elle était à deux doigts de se ruer jusqu’à sa position, avant de se rendre compte qu’elle n’arriverait jamais à temps.

Heureusement, la situation se dénoua d’elle-même.

— Shi-chan, je te retiens sur ce coup. Arrête de jouer avec les sentiments de cette idiote…

Elle soupira longuement.

— Vivienne, lorsque tu auras fini, va prendre ma place à l’est. Je vais désamorcer les bombes de mon côté. Et arrête de trop t’amuser, s’il te plaît.

Sur ces mots, elle quitta la salle et revint dans les allées principales de la gare où les usagers n’avaient toujours pas pris conscience de l’état d’alerte.

***

Irina ne savait pas où chercher. Elle était partie précipitamment et s’était rendue dans la zone sud de la gare.

Comme à son habitude, elle comptait retrouver les cultistes en utilisant son flair et son instinct. C’étaient là ses seules techniques.

Néanmoins, après quelques minutes de recherche, elle n’avait rien remarqué d’anormal. Elle grimaça, puis mit son doigt sur son oreille :

— Elieli~ ! J’trouve pas ! Où que j’dois aller ?

Elle se rendit alors compte que son index ne touchait pas l’oreillette.

— Hein ? Elle est tombée ? Fait chier… comment j’vais faire ?

Puisqu’elle n’avait pas de piste, elle se décida à revenir en arrière et à prendre quelques instants pour retrouver l’appareil. Plutôt que de chercher au hasard, il valait mieux faire confiance aux conseils de sa chef.

Mais, après quelques minutes, elle ne trouva que les débris de son communicateur : quelqu’un avait sûrement marché dessus sans le faire exprès.

— En plus de pas avoir de chance, Elieli va me le déduire de mon salaire… Pffff, pas une bonne journée, ma petite Irina !

Les usagers la contournaient en la fixant d’un air intrigué. Sa tenue ne pouvait passer que pour du cosplay ou un apparat de mahou senjo et puisque le premier était interdit, sauf événements particuliers, tous se demandaient s’il n’y avait pas un problème. Mais le devoir était plus fort que la prudence et ils avaient envie d’arriver à leurs bureaux au plus vite. Tant qu’il n’y avait pas d’alarme ou de cadavres, tout allait bien… probablement.

Une odeur attira l’attention de la jeune femme en proie au doute : celle d’une pâtisserie grillée qu’elle aimait beaucoup, des taiyaki.

— Il me faut du sucre pour réfléchir ! Un petit taiyaki et j’y vais !! Yeah !

Elle se dirigea avec enthousiasme jusqu’à la boutique, un simple comptoir dans cette allée marchande, et s’empressa de commander.

— Et un taiyaki pour la mahou senjo !

— C’est combien ?

— Euh… c’est gratuit pour vous, non ?

— Oh ! C’est cool ! Bah du coup, j’passerai une prochaine fois t’en acheter plus encore. Merci !!

Joyeusement, Irina enfourna la pâtisserie brûlante dans sa bouche et la croqua sans retenue. Soudain, elle se rendit compte que quelque chose clochait : le goût n’était pas terrible.

— Vous avez changé de cuistot ?

— Ah… euh… Non, c’est toujours le même, chère cliente…

— Tu mens ! Ce taiyaki n’a pas le même goût que la dernière fois ! Puis… tu pues la magie, sorcier !

— Hein ? Mais… je…

Malgré l’odeur forte de pâtisserie, Irina sentait la pestilence de la magie noire sur l’homme en face d’elle. Son attitude nerveuse était elle aussi intrigante.

Alors que le vendeur s’apprêtait à s’enfuir dans l’arrière-boutique, un gantelet le saisit à la gorge et le tira dans l’allée marchande, à la grande surprise des passants qui ne comprenaient rien.

— Y sont où tes potes ?

— Je… je sais pas de quoi vous… vous parlez… !

— T’sais, ch’suis plutôt une fille cool, mais ch’suis pressée aujourd’hui ! Vous essayez de faire péter des bombes, donc si tu parles pas je t’explose le crâne par terre, OK ?

L’apprenti sorcier, que le culte avait placé à ce rôle ingrat de vendeur puisqu’il était kibanais de naissance et avait une apparence agréable, se mit à dégouliner de sueur. Son visage devint trempé alors que des larmes montaient à ses yeux. Il finit par pointer du doigt l’entrée de l’échoppe.

— OK, merci et bonne nuit !

Sur ces mots, Irina le leva d’une main, puis lui porta un violent coup de poing dans le ventre et l’envoya voler contre un mur. L’apprenti sorcier cracha du sang avant de s’évanouir. Il n’était sûrement pas mort.

Les passants se mirent à fuir en tous sens. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait, mais si une mahou senjo était impliquée, il valait mieux s’éloigner de toute cette violence.

Irina s’approcha de la porte verrouillée et la défonça d’un simple coup de pied.

— Eh oh ! Les vilains ! Ch’suis venue vous botter le train !

Lorsqu’elle entra dans la boutique, composée d’une simple cuisine derrière un comptoir, elle trouva trois personnes qui avaient formé un cercle magique au sol et qui psalmodiaient. L’endroit était vraiment exigu, mais ils n’avaient pas besoin de plus pour leur funeste projet.

Pendant quelques instants, les deux camps se regardèrent, un peu surpris, puis trois rayons magiques se dirigèrent vers Irina.

L’un la toucha à l’épaule, lui provoquant une légère blessure, tandis qu’elle en dévia un autre de son poing et esquiva le dernier de justesse.

— Oh ! Vous êtes pas les cuistots, j’le savais !

Elle décida de contre-attaquer et bondit poing en avant sur l’un d’eux ; il se défendit en dressant à la hâte une barrière magique. Mais le gantelet d’Irina la pénétra sans mal et finit sa route en heurtant la joue du sorcier. Une main le saisit aussitôt, avant qu’il n’ait pu tomber en arrière. Ainsi prisonnier, il ne put se défendre du nouveau coup de poing qui s’abattre sur son visage.

Cette fois, l’impact fut tellement violent que sa nuque ainsi que les os de sa boîte crânienne se brisèrent.

Les deux autres sorciers en profitèrent pour prendre la fuite : elle était trop forte pour eux. Chacun partit dans une direction différente dans l’allée marchande.

— Héééé ! Revenez !!!

Irina sortit à son tour. Elle regarda à droite, puis à gauche. Elle ne savait pas lequel poursuivre.

Les cultistes étaient prêts à mourir, mais ils ne pouvaient pas se permettre de le faire avant d’avoir causé la destruction la plus totale. À présent qu’une mahou senjo était intervenue, ils ne pouvaient plus poursuivre le rituel de mise en marche des explosifs.

En se séparant, ils avaient eu la même idée : celle d’aller activer manuellement les bombes. Même sans le rituel pour les amplifier, elles pouvaient causer de sacrés dégâts.

Irina poursuivit celui qui était parti à droite. Elle bondit sur un mur, puis sur un second, et réduisit ainsi la distance. Se voyant acculé une fois de plus, le sorcier changea de stratégie. Il saisit une femme qui courait devant lui, fuyant sans comprendre ce qui se passait, et l’utilisa comme otage.

— N’approche pas ou je lui fais exploser la tête ! cria-t-il en posant sa main sur la tempe de la femme en pleurs.

La magie demandait plus de temps pour s’activer qu’un pistolet, mais il existait des sortilèges instantanés qui pouvaient être lancés très rapidement en sacrifiant de la puissance d’attaque. Néanmoins, pour abattre une humaine normale, à bout portant, c’était plus que suffisant.

Irina soupira et secoua la tête.

— Pourquoi vous faites toujours ça ? T’sais très bien que j’vais pas pouvoir te laisser faire, non ? En plus, vous avez déjà perdu : le rituel est foutu donc pourquoi tu te rends pas ?

— Arrête de raconter n’importe quoi et reprends ta forme normale !

Un sort instantané pouvait suffire à tuer un humain, mais aussi une mahou shoujo non transformée. S’il parvenait à la tuer, il avait le champ libre pour reprendre ses activités.

Irina leva les épaules, puis obtempéra.

— Content ?

Le sorcier sourit avec satisfaction.

Il pointa sa main vers elle et, d’un mot de pouvoir, en fit jaillir un rayon rouge comme le sang. Le projectile serpenta à vive allure et en quelques fractions de secondes, il fondit sur la jeune femme.

Mais à ce moment-là, au lieu de s’enfoncer dans ses chairs et de la brûler vive, le rayon se heurta à une résistance. Irina n’était pas transformée, pourtant.

Elle avait bloqué le rayon à main nue.

Non. Son gantelet était réapparu autour de son bras à la stupeur du sorcier.

— Une transformation partielle ?!

C’était la première fois qu’il entendait parler d’une mahou senjo capable de faire ce genre de chose. Son étonnement fut néanmoins de courte durée car le gantelet vint alors s’écraser en plein dans sa figure. L’otage et son ravisseur tombèrent au sol.

— Tu connaissais pas ? J’l’ai improvisé à l’instant. Hahaha !

Le sang coulait du nez du cultiste, il grommelait de colère. Lorsqu’il leva la main pour tirer à nouveau, Irina lui porta un dernier coup dans la poitrine, lui brisant les côtes et lui perforant le coeur.

Elle se retransforma totalement.

— C’est bon les gens, tout est OK ! J’gère de la mort, j’vous assure !! Héhéhé !

Même s’il s’agissait d’une mahou senjo, personne ne semblait rassuré. Les passants qui s’étaient arrêtés pour regarder ainsi que l’otage reprirent leur fuite aussitôt.

Irina haussa les épaules, puis elle partit courir après l’autre sorcier. Il avait beaucoup d’avance, malheureusement, et elle espérait pouvoir le rattraper.

Après quelques centaines de mètres, elle finit toutefois par le retrouver, calciné contre un poteau.

— Elieli ?

— T’en as laissé échapper un, idiote.

— Ch’sais. Je venais le cueillir mais t’as fini le taff. T’es trop forte, Elieli !

Les bras derrière la tête, Irina s’avança vers sa chef.

— Ce n’est pas encore fini, va porter assistance à Vivi.

— Et toi ?

— Je vais désamorcer les dernières bombes.

— OK~ !!

Irina lui fit un salut militaire maladroit, puis elle repartit, conformément aux ordres de sa chef.

Elin la regarda s’éloigner et murmura :

— Au moins avec Irina, il n’y a jamais de chute de moral. La magie de métal correspond bien à son mental d’acier.

C’est ainsi que l’agence Tentakool désamorça une des pires crises qu’aurait pu connaître le quartier.

En moins d’une heure, tout était réglé sans aucune perte civile et sans état de panique.

Mais la menace n’était pas prête de s’arrêter là. L’interrogatoire du cultiste rescapé allait révéler que cinq opérations similaires étaient prévues dans diverses gares de Tokyo : Shinjuku, Shinagawa, Shibuya, Ueno et Akihabara. La journée allait être longue.

***

En raison de leur passé commun, Hakoto connaissait parfaitement Shizuka, au point d’avoir deviné où elle se rendrait et ce qu’elle ferait.

Elle savait que Shizuka était confuse, déboussolée, terrifiée. Seule elle pouvait l’aider. Shizuka avait besoin de s’accrocher à des repères connus, à son passé, donc à son amie d’enfance.

Hakoto était le lien avec le passé que Shizuka avait quitté pour poursuivre son rêve. Doutant de la direction qu’elle suivait, celle-ci regardait en arrière. C’était une attitude normale.

Lorsque Shizuka finit par se calmer, son amie prit la parole :

— Shizuka-chan, tu n’as rien fait de mal. Tu es toujours aussi resplendissante que tu l’étais jadis, c’est ce monde qui est injuste envers toi.

Elle la serra plus fort contre elle et poursuivit d’une voix plus chaleureuse encore, tandis que des larmes s’écoulaient de ses yeux :

— Désolée de n’avoir pas pu te protéger ! Je n’aurais jamais dû te quitter, j’aurais dû rester à tes côtés et t’empêcher de voir sa laideur.

Pendant quelques instants, les pleurs de Shizuka s’arrêtèrent. D’une manière ou d’une autre, les regrets de son amie d’enfance l’avaient atteinte.

— Je… je… je me suis sentie tellement seule… mais je ne t’en veux pas… c’était ma faute…

— Non ! Tu n’as aucune faute ! C’est moi qui t’ai abandonnée, je… je n’aurai jamais assez d’excuses pour te faire savoir à quel point je me suis sentie mal.

Hakoto prit le visage de Shizuka entre ses mains et la regarda droit dans les yeux.

Pendant quelques instants, les deux filles ne dirent mot. Elles se connaissaient depuis assez longtemps pour se comprendre sans parler.

Shizuka ne lui en voulait pas. Elle avait certes souffert à cause d’Hakoto, mais elle ne l’avait jamais tenue pour responsable.

— Ça… ça me fait tellement plaisir de te retrouver… Hakkochi !

En cet instant, c’était la voix de son cœur qui s’exprimait. C’étaient des paroles simples, mais leur sincérité leur conférait leur force.

Lors de leur première entrevue, Shizuka n’était pas parvenue à les exprimer aussi clairement. Les années de séparation n’avaient rien changé : Hakoto demeurait son Hakocchi, sa meilleure amie.

— Moi aussi, Shizuka-chan !

Hakoto afficha son plus radieux sourire. Elle se sentait en proie à un tel sentiment de nostalgie qu’elle avait littéralement l’impression d’avoir remonté le temps.

Depuis trop longtemps, elle avait attendu cette rencontre. Depuis trop longtemps, elle avait attendu d’entendre cette douce voix l’appeler « Hakocchi ».

Une fois calmée, Shizuka accepta de la suivre jusqu’à son agence à Ginza. Elle ne comptait pas y travailler ou l’intégrer ; elle voulait simplement rester un peu plus avec son amie d’enfance, qui y logeait.

— Tu verras, les locaux sont vraiment magnifiques. J’ai mon propre appartement, tu sais ?

— Oh ! C’est vraiment super ! Jessica-san a l’air d’être gentille.

— Oui ! Elle est comme une mère pour nous, je suis sûre qu’elle va t’adorer.

Shizuka se contenta de sourire poliment. Pour diverses raisons, elle doutait que Jessica s’intéresse à elle.

Contrairement à l’agence Tentakool, pour entrer dans les locaux de NyuuStore, il fallait utiliser sa carte pour ouvrir la porte d’entrée, et, contrairement à la première agence, tout était très propre, rangé et parfumé.

En arrivant à l’étage où se trouvaient les bureaux, Hakoto s’exclama :

— Je suis de retour ! J’ai amené Shizuka-chan avec moi.

— Euh… Désolée de déranger…, dit timidement la jeune femme en se cachant à moitié derrière son amie.

Rapidement, Jessica, Gloria et Sandy vinrent à leur rencontre.

— Oh ? Mais ne serait-ce pas la jeune employée de cette vieille sorcière aux flammes noires ? demanda Jessica, légèrement agacée.

— Ah, c’est toi ? Je me demandais qui c’était…, dit Sandy en croisant les bras.

— Cute…, dit Gloria d’une voix à peine audible.

— Je vous prie de faire bon accueil à Shizuka-chan, c’est mon amie d’enfance. Considérez-la avec la même bienveillance que moi-même !

Sandy dévisagea Hakoto, puis Shizuka. Après avoir soupiré, elle tendit la main à cette dernière :

— Je vais faire un effort… Bienvenue parmi nous !

Shizuka rougit, puis lui serra la main.

L’instant d’après, un téléphone portable fut tendu dans sa direction, où elle put lire : « Welcome! (≧▽≦)/ ».

Elle sourit de manière gênée à l’intention de Gloria, qui se cachait derrière Jessica : on ne voyait sortir qu’un bras et un morceau de tête par-dessus l’épaule de sa patronne.

— Merci beaucoup ! Je… je ne sais pas laquelle d’entre vous m’a sauvée la dernière fois…, expliqua Shizuka en baissant la tête douloureusement, mais merci infiniment.

Sandy chuchota quelque chose en anglais, puis Gloria écrivit à nouveau sur son portable :

« Je vous en prie ! »

Elle avait fait l’effort d’utiliser un logiciel de traduction, cette fois.

Gloria avait énormément de mal à communiquer avec autrui. Il était très rare qu’elle se permette d’être si expressive. Cela surprit d’ailleurs ses collègues.

— Bon, je ne vous demanderai pas plus d’explications pour le moment, dit Jessica en croisant les bras. Si Hakoto t’a amenée ici, c’est qu’elle a une bonne raison, aussi j’accepte que tu restes parmi nous aussi longtemps que tu le voudras.

— Mais… je… mes seins…, voulut protester Shizuka en baissant la tête.

— Je n’ai pas compris, parle plus fort ma jolie ! Tu veux me montrer tes seins, c’est ça ?

— Non !!! Je… je m’excuse, ils ne sont pas assez gros pour… cette agence…

Jessica baissa le regard et fixa la poitrine de Shizuka (qui la cacha de ses mains), puis leva les épaules :

— Relax ! T’es pas une cause désespérée comme l’autre demi-portion. Il suffira de quelques massages et je suis sûre qu’ils grossiront un peu.

— Mais… j’ai déjà 18 ans, j’ai fini ma croissance. Puis, ce genre de trucs, c’est un délire des anime, non ?

— Tu t’attardes trop sur les détails, Shizuka-chan. On verra ça plus tard, OK ? En attendant, au nom de toute l’agence, bienvenue à NyuuStore !

Sur ces mots, Jessica se mit à applaudir. Les filles suivirent l’exemple.

Néanmoins, à cet instant, le téléphone du bureau de Jessica se mit à sonner. Ce n’était pas n’importe quelle sonnerie. Il s’agissait de celle attribuée aux opérations urgentes.

Lira la suite – Chapitre 7