Chapitre 7 – Opération Kamakura

Contrairement à l’habitude que commençait à prendre Shizuka, le trajet jusqu’à Kamakura ne se fit pas par voie aérienne, mais par voie souterraine.

Depuis l’Invasion, en raison des nombreuses difficultés liées au transit aérien, l’armée avait mobilisé en secret un certain nombre de lignes ferroviaires souterraines permettant des déplacements très rapides de troupes. Toutefois, cela ne concernait en réalité que le Kantô et quelques lignes du Kansai, le reste du pays ne bénéficiait pas encore de ce traitement.

Pour les missions importantes, l’armée de terre utilisait souvent ces lignes spéciales plutôt que les avions.

Suite à l’appel, l’agence NyuuStore s’était rendue d’urgence à la gare de Tokyo où des militaires l’avaient prise en charge.

Shizuka avait initialement refusé de les suivre. Elle n’avait pas le cœur à se battre à nouveau, mais Hakoto l’avait finalement persuadée en lui disant :

— Tu n’as pas besoin de te battre, je te protégerai, ne t’inquiète pas.

— Je t’empêcherai pas de venir, avait dit Jessica, et je comprends que tu n’aies pas le moral. Mais je te demanderai juste de ne pas mettre mes filles en danger, d’accord ?

— Jessica ! C’est pas comme ça que tu vas la rassurer !

— Elle a raison, Hakoto…

Shizuka avait baissé la tête en se tenant nerveusement le bras.

— Non, je te protégerai et je détruirai jusqu’au dernier de nos adversaires ! Je travaillerai deux fois plus s’il le faut ! Mais je n’ai pas envie que tu restes seule dans un moment pareil !

Hakoto avait fait preuve d’une détermination et d’une insistance qu’elle n’était capable de manifester que lorsqu’il s’agissait de son amie. Elle s’était approchée d’elle et l’avait fixée dans les yeux :

— Puis, tu pourras voir la manière dont notre agence fonctionne. Tu as des doutes sur la tienne, non ? Observe-nous, analyse-nous et tu pourras faire la comparaison !

Sur ces mots, Hakoto lui avait pris les mains, mais Shizuka avait continué de baisser le visage.

De manière inattendue, Gloria, d’habitude si réservée, avait posé timidement sa main sur celle de Shizuka et, tout en se cachant derrière Hakoto, avait levé le pouce dans sa direction.

Suite à tous ces encouragements, Shizuka n’avait pas eu la force de refuser. Mais elle était décidée à ne pas prendre part au combat.

Chemin faisant, Jessica avait expliqué la mission : une forte augmentation de mana avait été détectée dans la ville de Kamakura. On suspectait un rituel impie à l’œuvre. Deux voitures de police avaient été envoyées pour enquêter mais ne donnaient plus de nouvelles.

Le trajet à bord du train express ne prit qu’un quart d’heure malgré les cinquante kilomètres qui les séparaient de leur destination. C’était un train aussi rapide que les shinkansen.

Afin de dissimuler la ligne secrète, le train était sorti du tunnel souterrain pour rejoindre l’air de rien la gare civile de Kamakura.

C’était le matin. Un épais brouillard s’était abattu sur la ville balnéaire. Il faisait plus froid que dans la métropole.

La gare était anormalement vide. On ne voyait ni les usagers, ni les employés.

Sans perdre de temps, Jessica prit la tête et les filles la suivirent.

— C’est parti ! Nous allons nous séparer pour couvrir la plus grande zone possible. Nous recherchons des traces d’activité qui signaleraient un quelconque rituel et des cultistes.

Jessica s’approcha d’un guichet et prit un dépliant touristique. Après avoir enfoncé sa main dans son décolleté pour en sortir un marqueur, elle commença à tracer des cercles sur la carte sous les yeux de ses subalternes attentives.

— Nul doute que l’ennemi va chercher à utiliser les temples pour son rituel, déclara-t-elle. Je vais pas vous faire un cours d’occultisme et sur les cultes des Anciens, mais possible que l’un ou l’autre de ces temples ait été construit sur un nœud de pouvoir qu’ils vont chercher à exploiter.

— Un nœud de pouvoir ? demanda Shizuka.

— C’est compliqué, mais on va dire que c’est comme dans certains mangas, expliqua Jessica en affichant une expression gênée. Il existerait naturellement des endroits qui regorgent de magie. Personnellement, je ne sens pas la différence mais certaines mahou senjo arrivent à se synchroniser avec ces lieux et à renforcer leurs pouvoirs. Il paraît que les cultistes arrivent plus facilement à y lancer leurs rituels aussi. Du coup, si on en trouve en ville, il y a neuf chances sur dix qu’ils veuillent l’utiliser.

L’abondant nombre de temples de Kamakura était probablement dû à la présence d’un ou plusieurs de ces nœuds, pensait Jessica sans le rajouter à l’explication. Les humains ne les voyaient pas plus qu’elle, mais les percevaient souvent comme des endroits apaisants ou sacrés. Mais elle n’avait pas le temps d’expliquer tout cela à Shizuka.

— Vous allez patrouiller dans les zones que je vous ai indiquées. Ne vous transformez pas de suite, il ne faut pas créer de panique et il ne faut pas attirer l’attention de l’ennemi. N’engagez le combat qu’après avoir contacté les autres équipes, c’est entendu ?

Sur ces mots, elle tira de sa poche quatre montres en métal bleutées, plutôt élégantes et fines.

— Tenez, voici vos communicateurs et vos balises de localisation. Nous reprendrons contact toutes les deux minutes. En cas d’absence de réponse, ces montres possèdent un dispositif d’émission d’ondes courtes qui me permettra de vous retrouver.

— C’est nouveau, ça ? demanda Sandy en jetant un œil à cette montre high-tech.

— C’est du matériel dernier cri que j’ai enfin reçu, expliqua fièrement Jessica. J’aurais voulu un design plus adapté à vos styles respectifs, mais on verra ça dans un second temps. Shizuka-chan, tu es sous la protection d’Hakoto, tu te référeras à elle pour tout ce dont tu auras besoin. Rompez !

On sentait que Jessica avait l’habitude de commander des groupes : ses instructions étaient claires, illustrées sur une carte pour éviter les confusions et elle semblait avoir tout prévu. C’était différent du ton monocorde d’Elin, constata Shizuka, mais elle retrouvait malgré tout un certain style en commun.

Sandy lâcha un « Tsss ! Une bonne grosse journée de merde… », puis elle s’éloigna les mains dans les poches. De son côté, Gloria porta un regard timide et larmoyant à Jessica. On pouvait sans difficulté y lire le doute et l’hésitation. Mais cette dernière lui donna une pichenette sur le front, puis s’en alla en trottant.

— Allons-y aussi, Shizuka-chan !

— Euh, mais… et Gloria ?

— T’occupe pas d’elle, si tu la gâtes trop, ce sera mauvais.

Shizuka croisa le regard implorant de Gloria. Elle le connaissait fort bien puisqu’elle avait un peu le même. Son cœur s’adoucit ; elle avait l’impression d’abandonner un chiot.

— Shi… Shizuka… please… don’t let me alone…

Même si elle n’était pas très compétente en anglais, Shizuka crut comprendre ce qu’on lui demandait.

Mais, alors qu’elle allait lui tendre la main, elle fut tirée par Hakoto. Rapidement, à cause du brouillard, la silhouette de la pitoyable Gloria disparut.

Laissée seule, cette dernière jeta des œillades inquiètes dans les alentours. Il n’y avait personne, c’était vide. Même en prenant en compte le fait que c’était l’hiver et que les gens sortaient moins de chez eux, ce néant n’était pas normal.

En tout cas, ce n’était pas pour lui déplaire : elle n’aimait pas les endroits bondés et détestait les foules.

En soupirant, elle s’approcha du plan que Jessica avait laissé à son intention. Elle chercha sa zone de recherche dessus, mais il n’y avait que trois gros cercles avec les noms de ses collègues et pas le sien.

Une indication dans le coin droit de la carte lui disait toutefois :

« You can go according to your wishes, dear Glory! »

Gloria s’écria :

— Tu ne me fais donc pas confiance, Jess ?

En soupirant à répétition, elle quitta les alentours de la gare d’un pas traînant.

***

Tout en marchant dans le brouillard matinal froid et si épais qu’on ne voyait qu’à quelques mètres à peine, Hakoto et Shizuka discutaient paisiblement.

À les voir ainsi, on ne pouvait imaginer qu’elles étaient en mission.

— C’est tellement calme. Je ne sais pas si c’est normal, mais comparé à l’agitation de Tokyo, cet endroit est apaisant. Tu ne trouves pas, Hakocchi ?

— On est très loin de Shibuya ou Akihabara, c’est sûr…

Shizuka esquissa un léger sourire douloureux. Elle n’était pas d’humeur joyeuse, mais elle essayait d’être agréable. Elle avait peu de chances de tromper sa meilleure amie, néanmoins.

— C’est la première fois que tu viens ici, Hakocchi ?

— Oui, et toi ?

— Moi aussi.

— Ce sera donc une première fois pour toutes les deux, pas vrai ?

Sur ces mots, Hakoto se plaça devant son amie, marchant à reculons, et lui fit un clin d’œil affectueux.

Ne la voyant pas réagir, elle revint à ses côtés et glissa son bras sous celui de Shizuka. Normalement, cette dernière aurait rougi et aurait paniqué, mais elle n’était pas d’humeur pour cela non plus.

— C’est un endroit vraiment très joli, reprit Hakoto. Mais je ne peux m’empêcher de me dire que ça devait être encore plus beau autrefois, avant l’Invasion.

Son regard se perdit dans le brouillard où elle distinguait l’imposante silhouette d’un édifice qu’elle reconnut :

— Je veux dire sans l’abri à notre gauche, sans les tours de défense et sans les murs d’enceinte de la plage.

Depuis leurs positions, elles ne pouvaient pas voir la plage, mais Hakoto savait qu’il y en avait. Ils étaient devenus une nécessité pour toutes les villes côtières, principalement pour se défendre des Profonds.

Les plages étaient désertes depuis l’Invasion. Aller s’amuser dans l’eau était une activité des plus mortelles depuis le retour de Cthulhu, l’un des plus redoutables Puissants Anciens, qui avait de surcroît Kibou dans le collimateur.

Quant aux tours, on pouvait à peine les distinguer au-dessus des toits des maisons, à travers le brouillard. Elles étaient équipées d’une paire de canons M115 Howitzer destinés principalement à recevoir des Anciens de grande taille mais qui pouvaient servir contre les Profonds. En réalité, c’était surtout pour gagner du temps.

Shizuka tourna sa tête vers l’abri à leur gauche, puis observa les tours de défense, mais elle ne dit mot et écouta son amie.

— C’est bizarre mais je me demande souvent comment était le monde avant, lorsqu’il était en paix. Je rêve parfois d’une époque où nous aurions pu aller toutes les deux à l’école normalement. On pourrait faire les magasins à Shibuya le samedi après-midi sans avoir à craindre les sirènes d’intrusion dimensionnelle. Nous ne serions pas des mahou senjo.

L’image que décrivait Hakoto était certes séduisante, mais Shizuka ne put s’empêcher de ressentir une grande tristesse : être une mahou senjo était son rêve depuis tout petite. À présent qu’elle en était devenue une, elle doutait et imaginait un monde qui en serait exempt.

Hakoto, n’entendant pas de réponse, poursuivit :

— Jessica m’a souvent expliqué qu’en réalité, les mahou senjo existeraient depuis le début de l’humanité. C’était apparemment un potentiel dormant dans notre génome que les dieux ont réveillé. Mais lorsqu’on regarde ces paysages, ces villes construites avant l’Invasion, je ne peux m’empêcher de penser que nous ne sommes qu’une pièce rajoutée et que nous n’y avons pas notre place.

Marquant une courte pause, elle inspira et regarda au loin :

— Le monde serait un endroit meilleur sans notre présence, tout comme il l’était autrefois. Les gens de jadis n’avaient pas besoin de se battre contre des horreurs dimensionnelles. Ils se levaient, profitaient des bienfaits de la nature et vivaient avec ceux qu’ils aimaient.

Pour des filles comme elles, nées après l’Invasion, il était difficile d’imaginer un monde sans les Anciens. Même si la guerre était entrée dans une phase de stagnation, personne n’était dupe : l’Humanité avait déjà perdu une fois et s’était relevée, mais la majeure partie du monde ne lui appartenait plus.

Ceux qui se contentaient de la version des livres scolaires officielle vivaient certes dans un monde qu’ils pensaient plus sûr qu’il ne l’était réellement, mais il suffisait de gratter à peine la surface de cette paix illusoire pour voir apparaître le visage de l’horreur.

Les monstres semblaient toujours aussi nombreux. Quelques Puissants Anciens étaient morts la première décennie qui avait suivi l’Invasion mais depuis lors, plus aucun. À l’opposé, les pertes du côté des humains mettaient du temps à se régénérer.

Peut-être que comme l’avait lu Shizuka, les Anciens étaient réellement en train d’attendre que les humains épuisent leurs ressources pour porter le coup final. Si tel était le cas, le combat des mahou senjo était vain, la défaite était déjà écrite.

— Je ne sais pas. Je ne connais pas le monde d’avant. Si effectivement le potentiel magique se trouvait déjà dans le génome humain, il est donc erroné de nous voir comme des « pièces rajoutées ».

— Ah ? Tu as le même point de vue que Jessica, on dirait. Comme je l’ai dit avant, c’est juste une impression, qui ne se base pas sur la logique. C’est peut-être stupide de ma part. Hahaha ! C’est juste que… C’est simplement que la civilisation s’est développée sans nous. Nous n’apparaissons pas dans l’histoire. Ça me laisse perplexe…

Elles se turent quelques instants encore alors que trois cyclistes, des lycéens se rendant probablement à l’école, leur passaient à côté.

— Tu en as bavé, pas vrai, Shizuka-chan ?

La jeune femme s’attendait à un moment donné à devoir rendre des comptes à son amie. Mais elle n’était pas prête pour autant.

Elle se contenta de détourner le regard et d’observer cette blanche brume qui les enveloppait.

— J’ai compris, c’est encore un peu tôt. Désolée, Shizuka-chan. Je voulais juste te donner mon avis sur les mahou senjo. Si ce que je vais te dire t’aide de quelque façon que ce soit, j’en serai ravie, dans le cas contraire pardonne-moi, je t’en prie.

Hakoto serra un peu plus fort la main de Shizuka.

— Je déteste les mahou senjo ! En vrai, je n’aime pas ce que nous avons à faire : combattre, combattre, être blessée, être dépréciée, être vue à la fois comme une sauveuse et comme un danger ambulant !

Le sujet semblait lui tenir à cœur, il était rare de la voir parler si vite et élever autant la voix.

— Mais je pense néanmoins qu’il faut que quelqu’un le fasse, c’est tout ! J’ai envie qu’un jour, les humains se réveillent en ne pensant plus aux Anciens, qu’ils commencent leur journée sans avoir peur qu’on les attaque ou pire. J’ai envie que les prochaines générations de filles puissent se contenter d’aimer et de profiter de la vie.

— Tu es si gentille, Hakocchi.

— J’aimerais bien que tu aies raison, Shizuka-chan. Mais en vérité, ce que je désire réellement, c’est de pouvoir un jour vivre dans ce monde avec toi, c’est tout. Si je suis devenue une mahou senjo, c’était pour te rencontrer à nouveau.

Hakoto avait les larmes aux yeux. Elle ne pensait pas que ces paroles sortiraient aussi abruptement de sa bouche un jour, pas en face de Shizuka.

Bien sûr, elle désirait réellement ce monde en paix qu’elle décrivait, mais c’était avant tout pour qu’elles puissent y évoluer.

Elles arrivèrent à proximité d’un temple. Deux nouvelles lycéennes en vélo le quittèrent et s’en allèrent à vive allure à travers les rues.

— Parce que je suis une maniaque des mahou senjo ? demanda Shizuka d’une voix désabusée.

— Il n’y a rien de mal à ta passion : elles sont belles, justes et idéales… dans les fictions en tout cas. En réalité, on est d’accord pour dire qu’on est bien loin du compte, pas vrai ?

Shizuka ne pouvait nier si elle se basait sur ses propres expériences.

Elle s’arrêta soudain et scruta le temple plongé dans brouillard :

— Au fait, tu ne trouves pas que les cours commencent un peu tard, ici ? Il est neuf heures passées…

Hakoto jeta immédiatement un œil à sa montre : il était presque dix heures.

— Déjà à la gare, c’était trop calme, mais les rues également…, continua Shizuka. C’est vraiment pas normal. Tu n’as pas remarqué le parfum que laissent ces lycéens derrière eux ?

Hakoto n’y avait malheureusement pas prêté attention. Elle était concentrée sur le fait d’ouvrir son cœur et de tenter de rendre le moral à Shizuka.

Devant le temple où elles avaient croisé les derniers lycéens, Hakoto renifla une drôle d’odeur, en effet. Habituée qu’elle était à l’ikebana et à l’odeur des fleurs, elle reconnut immédiatement ce picotement dans ses narines.

Elle appuya aussitôt sur le bouton du communicateur de sa montre :

— Est-ce que vous avez rencontré des lycéens à vélo ? demanda-t-elle d’une voix légèrement impatiente.

<<  Ouais, j’en ai croisé avant, répondit immédiatement Sandy. Pourquoi, ils t’ont tiré ton larfeuille ? >>

<<  Mmm, je confirme, j’en ai croisé aussi, expliqua Jessica. Certains portaient une tenue de cycliste, j’ai pensé qu’il s’agissait d’un club de lycée. >>

— Je pense que j’ai compris, déclara Hakoto. Ce sont des cyclistes cultistes qui répandent un encens magique d’assoupissement en ville afin d’empêcher les habitants de se réveiller. C’est pour ça qu’il n’y a personne dans les rues.

Elles se turent quelques secondes, puis Jessica cria :

— Transformez-vous et arrêtez-les !

***

— Même si tu ne veux pas participer au combat, tu devrais quand même te transformer. S’il t’arrive malheur…

Shizuka baissa la tête quelques instants. Elle n’avait certes pas envie de voir les yeux inquiets de son amie mais elle ne voulait pas non plus appeler Yog-kun, surtout après leur dernière conversation.

— D’accord…, finit-elle par dire à contrecœur.

Sur ces mots, elle tira son téléphone de son sac et composa le numéro de chez elle. Après quelques bips, une voix lasse se fit entendre :

— Ah, c’est toi, Shi-chan ? Tu te sens mieux ?

— … J’ai besoin de me transformer.

— OK, tends la main, que je te téléporte ta baguette. Bonne chance à…

— Tu me demandes pas plus d’explications ? l’interrompit-elle.

En général, Yog-kun n’était pas si calme et bienveillant, il glissait toujours quelques remarques obscènes et parlait d’un ton bien plus désabusé. Était-ce une nouvelle manière de lui faire des reproches ?

— Tu voudrais que je te dises quoi ? Tu as rejeté tes collègues de travail, puis moi. Mais bon, je sais que tu es perdue et que tu as craqué. Si tu me dis avoir besoin de tes pouvoirs, je ne vois pas de problème. Je me doute que la situation est critique.

Cette compréhension était inattendue de la part de Yog-kun et toucha sincèrement le cœur de la jeune femme. Ses yeux ne tardèrent pas à se remplir de larmes et de regrets.

— Me… Merci… Yog-kun…

— Pas de quoi ! Bon, par contre, je te laisse, on arrive à la salle du boss, faut que je me concentre… Ah, au passage, j’ai pris ta carte bancaire, me fallait une nouvelle épée épique pour l’instance. À ce soir !

Sur ces mots, il raccrocha.

— Saleté de renard hikikomori ! Je vais te… te… merci…

Elle n’arrivait pas à finir sa phrase car elle était encore attendrie. Elle ne pouvait lui en vouloir… pas tout de suite en tout cas.

À peine tendait-elle la main que la baguette magique y apparut tel un rayon de lumière qui se serait condensé, et sa transformation débuta au même instant sous les yeux émerveillés d’Hakoto.

— Tu es trop belle, Shizuka !

— Me… Merci… mais… mais elle est dégueulasse cette baguette ! Tu aurais pu la nettoyer avant de me l’envoyer, espèce de fainéant !

En effet, la baguette avait été transportée directement du fond de la rivière jusqu’à sa main.

Hakoto tendit un mouchoir à son amie qui affichait un profond dégoût, puis elle se transforma à son tour.

— Tu es bien plus magnifique que moi, déclara Shizuka à l’issue de la transformation d’Hakoto.

— Ne raconte pas n’importe quoi, tu vas me faire rougir !

En vérité, c’était déjà le cas.

C’était la première fois que Shizuka avait le temps d’observer la forme de combat d’Hakoto.

— Tu es vraiment une yamato nadeshiko, Hakoto ! Les kimonos te vont vraiment à ravir !

Hakoto cacha son embarras derrière son éventail de guerre et trépigna sur place. Un « merci » se fit timidement entendre.

***

Pendant ce temps, Sandy, transformée en fille-renard, courait derrière un groupe de quatre cyclistes.

— Eh ! Revenez les vilaines ! Sandy va vous corriger !! Oh là oh là !

Mais évidemment, les intéressées n’allaient pas s’arrêter sur simple demande. Au contraire, tout en roulant sur leurs vélos de course, elles se mirent à incanter dans un étrange langage.

« Llll ot uln r’luhhor, ah’n’gha ya mghrii !! »

Des rayons de givre bleus partirent de leurs mains et visèrent la mahou senjo. Avec sa magie de gravité, Sandy n’eut aucun mal à les esquiver en maintenant sa course, bondissant sur les murs des maisons voisines. Elle remarqua cependant que les rayons la poursuivaient : ils étaient à tête chercheuse.

« Inertial Shield ! »

En temps normal, cette protection n’avait pas d’effet visuel, puisqu’il s’agissait de plusieurs couches de gravité différentes superposées, mais en raison du brouillard, il était possible de voir autour de la jeune femme un étrange phénomène, un peu comme si elle était entourée d’une bulle de brume.

Lorsque les rayons se heurtèrent à la barrière, ils furent totalement détruits. Cette protection absolue n’avait qu’une seule faille : les attaques absurdes qui n’étaient pas affectées par la gravité, mais ce n’était pas le cas de ces rayons de glace.

— Puisque vous ne voulez pas vous arrêter, Sandy va se mettre en colère ! Les activités de club s’arrêtent ici !

Sur ces mots, elle prit de l’altitude, visa de sa main un carrefour où les cyclistes allaient arriver, tira la langue et ferma un œil.

« Super Dive !! »

Profitant de son altitude, elle augmenta sa gravité drastiquement et accéléra jusqu’à devenir un projectile lancé à pleine vitesse. Les cultistes-cyclistes n’eurent pas le temps de réagir. Elles entendirent un sifflement au-dessus de leurs têtes, aperçurent un projectile enflammé, puis furent victimes de la terrible onde de choc résultant de l’impact.

— Pas de pitié pour les monstres, les ninjas et les fourbes ! I’ll kill all of you, bitches !

Sans regretter le moins du monde les dégâts matériels occasionnés, Sandy prit la pose et confirma le décès de ses ennemies.

— So~ ! Next ones ! Hihihi !

***

Hakoto et Shizuka avaient également débuté la chasse aux cultistes.

Elles volaient toutes les deux et essayaient de repérer leurs ennemis. Avec la densité du brouillard, c’était loin d’être évident. Elles passèrent quelques minutes à survoler la ville sans grand succès.

— Où sont-ils passés, bon sang ?

— Si seulement on pouvait dissiper le brouillard.

— Oui, ce serait bien plus simple. Et si on n’arrive pas à arrêter le rituel… ? Faut que je prévienne Jessica !

— Attends, Hakocchi ! Tu as bien dit qu’il s’agissait d’un rituel, non ?

Hakoto acquiesça en regardant son amie avec surprise. Elle ne la comprenait pas du tout.

Constatant que Shizuka se perdait dans ses pensées, elle demanda :

— Et donc ?

— Ah, excuse ! En fait, je n’y pensais plus à cause de l’urgence, mais… Tu penses que les cyclistes roulent vraiment au hasard pour diffuser leur fumée ?

— Ah, euh… Peut-être…

— Le propre de cette fumée, c’est juste d’empêcher les gens de sortir en les faisant dormir, non ? Mais dans quel but ?

Hakoto chercha à trouver la réponse, mais elle était stressée par l’urgence de la situation. Elle abandonna rapidement :

— Je ne sais pas. Je donne ma langue au chat. Tu en penses quoi ?

— Parmi les scénarios les plus probables… Invoquer des monstres pour tuer tous les habitants…

— Ce serait vil, ils ne peuvent même pas s’enfuir.

— … ou encore sacrifier tout le monde pour invoquer un très gros monstre à envoyer à l’intérieur du pays…

— Le résultat serait le même, c’est juste la taille du monstre qui change, non ?

— … ou alors faire venir des créatures de la mer et leur donner les habitants en guise d’esclaves…

— Avec les Profonds, ce serait bien possible…

— Le fait est…, continua Shizuka sans prendre en compte aucune des précédentes remarques, qu’il n’y a aucun Ancien dans les rues. Dans l’hypothèse d’un massacre pour nourrir des monstres, ou d’une invocation à grande échelle, un kekkai pour ralentir les renforts et enfermer les gens aurait sûrement été nécessaire, non ?

— Tu arrives un peu trop à entrer dans leurs têtes, je trouve, Shizuka-chan, fit remarquer Hakoto avec quelques gouttes de sueur sur les joues. Et donc… ?

— Je ne sais pas trop… Jessica saura sûrement, mais il y a une chose que je commence à penser. L’endroit où ils se sont arrêtés avant, ce n’était pas un hasard. Je commence à me dire que ce n’est pas le brouillard qui provoque le sommeil des habitants, mais autre chose. Et je pense aussi que leur parcours doit faire partie d’un tracé permettant d’activer une magie de zone.

— C’est compliqué, tout ça…

Hakoto croisa les bras avec un air pensif.

— Si c’était la fumée directement qui produisait cet effet, les gens seraient endormis dans la rue, or là, personne n’est sorti de chez soi. Ça voudrait aussi dire que les endroits isolés ne seraient pas affectés… Non, non, je pense que la fumée n’est vraiment qu’un élément du rituel qui endort les gens…

— Je ne te suis plus…

— Retournons au temple où nous les avons vus avant !

Hakoto approuva sans être sûre d’avoir bien saisi. Néanmoins, elle avait une confiance aveugle en son amie.

Avant même d’arriver au temple, le raisonnement de Shizuka s’avéra juste : un groupe de trois cyclistes venaient de passer dans la rue, sous leurs pieds.

— À partir de maintenant, laisse-moi faire. Je ne te laisserai pas te salir les mains, c’est promis !

Hakoto descendit à pleine vitesse sur son tapis volant.

Shizuka resta pour sa part dans les airs, inerte. Elle se mordit la lèvre inférieure et baissa la tête. Elle ne savait vraiment plus que faire ou que penser : elle s’en voulait tellement de laisser les autres « se salir les mains » à sa place ! Ce n’était pas le genre de mahou senjo qu’elle voulait devenir. Mais ses membres étaient incroyablement raides à l’idée de se battre à nouveau.

Hakoto interpella les cultistes :

— Rendez-vous, s’il vous plaît, je n’ai pas envie de vous combattre ! Votre plan a été démasqué, nous allons vous empêcher de le mener à terme !

Les trois paires d’yeux se tournèrent vers elle, mais rapidement, les cyclistes prirent de la vitesse. Au lieu d’obtempérer, ils se mirent à incanter en r’lyehien, la langue de Cthulhu.

Même si elle était connue pour lui appartenir, ayant pris le nom de la légendaire cité qui était la sienne, nombre de cultistes l’utilisaient, et ce quel que fût leur culte. En réalité, avec l’aklo, elle était bien plus une des langues des Anciens que celle de Cthulhu. Certains spécialistes envisageaient d’ailleurs d’en corriger l’appellation.

« Llll ot uln r’luhhor, ah’n’gha ya mghrii ! »

« Mgepog orr’e, fm’latgh bthnkor, Y’ ymg’ ulnah l’ nogephaii epfm’latghh ! »

Deux des cyclistes projetèrent des rayons de glace tandis que le troisième employa un sortilège différent.

Il s’arrêta alors de pédaler et s’écrasa au sol. Il fut aussitôt pris de spasmes violents qui secouèrent son corps. Ses deux alliés continuèrent sans l’attendre.

De son côté, Hakoto dressa un mur de papier pour se protéger des rayons adverses, mais constata avec horreur que ces derniers le contournaient.

Elle fut obligée d’esquiver de justesse. Les rayons passèrent à côté d’elle et firent demi-tour, prêts à revenir à la charge.

— Des sortilèges vivants ? C’est impossible !

Contrairement aux sorts vivants d’Elin, qui réussissait grâce à sa magie à donner une sorte de pensée à ses attaques, les cultistes avaient sacrifié des morceaux de leurs âmes qu’ils consumaient et transformaient en sortilèges d’attaque.

Par ce biais, ils avaient créé des rayons de glace capables d’agir à leur guise.

Hakoto n’avait pas de défense sphérique pour s’en protéger, hormis sa barrière réactive qu’elle comptait garder pour une éventuelle urgence. Elle ne voyait qu’un seul moyen de les arrêter : les attaquer. Elle saisit donc plusieurs cartes de visite, mais alors qu’elle s’apprêtait à les lancer, elle fut attrapée aux bras et aux pieds par des tentacules.

Quelques dizaines de mètres plus bas, s’extirpant du cadavre dépecé du troisième cycliste, se trouvait un gigantesque œil rouge surmonté d’un amas de tentacules visqueux et porté par des pattes de crabes. C’était ce monstre qui venait de l’attraper. Le cultiste avait sacrifié son enveloppe de chair pour l’invoquer à la hâte.

Dans cette situation, elle ne pouvait rien faire pour se défendre. Elle avait beau se débattre, les tentacules la tenaient fermement. Hakoto afficha un regard haineux. Elle s’en voulait de s’être laissé avoir comme une amatrice.

« Saphirik Hexabeam !! »

Un barrage de rayons lumineux s’abattit alors sur les tentacules et libérèrent les bras d’Hakoto. Cette dernière, sans perdre de temps, fit face aux rayons de glace. Elle fit apparaître quatre grues qui s’en allèrent les attaquer.

Pour sa part, Shizuka constata que les tentacules se régénéraient à une vitesse ahurissante. Elle avait dû rassembler tout le courage à disposition et se faire violence pour sauver son amie d’enfance, mais elle tremblait comme une feuille tout tenant sa baguette pointée devant elle.

— Merci, Shizuka-chan ! cria Hakoto tout en saisissant une nouvelle carte de visite.

Elle se tourna cette fois vers l’œil immonde qui se trouvait au sol. Quelques tentacules retenaient encore ses jambes. Shizuka n’avait pas eu la puissance de feu nécessaire pour tout sectionner. Elle transforma le papier entre ses doigts en une gigantesque lame qu’elle utilisa pour s’en défaire. Au même moment, les grues de papier finissaient de détruire les rayons.

— Vous commencez à m’énerver. Vraiment !

Changeant de stratégie, Hakoto jeta en l’air une boule de papier qui prit la forme d’un dragon asiatique en origami.

— Navrée d’en arriver là.

Sur ces mots, elle fit un signe de la main et le dragon cracha un rayon électrique particulièrement puissant sur l’œil à tentacules, qui se régénérait. Quelques instants plus tard, le dragon volait de manière élégante et majestueuse au-dessus de la longue rue tout en balayant le sol de son funeste rayon. Les deux cultistes-cyclistes furent rattrapés et grillés sur place.

— Comme tu le vois, Shizuka-chan, il n’est malheureusement pas souvent possible de négocier avec les ennemis de l’Humanité.

Elle massa ses jambes marquées d’hématomes provoqués par la constriction violente des tentacules. Elle semblait particulièrement contrariée.

Pour sa part, Shizuka baissait le regard une fois de plus. On pouvait voir dans ses traits se mélanger honte et confusion.

***

Gloria était perdue.

C’était malheureusement l’un de ses nombreux défauts. On aurait pu penser qu’avec l’avènement de l’outil informatique et surtout la démocratisation des smartphones, et par conséquent des GPS, ce genre de faiblesse disparaîtrait, mais dans le cas de certaines personnes, ce trait frôlait la malédiction.

Même en utilisant une carte GPS qui actualisait sa position, Gloria arrivait toujours à se perdre. Si on ajoutait son problème de langage, on comprenait pourquoi elle ne sortait jamais seule.

En fait, ce défaut était tel que même dans les jeux vidéos, il lui arrivait souvent de s’égarer. Elle avait fini par détester les jeux à monde ouvert.

Frappant un caillou, elle pesta intérieurement. Elle ne comprenait pas pourquoi Jessica l’avait séparée d’Hakoto et de Sandy. Seule, il lui était impossible de trouver quoi que ce soit.

Elle avait entendu la conversation dans le communicateur et essayait de trouver des cyclistes, mais en vain.

Finalement, vaincue par le désespoir et l’incompréhension, elle abandonna. À la place, elle pénétra dans un konbini qui venait d’entrer dans son champ de vision.

Elle était agacée et marchait les mains dans les poches.

Elle ne voulait pas tant sauver les citoyens que faire plaisir à Jessica. Elle voulait que sa chef fût fière d’elle et lui caressât la tête pour la féliciter.

— L’humanité… quelle blague… je me fiche de ces idiots. Pfff !

Elle soupira.

Le konbini était vide. Non seulement il n’y avait aucun client, mais pas même de vendeurs. C’était d’ailleurs à se demander par qui il avait été ouvert.

Mais Gloria était trop déprimée, elle se fichait de ces détails. Elle s’en alla droit dans le rayon qu’elle connaissait bien et qui était le même dans tous les konbini du pays (ou presque), puis chercha un paquet de chips au goût barbecue, ses préférées.

— Ah, vous êtes là ! Dommage que les paquets soient si petits à Kibou.

Puisqu’il n’y avait aucun vendeur, elle s’approcha de la caisse, se tourna vers la caméra de surveillance et montra sa carte d’agence, puis laissa l’argent sur le comptoir. En temps normal, personne ne l’aurait fait, mais elle avait envie de manger ses chips. Il n’y avait plus que cela pour lui faire plaisir. Et puis, elle avait payé, elle n’avait rien fait de mal.

S’il y avait un souci, ce serait la faute du magasin.

L’unique cause des problèmes du monde était là : les êtres humains étaient ignares, arrogants et faibles.

S’ils étaient plus forts, ils pourraient se défendre contre les monstres qui envahissaient le monde.

S’ils étaient plus intelligents, ils pourraient tous s’entendre et ne pas se soumettre à l’autorité de personnes désireuses de pouvoir et avides d’argent.

S’ils étaient moins envieux et plus tolérants, ils ne passeraient pas leur temps à se battre les uns contre les autres et pourraient mettre en commun leurs forces pour reprendre le contrôle du monde.

C’était ce qu’elle pensait en marchant au hasard dans des rues qu’elle ne reconnaissait même pas à cause du brouillard. De toute manière, elle avait abandonné l’idée d’être utile à quoi que ce soit dans cette affaire. Elle voulait juste rentrer à la maison et retourner devant son ordinateur pour chercher des dessins mignons sur Nixiv.

Ce site était l’une de ses passions. Elle ne se considérait pas comme une otaku, elle ne regardait pas beaucoup d’anime et sa culture de la japanimation était assez commune au final, mais elle trouvait que ce collectif de dessinateurs et leurs personnages très mignons étaient un apaisement pour son âme.

Lorsqu’elle ne codait pas, ne surfait pas sur la Toile ou ne hackait pas pour le plaisir, elle était sur ce site en train de télécharger des milliers d’images et de guetter les moindres nouveautés.

Elle tenait également un blog où elle se faisait passer pour une IA conçue par la NASA pour « sortir l’Humanité de sa médiocrité ou bien l’annihiler (en attente de prise de décision) ». Elle y partageait son dégoût et ses critiques de la société humaine.

De pas en pas, sans savoir où elle se rendait, elle arriva, sans comprendre comment, de l’autre côté du rempart qui servait à bloquer les invasions provenant de la mer.

Elle en avait parlé un jour sur son blog. C’était juste une des nombreuses mesures inutiles servant à rassurer la populace, puisque ces murs n’empêchaient nullement les monstres d’entrer en ville. D’ailleurs, elle venait de le prouver à l’instant : sans même y prêter attention, elle les avait franchis et était arrivée sur la plage.

Elle soupira et s’assit sur le sable fin tout en observant le remous des vagues devant elle.

— À quelques exceptions près, les humains devraient tous disparaître…, dit-elle à haute voix en anglais.

Sa main rencontra le fond du paquet qu’elle venait de finir.

— Zut ! J’aurais dû en prendre un second… je l’ai dit, ils sont trop petits à Kibou. En plus, je sais pas où il est ce konbini… Décidément, y a des jours où il vaut mieux rester au lit ou à jouer en ligne… Pffff !

Occasionnellement, il lui arrivait de jouer en réseau, mais uniquement à des jeux compétitifs comme des FPS ou des MOBA. Puisque les jeux vidéos n’étaient pas sa passion, autant passer du temps sur ceux qui demandaient un réel investissement et proposaient un véritable challenge.

Elle jeta avec désinvolture le sachet vide, qui fut emporté par le vent. Puis elle rentra la tête dans ses genoux et soupira à nouveau.

C’est à ce moment-là qu’une dizaine de silhouettes sortirent les unes après les autres de l’eau et s’avancèrent sur le rivage. Il s’agissait d’hommes-poissons recouverts d’algues, à la peau grasse et suintante et aux yeux emplis de malveillance. Des Profonds.

Avec un dégoût non dissimulé, Gloria les observa.

— Si seulement ils pouvaient ne pas m’avoir vue et poursuivre leur chemin, pensa-t-elle.

Évidemment, ça ne pouvait être le cas. Plusieurs de ces monstres tournèrent leurs yeux globuleux vers elle. Ils ne voyaient devant eux qu’une proie ; elle ne voyait qu’une nuisance dont elle se serait passé.

— C’est bon, j’ai compris ! Vous êtes fatigués de vivre… Stupides ! Idiots !

Elle se leva sans motivation, tandis que les dizaines de paires d’yeux se tournaient vers elle de manière obscène. Elle avait envie de creuser dans le sable pour se cacher… Non, en fait, elle voulait juste retourner à l’agence et les oublier, mais ce n’était pas possible.

Elle se mordit le pouce avec rage et grommela d’une petite voix :

— OK, petits bâtards, vous voulez me baiser, mais je vous baiserai avant…

Sur ces mots, elle leva la main et une tornade de sable se mit à tourner autour d’elle. Elle se transforma en une entité qu’on pouvait difficilement définir comme une mahou senjo, tant elle tenait plus du monstre que de l’humain. Même les Profonds reculèrent l’espace d’un instant face à cette silhouette à moitié faite de sable, entourée d’une dizaine de tentacules.

Ses yeux, dans lesquels circulaient des lignes de codes, considérèrent un instant ces êtres inférieurs devant elle. Sans qu’ils aient le temps de réagir, les tentacules de sable de Gloria s’enfoncèrent dans le sol et réapparurent à leurs pieds pour s’enrouler autour d’eux.

Les Profonds essayèrent de se libérer, mais malgré leur peau huileuse, ils n’y parvinrent pas. Le sable absorbait le liquide qu’ils transpiraient naturellement et réduisait à néant le caractère glissant de leurs épidermes.

Gloria s’approcha, les épaules basses et le regard luisant.

— CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ ! CREVEZ !!!!!!

Elle continua à hurler ce mot encore et encore. Il résonna sur la plage tel un gong qu’on battait, pendant que ses tentacules démembraient les monstres comme des papillons pris au piège entre les mains d’un enfant cruel ; leur sang visqueux et verdâtre s’écoula sur le sable tandis que leurs cris de douleur s’élevaient dans le silence de la ville.

***

En survolant la zone à l’aide de ses réacteurs dorsaux, Jessica repéra quelque chose d’étrange dans le temple Tsurugaoka Hachimangu.

— Autrefois, j’aurais repéré cette perturbation plus rapidement…, pensa-t-elle en grinçant des dents et en commençant à descendre.

Elle n’avait jamais été aussi douée qu’Elin pour voir les irrégularités, mais jadis, ses sens étaient bien plus affinés et ses pouvoirs plus dévastateurs. Il lui avait fallu arriver au-dessus du lieu pour se rendre compte que quelque chose ne collait pas.

Elle s’en voulait d’être devenue si faible : ses anciens pouvoirs lui manquaient tellement ! Elle avait essayé de lutter contre cette règle ridicule qui voulait que seules les jeunes femmes puissent sauver le monde, mais elle n’avait pu se prémunir des effets de la décrépitude des pouvoirs.

Si encore ils avaient diminué peu à peu en même temps que ses propres capacités physiques sous l’effet de l’âge, elle l’aurait sûrement mieux supporté. Elle se sentait en pleine forme, mais ne pourrait bientôt plus combattre. C’était si frustrant.

Les théories abondaient sur le sujet, mais aucun remède ne permettait à ce jour d’en contrer les effets.

Et il y avait Elin.

Pourquoi ne subissait-elle pas le phénomène ? Quelle était donc cette injustice ? La décrépitude magique était-elle trompée par son apparence juvénile ?

Agitée par ces questions, Jessica posa le pied dans la vaste cour du temple et aperçut immédiatement un groupe de cinq cultistes en plein rituel.

« Throdog uh’eogg ot mgvulgtnahor, c’ mggoka lifes, c’ ahe uln ng ah’mgehye shuggoth lw’nafh !! »

Bien sûr, elle ne comprenait pas un piètre mot de r’lyehien, mais elle n’avait pas besoin de comprendre de toute manière.

« Mutilator ! »

Dans ses mains apparut un fusil d’assaut.

Mais alors qu’elle s’apprêtait à appuyer sur la gâchette, le cercle magique au pied des sorciers émit une funeste lueur rouge et ils tombèrent tous à terre, pris de violents spasmes. Sous le regard dégoûté de Jessica, ils explosèrent dans des gerbes de sang, d’os et d’organes.

— Idiots !!! Vous vous sacrifiez ainsi pour faire venir de la chair à canon ?! Vous avez vraiment rien dans le crâne, bon sang !

Ce n’était pas la première fois qu’elle assistait à ce genre de scène, mais elle était toujours aussi révoltée par cette stupidité.

Vénérer des entités qui n’en avaient que faire de leurs cultistes était déjà en soi un idiotie sans nom, mais ceux qui se sacrifiaient pour ouvrir des portails et faire venir des créatures l’étaient assurément plus encore. Ils mouraient sans même pouvoir voir le fruit de leurs efforts ! De plus, ils ne contrôlaient pas la créature. Même en se mettant de leur point de vue, l’efficacité de ce genre de stratégie était plus que contestable.

Jessica fit disparaître son arme et en appela une autre, tandis que le monstre finissait de se matérialiser dans le cercle.

« Desintegrator ! »

Elle était encore plus de mauvaise humeur à présent.

Ce ne furent pas un mais cinq Nithrhaxr qui apparurent. Il s’agissait de ces yeux géants aux multiples tentacules et qui provoquaient un froid intense autour d’eux.

Jessica connaissait parfaitement ces abominations. Elle savait que l’un de leurs atouts était la zone de gel qu’ils dégageaient en permanence autour de leur corps et qui pouvait congeler des êtres vivants.

Leur autre capacité était leur rayon de métamorphose, un rayon magique qui provoquait l’instabilité des cellules organiques d’un être et générait une série de mutations incontrôlées capables de réduire à l’incapacité même des mahou senjo. Même si, dans leur cas, l’effet n’était que temporaire, les humains ordinaires, eux, devenaient des monstres informes incapables même de continuer à vivre.

Enfin, à l’instar des cultistes, les Nithrhaxr disposaient de sortilèges redoutables.

Ils étaient cependant peu compétents en combat rapproché — ce qui était le cas également de Jessica. Ce fut donc un combat de tireurs qui s’engagea.

La mahou senjo esquiva une première série de tirs (des rayons de givre, mais aussi un rayon de métamorphose) en s’envolant et en manœuvrant de manière agile, puis d’un coup, elle piqua vers l’un des monstres et tenta d’ouvrir le feu.

Toutefois, avant même qu’elle n’ait pu appuyer sur la gâchette, une nouvelle série de tirs la prit pour cible, l’obligeant à effectuer des manœuvres d’évitement.

Lorsqu’elle arriva à une trentaine de mètres de l’un des Nithrhaxr, elle grimaça et tira.

*BAAAAAAAMMM*

Un tir d’une violence inouïe résonna dans la place du temple, tandis qu’un obus enchanté quittait le canon de l’arme et se dirigeait vers l’une des créatures.

Un mur magique apparut aussitôt. Le Nithrhaxr tentait de se protéger mais ce fut sans succès : l’obus perfora et éclata la barrière, puis transperça le corps du monstre avant d’exploser au sol et de provoquer un épais nuage de fumée et de poussière.

— Vous pensez vraiment pouvoir résister à mon Desintegrator ? Vous feriez mieux de rentrer chez vous avant que je ne vous transforme en pâtée pour chien !

Jessica tira sur une manivelle pour éjecter la douille de son obus, puis posa contre son épaule son arme massive dont la gueule vomissait encore de la fumée.

Pendant quelques secondes, même les Anciens hésitèrent. Ce n’était pas une mahou senjo normale mais une guerrière d’élite qui se dressait devant eux.

Du point de vue de ces créatures ancestrales, fuir devant des humains insignifiants était le pire des affronts. Aussi, ils hésitaient. C’était une décision qui impliquait de choisir entre vie et honneur.

Deux d’entre eux profitèrent de l’énergie déployée lors du rituel pour ouvrir une brèche et retourner dans leur monde, tandis que les deux autres firent face à Jessica.

— Deux sur quatre, c’est plus que d’habitude. C’était votre dernière chance, dommage pour vous.

Le combat reprit aussitôt. Les deux yeux géants eurent beau tirer à répétition, Jessica esquiva sans mal en passant entre les bâtiments. Les Nithrhaxr étaient devenus plus prudents, conscients de la menace que leur ennemie représentait.

Même s’il n’en restait que deux, ils se battaient bien mieux que lorsqu’ils étaient cinq. Un rayon de givre ayant anticipé les mouvements de Jessica la toucha et manqua de lui congeler le bras. Heureusement, elle avait eu le réflexe d’interposer sa barrière réactive.

Elle n’avait pas le temps de passer à l’offensive. De plus, son arme massive était assez exigeante, il lui fallait une fenêtre de tir un peu plus longue que pour des armes légères. Cachée derrière un des bâtiments, elle décida de tirer à l’aveugle. Elle posa la gueule de son arme sur le mur et estima la position de ses ennemis.

— Ils semblaient dévier vers l’est… plus ou moins à deux kilomètres heure… En me voyant disparaître, ils ont dû plutôt se diriger vers là… donc…

Elle pressa la gâchette. Les monstres l’attendaient pour reprendre l’offensive, ils ne s’imaginaient pas qu’elle tirerait à travers tout un bâtiment pour les atteindre. L’obus n’eut aucun mal à transpercer les murs et à toucher un des Nithrhaxr. Il éclata aussitôt.

L’autre tira dans la direction de Jessica, mais elle n’était déjà plus là. Un nouveau tir traversa le bâtiment et le dernier monstre fut transformé en pulpe qui commença à disparaître.

Jessica survola les cadavres en décomposition, retournant dans leur monde d’origine, et se dirigea vers le cercle magique qui continuait de luire.

— Vous pensiez vraiment que je n’aurais pas compris ?

Il n’y avait plus qu’elle au milieu de cadavres. Seule une mahou senjo expérimentée aurait pu comprendre la supercherie des deux Nithrhaxr qui avaient fui. Ils s’étaient simplement retirés dans une dimension proche et comptaient attendre le départ de Jessica pour revenir discrètement.

Mais la mahou senjo pointa son Desintegrator vers le centre du cercle gravé au sol et tira. Le tracé magique disparut, le rituel fut interrompu et les deux fuyards virent leur plan réduit à néant.

***

Suite à la mort de tous les cultistes, le rituel de somnolence qui affectait les citoyens se dissipa et il commença à y avoir de la vie dans les rues. Le brouillard d’origine naturelle persistait toutefois.

Personne ne comprenait ce qui s’était passé, mais rapidement, les habitants réalisèrent avoir été victimes d’une odieuse sorcellerie. Leur sommeil n’avait pas été paisible, ils avaient tous eu l’impression d’être prisonniers de leur propre corps. Quelques personnes un peu désorientées s’approchèrent d’Hakoto, de Shizuka et de Sandy pour les remercier.

— Merci ! Merci beaucoup, nobles guerrières !

— Vous êtes les meilleures !!

— Je peux vous serrer la main ? Grâce à vous, je suis encore en vie et mes enfants également !

Ce n’était pas une grande foule, seule une vingtaine de personnes plus courageuses qui les encerclaient pour les remercier.

Que ce fût le groupe d’Hakoto ou celui de Sandy, elles furent surprises. C’était plutôt rare de recevoir directement les remerciements des victimes dans le métier. En général, même leurs commanditaires les congratulaient à peine, se contentant de leur jeter leur récompense.

De fait, elles ne savaient pas quoi faire. Elles regardaient la foule sans répondre, lorsque la voix de Jessica se fit entendre à travers les communicateurs :

<< Essayez de les calmer et de les rassurer. Restez vous-mêmes et n’en faites pas trop. C’est l’honneur de NyuuStore qui est en jeu. >>

Elle n’ajouta rien de plus.

Reprenant sa forme normale, Hakoto commença à expliquer à la population que tout était fini, que ce n’était pas grand-chose, qu’il n’y avait plus de danger et qu’il fallait revenir à ses activités normales.

Shizuka était très étonnée, autant par la capacité d’Hakoto à gérer la situation que par les remerciements.

Avant d’entrer dans le métier, elle avait toujours pensé que les mahou senjo étaient couvertes de louanges, mais c’était l’un des nombreux aspects sur lesquels elle avait été désillusionnée.

Néanmoins, elle avait quelque peu l’impression de les voler puisqu’elle n’avait que très peu pris part à la bataille.

— Détends-toi, Shizuka-chan, lui chuchota Hakoto. Sans ton aide, je serais morte et eux aussi, tu mérites autant de remerciements que moi.

Puis elle lui sourit de manière bienveillante. Elle avait tout de suite compris, elle qui connaissait toutes les expressions de Shizuka.

Cette dernière répondit par un sourire gêné et maladroit. Elle commençait à penser qu’elle avait bien fait de suivre Hakoto et l’agence NyuuStore.

De plus en plus de personnes s’attroupaient autour des deux filles. Un petit garçon parvint à se frayer un chemin jusqu’à Shizuka.

— Oneesan ! Merci !!

Sur ces mots, il lui tendit une barquette de dango avec l’étiquette d’un magasin de pâtisseries voisin. Il était sûrement le fils de ceux qui géraient la boutique.

— Merci ! Merci beaucoup !

Tout en lui répondant, les larmes montèrent aux yeux de Shizuka. Elle était émue et bouleversée. Pour la première fois, elle avait l’impression que le travail de mahou senjo servait à quelqu’un. Il y avait enfin un peu de bonté et de générosité dans le monde brutal qu’était le leur.

***

De l’autre côté de la ville, Sandy n’avait pas pu échapper à la foule. Elle avait pourtant essayé.

Lorsque Jessica leur avait demandé de s’occuper des citoyens, elle avait désobéi et avait tenté de prendre la poudre d’escampette, mais, après avoir repris sa forme normale, au coin d’une rue, elle avait vu la tenaille se refermer sur elle : quatre enfants l’avaient encerclée et leur agitation avait attiré les adultes.

Elle avait eu beau faire semblant de ne pas parler japonais, la foule continuait de s’agglutiner. Quelques personnes, sûrement des immigrés anglophoneshormis sa barrière réactive qu’elle comptait garder pour une éventuelle urgence, vinrent même se proposer pour servir d’interprètes. Le visage rouge de honte, l’envie de fuir l’emplissant, Sandy finit par céder et répondre aux questions de la foule tant bien que mal.

C’était un curieux spectacle que de voir une délinquante autant sollicitée par des gens respectables, mais à leur yeux, elle était avant tout la mahou senjo qui les avait sauvés ; ils passèrent outre son apparence.

Un groupe de vieilles femmes allèrent même jusqu’à lui dire qu’elle était vraiment séduisante et qu’elles aimaient bien son style. Des garçons chuchotèrent qu’elle était mignonne.

Malheureusement, ce n’était pas la première fois qu’elle subissait ce genre de chose.

L’embarras finit par lui donner envie de s’enfuir.

— Pourquoi ça tombe toujours sur moi ?! hurla-t-elle dans sa tête.

***

En temps normal, c’était Jessica qui aurait dû s’occuper des relations publiques de l’agence : c’était sa spécialité. Mais elle était préoccupée par un autre problème.

En effet, elle n’arrivait pas à se dire que tout était fini. Son intuition trouvait cette victoire trop facile. Le vrai objectif de tout ce désordre lui échappait de surcroît.

Elle ruminait cette impression tout en se posant sur le toit d’un des bâtiments du temple et en observant les dégâts qu’elle avait occasionnés. Pour sauver l’Humanité, des pertes matérielles étaient inévitables. L’agence NyuuStore souscrivait d’ailleurs à une assurance professionnelle spécifiquement prévue à cet effet.

— En fait…, c’est comme si ces méthodes ne leur correspondaient pas… Ce n’est pas assez… explosif pour des cultistes de Vrexuh, je trouve. C’est ça !! Il y a forcément quelque chose d’autre ! Ce n’était qu’un plan destiné à nous tromper. Le vrai objectif est ailleurs !

Sur ces mots, sans prendre plus de temps pour réfléchir, elle s’envola. Grâce au brouillard, personne au sol ne la distinguait, ce qui l’arrangeait dans la situation présente.

D’un autre côté, elle-même ne voyait rien. Ce n’était pas très pratique mais…

— Dans cette situation, je ne dois pas compter sur mes yeux mais sur mon instinct, de toute manière.

Elle survola la ville une première fois, mais rien d’étrange ne l’attira.

Son intuition était-elle fausse ? S’était-elle trompée ?

<< Jessica ? Un problème ? >> demanda Hakoto à travers le communicateur.

— Non, c’est bon, continuez ce que vous êtes en train de faire.

<< Tu es sûre ? Je viens de t’entendre passer dans le ciel. >>

— Oui, c’est bon. C’est un ordre, rassurez-les !

Sur ces mots, Jessica coupa court à la conversation et continua de patrouiller dans le brouillard.

Bientôt, il finirait par se dissiper et les ennemis supposés changeraient de plan d’action. Elle devait faire vite !

Soudain, en passant au-dessus d’une maison tout ce qu’il y avait de plus normal, elle eut un étrange frisson désagréable. Contrairement aux yeux d’Elin qui voyaient la magie, elle était simplement devenue plus sensible que la moyenne au surnaturel à force de l’avoir côtoyé. Ce n’était ni fiable, ni précis.

Mais cette fois, elle décida de s’en remettre à cette impression, faute d’avoir autre chose de plus concret. Elle fit apparaître dans sa main un pistolet-mitrailleur, un Dominator, et piqua en direction de la maison.

Sans prendre de pincettes, elle fracassa la porte-fenêtre du rez-de-chaussée et entra.

— Agence NyuuStore, vous êtes en état d’arrestation !

Elle pointa son arme sur une silhouette humaine.

Elle se doutait que la réponse serait négative. Que pouvait-elle attendre de la part d’un culte nihiliste qui priait un Ancien déjà mort ?

Mais c’était la procédure.

En face de Jessica se trouvait un homme de phénotype caucasien à la longue barbe et aux cheveux châtains, vêtu d’un costume trois pièces noir et tenant un grimoire entre ses mains. À ses côtés se tenaient deux Profonds à la couleur de peau différente de la normale et que Jessica identifia sans problème en tant que sorciers Profonds.

Pendant quelques secondes, les deux parties se firent face et s’observèrent mutuellement, puis, sans qu’aucun mot ne fût prononcé, la possibilité de négociation disparut.

*Ra-ta-ta-ta*

Les balles allèrent s’écraser contre la barrière magique érigée par les deux sorciers Profonds, tandis que le cultiste humain tendit la main et provoqua une explosion qui souffla toute la pièce.

Jessica se protégea à son tour à l’aide d’une barrière réactive et fut projetée hors de la maison.

— Satané sorcier ! En tout cas, ça, c’est une magie bien plus digne d’un cultiste de Vrexuh !

Elle éjecta le chargeur vide de son arme et le remplaça par un nouveau, puis repassa à l’attaque.

De retour dans la pièce, elle continua de mitrailler la barrière tout en augmentant la vitesse de ses balles grâce à sa magie.

Mais, contre toute attente, la barrière tint bon ; les deux sorciers Profonds étaient plus puissants que prévu.

Cette fois, l’un d’eux projeta un ensemble de six petites sphères rouges en direction de Jessica qui s’envola pour les esquiver. Elles produisirent six explosions qui balayèrent tout le voisinage de leur onde de choc.

— Ils sont fous, ces cultistes !

Il n’était plus question de jouer, il lui fallait passer aux choses sérieuses au plus vite. À ce rythme, le sorcier finirait par détruire tout le quartier.

Elle tira de sa poche dimensionnelle non pas une, mais deux armes : son Executor, un pistolet semi-automatique, et son Predatoris, un revolver lourd.

Lorsqu’elle revint à l’assaut après quelques secondes, le sorcier humain avait disparu mais les deux Profonds étaient toujours là. L’un gardait déployée la barrière défensive, tandis que l’autre marmonnait une incantation en r’lyehien.

Jessica commença à arroser la barrière à l’aide de son semi-automatique. Ses balles perforantes de calibre 50 modifiées la heurtèrent trois fois au même endroit et la quatrième balle la fit tomber en éclats.

— Tu croyais que j’avais rien contre les barrières ? ne put-elle s’empêcher de déclarer.

*Bam*

De son autre main, elle tira aussitôt avec son revolver une lourde munition chargée de magie ondulatoire. À peine la balle pénétra-t-elle les chairs molles de la créature qu’elle émit de violentes vibrations qui la firent exploser de l’intérieur ; son sang verdâtre et visqueux aspergea la totalité de la salle.

Lorsque Jessica tourna son arme vers le second pour lui faire subir le même sort, ce dernier acheva son incantation.

*Bam*

Aucun des deux ne put efficacement esquiver. Le Profond se jeta de côté, mais la balle qui lui perfora le bras fit exploser la moitié de son torse.

Quant à Jessica, des pics d’ombre jaillirent tout autour d’elle pour l’empaler. Sa barrière réactive ne parvint pas à résister, elle se brisa, quelques pics l’effleurèrent et l’un d’eux lui perfora la cuisse droite.

— Aaaaah !

Sous l’effet de la douleur, elle poussa un cri et posa genou à terre.

Mais ce n’était pas le moment de se relâcher. Le Profond était encore en vie. Elle pointa ses deux armes devant elle et croisa le regard haineux de son ennemi. Celui-ci tendit sa seule main valide dans sa direction.

*Bam Bam*

En même temps que les deux balles traversaient la pièce et mettaient fin à la vie du Profond, un projectile noir comme du goudron frôla le visage de Jessica, qui esquiva de justesse.

— Pense pas m’avoir deux fois, imbécile ! grommela-t-elle.

C’est dans cet endroit en bien piteux état que Jessica reprit son souffle et saisit sa jambe.

Il restait encore un ennemi, elle devait le poursuivre. C’était ce qu’elle voulait faire mais sa jambe refusait de bouger ; un douloureux courant électrique circulait dans tout son corps et la faisait grincer des dents.

— Décidément, ce n’était pas ma journée…, affirma-t-elle en soupirant.

Elle finit par s’asseoir tout en activant son communicateur : il y avait quelqu’un qui pouvait s’en occuper.

— Glory ! Arrête de bouder, ma chérie !

— Chef ? Qu’est-ce…

— Désolée, j’ai pas le temps de t’expliquer. Écoute, il y a de fortes chances qu’un vieux barbu, un occidental, aille sur la plage. C’est un cultiste capable d’utiliser la magie d’explosion. Arrête-le, OK ?

— D’accord, Jessica !

Sur ces mots, la communication prit fin.

Si Jessica avait raison, le sorcier, privé de toute possibilité d’achever son plan, allait chercher à s’enfuir et pour ce faire, il choisirait de rejoindre ses alliés Profonds. S’il était un minimum consciencieux et pas complètement obnubilé par sa suffisance, il avait peut-être même prévu un bateau pour fuir.

— N’empêche… c’est quand même étrange, cette collaboration entre Profonds et cultistes de Vrexuh…, remarqua-t-elle en commençant à s’occuper de sa blessure.

***

Sur la plage, les vagues avaient nettoyé le sang, et le sable avalé les cadavres des Profonds qu’avait sauvagement exécutés Gloria.

Après avoir entendu la voix de sa chef, qu’elle considérait bien plus comme sa mère, elle commença à se calmer et à dodeliner sur place.

— Jessica~, tu m’as tellement manquée~

Parmi tous les êtres humains, Jessica était celle qu’elle préférait. Ses caresses, ses compliments et ses cadeaux étaient tout pour Gloria. Elle aimait aussi ses collègues, mais Jessica était un cran au-dessus.

À vrai dire, sa chef était son garde-fou. Gloria était une mahou senjo qui détestait l’humanité. Elle n’aurait jamais combattu pour cette cause si ce n’était pour lui faire plaisir.

C’est en chantonnant qu’elle se transforma à nouveau pour attendre le sorcier.

Elle scrutait la plage, puis finalement, impatiente, elle étendit ses sens à travers le sable.

Grâce à son étrange magie, dans les lieux tels qu’une plage ou un désert, elle gagnait un avantage fabuleux. En plongeant ses tentacules et en les fusionnant avec le sable, elle pouvait ressentir en quelques instants tout ce qui foulait le sol : les crabes qui marchaient, insouciants, à quelques centaines de mètres, les araignées qui cachaient leurs œufs à l’abri, mais également les pas d’un être humain se trouvant à plus d’un kilomètre, proche du pont qui reliait Kamakura à Enoshima.

— Je t’ai trouvé !

L’intéressé sursauta. Il était en train de défaire le zodiaque qu’il avait préparé au cas où le plan se déroulerait mal et ne l’avait pas entendue venir. En fait, nul n’aurait pu prévoir son arrivée : elle était littéralement sortie du sable tel un monstre de film d’horreur.

— Jess va me remercier, j’en suis sûre…

Le sorcier marmonna quelque chose dans une langue que Gloria ne reconnut pas, puis il porta ses yeux haineux sur elle.

Il tendit ses deux mains et soudain, une violente explosion se produisit. Mais le sable qui se trouvait autour de la mahou senjo se dressa tel un igloo et la protégea.

Le cultiste en avait assez de cette journée. Son plan si habilement mené venait de capoter et maintenant, il n’arrivait même pas à s’enfuir à cause d’une étrange mahou senjo. Il ne ménageait plus ses forces, il enchaînait les explosions les unes après les autres, il comptait bien détruire cet abri de sable.

Cessant d’attaquer, il reprit son souffle et observa l’étendue des dégâts. Il y avait des cratères partout, mais pas la moindre trace de sang ou de morceau de cadavre.

Avait-elle réussi à s’échapper ?

— Tu es si bête ! Tu penses pouvoir me tuer dans un endroit pareil ? Je suis la plage ! Je suis tout ce que tu vois, tu sais ?

Sur ces mots, trois igloos de sable apparurent autour du sorcier.

— Dans lequel je suis ? Tu peux le deviner ?

Le sorcier originaire d’Europe comprenait l’anglais. Se doutant que son ennemie n’était sous aucune de ces demi-sphères, il se mit à courir en direction du zodiac au lieu d’attaquer. Il y avait de fortes chances qu’elle ne puisse se battre sur l’eau puisque son élément était le sable. Acculé dans cette situation, il était parvenu à cette conclusion.

Mais soudain, il tomba au sol sans comprendre pourquoi. Lorsque son regard chercha la raison, il aperçut un peu plus loin sa jambe gauche sectionnée par un tentacule de sable en forme de faux.

— J’aime pas les tricheurs, tu sais ? Si tu ne veux pas jouer, meurs donc ! Et rends Jessica heureuse !

Une demi-douzaine de tentacules jaillirent du sol autour du sorcier, prêts à le broyer et à le découper, mais ce dernier sourit et dit à son tour :

— Tu as gagné ce combat, je l’admets… mais ce n’est pas la fin ! Le règne des ténèbres s’emparera du monde bientôt ! Hahahaha !

Les tentacules s’abattirent sur lui en même temps, telle une meute de chiens sauvages affamés.

Au moment précis de sa mort, un sort automatique se déclencha : le sorcier avait prévu un jour cette éventualité et avait gravé sur son cœur un puissant sortilège qui s’activerait lorsque son dernier souffle arriverait.

Une violente explosion balaya la plage, détruisant une partie du pont menant à Enoshima ainsi qu’une partie du mur d’enceinte qui séparait la plage de la ville.

Dans d’autres circonstances, Gloria aurait été blessée, mais elle se trouvait à l’abri sous le sable lorsque l’explosion retentit. Elle se rendait compte que cet ultime sort n’était pas rien, il était réellement puissant. Heureusement qu’elle ne s’était pas cachée sous l’un des dômes de sable.

Ressortant après l’explosion, elle observa les dégâts et ne put empêcher d’esquisser un sourire.

— Finalement, cette journée commence à se rattraper.

Elle s’assit sur les décombres du pont et observa la mer devant elle.

***

Lorsque Hakoto, Shizuka et Sandy arrivèrent sur le champ de bataille, tout était réglé.

Jessica ne put dissimuler ce qui s’était passé avec le sorcier et lorsque les habitants de Kamakura apprirent qu’ils avaient été sauvés une seconde fois (même si, en réalité, il s’agissait de la seconde partie d’un même plan), ils furent si reconnaissants que plusieurs marchands les invitèrent à fêter la victoire.

Les filles ne voulaient pas accepter au départ, mais Jessica leur donna ordre de se reposer et d’en profiter. Elles furent donc embarquées dans divers restaurants et boutiques de souvenirs où on leur offrit de nombreux cadeaux. Un petit groupe de jeunes les escorta tout au long de leur visite de Kamakura, tout le restant de la journée.

Malgré ce qui s’était passé, dans l’après-midi, toute la ville était de nouveau active. Les policiers vinrent s’entretenir avec Jessica qui reçut des soins médicaux, les pompiers commencèrent à s’occuper du pont et du mur d’enceinte et l’armée vint à son tour porter assistance à la ville.

Peu à peu, l’humeur de Shizuka s’améliora. Elle avait l’impression d’avoir fait quelque chose d’utile, cette fois. Grâce à leurs actions conjointes, la ville était sauve et les gens étaient contents et reconnaissants. Cette fois, ce n’étaient pas de fausses victimes comme Satomi, juste d’honnêtes citoyens qui voulaient vivre paisiblement.

Hakoto lui saisit la main discrètement et chuchota à son oreille :

— Tu as l’air plus heureuse qu’avant, non ?

Shizuka rougit et hocha la tête.

— Je suis contente de t’avoir amenée avec nous. Je ne m’attendais pas à ce que ça se déroule aussi bien. Tu peux enfin voir le bon côté de notre métier, non ?

Une fois de plus, Shizuka acquiesça et répondit avec un sourire radieux qu’elle n’avait pas beaucoup affiché ces derniers temps :

— Merci, Hakocchi !

***

Pendant ce temps, Gloria s’était enfuie. Lorsqu’elle avait vu la foule, elle n’avait pas supporté. Elle était tombée sur Jessica par hasard et s’était ruée sur elle.

Ensemble, elles se firent amener par une voiture de police jusqu’à la maison qu’occupait le grand sorcier. Il n’y aurait sûrement plus grand-chose à découvrir, considérant la violence du combat, mais cela valait le coup de malgré tout y jeter un œil, avait pensé Jessica.

En pénétrant dans le bâtiment à moitié soufflé, elle se tourna vers Gloria :

— Tu aurais dû aller t’amuser toi aussi… mais je suppose que tu ne veux pas ?

— Je ne m’amuse pas avec les humains.

— Ouais, j’étais sûre de cette réponse… En tout cas, merci, tu as fait du bon boulot.

— De rien, Jessica !!

Sur ces mots, Gloria s’approcha de sa chef et, baissant la tête, l’invita à la lui caresser. Jessica sourit, puis s’appliqua à cette tâche comme elle le faisait fréquemment. Gloria était au fond une petite fille triste à ses yeux.

— Tu changeras jamais. Désolée de ne pas t’avoir expliqué le plan et de t’avoir laissée seule.

— Pas de problème.

Gloria affichait un sourire satisfait et finit par enlacer Jessica avec affection.

— Jessica ? Tu es blessée ?

— Tssss ! Tu t’en es rendu compte ?

— Oui…

Jessica avait tout fait pour cacher sa blessure à la cuisse, qui était profonde, mais sa démarche n’était pas la même que d’habitude. De la colle organique avait été appliquée et son corps de mahou senjo ferait le reste.

— Je ne voulais pas vous inquiéter. Désolée de l’avoir caché, Glory.

Gloria secoua la tête pour signifier que ce n’était pas grave.

— Au fait, qu’est-ce qu’on fait ici ?

— Recherche d’indices… Ouvre bien les yeux.

Gloria acquiesça et elles se mirent toutes les deux à inspecter les débris.

Elles finirent par rassembler des documents à moitié calcinés qui s’avérèrent sans utilité. En revanche, grande fut la surprise lorsqu’elles trouvèrent intact le grimoire du sorcier qu’il avait dû abandonner dans sa fuite.

Il était écrit dans une des nombreuses langues des Anciens, probablement pas du r’lyehien. C’est grâce à différentes notes en allemand, que Jessica comprenait un petit peu, qu’elles apprirent quelques informations utiles.

Le grand sorcier répondait au nom de Viktor Bäcker. Il voulait sacrifier tous les habitants de Kamakura, soit plus de cent mille âmes, afin de provoquer une explosion sous-marine à un emplacement que les Profonds avaient préalablement consacré magiquement.

Cette explosion aurait dû provoquer un puissant tremblement de terre suivi d’un terrible raz-de-marée capable de ravager les côtes de Kanagawa et de Tokyo.

Cette fois encore, un désastre avait été désamorcé de peu. Le rituel qui avait demandé des années de préparation avait été saboté par l’intervention de NyuuStore.

Enfin, elles tombèrent sur une série de documents à l’intérieur du grimoire qui les intriguèrent au plus haut point. Ils étaient en latin et en énochien. Ce qui attira surtout leur attention était les photographies du mont Fuji qui s’y trouvaient.

Tout en caressant la tête de Gloria comme à un chaton et en lui touchant discrètement les fesses, Jessica réfléchissait à ce nouvel élément de mystère.

— Qu’est-ce que le mont Fuji vient faire là-dedans au juste ?

Lire la suite – Chapitre 8