Chapitre 8 – Réconciliation

Le train s’arrêta en gare de Takadanobaba, Shizuka descendit sur le quai.

Elle s’arrêta à côté d’une énorme affiche promotionnelle pour un nouveau film en diffusion au cinéma, puis déglutit et posa sa main sur sa poitrine. Elle était angoissée… très angoissée. Son cœur battait la chamade.

— Co… Comment vont-elles accueillir mon retour ? pensa-t-elle en fermant les yeux et en cherchant à se calmer.

La veille, elle avait quitté l’agence en criant sur ses collègues, en les insultant, et à présent, elle revenait la queue entre les jambes reprendre son service. C’était impossible qu’on ne lui fasse pas de remarques.

Au fond d’elle-même, elle n’allait pas beaucoup mieux. Elle avait du mal à assumer la réalité du métier mais la mission aux côtés de l’agence NyuuStore lui avait fait du bien. Elle lui avait permis de se souvenir de l’importance du devoir des mahou senjo : protéger le monde.

À chaque fois que l’image de la mort d’Iwakiri Megumi lui revenait à l’esprit, ses jambes tremblaient ; à chaque fois, elle voulait se laisser tomber au sol et pleurer. Mais, si elle superposait à cette image horrible les visages reconnaissants des habitants de Kamakura, elle parvenait à certain équilibre.

Au final, elle n’était ni contente, ni mécontente, ni fière d’être une mahou senjo, ni honteuse de l’être. Elle voulait juste améliorer les choses et ne pas abandonner son rêve.

Mais sa réalisation était jonchée de compromis : le premier étant l’agence Tentakool en elle-même.

Peut-être aurait-elle pu rejoindre NyuuStore à la place. Jessica n’était pas en réalité aussi stricte qu’elle le disait quant à la poitrine de ses membres, mais Shizuka ne pouvait s’y résoudre. Si sa première expérience en agence se soldait par un échec, elle ne s’en remettrait pas. Tentakool n’était certes pas l’agence idéale, mais la quitter de la sorte aurait un goût de fuite et de défaite.

De plus, elle avait eu tort de leur attribuer toute la faute. Elle avait simplement reporté son chagrin et utilisé leurs défauts pour les accuser d’un drame dont elles n’étaient pas fautives.

Elle leur devait ses plus plates excuses.

Peut-être iraient-elles jusqu’à ne plus la vouloir dans l’agence. Ce serait légitime après ce qui s’était passé. Si cela devait arriver, elle s’excuserait encore plus ardemment et les obligerait à la reprendre.

Elle avait pensé jusqu’à présent que Tentakool était une mauvaise agence, qu’elle n’avait pas eu de chance en la rejoignant, mais peut-être n’était-ce pas le cas. Bien sûr, NyuuStore ressemblait plus à l’agence de ses rêves, mais elle n’était sûrement pas exempte de défauts non plus.

Tout prenant son courage à deux mains et en forçant ses jambes tremblantes à s’avancer vers l’agence, elle repensa à ce qui s’était passé la veille au soir.

***

De retour à l’agence de Ginza, Hakoto lui avait proposé de les rejoindre.

Mais Shizuka avait baissé la tête et, tout en s’inclinant, elle refusa :

— Désolée, Hakocchi. Mais… mais…

— Tu vas retourner à l’agence Tentakool, pas vrai ?

Il n’y avait pas de mépris dans sa voix. C’était comme si elle l’avait toujours su.

Shizuka se contenta d’acquiescer timidement.

— Je le savais. J’aurais vraiment bien voulu que tu restes parmi nous, mais j’ai compris que ton cœur ne m’appartient plus…

— Ne dis pas ça, Hakocchi ! Je… je te suis sincèrement reconnaissante, sans toi je ne sais pas ce que je serais devenue. Mais… mais, au fond de moi, j’ai l’impression que ce serait une erreur de les quitter.

Jessica, qui avait entendu la conversation qui se déroulait dans les bureaux, s’approcha et lui posa la main sur l’épaule :

— Je savais aussi que tu ne resterais pas. Mais tu es toujours la bienvenue, sache-le. Si c’est ce que tes sentiments te disent de faire, ce doit être la bonne décision, assurément.

Shizuka leva la tête et la fixa droit dans les yeux. Ces paroles la touchaient. Elle sentait un certain réconfort.

— Je vous remercie du fond du cœur, Jessica-san.

— Jessica suffira, idiote ! dit l’intéressée en lui donnant une pichenette sur le front. Reviens quand tu veux et si la naine te gonfle trop, tu peux intégrer mon agence. Il te manque deux bonnets, mais bon, avec un peu de gymnastique mammaire, on sait jamais…

— Jessica ! s’exclama Hakoto en guise de reproche. Elle a dépassé les 18 ans, ça ne marche plus !

— Ça, c’est toi qui le dis ! Les seins sont le mystère et la beauté du monde, n’essaye pas d’appliquer des lois scientifiques dessus !

Shizuka ne put s’empêcher de se mettre à rire et de contaminer Hakoto par son hilarité. Elle finit par avoir les larmes aux yeux. Inconsciemment, elle était plus émue qu’amusée.

Lorsque Sandy finit de traduire à l’oreille de Gloria, cette dernière croisa les mains sur sa poitrine et s’approcha.

— I… I… I… I don’t know what to say, but please come back soon. You seem to be a nice girl.

— Je n’ai pas compris, désolée, Gloria.

— Nevermind ! Take that and, please, don’t forget to visit us !

Sur ces mots, elle mit dans la main de Shizuka une carte de visite accrochée à un paquet de bonbons achetés dans l’après-midi, puis elle la prit dans ses bras au grand étonnement de ses collègues.

Sans attendre de réponse, Gloria repartit les épaules basses en direction de son espace de travail et s’installa devant son ordinateur.

Les filles l’observèrent se mettre à pianoter à une vitesse ahurissante sans comprendre ce qu’elle avait eu en tête.

Puis vint le tour de Sandy :

— Reviens quand tu veux. Si t’as besoin d’aide, hésite pas, OK ?

Sur ces mots, en rougissant légèrement, elle lui caressa la tête et s’en alla en la saluant de la main d’une manière virile.

Au moment où Shizuka mit le pied hors de l’agence, Hakoto la rattrapa à la hâte.

— Pourquoi tu ne resterais pas ici cette nuit ? Tu peux dormir dans mon appartement. Enfin… si tu n’as pas peur de moi…

Elle baissa la tête en rougissant et en jouant de ses index.

« Après ma déclaration d’il y a quelques années, acceptera-t-elle une demande si risquée ? » C’était ce qu’elle pensait en cet instant.

Mais Shizuka ne se méfia pas autant et répondit immédiatement :

— S’il s’agit de toi, je ne vois pas de problème ! Mais on ne prendra pas de bain ensemble comme autrefois, par contre, OK ? Enfin… euh… ne m’en veux pas, s’il te plaît !

Hakoto resta interdite un instant, puis se mit à rire tandis que Shizuka joignait les mains pour appuyer ses excuses. Il lui avait fallu tellement de courage, pensant que Shizuka refuserait, mais cette dernière n’avait même pas hésité.

Elles continuèrent de rire un moment dans la rue, puis, comme revenues à l’époque insouciante de leur enfance lorsqu’elles s’amusaient et jouaient ensemble, elles montèrent à l’étage d’Hakoto.

Dans l’ascenseur :

— C’est dommage en tout cas, ton refus. Mais tu dis ça uniquement parce que tu n’as pas encore vu la baignoire gigantesque que j’ai. Une fois que je te l’aurai montrée, tu changeras vite d’avis !

Hakoto avait pris un air joyeux et taquin.

— Ah oui ? Tu penses qu’une baignoire aura raison de moi ?

— Une baignoire peut avoir raison de toi, dit Hakoto en croisant ses mains dans le dos. C’est un peu comme le grand méchant des magical girls qu’on regardait à l’époque.

— Ehhh ! Donc tu veux me corrompre en fait ! Tu serais pas devenue une super vilaine pendant ton absence ?

— Qui sait ?

Hakoto tira la langue et elles se remirent à rire. Les idées noires étaient soudain devenues si légères qu’elles s’envolèrent et disparurent. Pendant un instant, les deux jeunes femmes eurent l’impression d’être redevenues des collégiennes insouciantes.

En continuant de plaisanter, elles entrèrent dans l’étage d’Hakoto qui était aussi luxueux que judicieusement décoré.

Le salon était de style traditionnel kibanais. Le sol était recouvert de parquet, il y avait une table basse et des coussins au sol, tandis que des estampes décoraient les murs.

Le reste de l’appartement était, en revanche, dans un style kibanais plus moderne.

Les nombreuses plantes disséminées un peu partout dans l’appartement rappelèrent à Shizuka une des passions premières de son amie : l’ikebana. Depuis toute petite, elle y avait été formée et avait développé un savoir-faire reconnu en la matière.

— Cet appartement, c’est toi tout craché !

— Merci beaucoup. C’est un bien modeste appartement, mais je te prie d’y prendre tes aises comme s’il était tien.

En vérité, Shizuka aurait bien pu se sentir bien dans cet appartement : tout était fait pour la relaxer. C’en était presque à se demander s’il n’y avait pas de la magie à l’œuvre, tant son effet avait été immédiat sur la jeune femme.

— C’est vraiment très joli, j’aime beaucoup ! Je risque d’avoir tellement honte si un jour tu viens dans mon appartement miteux…

— Ne dis pas ça, Shizuka-chan. Je suis sûre qu’il est mieux que ce que tu dis.

— Difficile de le garder propre avec l’autre parasite au salon…, marmonna-t-elle.

— Tu veux boire quelque chose, manger peut-être ?

— Je crois avoir mangé pour toute la journée, désolée, Hakkochi.

— Dans ce cas, tu veux prendre un bain… ou alors… ?

Hakoto prit une pose de vieux pervers qui ne lui allait vraiment pas. Normalement, c’était la femme au foyer qui proposait ce genre de choses à son mari qui rentrait du travail, mais à une époque, elles avaient eu la réflexion que ce serait plus drôle si c’était le mari qui la faisait.

Pendant quelques temps, elles avaient plaisanté à ce sujet et là, soudain, Hakoto avait ramené du passé cette vieille blague.

— Oh eh bien ! Je m’y attendais pas à celle-là ! Non, c’est bon, mon chéri, je vais aller me laver toute seule ! Haha !

Un nouveau fou rire, puis Hakoto montra la salle de bain à Shizuka qui y entra sans tarder.

— Whaaaa !! C’est pas une baignoire, c’est une piscine !

De l’autre côté de la porte du vestiaire, Hakoto afficha un sourire victorieux :

— Je te l’avais dit. Alors tu restes chez NyuuStore ?

— Je… je vais y réfléchir !

Hakoto sourit et s’en alla prendre et ramener des vêtements de rechange qu’elle laissa dans le vestiaire.

— Je te laisse des vêtements propres. Ils sont normalement à ta taille.

— Oh ? Merci ! Mais comment tu connais ma taille ?

— Euh… C’était les vêtements que je portais autrefois, avant de grandir…, répondit-elle en se grattant la joue et en transpirant un peu du front. J’ai pensé qu’ils t’iraient.

Shizuka gonfla les joues allongée dans la baignoire géante :

— Je me sens un peu vexée. Mais… je suis bel et bien plus petite et moins développée que toi.

— Il n’y a pas de quoi être complexée, tu es très bien comme ça.

Sur ces mots, Hakoto sortit du vestiaire et poussa un long soupir en s’adossant à la porte.

En vérité, elle avait menti. À la période où sa taille avait atteint celle de Shizuka, sa poitrine, quant à elle, était déjà bien plus volumineuse que celle de son amie. Elle n’avait jamais porté ces vêtements, pas une seule fois.

Hakoto les avait achetés dans l’éventualité que son amie vienne dormir un jour chez elle, occasion qui se présentait enfin.

Dans une salle secrète de son appartement, un endroit d’elle seule connu, elle avait bâti son sanctuaire de Shizuka. Il s’agissait d’une petite pièce où elle avait accroché des photos de son amie d’enfance partout et avait même fait construire un mannequin taille réelle basé sur les informations qu’elle avait réussi à obtenir.

À présent que la vraie Shizuka se trouvait chez elle, elle commençait à être un peu soucieuse à ce sujet, d’ailleurs. Si ce sanctuaire était découvert, aucun doute que Shizuka la fuirait à tout jamais.

— Elle ne doit pas y mettre les pieds ! Absolument pas !!

Malgré ses inquiétudes, la soirée se passa fort bien. Les deux filles discutèrent une bonne partie de la nuit, se racontant tout ce qui leur était arrivé au cours de ces longues années de séparation, puis elles s’endormirent.

***

— Encore une fois, je suis sincèrement désolée !! déclama Shizuka d’une voix forte tout en s’inclinant.

À l’agence Tentakool, dans la salle de repos, tout le monde était à sa place habituelle : Vivienne buvait paisiblement du thé, tandis qu’Irina dormait et qu’Elin somnolait à moitié devant l’écran de télévision où elle jouait à un jeu d’horreur.

Shizuka avait commencé par s’excuser et, ne voyant aucune réaction, elle l’avait répété plus fort.

Vivienne se leva et s’approcha d’elle :

— Oh ? Voici une bien belle surprise en cette matinée. Devons-nous vous préparer un thé ? Un café peut-être ?

Il ne faisait nul doute que Vivienne était stressée. Elle ne savait que faire. Elle n’était pas la chef de l’agence et cette dernière gardait le silence. Elle bâillait et tuait des zombies.

— Oneesama, je… je vous présente mes plus sincères excuses. D’entre toutes, c’est envers vous que j’ai été le plus injuste et cruelle, je ne mérite pas votre bienveillance.

Shizuka s’inclina encore plus bas.

Elle s’en voulait terriblement pour ce qu’elle lui avait dit ; « je n’en dors pas la nuit ». Elle savait que Vivienne faisait des efforts et qu’elle était bien intentionnée, sauf lorsqu’elle se transformait.

— Nous… Nous sommes consciente que vous pensiez réellement vos mots. Nous… En fait, il s’agit de choses très compliquées que nous préférerions ne point aborder à l’heure actuelle. Veuillez nous excuser, très chère, de ne point vous en entretenir.

Vivienne était hésitante, cela ne lui ressemblait pas. Elle baissa la tête et évita le regard de Shizuka.

Elle semblait toutefois sincère, mais il faudrait attendre un peu plus pour connaître les raisons de ce changement de personnalité.

— Oneesama ! Ne vous excusez pas, c’est uniquement moi qui suis en faute. Je ne cesse de dire à quel point vous êtes une fille géniale, une mahou senjo digne de ce nom, la personne la plus élégante que je connaisse, mais je vous ai blessée. Ce n’était pas mon intention…

C’étaient simplement ses propres incertitudes et son sentiment de révolte à l’égard du monde qui lui avaient fait perdre le sens des convenances et lui avaient fait dire des choses qu’elle n’aurait pas dû.

— Je… je suis une moins que rien…

— Ne dites pas cela, voyons.

— Je suis forcée de le dire, j’ai hurlé des choses horribles. Dans cette agence, c’est moi qui n’apporte rien, je suis incapable de survivre et d’affronter des monstres seule. Et je… je me permets de vous juger toutes les trois. Je devrais simplement me taire et suivre vos conseils.

Shizuka pleurait à présent. Elle qui avait les larmes si faciles n’avait pas pu résister plus longtemps. Elles s’écoulaient en torrent.

En face d’elle, Vivienne croisait les mains sur sa poitrine à la manière d’une sainte et portait sur sa kouhai un regard inquiet. Mais elle ne l’interrompit pas, comprenant que Shizuka avait besoin de vider son sac.

— J’ai… J’ai fui et j’en suis désolée. J’ai eu peur… et encore maintenant, j’ai vraiment très peur de ce monde dans lequel nous combattons. C’est… c’est stupide de ma part. Je… je m’attendais à ce que ce soit plus… plus comme dans les livres.

Irina commença à émerger de son tas de vêtements. Elle se frotta les yeux et repoussa de son visage un t-shirt sale.

— La mort de Megumi m’a fait vraiment mal. Je… Je commençais à m’habituer au fait de tuer des monstres… et à voir du sang et des victimes, mais… mais… tuer une consœur… une autre mahou senjo…

Elle sanglotait. Les larmes n’avaient pas de fin, ravageant son joli visage. Elle tenta d’endiguer le flot en passant sa manche sur ses yeux, étala son maquillage et n’eut droit qu’à une brève trêve.

— C’était horrible ! Je… je doute de pouvoir oublier ça un jour… Mais j’ai eu tort de faire peser ça sur vous… vous n’y êtes pour rien. Même s’il y a eu beaucoup de sacrifices… nous avons sauvé le plus grand nombre, non ? Je… je ne voulais pas… je pense que j’ai vraiment eu tort, aussi… pardonnez-moi !!

Elle s’arrêta de parler et se mit à simplement sangloter. Vivienne la prit tendrement dans ses bras.

— Nous n’avons jamais eu aucun grief à votre égard, dit-elle d’une voix douce. Nous pouvons comprendre votre attitude, vous êtes une fille sensible et gentille, ce monde n’est pas fait pour vous en réalité. Nous trouvons que vous avez eu beaucoup de courage, au contraire. Vous avez réussi à affronter vos peurs et vous êtes venue vous excuser. C’est remarquable. Pour notre part, vous êtes déjà tout excusée.

De son côté, Irina observait les deux filles sans mot dire. Elle se grattait la tête, confuse. Puis elle se leva :

— Les trucs compliqués, c’est pas pour moi, d’toute façon. Bah, bien sûr que t’es déjà pardonnée, j’ai même pas trop compris pourquoi tu t’excuses, en vrai. C’est clair qu’on est des fainéantes ici, mais on botte les culs des monstres quand même et j’pense que ça suffit, non ?

Sur ces mots assez surprenants, mais dignes de sa personnalité légère et insouciante, elle s’approcha et enlaça les deux filles en même temps.

— Calin !

— Irina-san ? Pourriez-vous au moins prendre une douche avant de venir vous coller à nous… ? Sans compter le fait que nous n’aimons guère votre contact, nous l’apprécions d’autant moins lorsque vous sentez la sueur…

— Rhooo ! Ce qu’t’es méchante, ma parole ! Mais bon, j’m’en fous, moi je t’aime quand même ! Et Shi-chan aussi !!

— Qui plus est, pourriez-vous au moins avoir la décence de vous revêtir d’un soutien-gorge ? Votre poitrine fort disgracieuse est collée à mon épaule et vous salissez le corps de Shizuka-san.

— Après ce que tu m’as fait l’autre fois, t’es gonflée de dire ça. Hihihi !

— Elin-san, veuillez ordonner à cette barbare de se séparer de nous, nous vous en serions éternellement reconnaissante.

Même si c’était involontaire, l’évocation de ce prénom mit fin à cette accolade. Toutes trois se tournèrent vers leur chef d’agence dans l’attente de sa réaction.

Si elle n’était pas d’accord pour réintégrer Shizuka, que feraient-elles ? Allaient-elles plaider en sa faveur ?

Elin bâilla une nouvelle fois et mit son jeu en pause, sentant l’attention sur elle.

Elle tourna légèrement sa tête et se gratta le dos.

— Je vois pas pourquoi vous faites tout ce boucan. Ouais, t’as été stupide et tu es partie avant une mission importante, mais c’est pas comme si je savais pas que tu le ferais. Puis, si t’étais venue, je suis presque sûre que dans ta déprime, t’aurais été un vrai boulet.

Elle bâilla à nouveau :

— Si ce petit voyage chez Jess t’a été utile, bah, tant mieux. Je préfère des filles motivées et qui font attention à ce qu’elles font que des dépressives qui mettent tout le monde en danger. Bref, t’es revenue et c’est cool, mais si tu repars, la prochaine fois je te botte vraiment les fesses, OK ?

Shizuka sécha ses larmes et, en s’inclinant pour la énième fois de la matinée :

— Oui ! Je ferai tout ce que tu me diras, Elin-san ! Merci à toi ! Un grand merci !

Elle se demandait toutefois comment Elin était au courant de sa visite chez NyuuStore. Peut-être que les deux chefs d’agence avaient communiqué entre elles. Elle éclaircirait sûrement le mystère ultérieurement.

— J’ai dit motivée, mais pas à ce point-là non plus… Pffff, vous êtes lourdes ce matin. Et Irina, je t’ai dit mille fois de pas retirer ton soutif, barre-toi sous la douche et habille-toi correctement, bon sang.

— Elieli est contente de te revoir parmi nous, Shi-chan. Hahaha !

— Raconte pas n’importe quoi, espèce de NEET exhibitionniste.

— Héhé ! T’es la meilleure, Elin !

Sur ces mots, Irina se déshabilla et sortit dans le couloir en direction de la douche. Elin lui jeta une bouteille vide sans aucune énergie, puis se remit à jouer.

C’était l’habituelle agence Tentakool, celle qui n’avait l’air de rien, mais qui donnait toujours le meilleur d’elle-même.

Pour la première fois, Shizuka sourit face à l’attitude de ses senpai et intérieurement, elle se dit :

— Bienvenue à la maison !

Aux alentours de midi, le téléphone d’Elin se mit à sonner : une nouvelle mission urgente les attendait.

***

Les filles se trouvaient dans un couloir de maintenance de la Tozai Line.

L’appel qu’avait reçu Elin mentionnait un problème survenu dans les souterrains. Les senseurs avaient détecté une activité dimensionnelle entre les arrêts Waseda et Kagurazaka. L’émission étant assez éloignée de la ligne de métro, la circulation n’avait pas été modifiée.

Sur la ligne Tozai, les arrêts qui suivaient Takadanobaba étaient Waseda et Kagurazaka. C’était donc relativement proche de l’agence. Avec une autorisation spéciale obtenue à la gare, Tentakool avait eu le droit de se promener dans les tunnels de métro.

Alors que Shizuka, nerveuse, serrait sa baguette dans sa main, Elin finit par trouver la porte d’accès aux couloirs de maintenance. Grâce à la clef qu’on lui avait confiée, elle la déverrouilla.

— Bon allez les filles, on y va…

— OK ! Allons-y !

Irina leva le poing avec enthousiasme et passa à côté de Shizuka. Ce faisant, elle lui toucha le postérieur. Shizuka sursauta et s’écria de suite :

— Kyaaaaaaa ! Ça… ça… ça va pas ?! C’est du harcèlement sexuel !

— T’es trop tendue, Shi-chan~ ! C’est bon, on va gérer !

Irina leva le pouce en lui faisant un clin d’œil. Shizuka grimaça, détourna le regard en se protégeant le postérieur et marmonna :

— C’était pas une raison pour me tripoter les fesses…

Vivienne jeta un regard froid à Irina :

— Veuillez calmer vos ardeurs, nous vous en serions gré. Nous savons pertinemment que vous êtes une fille primitive mais toute tentative d’agression à l’encontre de notre recrue sera punie, vous savez ?

— C’est toi qui parles… ? grommela Irina les bras derrière la tête.

— Nous ne comprenons que le langage humain, nous en sommes désolée. Veuillez donc cesser de vous exprimer comme un singe, s’il vous plaît.

— Waf Waf !

— Non, ça c’est le chien, Irina-senpai…, dit Shizuka en ayant honte pour elle.

— Arf ! Désolée !!

Mais à l’opposé, Irina s’en fichait pas mal. Vivienne soupira longuement :

— Pauvre amie, vous voilà à peine de retour que vous le regrettez déjà, n’est-il point ?

Shizuka sourit nerveusement par politesse. Elle ne pouvait pas dire que ce genre de choses lui avaient manqué.

Vivienne tira un mouchoir et une lotion hydroalcoolique de son sac.

— Pffff ! Attendez, nous allons retirer la souillure que cette sauvage a laissée sur vous.

Elle s’accroupit et, sans demander l’autorisation à Shizuka, commença à la « nettoyer » (ou « purifier » selon le point de vue).

— Onee… sama… ?

— Un problème, ma chère amie ?

— Je… je… c’est un peu gênant…

— Elieli ! Regarde, Vivi-chan est en train d’en profiter ! Ehhhhh !!

— Que dites-vous donc ? Tout ceci est de votre faute, nous vous signalons !

Shizuka était rouge et se cachait derrière ses poings. Elle était à peine revenue à l’agence Tentakool qu’elle avait déjà honte.

— Peut-être que j’aurais vraiment dû demander à Jessica de me garder !! Hiiiii !!

Elin les observait, impassible. Puis finalement, elle ouvrit la porte et dit :

— Bon, quand vous en aurez fini, on pourrait peut-être y aller. Ou alors vous attendez que je me tape tout le boulot ?

— Ouais ! Arrête, espèce de fourbe ! Moi aussi, j’veux tripoter Shi-chan !! À trois on s’amuse plus !

Shizuka blêmit.

— J’ai peur de ce que tu viens de dire, Irina-senpai. Il doit y avoir un malentendu, tu parlais pas de…

— Hein ? C’est quoi le souci, Shi-chan ?

— Interdiction pour vous de l’approcher à moins de cinq mètres, ordonna Vivienne en s’interposant. À compter de ce jour, nous serons la garde personnelle de Shizuka-chan. Vos sales pattes ne la toucheront plus.

— C’est un défi que tu me lances, Vivi-chan ?

— S’il vous plaît, arrêtez toutes les deux ! Nous sommes en mission !!

Shizuka avait pris sur elle pour crier et les arrêter. Les concernées tournèrent leurs regards sur elle, puis sur Elin qui soupira longuement.

— Bon, les fainéantes, transformez-vous et dépêchons.

C’était un peu déplacé d’entendre Elin traiter les autres de « fainéantes » mais, pour une fois, Shizuka ne pouvait pas lui donner tort.

Toutes les quatre se transformèrent. Yog-kun avait bien sûr activé la transformation en entendant la voix d’Elin.

— Quel dommage de ne pas avoir pu poursuivre…, souffla Vivienne à l’oreille de Shizuka.

Ces paroles la firent frémir de la tête aux pieds : c’était la voix cruelle et sensuelle de Vivienne transformée. Shizuka l’avait renommée en secret « le mode dominatrice ». Elle s’éloigna d’un bond et se cacha derrière Irina.

— Hihi ! C’est moi qu’elle préfère ! Shi-chan sera la première waifu de mon harem !

— T’es horrible, Irina-senpai !

Finalement, Shizuka courut rejoindre Elin et tira la langue à Irina, qui se mit à rire.

Elin soupira à nouveau. Elle en avait assez de toutes ces jérémiades. La connaissant, toutes se doutaient qu’elle rêvait de retourner à l’agence se vautrer dans le canapé. Mais elle ordonna un peu ce chaos et donna les directives :

— Irina, tu passes en première ligne comme toujours. Vivienne, tu passes en seconde, tu la soutiens. Shi-chan, tu passes devant moi, c’est la place la plus sûre en principe. Allez, c’est parti.

Elles entrèrent dans ce labyrinthe de couloirs de maintenance. Le métro de la ville de Tokyo en 2085 faisait plus de 300 kilomètres de longueur, mais elles avaient malgré tout une idée d’ensemble d’où chercher.

D’autant plus qu’Elin était là, et sa vision de la magie aiderait à trouver les phénomènes paranormaux.

Après une dizaine de minutes, elle arrêta tout le monde et dit :

— Je sens une émanation de magie… là…

Elle pointa un mur. Elles se trouvaient dans un couloir plongé dans la pénombre, humide, un vrai décor de film d’épouvante.

— Hein ? Dans le mur ?

Elin acquiesça.

— Il doit y avoir un tunnel qui fait le tour et qui mène dans la salle de l’autre côté, dit Shizuka.

— Sûrement… Mais ça serait trop long. Irina-chan, trouve-moi une entrée, s’il te plaît.

— OK~ !

Irina fit tourner son poing puis l’écrasa sur le mur en briques. La violence de son attaque fit tomber tout un pan de mur sous les yeux interdits de Shizuka.

— C’est… pas des manières… Sniff ! Pourquoi ça se passe toujours comme ça ?

— Arrête de chialer, c’est ouvert. En plus, ce mur n’est pas d’origine, regarde ces briques.

C’étaient des briques creuses qui détonaient avec les matériaux de construction voisins. Même Shizuka, qui n’était pas versée dans la maçonnerie, le remarqua de suite.

De l’autre côté de ce passage dissimulé se trouvait la réelle continuation du couloir qui menait à une porte en métal. Elles entendirent toutes du bruit provenant de derrière celle-ci, aussi elles se précipitèrent.

Elles entrèrent alors dans une grande salle qui ressemblait à un laboratoire de magie.

Un bien étrange endroit, à vrai dire.

Du plâtre avait été mis dans tous les angles de la pièce pour les arrondir et empêcher les angles droits. Les meubles étaient également bombés et tordus, sûrement pour le même motif.

Ainsi, par exemple, un pilier ayant la forme d’une sorte de double hélice d’ADN, suspendu par des câbles à quelques dizaines de centimètres, empêchant ainsi de former un angle droit avec le sol, accueillait de vieux livres qu’on pouvait supposer être des grimoires de sorts impies.

Le plan de travail, rempli de fioles rondes contenant nombre de liquides colorés, avait une forme des plus étranges, issue d’un design post-moderne totalement inédit : penché, arrondi et lui aussi suspendu.

Au plafond, les câbles métalliques qui soutenaient une partie du mobilier formaient une toile d’araignée complexe.

Au centre de cette pièce étrange se trouvait un homme que les filles reconnurent comme étant Tsukahiko. Sept Ghasts étaient en train de l’attaquer.

Maintenant une sphère magique autour de lui, il semblait épuisé ; d’ailleurs, il se tenait la hanche de laquelle s’écoulait du sang. Le combat durait depuis un moment, manifestement.

— Elieli, on fout quoi ? On le sauve ?

— Yep. Puis on l’emprisonne. J’ai besoin de l’interroger.

— Nous pouvons donc dispenser notre amour et notre bienveillance à ces viles créatures pécheresses ? Il me prend soudain une folle envie de les faire se repentir de leurs actes…

Vivienne passa sa langue sur ses lèvres et dégaina sa rapière.

— Autorisation accordée. Mais je veux le sorcier en vie, OK ?

— Bien entendu. C’est de bonne grâce que nous allons de ce pas exécuter vos ordres, chef. Shizuka-san, faites en sorte de ne rien rater de ce combat, je vous prie..

— Euh… si j’avais le choix, je préférerais m’en dispenser, pourtant…

Shizuka grimaça d’un air gêné. Des gouttes de sueur s’écoulaient de sa joue.

Mais Vivienne n’y prêta pas attention. Elle s’avança d’un pas lent et bruyant vers le groupe de sept Ghasts qui martelaient la barrière de leurs griffes et de leurs sabots.

Irina frappa ses poings l’un contre l’autre. Elle allait passer à l’action également, mais elle fut retenue par Elin.

Cette dernière lui chuchota quelque chose à l’oreille.

— OK, ça marche, Elieli !

Puis, ses instructions dispensées, Elin chuchota également à l’oreille de Shizuka :

— Je veux que tu lances ton Ruby Dusk Field autour de Tsukahiko pour l’empêcher de fuir.

— Hein ? Mais je… je ne sais pas si…

— Si tu te rates, je demanderai à Yog-kun de diffuser sur les réseaux les photos les plus compromettantes possibles. Je te promets qu’elles seront publiées dans le Daily Majo. T’as intérêt à réussir.

— HEIN ?! Mais… Mais !!!

Sur ces mots, Elin donna une petite tape amicale sur l’épaule de la jeune femme, puis elle s’éloigna et scruta le sorcier avec attention.

Shizuka était blême.

Autrement dit, elle n’avait pas le droit à l’erreur. Quoi qu’ait prévu Elin, si elle échouait à activer son sort ou à capturer le sorcier, sa carrière… non, sa vie entière était finie.

Yog-kun vivait avec elle. Elle ignorait quelles photos il devait avoir d’elle, mais elle avait déjà eu un aperçu de ce dont il était capable. Elin avait bien parlé des « plus compromettantes ». Puis, avec sa renommée, elle avait sûrement le moyen de faire publier un article sur Shizuka dans les magazines people de mahou senjo.

Elle déglutit et se mit à trembler.

— Quitte à en mourir, il faut que je réussisse !!! Pour sauver l’honneur qu’il me reste !

Elle dressa sa baguette devant elle et se mit à respirer par saccades.

— Venez mes mignons, accompagnez ma danse de vos cris d’agonie et allégez-vous de vos crimes en rejoignant l’au-delà ! Hahaha !

Pendant ce temps, Vivienne s’amusait. Son fouet claquait avec frénésie et ses rires sadiques se répandaient dans la pièce à chaque fois qu’elle arrachait un cri de douleur aux gueules difformes et garnies de crocs acérés de ces monstres.

Le festival de la douleur venait de commencer, Vivienne était le maître d’œuvre.

Laissant de côté ce massacre, Shizuka observa un autre combat qui avait lieu simultanément.

À peine les créatures s’étaient-elles détournées de Tsukahiko que ce dernier arrêta le bouclier défensif et, comme l’avait pensé Elin, il rassembla ses dernières forces pour lancer une téléportation.

— Shi-chan, maintenant.

La jeune femme sursauta mais reprit aussitôt ses esprits. Elle ne devait pas échouer. Elle ne devait pas…

« Ruby Dusk Field !! », cria-t-elle de toutes ses forces.

Elle manqua de défaillir en s’imaginant avoir raté le bon moment. Si Tsukahiko se téléportait, ce serait peine perdue pour le retrouver.

Ouvrant son œil droit, elle vit huit rubis apparaître autour du sorcier. Son sort fonctionnait !

Des traits de lumière rouge relièrent les rubis et formèrent une cage d’énergie à la teinte rougeoyante.

Shizuka était la seule à disposer d’une telle capacité dans l’agence. C’était un sortilège multi-dimensionnel capable de verrouiller plusieurs plans. Il était justement très pratique pour empêcher les téléportations. Elle l’avait découvert en affrontant un Saboteur Dimensionnel dont la spécialité était le voyage entre les plans.

Même s’il s’agissait d’une barrière imparfaite, incapable de verrouiller l’accès aux centaines de plans, il fallait du temps même à un bon magicien pour la franchir.

Et Tsukahiko en manquait.

À l’intérieur de sa prison se trouvait également Irina. Elle le saisit et, avec une clef de bras, l’immobilisa à terre.

Tout s’était passé comme Elin l’avait prévu.

Face à la force absurde d’Irina, le sorcier n’eut d’autre choix que de capituler :

— C’est bon, je me rends ! Vous pouvez me lâcher, j’accepte de me rendre !

Elin s’approcha de la paroi de la prison et scruta les yeux du sorcier.

— Je n’ai aucune pitié pour les gens comme toi, j’espère que tu en es conscient. À cette distance, si tu tentes de t’enfuir, tu finiras soit broyé par Irina, soit réduit à néant par mes flammes.

— Ouais, je sais… Mais si j’ai une petite chance de…

— Tu ne survivras pas. Et tu ne finiras sûrement pas en prison. Mais si tu as une once d’orgueil en toi, tu vas nous expliquer qui t’a mis dans cet état pour te venger.

C’était la stratégie d’Elin. Elle savait qu’il n’avait rien à perdre de plus que la vie et puisqu’il était à escompter que d’une manière ou d’une autre il la perdrait, elle ne pouvait le contraindre avec cet argument. Mais elle savait que les puissants sorciers étaient hautains.

— Oh ? Bonne analyse. Je ne m’étais pas trompé sur toi, tu es intelligente. OK, j’accepte, mais dites-lui de me lâcher…

Sans se retourner, les bras croisés, Elin fit signe à Shizuka de cesser son sortilège. Il était trop complexe pour une débutante ; négociations ou pas, il valait mieux qu’elle ne le maintienne pas trop longtemps.

La prison cristalline disparue, Shizuka tomba à genoux, à bout de souffle. La qualité de son sort avait été supérieure à sa première utilisation, mais il avait également été plus exigeant.

Manquant de défaillir, elle aperçut du coin de l’œil Vivienne en train d’arracher le bras d’un des Ghasts. Elle n’avait pas encore fini…

— Tu peux sortir, Shi-chan. T’as fait ta part de travail. Si tu te sens mal, tu peux nous attendre plus loin dans le couloir.

— Me… Merci, Elin.

La main sur la bouche, les larmes aux yeux, Shizuka quitta le laboratoire d’un pas mou. Elle ne voulait plus entendre les cris des monstres.

À cause de Vivienne, la joie de sa réussite tomba à l’eau. Elle ne pouvait pas tolérer ce genre de comportement.

De retour dans le couloir, elle s’assit le plus loin possible, par terre, et serra ses genoux entre ses bras avant de se mettre à pleurer.

Pendant ce temps, Irina relâcha le sorcier et se plaça derrière lui, tandis qu’Elin restait devant lui à une distance de deux mètres.

N’ayant aucune confiance dans son interlocuteur, elle concentrait déjà du mana dans sa main. Au moindre geste suspect, elle le désintégrerait.

Tsukahiko s’assit par terre et, tout en massant ses poignets, expliqua :

— Vous voulez savoir ce qui m’est arrivé ? Eh bien… Pendant mes recherches magiques, trois personnes se sont téléportées ici. Allez savoir comment…

— Je suppose que t’as mis des protections magiques, non ?

— Pour sûr ! Je ne suis pas un novice, vous savez ?

Elin ne répondit pas : elle s’en était rendu compte.

— Il y a six enchantements de verrous dimensionnels actifs. Je bloque en principe pas loin d’une centaine de plans simultanément, expliqua-t-il fièrement.

— Mais ces trois-là sont quand même passés ?

— J’avoue avoir été le premier surpris. Mais plus encore que mes protections, j’ignore comment ils ont trouvé cet endroit. Je m’y cache depuis si longtemps, personne ne l’a jamais trouvé.

— Je suppose que tu n’y accèdes que via ta magie, n’est-ce pas ?

— Tout à fait. C’est d’autant plus étonnant, vous en conviendrez.

— La porte du couloir était ouverte à notre arrivée. Tu as une explication ?

— Vous me l’apprenez. Normalement, je la verrouille toujours. Cet endroit est un ancien repaire de contrebande. Je n’ai jamais ouvert le passage pour que personne ne le découvre, justement. De fait, c’était impossible que je m’attende à leur attaque soudaine.

— À quoi ressemblaient-ils ?

— Deux portaient des soutanes rouges. Même si leurs visages étaient couverts, c’étaient des femmes.

— Le culte de l’Œil d’Onyx ?

— Fort probablement. J’en étais le chef jusqu’à récemment… Aïe ! Cette blessure fait un mal de chien, vous n’auriez pas quelque chose contre la douleur ?

— À part la mort, je n’ai aucun remède à te fournir, Tsukahiko… si tel est ton vrai nom.

— Dommage…

Elin continua de l’observer froidement. Elle ne le quittait pas un seul instant des yeux et analysait tous ses faits et gestes à la recherche d’indices. Irina, derrière lui, était plus relâchée ; elle se retenait de bâiller.

— Mais ils te traquent à présent à cause de l’objet temporel que tu as récupéré à l’hôpital, c’est bien ça ?

Tsukahiko sourit.

— Encore plus intelligente que ce que je l’avais pensé au début. J’aurais peut-être dû choisir des mahou senjo plus naïves…

— Trop tard…

Tsukahiko soupira et grimaça de douleur. Il avait beau faire le fier, sa blessure devait le faire souffrir.

— La raison pour laquelle le culte m’en veut est liée à cet objet : la clef du temps. En fait, il y a dix ans, je faisais partie du groupe de sorciers dévoués à Vrexuh qui ont mené le rituel dans l’hôpital.

— Le culte originel de Zerstörung Auge ? Tu es donc le seul rescapé du rituel foireux…

— Eh oui ! En général, il y a toujours un survivant même dans les pires tragédies.

— Pas toujours…

Il ne releva pas et continua :

— Cette nuit-là, le culte était décidé à en finir. Nous avions réuni les plus puissants sorciers pour mener un rituel visant la destruction presque intégrale de la cité. Le noyau dirigeant du culte, composé de sorciers européens, des cultistes vétérans avaient fait tout ce chemin. Si nous avions réussi, nous aurions pu contempler le chaos, entendre les cris de…

Il ne put finir sa phrase qu’Irina lui donna une petite tape à l’arrière de la tête.

Le sorcier, qui avait failli se mordre la langue, cessa ses élucubrations aussitôt.

— Enfin bref…

— Quelque chose me dit que c’est à cause de toi que tout a foiré.

— Ton franc-parler est vraiment incroyable. Crois-le ou non, mais je ne te déteste pas. J’aurais bien aimé travailler avec toi…

Cette flatterie n’était qu’une provocation mais Elin n’était pas dupe. Elle l’ignora et attendit la suite.

— Ce que tu es dure, Miss… Bon bon, je reprends. C’est effectivement moi le coupable, je les ai tous trahis. J’ai tué les vingt plus puissants sorciers de Zerstörung Auge et tout ça pour récupérer la clef du temps. Hahaha ! Si vous aviez vu leurs têtes, c’était tellement jouissif ! Parfois j’entends encore leurs insultes la nuit dans mes plus beaux rêves. La trahison est quelque chose de merveilleux, ne le pensez-vous pas ?

Elin donna un coup de pied sur sa blessure. Tsukahiko se contorsionna de douleur, mais tout en continuant de rire.

— D’où vient cette clef ?

Rassemblant son esprit — fragmenté et dément —, Tsukahiko fixa Elin et répondit :

— C’est une bénédiction de notre Dieu ! dit-il alors que ses pupilles se dilataient dans un élan de fanatisme. C’est un objet hérité des plus vénérables du culte originel dont était issu Zerstörung Auge. Il appartenait à ceux qui avaient combattu aux côtés du Grand Œil contre les répugnantes sorcières.

Elin lui donna un nouveau coup de pied qui le calma brièvement.

— C’est une des fameuses clefs du temps, celles qui ouvrent la Porte, pas vrai ?

— Oui ! OUI !!! C’est tout à fait ça !!! Ces mystérieuses clefs apparues pendant l’Invasion ! Hahaha !

Son état mental laissait de plus en plus à désirer. Elin se demandait pendant combien de temps elle arriverait encore à le faire parler.

— Je pensais qu’il s’agissait d’un mythe…

— Et le Mythe est devenu réalité. Ce qui était sera à nouveau, car tel est le Cycle du monde. Ils ont foulé le monde des éons avant l’humanité ! Hahahaha !

Elin soupira et c’est alors qu’Irina demanda :

— C’est quoi, la clé du temps, Elieli ?

Elin était étonnée que sa subalterne ait suivi aussi loin. Irina avait pourtant l’air de fermement s’ennuyer.

— Il s’agit d’un objet magique qui aurait une forme variable et qui permettrait d’ouvrir la Porte du Temps pour manipuler les événements de l’histoire. Jusqu’à présent, ce n’était qu’une théorie.

Tsukahiko cessa de rire et se pointa du pouce :

— Je l’ai possédée ! Pendant plus de dix ans !! Son mystère demeure entier ! Ces vieux fous de sorciers européens qui sentaient la wurst, le cigare et le kirsch voulaient l’utiliser pour faire venir du passé une partie du pouvoir du Tout-Puissant et rayer Tokyo de la carte ! Mais c’était un projet trop futile ! Misérables qu’ils étaient ! Quelle offense envers le Grand Œil ! Heureusement que j’étais là !

Dans ses propos de plus en plus délirants, il expliqua avoir attendu la fin du rituel, le moment où tous les puissants sorciers étaient à court de mana pour leur voler la clef.

— J’avais tellement voulu les voir mourir pour leur médiocrité ! Haha haha ! Haha haha ! Haha haha !

Irina grimaça. Elle observa longuement Elin comme pour lui demander si c’était le moment pour l’achever ou non. Tsukahiko continua de divaguer :

— Pourquoi le faire revenir du passé, pauvres demeurés ? Il suffisait de revenir dans le passé et de le sauver ! Hihihi !

C’était ce qu’il avait essayé d’accomplir : modifier la trame de l’histoire. Il avait eu la clef pour ce faire. C’était la raison qui lui valait d’être pourchassé par les Veilleurs Temporels, les gardiens du temps.

— Avec les égarés, j’ai fondé le culte de l’Œil d’Onyx pour me servir. Les ressources et les éléments de recherche ne manquaient pas, il me fallait des personnes pour m’aider. J’étais le plus compétent, il fut aisé de les manipuler. Mais il y a toujours des fortes têtes ! Je déteste les idiots ! Ma méthode était la seule viable ! Pourquoi les âmes de ces demeurés ont-elles contaminé le culte même après leur mort ?! Il faut détruire les mahou senjo avant qu’elles ne détruisent son essence ! C’est la seule solution !

Elin savait de quoi il parlait. Elle avait lu les rapports du combat contre Vrexuh.

Les deux dernières mahou senjo en vie après leur combat contre l’Œil de l’Annihilation avaient compris que l’Ancien pouvait se régénérer à partir de rien. Il avait un lien avec la terre et une fois fusionné à une montagne, il était presque invincible.

Suite à la destruction de son enveloppe matérielle, il était passé en phase d’hibernation le temps de se recomposer. Aussi, les deux mahou senjo avaient offert leurs corps pour alimenter un puissant sort de destruction qui avait réduit en cendres la montagne tout entière. Vrexuh avait été définitivement détruit et elles avaient empêché une catastrophe par leur noble sacrifice.

— Mais ta méthode n’est pas bonne non plus. Tu es allé dans le passé et tu as échoué, je me trompe ?

Le sorcier cessa ses rires déments et ses hurlements et fixa Elin avec rage.

— Oui, j’ai échoué ! Je… je ne peux pas dire que c’était un succès. J’étais à deux doigts de réussir ! Mais ces idiots ont découvert ce que je faisais et ont essayé de me tuer ! Ils m’ont trahi !

Il se mit à hurler des propos incohérents. Il devenait difficile de comprendre la chronologie des événements, tout s’emmêlait dans son explication. Voyager dans le temps avait sûrement laissé des marques indélébiles dans son esprit, ce n’était pas un pouvoir qu’un simple mortel devait posséder un jour.

— C’était déjà trop tard ! Ces maudits chiens m’ont pris en chasse ! Ils m’ont empêché de réussir ! La clef… Ils l’ont divisée en trois ! Chaque clef était issue d’une époque différente. Une anomalie ! La première était issue du moment où le Grand Œil était mort, il y a vingt ans. La deuxième, il y a dix ans, lorsque nous avions effectué le rituel à l’hôpital. Et la dernière, il y a quatre ans, lorsque j’avais ouvert la Porte et débuté mon voyage dans le temps. Grâce à vous, j’avais la dernière !! J’allais renouveler mon exploit ! Mais… mais… elles sont apparues…

Tsukahiko passa de la folie furieuse aux pleurs. Il se mit à sangloter comme un enfant à qui on aurait arraché son jouet.

Elin le regarda sans pitié, sans émotion. Elle commençait à rassembler les pièces du puzzle.

— Deux portaient des soutanes, et la dernière ?

— Elle n’était pas déguisée… Han… han… C’était une belle femme. Très belle. Aux yeux violets… Elle a essayé de pénétrer mon esprit, mais je suis plus résistant qu’on ne le pense, vous savez ?

— Mmm, je ne suis pas très étonnée. Les cafards ont une forte résilience.

Tsukahiko l’ignora, volontairement ou non.

— J’ai cru les avoir éliminées… mais elles sont réapparues et Maria m’a transpercé de sa lance de foudre. Pendant ce temps, l’inconnue m’a attrapé à la gorge. Elle a tenté de nouveau… puis elle a dit à Maria et Sarah : « Inutile de rester, nous savons tout ». Hihihi ! J’ai réussi à la tromper ! J’ai fait exprès de penser à la recette de la tarte à l’abricot. Je lui ai donné la recette de la tarte à l’abricot. HAHAHAHAHA !

Imperturbable, Elin l’observa se plier de rire. Il n’avait sûrement plus assez de raison pour chercher à s’enfuir à ce stade.

Elle commençait à penser que ses attaquantes n’étaient pas apparues dans la pièce par téléportation, mais par invisibilité. La porte était ouverte lorsqu’elles étaient arrivées.

— Un élément notable ? Son nom ? Une marque distinctive ?

— Tarte à l’abricot ! Mélangez, mélangez ! HAHAHA !

Tsukahiko s’interrompit soudain et se pencha en avant pour fixer Elin en ouvrant grand ses yeux.

— Ses yeux ! Ils étaient comme ceux d’un serpent, tu sais ? Hihi ! Tarte à l’abricot ! C’est ce que je t’ai donné…

Un mot allait quitter ses lèvres mais il s’interrompit aussi sec. Il se mit à convulser, à hurler en se tenant la tête, puis… il explosa en projetant du sang partout autour de lui. Ni Elin, ni Irina, ni les murs et les meubles ne furent épargnés.

— Whaaaa ! C’était quoi ça ?! T’as un nouveau pouvoir Elieli ? Ça défonce sévère ce truc !

— Ce n’était pas moi…

— Ah bon ? Bah, du coup, l’interrogatoire est fini, non ?

— Yep…

Irina se releva d’un bond en s’essuyant le visage. Elle souriait. Même une mort aussi horrible n’arrivait pas à l’affecter.

Pour sa part, Elin était songeuse. Elle n’était pas parvenue à ressentir le sort qui affectait Tsukahiko. Pourtant, elle était sur le qui-vive. La personne qui avait dissimulé cette magie était quelqu’un de très compétent.

— J’ai un très mauvais pressentiment, marmonna Elin. Vivi-chan, arrête de jouer dans ton coin et aide nous à récupérer tous les livres et notes qui pourraient nous être utiles. Tsukahiko n’est plus en vie, mais son culte a récupéré la clef du temps. Ils vont tenter de sauver Vrexuh. Il faut juste déterminer où et quand ils comptent agir…

Vivienne se plaignit en grommelant, puis acheva ses victimes.

Quelques minutes plus tard, lorsque Shizuka vit passer ses trois collègues dans le couloir, elle réalisa qu’elles étaient sales et couvertes de sang.

— Prépare-toi, Shi-chan. Nous sommes de sortie.

— Hein ? Mais… Mais… Que s’est-il passé ? Où allons-nous ?

— Au mont Fuji, répondit laconiquement Elin sans s’arrêter.

Lire la suite – Chapitre 9