Chapitre 9 – La bataille du Mont Fuji

En cette période de l’année, le mont Fuji était couvert de neige. La température y était très froide et il n’y avait presque pas de visiteurs.

Une trentaine de cultistes se tenaient là au milieu de cadavres démembrés et mutilés : ceux de leurs compagnons.

Mais, malgré les difficultés, ils n’allaient pas jeter l’éponge. Le culte de l’Oeil d’Onyx était bien décidé à mener à bien sa mission sacrée : en cette nuit, leur défunt dieu reviendrait à la vie !

Ils ramèneraient l’essence spirituelle de Vrexuh d’entre les morts, le tirant des méandres du temps grâce à cette clef magique. Personne n’en connaissait les origines, elle était issue d’un âge immémorial. Mais comprendre la clef n’était pas nécessaire pour s’en servir. Elle était devenue un objet très important pour le culte depuis la mort de son dieu vénéré.

Puisqu’il était dangereux, voire inutile d’essayer d’altérer le temps — bien des sorciers en avaient fait les frais, traqués et dévorés par les Veilleurs Temporels—, il était plus aisé de faire venir quelque chose du passé. C’était ce à quoi le culte œuvrait : faire venir une toute petite part de Vrexuh dans le présent pour qu’il renaisse de ses cendres et foule à nouveau cette terre qui avait été sienne jadis.

Ils étaient si proches d’y arriver…

Tous les préparatifs avaient été correctement menés ; les cercles d’invocation étaient parfaitement tracés et les sacrifices avaient été judicieusement effectués ; tous les éléments étaient réunis, y compris la clef du temps.

Après toutes ces batailles, après toutes les moqueries qu’ils avaient reçues des cultes plus en vogue concernant leur dieu mort, ils n’étaient plus très loin de l’aboutissement.

À la tête des officiants se trouvait un certain Friedrich. L’homme aux cheveux poivre et sel était en pleine jubilation. Ses membres tremblèrent de joie tandis qu’un rire sardonique quittait sa gorge :

— Poursuivez le rituel, mes frères et sœurs !! Le grand moment est presque là ! Il n’y a plus qu’un sceau à lever ! cria-t-il en allemand d’une voix tonitruante.

Il répéta aussitôt la même chose en anglais.

Parmi les cultistes présents, la majorité provenaient du village caché de Vertilgung, l’endroit où avait été jadis enfermé Vrexuh et qui lui était dédié depuis des temps anciens. La libération et la vénération de ce Puissant Ancien avait toujours été au centre de la culture héréditaire et isolée de cette communauté.

Chaque année, aux grandes occasions, les habitants exécutaient des sacrifices humains pour satisfaire leur sombre divinité, quand bien même cette dernière ne semblait avoir cure d’eux. Vrexuh ne leur accordait ni bénédiction, ni pouvoirs d’aucune sorte.

Même si nul ne savait pourquoi, Vrexuh n’avait pas été banni du monde : il avait été emprisonné dans les Alpes bavaroises. Certains spécialistes se demandaient si ce n’étaient pas les autres Anciens qui l’y avaient mis. En effet, le nihilisme absolu de Vrexuh n’était pas au goût de ses collègues.

Au moment de l’Invasion, sans que qui que ce soit n’en comprenne le motif, les portes de sa prison ancestrale s’étaient ouvertes. Après si longtemps, il était revenu semer la destruction.

Les missiles nucléaires tirés pour l’arrêter n’eurent d’autre résultat que de causer plus de ravages encore ; vingt ans après la bataille, l’ouest de l’Allemagne demeurait une terre inhabitable. Ce furent les mahou senjo nouvellement formées qui mirent fin aux agissements du Grand Œil suite à de très lourdes pertes.

Comme d’autres constructions humaines, le village de Vertilgung avait été entièrement rasé. Il s’était trouvé proche de l’épicentre des explosions, ayant été le théâtre de tous ces désastres. Mais le culte avait bien plus souffert de la mort de son dieu que de la perte de ses terres. Une crise frappa ses rangs. Nombre de ses membres s’ôtèrent la vie, ayant perdu tout espoir, mais d’autres continuèrent de propager les idéaux de Vrexuh en déclamant : « Le dieu de l’annihilation ne peut être annihilé, lui qui est né du Néant reviendra du Néant ! ». Aussi, les survivants du village fondèrent de nouveaux cultes à travers le monde, rassemblant les nihilistes et fanatiques en tout genre.

Suite à des recherches loin des yeux du public, le plan de résurrection avait été mis en place ; malgré les difficultés ; malgré les sacrifices ; et malgré la trahison de Tsukahiko.

Sur le mont Fuji, il ne restait plus qu’une trentaine de cultistes en vie sur la centaine qui y avaient grimpé. Les mahou senjo officielles de Gotenba leur avaient donné du fil à retordre, mais plus aucun obstacle ne se dressait devant eux à présent.

— Qu’importe ceux qui survivront, pensa Friedrich. Tant qu’il restera quelqu’un pour prononcer les dernières paroles, nous gagnerons !!

Son sourire lui montait jusqu’aux oreilles. On aurait dit un enfant recevant un cadeau. Mais son visage n’avait rien de l’innocence enfantine ; c’était celui d’un dangereux tueur en série qui ne désirait que la destruction du monde.

***

Un avion de transport de troupe de l’armée de Kibou se dirigeait à pleine vitesse vers le mont Fuji. À son bord, les mahou senjo de l’agence NyuuStore.

Avec l’aide des documents récupérés sur le chef de la cellule, la veille à Kamakura, Jessica avait réussi à comprendre ce que projetait de faire le culte nihiliste de Vrexuh. Les photographies du mont Fuji l’avaient rapidement aiguillée sur l’endroit où se déroulerait leur infâme projet, mais c’était la traduction et la lecture des notes laissées par le sorcier qui avaient été déterminantes.

Il lui avait fallu beaucoup de temps pour tout déchiffrer, peut-être trop pour arrêter cette vile machination. Il faisait presque jour lorsqu’elle avait fini.

Le temps de rapporter tout cela au général Sugino, et ce dernier avait immédiatement envoyé des forces armées en poste à proximité. La disparition de deux équipes avait donné la confirmation qu’il fallait agir vite.

Un avion n’avait pas tardé à venir les chercher, mais…

— Tempête droit devant, signala un des pilotes.

— C’est étrange, rien ne l’indiquait, dit le copilote. Vous qui êtes des mahou senjo…

Jessica comprit de suite. Elle détacha sa ceinture et s’approcha de la porte qui les séparait de la cabine de pilotage. Elle n’était pas verrouillée, ou venait de se déverrouiller.

Jessica s’approcha des deux soldats et regarda dans la direction qu’ils indiquaient. Elle pouvait confirmer qu’il y avait beaucoup de nuages noirs partant de la montagne et montant jusqu’au ciel, mais elle n’était pas experte en météorologie.

— Vous n’aviez pas de tels relevés ?

— Non, dit immédiatement le copilote. Le temps aurait dû être clair.

— Les cultistes ont sûrement réagi après qu’on a envoyé les deux équipes en reconnaissance. Merde !

Les deux pilotes se turent et jetèrent des œillades inquiètes à la jeune femme.

— Euh…

— Rapprochez-nous au maximum, on se débrouillera pour la suite. Surtout, n’entrez pas dans la tempête, c’est entendu ?

Ils se regardèrent un bref instant puis acquiescèrent.

— Je sais que vous êtes courageux et que vous voulez aider, mais je vous assure qu’on va avoir du mal si on doit se préoccuper de vous protéger en plus…

C’était loin, à des dizaines de kilomètres, mais l’œil aiguisé de Jessica remarqua quelque chose qui venait de quitter la tempête.

— Quelque chose vient d’en sortir. Vous pouvez me dire ce que ça donne avec les radars ?

Le pilote ralentit la vitesse de l’avion tandis que la copilote se mettait à chercher.

— Rien n’apparaît clairement… c’est flou… ce n’est sûrement pas un autre avion…

— Vous pouvez m’avoir un visuel ?

— Je peux essayer…

La copilote afficha sur un écran du tableau de bord une image en noir et blanc pleine de bruit et très floue, mais Jessica ne tarda pas à trouver l’information qu’elle cherchait. Une masse noire se dirigeait dans leur direction.

— OK ! Changement de programme, faites demi-tour, nous sautons aussi vite que possible.

— Hein ? Mais…

— Pas de mais ! C’est une nuée de monstres !

Le programme de l’ordinateur de bord, qui avait un moment de retard sur la mahou senjo, affina l’image et ils purent avoir un visuel précis : il s’agissait non pas d’une seule créature, mais d’une nuée de créatures semblables à des moustiques géants aux yeux pédonculaires et munis d’ailes faites de chair. Chacun d’entre eux avait la taille d’un petit chien. Ils tournaient autour de la tempête sans être emportés par ses vents violents.

Les deux soldats déglutirent et Jessica s’empressa de revenir dans le compartiment des passagers.

— Changement de programme, on va sauter de suite. Une nuée de monstres vient dans notre direction…

Mais à peine avait-elle eu le temps de finir ces mots que l’avion se mit à trembler. Un sifflement, à l’extérieur, indiqua à Jessica que les pilotes venaient de faire feu ; quatre missiles air-air venaient d’être tirés sur la nuée.

— Les cons ! s’écria-t-elle en se tenant à un siège.

Même si les missiles touchèrent sans mal leurs cibles, calcinant et démembrant des centaines de ces immondes monstres, il y en avait bien trop. Les autres se dispersèrent et ciblèrent l’avion.

— Ils ont dû agir d’instinct…, marmonna Sandy.

Elle connaissait bien les réactions illogiques des humains soumis aux créatures du Mythe. La psyché avait souvent du mal à supporter leur simple existence qui remettait en doute le concept de réalité. Entre ceux qui paniquaient, ceux qui se paralysaient et ceux qui entraient dans une frénésie aveugle, il y avait des tas de réactions différentes.

Au lieu de faire demi-tour et de ralentir, l’avion prit de la vitesse et se mit à tirer avec ses canons. Deux nouveaux missiles partirent également.

À cet instant, l’appareil trembla encore plus brutalement qu’auparavant. Jessica fut projetée contre une paroi et fut sonnée.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, quelques instants plus tard, Gloria était au-dessus d’elle.

— Tu… vas bien ?

— Hein ? Il s’est passé quoi ?

— L’avion n’arrête pas de trembler depuis tout à l’heure et les pilotes ne répondent pas, répondit Hakoto.

Elles étaient toutes les trois sous leurs formes de combat.

— J’pense qu’un truc a percuté l’avion. Tu saignes, Jess…

Jessica mit sa main sur la tête et découvrit sa paume ensanglantée. Elle n’avait pas vraiment mal, pourtant. Au lieu de s’en inquiéter, elle se transforma. Son corps s’enveloppa de sa combinaison futuriste.

— Je vais voir ce qu’il se passe. Restez près des points de largage. Dès qu’ils s’ouvrent, foncez ! La mission passe avant tout. On ne doit pas les laisser réussir, hors de question !

Hakoto la première acquiesça vigoureusement et s’approcha de Gloria.

— Reste à côté de moi, je t’embarque sur mon tapis volant.

— Je préf… OK, Hakoto. On dirait un prince des contes des Mille et Une Nuits.

— Ouais, mais je préfère Shizuka comme princesse.

— Et moi Jessica…

Mais l’intéressée ne les écoutait plus. Elle s’était tournée vers la porte de la cabine de pilotage avec un air grave. Sandy lui donna une tape dans le dos en guise d’encouragement, puis s’en alla vers la seconde porte.

Jessica soupira. Sous l’effet de la folie, les pilotes n’avaient pas ralenti et un de ces monstres avait heurté une des turbines, ce qui pouvait expliquer les tremblements, dus à un incident dans le système de propulsion.

— S’ils reprennent les commandes et se posent de suite, ça peut encore passer. En plus, cet avion est un VTOL, ils ne devraient pas avoir de mal…

Elle ouvrit la porte avec un air courroucé et dit :

— Je sais que vous flippez, mais souve…

Elle ne finit pas sa phrase. Un courant d’air lui arriva au visage en même temps qu’une odeur qu’elle connaissait fort bien : celle du sang et des entrailles.

La vitre était couverte de sang, aussi bien dehors que dedans. Un trou laissait entrer l’air. Trois des créatures que Jessica avait vues sur l’écran étaient à présent dans le cockpit, leurs dards plantés dans les cadavres des pilotes.

Jessica grimaça avant de se mordre la lèvre. Quelques instants à peine, c’était ce qui avait séparé ces deux soldats de la vie. Si elle n’avait pas quitté le cockpit, ils auraient sûrement tenu le coup et auraient fait demi-tour. Si elle ne s’était pas brièvement évanouie en cognant l’habitacle, elle aurait pu intervenir.

Mais elle arrivait trop tard pour les sauver.

— Quelle ironie…, marmonna-t-elle en faisant apparaître un pistolet dans sa main.

Le cou du pilote était penché en arrière. Ses yeux venaient de bouger et de croiser ceux de Jessica. Il n’était pas mort. Ces créatures semblables à de gros moustiques absorbaient leurs substances ou en injectait. Elle ne savait pas trop.

Mais ils étaient toujours vivants.

Ces yeux, ils exprimaient la souffrance. Ils imploraient pitié.

— Putain d’Anciens, je vous méprise !!! hurla Jessica.

On entendit plusieurs coups de feu dans le cockpit. Les trois autres filles tournèrent la tête dans la direction du bruit avant de s’observer de manière interrogative.

Elles n’eurent pas le temps de se poser des questions. Jessica revenait avec une expression furieuse sur le visage.

— Inutile de se préoccuper de cet avion, les pilotes sont morts. On va passer dans la tempête dans un instant, nous en profiterons pour sauter.

Les filles ne réagirent pas de suite. Elles ne comprenaient tout simplement pas. Mais Jessica, venue se placer du côté de Sandy, tapotait du pied.

L’avion se mit à trembler plus fort encore qu’auparavant. Des sirènes d’alarme s’enclenchèrent mais il n’y avait plus personne aux commandes pour réagir à l’avertissement.

Jessica lâcha un « tssss » et donna un coup de pied dans la porte qu’elle envoya voler, puis elle se jeta dans le vide. Les trois autres filles firent de même et l’accompagnèrent dans la tempête.

— Cette mission commence mal…, pensa la jeune femme en grinçant des dents.

La tempête était loin d’être normale. Les vents qui la composaient étaient denses comme des lames. Ils lacéraient ce qui entrait en contact avec eux. L’avion ne tarda pas à voler en éclats et les mahou senjo durent utiliser leurs boucliers magiques pour traverser ce mur invisible sans encombre.

C’était un bien étrange cyclone. Une fois passée la barrière de vent de plusieurs centaines de mètres, il n’y avait plus rien. Ceux qui l’avaient mise en place voulaient dissuader toute intrusion extérieure, c’était évident.

Depuis les hauteurs, elles aperçurent de suite l’endroit où avait lieu le rituel : une impressionnante colonne de lumière en émanait. Elle venait d’un petit village sur le flanc de la montagne.

— Mmm…, il y avait un village à cet endroit-là ? se demanda Hakoto à haute voix.

Elle avait déjà eu l’occasion de monter le mont Fuji quelques fois avec sa famille, et elle n’avait aucun souvenir de la moindre bâtisse sur ce côté de la montagne.

— Il n’y en avait pas…, confirma Jessica. C’est un phénomène magique. Il n’y a plus le temps d’hésiter, j’ai un super mauvais pressentiment…

Elle avait des frissons dans le dos. À cause de ses multiples expériences dans sa lutte contre le Mythe, elle avait développé un certain instinct. Il semblait d’ailleurs que ce genre de capacité ne lui était pas propre. Toutes les vétéranes la possédaient.

Qu’il s’agisse d’un talent qui définissait la survie à long terme d’une mahou senjo active ou bien d’une adaptation que développaient ces dernières en raison de leur contact important avec la magie, il n’était pas rare que les mahou senjo de longue date ressentent les phénomènes magiques avant les autres.

— Sandy pense aussi que ça sent mauvais, cette histoire. Allons botter les fesses des super vilains ! Yeah !!

Jessica sourit poliment, mais elle n’était plus d’humeur à rire.

À mesure qu’elles se rapprochaient, elles purent distinguer clairement l’architecture des lieux : ce n’était pas un village japonais ancien. Les bâtiments en pierre étaient délabrés, accusant le poids de leurs dizaines de milliers d’années. Si ce type de construction était inconnu en ce monde, il n’était pourtant pas étrange ou inhumain. En vérité, des êtres humains auraient pu construire ces maisons. C’était simplement qu’aucune civilisation ne s’était jamais basée sur ce modèle.

— D’où provient ce village ?

— D’une autre dimension ? se demanda Gloria. Des Contrées Oniriques ?

— Fort possible…, commenta simplement Jessica face aux interrogations d’Hakoto et Gloria.

— Sandy veut aller voir !! Chef ? Chef ?

— Sois pas impatiente, Sandy. Arrêtez-vous !

Toutes obéirent à l’ordre. Jessica grimaça et fit apparaître son Desintegrator.

Elle observa un instant le village qui se trouvait à quelques kilomètres encore de leur position puis déclara :

— Nous savons qu’ils cherchent à faire revenir Vrexuh. Qu’ils y arrivent serait le pire des scénarios. Du coup, pas de quartier. Peu importe à quel point ils peuvent paraître gentils, ça peut être des enfants ou des belles filles, ils seront tous nos ennemis. Ne prenez aucun risque. Dans le doute, tirez ! Je veux pouvoir rentrer avec vous toutes à l’agence, c’est un ordre, compris ?

Elle essayait de cacher sa peur, mais en réalité, elle était inquiète pour ses subalternes. Elle les savait compétentes et puissantes, mais…

Et si son mauvais pressentiment les concernait ?

Et si l’une d’elles y restait ? Voire les trois ?

Jessica arriverait-elle à le supporter ?

Même si c’était quelque chose qui risquait toujours d’arriver, elle préférait que ce fût le plus tard possible, voire jamais.

Jessica prit une profonde inspiration. L’air vivifiant et pur de la montagne lui permit de se calmer un peu.

— T’inquiète ! Sandy va tous les broyer !

Sandy, dans les airs, trépignait d’impatience.

L’imperturbable Gloria hocha la tête.

— D’accord. Les humains sont des déchets de toute manière, je vais suivre cet ordre volontiers.

— Eh oh !! Tu es une gentille, je te signale ! Parle pas comme si c’était toi le grand méchant de cette histoire, Gloria ! la gourmanda Hakoto qui se tenait devant elle sur le tapis volant.

— Assez discutaillé ! Montrons-leur ce que valent les filles de NyuuStore !

— Yeah !!

Toutes se remirent en mouvement. Le contact avec l’ennemi aurait lieu dans les minutes suivantes, considérant leur vitesse de vol et la distance qui les séparaient.

Jessica ne parvenait à chasser ses mauvaises pensées. Soudain, un souvenir du passé la harcela. Elle se rappela une fille de son unité gravement blessée, qui avait abandonné l’armée suite à son traumatisme. Ce jour-là, Jessica avait eu le même genre de prémonition.

— J’aime pas ça, grommela-t-elle.

En s’approchant de la zone du rituel — un temple à étages qui ressemblait lointainement à ceux des anciennes civilisations d’Amérique centrale —, les filles entendirent les voix rauques et gutturales des cultistes s’élever. Ils psalmodiaient des litanies macabres en r’lyehien :

« Mgehye mgehye, shuggothh yar ph’ ah, nogephaii hup yar. The uh’eog ephaimgr’luhah ! »

Une vingtaine de personnes portant des soutanes rouges marquées du symbole d’un œil et brandissant des dagues ensanglantées vociféraient ces paroles à répétition.

Autour d’eux, c’était un massacre : des dizaines d’autres cultistes gisaient au sol, tandis que de pauvres suppliciés, cruellement torturés, se trouvaient crucifiés sur des croix de Saint André. Ils avaient déjà rendu leur dernier souffle à l’arrivée des mahou senjo.

Le cercle immense dans lequel officiaient les sorciers brillait d’une lueur rouge malsaine et était orné de coupes en terre cuite où se trouvaient des entrailles et d’autres organes et de ciboires dégoulinants de sang.

À présent qu’elles se trouvaient plus près, elles pouvaient voir que le cercle principal était protégé par un ensemble de huit petits cercles aux symboles ésotériques complexes. Ils généraient une barrière magique de protection.

— Tssss ! Une protection multiple Philgamos ? C’est pas bon, ça, les filles ! vociféra Jessica.

Elle interrompit son vol à quelques centaines de mètres du lieu de rituel.

— C’est celui avec plusieurs couches ? demanda Gloria qui s’y connaissait un peu.

— Ouais, c’est celui-là… La poisse ! Forcément, ils allaient pas nous rendre la vie facile…

— Laissez Sandy s’en occuper !

Sans attendre les ordres, Sandy monta plus haut dans les airs et plongea poing en avant :

« Super Dive !! »

Sa vitesse était telle qu’on aurait pu la prendre pour une étoile filante. Elle heurta la barrière à pleine vitesse, produisant un bruit d’impact particulièrement fort. Aussitôt, une onde de choc la projeta une dizaine de mètres en arrière contre les parois d’une maison.

Depuis les airs, les trois filles virent que l’un des petits cercles s’était éteint. Seule une des huit couches avait été détruite par la plus puissante attaque de Sandy.

— Écoute quand je te parle, bon sang !! C’est super solide ce truc, il faut…

Mais alors qu’elle réprimandait Sandy, une silhouette inhumaine apparut derrière cette dernière ; une sorte de grenouille ventripotente aux pattes arrières de batracien et aux pattes avant humaines.

Le monstre abattit ses griffes sur Sandy par surprise. Mais, avant qu’il n’ait pu l’atteindre, un obus fendit l’air et s’enfonça dans ses chairs molles comme de la guimauve. L’instant d’après, il explosa de l’intérieur, répandant une pluie de sang et d’organes autour de lui.

— Il y avait forcément des gardiens…, dit Hakoto en saisissant un papier dans sa manche.

— Gloria et Hakoto, occupez-vous des Whol’prag. Sandy et moi, on défonce leur barrière.

— OK, chef !

Sandy fit un salut militaire maladroit. Elle était couverte de sang mais n’était pas découragée pour autant.

Gloria ne répondit pas. Elle se contenta de sauter au sol et de déployer une dizaine de tentacules de sable autour d’elle.

Rapidement, deux de ces créatures lui bondirent dessus griffes et dents en avant, mais elles furent embrochées et déchiquetées avant même de l’atteindre.

Pour sa part, Sandy bondit à nouveau dans les airs. Elle s’apprêtait à recommencer son Super Dive. Il s’agissait toutefois d’une attaque contraignante pour le corps, elle ne pourrait pas les enchaîner bien longtemps.

Deux Whol’prag bondirent dans les airs à sa poursuite ; leurs jambes puissantes leur permettaient d’atteindre presque une centaine de mètres de hauteur à chaque saut.

À ce moment, un rayon électrique traversa l’air et les grilla sur place. Un peu plus loin, la gueule d’un dragon en origami se referma tandis que des arcs électriques la parcouraient encore.

— Merci, Hakoto ! Tu as sauvé Sandy ! Bon, il est temps de montrer aux vilains de quel bois je me chauffe !

Elle activa sa magie et retomba à pleine vitesse.

« Super Dive !! »

Une deuxième couche de protection se brisa alors que Sandy était une nouvelle fois repoussée en heurtant le mur magique.

Un peu plus haut, Jessica chargea les obus de son fusil anti-matériel de sa magie d’ondulation, puis tira.

Trois détonations.

Une troisième couche de la barrière partit en éclats.

Toutefois, le bruit assourdissant de ses tirs avait attiré l’attention de quatre Whol’prag qui bondirent en vue d’attaquer la responsable. Soudain, leurs jambes s’arrachèrent et les corps bondirent dans les airs séparés en plusieurs morceaux. Leurs membres, leurs organes et leur sang retombèrent au sol sous la forme d’une douche dégoûtante.

Une fois de plus, les tentacules de Gloria avaient fait leur travail et défendu la personne la plus chère à ses yeux.

— Pas d’inquiétude… Jessica…

Elle leva le pouce dans sa direction, mais n’eut pas de réponse. Jessica était concentrée et n’avait jamais douté de la défense que lui octroyait sa fidèle subordonnée.

Pendant les minutes qui suivirent, le combat au sol fit rage. Le nombre des créatures attaquant Gloria était important, mais grâce à l’aide fournie par Hakoto, elle parvint à s’en sortir indemne. Les créatures n’avaient de cesse de sortir des bâtiments comme si ces derniers les crachaient. Le chiffre avait dépassé la centaine lorsque Hakoto cessa de compter.

En plus de son dragon, elle avait invoqué quelques escadrilles de grues qui interceptaient tous les monstres-grenouilles osant s’élever dans les airs.

Rapidement, les rues de ce village antique et étrange furent inondées de sang, tandis que les pavés et les toits se décorèrent d’entrailles et de morceaux de chair. C’était une vision infernale qui se dépeignait au sol.

Dans les airs, Jessica éjecta le lourd chargeur de son arme et en tira un nouveau de sa poche dimensionnelle, qu’elle inséra dans la fente prévue à cet effet. Après avoir tiré avec vigueur un levier pour faire entrer le premier obus dans la chambre, elle le chargea de magie.

— Allons-y ! Voyons voir qui d’entre nous va gagner cette course contre la montre, enfoirés !

Sept couches de protection de Philgamos avaient été brisées suite aux assauts acharnés des deux combattantes.

Après avoir enchaîné quatre fois d’affilée sa plus puissante attaque, Sandy avait la tête qui tournait. Son poing était rouge et saignait. Son souffle saccadait. Elle n’était pas en condition de lancer un cinquième Super Dive.

Jessica n’était pas dans un meilleur état. Sa vision était trouble et elle avait la migraine. Il lui fallait presque un chargeur par couche et elle était obligée de charger ses munitions à bloc. Si elle n’avait pas changé son style de magie pour consommer moins de mana, elle aurait sûrement sombré dans l’inconscience à ce stade, ou aurait été contrainte d’arrêter le combat.

Voyant que Sandy, posée sur un toit et à quatre pattes, reprenait son souffle, elle prit sur elle et inspira profondément.

— Je m’occupe de la dernière ! Tenez-vous prêtes à passer à l’action ! cria-t-elle.

Sans attendre de réponse, elle pressa la détente.

*BAM !*

L’obus s’écrasa contre la barrière et la fit vibrer avec violence. Jessica grimaça et inspira à nouveau.

*BAM !*

Une nouvelle munition s’écrasa au même endroit que la première.

Jessica ferma un œil sous l’effet de la douleur dans sa tête.

— Quelle plaie ! Il faut que je tienne… au moins jusqu’à la destruction de la barrière.

Elle tira deux fois encore en serrant les dents.

Le bruit d’un bris se répandit, puis ce fut le silence. L’instant d’après, une pluie de fragments de verre donna le change et, surtout, attira l’attention des cultistes qui se trouvaient derrière et dont on voyait à peine les silhouettes auparavant.

Ils s’interrompirent.

Un souffle électrique accompagné de trois grues en origamis vint prendre pour cible le groupe le plus proche, composé d’une vingtaine de sorciers : quatre furent électrocutés, trois autres découpés.

Mais, malgré cette prompte action d’Hakoto, il était déjà trop tard.

Le rituel venait de prendre fin.

S’ils s’étaient interrompus, cela n’avait pas été à cause de la destruction de la barrière. C’était simplement parce qu’ils étaient parvenus à atteindre leur objectif.

La plupart d’entre eux ne firent pas attention aux mahou senjo. À la place, hypnotisés, en pleine crise d’extase, ils observaient une sphère noire qui flottait au centre des cercles ésotériques.

Une violente bourrasque souffla. Elle leva la neige, la poussière et le sang à des kilomètres autour de son épicentre.

L’air se mit à vibrer. Des ondulations semblables aux attaques de Jessica se propagèrent et entrèrent dans les tympans de toutes les personnes proches. Une douleur entêtante accompagna cette onde qui n’était pas sans évoquer un gong.

Certains tombèrent, d’autres se prostrèrent au sol, tandis que d’autres encore furent soufflés et projetés à distance.

Les mahou senjo observaient avec horreur la sphère noire qui flottait à présent plus haut dans le ciel. Les nuages noirs s’étaient agglutinés et le ciel s’était assombri.

Quelque chose d’impie se produisait sous leurs yeux.

Quelqu’un qui n’était plus franchissait le temps et les mondes.

Sa présence était écrasante et il n’était pas encore réellement là.

Un motif de clef s’imprima au cœur de la sphère, puis tout s’arrêta. Le gong, la tempête, les voix et même les battements de cœur. Le monde se figea l’espace d’un instant.

Tombant de bas en haut en ignorant la gravité, des gouttes d’un sang noir transpiraient à travers la neige et s’écoulaient vers la sphère. Elles devinrent si nombreuses qu’elles formèrent des torrents de ce liquide sombre.

Le sol se mit à trembler et les secousses furent ressenties au-delà de Tokyo, dans tout le Kantô.

Jessica pointa son arme vers la sphère, tandis qu’elle voyait les grues d’Hakoto se désintégrer en essayant d’arrêter le processus.

Il était trop tard.

Il était là.

Celui qui avait juré de tout emporter dans le néant. Celui qui était craint par les hommes et détesté par les Anciens.

La sphère noire laissa place à une créature titanesque : un œil vert iridescent mesurant près de cinquante mètres de rayon. Tout autour de lui s’agitaient un nombre incalculable de tentacules noirs plus sombres que la nuit.

Les quatre guerrières ressentirent l’horreur les pénétrer. Elles étaient des mahou senjo, mais à cet instant, elles étaient pétrifiées.

Ce n’était pas un Ancien ordinaire. Ce n’était pas une créature qui était censée fouler le sol de ce monde et que les mortels étaient censés croiser.

Les rires déments des cultistes s’élevaient tout autour d’elles. Certains commencèrent à s’arracher la peau, d’autres les oreilles, d’autres se crevaient les yeux tout en vociférant dans la langue des Anciens.

L’œil se tourna vers elles.

Vrexuh le destructeur était de retour.

***

« IL » était là ! Le Tout-Puissant était enfin descendu sur Terre pour sauver les pauvres âmes errantes et damnées qu’étaient les humains !

Friedrich, en larmes, se releva.

Ses efforts avaient été récompensés. Le rituel avait été une réussite malgré l’intervention en dernière minute de ces gêneuses.

— HAHA ! HAHA ! HAHA ! HAHA ! HAHA ! HAHA ! HAHA ! HAHA ! HAHA !

Son rire dément se répandit sur la montagne qui lui fit écho.

Autour de lui se trouvaient quelques confrères et consœurs qui avaient survécu à cet exténuant rituel et à l’attaque des mahou senjo. L’onde sonore en avait fait sombrer une partie dans la « révélation ». Leurs esprits avaient vu le monde au-delà des apparences grâce à la bénédiction du Tout-Puissant, du Grand Œil.

— Nous avons réussi ! Le Tout-Puissant est là !!

Quelques cultistes se relevèrent autour de Friedrich et virent la titanesque créature agitant ses tentacules. Leurs yeux s’écarquillèrent, les larmes coulèrent et ils tombèrent à genoux.

Une sorcière marmonna dans sa détresse :

— Qu’avons-nous fait… ?

À cet instant, avait-elle compris que ses espoirs avaient été trompés ?

Elle avait œuvré non pas au retour d’un dieu bienveillant qui allait détruire l’injustice et libérer l’humanité de ses chaînes mais d’un monstre qui ne souhaitait que l’annihilation totale.

Le visage extatique de Friedrich changea. Ses traits formèrent une grimace colérique tandis qu’il se tournait vers la femme, qu’il considéra plus en détail : sous sa capuche rabattue, il aperçut une chevelure blonde. Il se souvenait d’elle, elle était issue de la branche française du culte.

Sans lui laisser plus de temps pour se plaindre, il pointa sa main vers elle et un rayon obscur en jaillit. Elle n’eut pas le temps de se défendre et fut frappée en pleine poitrine.

— Peste soit sur toi, Friedrich ! Tu nous as trompés !!!!!

Ce furent là ses derniers mots avant que ses chairs ne tombent en décrépitude et que ses organes ne se déversent par le trou que le sort avait laissé. La décrépitude ne s’arrêta pas là et en quelques instants, son cadavre devint poussière.

— D’autres personnes souhaitent le même traitement ? demanda-t-il en anglais. Notre Dieu bien-aimé a daigné répondre à notre appel, toute voix contestataire sera prise pour de la trahison.

Que ce fût en raison de la peur ou de la fatigue, aucun cultiste n’osa mot dire.

Satisfait de l’oppression qu’il imposait, Friedrich refit face à l’œil gigantesque qui flottait à quelques centaines de mètres d’eux et se remit à rire en joignant religieusement ses mains.

***

Les filles de l’agence NyuuStore se relevèrent. Leurs visages ne cachaient pas leur désespoir.

Les Puissants Anciens n’étaient pas des ennemis que l’on pouvait affronter à quatre. Le dernier combat contre Vrexuh avait coûté la vie à plus de cinquante de leurs consœurs.

Et à présent, il était là, les observant de toute sa grandeur et de son imposante supériorité.

Malgré la peur, considérer qu’une poignée d’individus à la morale défaillante avaient condamné l’humanité à des milliers voire des millions de morts faisait enrager Jessica. Les mahou senjo se battaient tous les jours, sacrifiaient leurs vies et de pauvres fous réduisaient leurs efforts à néant.

Ses doigts se serrèrent autour de son arme. Sa rage débordait. Il fallait détruire cette horreur coûte que coûte ! Il n’était plus seulement question de leur survie à toutes les quatre. Si Vrexuh était relâché dans la nature, les villages autour du mont Fuji seraient rapidement réduits en cendres, puis il se dirigerait vers la Capitale et là, ce serait l’hécatombe.

C’était peut-être une mission suicide. Le bon sens dictait plutôt de s’enfuir, mais si elles pouvaient faire gagner du temps à ce monde, peut-être qu’une solution finirait par poindre.

Peut-être que quelqu’un finirait par lui faire face et le vaincrait.

— Qu’est-ce que tu fous, bordel ?! C’est toi que l’humanité attend, bon sang !

Ses pensées étaient tournées vers l’image apparue dans son esprit depuis quelques instants : la petite silhouette d’une fille à couettes. Elle grinça des dents en éjectant le dernier obus de la chambre de son fusil.

Sandy se releva en se tenant la tête. Elle n’était clairement pas au meilleur de sa forme, mais il n’était pas question de se reposer.

Malgré la faiblesse des Whol’Prag, ils avaient été nombreux. Hakoto et Gloria avaient dû enchaîner les attaques ; elles reprenaient leur souffle, écrasées par cette aura démente.

Remplaçant son chargeur, Jessica inspira profondément et mit de côté la douleur lancinante qui lui enserrait la poitrine. Son pressentiment s’était malheureusement réalisé. L’issue de cette bataille ne serait sûrement pas bonne, mais il fallait qu’elles fassent ce qu’elles devaient faire.

— Si seulement j’étais celle d’autrefois…, marmonna-t-elle, frustrée.

Elle ouvrit la bouche, l’air froid s’y instilla, mais elle n’osa pas prendre la parole. Il était trop difficile de demander à ses subalternes adorées de se sacrifier avec elle pour la survie de l’humanité. Elles étaient pourtant des mahou senjo, c’était leur devoir, cela faisait partie de leurs engagements.

Mais elle ne pouvait pas.

Elle déglutit et se mordit la lèvre inférieure au point d’en faire couler le sang.

Finalement, elle se gifla d’une main et se mit brièvement à rire, un rire jaune qui peinait à cacher toute sa frustration.

— Je ne suis pas elle… Et nous ne sommes pas des officielles…

Les agences de mahou senjo ne travaillaient que pour l’argent. C’était pour échapper à une hiérarchie oppressante et à des ordres suicidaires que nombre de filles rejoignaient leurs rangs de leur plein gré. Bien sûr, la majorité des filles des agences étaient surtout des rejetées du système qui cherchaient à survivre en compagnie de consœurs.

Gloria, Hakoto et Sandy l’observaient sans réellement comprendre ses intentions et ses troubles.

Jessica finit par crier de toutes les forces qui lui restaient :

— Les filles ! Voici l’ordre de mission : retraite ! Hakoto, dresse un mur de protection pour couvrir nos arrières ! Sandy, tu en as assez fait, contente-toi de prendre Gloria sur ton dos et envolez-vous loin d’ici ! Exécution !!

Ses subalternes ne réagirent pas de suite. Au lieu de cela, elles fixèrent Jessica en pressentant que quelque chose clochait dans ses ordres.

— Et toi, Jesssica ? Tu vas faire quoi ?

La voix timide mais ferme de Gloria fut la plus rapide. Jessica fit claquer sa langue en détournant le regard.

— Tssss ! Comme si une chef avait besoin de justifier ses actions à ses subalternes !

— Tu… tu comptes te sacrifier pour nous faire gagner du temps, dit Hakoto sur un ton vexé. Je suis sûre que c’est ce que tu as en tête, espèce de chef stupide !

Son attitude était aux antipodes de son habituel calme. D’ordinaire, jamais Hakoto n’aurait insulté Jessica. Mais elle était certaine de ce qu’elle disait.

— Sandy ne veut pas s’enfuir en laissant Jess. Hors de question ! Puis Jess est encore blessée à la jambe, non ?

Une fois de plus, l’intéressée fit claquer sa langue. Son expression révéla sa contrariété.

— Pourquoi je dois avoir trois idiotes si perspicaces, bon sang ? marmonna-t-elle trop bas pour être entendue.

Elle se tourna vers ses subalternes et déclara avec plus de détermination et de fermeté dans la voix :

— Cette blessure, c’est rien du tout ! Je te signale que je vole, elle ne me pose aucun problème. Puis, depuis quand vous vous mettez à contester mes ordres ? J’ai pas dit que j’allais rester me sacrifier non plus ! Je vais partir avec Hakoto et vous protéger de mon bouclier magique, même si c’est pas mon fort…

Elle mentait.

— Je ne te laisserai pas jouer l’héroïne !

Hakoto se rapprocha à bord de son tapis volant.

— Quelle impertinence, cette jeunesse, je te jure…

Hakoto gonfla ses joues. Elle n’était plus très loin de Jessica.

— Idiote, qui a dit qu’on le faisait pour toi, d’abord ? Le… le monde serait triste si cette… cette… poi… CETTE PAIRE DE NICHONS DISPARAISSAIT !!

Elle rougit de honte. Elle n’avait pas pensé être un jour contrainte de dire quelque chose d’aussi gênant. Elle ferma les yeux avec l’envie de disparaître. Elle ne pouvait pas croire ce qu’elle venait de crier.

Les yeux de Jessica s’écarquillèrent sous l’effet du choc et de la surprise.

— Hako… to ?

Sandy afficha un large sourire en se grattant le nez, tandis que Gloria soupira longuement.

— Quelle vulgarité… Tu aurais pu dire « melons » ou bien « obus de 88 »… Enfin bon, l’idée est là…

— Chez Jess, c’est plus des pastèques que des melons. Haha ! corrigea Sandy.

Les larmes montèrent aux yeux de Jessica, mais elle les sécha rapidement du dos de la main.

— Vous allez arrêter de parler de ma noble poitrine, bandes d’idiotes ? Les vôtres sont bien plus belles, en plus… J’ai pigé ! OK ! Vous avez gagné ! Filons d’ici et cherchons du renfort !

Les lèvres des trois filles s’arquèrent pour marquer leur victoire.

Mais alors qu’elles allaient enfin quitter la zone de combat, avant que Vrexuh ne réalise ce qui se passait, Gloria leva la tête et vit plusieurs silhouettes en approche.

Elle n’eut pas le temps de prévenir qu’une fille en uniforme militaire, à la longue chevelure blanche, atterrit en soulevant un nuage de neige et de poussière. Elle fit immédiatement un signe de victoire de ses doigts.

Trois autres filles ne tardèrent pas à se révéler. C’était l’agence Tentakool.

— YAHOOOOOO ! Vous allez bien, les filles ?

Comme toujours, Irina n’était pas du tout inquiète. Elle débordait d’énergie et de positivisme.

— Désolée du retard.

Elin s’approcha de Jessica en volant.

— C’est pas comme si je pensais que tes pastèques étaient si importantes pour ce monde, mais ça te dirait de revoir ton plan d’action ?

Immédiatement, la veine sur le front de Jessica gonfla. En un instant, elle avait oublié toutes ses inquiétudes.

Celle qu’elle attendait débarquait enfin. S’il y avait quelqu’un capable de tenir tête à un monstre, c’était un autre monstre.

— Tu es l’experte pour vraiment tout gâcher, espèce de demi-portion inutile ! Mes petites chéries venaient de m’avouer leur amour éternel, elles ont dit qu’elles voulaient me faire ça et ça…

Jessica prit une attitude de jeune vierge effarouchée et dodelina en fermant les yeux et en rougissant.

— Et toi tu débarques comme ça, hein ? Tu veux mourir ou quoi ? En plus, si tu étais venue un peu plus tôt, on n’en serait pas là ! T’as vu dans quelle merde noire on se trouve au juste ?

Son attitude était redevenue furieuse. C’était souvent comme ça qu’elle s’exprimait avec Elin. C’était plus fort qu’elle : elle avait tellement de choses à lui reprocher…

— Bah, de toute façon, ce qui est fait est fait. On a bien tenté de venir à l’heure pour la petite fête, mais on a eu un contre-temps. Enfin bon… De toute façon, il est là, maintenant. On n’a pas d’autre choix que de lui organiser une petite fête de bienvenue, n’est-ce pas ?

Jessica sourit un instant face à cette petite plaisanterie, puis reprit son air colérique :

— Et tu comptes faire ça comment, abrutie ? Même si tu es une des « Cinq Invincibles », tu ne vas pas pouvoir t’en occuper seule !

— C’est bon, arrête de gueuler, je suis à côté. Je sais, je sais, mais vois-tu, Jess, tout n’est pas encore perdu. Il n’est pas complet tant qu’il n’a pas fusionné avec le mont Fuji. Je suis pas venue les mains vides, j’ai eu le temps d’étudier les notes d’un certain sorcier. Puis, vous êtes là pour m’aider, non ?

Pendant ce temps, à terre, Irina passa un bras autour de l’épaule de Sandy, qui fit de même. L’ambiance était d’un seul coup bien plus détendue. Même si, à quelque distance, un Puissant Ancien continuait de se former, tournant son regard vers les étoiles, la détresse avait en quelque sorte disparu.

Gloria salua Shizuka de la main, tandis qu’Hakoto vint carrément à sa rencontre pour l’enlacer.

— Shizuka-chan !! Je suis si contente !

— Oh là ! Merci… Moi aussi je suis contente de te revoir, Hakocchi.

Shizuka ne s’attendait pas à une réaction aussi amicale de la part de son amie d’enfance. Hakoto était plutôt mesurée en général, pas le genre de personne à épancher ses sentiments affectifs.

Vivienne jeta à Hakoto un regard aussi noir que les ténèbres avant de se mettre à toussoter pour la rappeler à l’ordre.

Jessica fixa un instant ses filles et celles de Tentakool. Son cœur était léger à présent. D’une certaine manière, elle commençait à penser que l’impossible devenait possible.

— S’il n’est pas complet, nous avons peut-être une chance. Tu proposes quoi, demi-planche ?

Elle avait décidé. Elle savait qu’aucune de ses filles ne s’y opposerait, cette fois.

— À la bonne heure…

Elin se mit alors à lui expliquer son plan…

***

Vrexuh observait le monde autour de lui.

La vue depuis le sommet du mont Fuji était prenante. Il ne reconnaissait pas l’endroit qui lui avait servi de prison autrefois, mais peu importait. Face à l’annihilation, tout était identique.

Il avait un profond lien avec les Alpes bavaroises et ne tarda pas à ressentir que cet endroit n’était plus ; il avait été détruit. La montagne qui l’avait accueilli pendant des millénaires n’était plus là, il n’avait plus de lieu de repos. Il lui en fallait un nouveau.

Cette montagne dégageait une forte énergie. Les lignes telluriques étaient nombreuses à y passer. C’était un endroit parfait.

Il planta ses tentacules dans le sol tandis qu’un violent tremblement de terre similaire au précédent débuta.

Avant d’entamer son œuvre de destruction, il lui fallait un point de retour. Les souvenirs de son ultime combat se reformaient dans son esprit supérieur. Il ne pouvait plus sous-estimer les insectes à forme humaine.

Il avait jadis été vaincu.

Il comprenait par quel moyen il avait eu droit à une seconde vie et il n’était pas question d’agir précipitamment. Tout était issu du néant et au néant retournerait. Son œuvre de destruction pouvait attendre quelques heures encore.

Le mont Fuji deviendrait son territoire, son foyer, dans lequel il recomposerait son corps dans le pire des cas.

Il lui faudrait faire quelque chose pour éviter qu’une fois de plus des insectes détruisent son foyer, mais il aurait tout le loisir de penser à ses projets lorsque les voix insignifiantes aux alentours disparaîtraient.

Pour l’heure, il lui fallait ne faire qu’un avec cette montagne et profiter de sa précieuse énergie…

***

Les premières à passer à l’assaut frontal furent Sandy et Irina. Ce nouveau duo de choc excellait dans le corps-à-corps et avait une bonne entente.

Tout en courant, le corps d’Irina se recouvrit de métal. Quant à Sandy, elle fonçait en dressant devant elle un « Inertial Shield », un bouclier magique composé de couches de gravité faibles et fortes.

Reconnaissant la magie de ses ennemies jurées, Vrexuh fit briller sa pupille et une explosion surpuissante se produisit devant elles. La couleur de l’œil vira du vert luisant au rouge. Avec l’obscurité ambiante, c’était une vision d’autant plus inquiétante.

Cette explosion n’était pas ordinaire. Il n’y avait pas de flammes et très peu de bruit. Elle émettait une lueur blanche vive évoquant celle du soleil. Il s’agissait d’une explosion nucléaire à fission. Le principe était le même que les premières bombes atomiques qu’avait utilisées l’humanité mais à une échelle plus réduite. Et bien sûr, puisqu’il s’agissait de magie, il n’y avait nul besoin de réactifs.

La spécialité de Vrexuh, qui faisait sa redoutable réputation, était la magie d’explosion et plus précisément les explosions nucléaires, qu’elle fussent à fission ou à fusion.

Les deux filles ressortirent indemnes de l’assaut et continuèrent leur course.

— YEAHH ! Sandy va te protéger, Irina-chan !

— J’compte sur toi, ma pote !

Ses tentacules tous occupés à creuser la terre pour atteindre le cœur de la montagne, Vrexuh lança une nouvelle série d’explosions. Les deux combattantes couraient en zigzagant pour les esquiver ou passaient au travers.

Il ne resta bientôt plus qu’une trentaine de mètres les séparant de leur ennemi.

« 1000 T Punch !!!! »

« Coup de poing de l’amitié et des vampires !! »

Les poings des deux jeunes femmes se dirigèrent tous deux vers l’œil titanesque, mais une barrière magique apparut pour les bloquer. Le choc de l’attaque fut particulièrement brutal mais se révéla insuffisant.

— Ça n’est pas assez !

— Recommençons, Sandy-chan !

Sandy et Irina réitérèrent leurs attaques combinées, mais une nouvelle explosion les prit de court.

 

Shizuka et Jessica, dans les airs, assistaient au combat. Elles priaient intérieurement pour la survie de leurs amies.

Si le rôle de Jessica était clair, Shizuka ne comprenait pas pourquoi on l’avait affectée là. Sa puissance offensive était ridicule comparée à celle des autres et elle n’avait pas d’attaques à si longue distance. Il y avait peu de chances qu’elle serve à quoi que ce fût, d’autant qu’elle était terrorisée par l’ennemi qui leur faisait face.

Elle résistait à l’envie d’uriner tant elle avait peur.

Par le biais d’un communicateur fourni par Jessica, la voix d’Elin entra dans son oreille :

<< Jess est une tête brûlée, je compte sur toi pour la protéger d’elle-même, OK ? Je sais que tu peux y arriver, t’es plus compétente que tu ne le penses. >>

— Tu… tu as lu mes pensées ?

<< N’importe qui pourrait les lire, ça n’a rien d’exceptionnel. >>

— C’est méchant !!

Shizuka gonfla les joues et raffermit la prise sur sa baguette magique. Elle savait plus ou moins quoi faire à présent, même si elle doutait encore de pouvoir y arriver. Sa petite voix n’avait aucune chance de dissuader Jessica et ses barrières magiques ne tiendraient pas contre ces explosions.

— Faisons de notre mieux…

Elle tenta de se donner du courage, mais elle grimaça en voyant les explosions s’enchaîner à distance, et déglutit.

Ses bras, ses jambes, son corps tout entier tremblait de nouveau. C’était un Puissant Ancien qui se dressait face à elles.

— T’inquiète pas, Shizuka-chan. Au pire je te protège.

Jessica, son fusil sur l’épaule, lui jeta un sourire en coin en souriant. Elle se voulait rassurante.

Shizuka lui rendit ce sourire en pensant que c’était l’inverse des ordres qu’elle avait reçus.

À cet instant, elle s’immobilisa alors que ses yeux fixaient le vide devant elle. Le vent souffla sur ses vêtements et ses cheveux.

Elle était comme hypnotisée, et pour cause, un flux de pensées venait de traverser son esprit.

— Tiens, un petit cadeau, Shi-chan, dit une voix en provenance de la baguette. Je pense que tu devrais arriver à l’utiliser à présent, tu as fait quelques progrès.

— Hein… ? Euh… Merci, Yog-kun… Ça ne te ressemble pas de faire attention à moi.

— J’ai besoin de thune pour des drop boxes, c’est pour ça.

— L’inverse m’aurait étonnée… Va mourir, saleté de parasite.

— Je t’aime, Shi-chan.

— Moi, même pas un peu ! hurla-t-elle.

Remarquant qu’elle n’était pas seule, Shizuka s’inclina pour s’excuser.

— C’est bon, tu peux lui parler comme tu veux. On a toutes un boulet aux pieds qui nous met hors de nous.

Il n’était pas difficile de savoir à qui Jessica se référait. Shizuka sourit poliment mais faussement, puis leva les yeux vers le ciel. La pleine lune était belle et imposante. À cette hauteur, elle semblait plus grande et brillante qu’à la capitale.

Shizuka aurait voulu devenir aussi majestueuse qu’elle…

 

De l’autre côté du corps de Vrexuh, l’équipe numéro 2 se mit en action.

Elle était composée d’un binôme relativement inattendu et à l’entente plus qu’inexistante : Vivienne et Gloria. Aucune ne parlait à l’autre, elles agissaient chacune de son côté.

Vivienne, volant à ras du sol, se dirigea vers le dos de Vrexuh. Un sourire sadique apparut sur ses traits nobles et délicats. Au sol, entourée de tentacules de sable, Gloria courait et soupirait ; elle voulait simplement rentrer se reposer.

Même si Vrexuh était orienté vers le groupe 1 d’Irina et Sandy, il parvenait à voir à 360 degrés. Aussi, rapidement, une première explosion prit pour cible Vivienne qui interposa juste à temps sa barrière végétale ; la puissance de l’attaque était telle que le mur manqua de se briser.

La deuxième explosion était pour Gloria qui s’entoura d’une bulle de sable.

Le second groupe avait dû arrêter sa progression bien plus vite que le premier, contraint de se défendre contre ces explosions répétées.

Mais un rayon électrique passa alors au-dessus des deux jeunes femmes et vint frapper la barrière protectrice de l’Ancien. Sur le dos de son dragon en origami, Hakoto afficha une moue contrariée tout en octroyant plus de mana à l’attaque qu’elle poursuivait. À ses côtés se trouvait Elin, qui concentrait sa magie et observait le champ de bataille dans sa totalité.

Pour l’heure, tout se déroulait comme prévu, mais elle calculait déjà des dizaines et des dizaines d’éventualités et de réajustements.

Hakoto soupira par le nez avant de lancer devant elle deux feuilles de papier, l’une jaune et l’autre rouge. La première prit la forme d’un tigre tandis que la seconde se transforma en une tortue géante.

— Gloria ! Tu peux passer à l’attaque, ne t’occupe pas de ta défense ! cria-t-elle dans son communicateur.

<< Je t’entends très bien, Hakoto, pas la peine de crier. >>

— Tais-toi et avance ! Je peux pas tenir ce rythme très longtemps !

En effet, contrôler trois invocations de cette puissance demandait beaucoup de concentration et de mana. Hakoto estimait déjà sa limite maximale à trois minutes de combat si elle continuait à ce rythme.

Le tigre de papier, bien plus rapide que les deux filles, passa entre les explosions et finit par bondir toutes griffes en avant sur la barrière, qu’il fit vibrer.

Gloria suivit l’injonction d’Hakoto et courut droit devant elle sans se soucier de rien.

Lorsqu’une nouvelle explosion la cibla, la tortue s’interposa en volant et lui servit de bouclier.

<< Bien joué, Hakoto… >>

— Merci !

Mais malgré sa capacité défensive élevée, la tortue fut réduite en morceaux par la seconde explosion qui n’avait pas tardé à se produire. Tel était l’écart de puissance entre une mahou senjo compétente et un dieu de la destruction.

Cependant, Gloria était arrivée à portée d’attaque, l’objectif était atteint.

Ses dix tentacules martelèrent la barrière tous en même temps.

Et soudain…

*Crac*

Un trou s’était formé dans la barrière suite à la multitude d’attaques qui la heurtaient depuis quelques instants. Elles étaient toutes issues de mahou senjo puissantes, c’était donc un résultat prévisible.

— Maintenant, Vivienne, dit Elin.

— Bien reçu, chef. Comptez sur nous !

Conformément au plan, la lame de la jeune femme se mit à fleurir de roses rouges comme le sang. Même si elle avait initialement pensé utiliser les roses blanches pour provoquer la paralysie, Elin lui avait demandé d’utiliser les écarlates.

« Ruba Rosa – Rose de la Colère ! »

Et pour cause, Elin savait que contrôler des explosions aussi puissantes demandait non seulement une conscience du monde qu’aucun humain ne pourrait jamais espérer, même dans ses rêves les plus fous, mais également une grande concentration. Vrexuh avait sûrement conscience de la moindre molécule autour de lui à des centaines de mètres à la ronde.

S’il sombrait à la fureur frénétique de sa propre volonté de destruction, il n’aurait plus le loisir de les utiliser aussi efficacement et précisément.

De plus, Elin craignait davantage la possibilité qu’il se mette à utiliser des explosions à fusion. Elle espérait par le biais du poison l’empêcher d’y faire appel. C’était un pari : elle n’avait jamais combattu cet Ancien.

Pour l’heure, il n’y avait pas recours, soit par volonté de jouer, soit parce qu’une partie de ses forces étaient concentrées dans sa fusion avec la montagne.

Vivienne étira magiquement son arme et se mit à fouetter encore et encore. L’immense œil, à une vingtaine de mètres, vit ses tentacules lacérés et arrachés, tandis que des morceaux de chairs restaient accrochés à la rapière.

 

Un nouveau bris de verre se fit entendre : l’équipe numéro 1 venait également de percer la barrière.

Aussitôt, à distance, Jessica, qui attendait son tour, pointa son canon, chargea sa magie ondulatoire dans l’obus et enchanta également le canon pour accroître la vitesse du projectile.

— Prends çaaaaaaaaaaaaaaaa !!

Sa colère s’exprima à travers son cri. Elle pressa la détente.

L’obus quitta le canon strié, une explosion sonique accompagna sa sortie et il fendit l’air à une vitesse plusieurs fois supérieure à celle du son.

Un trou de quelques mètres de diamètre se creusa dans la masse absurde de l’Ancien.

— C’est pas fini, ma petite salope !! Bouffe ça ! Et ça aussi !!!

Jessica avait perdu toute forme de politesse. Ses yeux étaient ceux d’un soldat qui se battait pour sa survie. Elle hurlait à chaque tir, y compris intérieurement. Sa magie s’épuisait si vite ! Ses membres étaient de plus en plus douloureux. Sa respiration se faisait difficile et sa tête était devenue un outil de torture.

Des trous tout aussi imposants apparurent dans le corps de Vrexuh. L’Ancien avait trouvé un ennemi plus dangereux que les autres. Il se tourna vers elle et aussitôt, un rayon rouge jaillit dans sa direction.

— Jessicaaaaa !! hurla Hakoto.

L’intéressée vit la lumière rouge se diriger vers elle. Elle n’avait plus la force de se défendre. Au moins, elle avait réussi à vider le chargeur. Elin avait dit « un seul tir… un seul », mais Jessica savait que c’était insuffisant. À présent, elle ne pouvait rien faire de plus. Elle avait pavé le chemin de la victoire à ses collègues.

Elle ferma les yeux et laissa tomber ses bras, puis vit les visages en pleurs de ses subordonnées.

— Vous n’avez pas de chance de m’avoir pour chef, pensa-t-elle dans cet instant qui sembla durer une éternité.

Culpabilisant de ne pas donner le meilleur d’elle jusqu’au bout, elle durcit ses traits.

Même si c’était inutile, elle ne pouvait pas abandonner.

Elle fit apparaître son bouclier réactif.

Mais…

« Diamond Shield ! »

La voix de Shizuka entra dans ses oreilles tandis que celle-ci s’interposait devant elle. Elle, la petite novice de l’agence Tentakool. Sa baguette pointée en avant, elle avait fait apparaître un mur de diamant qui bloqua l’attaque.

L’explosion qui se produisit à cet instant était bien plus puissante que les précédentes. La barrière de Shizuka tomba en morceaux immédiatement et les deux mahou senjo furent projetées en arrière.

Shizuka heurta Jessica, qui avait sombré dans l’inconscience, mais la rattrapa juste à temps pour ne pas qu’elle se brise les os en s’écrasant au sol.

Jessica avait repris sa forme normale. Elles étaient toutes deux couvertes de crasse et étaient blessées. Mais grâce à l’intervention de Shizuka, elles étaient en vie.

— Au final… tu l’avais prévu, Elin-san…, pensa Shizuka en prenant Jessica dans ses bras. Tu… Qu’est-ce que tu es réellement ?

***

Pendant ce temps…

Sandy attrapa la main d’Irina et l’observa droit dans les yeux. Elles s’étaient comprises sans parler.

Saisissant les chevilles d’Irina, Sandy la leva du sol et commença à tourner en l’entraînant. Elle tourna encore et encore, accélérant de plus en plus, puis soudain, elle la lâcha en la projetant de toutes ses forces. Ne pouvant pas ne pas donner de nom à sa technique, elle s’écria :

« Irina Bullet ! 100 000 T Iron Punch !!! »

Avec sa gravité augmentée et la force centrifuge de son côté, Irina traversa les quelques trente mètres la séparant de Vrexuh en un clin d’œil. Elle abattit son poing de toutes ses forces et s’enfonça dans le corps du monstre ; elle le traversa de part en part dans une impressionnante gerbe de sang.

— Whaooooo !! C’était énorme ! T’assures grave, Sacchi !

<< Idiote, t’emballe pas pour si peu, dit Elin dans le communicateur. >>

Ce que toutes attendaient se produisit alors :

« Samaël. »

Elin s’entoura de flammes noires concentrées et fonça telle une boule de feu sur le Puissant Ancien. Elle savait qu’elle ne manquerait pas de focaliser l’attention de ce dernier sur elle. C’est pourquoi elle avait patienté plutôt que d’attaquer précipitamment.

Elle réduisait la distance à vive allure mais à un mètre du corps de la créature, la barrière magique se reforma.

Avait-elle trop tardé ? Ou bien avait-il une capacité de régénération plus importante que prévu ?

Il y avait nombre de possibilités, les pouvoirs des Puissants Anciens étant difficiles à estimer.

Tout en interposant sa barrière, Vrexuh provoqua une explosion centrée sur lui-même. Vivienne, Sandy, Gloria et Irina furent contraintes de reculer face à cette vive lumière qui détruisait tout sur son passage.

Seule Elin poursuivit son assaut. Elle intensifia même ses flammes et s’opposa à l’explosion. Il n’y avait qu’elle pour parvenir à une telle prouesse dans ce groupe.

L’un des Anciens les plus destructeurs affrontait la mahou senjo ayant le potentiel offensif le plus redoutable au monde. La bataille semblait mal engagée malgré tout ; Elin n’était jamais qu’une humaine.

Les autres combattantes restèrent ébahies quelques instants, considérant ce choc de titans.

— Comment arrive-t-elle à tenir ? marmonna Hakoto.

— Vas-y Elieli !!

— Foutu monstre…, grommela Gloria.

— Incroyable ! Sandy aussi veut devenir aussi forte !

L’œil vert luisant se tourna aussitôt vers Elin. Vrexuh reconnaissait en elle le plus redoutable ennemi présent.

Mais ses pensées étaient devenues confuses sous l’effet du poison qui commençait à agir.

Plus que jamais, il voulait tout détruire ! Annihiler jusqu’au moindre atome !

Il interrompit son attaque pour en préparer une nouvelle, contrant l’avancée d’Elin uniquement par sa barrière.

Mais…

Un rayon de lumière rosâtre le frappa. Nul n’en connaissait l’origine.

Ce n’était pas un rayon électrique d’Hakoto. Ni un obus de Jessica.

C’était un rayon de lumière concentrée, une sorte de laser.

Vrexuh ayant détourné son attention d’Elin un bref moment, cette dernière ne manqua pas de saisir l’opportunité. Elle perça la barrière et les chairs de l’Ancien.

***

Quelques instants auparavant…

Shizuka fixait ses mains. Elles étaient couvertes de sang.

Était-ce le sien ou celui de Jessica ?

Peu importait. C’était du sang.

Le corps de Jessica, dans ses bras, laissa sa place à celui d’une enfant couverte de blessures.

C’était Hakoto. Ce jour funeste où elles étaient allées toutes les deux espionner le combat qui se déroulait dans Nakano Broadway.

Les yeux de Shizuka s’écarquillèrent avec horreur. Elle commença à paniquer et des larmes coulèrent de ses yeux.

Elle détourna le regard et tenta de reprendre son calme en soufflant comme on le lui avait appris.

Elle reprit conscience de son environnement et ce fut de nouveau Jessica qui se trouvait dans ses bras.

Le combat faisait rage plus loin. Une fois de plus, elle n’y prenait pas part. Elle était inutile.

Elle enfouit sa frustration et vérifia l’état de Jessica, mais elle n’était pas experte en médecine. Elle était trop sale et pleine de sang pour que son diagnostic d’amatrice ne valût quelque chose.

— Jessica-san… vous… tu ne vas pas mourir… hein ? Hein ?

Les larmes s’écoulaient à nouveau. Elle ne savait pas quoi faire. Elle était à bout de nerfs.

Le sang s’écoula sur son visage, elle s’essuya le front en luttant contre la panique.

— Mis à part te protéger… je ne peux rien faire…

En sanglotant, elle enjamba le corps de Jessica et prit connaissance de l’évolution du combat.

Une boule de flammes noires, Elin sans aucun doute, était bloquée par une barrière magique. Une explosion vive l’obligea à fermer les yeux.

La situation s’annonçait mal…

— Yog-kun ! Tu penses que je peux l’utiliser ?

— Bien sûr, t’es Shi-chan, la pleurnicheuse avec qui j’ai choisi de pactiser.

— Tu n’as rien choisi ! Tu as juste été attiré par l’appât de la nourriture et du profit ! Pfff !

Malgré tout, elle rougit. À sa manière, ne venait-il pas d’essayer de lui remonter le moral ?

— Bon, je tente ! Même si ce n’est qu’une seconde… non, même une demi-seconde ! Si je peux aider Elin… elle… sera contente, non ?

Elle avait malgré tout des doutes. Elin serait également du genre à la punir d’avoir désobéi aux ordres dans une situation critique. Shizuka ne savait plus quoi faire, à nouveau. Elle maudissait sa propre faiblesse.

La voix blasée du renard interrompit ses conflits internes :

— Elle t’a ordonné de protéger Jessica, elle n’a jamais dit que tu ne pouvais pas attaquer, je me trompe ?

— Hein ? Mmm… Tu n’as pas tort, en fait. Bon, j’espère que ça marchera… sinon je suis foutue ! Réellement foutue !

Elle ferma les yeux et essaya d’oublier la situation. Elle fit le vide dans son esprit et respira profondément.

Elle pointa la baguette vers la lune et seize gros diamants apparurent autour d’elle. Dans ses yeux, on pouvait voir le disque jaune de la pleine lune se refléter.

D’une voix profonde et décidée, elle hurla le nom de son sortilège, comme si son intention était d’être entendue de l’astre au-dessus d’elle :

« Diamond Lunar Beam !! »

Les diamants se mirent à tourner et s’agencèrent de manière à former un kaléidoscope. La lumière lunaire les traversa, d’abord jaune, puis rose au fur et à mesure des reflets.

Shizuka baissa le regard sur Vrexuh. Par un effet d’optique créé par son sortilège, elle avait l’impression qu’il se trouvait devant elle, à moins d’un mètre.

Elle pointa sa baguette dans sa direction tandis qu’une partie des cristaux se mettaient à tourner autour d’elle.

— Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaahhhhhhh !!!

Alors qu’elle poussait ce long hurlement, un rayon rosâtre jaillit de sa baguette.

***

Les cultistes encore en vie, pas plus d’une douzaine, observaient le combat avec stupeur et horreur.

Lorsque la boule de flammes noires finit par traverser le corps de leur dieu, Friedrich hurla sa haine et sa rancœur.

— Puissiez-vous aller au Diable !! Mourez ! Crevez toutes, satanées sorcières !!

Vrexuh, censé être une créature toute-puissante, était en train de perdre.

L’œil gigantesque venait de pousser un hurlement de douleur au passage de la boule de feu. Et cette dernière faisait demi-tour pour porter un nouvel assaut.

Pourquoi avaient-elles la capacité de lui tenir tête ? Pourquoi en avaient-elles la folie ?

Quelque chose était-il allé de travers dans le rituel ? C’était impossible !

L’image soudaine du maudit traître, Tsukahiko, se dessina dans son esprit.

C’était lui le fautif ! C’était une certitude !

Friedrich l’avait lu et relu le rituel tant de fois, pourtant…

L’idée que son dieu ait pu avoir des limites et que son retour temporel l’ait privé d’une partie de sa puissance lui était totalement étrangère. De même que l’évidence que les mahou senjo en groupe étaient capables de combattre même des Puissants Anciens.

Mais tout n’était pas perdu. Si les mahou senjo disparaissaient, Vrexuh aurait tout le temps à disposition pour régénérer ses pouvoirs. Quelques jours, voire seulement quelques heures et il redeviendrait l’Ancien le plus redoutable de tous. Celui qui délivrerait le monde de ses ténèbres.

Comment pouvait-il l’aider ?

Les cultistes n’avaient plus de force, ils ne pouvaient lancer de sortilège…

Ses pensées s’interrompirent et il réalisa : il en existait un, un seul sortilège qui pouvait renverser la situation.

Un sourire victorieux apparut sur son visage.

— Rassemblez-vous ! Nous allons utiliser le Zerstörung Auge Verzauberung !

Les cultistes le regardèrent avec inquiétude, mais ils finirent par se rassembler autour de lui. Ils savaient ce que cela impliquait, mais ils ne voulaient pas échouer après tout ce qu’ils avaient subi.

Vrexuh marcherait sur le monde. C’était leur volonté à tous !

***

La fureur de Vrexuh était terrible.

Son corps éternel était en piteux état. Il avait été perforé à de nombreux reprises. Les flammes noires de cette magicienne étaient redoutables, elles désintégraient tout sur leur passage.

Ce n’était pas un adversaire normal. À quel point les mahou senjo avaient-elles progressé en son absence ?

Si seulement il avait disposé de tous ses pouvoirs…

Une seconde chance lui était offerte de détruire cet astre et des gêneuses l’en empêchaient.

Sa raison diminua à mesure que la douleur, la colère et surtout le poison de Vivienne agissaient.

C’est alors qu’il décida de donner tout ce qu’il avait : il retira du sol les milliers de tentacules de chair noire et commença à attaquer toutes les créatures à portée.

Avec ses dernières ressources, il dressa une nouvelle barrière contre Elin, tandis que ses tentacules capables de porter à quelques centaines de mètres autour de lui prirent pour cible les autres combattantes.

Shizuka et Jessica étaient trop loin mais les autres ne furent pas épargnées.

Vivienne anima ses cheveux pour en faire des tentacules de lianes avec lesquels elle tenta de bloquer ceux de l’Ancien. Malheureusement, leurs forces n’étaient pas comparables. Elle se retrouva rapidement acculée, contrainte de se cacher derrière sa barrière végétale.

Irina et Sandy continuaient de travailler en duo. Elles attaquaient les tentacules dans une sorte de danse de combat, se projetant et se défendant l’une l’autre. À les voir, il était difficile de ne pas remarquer qu’elles s’amusaient terriblement.

Hakoto avait été prise par surprise par la longueur des tentacules. Pour utiliser le rayon électrique de son dragon, elle devait être à une portée raisonnable, elle ne pouvait pas faire de tir de précision comme sa chef. Elle commença à s’enfuir à dos de dragon tout en esquivant les tentacules, mais ces dernières finirent par former un filet tout autour d’elle. Elle prit alors dans ses mains des feuilles de papier colorées et réagit avant qu’il ne soit trop tard :

« Kamikaze (紙風) – Tempête de papier ! »

Un souffle de vent s’éleva autour d’elle, tandis que des feuilles de papier tranchantes comme des épées sectionnèrent les tentacules. Elle s’échappa aussi vite que possible et se mit hors de portée.

Après avoir repris son souffle, elle inspecta le champ de bataille.

La situation n’était pas terrible. Seule Elin tenait bon. Elles perdaient toutes du terrain. La loli des flammes noires continuait d’attaquer, mais sa puissance offensive semblait incapable de briser la barrière.

— Jessica ? Tu peux nous appuyer ? Un barrage de tirs serait pas mal…

Mais il n’y eut aucune réponse. Quelque chose clochait… réellement ! Son oreillette magique avait disparu. Ce qui voulait dire…

— Ne fais pas de conclusion hâtive, Hakoto. Peut-être qu’elle cherche à économiser pour sa prochaine attaque.

Elle essaya de s’en convaincre, mais cela ne ressemblait pas à Jessica de se couper de toute communication.

Elle espérait sincèrement que tout allait pour le mieux, mais elle devait d’abord se focaliser sur le problème qu’elle avait sous les yeux. Si à la manière de ce tir inconnu, elle pouvait gagner un peu de temps à Elin, peut-être que…

Mais alors qu’elle s’apprêtait à passer à l’action, un rayon rouge comme le sang tomba du ciel. La cible de l’attaque n’était autre que Vrexuh.

— Des renforts ? pensa-t-elle.

Mais cet espoir fut rapidement balayé quand une explosion de lumière rouge ravagea la zone à cinq cents mètres autour de l’Ancien. Même Hakoto, qui était plus loin que les autres, dut faire apparaître sa barrière défensive.

Le silence prit place. Seule la montagne semblait gémir de douleur suite à la terrible attaque qui l’avait défigurée.

Il ne restait plus personne debout à l’exception de la masse titanesque de Vrexuh et d’Elin, qui avait mis fin à son « Samaël »…

***

Que s’était-il passé ?

Les seuls à avoir compris étaient Elin et Vrexuh.

Les cultistes avaient offert leurs vies pour alimenter un puissant sortilège de destruction, un procédé qui leur avait été inspiré par Sista et Orianna, puisque celles-ci avaient utilisé une méthode similaire pour détruire le précédent foyer de l’Ancien en Allemagne.

Vrexuh avait entendu leur prière. Même si, habituellement, il n’y prêtait pas attention, cette fois, il avait recueilli toutes leurs dernières suppliques avec joie. Lorsque l’attaque était descendue du ciel, il avait interposé son plus puissant bouclier magique. C’était ironique. En général, c’étaient les Anciens qui tuaient les cultistes qui les invoquaient, mais cette fois, l’attaque venait bel et bien d’eux.

Néanmoins, il ne leur en voulait pas. Cette aide qu’ils lui avaient fournie était la bienvenue. Il ne restait plus qu’un seul adversaire.

S’il avait eu une bouche, il aurait pu se gausser, mais il se contenta de s’exprimer dans une voix gutturale qui fit vibrer la montagne toute entière.

— Tu as perdu, petite mortelle ! La victoire est à moi et à moi seul !

Depuis qu’il existait, ce n’était que la deuxième fois qu’il utilisait le langage des humains pour leur parler. C’était un grand honneur qu’il faisait à cette sorcière. Sa raison était revenue après que Vivienne était tombée dans l’inconscience.

— Tu n’as pas encore gagné, boule de billard volante, répondit Elin. Tu es blessé également, c’est maintenant que tout va se jouer.

Sur ces mots, le combat reprit. L’Ancien projeta ses tentacules sur la mahou senjo tandis que cette dernière esquiva en lançant des boules de flammes noires…

***

Shizuka avait également réchappé à l’attaque suicide des cultistes.

Elle se tira des débris qui lui étaient tombés dessus quand sa faible barrière magique avait cédé. Elle n’avait pas subi l’attaque directe, mais l’onde de choc avait suffi pour la mettre à mal.

Elle saisit le corps de Jessica et l’extirpa à son tour des décombres. Elle n’avait pas tout compris ; cette explosion sans précédent s’était manifestée d’un coup, sans que personne ne l’ait vue venir.

Si elle s’était trouvée plus proche de l’épicentre, Jessica et elle auraient péri, sans aucun doute. Heureusement qu’Elin les avait placées si loin…

Jessica semblait encore être en vie et Shizuka soupira de soulagement.

Mais en observant le combat qui se poursuivait, ses sentiments positifs s’évanouirent. Elle tomba à genoux, les yeux en larmes, choquée devant l’horreur.

En face d’elle, un gigantesque cratère avait dévasté ce paysage touristique et une épaisse colonne de fumée s’élevait dans les airs. C’était une vision de cauchemar, de fin des temps. Plus personne ne se battait à l’exception d’Elin.

Les autres étaient-elles mortes ?

Considérant la violence de l’attaque, c’était tout à fait possible.

Shizuka se mit à sangloter, puis elle cria de désespoir. Elle avait mal au cœur et envie de vomir.

— Pourquoi ?!

La cruauté de ce monde la frappait de plus belle, une fois de plus. En un instant, elle avait peut-être perdu tout ce pourquoi elle avait fait tant d’efforts. Elle commençait à les apprécier, à se faire à sa situation et…

Elle remarqua alors non loin d’elle une main qui sortait du sol et poussa un hurlement.

Tombant à quatre pattes, elle pleura plus fort que jamais.

À qui cette main appartenait-elle ?

Les visages de ses amies se dessinaient dans son esprit. Elle convulsa comme en proie à la folie.

En fait, peu importait à qui cette main appartenait, elle aimait toutes ses collègues ! Son âme était meurtrie par le chagrin.

— Pourquoi ne suis-je pas morte avec elles ? Je… je ne veux pas être la seule à survivre… Je… je ne veux pas voir leurs cadavres…

Lorsqu’elle toucha la main, comme par un mouvement inconscient, cette dernière l’agrippa.

Elle était encore en vie !

Frénétiquement, Shizuka se mit à gratter le sol jusqu’à découvrir le corps d’Hakoto. Se superposant à l’horreur devant elle, elle revit une fois de plus celui de son amie enfant. Elle était dans un piteux état, presque morte.

Le sang imprégnait les mains de Shizuka. Son odeur infecte emplissait ses narines.

Indirectement, elle était coupable.

Elle avait tué Hakoto.

Comme elle l’avait laissée mourir à l’instant, à cause de son impuissance.

L’esprit de Shizuka plongea dans l’abîme.

Elle s’effondra, les yeux ouverts mais l’esprit absent de son corps. On aurait dit une poupée jetée dans les ordures.

Mais elle se releva alors tandis qu’une aura noire émana d’elle. Plus noire que les ténèbres, elle accueillait pourtant une multitude de paillettes lumineuses brillant telles des étoiles. Ses vêtements et ses cheveux s’agitaient comme sous l’effet de vents imperceptibles.

Ses yeux étaient vides, mais elle s’avança de quelques pas. Soudain, sa baguette magique se téléporta dans sa main et changea de forme : elle était devenue un énorme bâton tortueux fait d’un métal noir et accueillant à son extrémité une pierre violacée qui pulsait d’une lueur violette.

Elle se tourna vers l’immense œil qui flottait dans les airs et l’observa. D’un mouvement ample, elle fit apparaître un petit trou noir, qu’elle traversa.

Elle se trouvait à présent à une dizaine mètres de l’Ancien et de ses tentacules, dans les airs.

Sa magie attira le regard d’Elin qui projetait à cet instant un cône de flammes noires sur les tentacules qui la suivaient.

— Tu as fini par les manifester, Shizuka ?

Mais l’intéressée n’écoutait pas. À la place, elle tendit son bâton et projeta un rayon noir étoilé identique à son aura. Vrexuh interposa sa barrière magique mais, à sa grande surprise, le rayon la transperça sans même s’arrêter.

Une nouvelle blessure marqua son corps et il fut traversé de part en part.

Il envoya nombre de tentacules sur ce nouvel adversaire, mais avant même d’être atteinte, celle-ci fit apparaître une bulle noire autour d’elle ; tout ce qui la toucha fut sectionné.

— Je dois en profiter sans m’approcher, pensa Elin qui n’avait jamais cessé de viser la victoire.

« Gamaliel. »

Profitant d’un moment de répit, elle projeta devant elle des flammes noires qui se transformèrent en un dragon. Le monstre fonça immédiatement sur l’Ancien, désintégrant et mordant sur son passage d’innombrables tentacules.

De son côté, Shizuka créa une demi-douzaine de sphères ressemblant à des trous noirs et les projeta sur Vrexuh.

Ce dernier répondit par une série d’explosions, tout en bloquant le dragon d’Elin à l’aide de sa barrière.

La situation était de pire en pire pour l’Ancien. Il ne savait pas qui était ce nouvel ennemi, mais sa magie était incroyable. Il avait l’impression d’affronter soudain deux Elin.

D’ailleurs, celle-ci n’avait pas dit son dernier mot.

« Chaigidel. »

« Thagirion. »

Elle enchaîna deux sorts l’un à la suite de l’autre tandis que son dragon continuait d’attaquer la barrière. Les trous noirs de Shizuka s’occupaient des explosions, qu’ils semblaient avaler.

Une demi-douzaine de serpents faits de flammes noires apparurent autour d’Elin. Encore un sort vivant, sa spécialité. Accrochés aux pieds de leurs maîtresses, ils se déplacèrent avec elle et se mirent à projeter de petites boules de flammes sur l’Ancien, tandis qu’une colonne de feu enveloppa le corps entier de Vrexuh.

Elin avait décidé de le saturer d’assauts. Elle ne pouvait l’emporter en combat frontal.

Il y avait d’un seul coup beaucoup trop d’attaques, même pour un Puissant Ancien. La barrière se brisa et les trous noirs fondirent sur son corps puis aspirèrent sa chair, tandis que le dragon, les boules de flammes et la colonne la désintégraient.

Dans une dernière étincelle de conscience, il hurla et enclencha une ultime explosion qui anéantirait tout sur son passage. S’il devait périr, il ne serait pas le seul.

Tout emporter dans le néant originel du monde serait sa plus grande satisfaction.

L’explosion ravagea encore plus la zone, mais n’emporta aucune de ses deux adversaires. Shizuka disparut avant d’être touchée et Elin s’enveloppa de flammes noires au dernier instant.

Le silence s’imposa de nouveau sur le mont Fuji.

Aussitôt la menace disparue, Shizuka se laissa tomber de fatigue et Elin vint la rattraper, la sauvant d’une chute mortelle.

Tout autour d’elles, le paysage était délabré. Toutes les mahou senjo étaient tombées et même Elin était couverte de blessures dont une au bras gauche qui semblait profonde.

Le visage impassible même face à ce spectacle, elle observa attentivement les environs et confirma la disparition de leur ennemi.

Elle inspecta les lieux et récupéra un à un les corps de ses alliées, les rassemblant autour de Shizuka. Elles avaient toutes survécu.

Rassurée, elle reprit sa forme normale et s’allongea mollement au sol.

À distance, elle entendit des vrombissements en approche. Malgré les risques, deux hélicoptères de transport, des CH-47 Chinook, volaient en rase-motte dans leur direction.

— Bon boulot, les filles. Vous avez toutes été très bien, dit-elle à ses camarades incapables de l’entendre. À dire vrai, je ne vous cacherai pas que je ne pensais pas qu’on s’en sortirait toutes en vie.

Elle tourna son regard vers Shizuka. C’était elle qui avait renversé le jeu à la toute fin.

— Quand tu seras prête, il faudra qu’on s’explique, toutes les deux… mais en attendant, il faut déjà que tu grandisses, Shi-chan.

Bâillant longuement, elle tira de sa manche une console de jeu portable et reprit sa partie en attendant les secours.

Lire la suite – Epilogue