Prologue

En 2085, les fêtes de fin d’année furent particulières pour Shizuka : c’était les premières qu’elle passait loin de sa famille, les premières qu’elle passait dans cette capitale gigantesque et les premières depuis son éveil en tant que mahou senjo.

Mais ce qui vint les rendre encore plus notables ce fut la chute soudaine d’une importante quantité de neige.

Dans cette immense métropole, autant de neige était rare. Quelques jours après la fête de Noël et avant le Nouvel An, la ville était couverte d’un drap blanc inhabituel qui ralentissait son activité habituellement effrénée.

Shizuka était une fille de dix-huit, à la longue chevelure noire, une fille plutôt mignonne, à l’allure fragile et aux yeux violets.

Elle était la dernière recrue de l’agence Tentakool située à Takadanobaba et également la plus faible ; aussi bien mentalement que physiquement.

Cette nuit-là, alors que Shizuka et Vivienne comptaient rentrer à leurs domiciles respectifs après avoir fini leur journée de travail, elles constatèrent dans les rues quelques trente centimètres de neige entassées ; la tempête de neige se poursuivait par ailleurs, comme si le ciel avait décidé d’engloutir la cité.

Aussi, elles se regardèrent et refermèrent de concert la porte coulissante du vestibule. Shizuka soupira avec désespoir :

— Impossible que les trains circulent par ce temps…

— En effet, nous pensons de même. Devrions-nous de fait rester exceptionnellement dans l’agence cette nuit ?

— Je ne sais pas si c’est une si bonne idée, répondit Shizuka en arborant une expression gênée et inquiète.

Les tensions avec son aînée n’étaient pas encore disparue et rester avec elle toute la nuit…

— Nous pouvons comprendre vos raisons, rassurez-vous…

— Vous restez cette nuit ? OUIIIIIIIII !!!!!!!!!

Une troisième voix se fit entendre derrière elles, il s’agissait d’Irina, cette fille à la chevelure longue blanche, aux yeux verts et aux traits de métisse.

Dans son enthousiasme, elle se mit à sautiller, ce qui provoqua des rebonds exagérés de son opulente poitrine, rebonds que les deux filles à l’entrée n’avaient pas pu ignorer pour bien des raisons.

Irina était la fille la plus énergique de l’agence, elle était toujours de bonne humeur mais, étrangement, même si elle débordait d’énergie elle ne faisait que passer son temps sur des activités d’intérieur. Elle était ce qu’on pouvait communément nommé une otaku : ses passions étaient les jeux vidéos, les anime, les mangas, les doujins et les goodies.

Accessoirement, elle croyait être un vampire, alors que tous savaient qu’elle n’en était pas un. Elle n’avait pas de résidence et louait en quelque sorte son bureau dans les locaux de l’agence.

Sans aucune gêne, elle s’approcha de Shizuka et l’attrapa par la veste.

— La première nuit toute ensemble à l’agence. YEAH !!!!! Dis, dis, Elieli, on fait quoi toute la nuit ?

Alors que Shizuka se débattait, Irina se tourna vers l’escalier derrière elle et une petite silhouette y apparut. Elle se tenait debout au palier de l’étage, les bras croisés, le regard vide : il s’agissait d’Elin, la chef d’agence.

Malgré son apparence d’adolescente, elle devait se trouver dans la trentaine.

Normalement, elle aurait dû être à la retraite et avoir perdu ses pouvoirs magiques de mahou senjo, — puisqu’à partir de l’âge de vingt-cinq ans ces derniers commencaient habituellement à disparaître, phénomène nommé la « décrépitude des pouvoirs »—,  mais dans son cas, ils étaient toujours bien actifs, toujours aussi puissants et Elin figurait même dans le top 5 des combattantes les plus puissantes au monde.

Toutefois, malgré le prestige d’une telle dénomination, la fille qui se tenait devant elles était négligée : du haut de son mètre quarante, elle les regardait sans aucune émotion, ses cheveux châtains noués en deux couettes qui tombaient jusqu’aux genoux, ses yeux bleus mi-clos, elle portait un pull décoré trop grand pour elle qui cachait ses petites mains et ses cuisses ; «Tentacle’s War » était imprimé sur ce dernier en caractère latin.

Puisque l’escalier était assez escarpé, l’angle de vue permettait aux trois filles de voir sous ce large pull et d’avoir une vision directe sur ses cuisses et un morceau de sa culotte blanche où était dessiné un petit Chtulhu aux grands yeux kawaii.

Telle était l’image de la pathétique image de leur chef.

— On n’a qu’à jouer à Olympe Online, vu qu’il vient de sortir…

Elin aimait aussi jouer aux jeux vidéo, avec Irina elles passaient des nuits entières à l’agence à jouer.

— Ouais, c’est carrément une super idée ! J’vais chercher les PC à l’étage !

— Yep, fais ça. Prends pas le Kory, la carte-mère a grillé l’autre matin…

— OK

Irina retira d’un coup sec la veste de Shizuka, ce qui manqua de la faire tomber, la jeta adroitement sur le porte-manteau de l’entrée, puis elle courut à l’étage en riant comme une enfant ; Irina n’était pas quelqu’un de très complexe, elle était fréquemment désignée comme une idiote par les autres et elle avait été refusée des rangs de l’armée à cause de cela.

Shizuka soupira, puis observa Vivienne à ses côtés, cette noble jeune femme issue d’une ancienne famille aristocrate française, un territoire à présent disparu et faisant partie du pays nommé présentement Amyrillis.

Sa belle chevelure blonde, ses yeux bleus profonds, son style vestimentaire particulièrement élégant et ses manières raffinées et posées lui donnaient une allure supérieure issue d’une autre époque, mais ce faste cachait une triste réalité, celle que Shizuka avait appris à ses dépends : son sadisme.

Lorsqu’elle se transformait, elle adoptait une personnalité dominatrice et sadique, elle torturait littéralement ses ennemis comme s’ils n’étaient là que pour l’amuser. Et, chose non moins inquiétante, elle semblait également éprouvé une attraction particulière pour Shizuka, affection qu’elle avait jadis tenter d’exprimer de manière brutale.

Shizuka avait d’ailleurs temporairement fui l’agence suite à ce tragique épisode. Elle craignait toujours sa senpai, après ce qu’elle avait vu et vécu, c’était on ne peut plus justifié. Mais pour diverses raisons, dont l’espoir de pouvoir la changer un jour, elle avait décidé d’accepter la situation courageusement.

Leur relation était loin d’être redevenue celle du début où elle l’admirait au plus haut point jusqu’à se demander si elle n’était pas simplement amoureuse, mais elles parlaient à nouveau plus ou moins normalement, sans qu’une certaine déférence ne disparaisse du côté de Shizuka.

Pour sa part, Vivienne comprenait qu’il y avait eu un problème, mais ne paraissait pas réellement se remettre en cause et en comprendre la réelle raison.

— Nous n’avons guère de motivation pour ce genre de jeux mais si vous souhaitez y participer, nous allons faire un effort, dit Vivienne d’un ton hautain en parlant à la nouvelle recrue. Puis, il semblerait qu’Irina-san soit déjà partie effectuer les préparatifs, de fait il serait malpoli de rendre son travail inutile… déjà qu’elle n’en produit que si peu. N’est-il point ?

— Oui, on peut voir les choses comme ça… Je ne suis pas très fan, mais pour cette fois, j’accepte aussi.

Vivienne approuva d’un petit mouvement de tête gracieux et d’un fin sourire qui lui donnait l’allure d’un modèle de tableau. D’un mouvement à s’attirer l’amour des foules, elle fit passer délicatement ses cheveux hors de son écharpe et les remit en place derrière son dos.

— Ouais, c’est cool, affirma Elin en se grattant l’arrière de la tête avec désinvolture. Je vais vous chercher les futons. Vous pouvez aller prendre du ravitaillement au konbini juste à côté ?

Ce n’était pas un ordre, mais les deux filles acceptèrent. D’autant que la demande n’était pas déraisonnable, le konbini se trouvait de l’autre côté du petit pont voisin à la sortie de l’agence, il ne devait même pas y avoir une vingtaine mètres de distance.

Même si Elin avait utilisé le terme « ravitaillement », Shizuka n’avait pas vraiment envie de manger des bento achetés, aussi elle proposa à Vivienne de s’occuper de la cuisine. Aussi, choisirent-elles à la place des légumes et de la viande en vue de faire un nikujaga. Elles achetèrent également quelques snacks à manger pendant le jeu.

Vivienne avait certes nombre de qualité, mais la cuisine n’en faisait pas partie. C’est Shizuka seule qui s’occupa de tout préparer, alors même que ses compétences étaient bien modestes en la matière.

Pendant ce temps, Elin et Irina étaient affairées à l’installation du jeu et à résoudre des problèmes techniques sur les ordinateurs qu’elles avaient descendu des bureaux pour l’occasion ; Shizuka les entendait parler, mais ne comprenait rien du tout, c’était comme écouter une langue étrangère.

En vérité, les ordinateurs des bureaux de l’agence étaient assez peu utilisés et bien plus vieux que ceux que les deux filles utilisaient pour jouer, ce qui la poussa ironiquement à se demander s’ils servaient réellement à quelque chose. Depuis qu’elle était dans l’agence, elle n’avait jamais eu besoin de taper un rapport ou quoi que ce soit du genre. Même si ce n’était pas son activité favorite, elle était déçue de constater qu’il y avait encore une chose qui différait par rapport à l’image qu’elle s’était faite du métier.

Finalement, à cause d’incidents techniques, même après manger les machines n’étaient pas prêtes, aussi Shizuka profita de cette accalmie pour aller prendre un bain, tandis que Vivienne se mit à lire un magazine de mode.

A peine fut-elle plongée dans la baignoire que son cerveau fut accablé par nombre de doutes et de craintes qu’elle avait de récent.

Mais soudain, elle entendit la porte du vestiaire voisin s’ouvrir.

Paniquée, elle se demanda qui cela pouvait-il être, mais avant de pouvoir poser la question une voix s’éleva :

— Nous sommes venues vous demander si vous ne nécessiteriez point notre aide pour vous laver le dos. C’est la première fois que nous prenons notre bain dans ces locaux, mais nous savons que dans la culture kibanaise il est de coutume que les sœurs d’armes se lavent mutuellement le dos, non ?

Shizuka paniqua encore plus. Non seulement, elle était le genre de personne embarrassée par sa nudité, même devant d’autres filles, mais en plus il fallait que ce soit Vivienne.

Avec tout le passif qu’il y avait entre elle, c’était sûrement la pire des idées possibles.

L’image gracieuse de sa senpai simplement enveloppée par une serviette de bain finit par se superposer à celle qui s’était imprimée dans son esprit ; Vivienne couverte de sang de monstre et tournant vers elle un sourire sadique et des yeux embrasés de passions malsaine.

A cause des événements récents, cette proposition relativement innocente était potentiellement dangereuse.

Désemparée, elle s’agita dans la baignoire et glissa avant même de s’en rendre compte. Pendant quelques secondes, elle ne comprit plus réellement ce qu’il se passait ; ses yeux se mirent à tourner en spirale. Lorsqu’elle revint à elle, elle entendit Vivienne se dévêtir dans le vestiaire pour la rejoindre.

L’avait-elle entendu s’écrouler et s’empressait-elle de venir voir ce qui se passait ?

Ou alors faisant fi de son manque d’objection, avait-elle estimé que ce silence était un « oui » tacite ?

— Non, Viv… Oneesama, c’est pas la peine ! Vraiment, je me suis déjà lavée et j’allais sortir, protesta rapidement Shizuka en affichant une expression particulièrement embarrassée.

— Vous êtes sûre ? Si vous éprouvez quelques réserves ne souhaitant pas nous gêner, veuillez vous en défaire puisque cela ne nous importune nullement. Au contraire, nous aimerions renforcer nos liens, nous avons appris dans divers ouvrages de référence que dans la culture ancienne de Kibou c’était quelque chose d’important.

— Oneesama… Euh… Une prochaine fois ? Est-ce que cela vous conviendrait ?

Son interlocutrice prit quelques secondes avant de répondre à la question, Shizuka commençait déjà à sortir de la baignoire et à passer sa serviette autour de son corps.

— Bien entendu. Nous comprenons que vous ne souhaitez probablement pas vouloir vous rapprocher de nous…

Les yeux de Shizuka s’écarquillèrent un instant, c’était la première fois que sa senpai jouait sur ce ton pathétique. Elle souhaitait la faire céder par le biais d’un reproche ?

L’attaque perça malgré tout les défenses de la jeune femme, elle se sentit réellement coupable. Elle avait décidé de faire des efforts pour la changer et elle se dégonflait déjà ?

Elle ne lui pardonnerait sûrement jamais complètement les événements du centre commercial, mais Shizuka était naïve et intrinsèquement gentille, certains l’auraient même qualifiée de « bonne poire ». Elle allait revenir sur ses mots, lorsque la porte de la salle de bain s’ouvrit. Devant elle se tenait la noble femme enveloppée d’une simple serviette, ses longs cheveux blonds éparpillés sur sa peau blanche comme la neige. C’était une vision qui aurait fait le bonheur de n’importe quel homme.

Son cœur s’emballa, il se mit à battre si fort qu’elle l’entendit dans ses oreilles tel un tambour. Même si elle avait peur de Vivienne, une part d’elle continuait d’être attirée, c’était irrévocable. Au final, cette part d’elle lui faisait également peur, elle craignait qu’elle finisse par simplement oublier et lui pardonner. Le choc entre les deux personnalités de la noble femme était tel qu’elle avait longtemps cru à un simple cauchemar, niant la réalité de tout ce qui s’était passé.

Après avoir dégluti, Shizuka passa à ses côtés en fixant le sol, le visage complètement rouge et en s’excusant.

Mais avant qu’elle ne put quitter la pièce, une main la retint :

— Peut-être que vous pourriez dans ce cas, laver notre dos. Sauf si bien sûr, vous éprouvez un dégoût quelconque à notre endroit…

C’était tout l’inverse à dire vrai, son corps n’était pas du tout dégoûtant, pensait Shizuka.

Mais pourrait-elle encore la regarder normalement après avoir passer ses mains sur ce corps de déesse ? Pourrait-elle encore lui résister si elle touchait cette peau soyeuse ?

La scène se figea quelques instants, la tête de la jeune femme tourna sur le côté alors que les yeux habituellement si hautains de sa collègue semblait descendu à son niveau.

Cet acte d’abandon de son prestige lui insufflait une certaine faiblesse et la rendait particulièrement irrésistible. Shizuka sentait ses forces lui manquait, elle n’arriverait sûrement pas à lui résister bien longtemps. Elle ne pouvait qu’accepter sa requête et succomber.

— On dirait une plante carnivore qui m’a envoûté, pensa-t-elle en sentant sa tête se vider, elle le fait exprès pour me réduire en esclavage, c’est ça ?

Mais à cet instant, la voix d’Irina se fit entendre dans le couloir :

— Shi-chan, viens j’ai une urgence à la cuisine !! Ch’sais pas ce que j’ai fait, tout commence à faire de la fumée et sentir le cramé !

Sans le vouloir, Irina venait de la sauver. Shizuka déclina la demande de sa collègue et à peine fut-elle dans le couloir qu’elle soupira en vidant tout l’air de ses poumons.

***

Une fois les ordinateurs préparés et le jeu installé, les quatre filles assises au salon commencèrent à jouer.

— Bon, ce jeu, pour résumer, est un MMORPG où les joueurs jouent des dieux de l’Olympe. Y a des phases dans le pays des dieux, et d’autres chez les mortels. J’ai regardé les tests et les avis, les meilleurs guildes sont arrivées à leveler 15 niveaux en deux jours, considérant le temps qu’on a, on devrait pouvoir arriver au niveau 5, mais perso je préfère viser le 8. Personne ne tombe avant 8 heures demain matin, je vous préviens que je prélèverais sur votre salaire si vous me lâchez en cours de route.

— Euh… C’est pas un jeu pour s’amuser ? Demanda Shizuka en levant la main, le visage crispé.

— Qui a dit qu’un jeu était fait pour s’amuser ? On joue sérieusement ou on ne joue pas, c’est la devise de notre guilde, expliqua Elin en portant un regard on ne peut plus sérieux sur elle.

— Ouais !! On va poutrer des mobs à la chaîne et ensuite Eli-chan sera obligée de nous caresser la tête pour nous féliciter !! Yeah !!!

Irina était enthousiaste comme toujours, ce n’était pas pour rien qu’elle passait son temps à jouer avec elle.

— Ça te suffit vraiment ce genre de récompense ? Se demanda intérieurement Shizuka en observant Irina alors qu’une goutte de sueur s’écoula sur sa joue.

— Nous éprouvons toutefois une certaine objection. Comme nous vous l’avons indiqué, nous ne sommes pas des habituées de ce genre de jeux, même si nous restons éveillées, pourrons-nous satisfaire vos objectifs ? Nous ne voudrions pas que vous nous teniez responsable de notre échec.

— C’est bon Vivi, niveau 5 c’est safe, on va y arriver. Par contre, pas de sommeil, seule interdiction.

Toute contestation était devenue inutile, aussi les filles lancèrent le jeu et arrivèrent sur la classique page de création de personnage.

— Oh ! Les personnages sont très kawaii, déclara Shizuka surprise en s’attendant à un design plus mythologique.

— Ouais, le générateur est super mignon ! On fait quoi comme perso, Elieli ?

— Je propose que l’une de nous deux joue heal et l’autre tank, c’est les rôles les plus techniques.

— Ouais, c’est clair. Pierre-feuille-ciseau ?

Sans donner de réponse, Elin commença à se mettre en position pour tirer au hasard, la contre-attaque d’Irina la vainquit néanmoins. C’était apparemment un rite bien connu des deux filles, on pouvait même parler de « routine bien rodée dans leur cas ».

— Bon, je me colle au healer alors…

— Hihi ! J’ai gagné cette fois ! Bah, tank pour moi du coup.

— Euh… vous parlez de quoi les filles ? Demanda Shizuka qui ne comprenait plus rien.

— En effet, veuillez ne point oublier le fait que nous sommes novices, s’il vous plaît.

Irina commença à donner des explications particulièrement floues utilisant des termes argotiques abscons, rendant leur compréhension encore plus précaire. Puis finalement Elin reprit le flambeau et donna des explications courtes : il s’agissait de répartition de classes de personnages et de rôles au sein du groupe.

Les deux créerent leurs personnages en quelques instants, puis elles vinrent aider les deux novices qui se regardaient sans comprendre.

— Shi-chan, tu devrais faire un dps cac, ça te changerait un peu.

— J’ai rien compris, Irina.

— Bah, un perso orienté corps-à-corps. T’as jamais joué quand t’étais à l’école ?

— Non, je suis pas une otaku, moi !

— Ah bon ? C’est dommage, tu t’ennuyais pas du coup ? Bon, tu préfères quoi comme coiffure ? On va s’activer avant qu’Elieli se mette à nous engueuler… elle déteste passer trop de temps sur la création de perso, c’est pas rentable qu’elle dit.

Vivienne n’était pas mieux lotie qu’elle, Elin semblait agacée et pressée de finir cette étape pour commencer le jeu. Elle tapotait du pied sur le plancher.

Shizuka regarda Irina droit dans les yeux avec confusion, elle ne savait pas que répondre et à vrai dire elle s’en fichait un peu, elle jouait pour leur faire plaisir et parce qu’elle ne pouvait pas rentrer chez elle, c’était tout.

Irina pencha sa tête de côté et sourit, elle exprimait le côté adorable d’un chiot.

— Euh… tu peux le faire à ma place, Irina ? S’il te plaît…, conclut Shizuka avec une voix douce.

— Pas de souci, mais si ton perso te plaît pas, c’est pas terrible… Bon, tu préfères quelle couleur de cheveux au moins ?

— Rouge, on va dire ça.

— Cool, excellent choix. Imouto ou Oneechan ?

— On peut choisir ce genre de choses à la création du personnage ?

— Non c’était juste pour avoir une idée du style général.

— Je ne sais pas trop… On va dire « imouto ».

— M’étonne pas de toi…

Quelques secondes plus tard, après être passé par un tas de menus et avoir cliqué des dizaines de fois, Irina utilisa le bouton de validation à l’écran et laissa la souris à Shizuka.

Cette dernière n’avait pas vraiment regardé ce qu’elle avait fait. Elle avait surtout été outrée par le moelleux de l’opulente poitrine appuyée sur son épaule et la douceur des cheveux d’Irina alors qu’à moitié couchée sur elle elle avait pris les commandes de l’ordinateur.

— Même si elle est négligée, on ne peut pas dire qu’elle sente mauvais…, pensa Shizuka plutôt étonnée. Puis ses cheveux sont vraiment soyeux, comment elle fait ? Je ne savais pas qu’une grosse poitrine ça faisaitt ce genre de contact, j’ai jamais eu d’amie à gros seins…

En effet, elle n’avait jamais été en contact avec une telle masse corporelle jusqu’à ce jour.

— C’est bon, ton perso est prêt. J’retourne à ma place, on va pouvoir y aller.

Lorsque la cinématique d’introduction s’acheva, Shizuka reprit ses esprits, elle était sortie de ses multiples interrogations quant à l’injustice de la nature.

— Attends une minute ! C’est quoi ce perso ?!

— Bah, tu m’as dit une imouto aux cheveux rouges… j’la trouve très mimi, moi.

— Ouais, mais c’est pas la question ! Pourquoi elle a de tels seins ?!

— J’me suis dit que ça te changerait, puisqu’en vrai t’en as pas autant.

C’était un coup bas ! Shizuka se sentit comme atteinte par une flèche en plein cœur, elle voulut répliquer, mais, outre le fait qu’elle ne savait pas comment, elle n’eut pas le temps puisque Elin lança le feu vert pour les opérations de cette soirée de jeu.

— Bon, trêve de bavardage, on s’y met. Si on arrive pas au niveau 5 avant l’aube, je vous fais courir nues dans la neige…

— Pas de souci, perso ! Affirma Irina en se mettant à rire.

— NOONNNN !!! S’exclama de son côté Shizuka en sachant que, quoi qu’il en soit, cela risquait de lui retomber dessus.

Alors qu’elle se tourna vers Vivienne pour voir sa réaction, cette dernière semblait distraite et couvrait sa bouche de son poing.

Shizuka se pencha pour voir l’écran de cette dernière, curieuse de savoir ce qui pouvait ainsi retenir son attention. Elle put voir par-dessus sont épaule son personnage : une sorcière plantureuse créée par Elin sous ses prescriptions.

La jeune noble tourna sa tête vers Shizuka et sourit avec innocence :

— Votre personnage, nous le trouvons très mignon. Efforçons-nous aujourd’hui encore de faire de notre mieux, n’est-ce pas ?

Ce visage satisfait, ce sourire… Shizuka ne savait que répondre, elle sourit de manière hébétée alors qu’une goutte de sueur apparut sur sa joue. Même la folle sadique Vivienne de la Grandière pouvait donc se montrer niaise par moment ?

— Bon on y va les fainéantes ! On a déjà perdu une minute trente, on va être en retard sur le planning.

Elin ne laissa pas une seconde de répit à ses employées qui furent contraintes de jouer jusqu’à l’aube.

***

A cause de la neige et de l’heure tardive, les commerces de la galerie marchande, qui reliait le Nakano Broadway à la gare, avaient décidé de fermer de manière anticipée.

En effet, le nombre de clients qui s’étaient confronté au mauvais temps en cette journée était réduit. De plus, les commerçants eux-mêmes avaient un logis et des familles et devaient faire face aux retards des transports en communs pour les revoir. Aussi, exceptionnellement, ils fermaient en avance.

Parmi les rares clients qui avaient osé braver la tempête, une jeune femme à la longue chevelure noire portant un manteau en fourrure très long et un parapluie sortit du Nakano Broadway et entra dans la longue galerie couverte reliant à la gare.

Ses pas résonnèrent dans cette allée presque vide où les rideaux métalliques des boutiques se fermaient un à un, elle observait avec attention chaque détail de cet endroit.

Elle n’était pas venue là pour faire des courses, elle était là pour raviver un ancien souvenir. Cela faisait des années qu’elle n’était pas revenue à Tokyo et le premier endroit où elle s’était rendue était cette galerie.

Ce n’était évidemment pas un hasard, elle y avait de puissants souvenirs, même s’ils n’étaient pas tous agréables.

— En cette journée, nos destins ont changés, dit-elle de sa douce voix. En cette journée, nos chemins se sont séparés, mais nous comptons bien vous retrouver, Shizuka-chan.

Alors qu’elle prononça ces mots à haute voix en levant la tête et en regardant le plafond vitré de la galerie où s’était entassé la neige, elle porta délicatement sa main gauche sur sa joue comme si elle venait de dire quelque chose d’insensé.

Mais, à l’intérieur de ses yeux noirs, une lueur mystérieuse s’alluma.

Lire la suite  – Tome 3 Chapitre 1