Tome 1 – Chapitre 1

— Demain à midi…

Yumeki se répéta à mi-voix ces paroles comme pour se confirmer qu’il n’avait pas rêvé.

En effet, la journée qu’il avait vécu la veille lui avait tout l’air d’un songe. Lorsqu’il était revenu chez lui, il s’était trouvé dans une sorte d’incertitude profonde et lorsque, trempé d’avoir marché sous la pluie, il s’était jeté dans son bain, le rationalisme d’une action commun avait eu raison du fantastique de sa journée.

Il avait fini par se convaincre que tout cela avait été une mise en scène, une farce.

Lorsqu’il était passé devant le miroir, il n’avait pu s’empêcher de fixer ses propres lèvres…

— Elle m’a réellement embrassé ou c’était également une illusion ?

Troublé, il avait continué de réfléchir dans son lit et finalement il avait très peu dormi.

Cette nouvelle réalité qu’on lui avait présentée était difficile à accepter. Heureusement, c’était le week-end et, dans son entreprise, on ne travaillait pas ce jour-là. Il avait donc eu le temps de faire le point sur sa situation au petit matin puis de partir de chez lui avant midi avec pour ferme intention d’en apprendre davantage.

Il lui fallait des explications !

Dans le train, il s’était entraîné à être plus dur, il avait bien compris qu’il était en péril face à cette fille fort charmante aux idées absurdes et fantaisistes. Il devait apprendre à la rejeter avec plus d’insistance.

Mais, lorsque Linka arriva, un peu après l’heure, son cœur s’engourdit d’un seul coup. Il eut l’intuition à cet instant que jamais il n’aurait le dernier mot sur elle.

À l’instar de la veille, elle était vêtue simplement. Cette fois, elle portait un pull à manches longues, trop longues pour sa taille, ce qui n’était pas pour diminuer le moe, la mignonnerie, qu’elle dégageait. Sur ce pull de couleur rose figuraient les visages de trois filles très mignonnes issues d’un anime méconnu de Yumeki, mais qui devait vraisemblablement être célèbre puisqu’il en avait vu des affiches publicitaires en sortant de la gare.

Elle portait également une jupe noire qui s’arrêtait un peu au-dessus de ses genoux.

Alors qu’elle se dirigea vers lui, elle fit de larges gestes de ses bras et afficha un sourire joyeux, plein de franchise et de bons sentiments. C’était presque comme une scène de rencontre de manga, les trames de fond en moins.

Plusieurs groupes de jeunes hommes se tournèrent pour l’observer s’approcher de Yumeki. Un peu à la manière du sixième sens de certains animaux, ce dernier sentit un danger imminent, une hostilité ambiante centrée sur lui : les regards, qui s’orientèrent vers lui, étaient bien plus froids et menaçants que nécessaire, ils étaient littéralement emplis d’envie.

Lorsque Linka arriva face à lui, elle saisit les bords de sa jupe et s’inclina en guise de salutation. C’était des manières quelque peu inappropriées pour cette époque, mais, considérant le lieu où ils se trouvaient, cela ne perturba personne ; au contraire, cette façon de l’accueillir, très probablement inspirée de quelque personnage fictif, ne fit que la rendre encore plus adorable et désirable aux yeux de tous ces otaku.

Si, jusqu’alors, il pouvait demeurer dans leurs esprits un soupçon de doute quant aux intentions de la jeune femme, ce n’était plus le cas. Elle venait de confirmer clairement quelle personne elle venait voir, ce type à l’allure jugée quelconque et indigne de sa beauté radieuse.

Aussi, les regards jaloux ne s’en trouvèrent que renforcés. Ils devinrent sanguinaires, à tel point qu’on aurait pu les croire appartenir à une meute de loups affamés aux yeux rouges luisants.

Involontairement, Yumeki put entendre quelques chuchotements derrière lui :

« Qu’est-ce qu’elle est belle ! »

« Qu’est-ce qu’elle peut bien lui trouver ? »

« Saleté de riajuu !! Si seulement tu pouvais exploser !! »

Confronté à ces réflexions, un frisson lui traversa la colonne vertébrale. Il se sentit menacé et très gêné, c’est pourquoi il lui rendit timidement le salut avec des traits crispés :

— Et si nous allions ailleurs ? Tu connais un bon coin ?

Elle hocha la tête en guise d’acquiescement et lui adressa un incroyable sourire.

— Suis-moi ! Je connais un endroit bien pour parler !

— Euh… Ouais, c’est cool… Ah ! Je paie, bien sûr.

— Ah ? C’est gentil ! Merci !

Légèrement rouge, Yumeki marcha à ses côtés : il ne savait pas trop que lui dire de plus, il avait utilisé le minimum syndical de politesse. Il avait bien des collègues au travail, mais il ne s’entretenait jamais avec des femmes dans un cadre privé, seul à seul.

Et Linka était de surcroît une otaku. De quel sujet pouvait-il discuter avec une d’entre elles ? se demanda-t-il.

Rapidement, la réponse lui apparut évidente : de ses passions. Elle avait dit tout aimer de la culture otaku, il aurait pu lui parler de mangas, d’anime ou de jeux vidéo, par exemple… si cela eut-été des sujets qu’il maîtrisait, un tant soit peu.

Le majeur problème, c’est qu’il n’y connaissait rien dans tous ces sujet qu’elle devait pourtant adorer.

Devait-il quand même parler juste pour faire la discussion, quitte à tomber dans le ridicule et la gêne ? Devait-il lui parler de la pluie et du beau temps comme cela se faisait habituellement ?

— Si seulement c’était une collègue de travail, je pourrais lui demander des informations sur la circulaire de jeudi…, pensa-t-il en se crispant.

À ce moment-là, il tourna involontairement son regard sur Linka qui lui renvoya un sourire amusé et insouciant.

— Pourquoi rit-elle ? Elle se fiche de moi ? Pourquoi ne dit-elle rien, bon sang… ?! pensa-t-il en détournant le regard.

Soudain, il eut une idée :

— … Ah, oui ! Au fait, nous avons oublié la question de l’ordinateur hier… Tu pourras me conseiller tout à l’heure ?

— Aaaahhhh ! C’est vrai ! J’avais oublié ! Bien sûr, pas de problème.

— Désolé, je ne voulais pas te rappeler à l’ordre… mais j’en ai vraiment besoin.

— Non, non, t’inquiète, si j’y avais pensé je t’en aurais prêté un. Je te promets de t’aider à ce propos.

Elle joignit les mains comme si elle priait tout en affichant un air apitoyé et désolé. Le jeune homme se sentit quelque peu embarrassée par tant de courtoisie, il n’aurait pas dû être aussi abrupt, il l’avait mise en position d’accusée.

Il allait s’excuser lorsque, l’air de rien, elle lui demanda :

— Il te faudrait quoi comme machine à propos ? Je sais que tu n’es pas un connaisseur, alors posons la question différemment : tu veux t’en servir pour quoi ? Bureautique ? Jeux ? Internet ?

— Euh… je n’y avais pas pensé… Tu me conseilles quoi ?

— Je ne peux pas te conseiller ce que tu vas en faire, Yumeki. Je ne vais pas contrôler ta manière de vivre quand même, non ? Hahaha !

Elle se moqua gentiment de lui en couvrant ses lèvres de sa main. Il aurait pu se sentir vexé, mais d’une certaine manière il savait qu’elle ne disait pas par méchanceté.

Après une courte réflexion, il finit par trouver la réponse et lui la transmettre.

— En fait, ce serait surtout pour naviguer et travailler.

— OK, je vois, je vois… Bah, tu peux me confier cette tâche : tu auras un PC viable très bientôt.

— Me… Merci beaucoup.

La question de l’ordinateur, simple diversion à la base, venait ainsi de se conclure. Ils reprirent la marche et un silence pensant s’installa à nouveau. Parler avec une fille était déjà très nouveau pour Yumeki, mais parler avec une otaku l’était encore davantage.

Ils étaient encore en train de marcher sous le pont-rail, il pouvait encore voir l’écran géant de l’UDS qui bientôt finirait par disparaître de son champ de vue. Remarquant la publicité du jeu vidéo qu’il avait aperçu la veille, il estima que c’était là un bon sujet pour relancer la conversation.

— Tiens, au fait, dit-il en se grattant l’arrière du crâne, tu connais ce jeu-là ?

Il s’arrêta de marcher, se tourna à moitié et pointa du doigt l’écran géant. Elle se tourna à son tour dans la direction désignée. Les passants, nombreux en cette journée, comme tous les dimanches d’ailleurs, les contournaient et continuaient d’affluer dans les deux sens de la rue.

Elle hocha la tête et reprit la marche :

— Bien sûr ! C’est Excellent Blade 4. Il n’est pas encore sorti, il va sortir la semaine prochaine. C’est un excellent RPG, les 3 premiers… enfin, les 5 premiers… car il ne faut pas oublier l’épisode 0 et le 3 SP… Le premier est sorti il y a 7 ans sur la PG1…

— Euh… PG1 ? SP ?

Il n’était pas si intéressé par en savoir plus sur cette licence de jeux, mais Yumeki était naturellement curieux. Puis, il avait porté la discussion dans ce sens, il aurait été malpoli de ne pas y prendre part finalement.

Cependant, il remarqua bien vite qu’en posant des questions de néophyte, il ne se mettait pas vraiment en valeur.

Ces demandes d’explications coupèrent Linka si brusquement qu’elle afficha une certaine stupeur sur son visage.

— Euh… Ah… Oui, c’est vrai que tu ne connais pas ces termes… SP, ça vient de special en anglais. C’est pour dire qu’il s’agit d’un épisode bonus de la série. En fait, la fin du 3 ne clôturait pas vraiment l’histoire, donc les développeurs ont eu l’idée de sortir, pour une fois, une suite directe… Euh… il faut savoir que les Excellent Blade, c’est toujours le même univers qui évolue à chaque épisode, mais ce n’est jamais les mêmes personnages et les histoires n’ont pas de continuité entre elles. Sauf dans le cas de l’épisode SP, puisqu’il s’agit de la suite du 3. D’ailleurs, on joue les mêmes personnages avec un système d’importation de sauvegarde pour récupérer les niveaux et une partie de l’équipement. Héhéhé ! Que de bons souvenirs !

Le visage de Linka se couvrit du voile de la nostalgie. Yumeki était étonné de constater que des jeux pouvaient avoir un tel impact sur certaines personnes.

— OK, je crois que je vois le concept. Et la PG1 ? Tu parles bien de la Play Game, c’est ça ?

— Tout à fait ! s’écria-t-elle d’une voix extatique. C’est exactement ça ! Je parle de la toute première, celle grise. Tu dois savoir qu’actuellement, on en est à la 4, non ?

Il hocha légèrement la tête :

— Ils passent les pubs à la télé et j’ai vu les affiches dans le métro.

Elle arbora un large sourire de satisfaction comme si ces paroles l’eussent touchée au plus profond de son être. Était-ce réellement si surprenant qu’il connût la PG4 ?

— En fait, j’ai moi aussi joué à la PG1, à l’époque. J’avais des amis qui l’avaient achetée. De mon côté, j’avais pris la Ligero 64.

— Hohoho ! Tu vois que tu aimes les jeux vidéos, Yumeki !

— Autrefois seulement, rectifia-t-il d’un ton réprobateur.

— Je n’en suis pas si persuadée…

Il était difficile de percevoir si c’était de l’ironie, une provocation ou alors si quelque chose d’autre se cachait derrière ces paroles.

— Pour revenir à la question initiale : le premier Excellent Blade est sorti sur la PG1, il y a 7 ans, puis vint le second…

Le monologue, ou plutôt l’exposé historique de la saga des Excellent Blade, dura une dizaine de minutes, le duo eut même le temps d’arriver devant un bâtiment, un peu à l’écart des zones d’affluence du quartier.

Les différents panneaux indiquaient qu’un petit restaurant familial s’y trouvait, un de ces rares restaurants en ville qui n’était pas affilié à l’une des grosses chaînes de restauration que l’on trouvait dans tout le pays.

Malgré l’heure, à travers la vitrine, Yumeki crut voir de nombreuses places vacantes.

Linka entra la première. Elle franchit le seuil de la porte, salua le serveur comme si elle le connaissait bien, puis alla directement s’installer à une table.

— Ici, on devrait pouvoir parler tranquillement.

Lorsqu’il entra à son tour, il put constater qu’en réalité, ils étaient les seuls clients. Cet endroit était petit : il n’y avait de la place que pour une quinzaine de personnes, la majorité de celles-ci se trouvaient au comptoir.

Une certaine tristesse, malgré lui, l’envahit face à ce spectacle ; le lieu lui paraissait pourtant charmant avec sa décoration simple et démodée. Une odeur émanait de la cuisine, celle de la viande grillée, elle lui ravivait les narines et lui ouvrait l’appétit.

Il suivit timidement Linka à la table.

— Bienvenue chers clients, déclara le serveur en posant sur la table deux tasses de thé froid et en souriant de manière agréable.

Linka observa Yumeki un bref instant :

— Un gyuudon, ça te va ?

Il se contenta de hocher la tête alors que Linka, sans perdre de temps, en commanda deux.

— Rhaaaa ! J’ai vraiment faim ! Tu verras, c’est super bon ici !

— Sûrement… Euh… Tu es sûre qu’on peut parler tranquillement dans cet endroit ?

Même s’il n’y avait pas d’autres clients, le serveur et le cuistot pouvaient entendre.

— Pas d’inquiétude, ce sont des gens bien. Ils ne travaillent pas pour l’ennemi, c’est sûr à 3000%.

Puisqu’elle paraissait être une habituée, il était bien forcé de lui faire confiance sur le sujet, même s’il ne pouvait être complètement serein de parler de phénomènes (fabulations ?) surnaturels dans un lieu public.

D’un autre côté, il se rassura en remarquant qu’il n’aurait pas été moins stressé s’ils avaient été en privé, juste tous les deux, comme la fois précédente.

— Donc… euh… par où commencer ?

Sous l’effet d’un questionnement interne, ses sourcils se baissèrent de manière adorable tandis que ses yeux se levèrent pour regarder en l’air. Pour couronner le tout, elle posa son doigt fin et délicat sur le coin de ses lèvres, une pose particulièrement mignonne.

— Euh… On pourrait commencer par se présenter correctement ? proposa le jeune homme.

L’idée ne parut pas totalement la convaincre, elle réfléchit encore quelques instants avant de dire :

— Oui, si tu veux, on peut commencer par ça. Donc, tu t’appelles Motomachi Yumeki et… ?

Elle interrompit sa phrase comme pour lui demander de prendre le relais et de poursuivre sa propre présentation.

C’est à cet instant que le serveur revint avec deux bols garnis de lamelles de bœuf desquels émanaient une odeur particulièrement appétissante. Yumeki marqua une pause volontaire le temps du service.

Puis, prenant ses baguettes en main, il finit par prendre la parole :

— J’ai 24 ans, je suis célibataire et je travaille dans une entreprise à Shinjuku. Tu veux savoir quoi de plus ?

— Bon appétit !

— Bon appétit !

Sur ces paroles qui interrompirent le flux de la conversation, les deux commencèrent à manger. Linka, après avoir avalé une première bouchée, reprit la parole :

— Mmmm, délicieux ! Bah, qu’est-ce que je veux savoir de plus… ? Tu as quoi comme passion dans la vie ? Comment se fait-il que tu sois opposé à la culture otaku alors que tu la connais plutôt bien ?

Elle avala une nouvelle bouchée et, une nouvelle fois, ses yeux et les traits exprimèrent le délice que lui inspirait ce repas.

— C’est vrai que c’est drôlement bon, pensa Yumeki. Ce restaurant est vraiment sympa, elle avait raison. Puis, regarde-moi ce visage d’ange ! Ses paroles sont toujours aussi énigmatiques, elle cache sûrement quelque chose… voire beaucoup de choses. Essayons d’en savoir plus.

Il reprit une bouchée à son tour, réfléchissant à ses prochaines paroles.

— C’est vraiment bon. Concernant mes passions… en fait, je dirais que j’en ai pas vraiment.

— Comment ça ? Tout le monde en a ! Tu ne vas pas me dire que tu es de ceux qui ne font que travailler, rentrer chez eux et qui ne font jamais rien qui leur plaise ?

Elle prononça ces paroles avec autant de reproche que de dégoût, inutile d’être un fin psychologue pour comprendre qu’elle condamnait ce genre de mode de vie conventionnel, symétriquement opposé au sien.

— En fait, je travaille depuis seulement quelques mois, je n’ai pas encore eu le temps de vraiment m’habituer… Et je rentre tard, donc je ne fais pas grand-chose, c’est un fait. Avant ça, j’étudiais beaucoup et je n’avais pas le temps non plus de faire quoi que ce soit.

Linka s’arrêta de manger et prit un regard profondément désolé, elle ne semblait pas trouver ce sort enviable.

— C’est horrible ! Comment tu fais pour tenir le coup ?

Il ne pouvait pas voir son propre visage, mais il était persuadé de lui rendre un regard perplexe.

— Je pense que la vraie question c’est plutôt toi, qu‘est-ce que tu peux bien faire dans la vie pour te permettre de prendre en pitié ceux qui travaillent ? se demanda-t-il. Travailler est une chose normale…

Il chercha à ne pas faire transparaître ses pensées, cette fille lui paraissait de plus en plus étrange à vrai dire. Ignorant cette pitié mal placée, il lui demanda :

— Et toi ? Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

— Désolée, je ne peux pas encore y répondre, puisque tu ne m’as pas encore expliqué ce que tu reproches à la culture otaku.

À présent, elle paraissait légèrement contrariée, même si son visage mignon ne la rendait pas vraiment intimidante pour autant. Yumeki ne pouvait pas concevoir qu’on puisse avoir peur d’une telle fille, il imaginait que même la plus véhément colère devait avoir un côté adorable et ridicule sur ses traits.

— Je ne déteste pas vraiment la culture otaku, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. C’est juste que je n’en suis pas un et ne l’ai jamais été. Lorsque j’étais au collège et, au début du lycée, je jouais à des jeux vidéo et je regardais des anime, comme tous les garçons de cet âge, c’est tout. Rien d’anormal. Ensuite, je n’ai plus eu de temps à cause de mes études et j’ai arrêté, mon histoire d’otaku présumé s’arrête là.

Il marqua une pause pendant laquelle il continua son repas.

— C’est tellement triste ! En fait, tu as un potentiel dont tu ne soupçonnes pas l’étendue. Comme je te l’expliquais hier, les pouvoirs de la Collection sont réservés à de vrais passionnées, des otaku qui sont très en phase avec leurs collections. Si tu y portais réellement aussi peu d’intérêt que tu le dis, ça n’aurait pas dû fonctionner.

— Encore avec cette histoire ? Bon, d’accord, je veux bien admettre qu’il est possible que ce que j’ai vu hier était bien réel… Admettons aussi que le surnaturel et tout ça soient vrais. Par contre, arrête avec cette histoire de potentiel caché, je sais ce que je ressens et je ne suis pas fan de toutes ces choses d’otaku, je t’assure.

— Pourtant, je ne te mens pas, je n’ai aucune raison de le faire. Tu ne me fais pas confiance, c’est ça ?

Les yeux de Linka avaient pris une teinte brillante, ou pourrait-on dire pétillante, montrant une réelle attente quant à cette question. Aussi, elle fixa Yumeki sans cligner, comme si sa réponse allait déterminer l’avenir du monde.

Il ne comprenait pas bien ses intentions —de toute manière, cette fille lui était hermétique, imperméable—, pourquoi cette réponse serait si importante ? Ou alors, était-ce autre chose qui se cachait derrière ?

— Encore un langage codé de femme, c’est ça ? pensa-t-il en se remémorant les discours de certains de ses collègues concernant la « langue mystérieuse des femmes ».

Toutefois, ce n’était pas une interrogation si dénuée de sens. Bien sûr, il pouvait lui répondre par l’affirmative pour lui faire plaisir, mais, réellement, lui faisait-il confiance ?

Il y avait tant de choses qu’il ignorait d’elle, tellement d’événements mystérieux étaient survenus la veille et il avait tant de doutes…

Malgré tout, il ne pouvait penser que ce visage adorable et cette personnalité étrange mais honnête pussent réellement être capables de fomenter un plan machiavélique.

Leur rencontre était sûrement le fruit du hasard : il était arrivé au mauvais endroit au mauvais moment, mais grâce à ce hasard il avait pu apporter une heureuse conclusion à ce sauvetage. La réalité n’était sûrement pas plus complexe que cela, inutile de voir le mal partout, pensait-il.

Par contre, s’il s’était convaincu lui-même qu’elle ne pouvait être une mauvaise personne, il ne pouvait pas dire pour autant qu’il lui faisait confiance : il ne la connaissait pas encore assez et il était évident qu’elle ne disait pas tout.

— Eh bien… nous ne nous connaissons pas encore assez… Puis, je sais tellement peu de choses sur toi, tu sais ? Je ne connais même pas ton nom de famille…

— Un nom de famille ? C’est si important que ça pour toi ? Euhh… Eh bien, dans ce cas, je suis Sasaki Linka… Ou alors tu préfères Abe Linka ? C’est toi qui choisis…

Elle prononça ces paroles sur un ton détaché et insouciant qui, auprès de quelqu’un de plus susceptible que Yumeki, aurait pu avoir l’air d’une moquerie. Lejeune homme qui commençait un peu à la cerner, soupira et détermina qu’elle l’avait dit « juste comme ça », ce qui était loin d’être une conclusion probante.

— Tu sais, ça ne m’aide pas à te faire confiance. Quelqu’un n’ayant pas de nom de famille, c’est super louche, tu ne penses pas ?

Elle lui répondit par un sourire honnête et franc, sans prononcer le moindre mot.

— Bon, puisque tu ne veux pas me donner ton vrai nom de famille, je vais donc penser que tu es une célébrité… J’ai raison ?

Cette supposition lui était venue au fil des mots, mais tout bien considéré elle lui parût à cet instant être la plus logique.

Bien sûr, elle ne répondit pas et se contenta de sourire à son interlocuteur, qui soupira et laissa tomber.

— Je vais me contenter de t’appeler uniquement Linka dans ce cas. Ça te convient vraiment ?

— Oui ! répondit-elle en levant le bras en guise de signe de victoire.

— Bon, j’écoute la suite, par contre… Mettons le nom de famille de côté, pour le moment. Tu fais quoi dans la vie ?

Elle porta une nouvelle fois l’index de sa main gauche —la droite tenait les baguettes— sur le bord inférieur de ses lèvres comme pour marquer un temps d’attente, puis répondit d’un air enjoué :

— Je suis conseillère ! Ah, non ! Disons plutôt que je suis une sorte de guide… Bah, c’est difficile à expliquer… C’est vraiment important ?

Il la regarda d’un air dépité, la réponse lui parut tout sauf crédible. Son étonnement était tel que les baguettes qu’il tenait entre ses doigts glissèrent et tombèrent sur la table.

— Il y a une question te concernant à laquelle tu peux vraiment répondre ?

Son ton de voix était à la fois irrité et blasé. Tout ce mystère commençait à l’épuiser.

Elle se contenta de lui répondre par un large sourire, puis désigna du doigt les baguettes que le jeune homme venait de laisser tomber sur la table. C’est à cet instant qu’il s’en rendit compte.

Après avoir repris le cours de son repas, il reprit la parole sur le même ton de voix :

— Bon… bon… passons également sur ton travail ? Qu’est-ce que tu peux me dire, du coup ?

Ayant fini son repas, Linka posa les baguettes horizontalement sur le bol et joignit ses mains en guise de remerciement pour le repas.

Elle tourna son regard vers Yumeki et le fixa droit dans les yeux :

— Assez parlé de moi, parlons plutôt de la Collection ! Je pense que ça t’intéressera bien plus. Comme je te l’expliquais, les otaku les plus passionnés, ou les plus en harmonie avec leur passion, développent des pouvoirs surnaturels liés à leurs collections matérielles.

— Oui, tu m’as déjà expliqué tout ça. Même si je ne comprends pas vraiment comment tout ça fonctionne.

— Eh bien, un fan de jeux vidéo, par exemple, pourra gagner des pouvoirs similaires à ceux d’un jeu qu’il affectionne, ou d’un genre qu’il collectionne… Il n’y a pas vraiment de limites ou de règles précises, tu sais ?

Elle prit une gorgée de thé et poursuivit :

— Normalement, chaque « collectionneur » possède sa propre collection principale et même s’il en a plusieurs, c’est toujours de la principale de laquelle découlent ses pouvoirs. Par exemple, si un fan d’anime dispose également d’une collection de jeux vidéo, ses pouvoirs seront malgré tout liés aux anime.

— Qui définit ces règles au juste ? Comment peux-tu en savoir autant ?

— J’ai beaucoup observé, c’est pas plus compliqué que ça. Et si ta question était de savoir si je connais le MJ ou alors si j’ai accès à un Guide Stratégique, la réponse est non.

— Un MJ ? C’est quoi ?

— Maître de jeu, c’est un terme de jeu de rôle sur table. Il s’agit de celui qui raconte l’histoire et l’arbitre… une sorte de Dieu dans le monde et l’histoire qu’il met en place.

— Je ne comprends vraiment pas, désolé.

— Le jeu de rôle sur table, c’est compliqué, il faut avoir essayé pour vraiment comprendre le fonctionnement. Simplement l’expliquer, ne suffit généralement pas. D’ailleurs, tu connais un peu les MMORPG ?

— Tu parles du jeu… comment il s’appelle déjà… World-quelque-chose ?

— World of Mernax ! Oui, c’en est un parmi un tas d’autres. Ici au Japon, ils sont moins populaires qu’en Occident mais ce genre de jeux ont des millions de joueurs, tu sais ? Au Japon aussi, récemment, le genre commence à prendre, il faut dire que la majorité des joueurs sont sur console et les MMO c’est plus un genre PC, mais les habitudes changent on dirait…

Yumeki ne comprenait pas grand-chose à ses paroles qui paraissaient presque plus être adressées à elle-même. Il préféra ne pas l’interrompre, craignant des explications encore plus fastidieuses.

— Bref, dans ce genre de jeu, il y a des règles, et des arbitres qui les font respecter, des sortes d’autorités suprêmes du jeu qu’on appelle MJ ou GM ou admin. C’est à peu près le même genre de concept.

— Si je comprends bien, tu voulais juste parler de quelqu’un qui tirerait les ficelles derrière les pouvoirs mystérieux, c’est ça ?

Elle acquiesça. La digression était partie un peu trop loin, le jeune homme recollecta les informations.

— Tu pouvais pas le dire plus simplement depuis le début ?

— Désolée ! Je ne suis pas habituée à ce qu’on ne connaisse pas ce genre de concepts…

Sur ces mots, elle inclina légèrement la partie supérieure de son corps et baissa la tête, en guise d’excuse.

— Je poursuis l’explication ?

— Oui, merci.

Elle prit une inspiration et poursuivit :

— Actuellement, le nombre d’utilisateurs de pouvoirs de la Collection dans le Kantô ne dépasse pas la centaine et c’est la plus forte concentration au monde. Presque aucun ne vit ici, à Akiba, ce qui est dommage puisque les pouvoirs de la Collection y sont prépondérants.

— Ah ? Les pouvoirs ne fonctionnent qu’ici ?

— Non, c’est pas ce que j’ai dit. Les énergies de la Collection sont simplement plus concentrées à Akiba qu’ailleurs, mais un collectionneur peut ses pouvoirs quand il veut et où il veut. La seule condition est d’avoir une collection intacte qu’il chérit plus que tout.

Yumeki se massa les tempes. La conversation n’était pas si complexe, à ce stade, mais elle impliquait de tenir les pouvoirs de la Collection pour réels et également d’admettre quelque chose d’aussi ridicule que de la magie tirées de manga, jeux vidéo et autres.

L’humanité avait de longue date chercher des sources d’énergie, des armes redoutables et Linka lui apprenait, l’air de rien, qu’il suffisait de réunir des objets futiles (à ses yeux) pour développer des capacités extraordinaires. Son esprit ne pouvait pas l’accepter aussi facilement.

Néanmoins, par souci des convenances, il essaya de l’interroger plus sur le sujet de conversation :

— Si je comprends bien… Si un collectionneur perd sa collection, plus de pouvoirs, c’est ça ?

Linka croisa les doigts devant elle en posant les coudes sur la table, puis elle sourit amusée, comme si elle faisait face à un enfant curieux qui venait de dire quelque chose d’insensé.

— Bien sûr, il n’est pas obligé de l’avoir constamment sur lui pour utiliser ses pouvoirs. Imagine avoir en permanence une étagère de livres…

Yumeki ne pouvait penser autrement que cela serait fort peu pratique. Néanmoins, l’humanité avait crée des tank, des avions et des navires de guerre, si en traînant un caddie plein de mangas sur le champ de bataille on pouvait lancer des pouvoirs incroyables, nombre de soldats feraient l’impasse sur le côté peu pratique.

— La collection personnelle peut rester en lieu sûr, c’est même ce qu’il y a de plus intelligent à faire. Par contre, si elle venait à être détruite, ou volée, le collectionneur perdrait ses pouvoirs. Techniquement, il pourrait en recomposer une nouvelle mais dans les faits le choc psychologique lié à cette perte est si terrible qu’il ne parviendra sûrement plus jamais à en aimer suffisamment une nouvelle pour se connecter à la Collection.

Elle observa un instant Yumeki en silence, estimant si elle l’avait perdu ou non au cours de son explication puis acheva de répondre :

— Plus plus elle est vaste et composée de raretés, plus son possesseur est content et son lien à la Collection est puissant. Tu dois comprendre qu’en réalité la collection personnelle est un vecteur, la vraie nature de la Collection se trouve dans les rêves et les espoirs de l’Humanité.

Yumeki observa son interlocutrice d’un air pensif, il n’était pas sûr d’avoir bien compris toutes ses explications, mais au final ce n’était pas ce qui lui importait le plus à ce stade.

Devinant les pensées du jeune homme, Linka décroisa ses mains et s’adossa à nouveau au dossier de sa chaise, tout en souriant aimablement :

— Ne t’en inquiète pas, tout cela n’est pas très important pour le moment. Au passage, si tu n’as pas de place chez toi —le pire fléau des otaku—, j’ai un appartement que je peux te donner pour y mettre ta future collection… Intéressé ?

Yumeki la fixa avec de grands yeux ronds. Il ne s’était pas attendu à une telle proposition.

— Comment peut-elle se permettre de donner un appartement à quelqu’un qu’elle ne connaît même pas ? Qui est cette fille, bon sang !?

Après quelques secondes de lourd silence, le visage en sueur, répondit avec hésitation :

— Je n’ai pas encore accepté quoi que ce soit, tu sais ?

— C’est vrai, je vais un peu trop vite… Donc, revenons un peu en arrière. Que voulais-tu savoir déjà… ? Ah oui ! Tu voulais des informations sur moi ! Que dire… ?

Elle parut réellement réfléchir à ses prochaines paroles, de plus en plus Yumeki se demandait si Linka n’était pas une célébrité qui s’amusait avec lui en lui proposant une sorte de jeu à grandeur nature aux règles et objectifs encore mal définis.

— Au fait, je vis bel et bien dans ce quartier. Akiba, c’est le top du top du top ! Je te conseille vivement de venir ici aussi, on s’amuse bien.

Yumeki grimaça. Linka ne voulait pas comprendre qu’il n’était ni un otaku ni n’avait envie d’être mêlé à eux et encore moins à des histoires impliquant des monstres et des capacités surnaturelles inexpliquées.

Sans crier gare, Linka largua une bombe sur lui, le genre de phrases explosives qui mettaient en pièces le cœur des hommes non préparés et sans expériences.

— Je ne suis pas encore sûre, mais j’ai l’impression que nous avons une relation spéciale, Yumeki. Héhéhé !

Yumeki, qui s’apprêtait à finir son repas, avala de travers et manqua de s’étouffer. Tandis qu’il se frappa le torse, Linka se leva et vint lui taper le dos. Ces paroles, « relation spéciale »… Qu’entendait-elle par là ?

Ce n’était pas le genre de mots qu’il était convenable de dire à un inconnu, encore moins en tête à tête !

Pour faire passer la toux (et la crise qui l’avait générée), il avala d’un trait le contenu de sa tasse. Il finit après peu par se reprendre.

— C’est bon… c’est bon… Merci, Linka. Tu-Tu voulais dire quoi par là ?

Il rougit involontairement. D’après ce qu’il avait pu juger de cette fille, cela aurait été étonnant qu’elle fût tombée amoureuse de lui mais une part de lui en nourrissait malgré tout l’espoir. Même s’il la trouvait bizarre, peut-être même un peu folle, Linka était particulièrement séduisante et il demeurait un jeune homme normal.

— Mmm… Hier, tu as utilisé deux types de pouvoirs de collections différentes, tu sais ? Comme je te l’ai dit, c’est tout sauf normal. Tu as utilisé l’épée de lumière de Wyvern Quest et le pistolet laser de Time Gun. Il se peut que ton concept de collection soit le jeu vidéo dans sa totalité ou alors les JRPG, mais dans tous les cas c’est non seulement cheaté mais aussi parfaitement irrégulier.

Elle ne parlait donc pas de leur relation mais de celle de Yumeki à la Collection… Une fort étrange manière de l’exprimer qui avait prêté à confusion, se dit le jeune homme, non sans cacher sa déception.

— Je pense comprendre… Il doit forcément y avoir une erreur. Je ne connais presque rien à la culture otaku, de là à être carrément une irrégularité…

— Il faudra mener des tests sérieux. Tout d’abord, il te faut diverses collections pour voir comment influenceront-elles tes pouvoirs.

— Arrête de parler de mes pouvoirs, je suis convaincu de n’en avoir aucun.

Pour la sanité de son cerveau, il devait les nier, ce n’était pas quelque chose qu’il pouvait accepter aussi facilement.

Linka ignora sa contestation et en se tenant le menton, elle poursuivit comme si elle se parlait à elle-même :

— Cela dit, tu as réussi à les manifester sans avoir de collection personnelle, tu parles d’une irrégularité encore pire… Devrions-nous commencer par se porter sur ces deux collections ou alors partir sur autre chose pour voir comment les deux pouvoirs réagissent ?

— J’aimerais que tu ne me prennes pas pour un rat de laboratoire, tu veux ?

Linka hocha la tête comme si elle venait de décider quelque chose, puis afficha un sourire si radieux qu’il aurait fallu presque des lunettes de soleil pour le supporter :

— En conclusion, tu es vraiment quelqu’un de très spécial, je t’assure.

Yumeki ne pouvait s’empêcher de constater la dégradation de ses propos, il était passé de spécial à très spécial, il n’y avait pas de quoi s’en réjouir !

Linka replongea à nouveau dans son monde, elle se mit à marmonner des choses à elle-même, sûrement un plan d’action. Yumeki voulut la reprendre, lui rappeler qu’il n’avait rien accepté à ce stade, mais face à cette ardeur il se dégonfla et finit par se taire. Il pouvait toujours refuser plus tard, à force de trop se répéter il écoperait le mauvais rôle.

Une pensée jaillit soudainement en lui : les paroles qu’elle lui avait adressées la veille.

— Mmmm, désolé de t’interrompre dans tes… théories, mais tu voulais dire quoi hier lorsque tu as parlé de devenir un chevalier ? Tu attends quoi de moi au juste ?

C’était au fond la réelle interrogation qu’il se posait depuis le début de leur entrevue.

— Hein ? J’ai dit ça ?

Ses traits affichèrent un étonnement qui paraissait authentique, un peu maniéré aussi.

— Ah oui ! En fait, je te proposais de m’aider à contrer les plans des extraterrestres qui tentent d’envahir Akiba et le monde. Une sorte de chevalier protégeant le quartier, mais si tu préfères le terme de héros de la justice ou un autre, je ne suis pas opposée. Je sais que les garçons aiment les titres cool, pas vrai ?

Yumeki ne parut pas vraiment convaincu par cette explication, mais il dut s’en contenter. Linka était décidément la fille la plus énigmatique qu’il connaissait.

Il soupira et resservit du thé dans sa tasse.

— Tu en parlais hier déjà, c’est qui ces extraterrestres ?

— Je n’ai jamais vraiment eu l’occasion de leur parler comme il faut donc mes informations sont peu précises. Depuis qu’ils sont arrivés à Akiba, il y a quelques semaines, ils se sont contentés d’acheter des produits rares et de me poursuivre pour m’enlever. Ce que je peux te dire, c’est qu’il y en a plusieurs sortes, certains sont même capables de prendre forme humaine.

— S’ils ont forme humaine, qu’est-ce qui te fait dire qu’ils sont extraterrestres ?

D’un seul coup, il prit un recul involontaire dans la discussion. Jusqu’à la veille, il aurait tenue quelqu’un avec de tels propos pour une folle qui avait des visions et pourchassait des chimères. D’ailleurs, quelqu’un d’autre que Linka avait-il vu ces prétendus extraterrestres ?

— En fait, ils ont toujours un petit détail qui cloche. Le dernier qui a essayé de m’enlever, il avait des yeux globuleux qu’il cachait derrière des lunettes de soleil, y compris en pleine nuit.

— Je vois, je vois… Et mis à part essayer de t’enlever, ils font quoi au juste ? D’ailleurs, maintenant que j’y pense, comment tu as fait pour t’en sortir les autres fois ?

— En fait, j’ai pas mal couru, je me suis cachée à plusieurs reprises… je crois te l’avoir déjà dit.

— Et simplement en courant tu as pu t’en sortir ?

— Ne sous-estime pas une fille qui court ! Mais, parfois, il se peut que j’ai peut-être… utilisé quelques petits pouvoirs, avoua-t-elle un peu honteusement en détournant le regard.

— J’étais sûr ! C’était impossible qu’une otaku de ton calibre n’en ait pas !

Elle baissa un peu le regard et afficha une sorte de sourire gêné alors que ses doigts s’agitaient nerveusement. La voir dans cet état rappela Yumeki à son bon sens, il s’était laissé emporter par ce jeu de dévoilement des secrets et il en avait oublié les convenances.

— Pardonne-moi, je me suis laissé emporter, s’excusa-t-il en baissant la tête. Si je peux me permettre la question : pourquoi faire appel à un débutant alors que tu dois avoir des pouvoirs bien meilleurs que les miens ?

— C’est pas grave… Je te l’ai dit hier, je n’ai pas de pouvoirs de combat. Et, désolée de te décevoir, mes pouvoirs ne sont pas si géniaux, je ne les utilise pas beaucoup. En fait, j’aimerais éviter de les utiliser autant que possible.

— D’accord, je vois que c’est un sujet déplaisant, je ne vais pas t’en demander davantage. Par contre, dis-m’en plus sur ces extraterrestres puisqu’on va devoir les affronter.

Ces derniers mots allumèrent une étincelle dans les yeux de Linka qui releva la tête soudainement et lança à Yumeki un regard affectueux.

— Ça veut dire que tu acceptes de m’aider ?! Youpi !!

Elle leva les bras en guise de victoire et de joie. Yumeki se rendit rapidement compte de ce qu’il venait de dire, ou plutôt de sous-entendre ; se rétracter serait difficile.

Involontairement, il rougit et détourna la tête tout en faisant la moue, le genre de réaction qui lui donnait un air plutôt enfantin.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu fais ton tsundere masculin ? « Je n’ai jamais dit que j’allais t’aider, idiote ? ». Tu vas me dire un truc du genre ?

Elle afficha un air moqueur tout en se levant et en se penchant vers le jeune homme.

— Je ne suis pas une tsundere !!

Yumeki cria ces mots en croisant les bras et en continuant de détourner le regard. Puisqu’ils étaient les seuls clients présents, cette hausse de voix soudaine ne dérangea pas le serveur, qui se trouvait depuis le début de leur conversation derrière son comptoir. Il était en train de s’occuper de nettoyage.

— C’est exactement ce qu’une tsundere dirait. Lalalala !

Linka se mit à chantonner pour le taquiner.

Yumeki répondit par un grognement de mécontentement qui provoqua pendant quelques secondes un fou rire chez la jeune femme.

— En tout cas, je suis contente. Tu verras, on va bien s’amuser.

— C’est un jeu ou une question de vie ou de mort, toute cette histoire ? À t’entendre, ça ne te fait pas tellement peur.

— Ah ! Euh… Oui, en effet ! Tu préférerais que je joue les princesses en détresse et que je me mette à pleurer ?

— Je n’ai jamais dit ça !

— Bah, je n’ai pas peur car je sais que tu vas me protéger. Puis, j’avoue que toute cette histoire me paraît amusante, on dirait un anime.

— J’étais sûr que tu pensais cela ! Tout dans la vie est une sorte de jeu pour toi, c’est ça ?

Elle sembla réfléchir à nouveau. Soudain, comme si la vérité lui avait sauté aux yeux, elle répondit sur un ton très enjoué :

— Oui ! Je pense que la vie est mieux ainsi, il faut pas trop se prendre au sérieux et il faut voir le romanesque et l’imaginaire partout. J’ai tort de penser comme ça ?

Il avait la confirmation de ce dont il se doutait. Il prit son visage dans sa main et soupira.

— Cette fille est folle, elle ne fait pas la différence entre imaginaire et réalité. Je ferais mieux de refuser…

Elle continuait de lui sourire d’une façon tout ce qu’il y avait de plus adorable.

— Néanmoins, elle est gentille, elle ne ferait de mal à personne. Je ne peux pas la laisser dans ce pétrin quand même…

Essayait-il de se convaincre avec cette excuse ou alors une part de lui était curieuse de connaître ce monde qui le sortait de sa routine quotidienne ?

Il était encore incapable de répondre à cette question, mais d’une manière ou d’une autre, il avait accepté qu’il n’avait d’autre choix.

— Je ne sais pas vraiment… La philosophie et les autres trucs du genre, c’est pas mon fort, en fait. Bref, qu’est-ce qu’il faut savoir encore pour t’aider ?

Elle joignit les mains tout en émettant quelques *hihi* amusés.

— Bah, je peux te dire que la semaine dernière, ils ont provoqué un problème de livraison avec un camion qui transportait les nouveaux light novels de la série de Seirei Utsukushi Sekai. Il s’agissait du tome 6, celui dans lequel Sanami doit affronter le grand dragon bleu, Orukurisu, et dans lequel Sera doit se rendre sur les terres de la sombre féerie…

Elle paraissait très heureuse de pouvoir parler d’une œuvre qu’elle aimait, Yumeki se demandait si tous les otaku étaient comme elle.

— Mmm, mais encore ? Je te signale que je ne connais pas cette série.

— Ah, oui ! Faudra sûrement que tu commences à les lire, ils sont très amusants ! En plus, il y a plein de filles mignonnes et de passages ecchi…

Il n’y avait sûrement qu’une otaku pour avancer de telles arguments et encore plus pour vanter de l’érotisme à un garçon, c’était ce que Yumeki pensait à cet instant.

— Du coup, les sorties qui devaient avoir lieu le samedi à l’Animaid ont été retardées et les fans étaient déçus. D’autant que normalement, l’auteur et l’illustrateur devaient venir pour une séance de dédicaces et un talk show. Pour s’excuser, l’Animaid a dû offrir des pochettes et des protège-cartes de la série.

Elle marqua une pause pour boire un peu de thé. Son verre étant vide et la carafe sur la table aussi, elle fit signe au serveur qui vint immédiatement les servir. Yumeki profita de cette pause pour réfléchir un peu à ce qu’elle venait de lui dire, il ne saisissait pas toute l’étendue du problème.

Était-ce qui dramatique que cela que la sortie ait été retardée ?

— C’est si grave que ça ? Les fans ont quand même pu l’acheter, non ? C’est surtout une perte pour le magasin dans l’histoire.

— Pas seulement ! Ce genre de déception corrode l’âme des passionnés ! Tu comprendras lorsque tu auras ta propre collection. D’autant que le pire… le pire ! insista-t-elle. C’est que l’Animaid, en plus d’avoir invité l’auteur, avait également acheté l’exclusivité de distribution en avant-première. Aussi, ce jour-là, le tome 6 n’était dans aucune autre boutique. Et je ne parle même pas de la déception pour l’auteur qui pensait rencontrer ses fans.

— Bon, d’accord, je pense que je vois à peu près. Mais pourquoi ont-ils fait ça ?

— Je l’ignore… Si ça te dit d’en savoir plus et de commencer ta propre collection, j’ai entendu dire qu’à Akiba il y a quelqu’un qui veut se retirer du secteur. Un collectionneur. Il cherche actuellement une personne digne d’hériter de son trésor de guerre. Je trouve ça dommage qu’il veuille quitter le milieu mais, si ça te dit, on peut aller le rencontrer. Ce serait un bon point de départ pour toi.

— Je sais pas trop…

— Allez, dis oui ! Tu t’ennuieras pas avec moi et ce sera l’occasion de rencontrer quelqu’un d’autre aussi. Au fait, t’es du genre à avoir beaucoup d’amis ? Les héros de light novel ou de manga en ont rarement au début de leur histoire.

Encore une fois, elle mélangeait réalité et fiction, Yumeki était devenu un personnage d’œuvre romanesque et non plus un humain. Malheureusement, il n’avait pas d’amis, il ne pouvait rejeter ses propos.

— Tssss ! Arrête d’essayer de faire de moi un héros, je suis juste un mec normal, OK ? Par contre, c’est vrai que… j’en ai pas beaucoup, avoua-t-il d’une petite voix.

— Tu vois ! C’est l’occasion pour sociabiliser avec un otaku confirmé, il t’apprendra un tas de trucs et te prêtera sûrement des doujins hentai. Allez, dis oui !!

— Tu crois vraiment que je suis intéressé par ce genre de trucs ?! s’insurgea-t-il en élevant la voix.

— T’es un garçon ou non ?

Yumeki détestait ce genre de question qui sous-entendaient qu’être un homme impliquait forcément d’être un pervers. Il se mit à bouder en l’ignorant, mais elle lui attrapa brusquement la main et le fixa avec un regard triste d’enfant abandonné ou de chien battu, le genre d’expression capable de susciter pleinement la pitié d’un interlocuteur.

— Bon, OK, je disais ça pour rire pour les hentai, c’est toi qui voit si tu es intéressé ou pas, mais je suis sérieuse pour le reste : il nous donnera peut-être des informations sur les extraterrestres, c’est un vétéran après tout. Sa collection te fera un point de départ, c’est positif je pense.

— Mouais…

— En plus, il aurait une quête à proposer, tu n’auras même pas à dépenser d’argent pour avoir sa collection.

C’était effectivement une réalité qu’il n’avait pas encore parfaitement considéré, mais les produits dont parlait Linka demandaient des ressources financières assez exigeantes. Il se souvenait du prix des jeux lorsqu’il était adolescent.

À cet instant, il se sentit perdu : il hésitait. Une part de lui voulait suivre Linka dans ce monde étrange et nouveau, mais une autre craignait de perdre à jamais la paix qu’il s’était construite à la sueur de son front. Involontairement, il se compara à Alice aux Pays des Merveilles : son lapin blanc qui tentait de l’amener dans un monde fantastique se nommait Linka.

Yumeki dégagea sa main de cette douce et chaleureuse étreinte, il se gratta la tête et fit claquer sa langue. Puis, il accepta, sans être réellement convaincu d’avoir fait le bon choix.

— Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!! s’écria-t-elle en l’enlaçant soudainement.

Rouge et embarrassé aussi bien par la situation que par le regard du restaurateur qui souriait d’un air complice, il la repoussa rapidement. Il tenta de reprendre une discussion plus sérieuse et plus distante.

— Kof Kof ! On doit y aller quand chez ce type ?

— On peut y aller maintenant, si tu veux. Après tout, la journée ne fait que commencer. C’est parti ! Yeahhh !! cria-t-elle en levant son poing en l’air avec enthousiasme.

Yumeki suivit le mouvement, sans motivation, il leva à son tour le poing et laissa sortir un « yeah » de sa gorge sur un ton monocorde.

Suite à quoi, il prit l’addition sur la table et s’en alla la payer.

À son retour, Linka le remercia en s’inclinant, puis, après avoir saluer le restaurateur, tous les deux sortirent du restaurant.

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