Tome 1 – Chapitre 2

Finalement, leurs pas à tous les deux les amenèrent dans une des ruelles perpendiculaires à l’artère principale de la Chuo-Dori. Certains parmi les initiés appelaient ce dédale de ruelles à l’écart de l’axe touristique « Junk Dori » en raison du nombre de magasins d’occasions qui s’y trouvaient.

Contrairement à la Chuo Dori qui était large avec des allées d’arbres et des hauts panneaux publicitaires, ces ruelles dégageaient un charme plus claustrophobe et plus intimiste. Les vitrines des magasins s’y agglutinaient et les jingles et les maids arrêtaient les passants les invitant à entrer dans les boutiques.

D’ailleurs, l’une d’entre elles interpela Yumeki en passant :

— Oniichan ! Tu ne voudrais pas monter dans notre imouto maid cafe ?

Imouto maid cafe, autrement dit un local destiné aux petites sœurs ? Ou alors était-ce un café avec pour thème les petites sœurs ?

Yumeki était un peu confus, d’autant plus que la parole « oniichan » résonnait en boucle dans sa tête.

Il était fils unique, il n’avait jamais été appelé de la sorte, il n’avait jamais développé aucune résistance face à la magie de ce mot de pouvoir capable de faire chavirer le cœur des hommes timides et naïfs, ce mot remplit de promesses et d’espoir invitant le bonheur.

Il s’arrêta et rougit. Il se demanda si la petite sœur qu’il n’avait jamais eu l’aurait appelé ainsi.

« Oniichan ? Oniichan ! Oniiichaaaaaannn !! »

Ce mot prenait diverses intonations dans son imagination, il rougit plus encore.

Les lèvres de la jeune maid aux cheveux mi-longs attachés en deux couettes s’arquèrent malicieusement, une paire de moustache de chat ainsi qu’une queue aurait pu pointés à cet instant.

— Oniichan ? Tu es intéressé ?

Elle lui tendit un flyer avec le nom et l’adresse du maid cafe, qui devait se trouver très probablement dans le bâtiment derrière elle, et lui adressa un large sourire. Malgré ses manières qui révélaient une certaine expérience de la vie, elle avait une allure juvénile qui concordait parfaitement avec la thématique de son emploi.

Yumeki, toujours gêné, aux joues brûlantes, saisit sans réfléchir le flyer à deux mains et s’inclina en guise de remerciement, le même genre de politesse qu’il employait lorsqu’on lui donnait une carte de visite au travail.

— Merci beaucoup !

C’est à cet instant qu’une silhouette lui passa à côté et s’arrêta devant la maid ; c’était Linka.

— Excuse-moi, Imouto-san, est-ce que Kazuo-san est là ?

La maid mit son index sur sa joue gauche et leva le regard au ciel, dans un air de réflexion terriblement adorable, puis finit par répondre :

— Qui sait ? Il faudrait entrer pour vérifier…

Manifestement, elle tenait absolument à les faire entrer dans le local. Au fond, c’était logique : c’était son travail.

— S’il est là, il se pourrait bien que nous ayons envie de monter le voir, dit Linka qui paraissait entrer dans son jeu.

La maid saisit les paroles en plein vol et acquiesça en serrant ses petits poings contre sa poitrine :

— Oui, Oneechan, il est là ! Tu veux le voir ?

Linka lui caressa la tête le plus naturellement du monde, Yumeki l’ignorait mais c’était normalement interdit par l’éthique du métier, mais entre femmes et sûrement entre « copines », cela était toléré.

— Bien, montons, Yumeki. En plus, on dirait que tu en as bien envie. Kukuku !

Linka prit un air moqueur et cacha sa bouche derrière sa main, ce qui accentua encore l’effet.

Yumeki ne manqua pas de se sentir encore plus embarrassé, instinctivement il observa autour de lui pour savoir si on les avait entendus : une part de lui avait comme l’impression de faire quelque chose de mal. Constant que personne ne leur prêtait attention, il souffla et se calma.

À dire vrai, bien plus que les écouter, quelques passants avaient surtout jeté des regards envieux à Linka lorsqu’elle avait caressé la maid ; d’autres avaient juste admirer cet échange entre filles, fantasmant une éventuelle relation homosexuelle.

Mais Yumeki était loin de relever les intentions derrière ces regards lubriques.

— Tu… tu veux pas parler moins fort ?

— Hein ? J’ai quelque chose de mal, Oniicha~n ?

— Tssss !! Arrête avec ça ! Ne va pas t’imaginer des choses ! En… en fait, j’ai juste été surpris : je n’ai pas l’habitude qu’on m’appelle comme ça ! Ça ne veut pas dire que j’aime pour autant !

Ce qui affirmait était certes vrai, mais seulement en partie. Son cœur avait malgré tout accéléré lorsqu’il avait entendu ce mot magique, il ne pouvait rien y faire, à part le nier.

Linka et la maid ne parurent pas vraiment convaincues, Yumeki n’était certes pas coutumier du langage otaku mais sa réaction de rejet paraissait vraiment excessive, au point d’être suspecte.

— Mmm, admettons…

Linka susurra quelques paroles que Yumeki ne put entendre mais qui lui étaient adressées, il en était sûr.

La maid sourit et saisit l’opportunité pour ouvrir la porte :

— Oniichan, Oneechan, merci de venir nous rendre visite ! Vous êtes les meilleurs du monde !

Même si cette phrase paraissait des plus fausses, elle s’appliquait à la dire à chaque fois avec tout l’entrain possible. Elle eut raison de Yumeki déjà à genoux.

— Linka aurait raison ? Je suis fan des petites sœurs… non, des imouto ?

Sans réellement réfléchi à la question, il distinguait d’or et déjà les deux termes, l’un étant réel et l’autre de la comédie.

Tout en s’interrogeant sur ses propres goûts et sa sanité, il suivit machinalement Linka et la maid qui alla même jusqu’à leur appeler l’ascenseur.

— Héhé ! J’ai déjà appris une chose sur toi : tu es un siscon, lui chuchota Linka une fois seuls dans l’ascenseur.

La réaction fut immédiate :

— Je ne suis pas un SISCON !

Comment pouvait-il l’être, il n’avait même pas de vraie sœur ?

Yumeki cria ces paroles alors que les portes de l’ascenseur s’ouvrirent : une nouvelle serveuse les attendait sur le palier, elle aussi avait une apparence juvénile dans sa tenue de soubrette rose et sa chevelure était longue et déteinte ; le fait de paraître plus jeune que leur âge était la marque de fabrique de cet endroit, de toute évidence.

— Bienvenue, Oniicha… Euh, c’est pas gentil ce que tu viens de dire, Oniichan !! Tu n’aimes pas tes imouto ?

Rétorqua la serveuse qui dégageait un charme de poupée. Elle fit semblant de se mettre à pleurer. Yumeki était de plus en plus gêné, il avait envie d’aller s’enterrer tellement il sentait la pression monter à l’intérieur de son corps ; ses joues étaient enflammée et son cœur battre à tout rompre.

— Tu sais, c’est pas grave, j’adore aussi les imouto, elles sont tellement kawaii, lui souffla Linka dans l’oreille.

Cette proximité… Il pouvait sentir le parfum de son shampooing et de son savons et le souffle qui lui caresser l’oreille délicatement. Bien sûr, ces paroles qui cherchaient à le tenter et l’entraîner en enfer ne pouvaient que l’affecter.

Il se mit à haleter un bref instant, posa sa main sur son torse et se retint à la porte de l’ascenseur avec l’autre.

— Non… non… c’est… c’est…

— Ah, je vois ! l’interrompit la réceptionniste d’une voix narquoise. Oniichan est du genre tsuntsun. Dans ce cas…

Immédiatement, elle lui attrapa le bras et, d’une voix douce et faussement courroucée :

— Oniichan, c’est pas sympa ! Pour te faire pardonner, viens t’asseoir avec moi et mangeons quelque chose !

Elle gonfla les joues pour prendre un air encore plus mignon.

Surpris, Yumeki s’exclama d’un simple « hein ? » et se laissa entraîner par elle alors qu’il entendit un rire derrière lui : celui de Linka.

La décoration du lieu était à l’image d’une chambre de petite sœur d’anime : elle était peinte dans des tons pastels et était décorée de toutes sortes de peluches et autres accessoires adorables et girly.

Et, au milieu de tout cela, se tenaient six tables de quatre places chacune, avec quelques clients accompagnés de serveuses en tenues de soubrette ou d’écolière.

Yumeki remarqua d’ailleurs que sa petite scène d’entrée n’était pas passée inaperçue : quelques clients, des oniisan aux regards plus ou moins amusés ou pervers, lui souriaient malicieusement.

Il baissa le regard avec honte, cette journée était finalement une catastrophe ! Elle avait pourtant plutôt bien commencée, mais depuis qu’ils avaient quitté le restaurant…

Arrivant à la table, la maid les installa.

— Je laisse le temps à mon Oniichan adoré et à ma superbe Oneechan de choisir leurs menus. Chacun est accompagné de deux boissons que vous pouvez trouver à cette page-là…

Elle leur montra dans le menu la page des boissons auxquelles ils avaient accès, puis, après avoir posé la carte sur la table à leur attention, elle s’éloigna et s’en alla rejoindre une autre maid qui se trouvait derrière un comptoir.

— Tu sais, Yumeki, personne ne te juge ici. Les autres clients aussi sont aussi des fans d’imouto… D’un autre côté, seule une personne sans cœur ne les aime pas… Enfin bref, si tu te sens si gêné, c’est parce que toi-même tu te juges en ce moment. Ah, c’est joli ça ! On en prend un pour tous les deux ?

Les paroles de Linka eurent l’effet d’une douche froide. Yumeki était stupéfait par la véracité de ses propos, ainsi que par la facilité et le naturel avec lesquels elle était passée du sérieux au frivole.

Il jeta rapidement un regard autour de lui et constata qu’effectivement personne ne les fixait, tous étaient occupés avec les serveuses et ne se préoccupaient pas de lui. Il était le seul à être embarrassé par ce genre d’ambiance, pour les autres tout était normal.

— C’est donc ça la différence entre des otaku et moi ? Eux, ils évoluent naturellement dans ce genre d’endroits…

Lorsqu’il voulu prendre conscience de ce que lui avait désigné Linka, il se retrouva face à face avec elle : elle avait manifestement approché son visage et le fixait de son regard profond et envoûtant.

Ils restèrent ainsi quelques instants. Yumeki oublia sa propre existence pour se plonger dans ces yeux abyssaux, si profonds qu’on les aurait dit sans fond, des iris semblables à des maelstroms capables d’engloutir les plus gros navires.

— Tu ne m’as pas répondu… Ce parfait à la fraise pour deux te conviendrait ? Tu aimes les sucreries, Oniichan~ ?

Elle prenait soin de le provoquer en l’appelant de la sorte, mais il n’avait pas la force de s’opposer à elle : il se contenta de hocher la tête sans réellement regarder le menu et sentit à nouveau un afflux de sang bouillant irriguer son visage.

— Et tu prendras quoi comme boisson ? Je te conseille celle-là et celle-là, c’est des classiques, mais toujours aussi efficaces.

Elle baissa la tête pour lire, ce qui eut pour effet de placer ses cheveux non loin du nez de Yumeki dont les narines furent ravies par leur odeur enivrante.

Une fois de plus, il répondit d’une voix faible et peu assurée :

— Oui… je… suppose que c’est bon… je m’en remets à toi…

— T’es trop mignon lorsque tu es gêné, Oniichan ! Haha !

— Je suis pas MIGNON !? Et arrête avec ces oniichan !

Linka se mit à rire et revint à sa place initiale et, levant légèrement la main, elle appela la maid qu’ils avaient rencontrée plus tôt.

Cette dernière prit la commande :

— Veuillez attendre un instant, Oniichan, Oneechan, votre Yume préférée va vous apporter tout ça !

Peu après que Yume se fût éloignée pour gérer leur commande, Linka prit la parole :

— Tu as une petite sœur ? Enfin, je veux bien sûr parler de sœur biologique, car des imouto parfaites et idéales, toute personne qui se respecte en a une bonne dizaine au moins.

Même si la fin de sa remarque était quelque peu perturbante et incompréhensible pour Yumeki qui n’était pas otaku, la question de base était comme une sorte de coup de poing dans la figure. Était-elle en train d’insinuer que le siscon dont il faisait preuve avait une origine réelle ?

— Eh oh ! Tu penses à quoi au juste ? Je suis fils unique, je te signale, répondit-il durement.

— Pas de chance, je compatis. Tout de même, c’est nul de pas avoir d’imouto dans la réalité. Il y a tellement de scènes bien dans les anime et manga : celle où elle vient réveiller son frérot le matin, celle où ils vont à l’école ensemble, où elle est jalouse des amies filles mais ne le dévoile pas ou encore lorsqu’elle lui propose de lui laver le dos…

Linka soupira et posa sa tête dans ses mains accoudées à la table.

Elle s’engouffrait dans ses propres fantasmes étranges relatifs au monde des anime et mangas. Yumeki n’avait jamais pris le temps de bien penser la question mais une chose était sûre : il ne désirait rien de ce qu’elle venait des scènes qu’elle venait de citer, surtout pas la dernière !

Néanmoins, il fut un temps, il dut le reconnaître, il avait été un jaloux d’un camarade de classe dont la petite sœur était bienveillante, mais pas au point d’en vouloir lui-même une. De toute manière, la décision ne lui revenait pas.

Sur ces pensées, la maid revint et posa les boissons sur la table :

 Désolée, Oniichan, Oneechan, il faut attendre encore un peu pour le parfait. Je suis en train d’y mettre tout mon cœur pour le préparer. En attendant, vous pouvez déjà boire un peu… mais pas avant que Yume n’y ait ajouté sa formule magique spéciale d’imouto, OK ?

Et, à l’instar des serveuses de maid cafes classiques, elle joignit ses mains en forme de cœur et prononça la formule magique, « Moe moe kyun », un peu modifiée pour correspondre à la thématique du lieu. Le tout était accompagné de nombreux sourires charmants.

Suite à quoi, elle retourna au comptoir qui était voisin à la cuisine.

Yumeki connaissait un peu le rite des maid cafes, il avait regardé distraitement une émission de télévision qui en parlait, mais le voir en vrai était bien plus… embarrassant. Il avait vraiment l’impression de commettre quelque crime dont il se sentait honteux.

Il mit la paille dans sa bouche en essayant de sa calmer et commença à boire, lorsqu’il entendit la voix de Linka en face de lui :

— Si tu veux, je peux jouer le rôle de ton imouto à partir de maintenant ?

À ces mots, *Kof kof*, Yumeki avala de travers et commença à s’étouffer.

Linka se leva immédiatement et vint lui donner quelques tapes dans le dos.

— Ça va, tu vas bien, Oniichan ?

Il réagit immédiatement :

— Non, tu arrêtes ça de suite ! J’ai l’impression qu’aller plus loin serait dangereux à bien des égards !

— C’est quoi cette réponse de héros de light novel ? Haha haha !

Elle se mit à rire en mettant sa main devant la bouche, puis, voyant qu’il allait mieux, retourna à sa place :

— D’accord, d’accord, je pense que tu me trouves pas assez mignonne pour être ton imouto-chan.

Pour accompagner ces mots, elle tira la langue de façon on ne peut plus mignonne.

— Là n’est pas vraiment le problème… Bref, hors de question ! Ne recommence plus !

Yume, la maid vêtue en rose qui s’occupait de leur commande posa une énorme coupe de glace sur la table et, comme précédemment, prononça la formule magique.

— Oniichan, Oneechan, est-ce que vous voulez qu’on prenne une photo ensemble ?

Linka, une nouvelle fois bien plus coutumière ce de genre de lieu, répondit la première avec une aisance dont Yumeki aurait été incapable :

— Volontiers ! Une belle photo avec notre adorable Yume-chan ! Yeah !!

La maid fit signe à une autre de venir. Cette dernière était une jeune femme qui paraissait un tantinet plus âgée, coiffée d’une longue queue de cheval qui lui descendait jusqu’aux fesses, et portait un pseudo-uniforme de collégienne. Elle prit l’appareil photo et, aussitôt, Yume vint se placer entre Yumeki et Linka, alors que les regards de plusieurs clients se dirigèrent vers eux :

— Un petit sourire pour votre Yume-chan ! Un, deux et trois !

Alors qu’elle prononça ces mots, elle plaça ses petites mains à côté de leurs visages respectifs ; ses doigts formant le symbole de la victoire. Une position qu’aurait effectivement pu prendre une jeune sœur enjouée, pleine de vie et aimant sa grande sœur et son grand frère.

Linka, habituée qu’elle était, avait également pris la pose et avait souri de la manière adorable dont elle avait le secret ; Yumeki, quant à lui, avait été vraiment pris par surprise. Il était sûr d’avoir une tête étrange sur la photo, il avait probablement même tourné la tête voyant la main de la maid s’approcher de son visage.

La seconde maid les quitta prestement.

— Oniichan, Oneechan, attendez un peu, je vous l’amène lorsqu’elle sera prête.

Sur ces mots, Yume fit demi-tour et se dirigea vers le comptoir où était partie précédemment sa collègue. Toutes les deux semblaient avoir à gérer quelque chose avec l’équipe en cuisine ; elles paraissaient très agitées.

Yumeki observait cette scène lorsqu’il fut soudainement interrompu par Linka.

— Hihi ! Tu as beau dire : les imouto t’attirent. Goûte un peu de cette glace, tu verras elle est succulente !

— Je… Elles ne m’attirent pas, tu es lourde avec ça !

Avec un air contrarié, il tourna son regard sur ladite glace qui avait été mentionné au sein d’une accusation qu’il prenait à cœur : il n’aimait pas les imouto ! La glace était déjà à moitié finie ? Combien de temps avait-il passé au juste à observer les serveuses ? Il n’avait pourtant pas l’impression qu’il se fût passé tellement de temps…

Linka était un peu gênée. Face à ce spectacle, une goutte de sueur perla le long de la joue gauche de Yumeki.

En cet instant précis, il la trouva un peu inquiétante, elle lui faisait l’effet d’être un de ces petits monstres à l’allure très mignonne lorsqu’on les observe mais qui ouvrent d’énormes gueules garnies de plusieurs rangées de crocs lorsqu’on détourne le regard.

À quelle vitesse avait-elle bien pu manger tout cela ?

Il lui lança un sourire crispé, attrapa sa cuillère et fit comme si de rien n’était :

— Eh bien, mangeons ! Ça a l’air bon ! Même s’il en reste bien peu…

Il finit sa phrase à petite voix de sorte de ne pas être entendu.

Il prit une cuillerée de glace et la porta à sa bouche d’un air détaché. Elle était effectivement bonne, d’une saveur très sucrée et fruitée. Même si la température avait bien baissé ces derniers jours, manger quelque chose de frais restait agréable.

Mais, alors qu’il porta son regard sur Linka, elle se couvrait la bouche et affichait une certaine rougeur sur les joues. Yumeki pencha la tête de côté avec une expression interrogatrice.

— Je ne sais pas si tu sais… mais tu as pris ma cuillère.

Yumeki rougit à son tour alors que son cœur se mit involontairement à accélérer. Intérieurement, il paniquait mais pour sauver les apparences, il prit un air détaché et posa la reposa la cuillère.

— Dé-Désolé, je l’ai pas fait exprès.

Il n’osait pas la regarder.

— C’est pas un vraiment problème, je t’assure. De toute manière, nous nous sommes déjà embrassés, un baiser indirect…

Ces derniers mots tombèrent à la manière d’un couperet. Il était vrai que son premier baiser lui avait été volé par cette fille dont il ne savait absolument rien. Et, à présent, il partageait sa salive par le biais de cette cuillère. Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu’il eut l’impression qu’il allait briser ses côtes. Un instant, il craignit que ses battements cardiaques ne pussent être entendus, mais il parvint à se convaincre que cette pensée était irrationnelle.

— Tu fais une de ces têtes, c’est trop drôle ! L’idée de partager une glace avec ta petite sœur te dérange tant que ça ?

Elle joignit ses doigts, baissa légèrement la tête et lui porta un regard pitoyable. C’était une attitude plutôt étonnante au vu de sa personnalité habituelle… Néanmoins, Yumeki ne la connaissait que depuis peu, qu’en savait-il réellement de sa réelle personnalité ?

— Non… non, c’est pas vraiment ça… Comment dire… ?

— Haha haha ! Tu es trop drôle ! Tu devrais voir ta tête… Hahaha !

Elle cacha ses lèvres tout en riant et en se moquant, elle avait les larmes aux yeux. Malgré tout, la rougeur de ses joues indiquait qu’elle-même était gênée de la situation, probablement riait-elle pour cacher son propre embarras.

Yumeki voulait protester, il voulait s’énerver mais face à une telle mignonnerie, il finit par soupirer et essayer de changer de sujet de conversation :

— Euh… On n’était pas venus chercher quelqu’un ?

— Oui, en effet. Il est là-bas d’ailleurs. Dès que Yume-chan nous ramènera notre photo, nous pourrons aller le voir.

Yume-chan était effectivement en train de se diriger vers eux.

— Oniichan, oneechan, tenez ! C’est pour tous les deux. Elles sont jolies, n’est-ce pas ?

Elle tendit une photo à chacun d’eux. Sur ces deux photos identiques, on pouvait voir Yumeki, Linka et Yume, ainsi que des dessins de cœurs tout autour d’eux ainsi que la signature de Yume.

Comme il l’avait pensé, sur le cliché, Yumeki avait tourné le visage à la dernière minute, ses yeux s’étaient fixés sur la main de la jeune maid. Néanmoins, cela donna un air de spontanéité à l’image qui parut plaire à Linka :

— Tu es trop mignon sur cette photo, Oniichan !

— Oneechan aussi est trop mignonne, s’empressa de rajouter Yume.

— Oh, merci, tu es une brave fille, Yume-chan !

Et sur ces mots, Linka caressa la tête de Yume, une réaction qu’aurait probablement eu une véritable grande sœur.

Même si cela venait d’une étrangère, Yume ne s’en plaignit point. Elle se laissa faire et cette scène touchante dura ainsi quelques secondes.

Puis, elle finit par l’interrompre :

— Oniichan, Oneechan, vous voulez autre chose à manger ?

— OUI, la même chose !

Yume-chan hocha légèrement la tête et retourna en direction du comptoir en rapportant à haute voix la commande : « Oneechan veut un autre parfait à la fraise à la table 2 ! »

Alors que Linka reprit machinalement sa tâche initiale, c’est-à-dire finir le parfait, Yumeki grommela :

— Je suis pas mignon… En plus, j’ai une tête bizarre là-dessus…

Linka pencha sa tête de côté comme si elle n’avait pas bien compris. Soudain, elle s’avança vers lui.

Ils étaient tous deux installés sur une banquette autour d’une table de forme carrée, il y avait derrière eux un paravent qui les isolait des autres clients. La distance entre eux n’était déjà pas grande, aussi lorsqu’elle s’avança de la sorte…

— Qu’est-ce qu’elle veut faire ? Elle va faire quoi, bordel ?! Elle veut de nouveau… de nouveau M’EMBRASSER ?

Ce furent-là les pensées de Yumeki tandis qu’il fermait les yeux de manière crispée et qu’il s’immobilisait. Alors qu’il attendait un baiser, il entendit quelques mots à basse voix sortir de la bouche de Linka :

— Tu veux qu’on aille lui parler ? Il est juste là…

Il rouvrit les yeux et détendit ses muscles pour voir la jeune femme à quelques centimètres de son oreille, il frémissait encore de ce souffle chaud qu’il avait pu sentir.

Il se contenta de hocher la tête en guise de réponse.

— Tu t’attendais à autre chose, Onii~chan ? se moqua-t-elle.

Il rougit tout en affichant une expression courroucée.

— Ne dis pas n’importe quoi ! Et, je ne suis pas ton Oniichan, que ça soit clair !

Le visage de Linka n’exprimait aucun regret de sa moquerie, elle s’amusait juste.

Elle finit par tourner son regard en direction d’une table où se trouvait un unique client. Deux imouto en tenues d’écolières étaient en train de lui parler familièrement comme s’il disposait de privilèges particuliers par rapport aux autres clients ; c’était un habitué, sans aucune ombre d’un doute.

La personne en question était imposante. De prime abord, déjà, malgré sa position assise, on pouvait remarquer sa haute stature. Il n’était pas un géant, à l’instar de certains touristes étrangers, mais sa taille dépassait largement la moyenne.

D’autre part, il était bedonnant. Son poids dépassait également la moyenne, sans qu’il soit pour autant au stade d’une obésité préoccupante. Grâce à ces deux traits, il prenait une place supérieure à la normale. Néanmoins, le reste de son allure n’était pas en reste.

Son visage rond était cerné par des cheveux noirs mi-longs qui descendaient un peu au-dessus de ses épaules, tandis que ses yeux étaient déformés par une paire d’épaisses lunettes. Il n’avait pas de barbe mais on pouvait constater une certaine pilosité par les restes d’un rasage quotidien lui donnant une peau légèrement bleutée par endroits.

En guise de vêtements, il portait un pull noir imprimé, assez simple, avec le symbole biohazard en blanc et un baggy avec un motif de camouflage militaire.

Remarquant probablement leurs regards, par cette sorte de sixième sens mystérieux qui indique parfois aux individus lorsqu’ils sont observés, il tourna la tête dans la direction de Yumeki et de Linka, puis les examina à son tour. Il finit par leur faire signe de la main, les invitant à s’approcher.

Yumeki se tourna vers Linka, leurs regards s’entrecroisèrent : c’était l’occasion qu’ils attendaient.

Ils se levèrent tous deux en même temps et se dirigèrent vers cet homme imposant :

— Je vous regarde depuis tout à l’heure et vous me semblez intéressants tous les deux. Vous voulez vous asseoir ?

Une voix douce et faussement plaintive s’immisça dans cette introduction :

— C’est méchant, Oniichan ! Et nous, tu nous regardais pas ?

— Hahaha ! Bien sûr que si ! Mais difficile de ne pas voir les deux amoureux en train de se disputer dans un maid cafe. C’est rare de venir en couple dans ce genre d’endroit…

Cette fois, ce fut Yumeki qui prit brusquement la parole :

— Nous ne sommes pas en couple !

— Hoho ! Nous avons là un exemplaire de tsundere masculin ! On applaudit bien fort mes chères imouto-chan !

Sur ces mots, les deux maids, mais également Linka, sans avoir réellement été interpellée, se mirent à applaudir.

Yumeki se sentit incroyablement gêné, il avait envie de s’enfuir vers l’ascenseur et rentrer chez lui. Mais il était également énervé qu’on le mette dans ce genre de situation, aussi grommela-t-il :

— Grrrr ! Et sinon, on peut s’asseoir ?

Ces mots rappelaient en quelque sorte la bienséance à leur hôte ; ce dernier ne s’en offusqua pas, d’un geste théâtrale de la main il les invita à s’asseoir. Les deux maids, sans qu’on ne leur dise quoi que ce fût, comprirent qu’il était temps de prendre congé.

— Puisque tu as l’air d’aimer les politesses, je me nomme Kabayashi Kazuo. Et vous ?

— Je m’appelle Linka. Heureuse de faire ta connaissance, sensei.

À ces mots, Yumeki prit son visage dans sa main : il avait honte de sa familiarité, ce qui n’était pas le cas de Kazuo qui arborait un large sourire.

— Sensei ? En effet, il y a pas mal de choses que je pourrais t’apprendre, ma jolie et tendre Linka.

Il lui prit la main et appliqua un baiser sur le dos de celle-ci, un genre de salut qui n’était pas du tout courant au Japon, mais qui devait l’être, selon le jugement personnel de Yumeki, à l’étranger. D’ailleurs, ce dernier resta bouche bée ; pendant quelques secondes, il ne savait que faire.

Naturellement, Linka s’était assise entre Kazuo et Yumeki. Elle ne s’indisposa pas plus que Kazuo des avances qui venaient de lui être adressée, elle le regardait comme si de rien n’était, lui envoyant même un sourire amusé qui pouvait être mal interprété.

— Aujourd’hui, nous sommes venus te voir pour que tu apprennes des choses à Yumeki, pas à moi. Si tu pouvais lui apprendre ces choses dont tu parles, nous t’en serions reconnaissants.

Finalement, Yumeki se rendit compte qu’en fait Linka n’avait pas du tout saisi le sens obscène caché derrière la proposition initiale… à moins qu’elle n’ait volontairement proposé une telle chose plus qu’indécente ?

En stéréo, les deux hommes répondirent :

— NON, absolument pas !

Linka ne parut pas comprendre leur rejet véhément, tandis que Yumeki avait encore plus envie de s’enfuir.

— Ce genre de choses, je les apprends qu’aux jolies filles comme toi, Linka !

Kazuo repassa à l’offensive, il ponctua sa phrase d’un clin d’œil plein de sous-entendues. Cette fois, Yumeki réagit : il se leva, prit Linka par la main et échangea sa place avec la sienne.

— Je m’appelle Motomachi Yumeki, comme tu as sûrement pu le comprendre.

— Yumeki et Linka… Mmmm, d’accord…, répéta Kazuo en ajustant ses imposantes lunettes sur son nez sans s’offusquer de l’intervention du jeune homme. Et que puis-je faire pour vous ?

— Qu’est-ce qui vous fait dire que nous voulons quelque chose de vous, Kabayashi-san ? C’est vous qui nous avez invités à venir à votre table.

— Haha ! C’est vrai, c’est vrai ! Mais tu peux oublier les formules de politesse avec moi, on est de la même famille au fond.

Il marqua une pause pendant laquelle Yumeki se demanda de quelle famille il voulait parler au juste, mais il s’abstint de le lui demander, anticipant des sujets pénibles qu’il n’avait pas envie d’entendre.

D’une certaine manière, après cette brève introduction, Yumeki se rendit compte qu’il n’aimait déjà pas cette personne.

— Notre adorable Linka vient de dire qu’elle voulait que je t’apprenne quelque chose, je suppose donc que notre rencontre n’est pas vraiment le fruit du hasard ou je me trompe ? reprit Kazuo d’un air plus sérieux.

— Au moins, il semble plutôt perceptif à défaut d’être parfaitement clair, se dit intérieurement Yumeki.

Mais, alors qu’il allait répondre sur un ton énigmatique approprié à la conversation, Linka lui coupa l’herbe sous le pied :

— Ouais ! Nous venions te voir pour que tu deviennes le professeur de Yumeki. Il vient tout juste d’entrer dans notre monde, il n’a pas encore de collection et il me protège des envahisseurs.

— Je vois, je vois…, exprima Kazuo en se frottant le menton avec sa main droite, dans cette attitude de l’homme pensif.

— Nous avons entendu parler de ta quête, reprit Linka. Tu vas vraiment abandonner ta collection ?

Un silence s’imposa quelques instants.

— Oui, je vais malheureusement tirer ma révérence. Je vais me marier et ma femme n’aime pas la culture otaku…

— C’est triste ! s’exclama Linka. Pourquoi ?

— C’est une normale, elle ne comprend pas l’intérêt de ce genre de collection. Bah, c’est pas dit que je n’en recommence pas une autre un jour, mais en tout cas pas celle-là…

— C’est quoi comme collection ? demanda innocemment Linka.

— C’est un secret ! Il faut débloquer mes flags pour que je vous le révèle. Cela dit, une belle fille comme toi, je suis sûr qu’elle peut y arriver facilement.

Sur ces derniers mots, il lui fit un clin d’œil encore plus insistant que le précédent.

Yumeki réagit rapidement cette fois :

— Tu dois pas te marier, toi ?

Kazuo se tourna vers Yumeki d’un air sérieux, comme si la réponse qu’il allait donner était d’une gravité absolue :

— Oui, mais mon cœur n’est pas unique. Je ne suis pas homme à n’aimer qu’une seule femme !

Il prononça ces paroles avec une certaine fierté, bien que Yumeki qualifierait ce qu’il venait d’entendre d’abject, et ne put s’empêcher de lui porter un regard emplit de dégoût.

À l’opposé, Linka applaudit avec un regard scintillant :

— Quel charisme, quelle confiance en ses idéaux ! Je suis fan !

Yumeki demeura interdit quelques instants. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien penser et comment ne pouvait-elle pas se rendre compte de la perversion des idées de cet homme à l’égard de la gente féminine ?

— C’est vraiment dommage de perdre quelqu’un de ta valeur… Tu peux vraiment pas garder ta collection ?

Kazuo se contenta de secouer la tête en guise de négation, puis prit un air peiné.

— J’aurais bien aimé la garder… Mais bon, je peux pas et il y a des choses qu’il faut faire malgré soi.

Il prit un air pensif et vaguement mystérieux, une attitude hautement théâtralisée bien sûr.

— Mais ! Si tu acceptes de devenir ma femme, chère Linka, je peux bien reconsidérer tout ça et même te donner ma collection ! Qu’est-ce que tu en dis ?

Il posa cette question en levant la voix, si bien que plusieurs clients se retournèrent pour en voir l’origine.

Yumeki, d’instinct, répondit sans réfléchir à la place de Linka :

— Hors de question, sale pervers !!

Probablement que sa phrase attira bien plus l’attention encore que celle de Kazuo ; effectivement, quelques clients regardaient à présent dans leur direction, interloqués.

Dans l’emportement, Yumeki s’était levé, d’ailleurs.

Une des maids en tenue d’écolière qui étaient avec Kazuo auparavant éleva également la voix depuis l’autre côté de la pièce et plaisanta sur un ton faussement énervé :

— Qu’est-ce que tu fais encore, Oniichan ? Je te suffis plus ?!

Puis, elle se mit à rire, entraînant avec elle deux autres serveuses qui se trouvaient à côté d’elle.

Kazuo et Linka firent de même, tandis que Yumeki rougit et se rassit en baissant la tête.

Après quelques secondes de rires et de gênes, Kazuo reprit la parole :

— En tout cas, Yumeki ne semble pas vraiment d’accord… Bah, c’est dommage… Qu’est-ce que tu dirais d’échanger ma collection contre une de tes culottes usagées, ma chère Linka ?

Yumeki ressentit cette phrase comme une attaque personnelle, mais se rappelant sa réaction exagérée et prenant conscience que la proposition ne lui était pas directement adressée, il prit sur lui et se tut en serrant ses poings sous la table.

— Eh bien… je m’en fiche de t’en donner une, répondit Linka, mais si je fais ça, Yumeki n’apprendra pas grand-chose… Ce serait comme utiliser un hack pour rusher une quête, non ? Et, autant le dire, je déteste les cheaters !

Kazuo porta la main à son menton et hocha de la tête en guise d’approbation.

Yumeki n’avait pas tout compris, si ce n’était qu’elle refusait en vue de le laisser s’entraîner.

— Tu es une fille pleine de sagesse. Ahh ! Si toutes pouvaient être aussi charmantes et intelligentes que toi ! Tiens, je me pose une question depuis tout à l’heure : on ne se serait pas déjà rencontrés ? Ton visage m’est familier…

— C’est possible, j’habite et traîne souvent à Akiba, et vu que tu y es souvent également, on s’est sûrement déjà rencontrés.

— Possible, en effet… Bon, revenons à nos moutons. Si je te donne la quête, tu me donnes cette culotte ?

Là, Yumeki n’en pouvait plus. Non seulement ils devaient travailler pour son compte, mais il leur fallait aussi payer ? Quel genre d’arrangement malhonnête était-ce là ?

— Non, non et non… Bon, arrête avec ton numéro de dragueur au rabais et donne-nous ta quête !

— Oh… ? C’est dommage, franchement… D’autant qu’elle était d’accord.

Kazuo soupira puis leva les épaules. Il manifestait son abandon et sa défaite face à Yumeki, ce petit ami jaloux.

— Ah, oui ! Il nous faudrait également des informations sur les envahisseurs. Tu en as ? demanda Linka comme si la question venait de lui traverser l’esprit.

À ce moment-là, avant que Kazuo ne put répondre, Yume vint à la table avec la commande du second parfait demandé par Linka :

— Je vous le pose ici, Oneechan ?

Linka, les yeux pétillants, la cuillère à la main, hocha la tête sans quitter la coupe de glace des yeux.

Yume, comme précédemment, posa la commande sur la table et récita la « formule magique », puis s’en alla pour les laisser discuter.

Linka planta sa cuillère et la ramena à sa bouche, son visage parla pour elle : elle affichait un grand contentement.

— Bon, bon, je veux bien vous dire ce que je sais quant aux envahisseurs, mais, avant tout… Quand vous dites « collection », vous parlez bien de la « Collection » ?

Il insista particulièrement sur ce dernier mot à tel point qu’on aurait pu voir se matérialiser dans les airs des sortes de guillemets. Linka, la bouche encore pleine de glace, répondit néanmoins :

— Oui… on… par… le… de la…

— Oui, on parle bel et bien de la Collection, finit par dire Yumeki voyant la difficulté qu’elle éprouvait à parler la bouche pleine. Celle qui donne des pouvoirs.

Il prononça ces derniers mots à voix basse puisqu’il s’agissait d’une sorte de secret. La mine de Kazuo devint sombre, l’allure peu fiable et perverse qu’il avait eue quelques instants auparavant disparut complètement pour laisser là un nouvel homme, une sorte de philosophe des maid cafes, le sage des plus hautes tours d’Akihabara, le Socrate méconnu de la Chuo-Dori.

— Méfiez-vous tous les deux ! Venir m’en parler à moi, ça va, mais il n’y a pas que les envahisseurs : ils sont là, partout, ils nous espionnent, et si ce que tu viens de dire leur parviendra un jour, ils nous attraperont pour nous disséquer.

Une fois encore, sa tendance à la théâtralisation se manifestait à chaque évocation du mot « ils ». Aussi, Yumeki demanda :

— Et de qui s’agit-il ?

— Le Gouvernement, répondit à voix basse Kazuo. Ils savent qu’il y a des événements étranges à Akiba, mais ils n’ont aucune preuve pour le moment. Ils sont partout, probablement ici-même en ce moment. Ils nous surveillent, nous les gardiens de la Collection. Méfiez-vous-en même plus que des envahisseurs… D’ailleurs, il n’est pas dit qu’ils ne travaillent pas ensemble. Ça les arrangerait peut-être bien…

Yumeki ne savait pas vraiment que penser de ces affirmations. Il n’avait pas sérieusement pensé à la possibilité d’espionnage par les hautes autorités du pays, toutes ces histoires de pouvoirs étaient trop récentes pour lui.

Quel intérêt avait le gouvernement à les espionner ?

Rapidement la réponse lui parut évidente : il y avait des pouvoirs « magiques » en jeu, ne fût-ce que pour en connaître la nature les politiciens pouvaient être intéressés. De plus, les aliens qui débarquaient relevaient plus de la sécurité intérieure du pays.

Cela relevait-il du ministère de l’Intérieur ? Ou bien celui des affaires étrangères puisqu’il s’agissait d’étrangers ?

Un instant, Yumeki s’amusa à penser le désordre qu’éprouverait l’administration à gérer une réunion diplomatique avec des extraterrestres, il n’y avait sûrement pas de secteur administratif pour s’en occuper.

— Tenez, vous voyez le type qui s’en va ? reprit Kazuo en désignant du regard un jeune homme qui devait avoir un âge compris entre la vingtaine et la trentaine. Il a compris qu’on parlait d’eux, c’est pour ça qu’il s’en va faire son rapport.

Yumeki inspecta ledit jeune homme. Il lui parut tout ce qu’il y avait de plus normal pour le quartier : mince, les cheveux ni longs ni courts, vêtu d’un sweat imprimé avec des personnages fictifs, un pantalon très simple et un sac avec des badges de filles d’anime/mangas. Franchement, rien de suspect. Une maid se trouvait à côté de lui et lui appelait l’ascenseur.

Yumeki et Kazuo le regardaient partir lorsqu’ils entendirent le bruit d’une cuillère contre le verre de la coupe de glace.

— J’ai… même pas demandé, vous en vouliez ? demanda innocemment Linka sans coller véritablement à la gravité de la conversation.

Elle tendit sa cuillère à Yumeki qui constata ce qu’il restait du parfait : un peu moins de la moitié.

— Tellement mignonne ! Encore une fois, elle est complètement inconsciente, pensa Yumeki.

Il secoua les mains devant lui et répondit :

— Non, merci, tu peux la finir.

Sur ces mots, Linka tendit la cuillère à Kazuo pour la même invitation. Ce dernier la regarda avec un certain désir, ses yeux se mirent à pétiller et sa mine à reprendre son air pervers habituel, mais, ressentant comme une sorte d’aura hostile dans l’air, noire et écrasante dont la source n’était autre que Yumeki, il refusa poliment.

Linka haussa les épaules et reprit sa tâche alors que Kazuo soupira de déception.

 Je vous assure, ils nous surveillent. Ne parlez jamais de la Collection au téléphone ou dans la rue et faites attention à tous les hommes en costume noir qui se trouvent près de vous.

Il acquiesça à ses propres paroles. Tout cela révéla un sentiment d’inconfort à l’intérieur de Yumeki qui se sentit d’un coup mal à l’aise. En plus, des hommes en costume il y en avait vraiment beaucoup en ville, comment pourrait-il marcher détendu à présent ?

— S’il vient de partir, il n’y a plus de raison de s’inquiéter, non ? Et puis, c’est normal qu’il ne faille pas exposer ce genre de savoir au grand jour avec ou sans agents secrets dans la parage. C’est juste logique.

Entre deux cuillerées, Linka lança cette phrase comme une sorte de vérité universelle qui s’imposait d’elle-même.

*Kof kof*, Kazuo s’éclaircit la voix.

— En effet, on peut parler tranquillement maintenant… Je voulais juste que vous soyez prévenus, car ils ne vous feront pas de cadeaux. Bon, sinon, concernant les envahisseurs… En fait, je ne peux pas vous en dire beaucoup. Ils ont essayé de m’attaquer quelques fois, pour leur plus grand malheur.

Il marqua une pause pour boire d’un trait le contenu de son verre, comme un homme qui boirait cul sec un verre d’alcool fort pour prouver sa virilité, mais Yumeki savait que ce n’était encore qu’un effet de théâtralisation propre au personnage.

— Normalement, je devrais vous demander des informations en échange, mais bon, puisque nous faisons partie de la même famille et parce que vous m’êtes sympa, je vais vous dire le peu que je sais. D’après mes observations, il semblerait qu’ils soient à la recherche de pièces extrêmement rares de la Collection. J’ignore ce qu’ils comptent en faire mais je supposee qu’ils doivent vouloir en drainer l’énergie. À moins qu’ils ne soient eux-mêmes des collectionneurs capables de s’en servir. Aucun de ceux qui m’ont attaqués n’avaient de pouvoirs, mais je n’exclus pas la possibilité qu’il y en ait parmi eux. En tout cas, faites attention, ils seraient bien du genre à capturer des collectionneurs pour leur voler leurs pouvoirs ou quelque chose du genre.

— Drainer l’énergie ? C’est possible ? Et c’est quoi cette histoire d’objets spéciaux ? les interrogea Yumeki.

— En théorie, ce n’est pas réellement possible, expliqua Kazuo. La Collection est personnelle. Ce sont les liens du collectionneur avec sa passion et ses rêves qui génèrent les pouvoirs. Mais, certains objets sont spéciaux : ils ont en eux une magie qui est autonome et que n’importe qui pourrait utiliser. Je n’en ai jamais eu entre les mains, mais il y a nombre de légendes urbaines à ce propos.

— Oui, je confirme tes explications, Kazuo, dit Linka en posant sa cuillère sur la table ; elle venait de finir sa coupe de glace. Il y a une légende qui parle de six artefacts légendaires, appelés également des reliques, puisqu’on pense qu’ils sont des legs de collectionneurs très puissants. Il s’agirait de six objets aux tirages très limités, voire uniques. Des œuvres prisées et convoitées par tous les otaku de high level. Il y a trois ans, de nombreux débats ont enflammé les chat quant à savoir quels pouvaient être ces artefacts, mais…

— … mais à ce jour, on ignore même s’il s’agit d’autre chose qu’une rumeur, l’interrompit Kazuo en finissant la phrase. J’ai toujours pensé qu’ils existent, mais, jusqu’à présent, je n’ai trouvé aucun indice qui légitimerait ma croyance. Il me semble impensable qu’ils n’existent pas en fait.

Linka avait un air grave qui différait avec son habituelle légèreté.

Bien sûr, Yumeki entendait parler de ces objets pour la première fois, il était tout ce qu’il y avait de plus novice dans le monde underground des otaku collectionneurs d’Akiba.

Un certain silence s’imposa à ce stade de la discussion, tous semblaient réfléchir à la gravité de la situation. Sûrement pour donner encore plus d’impact à ce qu’il allait dire, cherchant à assombrir l’ambiance, Kazuo déglutit bruyamment.

— Pendant cette période de débats qui a déchiré le monde des HLAO, il y avait un type que personne ne prenait au sérieux. C’était un otokonoko particulièrement mignonne… enfin, mignon… Bref !

Il s’arrêta à ce stade pour repenser à cette personne, ce qui laissa le temps à Yumeki de l’interrompre.

— Un HLOA ? Un otokonoko ? Tu veux dire un travesti, c’est ça ?

Kazuo échangea un regard avec Linka, puis ses traits s’adoucirent comme s’il s’adressait à un enfant qui venait de poser une question amusante.

— Un HLAO, c’est un High Level Akiba’s Otaku, ça désigne tous les otaku qui ont atteint un certain niveau dans leurs collections, qu’ils aient accès à la TC ou pas… TC : True Collection en anglais… Et oui, on va dire pour simplifier que c’est un travesti.

Il marqua une nouvelle pause pour observer la réaction de Yumeki et voir s’il avait bien compris la teneur du discours. Voyant que cela semblait être le cas, il poursuivit :

— Cette personne avait suscité quelques moqueries à l’époque parce qu’elle affirmait être en possession de pouvoirs issus d’une relique. Personne ne l’avait crue, pas même moi car, à l’époque, je n’avais pas accès à la TC. Mais… Mais…

Sur ces mots, il posa sa tête sur ses mains entrecroisées.

— Mais… un soir où je rentrais du G-Noobs, je l’ai croisée, elle semblait poursuivre quelqu’un. Au début, j’ai même douté si c’était bien lui… enfin, elle. Mais, j’ai fini par me dire que c’était bien Ko-chan. Elle agissait bizarrement, elle qui avait en général une attitude calme et douce, pas le genre qui suivrait quelqu’un ou chercherait à tuer… Pas mal surpris, je l’ai donc décidé de la suivre jusqu’au Kanda Myojin…

— Donc toi, au lieu d’interpeler et de lui demander ce qu’elle faisait, tu t’es mis à la suivre comme un vieux pervers stalker ?

— C’est l’image que tu te fais de moi ?

Yumeki acquiesça immédiatement sans réfléchir, il regretta rapidement d’avoir été si brusque. Mais son interlocuteur ne parut pas s’en offusquer, au contraire ses lèvres s’arquèrent et il remonta ses lunettes.

— Faisons comme si je n’avais pas entendu… Bref, je l’ai suivie et je l’ai vue combattre une sorte d’aberration dégoûtante. À l’époque, j’étais déjà assez étonné d’apprendre l’existence de la Collection, aussi je n’avais vraiment relevé ce que je vais vous dire et qui est issu de réflexions qui ont eu lieu après coup.

— Tu n’es pas allée l’aider ? Ah, j’y suis ! C’est parce que c’est un homme, c’est ça ?

— Tu cherches vraiment à salir mes souvenirs, Yumeki ? BREF ! À l’époque, je n’avais pas de point de comparaison mais, après coup, j’ai découvert que ses pouvoirs étaient étonnamment puissants cette nuit-là. Je présume depuis un moment qu’elle était en réalité en possession d’une de ces fameuses reliques, ce qui expliquerait sa force.

— Tu es sûr qu’elle n’était juste pas plus puissante que ce que tu pensais ?

— Non j’ai enquêté, elle n’était pas si puissante. Tout le problème réside dans le fait qu’elle a disparu à partir de ce jour, j’ai eu beau la chercher, elle s’est complètement volatilisée sans laisser de traces.

— Ou alors, elle a compris qu’un pervers la suivait et elle a changé de ville…, marmonna Yumeki se rendant compte qu’à force son interlocuteur le prendrait mal mais n’arrivant pas à se contenir.

Kazuo s’arrêta de parler, il porta son verre à ses lèvres avant de se rendre compte qu’il était vide. Yumeki se hasarda à poser une question somme toute logique :

— Ko-chan, c’est pas son vrai nom, non ? Si tout le monde la connaissait sous ce nom, cela paraît facile pour elle de disparaître.

D’autant plus si personne ne connaissait son apparence masculine, se rendit compte le jeune homme sans le dire à haute voix. Puisqu’il était un peu perturbé par cette ambiguïté sexuelle de Ko-chan, son esprit avait pris le raccourci de la considérer comme une femme, il se rappela à cet instant qu’en réalité même si son genre était féminin, son sexe était masculin.

— Ko-chan est le surnom sous lequel il était connu dans le quartier, j’ignore son vrai nom. Je doute que quelqu’un le connaisse réellement, d’ailleurs. Les personnes qui ont ce genre de profil n’aiment pas vraiment qu’on pose des questions sur leur « vrai genre » et détestent même le concept.

— Cela peut se comprendre, dit Yumeki. Au fond, personne ne se montre réellement pour ce qu’il est, tant que l’individu peut être content qu’importe le genre. Chacun fait ce qu’il veut.

— Héhé ! Ce genre de manière de penser est très otaku, Yumeki. Chacun d’entre nous apprécie la liberté d’aimer nos passions sans jugements. Je suis fière de toi !

Linka choisit cet instant pour intervenir. Le jeune homme rougit légèrement et détourna le regard vexé qu’on le prenne pour un enfant… et un otaku. C’était juste du bon sens, c’était tout.

— Tant qu’elle est mignonne, tout passe, reprit Kazuo. Kawaii is justice ! C’est le genre d’expression qu’on emploi fréquemment dans ce genre de cas.

Yumeki préféra ne pas commenter, il n’irait pas jusqu’à dire que la mignonnerie excuse tout mais depuis qu’il avait rencontré Linka, il se rendait compte qu’il était moins résistant qu’il ne le pensait à son influence.

Finalement, impossible d’en savoir plus sur Ko-chan, elle avait disparu depuis trop longtemps et si Kazuo avait déjà mené son enquête en vain, ce n’était pas Yumeki qui trouverait plus d’informations.

— Je suis sûre que les artefacts existent, moi aussi, finit par reprendre Linka après quelques instants de pause. Mais nous nous en inquiéterons plus tard. Notre priorité est de constituer une collection digne de ce nom pour Yumeki, c’est la raison de notre venue ici.

Laissant de côté la sombre disparition et les extraterrestres, la conversation revint à son origine.

— Il n’en a pas encore, c’est ça ? Tu sais que si elle ne lui correspond pas il n’en tirera aucun pouvoir, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, mais le cas de Yumeki est un peu spécial, il ne sait pas encore quelle collection lui conviendra. Nous allons en essayer quelques-unes différentes et nous aviserons.

— Es-tu au moins sûre qu’il sera capable d’accéder à la Collection ? Ça me paraît un peu précipité comme démarche pour un novice. La plupart des détenteurs de TC n’y arrivent qu’après des années de loyaux services.

— Il a déjà été capable de manifester des pouvoirs sans en avoir une donc je dirais qu’il en sera parfaitement capable. En plus, il a utilisé des pouvoirs de deux collections différentes, c’était tout simplement incroyable ! Je fonde beaucoup d’espoir en lui !

Les yeux de Kazuo s’écarquillèrent un instant derrière ses lunettes alors qu’un sourire énigmatique s’afficha sur ses lèvres. Linka et lui se tournèrent vers Yumeki pour le dévisager, il se sentit gêné par tant d’attention. Kazuo, portant la main à son menton pour le caresser, reprit la parole :

— En voilà un élément bien intéressant… très intéressant même. C’est la première fois que j’entends parler de ce genre de phénomène. Il serait donc l’Élu ?

— Oui, je le pense.

Linka et Kazuo échangèrent des regards entendus, ainsi que de petits hochements de tête.

— Encore cette histoire d’Élu ? Arrêtez avec ça ! les implora Yumeki.

— Je te le dis : c’est l’Elu. Regarde comme il est modeste !

— Il est donc celui qui rétablira la balance de la Collection, renchérit Kazuo.

Encore une fois, ils prirent tous deux un air entendu et complice.

— Hein ? Je ne comprends rien de ce que vous dites. Y a un problème dans la Collection en plus des extraterrestres ? « Rétablir la balance », elle est déséquilibrée actuellement, c’est ça ?

— Laisse tomber, c’est entre nous… C’est pas grave si tu ne comprends pas.

— Puisqu’il s’agit de moi, je pense que cela me concerne quand même pas mal ! rétorqua le jeune homme en élevant la voix.

Mais, il fut ignoré :

— Concentrons-nous plutôt sur la quête pour le moment, proposa Linka. Et si tu actualisais le journal de quête, très cher NPC point d’exclamation – Kazuo-san ?

Elle tourna son sourire vers Kazuo qui venait d’être relégué au rang d’un personnage non-joueurs donneur de quête. Yumeki n’avait que peu compris cette question, heureusement elle ne lui était pas adressée.

Il parvint encore moins à saisir la discussion qui s’ensuivit entre les deux : ils parlaient japonais, mais en même temps il y avait tellement de termes argotiques qu’il ne connaissait pas.

Aussi, il se contenta de les écouter distraitement et de regarder les passages des maids souriantes du local.

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