Tome 1 – Chapitre 3

Lorsque Linka avait expliqué à Yumeki qu’il ne fallait pas « cliquer sur le bouton [Accepter] de la fenêtre de quête » sans avoir réellement lu l’historique qui allait de paire, il n’avait pas compris et l’avait ignorée.

— Je pense que la plupart sont impatients de jouer. C’est une réaction courante chez les joueurs de MMORPG, avait-elle expliqué avec une expression savante.

Yumeki s’était rendu compte, à force, que Linka adorait parler de ses passions. Elle pouvait entrer dans des explications techniques et interminables.

— Bon, il faut aussi dire que dans beaucoup de MMORPG, il y a une telle quantité de quêtes que tout lire serait embêtant. D’autant plus que la vaste majorité ne sont pas palpitantes : juste de l’extermination de monstres ou de la récupération d’objets de quête, sans incidence sur l’histoire générale. Un système normal dans un MMORPG, mais qui ne motive pas le joueur à s’intéresser au contexte des quêtes. D’ailleurs, je parie que les développeurs eux-mêmes ont arrêté de penser que les joueurs les lisaient, ils doivent implémenter tout ce texte pour la forme. Ce serait quand même assez nul si le NPC te disait juste : « récupère 10 peaux de loups », sans expliquer que ces derniers, vivants dans la forêt maudite voisine, menacent constamment le village, non ?

Elle avait levé les mains et les épaules en prenant un air ironique.

Yumeki n’avait pas compris le tiers de ce dont elle avait parlé, il n’avait joué à aucune MMORPG, il connaissait simplement le principe pour en avoir discuter avec des camarades au lycée.

Aussi, il s’était contenté de sourire poliment en attendant qu’elle eût fini.

Trois jours s’étaient écoulés depuis la rencontre avec Kazuo dans le maid cafe. Après avoir accepté la « quête » de ce dernier, Linka avait effectué tous les préparatifs.

Il se trouvait à présent avec elle, dans la nuit de mercredi à jeudi, à Akihabara.

— Dire que dans quelques heures je dois aller travailler… Pffff ! pensa-t-il particulièrement démotivé.

C’était la première fois qu’il découchait avant un jour de travail, il prenait ce dernier très au sérieux, estimant qu’il devait être en pleine forme pour être productif. Le dernier train pour rentrer chez lui à Shinjuku n’était plus, il devait attendre les premiers de la matinée pour pouvoir retourner à son appartement, se doucher, manger un petit quelque chose et ensuite se rendre au bureau.

Une journée éprouvante se profilait à l’horizon. Il soupira longuement…

— J’aurais dû m’informer plus, se dit-il intérieurement après avoir repenser aux paroles de Linka. Non, j’aurais dû refuser et rester chez moi. Saleté d’otaku avec leurs délires bizarres !!

Sa grimace en disait long sur son anxiété et son inconfort. Un peu plus loin, Linka darda dans sa direction un sourire radieux et charmant.

— Kyaa ! Elle me tue cette fille !

C’était une histoire vieille comme le monde : un jeune homme, séduit par le joli minois d’une belle jeune femme, acceptait de travailler pour elle alors qu’il n’en avait pas envie.

Mais réellement, n’en avait-il vraiment pas envie ?

En soi, la mission se résumait à récupérer auprès d’un livreur un colis à la nature non révélée par le commanditaire et à le ramener dans une consigne de gare ; rien de très difficile.

Ils avaient actuellement en vue le lieu de rencontre, l’endroit où devait se passer la transaction. Chacun d’eux se cachait à l’angle d’un bâtiment différent, une ruelle les séparait.

Leurs cachettes respectives étaient plongées dans l’obscurité, seule la petite place avec un arbre en son centre était éclairée ; ils disposaient de l’avantage de pouvoir voir sans être vus.

Cet endroit figurait parmi les recoins méconnus des touristes, les tréfonds de la Cité Électrique, le genre d’endroit qui n’avait vraiment rien de rassurant en pleine nuit.

Yumeki se demanda même s’il n’était pas utilisé pour des activités illégales et sordides, ce qui l’amena à se questionner plus précisément sur la nature de leur quête.

— Attends un instant, ne me dis pas que…

Le fait que Kazuo leur avait formellement interdit de chercher à connaître le contenu du paquet était quelque peu préoccupant. D’après les propres mots de Kazuo, il ne voulait pas que « quiconque d’autre en profite avant lui ».

Lorsque Yumeki en avait parlé avec Linka, suite à l’entrevue, elle lui avait parlé du « Syndrome Classique de la Quête » (ou SCQ). Considérant le nom, il n’avait pas tardé à comprendre qu’il s’agissait d’une invention de la jeune femme qui n’avait pas pris le temps de l’expliquer, elle l’avait simplement brandi pour rassurer Yumeki quant à leur « donneur de quête ».

En repensant à tout cela, Yumeki ne put que se trouver stupide :

— Il y a quoi dans ce foutu paquet ? Pourquoi j’ai pas insisté ?

Il commençait à être inquiet, n’y avait-il rien d’illégal dans cette transaction ? N’était-ce réellement qu’un innocent produit otaku ?

En creusant sa mémoire, cherchant parmi des souvenirs qu’il aurait préféré effacer (il ne supportait pas Kazuo, c’était un fait établi à ce stade), il chercha des indices.

Il avait simplement dit qu’il s’agissait d’un objet très important pour lui, quand bien même allait-il se séparer de sa précieuse collection. Il avait convenu des détails avec son « fournisseur », tout était payé d’avance, il suffisait juste de récupérer la commande dans le plus grand des secrets.

— Plus louche, tu meurs…

Bien sûr, Yumeki lui avait demandé pour quelle raison il ne pouvait s’en charger lui-même, question des plus classiques dans ce genre d’affaires, et qui précède, normalement, celle de savoir quels pourraient être les dangers de la mission.

Kazuo avait simplement répondu en expliquant que puisque sa future femme était opposée à ses passions d’otaku, il ne pouvait se permettre de la laisser savoir que, jusqu’au dernier instant précédant son mariage, il avait convenu d’un tel arrangement.

Il leur avait également expliqué que sa future femme avait un autre prétendant qui, bien qu’ayant été rejeté, tentait encore de se rapprocher d’elle en discréditant Kazuo en secret.

— Si je le faisais au grand jour, il saisirait l’occasion au vol, c’est certain, avait dit Kazuo en grimaçant.

Son rival lui avait déclaré la guerre en personne, de face, de vive voix. Il lui avait dit qu’il dévoilerait le moindre de ses faux pas et qu’il n’accepterait jamais un « sale otaku ».

— Aujourd’hui, c’est un peu mon adieu à Akihabara, avait-il souligné. J’ai dû négocié avec elle, vous savez ? C’est le Destin qui vous a mené à moi le dernier jour. Hahaha !

Encore plus que sa théâtralisation exagérée, le rire de Kazuo insupportait Yumeki. Heureusement, il ne serait plus amené à le rencontrer puisqu’il quittait le milieu.

Une fois le colis obtenu, Yumeki et Linka devaient l’amener à une consigne de la gare d’Ueno, gare qui se trouvait à seulement deux arrêts d’Akihabara sur la Yamanote Line, distance qui pouvait être parcourue en quelques minutes à pied.

Quel objet otaku nécessitant de telles précautions pouvait-il bien avoir commandé ? Et pour quelle raison un type aussi étrange que lui se pliait-il aussi docilement aux désirs de sa future femme ?

D’ailleurs, toute cette histoire de mariage, n’était-ce pas juste une invention de sa part ?

Yumeki avait du mal à croire qu’un type aussi bizarre que Kazuo, et qui paraissait tellement ancré dans la cause otaku, puisse avoir séduit une femme « normale ».

De son propre avis, tout cela était un mensonge. Kazuo devait avoir été muté à l’étranger et, au lieu de le dire clairement, il avait inventé toute cette histoire de mariage pour préserver son image. C’était la théorie qui lui paraissait la plus évidente.

Mais, caché dans ce recoin sombre, il commençait de plus en plus à douter de Kazuo. Peut-être trempait-il vraiment dans quelque obscur marché…

C’est d’ailleurs pour cette raison que Yumeki avait insisté pour qu’ils se cachassent. Au début, Linka avait plutôt émis le désir d’y aller tout simplement, sans aucune précaution, à découvert.

Le jeune homme avait finalement réussi à la persuader et à lui faire entendre raison et c’était ainsi qu’ils s’étaient retrouvés là, à attendre le moment fatidique.

Deux heures du matin avaient sonnées, il ne restait qu’une dizaine de minutes d’attente. Le silence était pesant et inquiétant…

***

Quelques jours auparavant, à peine sortis de leur entrevue.

 Tout ça ne m’a pas l’air bien compliqué, affirma Yumeki. Mais l’heure du rendez-vous par contre est vrai problème pour moi qui travaille.

Lors de sa discussion avec Kazuo, Yumeki avait vivement appuyé le fait que cette mission lui était impossible en raison de ses obligations professionnelles, qu’il ne pouvait se permettre de rester à Akihabara toute la nuit, qui plus est un jour en pleine semaine. Un samedi soir, il aurait accepté, mais pas un mercredi.

Face à toutes ces raisons de refus, Kazuo lui avait expliqué que la date butoir était jeudi, pour des raisons qu’il ne tenait pas à expliquer. Néanmoins, ils étaient libres de choisir la nuit qu’ils préféraient parmi celles restantes, Kazuo n’aurait qu’à prévenir son livreur quelques heures à l’avance.

Tout cela n’avait que peu convaincu Yumeki, aussi Kazuo leur avait laissé le temps d’en parler entre eux. Il s’était contenté de tendre sa carte de visite à Linka en y ajoutant, bien entendu, une remarque obscène.

— Il n’y a pas que pour cette mission que tu peux me contacter, avait-il dit avec un clin d’œil.

— Je te rappelle que tu te maries, s’était empressé de rétorquer Yumeki à la place de la personne visée.

D’ailleurs, le jeune homme s’était empressé d’intercepter la carte avec un manque de convenance exemplaire qu’il n’avait justifié auprès de soi-même que par son désir de protéger Linka d’un pervers notoire.

Suite à quoi, ils avaient pris leurs affaires, avaient réglé l’addition et étaient sortis.

Il était dimanche, en début d’après-midi, mais à cause des nuages épais, il faisait déjà assez sombre.

 Allons, allons, ce ne sera qu’une seule fois. En plus, tu peux utiliser l’appartement que je t’ai proposé, tu verras il est très confortable.

 Oui, d’ailleurs, à ce propos…

Alors qu’il allait l’interroger concernant cette mystérieuse et douteuse donation, il arrêta sa phrase en plein milieu : il savait déjà ce qu’elle allait répondre, en l’occurrence que c’était un secret. Lorsqu’il s’agissait de ses propres affaires, Linka était aussi évasive qu’une anguille.

Par abandon, il préféra se taire et soupirer.

 Quelle histoire de fou, tout ça ! Je me retrouve embarqué dans une histoire d’extraterrestres et de pouvoirs magiques avec des tas d’otaku qui me parlent de choses étranges et qui n’ont pas l’air d’être plus surpris que cela par ce qui arrive…, pensa-t-il d’une traite, reprenant ensuite son souffle mental. Il ne manquerait plus que des vampires et des androïdes déboulent et ma journée serait complète.

Il soupira à nouveau alors que ses épaules tombèrent.

Linka, confrontée à un temps de réflexion anormalement long, en attente de la fin de la phrase, se rapprocha et fixa Yumeki droit dans les yeux.

N’observant toujours pas de réaction, elle finit par lui poser la main sur le front, cherchant des signes de maladies. Ce contact soudain tira immédiatement Yumeki de ses pensées, il s’écarta prit de panique.

 Ah ! Que… que… que… que… ?

 Tu te sens bien ? Tu voulais me dire quoi à propos de l’appartement ?

 Hein ? Euh… je vais très bien ! Euh… c’était rien, vraiment rien, je t’assure.

Il sentait ses joues brûlante, un simple contact le mettait dans un tel état ? Yumeki était inquiet que son interlocutrice ait pu le remarquer, il chercha à se ressaisir.

— Kof kof ! Revenons plutôt à notre problème.

Il en profita pour reprendre la marche et faire dos à Linka pour qu’elle ne pût pas remarquer son embarras. Linka ne parut pas y prêter attention, elle se mit aussitôt à le suivre jusqu’à le rattraper et continuer en marchant à ses côtés.

 En semaine, c’est vraiment pas possible pour moi. Je suis sérieux, tu sais ? reprit-il après peu.

— Mmmm…

Face à ce mugissement dubitatif de la jeune femme, il se mit à expliquer :

— Mon travail me demande beaucoup de concentration, je ne peux pas venir au bureau complètement fatigué, des poches sous les yeux et les bras ballants. Non seulement je ferais perdre de l’argent à l’entreprise, mais on risquerait de me réprimander.

Il ne mentait pas.

 Je te demande pas de négliger ton travail. Au final, que tu dormes chez toi ou ici, le résultat est le même, non ?

Il prit quelques instants pour réfléchir à cette proposition…

De manière logique, ce qu’elle disait n’était pas faux : s’il avait un endroit pour dormir correctement, il n’y avait aucune différence. Au matin, il pourrait monter dans le train et partir au travail mais…

C’était au niveau émotionnel qu’il y avait une différence. Déjà, il était gêné de s’imposer chez quelqu’un d’autre. Puis, il était attaché à ses habitudes, à son domicile, à son lit. Enfin, c’était du bon sens, il ne connaissait pas du tout Linka, c’était leur deuxième rencontre et elle l’invitait chez elle, dans l’appartement d’une femme !

Quel prétexte pouvait-il trouver pour justifier son refus sans qu’elle le prît mal ? Il devait improviser et vite !

 Euh… J’ai des obligations chez moi, tu sais ?

 Comme quoi ?

Il ne s’était pas attendu pas à une telle insistance. Le bon sens commun voulait que lorsqu’on invoquait des raisons aussi vagues que celles-ci, l’interlocuteur comprît que c’était un refus catégorique et qu’il était inutile d’insister. La société japonaise fonctionnait ainsi, pensait le jeune homme.

Toutefois, il aurait dû s’y attendre, Linka était une fille bien trop spontanée avec peu de sens des convenances. Yumeki grimaça, il n’avait pas vraiment pensé à une contre-attaque…

 Euh… je dois faire ma lessive et le ménage, dit-il en essayant d’être convaincant.

Aussitôt que ces mots furent sortis de sa bouche, il les regretta et se traita d’idiot. C’était les excuses les plus stupides qu’il aurait pu donner. Comment de telles tâches pouvaient-elles l’occuper quatre jours durant ?

Yumeki n’était pas habitué aux mensonges, sinon il aurait prétexté devoir aider sa mère souffrante ou quelque chose du genre.

 Qu’est-ce que je suis bête !

Et alors qu’il remuait ainsi ses pensées, se mordant même la lèvre sous l’effet de la gêne, la réponse de Linka ne manqua pas de le faire tomber à la renverse :

 Si tu acceptes la quête, je te promets de venir faire le ménage chez toi. Dis, dis, tu acceptes ? Allez !

Elle se plaça devant lui, arrêtant de fait leur progression. Elle ferma ses poings et fixa Yumeki avec l’insistance d’un enfant faisant un caprice mais avec le charme d’une femme tout ce qu’il y avait de plus mignonne.

Une fois de plus, il succomba au charme magique de ce regard : il lui était dès lors impossible de lui refuser quoi que ce fût.

 Pfff ! D’accord… marché conclu…, accepta-t-il dans un soupir de résignation.

Immédiatement, Linka tendit son petit doigt dans la direction du jeune homme, une fois de plus une manière un peu enfantine mais adorable de sceller leur promesse. Poursuivant dans sa résignation, Yumeki croisa son petit doigt au sien en gage de serment.

— Advienne que pourra…, pensa-t-il en soupirant à nouveau.

Subrepticement, une pensée étrange submergea son esprit, une pensée venue de nulle part, comme surgie des tréfonds du néant : il s’imagina Linka en tenue de maid, dans un corset serré et une jupe courte en train de faire le ménage dans son appartement.

Involontairement, il rougit, ce qui provoqua une certaine curiosité chez Linka qui pencha la tête de côté tout en l’observant.

L’embarras augmenta en intensité : l’idée même de faire entrer une femme chez lui faisait bouillir violemment son sang. De la vapeur aurait pu sortir de sa tête à cet instant.

Il resta bouche bée quelques instants, puis reprit ses esprits. L’air de rien, il reprit la marche vers un lieu complètement aléatoire, puisqu’il ne connaissait pas le quartier. Linka le suivait.

 On va bien s’amuser, je t’assure ! Tu pourras te reposer avant l’opération, je te réveillerai lorsqu’il sera temps d’y aller et tu pourras retourner te coucher après celle-ci. Puis, le lendemain, tu pourras simplement prendre ton train depuis Akiba et filer à ton travail. Tu en penses quoi ?

Il était encore sous le choc de ses propres pensées, il n’osait pas la regarder de peur de faire revenir ces images gênantes. Il hocha timidement la tête sans avoir réellement réfléchi à ce qu’elle venait de lui demander.

 Tu préfères quel jour ? Tu veux que j’appelle Kazuo ou tu veux t’en charger ?

Ces questions plus terre à terre le ramenèrent à lui. Il avait accepté, pour son plus grand malheur, il devait à présent assumer sa décision. Aussi prit-il quelques instants pour réfléchir…

Finalement, n’importe quel jour de la semaine revenait au même, il n’avait pas d’engagement spécifique à honorer. Par contre, quant à la seconde question…

 Disons mercredi… Je m’occupe de lui téléphoner !

Hors de question de donner à Kazuo une opportunité en plus d’essayer de la séduire !

Linka le fixait comme si elle attendait encore une réponse. Il réalisa rapidement…

 Quoi ? Tout de suite… ?

Elle hocha la tête en lui lançant un sourire radieux.

Yumeki soupira alors que ses épaules tombèrent. Il n’était pas vraiment pressé d’entendre la voix de cette personne… Malgré tout, il tira son téléphone portable de la poche, ainsi que la carte de visite, et composa le numéro.

 Allô ? Oui, c’est Yumeki… Le type de tout à l’heure, en effet… Nous en avons parlé avec Linka, et on serait partant pour mercredi… D’accord, je n’oublierai pas… Au revoir.

Une fois qu’il eut raccroché, il observa Linka et ajouta :

 Il faudra lui donner l’adresse où faire livrer la collection, m’a-t-il dit.

Elle tendit la main en direction du téléphone, Yumeki comprit qu’elle voulait s’en occuper tout de suite, et le lui prêta.

Ni une, ni deux, à une vitesse fulgurante, ses doigts glissèrent sur le clavier tactile et composèrent un message. Lorsqu’elle le lui rendit quelques secondes plus tard, il avait déjà été envoyé, sous les yeux ébahis de son propriétaire. Elle était incroyablement rapide !

 Sinon… Puisque tu es déjà là, on en profite pour faire quelques achats ? Il te faudra de toute manière quelque chose pour te défendre, non ?

 Je suppose que je n’ai pas vraiment le choix… Par contre, je te charge de l’amener à l’appartement, ça te va ?

 Oui ! répondit-elle avec enthousiasme.

Elle regarda autour d’elle et demanda abruptement :

 Au fait, où allons-nous ? Je te suis depuis tout à l’heure et… Est-ce que par hasard tu voudrais aller dans ce magasin ?

Elle désigna du doigt l’entrée d’un magasin à l’enseigne noire et verte « Suika Books », un magasin en sous-sol manifestement, devant lequel ils s’étaient arrêté depuis quelques minutes.

Bien sûr, le jeune homme ne connaissait pas du tout cette boutique, il plissa les yeux et se mit à lire l’enseigne : « Doujinshi R-18 »

Immédiatement, il rougit. Il ne connaissait pas bien le monde des doujinshi, mais il savait malgré tout qu’il s’agissait de livres fins au contenu pornographique, il n’en avait jamais acheté personnellement mais au lycée certains en échangeaient en douce.

Il existait des doujins « tout public » mais la spécialité de ce magasin précisément étaient les doujinshi pour adulte.

Aussitôt, il secoua la tête en guise de refus.

 Je ne connais rien ici ! cria-t-il sous le coup de la pression.

Calmement, Linka porta le doigt sur sa joue, juste en-dessous de son grain de beauté :

 Je suppose que c’était une coïncidence alors. En effet, tu ne connais rien de ce quartier… Cela dit, c’est un excellent magasin du genre, on y trouve pas mal de choses. Et sinon, tu veux avoir quoi comme type de pouvoir pour la mission ? Il faudra qu’on teste également différentes collections pour voir laquelle te convient vraiment. Alors ?

Il reprit son calme mais ne savait pas vraiment quoi répondre à ce genre de question. Comme si une personne normale s’était déjà demandé quel genre de pouvoir elle voulait avoir.

 Euh, je sais pas vraiment, en fait…

 Tu m’as dit que tu avais joué à certains jeux quand tu étais plus petit, c’était quoi ?

—  Celui que j’ai le plus joué c’est Wyvern Quest que tu as déjà cité.

En fait, jusqu’à sa rencontre avec Linka, il en avait même oublié le nom. Il avait possédé au moins deux titres de cette saga. Comme nombre de choses oubliées, leur simple évocation avait suffit à en raviver la mémoire.

— Oui, tes pouvoirs m’y ont tout de suite fait penser. L’épée de lumière, c’était la même ! Tu te souviens à quels épisodes tu as joué ?

 Je crois que c’était le 3 et 4.

 Tu te souviens d’un sortilège que tu aimais bien ? Genre Moradoma, Rionazun ou alors Toramoa ?

— Euh, je ne sais plus… Tu peux me rappeler tout ça ?

 Tu as dit avoir joué au jeu, non ?

 Oui, il y a une dizaine d’années… Je me souviens plus du nom des attaques ! expliqua-t-il avec une pointe d’agacement, prenant ses paroles comme des reproches.

Elle répondit calmement en se tenant le menton avec sa main droite :

 Ah bon ? Tu as une mauvaise mémoire… Bon, bah, quel élément alors ? Feu, Glace, Foudre, Ténèbres, Lumière… Autres ?

Lorsqu’elle évoqua tous ces termes techniques, un quelque chose remua dans sa mémoire. Il se souvint que dans le jeu en question il y avait un système d’éléments magiques, et il se remémora également, par il ne savait quel prodige, que le héros avait des pouvoirs issus de monstres — de wyverns — ; à l’époque, il avait adoré les pouvoirs du héros, il aurait tellement voulu être comme lui.

 Le héros avait pas des pouvoirs spéciaux ? Des pouvoirs de wyverns, il me semble…

 Oui ! C’est ça ! Tu vois que tu te rappelles ! Cela dit, le héros orphelin qui dispose de la marque sacrée des chevaliers wyverns, c’était dans le 2, et non dans le 3 ou le 4… Tu aimerais ce genre de pouvoirs ?

Ce n’était pas vraiment ce qu’il avait dit, mais de toute manière, elle ne se déclarerait pas vaincue tant qu’il n’aurait pas donné de réponse allant dans son sens ; il hocha donc la tête.

— Bon, on tient déjà une piste… Le lien entre collection et collectionneur est la base même de notre magie, si tu gardes souvenir de ce jeu, c’est qu’il t’a plu. Je te propose donc qu’on aille t’acheter la série intégrale des Wyvern Quest. En avant !

Et sur ces mots, elle se mit à marcher avec une certaine gaieté. Une pensée surgit dans la tête de Yumeki :

 Il y en a beaucoup, des épisodes de cette série ?

 Non, ça va. Il y en a 12, plus les 3 gaiden, 4 déclinaisons en jeu de combat, 2 déclinaisons en rail-shooter et une ancienne version en jeu de plate-forme.

 Quoi ?! Mais tu vas me faire dépenser une fortune pour quelque chose que je ne vais même pas aimer !

Elle s’arrêta et se retourna vers lui avec une expression sévère et qui se voulait effrayante, mais qui ne l’était pas. Cela dit, Yumeki se sentit gêné : elle avait l’air contrariée, et il craignait de l’avoir vexée réellement.

Elle posa les mains sur les épaules de Yumeki et expliqua d’un air attristé :

 Tout otaku connaît ce problème : le moment de passer à la caisse. Mais quand on aime on ne compte pas… et en plus, c’est des vieux jeux, tu devrais t’en tirer pour pas grand-chose.

 Je suis vraiment obligé de les acheter tous ?

 Je préconise au moins les douze de la série principale, sinon ton pouvoir sera comme la dernière fois, très limité. Cela dit, les déclinaisons annexes n’ont pas eu le même succès, elles sont un peu moins chères.

Elle ôta les mains de ses épaules pour les mettre derrière son dos alors qu’elle se mit à se dandiner sur place.

Il n’avait aucune idée de ce que cela pouvait précisément lui coûter, sinon le souvenir que c’était hors de prix, mais celui-ci datait d’une époque où son seul revenu était l’argent de poche donné par ses parents, alors était-ce un souvenir fiable ?

Il commit l’erreur fatale de regarder la jeune femme dans les yeux et, tout de suite son cœur fondit.

 Bon, allez, je vais voir ce que je peux faire, mais si c’est trop cher je m’arrête à la série principale, tu m’entends ?

 Oui ! Tu le regretteras pas, tu verras ! En plus, c’est une excellente saga. Par la suite, je t’en ferai découvrir d’autres, faudra que tu consacres un peu de temps pour tenter de les finir.

 Ah, c’est vrai qu’il y a ça aussi… Non seulement ça me coûte de l’argent, mais ça va aussi me prendre du temps ? Pfff ! mais pourquoi je me suis embarqué là-dedans au juste ? pensa-t-il en soupirant.

Ils reprirent leur marche et Linka, un peu devant lui pour le guider, poursuivit dans sa lancée :

— C’est pas une obligation de les finir, mais si tu le fais il se peut que tes pouvoirs se renforcent. En fait, c’est pas directement lié, mais jouer jusqu’au bout et débloquer les récompenses du jeu c’est une preuve d’amour, ce qui est important pour renforcer le lien avec la Collection.

 Je vois… Au fait, ça te gêne pas de parler ouvertement de « pouvoirs » en pleine rue ?

Un peu stressé, il observa le comportement des passants autour d’eux. Les pouvoirs et tout cela, n’était-ce pas un secret à tenir loin des oreilles indiscrètes ?

 T’inquiète pas, tu es à Akiba ici, un lieu d’imaginaire et de grande liberté. Au final, qui peut réellement savoir de quoi on parle ? Écoute les conversations autour de toi, tu verras par toi-même qu’il est difficile de savoir de quoi les gens discutent. Parlent-ils de jeux vidéo, d’anime ou de mangas ? Ou bien de la réalité ? Cette intrusion de l’imaginaire dans le monde réel crée une confusion entre les deux, tu sais ?

Elle expliqua tout cela en se retournant et en marchant à reculons. À nouveau elle sourit avec innocence et une pointe de mystère.

Yumeki appliqua le conseil qu’elle venait de lui donner, il se mit furtivement à écouter les conversations autour de lui et, effectivement, il n’en comprenait pas le sens : c’était comme écouter une langue étrangère, mais qui ressemblait pourtant à du japonais.

Pendant quelques instants, une sorte de sentiment d’admiration pour Linka surgit à l’intérieur de lui. Malgré les apparences, elle avait un sens de la réflexion très poussé, ses paroles lui parurent pleines de sagesse et de profondeur.

Néanmoins, il se hasarda à une question qui lui parut pertinente :

 C’est donc l’amour de la Collection qui fait la force d’un collectionneur ?

— Tout à fait ! La qualité et son utilisation de sa collection sont des éléments importants, mais à la base c’est surtout son amour qui fait sa magie. On est arrivés ! Voici le Seller ! Une des chaînes de magasins de jeux vidéo les meilleures du Japon ! Allez, dépêche-toi, et entrons !

Elle paraissait d’un seul coup encore plus enthousiaste et radieuse que d’habitude. Sans manifester la moindre arrière-pensée, elle prit la main de Yumeki pour le tirer rapidement vers l’entrée du magasin.

Ce qui n’avait aucun sens profond pour Linka en avait pour Yumeki : la moiteur et la douceur de cette main le fit rougir et l’incommoda, d’autant plus qu’il prit rapidement conscience des regards qui se portaient sur eux. Tous pensaient qu’ils formaient un couple !

Il baissa le regard, se contenta de la suivre et de l’écouter parler de jeux vidéo pendant presque deux heures, non seulement de la saga des Wyvern Quest mais également des Blade Fire, des Renegate Epic History et d’autres séries célèbres dont il avait oublié les noms.

Pendant tout ce temps, elle lui avait tenu la main comme si c’était là une chose naturelle. En plus de la difficulté à comprendre un sujet qui n’était pas le sien, il avait dû faire face à son propre embarras et aux regards meurtriers des autres clients qui jalousaient sa situation.

En effet, Linka n’était-elle pas une sorte de rêve vivant pour un otaku ? Elle était une fille intelligente, une incarnation du moe, une fan inconditionnelle de jeux vidéo, d’anime, de mangas, d’idols et de tout ce qui se faisait dans la culture otaku. En plus, son savoir en la matière était on ne peut plus exhaustif : il n’y avait pas un seul produit qui semblait lui être inconnu, une véritable encyclopédie vivante.

En somme, la fille ultime, une sorte de déesse vivante aux yeux de ces passionnés.

Dommage qu’il n’appartenait pas lui-même à ce monde. Une fois toute cette histoire d’extraterrestres achevée, il reprendrait sa vie normale, c’était ce qui était prévu.

Au final, après ces deux heures de courses, il ressortit avec un gros sachet blanc et bleu avec le nom de l’enseigne, « Seller », typographié dessus en romaji.

Il avait finalement cédé et avait acheté l’intégralité de la saga, du premier au dernier, ainsi que quelques épisodes annexes qu’ils avaient trouvés à des prix raisonnables.

Sa première intuition s’était révélée juste : le prix des jeux vidéo n’était plus aussi élevé que dans ses souvenirs d’enfance. Avec sa paie actuelle, c’était même relativement dérisoire. Linka lui avait d’ailleurs appris que leurs prix descendaient assez rapidement : ils n’étaient véritablement chers qu’à leurs sorties, car ils perdaient fréquemment plus de 50 % de leurs prix après six mois de sortie.

Bien sûr, cela valait principalement pour les jeux d’occasion. D’ailleurs, elle lui avait également appris qu’il ne fallait pas se méfier de ces derniers, le magasin testait les jeux qu’il rachetait et très souvent la qualité était sensiblement identique à du neuf.

Suite à tous ces achats que Linka avait guidés, ils se rendirent à l’appartement afin de s’entraîner aux pouvoirs de la Collection.

Bien que Yumeki n’avait eu pas très envie de se retrouver confronté en tête à tête avec Linka dans un espace isolé, situation des plus gênant à ses yeux, d’autant plus après les deux heures passées à se tenir la main, il avait malgré tout dû accepter.

Initialement, il lui avait demandé de déposer les achats à l’appartement, ne comptant pas s’y rendre ce jour-là mais face à l’insistance de la jeune femme, il avait été vaincu.

Néanmoins, à l’instar de Cendrillon, il avait imposé la condition qu’il ne rentrât pas trop tard, puisqu’il devait travailler le lendemain.

De fait, Linka avait simplement proposé :

 Dans ce cas, allons directement sur le toit du bâtiment pour s’entraîner. Je te montrerai l’appartement mercredi avant l’opération.

C’était ainsi que Yumeki s’était retrouvé à la suivre jusqu’à un immeuble se trouvant un peu à l’écart de la zone bondée du quartier, un de ces grands immeubles qui formait la périphérie du quartier.

Contre toute-attente, la vue y était charmante, malgré les épais nuages qui couvraient l’ensemble de la voûte céleste. On aurait pu s’attendre qu’à cet endroit en plein cœur de la ville il n’y aurait rien à voir et que ce serait trop bruyant mais, si tant est qu’on aimait l’urbanisme, l’endroit était apaisant.

Suite à toutes leurs pérégrinations, il était déjà dix-sept heures passées, et puisqu’ils étaient en automne, le soleil n’allait pas tarder à se coucher.

Il habitait depuis toujours à Tokyo, mais il avait rarement eu l’occasion d’assister à un coucher de soleil depuis cette hauteur. Aussi, il se tût et se contenta de jouir de la vue. Au travail, son bureau était techniquement encore plus haut mais il ne se trouvait pas sur la bonne façade et, quand bien même, il n’aurait jamais pris le temps de l’observer.

 C’est joli, n’est-ce pas ? Désolée, mais vu que tu dois rentrer tôt, je te propose qu’on s’y mette tout de suite : j’ai très envie de voir tes pouvoirs !

C’était donc majoritairement une simple question de curiosité qui motivait ses actions.

 Oui, on n’a qu’à faire ça… Je dois faire quoi au juste ? Et d’ailleurs, avant tout, tu es sûre que personne ne nous verra ici ?

 T’en fais pas, la lumière du jour va bientôt disparaître : personne ne pourra nous voir, ce toit est au-dessus de tout. Fais-moi confiance !

Elle ponctua bien entendu ces paroles d’un agréable sourire. Yumeki commençait à en avoir l’habitude, mais il n’était toujours pas immunisé contre ses effets.

 Bon, soit… Tu connais l’endroit bien mieux que moi. Par contre, comme promis je rentre pour vingt heures, dernier délai !

Linka hocha la tête et ajouta :

 Vingt heures, j’ai bien compris. Si on finit avant, on pourrait même aller manger quelque chose. Il y a un restaurant de ramen qui est pas mal juste au coin de la rue.

 OK, faisons ça…

Elle ouvrit le grand sachet de papier et chercha un des récents achats. Après quelques secondes, elle tendit en direction de Yumeki le boîtier de « Wyvern Quest 2 — L’éveil du chevalier wyvern ».

La boîte lui rappela vaguement des souvenirs, il savait que c’était bien le jeu qu’il avait fini à l’époque du collège, il reconnaissait les personnages sur l’illustration.

 C’est celui auquel tu as joué ? demanda Linka en se redressant et en ramenant ses cheveux dans son dos.

Yumeki se contenta de hocher la tête.

 J’avais bien deviné ! Bah, la première étape… En fait, je sais pas trop par quoi commencer, en général, les utilisateurs de la TC découvrent leurs pouvoirs d’eux-mêmes. Bon, puisque c’est la première fois que tu vas vraiment faire ça, je te conseille de garder le jeu en main, cela t’aidera d’une manière ou d’une autre.

Elle se gratta la tempe gauche, fit quelques pas comme pour aider sa réflexion, puis elle poursuivit les instructions :

— Commence par te concentrer et faire le vide. Ensuite, il faut que tu repenses aux bons moments que tu as passé sur le jeu et le fait qu’il est important pour toi. Essaye de l’aimer comme si c’était ta copine. Par contre, n’y pense pas comme quelqu’un de te famille, ça ne marche pas l’amour familial pour les pouvoirs.

— Pourquoi cela ne marche pas ?

— Je ne sais pas trop pourquoi mais, en tout cas, ça ne fonctionne pas, crois-moi. Sûrement, parce que c’est le pouvoir des rêves et des espoirs, c’est une sorte d’énorme passion qui explose à l’intérieur de ton cœur et pas quelque chose d’aussi réel et concret que la famille.

— C’est compliqué… Et en plus, comment tu veux que j’aime un objet ?

— Tu peux l’imaginer sous les traits d’une jolie fille toute kawaii, les otaku ont souvent l’habitude d’humaniser des objets.

— Vous êtes bizarres, tu le sais ?

— Héhéhé ! Sûrement, mais c’est drôle !

Elle se mit à rire en se grattant la joue. Même si elle était étrange, elle n’en demeurait pas moins adorable.

 Bon, puisque ta collection est encore un peu petite, tes pouvoirs seront sûrement un peu faible. Il va vraiment falloir que tu fasses des efforts sur ton lien avec la Collection pour compenser. Allez, passons à la pratique ! Pense à un pouvoir qui te plairait d’utiliser et vise… je sais pas, cette cannette là-bas.

La vue de cette cannette ramena Yumeki quelques minutes en arrière, il se souvint s’être étonné que le toit ne fût pas verrouillé.

 Euh, c’est normal qu’il y ait ça sur le toit ? Cet endroit serait une sorte de repaire de voyous ?

Linka leva les yeux au ciel, porta son index sur sa joue :

 Non, mais parfois il y a des jeunes qui veulent faire la fête, rien de bien méchant. Mais, ils ne viendront pas ce soir puisqu’il y a cours demain matin.

Ce qu’elle dit rassura quelque peu Yumeki ; ce n’était pas des voyous.

 Bon, bon, vise la cannette : montre-moi ton pouvoir !

Linka se balança de droite à gauche de manière enthousiaste.

Yumeki, sans grande conviction, prit la boîte du jeu dans sa main gauche et tendit la droite en direction de la cible.

Il ferma les yeux et comme la première fois, il essaya de visualiser une attaque magique, une boule de feu… mais, après quelques minutes, il ne se passait toujours rien.

Il se tourna vers Linka :

— Ça marche pas ! Je pense que j’ai eu un coup de chance la dernière fois, c’est tout !

— Non, c’est pas possible, tu as utilisé la TC plusieurs fois d’affilé.

— J’y peux rien, il se passe rien…

— Tu n’as pas assez penser à ton amour pour Wyvern Quest, j’en suis sûre, affirma-t-elle en gonflant ses joues.

En effet, il dût s’avouer à soi-même qu’il n’avait pas vraiment suivi les prescriptions qu’elle lui avait données. Il s’était contenté de visualiser son sortilège, mais aucunement de penser à « son amour pour le jeu ». Déjà, il estimait ne pas en avoir, puis se mettre à fantasmer une boîte de jeu, c’était quelque peu dégoûtant.

Linka marqua un silence. Elle parut réfléchir profondément à la question pendant quelques minutes, abandonnant Yumeki à lui-même comme si elle était fâchée et le jugeait.

Ne sachant que faire, le jeune homme en profita pour lire à l’arrière du boîtier de jeu les phrases d’accroches commerciales et revoir les captures d’écran et illustrations de son enfance. Elles lui rappelèrent involontairement pas mal de souvenirs.

Il se souvint que le héros avait une attaque où son épée s’entourait d’un halo d’énergie verdâtre, puis, au moment de porter son coup, il provoquait une triple entaille, comme si trois lames avaient frappé en même temps. Une attaque plutôt belle à voir, d’autant plus que la marque de la wyvern apparaissait et brillait sur sa main lorsqu’il l’employait.

 Voyons voir… Tu as pensé à quelle attaque précisément ?

 Une boule de feu.

 Un Moradoma ? Essaye peut-être autre chose : un Begiwyva ou un Rionarin.

 Mmm… Tu peux arrêter avec les termes techniques : je ne les connais plus ! Parle au Yumeki du présent et pas à celui du passé !

Linka secoua la tête comme dépitée, elle soupira.

 D’accord d’accord… Mais tu n’y mets pas de bonne volonté. Le Yumeki du passé aurait été plus coopératif, j’en suis sûre. Je t’ai expliqué avant le système de magie élémentaire des Wyvern Quest…

En effet, il était fort possible qu’elle l’ait fait pendant qu’ils faisaient les courses, mais, trop occupé à dissimuler la gêne occasionnée par le rapprochement physique de leurs mains, il ne l’avait pas écoutée tout du long.

Aussi…

 Bon, d’accord, excuse-moi, je ferai plus d’efforts la prochaine fois. Je chercherai sur internet lorsque je rentrerai à la maison. Et sinon, en termes simples, quel genre d’attaque je dois m’imaginer ?

Elle lui lança un nouveau sourire radieux, les mots qu’elle venait d’entendre l’avaient manifestement satisfaite. L’image d’une Linka si joyeuse se dessinait avec pour fond un paysage urbain et un ciel en nuances de gris, une image des plus magnifiques, qui laissa Yumeki bouche bée quelques secondes.

Le décor ainsi que le modèle étaient dignes d’un CG de visual novel.

 Eh bien, lance de glace… ou bien, sphère de vent… ou encore rayon électrique… Commence par ça, on verra après pour les attaques de ténèbres, lumière, non-affiliées, draconiques et féeriques.

Le début de sa phrase était bien plus compréhensible que la suite et puisqu’il ne voulait pas la questionner plus longuement à ce sujet, il se concentra sur cette première partie.

Il se remit en position et imagina les différentes attaques qu’elle venait de lui citer.

Il commença par la lance de glace… mais rien ne se produit.

Sans se laisser décourager, il tenta la suivante : la sphère de vent… Quelques minutes plus tard, toujours pas de résultat.

Et enfin, il essaya le rayon électrique… un nouvel échec.

Il finit par en avoir assez de ces tentatives infructueuse, cela ne fonctionnait manifestement pas. Il devait faire quelque chose de travers, c’était évident.

Il se tourna vers Linka et la regarda avec un air interrogateur.

Cette dernière se rapprocha de lui :

— Bon, je vais essayer de t’aider. Peut-être qu’en t’infusant un peu de mon propre pouvoir, tu devrais arriver à manifester quelque chose. Je ne ressens aucun lien entre toi et ta collection pour le moment, c’est sûrement de là que vient le problème.

Yumeki ne répondit que par un silence.

 Remets-toi en position, je vais injecter du mana en toi et on verra le résultat.

Il n’objecta pas et se remit en position. La main droite vers la cannette et la main gauche tenant le jeu. Il ferma les yeux et se concentra à nouveau.

Il sentit soudain une odeur de shampooing, puis une main sur sa poitrine.

Il rouvrit immédiatement les yeux pour voir la chevelure de Linka à quelques centimètres de son nez ; sa main était effectivement posée sur sa poitrine. D’ailleurs, elle posa sa seconde main à côté de la première.

Ce contact physique avec la jeune femme, malgré le tissu des vêtements, fit monter la chaleur en Yumeki. Il entendit son cœur tambouriner dans son torse et le sang lui monter progressivement au cerveau.

 Détends-toi et réessaye… Je ne vais pas te manger… même si je suis une gloutonne. Haha !

 Me concentrer, pensa-t-il, tu en as, des bonnes ! Quel homme serais-je si j’étais indifférent dans ce genre de situation ?

Tant bien que mal, il ferma les yeux ; peut-être parce qu’en se privant d’un sens, on accentuait les autres, il lui semblait entendre les battements de son cœur encore plus forts. Il sentait également de manière plus vive le sang circuler jusqu’à son cerveau ; il se croyait prêt à exploser d’une minute à l’autre.

Il essaya tout de même d’imaginer une lance de glace mais, excité comme il l’était, il n’arrivait pas à imaginer quelque chose d’aussi froid. Aussi, il opta plutôt pour une boule de feu, son choix initial, mais, mis à part son propre corps, rien d’autre ne semblait brûler.

Il n’osait même plus ouvrir les yeux de peur de voir son charmant bourreau. Il en perdit la notion du temps. Il avait l’impression d’être dans cette situation depuis au moins une bonne dizaine de minutes lorsque Linka lui dit :

 Ça ne suffit toujours pas… Attends, je vais essayer autre chose, reste concentré.

À ce moment-là, il sentit les mains se déplacer sur sa poitrine. Elles… Elles tiraient sur sa chemise et, l’instant d’après, elles se faufilaient sous cette dernière pour toucher directement la peau du jeune homme.

*Crash crash*, c’était le bruit qu’il entendit dans son cerveau, c’était comme si quelque chose venait de se briser dans sa tête.

À cet instant précis, une scène en deux dimensions apparut devant ses yeux.

Il se souvenait enfin du jeu, il y avait un passage similaire. Le héros était un bon guerrier, mais il n’avait aucun talent magique, du moins, c’était ce qu’il avait longtemps cru avant que la révélation ne lui fût faite sur ses origines de chevalier-wyvern.

Pendant un des entraînements, la magicienne du groupe avait fait de même, elle avait essayé de stimuler son potentiel magique en lui injectant de la magie par le contact direct de sa peau.

Adolescent, il avait rougi en jouant à cette scène. Même si les graphismes avaient été grossiers, avec de larges pixels colorés, il avait ressenti un sentiment fort envers cette magicienne qu’il adorait bien avant la dite scène. Peut-être pour la première fois, il avait ressenti un sentiment proche de l’amour d’une fille.

Bien sûr, il ne l’avait pas bien compris et il n’en avait parlé à personne. Il l’avait juste enfoui profondément dans son cœur.

Pendant quelques mois, il n’avait fait que penser à ce jeu et plus précisément à cette fille qu’il trouvait idéale.

Était-ce le genre de chose dont avait parlé Linka quelques instants auparavant ? Le genre d’amour envers le jeu ?

En même temps que cette scène, d’autres s’imposèrent à son esprit et se mêlèrent à cette sensation douce et embarrassante dans son corps, une sorte de chaleur agréable, de sentiment d’apaisement circula en lui. La quiétude l’emplissait tout entier.

Il oublia un instant le stress de sa vie urbaine moderne, sans cesse tiraillé par la compétitivité scolaire ou professionnelle, et revint à l’état d’esprit qu’il avait eu en jouant à Wyvern Quest II la première fois.

*Frssss frsss*

Un bruit inédit se fit entendre devant lui. Il ouvrit les yeux pour voir une sorte de sphère de vent verdâtre jaillir de sa main jusqu’à la canette.

À son contact, le choc projeta des bouffées de vent dans toutes les directions, si violentes qu’il dut porter la main devant ses yeux, qu’il garda malgré tout mi-clos pour pouvoir voir.

Cela ne dura que quelques secondes, mais le sentiment de stupeur était complet.

Yumeki constata les dégâts : la canette était éparpillée en lamelles sur tout le toit et tout ce qui l’entourait était recouvert d’entailles, y compris le béton qui composait le toit.

C’était une attaque bien redoutable pour une première fois.

 OUAIS ! Tu as vu, j’ai réussi, Linka !

Il baissa son regard vers la jeune femme qui s’était blottie contre lui lors de l’explosion. Immédiatement, son embarras revint à la charge : son visage devint rouge et il fit un pas en arrière pour s’écarter délicatement d’elle.

 Whoooooo ! C’était quelque chose ! Tu as directement envoyé le niveau 3 de la famille des Vari : le Varikuro. Je savais que tu n’étais pas normal !

Elle leva son pouce en lui lançant un clin d’œil.

Mais au vu de la violence de l’attaque, une inquiétude monta en lui :

 Je ne t’ai pas blessée ? Laisse-moi voir !

 T’inquiète pas, c’est rien. On était assez loin… mais si tu veux voir par toi-même…

Elle fit un demi-tour sur elle-même pour lui montrer son dos.

Son pull présentait quelques lacérations — il était résolument bon pour être jeté — mais elle ne semblait pas avoir été directement blessée. Malgré tout, il avait détérioré un bien qui ne lui appartenait pas, il s’en sentait profondément désolé.

 Je suis désolé, ton pull est tout déchiré. Je te promets de t’en payer un nouveau.

Sur ces mots, il se courba pour faire une révérence, presque à quatre-vingt-dix degré, alors que Linka lui faisait face de nouveau.

C’est à ce moment-là que ses yeux furent témoins d’un spectacle pour le moins inattendu : quelque chose se trouvait là, au sol, une chose qu’il ne s’attendait pas à voir en cet instant précis.

Le soutien-gorge de Linka était tombé, manifestement la lanière avait été tranchée par l’attaque de vent, il s’était alors décroché lorsqu’elle s’était retournée.

Il sentit son visage aussi brûlant que de la lave et, sans le vouloir, il laissa quelques mots s’échapper de ses lèvres :

 Je… je…. Je te le repaierai aussi !!

Linka ne sembla pas comprendre de quoi il était question et demanda :

  Qu’est-ce qu’il y a ? Je suis blessée, c’est ça ?

Et, puisque la réponse n’était pas immédiate, elle inspecta son dos avec ses mains.

 Tiens… Je crois… que… c’est à toi…

Yumeki tendit le soutien-gorge azur qu’il avait ramassé délicatement au sol et qu’il tenait entre ses doigts, à bout de bras, le visage empourpré et ses lèvres arquées pour former une moue étrange.

Linka se tourna vers lui et regarda l’objet qui lui était tendu et, pour la première fois depuis qu’il l’avait rencontrée, elle rougit à son tour.

Aussitôt, elle porta ses mains sur sa poitrine qu’elle tâta rapidement pour se rendre compte qu’il lui manquait bien quelque chose.

D’un mouvement rapide, elle se saisit du soutien-gorge et s’empressa de s’éloigner de Yumeki de quelques pas. Puis, elle cria d’une voix légèrement contrariée :

 Yumeki, tu es un pervers !

Ce dernier, sincèrement désolé, s’inclina plusieurs fois et finit par se retourner pour lui laisser l’occasion de le remettre.

 Tu regardes pas, d’accord ?

 Je me permettrais pas !

Le froissement produit par ses vêtements, alors qu’elle s’exécutait, était plus que suffisant pour alimenter l’imagination de Yumeki.

Il était au comble de l’explosion en s’imaginant malgré lui la scène qui se déroulait dans son dos ; l’érotisme atteignait des sommets.

Puis, les bruits s’arrêtèrent :

 Il est définitivement cassé, je ne peux pas le remettre… Je me changerai tout à l’heure. C’est bon, tu peux te retourner.

Timidement, il se retourna. Son visage avait repris une teinte normale et elle avait caché l’objet de son embarras, probablement dans une de ses poches.

 En tout cas, tu as réussi. Il semblerait que ton élément soit le vent pour le moment… On refera un essai mercredi avant l’opération. Félicitations !

Yumeki se gratta l’arrière de la tête, il était toujours gêné et avait du mal à la regarder dans les yeux, d’autant plus qu’il savait qu’elle ne portait rien sous son pull.

 Merci… Je te dédommagerai…

 Pas grave, pas grave, ça fait partie des risques du métier, comme on dit. Allez, paie-moi à manger et on est quitte !

Yumeki hocha la tête.

 Bon, attends-moi en bas, je passe à l’appartement me changer et j’arrive.

Sur ces mots enjoués, elle ouvrit la porte du toit et descendit en vitesse les escaliers.

Yumeki resta là quelques instants à contempler le paysage nocturne de la Cité Électrique, pour reprendre son calme.

Ses yeux finirent par se porter sur les dégâts causés par l’explosion de vent, ces entailles de quelques centimètres qui lacéraient le sol en béton.

Comment allait-il faire pour réparer cela ? Et surtout, comment allait-il l’expliquer au concierge ?

Il devait le demander à Linka, mais il avait comme l’intuition que sa réponse serait :

 C’est pas grave, je m’en occupe. Pense à tes pouvoirs et ta mission avant tout.

Il soupira.

Cette première journée dans le monde des otaku avait été particulièrement mouvementée.

Qu’est-ce qui l’attendait pour la suite… ?

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