Tome 1 – Chapitre 4

Après les événements qui avaient eu lieu le dimanche, les jours s’étaient écoulés sans surprise, accompagnés de leur habituelle monotonie.

Le lundi, de retour à son bureau, l’impression de n’avoir vécu qu’un rêve était devenue très forte. L’ambiance était tellement différente comparée à celle animée et fantasque d’Akihabara. Yumeki finit même par s’étonner que les deux endroits se situaient dans la même ville, distants de quelques dizaines de kilomètres et de seulement trente minutes de train ; ils n’avaient rien de comparable.

Il eut l’étrange impression d’avoir perdu quelque chose en revenant à son travail, comme s’il ne pourrait plus jamais retourner dans ce monde de féerie dans lequel il était entré par hasard. En soi, c’était assez comparable à un retour de vacances où on aurait vécu des expériences incroyables.

— Au fond, c’est mieux comme ça… Je ne suis pas à ma place là-bas et je n’ai jamais voulu entrer dans ces histoires de fou, pensa-t-il.

Mais malgré ces allégations qui se voulaient rassurantes, une partie de lui n’était pas sereine et en conséquence il fut frappée toute la journée d’une sorte de tristesse morose. Il ne pouvait même pas parler de tout cela à ses collègues de travail, il avait peur qu’on le crût en couple avec Linka.

Puis, pouvait-on réellement se vanter d’avoir passer son week-end à Akihabara ? Ses collègues n’allaient-ils pas penser qu’il était un otaku bizarre ?

Le second jour de travail, mardi, sa tristesse s’était envolée et le week-end n’était devenu qu’un souvenir lointain et agréable ; bien sûr, il ne s’avouait pas à lui-même qu’il avait vécu de bons moments au cours de ce dernier. L’idée même d’y retourner s’était éteinte en lui et il considérait tout cela comme un rêve un peu trop précis.

Le mercredi arriva, Linka le contacta par message et lui rappela qu’il se trompait : il serait amené à y entrer à nouveau dans cet onirisme qui n’en était pas un, mais plutôt une réalité alternative.

Ils avaient convenu de se retrouver à la gare juste après son travail et être rentré chez lui pour se changer et se doucher.

Afin de pouvoir partir rapidement le lendemain matin, il avait emporté un sac avec une tenue de rechange.

— Hello ! s’écria Linka en s’approchant à quelques mètres de lui.

Sa voix attira, bien entendu, l’attention de la gent masculine qui se trouvait à proximité, d’autant qu’elle l’avait élevée au-dessus des autres pour bien être entendue de son interlocuteur.

Yumeki, un peu gêné, et se souvenant des réactions qu’ils avaient tous deux suscités la fois précédente, salua de la main timidement et attendit qu’elle se fut rapprochée pour lui rendre le salut.

— He… Hello !

Cette fois, Linka portait une veste noire légère qui convenait bien à la fraîcheur de la saison. Celle-ci lui descendait jusqu’aux hanches, laissant apparaître une chemise blanche qui, trop longue pour elle, tombait jusqu’à ses genoux ; on aurait dit qu’elle l’avait volée à son petit ami ou à son grand frère. Elle n’avait rien à voir avec les chemises bien mises des uniformes scolaires.

Pour couronner le tout, Linka avait laissé deux boutons ouverts au niveau du col, où un t-shirt pouvait se deviner sous la chemise ; rien de particulièrement féminin, en somme.

Comme bas, elle portait une jupe assez simple.

En guise d’accessoire, elle portait un sac en bandoulière avec une multitude de badges de personnages d’anime dessus.

Cette tenue lui donnait un genre décontracté et direct qui correspondait bien à son caractère.

Même si en général Yumeki préférait les femmes avec un peu plus d’accessoires et de maquillage, il devait bien reconnaître que nombre d’entre elles n’arrivaient tout simplement pas à la cheville de Linka et de son style décontracté et naturel (qu’on pouvait probablement résumé par le simple terme : otaku).

Il la fixa quelques secondes jusqu’à ce qu’elle finît par s’arrêter devant lui :

— Ça va ? Tu me regardes bizarrement… il y a un problème ?

— Non, rien… je t’assure.

Il se gratta l’arrière de la tête en prononçant ces paroles.

Puis, afin de changer de sujet de conversation, il proposa :

— Tu veux aller manger quelque part?

— Oui ! T’as envie de quoi ?

Comme il l’avait supposé, la nourriture marchait bien avec Linka, c’était un excellent appât.

— Je sais pas trop… et toi ?

— Ramen !

Une fois de plus, il constata le manque de féminité de ce choix : les ramens étaient très bons, mais d’une certaine manière ce n’était pas vraiment le plat le plus indiqué en tête-à-tête avec un membre du sexe opposé. Il était associé à de la nourriture salissante, abondante, grasse et peu raffinée. D’autant que l’odeur qui régnait dans ce genre de restaurants avait une forte capacité d’imprégnation dans les textiles.

— Bah, t’es bien décidée, toi…, dit-il en cachant ses réflexions.

— Héhé ! Je sais pas pourquoi, mais j’en ai envie depuis cet après-midi. Je pensais me prendre des cup-men au konbini, mais finalement j’ai été trop absorbée dans mon jeu, expliqua-t-elle d’un air navré qui ne fit que provoquer une réaction dubitative chez le jeune homme.

En effet, avait-elle le droit de se vanter de n’avoir pas travailler de la journée alors qu’il venait à peine de quitter son poste ? Pour un employé de grande entreprise, ce genre de phrases étaient associé à de la provocation, sans nul doute.

— Je vois que tu travailles dur…

— Bah, finir ce jeu en mode very hard, je t’assure que c’était loin d’être une partie de plaisir, affirma-t-elle en hochant légèrement de la tête, sans aucun remord. Je t’y ferais jouer un de ces jours, tu verras.

Yumeki plissa les yeux et fit la moue. Ce n’était pas ce qu’il appelait du travail ! Le faisait-elle exprès pour l’énerver ?

— Bon, laisse tomber… Des ramen ? Ça me va. T’en connais un bon dans le coin ?

— Ouais, suis-moi : c’est par là.

Tout en marchant un peu devant lui, elle se mit à discuter :

— Alors, tu as commencé à jouer à Wyvern Quest ? Enfin… « rejouer » serait plus approprié dans ton cas, puisque tu y as déjà joué étant enfant.

— Euh… non, désolé… j’ai vraiment pas eu le temps…, répondit-il étrangement désolé.

Il se surprit lui-même à se sentir coupable. Pourtant, cela n’avait pas été une fausse excuse. Même s’il ne voulait pas devenir un otaku qui jouerait nuit et jour — comme il aurait été prêt à le faire enfant— , il lui avait promis qu’il y jouerait aussi comptait-il bien tenir promesse.

Lorsqu’il avait déménagé du domicile de ses parents, il avait emporté quelques cartons pleins d’anciennes affaires. Pour être plus précis, il aurait fallu préciser que c’était sa mère qui l’avait forcé à prendre, lui n’en avait eu cure. Selon elle, ce qui se trouvait dans les cartons représentaient de précieux souvenirs d’enfance.

Le problème était que Yumeki ne leur prêtait aucune importance et que ces affaires encombreraient dans son petit appartement. Lors du déménagement, il avait eu tellement d’autres choses en tête qu’il aurait préféré s’en débarrasser mais il s’était montré incapable de tenir tête à sa mère. Il les avait emportés chez lui, puis les avait abandonnés dans un coin.

Lorsque Linka l’avait incité à rejouer à la gamme des Wyvern Quest et lui avait fait racheter les jeux, il s’était souvenu que dans l’un de ces cartons se trouvait justement l’Ultra Ligero qu’il avait utilisé à l’époque. Ses autres consoles, il n’avait pas souvenir de les avoir gardées, mais celle-là l’avait profondément marquée et il la savait dans l’un d’eux. Il devait également lui rester quelques anciens jeux, d’ailleurs.

Harassé par son travail et les souvenirs du week-end étiolés par le retour à la réalité, il n’avait pas pris le temps de s’adonner à la fastidieuse tâche d’ouvrir ce passé oublié et de brancher à son téléviseur l’Ultra Ligero qui lui aurait permis de se relancer dans l’aventure de Wyvern Quest 2.

Bien évidemment, lorsqu’en faisant leurs courses, il avait expliqué à Linka avoir quelques vieilleries du genre, il n’avait pas manqué de créer un grand enthousiasme en elle. Elle l’avait même félicité plusieurs fois et l’avait harcelé de questions à propos du contenu de sa « collection » de l’époque.

Incapable de lui donner une réponse satisfaisante et n’étant pas disposé à l’inviter chez lui, il avait simplement fini par lui promettre qu’il recommencerait « prochainement » Wyvern Quest 2, ce qui n’impliquait aucune date précise.

D’après ses souvenirs, les jeux de genre RPG étaient très longs, ce ne serait certainement pas facile pour le Yumeki du présent, employé en entreprise, de respecter sa promesse.

Il n’avait pas une estime de lui très élevée, il ne pensait pas avoir tellement de qualités dont il pouvait être fier, mais il savait qu’il y avait un défaut dont il ne voulait pas se voir affublé : celui de briseur de serment. Aussi, il avait toujours respecté ses promesses et ses engagements du mieux qu’il pouvait, allant même parfois jusqu’à l’entêtement.

— Rhoo, c’est dommage ! J’aurais vraiment voulu que tu me donnes tes premières impressions…

Son visage paraissait vraiment déçu, le jeune homme eut un petit pincement au cœur.

— Bah, moi, je l’ai recommencé pour me rafraîchir la mémoire, j’y joue un peu en « à côté ». J’en suis au premier combat de Kiroi contre son père, là où il découvre qu’il est un chevalier wyvern. J’adore ce passage quand la marque apparaît sur le dos de sa main… En plus, la musique colle trop bien à la scène !

Ces souvenirs étaient certes vieux, mais il devait bien reconnaître qu’ils étaient encore vifs dans son esprit : cette scène l’avait marqué au point de devenir à ses yeux une référence en matière de combativité et de courage.

— C’est vrai… Je ne me souviens pas de tout le jeu, mais cette scène était vraiment belle. D’autant que si j’ai bon souvenir, il y apprend, grâce à la découverte de la marque, qu’Allan est son vrai père…

— OUI !!! C’est tout à fait ça ! Je suis tellement contente que tu t’en souviennes. Kiroi a été abandonné par son père suite à la mort de sa mère. C’est lorsqu’il voit qu’ils ont tous les deux la même marque qu’il comprend qu’il s’agit de son père !

Comme à l’accoutumée, son enthousiasme montait en flèche dès lors qu’on parlait de jeux vidéo ou d’anime. Heureusement personne ne semblait prêter la moindre attention au duo, ce genre de conversations n’étaient pas si rares dans le quartier.

— Au fait, tu aimes bien quel personnage féminin dans ce jeu ? Tu ne trouves pas que la princesse est vraiment trop mignonne ?

— En fait, je ne sais plus trop… Je me souviens pas bien du jeu, je te rappelle.

Linka se consola en se disant qu’au moins Yumeki se rappelait d’une des scènes majeures du jeu.

— Pas grave, tu me diras lorsque tu l’auras fini. Tu verras, une fois lancé, tu n’arriveras plus à t’arrêter. Hihi !

Elle se mit à rire. Ce n’était non pas un rire arrogant ou bruyant, produit par quelque chose de réellement drôle, mais plus un sourire de contentement, délicat et fragile.

Yumeki la regarda sans arrière-pensées, il était juste intrigué par cette beauté énigmatique.

— C’est bien ce dont j’ai peur…

— Hein ?

— J’ai pas envie de devenir un d’entre vous collé vingt-quatre sur vingt-quatre sur ses jeux…

— Eh oh ! C’est un cliché insultant ! rétorqua la jeune femme en serrant ses petits poings.

— Désolé… Je ne voulais pas te…

— Vingt-quatre heures exclus le temps de sommeil et de repas. Personne ne peut tenir un tel rythme des jours durant ! Tu aurais pu dire seize heures, voire dix-huit mais pas vingt-quatre !

— C’est ça qui te pose problème ?!

Yumeki soupira en prenant son visage dans sa main. Décidément, cette fille était étrange.

Mais, loin de s’offusquer de la remarque, Linka se mit à rire en se grattant l’arrière de la tête. Elle était si adorable que le jeune homme ne put s’empêcher de rougir légèrement avant de reprendre la marche pour qu’elle ne pût observer son visage.

— Je ne comprendrais jamais les otaku…, pensa-t-il. Il faut vraiment que je me méfie d’elle.

Chemin faisant, ils continuèrent de discuter du jeu, à mesure qu’elle évoquait des scènes, ses souvenirs lui revenaient à l’esprit et ils commençaient à s’assembler. Même après tant d’années, il constata que sa mémoire n’était donc pas effacée.

***

Deux heures du matin. L’heure du rendez-vous venait de sonner, le transporteur pouvait arriver d’une minute à l’autre.

Yumeki tenta de regarder sa montre, mais il faisait très sombre dans sa ruelle, et il dut plisser les yeux pour profiter du peu de luminosité qui venait de la ruelle voisine.

Aucun doute, l’heure du rendez-vous était effectivement enfin arrivée.

Alors qu’il porta son regard sur Linka, qui se trouvait de l’autre côté de cette ligne de lumière que dessinait la rue perpendiculaire, il ressentit un petit frisson. Une goutte d’eau froide venait de s’écraser sur son visage et le contraste entre les températures de celle-ci et de son corps, ainsi que l’effet de surprise, avait engendré cette sensation.

Néanmoins, cette goutte n’était que la première d’une longue suite : la pluie commençait à tomber.

— Et zut, j’ai même pas de parapluie, pensa-t-il. En même temps, si nous voulions restés discrets, je n’aurais pas pu l’utiliser.

Sans se soucier de la pluie qui devenait de plus en plus forte, il reprit ce qu’il allait faire, c’est-à-dire communiquer par gestes avec Linka.

Il porta son regard sur cette dernière, espérant qu’elle le regardât en retour. Par chance, c’était le cas.

Puis, il lui fit signe, désignant tour à tour sa montre et la place. Elle gesticula avec sa main également, mais c’était trop brouillon pour la comprendre.

Il répondit en levant les épaules et en gesticulant à nouveau. La réponse ne fut guère plus compréhensible, il commençait à s’énerver.

Finalement, il vit une lueur provenir de la position de Linka, il la reconnut de suite : elle utilisait son téléphone portable. La luminosité était un peu atténuée puisqu’elle couvrait l’écran avec ses vêtements.

Pressentant ce qui allait se produire, Yumeki mit la main sur son propre smartphone et attendit la réception du message ; heureusement, il avait pensé à le mettre en mode vibreur avant le début de l’opération.

Il utilisa la même méthode que Linka pour couvrir la luminescence de l’écran.

« Il devrait pas tarder. Tu voulais me dire quoi ? (ω*)ゝ »

Il sourit voyant apparaître un émoticône : à quoi pouvait-il s’attendre d’autre de la part de Linka ?

Précautionneusement, il lui répondit :

« N’utilise pas ton téléphone, on risque de nous voir ! Sinon je voulais te dire la même chose, en fait… »

Il remit son portable dans sa poche et souffla. La pluie devenait vraiment forte : ils étaient déjà tous deux complètement trempés.

Mais… *Vrmm**Vrmm*, le téléphone vibra à nouveau :

« C’est rigolo de parler avec toi par message alors qu’on est tout près ! On dirait des agents secrets () »

Un peu agacé par son manque de sérieux, il répondit :

« Eh ! On est en mission ! Tu vas nous faire repérer ! Je suis sérieux, MOI ! »

Il n’eut pas même le temps de le remettre dans sa poche qu’il réceptionna une réponse :

« m(_ _)m (ω) »

Cette fois, il prit la décision de ne pas répondre, sinon elle risquait de continuer. Il se contenta de la regarder avec un certain mécontentement, sûrement impossible à voir à cette distance, dans le noir.

Au fond, il n’était pas vraiment étonné de sa réaction. Elle ne prenait rien au sérieux, pourquoi cela aurait-il été différent cette fois ?

Néanmoins, plutôt qu’énervé, il était contrarié. Il ne pouvait pas s’énerver en pensant à cette fille : elle était trop honnête pour qu’on puisse lui en vouloir de quoi que ce fût.

Alors qu’il remettait le portable dans sa poche, il vibra à nouveau. Après un soupir plutôt bruyant, il le saisit, en espérant que la pluie couvrît le son échappé involontairement :

« Il est là ! (゚ロ゚) ! »

Yumeki passa rapidement le coin du mur avec sa tête afin d’y voir plus clairement, et distingua une silhouette en bordure de la place qui se terrait dans le noir. Il y avait de fortes chances que ce fût leur homme, mais un doute demeurait.

Prévoyant que Linka ne pourrait rester immobile et qu’elle risquait de sortir d’une minute à l’autre de sa cachette, il prit les devants et envoya :

« J’y vais ! Reste en arrière et couvre-moi en cas de problème ! »

Après avoir envoyé le message, il prit son courage à deux mains, sortit de sa cachette et s’avança franchement vers la place, et plus précisément vers la silhouette.

— Eh, toi ! T’es le transporteur ?

Il prononça ces paroles avec une assurance qui frôlait l’arrogance. Malgré l’ambiance générale et la situation inquiétante, il n’avait pas spécialement peur ; probablement grâce à l’euphorie engendrée par sa nouvelle puissance, l’assurance conférée par ses nouveaux pouvoirs.

— Oui, en effet…

La voix qui répondit était calme et grave mais faiblarde. Elle était difficilement audible, d’autant plus en comparaison de celle de Yumeki.

L’homme sortit des ténèbres qui semblaient suivre d’elles-mêmes ses mouvements. Il était de taille moyenne, à l’allure difficile à cerner puisqu’il portait des vêtements très amples et couvrait son visage.

Ses vêtements étaient composés d’un sweat à capuche, d’un masque en tissu noir sur la bouche  comme ceux que l’on portait en temps de maladie et d’un baggy noir. Pendait à son épaule un petit sac en bandoulière, noir également.

— Tu as… la marchandise ? demanda Yumeki sans se laisser décontenancer par l’apparence fluette et les déplacements légers de cet étrange personnage.

L’inconnu se contenta de hocher la tête et de se rapprocher de Yumeki à l’aide de pas légers et agiles. Sa démarche était telle qu’on avait l’impression qu’il glissait sur le sol mouillé, un peu comme s’il avait été une sorte d’hydroglisseur. Du moins, c’était l’impression qu’avait Yumeki

Arrivé à distance de bras, et avec une précaution particulière, l’inconnu se défit de son sac, alors qu’on put entendre des tintements métalliques retentir en provenance de son torse — quelque chose qui devait se trouver sous son sweat, manifestement — puis il le tendit à bout de bras.

— Ma mission à présent achevée, ma présence est devenue superflue. Je prends donc congé et m’en retourne dans les ténèbres. Veuillez m’excuser.

Sa voix était calme, son attitude grave, et son sens de la formulation impeccable, bien que totalement désuet ; plus personne n’utilisait des formules pareilles.

Yumeki se contenta de faire signe de la tête, puis le transporteur recula pour arriver dans une zone d’obscurité et, en un clin d’œil, disparut totalement.

Cette disparition laissa le jeune homme perplexe quelques instants. C’était impressionnant et complètement surnaturel.

— C’est bon, on a le paquet. Ça va ?

C’était la voix de Linka qui se tenait à ses côtés, elle aussi comme apparue de nulle part.

— Ouais… C’était aussi un utilisateur de la Collection ? Tu as vu comme il a disparu ?

Elle mit quelques secondes à répondre :

— Euh, non, c’est juste un type qui se prend pour un assassin… ou un ninja… C’est fréquent ces derniers temps depuis qu’une certaine série de jeux mettant en scène un assassin est sortie.

— Quoi ? Mais comment a-t-il fait pour disparaître alors ?

Linka pencha la tête, interloquée, puis elle répondit :

— Hein ? Tu ne l’entends pas s’éloigner à petits pas ?

Yumeki, complètement perturbé par cette réponse, tendit l’oreille pour tenter d’entendre lesdits pas, sans succès. Il secoua la tête pour signifier une réponse négative à la question.

— Ah bon ? Bah, en tout cas, je t’assure qu’il n’est pas un utilisateur de la TC…

Ces paroles surprirent Yumeki, qui restait là, immobile.

Linka poursuivit :

— C’est pas bien important, il était à fond dans son rôle et il était assez bon. S’il continue sur cette voie, il développera sûrement des pouvoirs. En tout cas, respect pour son phrasé, un vrai ninja. J’y arriverais pas, moi !

Elle approcha sa tête du sac pour l’inspecter. Pour sa part, c’était elle que Yumeki observait : à cause de la pluie, elle était complètement trempée.

La jeune femme, qui se tenait à quelques dizaines de centimètres de lui, lui parut plus que jamais attirante : ses cheveux, sous l’éclairage de la rue, renvoyaient une sorte d’étincellement en raison de l’eau qui s’y était accumulée et ses vêtements collaient à sa peau. Apercevant malgré lui dans la pénombre ce qui lui apparut être son soutien-gorge, il fut captivé.

Au fond, Yumeki était un homme normal, il ne pouvait s’empêcher de le fixer.

— Dis, tu m’écoutes ?

Il reprit ses esprits et releva les yeux pour observer le visage de Linka, qui gonflait les joues comme si elle avait été contrariée.

— Tu es bizarre depuis tout à l’heure : tu m’ignores ! Tu n’aurais pas attrapé froid ?

Il secoua la tête timidement :

— Euh… mmm… désolé, j’étais un peu ailleurs… Au fait, tu devrais fermer ta veste… ou tu vas attraper froid…

La fin de sa phrase avait été prononcée d’une voix presque inaudible.

Linka baissa le regard sur sa poitrine et s’aperçut enfin de ce qui avait déconcentré Yumeki, la cause de l’absence de réponses à ses questions.

Elle rougit légèrement, croisa les bras sur sa poitrine et fit un pas en arrière.

— Décidément… tu es vraiment un pervers…

Elle prononça ces mots avec une voix tremblante et gênée, plus affectée par l’embarras que par la colère.

— Dixit celle qui m’a embrassé à notre première rencontre, pensa Yumeki en se grattant la tête et en fixant la jeune femme.

— Tu veux pas te tourner, c’est gênant…

À ce moment-là, il réalisa en effet que sa façon de l’observer n’était pas très courtoise. Il se retourna :

— Désolé, c’est pas comme si je regardais vraiment…

— Bah, c’est pas grave… t’es un garçon, c’est normal je pense. En plus, les miens sont petits, c’est pas comme s’il y avait grand-chose à voir…

Yumeki cligna des yeux quelques instants ne réalisant pas immédiatement ce qu’elle voulait dire. Il ne pouvait certainement pas être d’accord.

— Non, je vais faire attention à ce que cela ne produise plus. Et pour… la taille… tu ne devrais pas te sous-estimer… En plus… c’est pas le plus important… la forme… enfin… bref… j’aime de tout…

Il eut envie de se tirer une balle dans la tête suite à sa confession maladroite, mais le mal était déjà fait.

Linka se mit à rire, malgré ce choix de mots totalement maladroit et horrible.

— Hahaha ! Je vois ! T’es un authentique héros de LN ! T’es vraiment drôle !

Il ne s’attendait pas à une telle remarque.

Lorsqu’il allait ajouter quelque chose, néanmoins, plusieurs bruits se firent entendre autour d’eux : des sortes de froissements semblables à ceux produits en déchirant du papier, mais bien plus forts.

Immédiatement, ils en cherchèrent la source du regard.

Ils purent découvrir des déchirures dans les airs, des sortes de failles qui s’ouvraient. Ce qui se trouvait derrière était encore plus sombre que la nuit, plus noir que les ténèbres ; de cette vision malsaine et perturbante s’extirpèrent des créatures à l’allure tout aussi étrange, malfaisante et grotesque.

Ces monstres aux silhouettes similaires à celles de poulets géants mesuraient plus ou moins un mètre quarante de haut. Ils avaient deux têtes chacun et à la place d’un bec se trouvait une dizaine de tentacules longs d’un bon mètre. Leurs yeux étaient au nombre de six, parmi lesquels deux étaient fixés sur des pédoncules. Leurs ailes décharnées n’étaient plus que des os brunis.

À peine s’extirpèrent-elles des failles dimensionnelles qu’elles émirent un cri à mi-chemin entre un caquètement et un gémissement humain.

— C’est quoi ces trucs ?! s’écria Yumeki, horrifié par la laideur et l’horreur de ces êtres, dont l’existence était à ses yeux tout simplement inconcevable.

Son esprit se sentait oppressé. Il était dans l’incapacité logique de comprendre ces créatures dont l’apparence défiait les lois de la réalité.

Sous l’effet d’une horrible douleur, il mit la tête entre ses mains et se courba en arrière, menaçant de tomber à genoux d’un instant à l’autre.

— Calme-toi, tu es un guerrier de la Collection ! Les créatures abyssales d’outre-dimension ne peuvent affecter ton esprit !

La voix de Linka pénétra ses tympans, puis son esprit. Il sentit alors une sensation agréable se répandre à l’intérieur de lui, une présence réconfortante qui le tira hors de ses pensées chaotiques.

Lorsqu’il reprit ses esprits, il était toujours au même endroit, sous une pluie battante et entouré par quatre de ces créatures.

Linka lui tenait la main. Elle était chaude et douce. Nul doute que c’était elle qui l’avait aidé à surmonter l’horreur.

— Qu’est-ce qui s’est passé, bordel ?

— Ce sont des créatures outre-dimensionnelles venues des abysses lointaines. Tu as perdu de la santé mentale en les regardant. Tu sombrais dans la démence !

— Quoi ? Sérieux ? À cause de ces… poulets… trucs… machins ?

Il désigna du doigt l’un d’entre eux d’un air franchement dégoûté.

— Bah, oui. Leur existence ne respecte pas les lois de la physique normale, les esprits humains ont donc tendance à ne pas les comprendre et à devenir fous en les observant. C’est une de leurs magies. Mais, toi, tu es un Élu de la Collection, ta foi en elle peut te permettre d’y résister.

Avait-il réellement foi en la Collection ? N’avait-ce pas plus été le contact de Linka qui lui avait permis de s’en tirer ?

Quoi qu’il en fût, face à ces mots, il sentit une certaine fierté en lui : il était spécial, il avait surmonter une attaque qui aurait abattu n’importe quel autre être humain, même s’il n’était pas certain par quel prodige il y était parvenu.

— Bon, vas-y Yumeki ! Montre-leur le fruit de ton entraînement ! Yeah !

Linka leva son bras avec enthousiasme pour l’encourager.

Étrangement, Yumeki ne ressentait plus du tout cet état de confusion et cette douleur à la tête qu’il avait éprouvé encore quelques instants auparavant. En temps normal, il aurait été plutôt apeuré, mais pour une raison inexpliquée, il était calme et calculateur comme jamais il ne l’avait été. Cette présence réconfortante, chaude et agréable ne semblait plus vouloir le quitter.

Il pointa sa main vers une des créatures et visualisa son attaque de vent, mais aussitôt les déboires de sa précédente expérience lui revinrent à l’esprit : une sorte de blocage intérieur le retint. Il ne voulait pas risquer de blesser Linka de nouveau.

Cette hésitation suffit à la créature qu’il avait en face pour passer à l’attaque : elle remua simultanément ses tentacules buccaux et poussa un cri dont le son était de plus en plus aigu, jusqu’à devenir inaudible.

— Attention, le Cogirax va envoyer une onde de choc sonique !

Yumeki entendit la voix de Linka et, sans réfléchir, comme s’il avait fait cela toute sa vie, il lui attrapa la main et se jeta sur le côté pour esquiver, l’emportant avec lui. Ils ne tombèrent pas au sol, peu s’en était fallu qu’ils fussent touchés.

L’esquive s’était faite de justesse : l’onde de choc venait de faire gicler l’eau à l’endroit où ils avaient été l’instant précédent. L’impact était si puissant que l’arbre qui se trouvait sur la place fut violemment secoué. Même à distance, Yumeki la sentit le traverser, un peu comme le souffle d’une explosion.

Il n’était pas question de perdre du temps : d’un moment à l’autre, les quatre monstres passeraient à l’action.

— Je voulais garder ça pour plus tard, mais tant pis…, dit Yumeki en lâchant la main de Linka et en se redressant.

Il ouvrit sa main droite devant lui, la paume dirigée vers le ciel nocturne d’Akihabara. Une lumière bleu se mit à luire sur le dos de celle-ci et une marque y apparut.

Yumeki sourit. Il se rappela quelques heures auparavant lorsqu’il s’était entraîné à l’utilisation de ce pouvoir.

Il était confiant.

***

— Whaa, je suis fatigué ! Il est épuisant ce nouveau pouvoir, déclara Yumeki en s’asseyant par terre.

Linka et Yumeki étaient tous les deux sur le toit de l’immeuble, comme lors de leur dernière séance d’entraînement. Il faisait nuit et les nombreux éclairages de la ville, telles des étoiles tombées du ciel, parsemaient leur champ de vision depuis ces hauteurs.

— Héhé ! En tout cas, il est intéressant ton pouvoir. Je pense qu’il te sera utile, dit Linka en marquant une courte pause. Mmmm… je te propose que nous descendions nous reposer. Comme ça, tu pourras découvrir l’appartement aussi.

Yumeki inspira vigoureusement et se força à se relever.

L’utilisation de ce pouvoir l’avait autant épuisé qu’un sprint de plusieurs minutes, même si la douleur musculaire était différente : dans le cas d’une course, on a plus l’impression que les muscles brûlent, alors que là, c’était comme s’ils s’étaient endormis, comme s’ils n’avaient plus aucune énergie pour bouger.

Néanmoins, ce n’était qu’une impression car, en se forçant un peu, il arriva à se relever tant bien que mal.

— Je pense qu’il faut que tu te reposes un peu, tu manques de forces actuellement. Oh ! Peut-être que manger un peu te remettra d’aplomb !

La nourriture, encore ? Linka aimait manger, c’était une chose évidente.

— Pourquoi pas ? Même si on a mangé il y a une heure ou deux à peine…

Il sourit de manière ironique, en repensant à leur dîner dans ce restaurant de ramen. Le repas avait été copieux et pesant, ce qui était habituellement le cas de ce plat consistant, et le goût avait été exquis. S’il avait des amis, il aurait pu leur conseiller ce restaurant sans problèmes.

— Il fallait s’attendre à ce qu’elle me parle de nourriture, pensa-t-il après s’être relevé. Même si elle ne mange pas excessivement, elle grignote souvent.

Normalement, il n’aurait pas accepté mais, quand bien même il ne l’avait pas remarqué avant, il lui fallut reconnaître que son estomac criait déjà famine. C’était inhabituel, sûrement un effet secondaire de l’utilisation de ses pouvoirs qui devaient puiser toute l’énergie de son corps, s’expliqua-t-il intérieurement.

Aussi, tous deux refermèrent la porte du toit et descendirent les escaliers jusqu’à l’appartement.

Une fois la porte ouverte, Yumeki découvrit enfin l’endroit où il allait dormir.

L’appartement était composé d’un vestibule, d’un salon, d’une cuisine, d’une salle de bain et de deux autres pièces. Il n’était pas spécialement grand, mais on ne pouvait pas non plus dire qu’il était petit.

Ce qui était remarquable c’était l’accumulation de matériel dans la pièce principale, le salon, qui était attenante au vestibule : une grande télévision à écran plat se trouvait contre un mur, parfaitement centrée ; en face, un canapé en simili cuir de couleur vert foncé et une table basse disposée entre les deux meubles.

À gauche du canapé, et donc en face de l’entrée, il y avait une fenêtre dont les rideaux blancs étaient tirés ; derrière le canapé, un comptoir, contre lequel il était appuyé, marquait la séparation entre le salon et l’espace cuisine.

La télévision était posée sur un meuble ouvert dans lequel Yumeki pouvait voir plusieurs consoles de jeu. Sur la table basse se trouvaient un ordinateur portable fermé, quelques magazines et quelques mangas disséminés.

L’autre détail qui attira bien plus encore son attention était que la pièce n’accueillait pas qu’une seule télévision. En effet, sur un meuble plus petit, coincé entre le meuble de la télévision et la fenêtre, était posé un téléviseur cathodique assez ancien.

— Hein ? Pourquoi tu as deux télé ?

Linka enleva ses chaussures et les rangea dans le meuble d’entrée, puis attrapa ses pantoufles.

— Tu veux dire, « pourquoi j’ai deux télévisions », non ? Cet endroit est à toi maintenant !

Elle attendit une réaction de la part du jeune homme mais il était tellement absorbé à observer le moindre détail de cet endroit atypique qu’il ne répondit pas. Aussi, elle poursuivit :

— Je suis désolée qu’il n’y ait pas de jeux, vu que tu vas réunir ta collection ici, j’ai préféré te laisser faire. Par contre, j’ai apporté les consoles de jeu, tu n’auras pas besoin de les acheter.

Elle s’avança de quelques pas puis se tourna vers lui avec un air souriant et fier, tout en continuant les explications :

— Ah, oui ! La petite télévision, c’est pour les vieilles consoles de jeux, tout simplement. L’image n’est pas top top sur les écrans LED puisqu’il faut passer par un système péritel et non pas du HDMI. J’ai pensé qu’une télévision cathodique serait mieux pour y jouer.

Il n’était pas au courant de ce qu’elle venait de lui expliquer : pour lui, une console de jeu était quelque chose qu’il suffisait de brancher, il n’avait pas conscience qu’il existait de telles subtilités. Cela dit, il s’était éloigné du milieu depuis trop longtemps, ce n’était pas surprenant que les choses aient changées.

D’ailleurs, il se souvenait encore de l’époque des prises péritel avec leurs inévitables problèmes d’affichage et les incessants combats à manipuler la prise derrière l’écran pour tenter d’arranger l’image.

— Ah, OK… J’ai un peu du mal à tout comprendre mais, en gros, les anciennes consoles sur l’ancienne télé, et les nouvelles sur la télé récente, c’est bien ça ?

Linka sourit apparemment très satisfaite par sa remarque, comme si elle était parvenue à déjà lui enseigner quelque chose.

Tout en avançant dans le salon, elle poursuivit la visite :

— Là, tu as la chambre pour dormir. Là-bas, la salle pour entreposer ta collection. Et ici la salle de bain pour te laver. Ce n’est pas très grand mais fais comme chez toi.

Elle finit par une courbette de politesse très peu naturelle, puis elle lui tendit un petit trousseau de clefs avec une petite peluche de monstre accrochée dessus. Cette fois, il reconnut le personnage, il s’agissait d’un bébé blob à trois yeux, le familier du magicien de Wyvern Quest 2.

— Ah, tiens ! Je le reconnais lui, murmura-t-il en fixant la petite peluche mignonne.

Néanmoins, il ne pouvait se résoudre à accepter ce présent, c’était vraiment trop, quand bien même elle fût effectivement une riche célébrité.

— Mais, je ne peux pas l’accepter !

Il avait dirigé son regard vers le visage de Linka en vue de décliner poliment son offre mais s’était retrouvé confronté à des yeux humides et larmoyants.

Il fut pris de panique, il ne s’était pas attendu à ce que son refus fut si mal reçu. Mais, en y pensant et en observant correctement son interlocutrice, il réalisa : elle ne pleurait pas en raison de son rejet, mais parce qu’il avait reconnu le personnage représentait par la peluche.

— Je suis tellement contente ! Tu l’as donc reconnu ! Il est mignon, hein ? Hein ?

Sans lui laisser vraiment le choix, elle lui attrapa la main et y déposa le trousseau de clefs. Yumeki n’était toujours pas habitué à ses manières, il resta interdit quelques instants.

Il rougit et hocha la tête sans réellement avoir écouté la question, il s’était contenté d’approuver ce qui lui avait paru en être une.

— Hihi ! Bienvenue chez toi, Maître ! Ou, alors tu préfères… Oniichan ?

— Aucun des deux ! C’est chez toi ici, pas chez moi ! protesta-t-il en rougissant.

Il se ressaisit : il ne pouvait pas la laisser faire, sinon quelle serait la prochaine étape ?

— Hors de question ! finit-il par s’exclamer.

— Bon, bon, d’accord, je laisse tomber pour le moment…

— Pour le moment ?

— Par contre, j’insiste pour que tu gardes la clef. Même si tu ne considères pas cet endroit comme ton « chez toi », tu auras besoin de venir ici, et c’est plus pratique comme ça.

Yumeki réfléchit à ce qu’elle venait de déclarer, puis fit remarquer…

— Bah, tu habites ici, non ? Je ne vais quand même pas débarquer quand je veux. Imagine que tu… que tu sortes à peine de la douche… ou quelque chose comme ça…

Linka le fixa avec de grands yeux vides. Il lui fallut quelques instants pour réaliser et rougir ; elle croisa les bras sur sa poitrine comme pour la cacher.

— EEEEHHH ! Arrête avec ce genre de pensées perverses !! J’habite pas ici en plus !

— Non, ça n’avait rien de pervers ! C’était juste une supposition ! C’est pas comme si j’avais envie que ça arrive ! C’est d’ailleurs pour ça que j’en parle !

— Tu ne veux pas me voir au sortir de la douche toute mouillée et juste entourée d’une serviette ?

Elle prononça ces paroles comme si elle lui faisait un reproche, quand bien même était-elle rouge comme une tomate.

— Non, enfin, ça ne me dérangerait… C’est pas la question !!

Suite à cet emportement, il souffla profondément pour reprendre son calme. Il ne pouvait pas se voir dans un miroir, mais il était persuadé d’être empourpré. En tout cas, il sentait distinctement les gouttes de sueur perler sur son front. La discussion avait dérivé sur une pente dangereuse.

— Yumeki…

— Tu n’habites pas ici ?

Sans lui laisser le temps d’en rajouter, il lui coupa la parole.

Face à cette question au ton plus sérieux, Linka décroisa les bras et secoua la tête en guise de négation :

— Non, non. Comme je te l’ai dit : je te prête cet appartement pour que tu puisses y entreposer ta collection. Je ne vis pas ici. Enfin, si tu le veux vraiment, tu peux y vivre à temps plein, ce serait même plutôt cool…

— Je sais que tu n’aimes pas parler de toi, mais il faudra quand même que tu m’expliques un jour. Bon, j’accepte pour le moment, mais c’est uniquement pour la mission. Une fois que les extraterrestres seront partis du quartier, je te rendrai la clef.

Linka acquiesça tout en affichant un sourire victorieux qui donna à Yumeki un doute sur le fait d’avoir pris la bonne décision. Cela dit, il était trop tard, il s’était engagé.

— Tu l’aimes bien aussi, Cybi le Cyblob ? Regarde j’ai aussi un porte-clefs de Wyvern Quest : c’est Ana, le familier de Ririna dans le 6. Il est mignon tout plein, n’est-ce pas ?

Elle avait sorti de sa poche un autre trousseau de clefs assez similaire à celui qu’elle avait donné à Yumeki, mais, la peluche du Cyblob, ce blob à trois yeux caractéristique du jeu, était remplacée par une sorte de lapin ailé avec de grands yeux attachants.

Même s’il n’était pas le plus grand amateur de ce genre de choses, il lui fallait bien reconnaître que la petite peluche savait s’attirer la sympathie : on avait réellement envie de la caresser.

L’autre point important qu’il dénota à cet instant, et qui le rassura, était le fait qu’elle aussi avait les clefs de l’appartement. De fait, l’endroit relevait plus d’une sorte de salle de jeu commune que d’un lieu d’habitation qu’il occuperait seul.

Il finit par acquiescer à la question. Satisfaite, elle sourit.

— Va t’asseoir, je vais lancer la partie. On va commencer Wyvern Quest 2 puisque tu n’as pas le temps chez toi. Et on va faire une double sauvegarde sur deux cartes mémoires différentes, comme ça tu pourras continuer chez toi, et lorsque tu passeras ici, tu n’auras qu’à la ramener.

Ce genre de discours lui rappela des choses : il se souvint que les cartes mémoires, quand il était jeune, étaient un outil indispensable et fondamental, puisque c’était là-dessus qu’était stockée la progression du jeu. Il fallait donc y faire très attention.

Il avait également souvenir de quelques mésaventures qui étaient arrivées à des camarades d’école à l’époque et qui leur avaient coûté des dizaines d’heures de jeu.

— OK, l’idée des copies de sauvegarde me va.

— N’est-ce pas ? T’inquiète, j’en ai beaucoup des cartes mémoires. Je ferai même une troisième copie, juste au cas où. Assieds-toi, tu es fatigué, non ?

Sur ces mots, elle alla derrière la petite télévision et commença à trifouiller des câbles. Une fois encore, Yumeki se remémora d’un autre élément fondamental de sa vie de joueur de l’époque : la multiprise péritel, un outil certes optionnel, mais ô combien pratique.

Sur ces pensées, il alla s’asseoir et, involontairement, il relâcha ses muscles, laissant le champ libre à sa fatigue pour l’envahir à nouveau. Il était assuré qu’il ne parviendrait pas à se relever avant un bon moment, cette fois il ne trouverait pas la détermination pour ce faire. Cette démotivation était d’autant plus accrue par la mollesse du canapé : ce pouvoir redoutable que seuls ces derniers disposaient, capable de faire fléchir les volontés les plus tenaces pour les engloutir dans la paresse.

Finalement, une image apparut à l’écran et, après un temps de chargement typique de l’époque qui laissa à Linka le temps de se s’asseoir, le jeu se lança avec une cinématique. Plus encore que les images qui défilaient à l’écran, la musique raviva en Yumeki des sensations nostalgiques.

Aussi, il prit la manette que lui tendit Linka avec un large sourire plein d’honnêteté et de gentillesse, et commença à se relaxer.

Linka ne prononça mot, elle se contentait de le regarder jouer. Regardant tour à tour l’écran et le visage du joueur, elle paraissait réellement ravie de le voir redécouvrir le jeu qu’elle-même adorait. Elle le laissait faire, sans l’aider et sans rien lui dévoiler à l’avance.

Lorsqu’il posait des questions pour avoir des conseils, elle répondait simplement qu’elle ne donnerait pas plus d’informations que ce qui se trouvait dans le livret du jeu, livret qu’elle semblait connaître par cœur au passage.

Néanmoins, après peu de temps, comme si elle était trop impatiente de lui communiquer sa passion, elle commença peu à peu à lui donner des détails techniques qu’il ne comprenait pas. Manifestement, elle connaissait le fonctionnement interne du jeu sur le bout des doigts.

— Tu vois, en fait, la caractéristique de Chance détermine le taux de coup critique, mais ce qu’il faut savoir, c’est que sa progression fonctionne par paliers. En gros, de 9 à 15, tu as toujours 0,2 % de chance de faire des dégâts critiques, mais dès que tu arrives à 16, tu passes à 0,4 %. Bien sûr, c’est pondéré par les bonus et malus de chaque attaque. Ce que je te conseille, c’est d’investir jusqu’à 16, en sachant que les prochains paliers se trouvent à 21, puis à 28. Plus tard, si tu équipes les Bottes du Géant de Givre, tu pourras directement gagner 12 de Chance, ce qui te permettra d’atteindre le palier de 28. Bon, par contre, si tu n’utilises pas les Épées Wyverns Doubles, c’est vraiment pas intéressant de baser son personnage sur le critique.

C’était ce genre de discours qu’elle se mit à débiter à un rythme presque continu, tout en continuant sa gymnastique visuelle, passant tour à tour du visage de Yumeki à l’écran.

Elle était tellement concentrée sur sa passion pour ce jeu qu’elle n’avait même pas remarqué que le jeune homme était rouge et crispé depuis un bon moment. En effet, au début, il s’était simplement relaxé avant de remarquer qu’il avait à quelques centimètres de lui une jeune femme séduisante de laquelle émanait une subtile odeur de savon et de shampooing.

Il faut bien préciser que même si le canapé aurait pu accueillir trois personnes, quatre en se serrant, sous l’effet de son enthousiasme, Linka s’était peu à peu rapprochée de Yumeki. À présent, ils étaient épaule contre épaule et paraissait encore désireuse de s’approcher plus.

— Peut-être que c’est la manette qui a un effet magnétique, pensa-t-il.

Il essaya de la déplacer de bas en haut discrètement pendant qu’il jouait espérant que Linka suivrait ses mouvements, mais ce ne fut pas le cas.

— C’est pas un serpent qu’on envoûte avec une flûte non plus !

Il émit quelques doutes quant à la possibilité de pouvoir le faire ou non, avec des jeux vidéo ou des mangas peut-être que cela se révélerait possible, mais elle n’était assurément pas un serpent.

Ne sachant comment réagir, il se raidit et continua à jouer.

Dans une tentative hâtive, il essaya de se montrer intéressé par le jeu, mais cela ne fit que la attisé plus encore.

En se tournant vers celle qui continuait de débiter des explications sans discontinuité — Yumeki ne comprenait rien à ce niveau de technicité et il ne l’écoutait désormais que d’une seule oreille— , il remarqua qu’elle n’était plus qu’à un cheveu de poser sa tête sur son épaule.

Son cerveau sonna l’alerte : c’était le genre de position intime que prendrait une petite amie !

Il était sûr que Linka n’avait pas de telles intentions, elle était trop honnête, franche et désintéressée pour cela, elle devait simplement être absorbée par le jeu.

C’est à cet instant que…

*Grrr**Grrr*

Le ventre de Yumeki se mit à gémir pour signaler qu’il avait faim.

— C’est l’occasion rêvée pour se sortir du piège, pensa-t-il. Il faut que j’en profite pour me lever !

Pour la première fois, il remercia son estomac et déclara :

— Je vais faire une pause ! Je commence à avoir faim, je vais aller chercher un truc…

Mais, alors qu’il essaya de se lever, il sentit que ses jambes refusaient d’obéir à sa volonté : sa fatigue n’était toujours pas passée.

— Non, c’est moi qui y vais. Toi, tu continues de jouer. Je te prends un bentô au magasin d’en bas, ça te va ? Tu veux quelque chose à boire avec ?

— Non, ça me gêne que tu y ailles… Attends, je vais m’en occuper moi-même.

— C’est interdit !! Un bon joueur évite autant que possible de quitter son poste ! Normalement, il aurait fallu prendre des réserves pour éviter de se lever, mais comme on est deux, j’ai pensé que je pouvais m’en occuper. Tu continues le jeu, je reviens !

Sans lui laisser le loisir de la contester, elle se leva prestement, rejoignit le vestibule où elle se chaussa, enfila sa veste, puis elle fit signe de la main et s’apprêta à partir :

— Fais bien attention, le prochain boss est coriace. Oublie pas de sauvegarder et, au pire, si tu te sens pas de taille, attends que je revienne.

Là-dessus, sans même attendre de réponse, comme si elle avait le diable aux trousses, elle sortit de l’appartement.

Lorsque la porte se referma, *Ouf*, un long soupir s’échappa de la bouche de Yumeki tandis qu’il s’enfonça dans le canapé.

***

— La… Lame de Lumière… Apparais.

C’est avec une voix faible et gênée que Yumeki s’était ainsi exprimé.

À ce moment-là, un trait de lumière jaillit de sa main pour former une sorte de épée. La marque sur le dos de sa main droite continuait de luire, l’englobant d’une lueur bleutée, alors que la lame, pour sa part, émettait une lumière blanchâtre.

Même si la dénomination d’épée semblait la plus juste pour la décrire, il fallait bien reconnaître qu’en réalité ce n’était rien de plus qu’un trait de lumière dont la forme évoquait celle d’une telle épée longue. Cette dernière était décorée avec des formes et des courbes complexes qui auraient sûrement rendu sa solidité moindre si elle avait été forgée dans un vrai métal.

Elle ne présentait aucun poids, ce n’était qu’un concentré de magie de lumière à l’instar de la magie des chevaliers wyverns du jeu vidéo qui servait d’inspiration au pouvoir de Yumeki.

Comparée à la dernière fois, elle était moins grossière et sa radiance semblait plus vive. En effet, cette fois, il avait de surcroît fait appel à la marque des wyverns qui renforçait ses pouvoirs et ses capacités de combat.

— Je t’avais dit de faire mieux que ça ! On avait même révisé pourtant…

C’était la voix de Linka qui, pour une fois, paraissait plutôt réprobatrice.

— Ahhh ! Ton truc, c’est trop la honte ! répondit Yumeki en se tournant à trois quarts dans sa direction.

— Mais non, c’est pas gênant du tout ! Un pouvoir puissant doit toujours s’accompagner d’un rituel, d’une incantation, de quelques mots pour le définir… C’est nul là !

Yumeki soupira et, résigné, il prononça d’une voix monocorde :

— Source de pouvoir des wyverns… Magie des éons venue des replis de l’espace et du temps… Luis dans mes mains, brûle les chairs… Apparais, Lame des Chevaliers Wyverns. T’es contente ?

— OUIII !!! répondit immédiatement Linka en sautillant sur place, les bras levés au ciel.

Elle ne parut pas vexée de la démotivation du jeune homme, elle s’en contenta.

— Je t’aime vraiment, Yumeki ! dit-elle dans son élan de joie.

— T’as pas bientôt fini, idiote ?!

Yumeki vociféra ces paroles tout en se tournant vers le plus proche de ses adversaires. Linka ne pouvait pas le voir, mais son visage était complètement rouge. Il y avait des paroles qu’il ne fallait pas prononcer, même dans un élan de joie !

Néanmoins, il était sûr la connaissant qu’il ne fallait pas les prendre dans le sens d’un amour romantique, c’était juste quelque chose sortit sur l’impact du moment, de l’amitié tout au plus.

À cet instant, l’une des créatures passa à l’offensive, et se rua sur Yumeki tous tentacules en avant, ses dix yeux braqués sur lui.

Le jeune homme, comme s’il avait fait cela toute sa vie, s’avança de quelques pas et, au dernier moment, l’esquiva en lui passant à côté ; au passage, il lui porta une attaque horizontale rapide.

Les deux têtes du monstre se détachèrent de son cou de poulet et tombèrent au sol dans une giclée de sang verdâtre, alors que Yumeki, qui se trouvait à présent dans son dos, adoptait une pose cool issue d’un manga de son enfance.

Néanmoins, le corps de la créature continua de bouger : il se tourna à nouveau vers son ennemi, de façon assez maladroite, et commença à secouer les ailes.

Puisqu’il se doutait que cet étrange comportement devait faire partie d’une attaque, Yumeki, sans hésiter, dispensa plusieurs brefs coups de tranche qui finirent de débiter la créature en morceaux.

L’écoulement de sang était assez faible, comparaison faite avec la gravité des blessures. Rapidement, le monstre disparut en se transformant en paillettes de lumière.

Un applaudissement se fit entendre, c’était Linka qui le félicitait.

Contrairement à une arme matérielle, cette épée n’avait pas de poids, et l’utiliser était donc comme manier un courant d’air ou une plume. Néanmoins, étant composée de lumière, son effet était comparable à celui d’un laser : elle découpait et brûlait en même temps, ce qui expliquait les faibles giclées de sang malgré la profondeur des entailles.

En soi, Yumeki n’était pas un très bon combattant, mais puisque son arme n’exigeait pas d’effort considérable, il pouvait se concentrer sur son déplacement et son esquive plutôt que sur l’attaque. Cela lui permettait d’être particulièrement rapide sans négliger sa puissance offensive pour autant.

Avec une arme pareille, même un piètre combattant avait une chance de défaire un puissant adversaire.

— Impressionnant ! Tu t’en sors bien. Par contre, pourquoi avoir utilisé un pouvoir pareil ? Tu sais bien qu’il est épuisant, c’est pas très judicieux.

— Rhaaaa ! Fiche-moi la paix et laisse-moi faire !

Yumeki avait répondu à la remarque de Linka sur un ton agacé, un peu comme lorsqu’on se défend d’une action dont on est fier.

Cela dit, Linka avait raison. La « Lame des Chevaliers Wyverns », comme elle l’avait dit, était terriblement épuisante, elle absorbait une grande quantité des forces de son utilisateur.

Yumeki avait-il surestimé ses adversaires alors que ce n’était que des créatures outre-dimensionnelles de faible puissance ? C’est ce qu’avait pensé Linka à cet instant. Cependant, la réalité était différente.

Il était vrai que Yumeki n’avait aucune conscience de la puissance de ses adversaires, mais s’il avait opté pour une épée plutôt que pour son pouvoir de sphère de vent, c’était simplement en souvenir de l’incident de l’autre fois.

En effet, même s’il n’avait pas réellement blessé Linka, il s’était tout de même senti responsable de l’avoir touchée avec son pouvoir. Si les choses s’étaient déroulées autrement, elle aurait pu être gravement atteinte.

Aussi, il avait préféré opter pour la lame de lumière. Cette dernière n’était, malgré tout, pas exempte de risques. Puisqu’elle n’avait aucun poids, elle était facile à manier, mais il était également facile pour son porteur de l’ignorer et donc de se blesser soi-même ou de blesser des personnes proches de lui. En soi, elle demandait beaucoup de concentration et une bonne connaissance de son environnement.

— Bon, puisque vous ne venez pas à moi…

Sur ces mots, Yumeki fonça courageusement sur une autre de ces créatures ; il sauta et porta une attaque verticale cette fois.

L’attaque n’était pas difficile à esquiver, mais la créature ne devait pas avoir vraiment pris conscience du danger qu’elle encourait ; elle n’esquiva pas. Immédiatement, elle se retrouva sectionnée en deux dans le sens de la hauteur.

Une fois de plus, la quantité de sang verdâtre n’était pas si abondante.

— Tiens, prends le sac ! ordonna Yumeki à Linka en le retirant de son épaule. Je m’occupe d’eux.

C’était dans celui-ci que se trouvait le précieux colis.

— D’accord ! J’ai l’impression que tu t’amuses bien. Hihi ! Je suis contente pour toi !

Sur ces mots, elle accourut à ses côtés et se saisit du sac.

Effectivement, quiconque l’ayant vu se battre aurait été du même avis qu’elle : il esquivait adroitement les coups et tranchait de manière précise ses adversaires, c’était réellement comme s’il jouait de sa puissance.

Alors qu’il se rua vers le dernier des monstrueux poulets…

« Alkranrauwrir Jorkanzi Rodak. Apparais, serviteur des Abysses ! »

Une nouvelle faille craquela l’air mais dans un bruit de déchirure de papier bien plus fort. Après avoir tué le dernier ennemi, Yumeki se retourna dans sa direction et put voir une nouvelle créature grotesque en sortir.

Cette fois, il s’agissait d’une sorte de lézard de trois mètres de haut et d’une quinzaine de long. Il était de couleur noire et, à y regarder de plus près, ses écailles étaient cristallines. Il avait huit pattes, deux queues totalement difformes et sa tête était un agglomérat de crânes humains à vif, sans peau, ni écailles. Deux sortes de petits bras boudinés se trouvaient sur son torse.

Malgré la confiance qu’il avait accumulée au cours de son premier combat, Yumeki ressentit de la peur cette fois, ou plutôt de la terreur. Il sentit à nouveau son esprit se rebeller contre cet illogisme, cet être érigé contre les lois de ce monde.

Il se figea et ses jambes commencèrent à trembler.

— Ne me dis pas que tu as peur d’un lézard géant alors que tu brandis l’épée des chevaliers wyverns ?!

Linka s’était approchée de lui et le regardait en gonflant adorablement les joues comme pour exprimer un reproche.

— Hahaha ! Tu as raison ! Après avoir vu les premiers, c’est pas comme si je ne m’attendais pas à quelque chose du genre !

Au premier déplacement de la créature, Yumeki se plaça devant Linka et brandit son épée à deux mains, comme si cela lui donnait un quelconque avantage.

— Recule ! Je vais l’utiliser !

— Déjà ? D’accord… Par contre, j’aimerais bien savoir où se cache l’invocateur. Si tu continues à combattre, tu vas finir épuisé avant de l’avoir débusqué.

— Je te laisse t’en charger ! Trouve-le et je m’en occupe !

— Tu as vraiment l’air d’un fier chevalier lorsque tu parles comme ça !

Sur un ton moqueur et joyeux, Linka recula et lui envoya un baiser de la main, puis elle se mit à scruter les environs.

Les épaules de Yumeki frémirent en comprenant, sans le voir, le geste qu’elle avait fait, mais il se reprit rapidement.

Il se mit en position : il s’inclina légèrement en avant, tourna son épée à la perpendiculaire de son bras droit, et plaça son bras en arrière. Un connaisseur de la série des Wyvern Quest aurait tout de suite reconnu l’attaque qu’il préparait : le redoutable Wyvrax Daislash.

Alors que la créature s’avançait vers lui d’un pas léger mais lent, s’appuyant tantôt sur le sol, tantôt sur les murs, un peu à la manière d’un véritable lézard, la lumière se concentra sur la pointe de la lame, comme si elle provenait de toutes les sources lumineuses aux alentours.

Puis…

— J’en appelle aux noms des quatre wyverns fondatrices des pôles de magie… Yr… Yrdak… Drakad… Ah ! C’est trop compliqué ! Comment tu veux que je retienne ça ?

Yumeki posa cette question en tournant la tête en direction de Linka. Cette dernière répondit en portant les mains autour de sa bouche pour imiter l’effet d’un mégaphone :

— Yradax, Ulvyr, Noerdan et Zabark… Tu les connais pourtant, tu as joué au jeu !

— Oui, il y a dix ans ! Oh ! Et puis zut !

Sans essayer de reprendre la phrase d’appel de sa technique, il se contenta de dire « Wyrax Daislash » sur un ton assez monocorde reflétant son désintérêt.

Toutefois, il accompagna ces paroles d’un mouvement circulaire de l’épée, assez lent comme si d’un coup l’arme s’était alourdie. À cet instant, un rayon de lumière pure semblable à un énorme faisceau laser partit de la lame, en ligne droite, vers la créature.

Il semblait pouvoir tout brûler sur son passage. En atteignant le corps gigantesque de la créature, il creusa sans mal un trou en son centre et, contre toute attente, il ne désintégra que cette dernière.

En effet, ni les branches de l’arbre qui s’étaient trouvées sur sa trajectoire, ni le mur situé derrière le monstre n’avaient été endommagés. C’était une des particularités de cette technique, elle le détruisait que le mal.

— Bon, voilà qui est fait. Tu l’as trouvé, l’invocateur ? demanda Yumeki, se désintéressant du cadavre de la créature.

Il se retourna vers Linka et expira profondément comme s’il ressentait à présent l’effet de la fatigue.

— Attends, c’est pas fini ! s’écria Linka en désignant le cadavre de la créature. Regarde !

Ramenant les yeux sur cette dernière, il put voir le corps cristallin du lézard se recomposer : la blessure impressionnante se refermait à vue d’œil.

— Que… ? Quoi ?!

La respiration de Yumeki s’accéléra, à l’instar de son pouls. Il sentait réellement l’épuisement de ses membres et organes, comme si sa stupeur avait subitement mis fin à sa poussée d’adrénaline.

— Te décourage pas ! reprit Linka. Je vais tenter de localiser le noyau. Tank le boss et prépare ton bolt, je te dis dès que je le trouve.

— Hein ?

Une fois de plus, elle avait lancé des termes inconnus dans le dictionnaire de Yumeki.

— Ah, oui, c’est vrai… Attire son attention, esquive et prépare-toi à relancer la même attaque dès que je t’en donne le signal. C’était pas très compliqué pourtant…

Sans attendre, les yeux de Linka changèrent de couleur et se mirent à luire d’une teinte violette. Elle commença à scruter la créature qui n’était alors plus très loin de Yumeki.

Ce dernier reculait lentement face à elle, lorsque soudain :

— À la base du cou, derrière l’entaille ! Vise à cet endroit !

L’instinct de survie donna un nouveau coup d’adrénaline à Yumeki qui arma rapidement son coup et un nouveau rayon jaillit sans qu’il ne prononçât le nom de son attaque.

L’attaque frappa le point indiqué avec une précision digne d’un fusil de sniper et la désintégra avant de poursuivre sa trajectoire et de creuser un nouveau sillon à travers son corps cristallin.

Cette fois, lorsqu’il tomba au sol, le corps de la bête se désagrégea comme s’il tombait en cendres et, en quelques dizaines de secondes, il n’en restait plus rien.

— Ouais ! Tu as vu ça, Linka ?

Mais, alors qu’il se retourna en direction de la jeune femme, il vit qu’elle était aux prises avec un individu en costume noir : un salaryman tout ce qu’il y avait de plus banal.

Ce dernier avait agrippé le sac qui abritait le précieux contenu. Il tentait de l’arracher des mains de la jeune femme. Derrière lui se trouvait une faille similaire à celles que les monstres avaient précédemment franchie.

Yumeki courut vers eux mais, à peine eut-il fait deux pas, qu’il tomba par terre.

La lame de lumière disparut.

Il était à bout, il ne pouvait plus combattre.

— Linka ! cria-t-il tout en forçant ses jambes à l’écouter et en se relevant tant bien que mal.

Mais, malgré son enthousiasme et son dynamisme habituel, Linka ne semblait pas de taille face à un homme dans la force de l’âge. Elle était peu à peu attirée vers lui.

Puis, soudain, l’homme lâcha d’une main la sangle du sac et gifla la jeune femme. Cela eut pour effet de lui faire lâcher prise, il put se saisir de l’objet.

Yumeki, qui traînait ses jambes vers le théâtre de l’affrontement, assista impuissant à ce spectacle.

Linka tomba au sol à quelques mètres de lui.

Le salaryman afficha une expression de satisfaction sadique puis fixa Yumeki droit dans les yeux avec un air défiant. L’instant qui suivit, il traversa la faille.

— Vite, il ne faut pas le laisser partir !

Linka tendit une main en direction du portail dimensionnel, une lumière violacée entourait sa main à présent.

Arrivant finalement au niveau de la jeune femme, Yumeki l’aida à se relever.

— Tu veux qu’on le poursuive derrière ce truc ?

Linka, qui avait une joue rouge à cause de la gifle, hocha la tête en guise d’acquiescement.

— Vite !

Yumeki soupira. Ses traits devinrent graves et, saisissant la main de la jeune femme, il l’entraîna avec lui à travers la faille.

Immédiatement après leur passage, cette dernière se referma aussi soudainement qu’elle n’était apparue.

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